Qu'est-ce qu'une marine ?  

 

Olivier de Sault 

 

 

 

Arme savante, la marine dépend plus que l’armée de terre de ses matériels, ce que résume une remarque du maréchal Foch : "Nous terriens, nous avons des armes pour équiper nos hommes ; vous, marins, vous avez des hommes pour armer vos bateaux."

Ce primat apparent du matériel entraîne en fait celui des idées (les navires sont construits en fonction de doctrines stratégiques et une erreur fondamentale de conception ne se rattrape pas), ainsi que l’importance de l’entraînement et de la qualification des hommes. On n’improvise pas une marine.

 

LE CHOC, LA MANŒUVRE, LE FEU : L’ÉVOLUTION TACTIQUE

 

Dès le second millénaire avant notre ère, les Égyptiens et les Crétois ont entretenu des marines de guerre avec des navires spécialisés. Mais ce n’est qu’au VIIe siècle avant J.C. qu’apparaît la trière, premier navire exclusivement conçu pour le combat. La trière permet de combiner la manœuvre (avec ses rameurs, elle peut fournir des vitesses de combat élevées), et le choc (elle dispose d’un éperon). Avec la trière, le combat cesse d’opposer des hommes à des hommes pour devenir le combat entre ces êtres animés que sont les navires.[1] Les Romains ajouteront le corvus, dispositif qui permet l’abordage, et des armes de jet. La physionomie du navire de guerre ne va guère varier pendant plus de deux millénaires : Lépante (1571) sera la dernière grande bataille de galères.

 

A partir du XVIe siècle, l’apparition du vaisseau de haut bord armé de canons entraîne une mutation décisive : le choc cède la place au feu, il ne fera qu’une réapparition sans lendemain à la fin du XIXe siècle (après la bataille de Lissa, en 1866, tous les cuirassés sont pourvus d’un éperon). Le passage du vaisseau à voiles au cuirassé à vapeur, si important sur le plan de la manœuvre (les navires échappent enfin à l’implacable contrainte du vent et au risque de rester encalminés pendant des jours, voire des semaines), ne remet pas en cause le primat de la puissance de feu.

 

L’ÉVOLUTION TECHNIQUE DES FLOTTES

 

Dès l’Antiquité, on assiste à une spécialisation des navires : liburnes légères pour la reconnaissance et la chasse aux pirates et, pour le combat, des navires moyens (trirèmes puis quinquérèmes) et lourds (jusqu’à la monstrueuse tessaracontère de Ptolémée Philadelphe à quarante rangs de rames : 4 000 rameurs et 2 000 soldats et marins ; ce monstre n’a jamais navigué).

 

Au temps de la marine à voiles, les vaisseaux sont divisés en cinq rangs (selon le nombre de canons qu’ils embarquent), et accompagnés de frégates et de corvettes, qui sont affectées à la course, à la reconnaissance et à l’escorte.

 

A l’ère de la vapeur, la diversification s’accentue : les capital ships sont cuirassés, lourdement armés et protégés, conçus pour la bataille ; les croiseurs de bataille, plus rapides et moins protégés, précèdent la flotte, les croiseurs sont affectés à la lutte anti-surface, contre les corsaires ou les bâtiments plus petits ; les torpilleurs et les destroyers protègent les capital ships et le trafic contre les dangers sous-marin et aérien.

 

La deuxième guerre mondiale, confirmant et amplifiant la première, va entraîner une nouvelle mutation qui consommera la ruine du cuirassé, déclassé face à ses adversaires sous-marin et aériens.[2] Les flottes se déploient désormais dans trois dimensions : à la surface, au-dessus de la surface, au-dessous de la surface.

 

A la surface et au-dessus

 

Le cuirassé a définitivement cédé la place au porte-avions en tant que capital ship. Alors que ses canons n’avaient qu’une portée de 30 kilomètres, les avions embarqués ont un rayon d’action de plusieurs centaines de kilomètres.

 

La mutation est décisive : alors que la terre et la mer constituaient auparavant deux milieux séparés, elles sont maintenant capables d’agir l’une sur l’autre : les avions embarqués peuvent attaquer des objectifs terrestres bien au-delà de la bande côtière, tandis que les navires sont exposés aux radars aériens venant de la terre. Même s’ils ont perdu le rôle qu’ils avaient tenu dans la dissuasion à la suite de l’apparition des missiles intercontinentaux, les "ponts plats" restent les rois incontestés de la surface. Les plus gros actuellement en service sont les 90 000 tonnes de la classe Nimitz à propulsion nucléaire.

 

Autour d’eux, les imposantes Task Forces de la deuxième guerre mondiale ont cédé la place à des groupes plus restreints, mais aux performances démesurément accrues. Sans avoir disparu, le canon a cédé la première place au missile anti-aérien, anti-surface et anti-sous-marin, doté d’une grande précision grâce à son guidage actif ou passif et d’une grande portée, qui peut s'exprimer en dizaines de kilomètres et même centaines de kilomètres pour les missiles de croisière, mais coûteux et sensibles aux contre-mesures. Des systèmes électroniques de plus en plus perefctionnés, comme le Naval Tactical Data System, l’AEGIS pour la défense anti-aérienne ou l’Anti Submarine Analysis and Classification Center pour la lutte anti-sous-marine permettent d’organiser une défense intégrée et de traiter toutes les données en temps réel.

 

Les flottes ne sont plus isolées et l’aviation basée à terre joue un rôle particulièrement important. L’aviation de patrouille maritime joue un rôle décisif dans la lutte anti-sous-marine tandis que des avions à grand rayon d’action comme le célèbre Backfire soviétique, font peser une menace très dangereuse sur les bâtiments de surface en plein milieu des océans. Menace encore accrue dans les eaux plus proches des côtes (mais déjà au-delà de la bande côtière) avec la diffusion, lente mais irréversible, des missiles air-surface.

 

Au-dessous de la surface

 

Le bouleversement est encore plus grand au-dessous de la surface. Grâce à la propulsion nucléaire, le sous-marin n’est plus un simple submersible dépendant de la surface, il peut rester en plongée pendant des semaines et ses performances ont connu une véritable révolution : à la fin de la deuxième guerre mondiale, un sous-marin d’attaque de 1500 tonnes ne pouvait soutenir qu’une vitesse de 10 à 15 nœuds pendant quelques heures et plongeait à 200 mètres. Aujourd’hui, un SNA Los Angeles de près de 7 000 tonnes atteint une vitesse de plus de 30 nœuds, son autonomie est presque illimitée et il plonge à plus de 300 mètres, tandis que son homologue soviétique à coque en titane et réacteur à métal liquide dépasserait 40 nœuds et plongerait à plus de 900 mètres.

 

Hier arme du faible, de celui qui n’avait pas la maîtrise de la mer, engagé contre le trafic à l’instar des corsaires d’antan, le sous-marin est aujourd’hui l’arme du fort et le symbole de la puissance. Seules les très grandes puissances peuvent s’offrir des sous-marins stratégiques (SNLE) qui constituent aujourd’hui la composante la plus stable (car la moins vulnérable) de la dissuasion et des sous-marins nucléaires d’attaque (SNA) qui constituent la menace la plus grave contre les marines de surface.

 

Paramètres du sous-marin Seconde guerre mondiale Aujourd'hui Facteur Multiplicateur
Vitesse maximum en plongée 6 à 8*

SS (classique) 20 à 25*

SNA 25 à 30*

SNA rapide 35 à 40*

 

3

3 à 5

6 à 7

 

Autonomie Quelques heures 2 mois ou plus (SNA) 200 à 300
Portée détection (en km) Quelques km 50 à 100 km** 10 à 20
Portée des armes Quelques km

Torpilles filoguidées : 20 km

Missiles : 40+km

Missiles anti-forces : 400+ km

 

5

10+

100+

 

Puissance  charges 250 kg TNT Tête nucléaire 10 puissance 6
Immersion maximale 200 m

300 à 600 m

SNA Titane 900 m

2 à 5

Source : Hervé Coutau-Bégarie, Le problème du porte-avions, p. 68.

* : Nœuds

** : Variable très aléatoire

 

LA FIN DES FLOITES DE SURFACE ?

 

De ces bouleversements a surgi une remise en cause des flottes de surface. Certains observateurs ont soutenu que le grand navire de surface était désormais condamné: le missile qui peut être embarqué sur un sous-marin (missile à changement de milieu, type Sub-Harpoon ou SSN7), sur un avion (missile air-surface comme l’Exocet AM39) ou sur un navire léger (missile Styx soviétique, Exocet français, Gabriel israélien ... ) le rend vulnérable, comme l’ont montré la destruction de l’Eilat (1967), les pertes subies parla Royal Navy lors de la guerre des Falkland (1982) ou l’attaque de la frégate Stark dans le golfe Persique (1987).

 

Surtout préoccupé par sa propre défense, le grand navire de combat de surface, y       compris le porte-avions, très onéreux, représenterait un investissement coûteux pour un rendement discutable : la diplomatie navale n’a plus l’efficacité d’autrefois, et, sur un plan opérationnel, les sous-marins et les avions basés à terre peuvent remplir les mêmes missions à moindre frais : un sous-marin est ce qu’il y a de plus efficace pour chasser ses congénères et il peut, avec des missiles de croisière (Tomahawk américain, SSN21 ou 24 soviétiques), frapper des cibles à très grande distance, la guerre du Golfe vient d’en apporter une première démonstration.

 

Dans les mers fermées comme la Méditerranée, les grands bâtiments sont trop exposés pour pouvoir agir efficacement. L’amiral Rickover lui-même, apôtre de la nucléarisation et des bâtiments très coûteux, a déclaré que les porte-avions de l’US Navy seraient mis hors de combat en quelques jours en cas de conflit. L’état-major de l’US Navy envisage, dans le cadre de la Maritime Strategy, d’aventurer ses porte-avions en mer de Norvège, au plus près des défenses soviétiques, mais s’inquiète dès que l’on parle d’envoyer un porte-avions dans le golfe Persique.

 

Une telle critique reste cependant partielle. S’il est vrai que la vulnérabilité des navires de surface s’est accrue, il est aussi vrai que leurs moyens de défense ont connu une progression parallèle : un attaquant isolé a peu de chances de franchir la barrière formidable tissée autour d’un carrier battle group avec ses avions de détection aérienne avancée, ses intercepteurs, ses croiseurs anti-aériens, ses avions de lutte ASM... Seules des attaques en masse visant à saturer les défenses ont une probabilité sérieuse de réussite et elles seraient terriblement coûteuses, l’aviation argentine en a fait l’expérience en 1982.

 

La "guerilla navale" prônée par certains au lendemain de la destruction de l’Eilat (vieux navire coulé par surprise après le cessez­-le feu) n’a que des possibilités limitées, même en Méditerranée. Il est exact que nous assistons à une "diffusion de la puissance maritime" (James Cable), et que le missile agit, dans une certaine mesure, comme un égalisateur de puissance sur mer, mais l’écart entre les superpuissances et les moyennes ou petites puissances ne se réduit pas. Il aurait même tendance à s’accroître, en raison du coût de plus en plus élevé des armements : seuls quelques pays peuvent s’offrir une panoplie complète de moyens.

 

D’autre part, le navire de surface reste indispensable pour la défense anti-aérienne (ce que ne peut faire le sous-marin) et il peut assurer une présence de longue durée à grande distance (ce que ne peut faire l’avion). A l’époque où le nombre des bases outre-mer décroît et où celles qui subsistent se heurtent souvent à des difficultés (incertitude sur l’avenir des bases américaines en Grèce et aux Philippines ; expulsion brutale des Soviétiques d’Égypte (1972) et de Somalie (1977), le porte-avions et les moyens amphibies restent des instruments irremplaçables de projection de puissance.

 

Enfin, la fin de la diplomatie des canonnières ne signifie pas la fin de la diplomatie navale : au contraire on voit constamment des utilisations politiques de l’instrument naval, que ce soit pour soutenir un allié (diplomatie de coopération) ou pour faire pression sur un adversaire potentiel (diplomatie de coercition). La fin des flottes de surface, déjà annoncée à la fin du siècle dernier lors de l’apparition du torpilleur, puis du sous-marin, puis de l’avion n’est pas pour demain.

 

Simplement, les flottes ne constituent plus qu’une composante d’un ensemble complexe qui se situe autant à terre que sur mer. Certes, dès l’apparition des marines, on a vu le développement d’infrastructures à terre et la suprématie d’Athènes, de Carthage ou de Venise a tenu pour une bonne part à l’excellence de leurs arsenaux. Mais la marine, d’un point de vue opérationnel, c’était la flotte. Une fois en mer, elle n’avait plus guère de contacts avec la terre et son chef disposait de la plus large autonomie. En dehors des chantiers et des magasins, il n’y avait rien à terre - pas d’écoles (le métier de marin s’apprenait à bord), pas d’état-major général... Pendant la mauvaise saison, la flotte était le plus souvent désarmée. Les navires pouvaient être construits très vite (galères) et duraient très longtemps (le Victory de Nelson avait près de cinquante ans).

 

Aujourd’hui, la maintenance nécessite une attention constante, avec des moyens très importants, et la construction d’un navire de guerre exige plusieurs années (de trois à cinq selon les types) : une base navale suppose donc un véritable complexe industriel. La technicité des matériels exige des personnels d’une haute qualification : il faut des écoles pour les former. Les flottes en opérations doivent ravitailler fréquemment (jusqu’à une fois tous les trois jours), ce qui suppose des infrastructures logistiques (mobiles et fixes) très développées. Elles reçoivent une masse d’instructions transmises par les états-majors, à partir de réseaux d’écoute et de détection et d’un échange d’informations avec les unités en mer : le commandement est désormais centralisé et se situe à terre. Enfin, les flottes peuvent compter sur l’appui, ou à l’inverse, redouter les attaques de l’aviation basée à terre. Elles ne sont plus coupées du monde comme autrefois. La séparation rigide qui existait autrefois entre la marine et l’armée de terre a cédé la place à des organisations intégrées, dont le fonctionnement est d’ailleurs souvent difficile.

 

Certains ont néanmoins affirmé que les flottes de demain seraient moins dépendantes des infrastructures terrestres grâce à la propulsion nucléaire et au développement des bâtiments logistiques, en citant en exemple les VIe et VIIe flottes américaines. Mais si celles-ci sont opérationnelles comme en temps de guerre, cela ne signifie pas pour autant qu’elles puissent se passer de bases : la VIe flotte a besoin de Rota, Sigonella ou la baie de la Soude, la VIIe flotte a besoin de Subic Bay et Yokosuka dans le Pacifique, de Diego-Garcia dans l’océan Indien. La propulsion nucléaire restera limitée à un trop petit nombre de navires pour modifier cet état de choses dans un avenir prévisible.

 

CLASSIFICATION DES MISSIONS

 

Le résultat de ces formidables mutations, c’est une complexité extrême de la guerre navale moderne : jusqu’à la deuxième guerre mondiale, la guerre sur mer se ramenait en fin de compte à la recherche de la maîtrise des communications maritimes. Aujourd’hui, les flottes ont des missions beaucoup plus diversifiées pour lesquelles plusieurs classifications ont été proposées.

 

L’amiral Duval a suggéré une trilogie :

 

- Action contre les forces : c’est l’ancienne guerre d’escadres, élargie maintenant que la guerre maritime se développe dans trois dimensions.   

- Action contre les intérêts : c’est l’ancienne guerre de course, dont l’ampleur s’est démesurément amplifiée du fait de l’"explosion" du trafic maritime.       

 

- Action contre la terre : là aussi cette option a connu une mutation décisive : jusqu’au siècle dernier, il n’était possible d’envisager que des coups de main, gênants pour l’adversaire, mais incapables de produire des résultats décisifs ; les flottes modernes peuvent mettre à terre de véritables armées, au besoin en aménageant des ports artificiels.

 

A ces missions traditionnelles, mais renouvelées, s’ajoutent aujourd’hui trois missions nouvelles :

 

- Maniement de la dissuasion, que l’amiral Duval rapproche de l’ancienne théorie de la "flotte en vie" (fleet in being) : "ne rien faire tout en restant prêt à agir". Mais il y a évidemment un changement de nature.

 

- Maniement des crises : les marines ne sont plus seulement des marines de guerre, leur environnement normal est celui de la "guerre froide", ou de la "paix chaude".

 

- Protection des zones économiques exclusives et des installations off-shore, extension de la traditionnelle mission de surveillance et de défense des approches maritimes.[3]

 

L’amiral Zumwalt, ancien chef de l’US Navy, a de son côté proposé une tétralogie :

 

- Dissuasion : les marines participent à la dissuasion nucléaire, hier avec les porte-avions dotés de bombes nucléaires, aujourd’hui de façon centrale avec des sous-marins qui n’assument aucune mission conventionnelle. Hier cantonnée à la frappe anti-cités du fait du manque de précision de leurs missiles, les sous-marins stratégiques acquièrent progressivement une capacité contre-valeurs et contre-forces avec des missiles de plus en plus précis et dotés de têtes indépendantes MIRV (SSN23 soviétique, Trident américain). Leur quasi-invulnérabilité ne semble pas devoir être remise en cause dans un proche avenir, les progrès de la détection étant compensés par l’allongement de la portée de leurs missiles (avec la croissance proportionnelle de leurs zones de patrouille) et les progrès de la discrétion.

 

- Maîtrise des mers : c’est la mission traditionnelle de contrôle des communications, que le plus fort va s’efforcer d’acquérir, de conserver et d’exploiter par le blocus, que le plus faible va s’efforcer de lui ôter. C’est la dimension traditionnelle, purement navale, de la guerre sur mer.

 

- Projection de puissance : c’est l’exploitation de la maîtrise des mers contre la terre. Elle peut prendre la forme de bombardements par l’artillerie des navires de ligne dans la zone côtière (le cuirassé New jersey a ainsi été employé en Corée et au Vietnam) ou par l’aviation embarquée (du raid du général Doolittle contre Tokyo en 1942 au raid contre Tripoli en 1986, les exemples sont nombreux) ou, à un niveau supérieur, d’opérations amphibies : la deuxième guerre mondiale a vu des débarquements gigantesques en Afrique du Nord, en Sicile, en Normandie, dans le Pacifique... et de telles opérations ont été répétées après guerre, à une échelle évidemment plus modeste, à Inchon (1950) et aux Falkland (1982), voire par des puissances navales secondaires (Iran dans le golfe en 1971, Turquie à Chypre en 1974, Chine et Vietnam dans les îles en mer de Chine méridionale à plusieurs reprises entre 1974 et 1989).

 

- Présence : "Si l’activité en elle-même n’est pas nouvelle, le degré d’attention qu’on lui accorde l’est certainement"[4]. La diploma­tie navale s’exerce aujourd’hui constamment, sous des formes diverses, qui vont de la classique démonstration d’intimidation à l’occupation par la force d’îles ou archipels ou au bombardement de représailles (Liban, Libye), la projection de puissance prenant alors le relais de la simple présence.

 

Ces typologies sont assez sensiblement différentes : on pourrait dire que celle de l’amiral Duval est plus "navale" que celle de l’amiral Zumwalt a une tonalité plus "interarmées". Mais par-delà leurs divergences d’approches, elles se rejoignent pour souligner l’intégration de l’ancienne stratégie navale dans une stratégie globale.

 

CLASSIFICATION DES MOYENS

 

Pour remplir toutes ces missions, une panoplie étendue de moyens est nécessaire. Une flotte doit désormais s’articuler en six composantes au moins.

 

1) Une force de dissuasion, aujoud’hui composée exclusive­ment de sous-marins. Ceux-ci ont tendance à être de plus en plus gros, et naturellement de plus en plus chers, en raison des efforts croissants consentis en faveur de la discrétion acoustique.

 

2) Une force d’intervention composée de navires de surface et de sous-marins d’attaque modernes. Leur rôle est d’opérer dans des zones à haut risque et d’affronter les moyens de combat (navals ou autres) adverses. Les instruments privilégiés sont naturellement le porte-avions et le sous-marin nucléaire d’attaque. Les grands navires de combat de surface sont des croiseurs, des destroyers et des frégates armés de missiles. Comme pour les sous-marins, on constate une tendance à l’accroissement du tonnage. Mais le coût très élevé des équipements électroniques et des armes sophistiqués, pour ne rien dire de la propulsion nucléaire, fait que ces navires ne peuvent être que peu nombreux. Aucune marine ou presque n’échappe à la diminution du nombre de ses unités.

 

3) Une force de surveillance, chargée d’opérer dans des zones à moins haut risque pour assurer des missions de protection du trafic et de présence. Cette mission peut être assurée par des navires relativement moins sophistiqués que les unités appelées à opérer dans les zones à haut risque.

 

Cette dichotomie entre navire perfectionnés, donc chers, et navires "rustiques", donc moins coûteux, n’a pas été facilement acceptée. Les projets de l’amiral Zumwalt en ce sens ont été très violemment combattus, au début des années 70. Mais les contraintes financières sont telles que cette solution du bigh-low mix en vient peu à peu à s’imposer : malgré le départ de Zumwalt, les programmes de destroyers Spruance et de frégates Perry ont finalement été menés à terme en dépit de toutes les oppositions. La Royal Navy a dû renoncer au "tout nucléaire" pour ses sous-marins et reprendre la construction de sous-marins classiques. La France a récemment lancé un programme de frégates de surveillance selon des normes commerciales...

 

4) Une force côtière, chargée d’assurer le contrôle des eaux territoriales et de la zone économique. Les instruments sont ici l’aviation de patrouille basée à terre, et les navires légers de surface, essentiellement des corvettes et des patrouilleurs lance-missiles, qui ont connu un remarquable développement au cours des dernières décennies. Ces navires classiques risquent d’être de plus en plus concurrencés à l’avenir par des unités non conventionnelles comme les hydroptères, les navires à coques catamaran, les aéroglisseurs... Le sous-marin à propulsion diesel conserve son utilité pour les opérations dans les petits fonds.

 

5) Une force amphibie, chargée de la projection de puissance. Des navires spécialisés sont indispensables pour pouvoir mener des débarquements de vive force sur des sites non-aménagés. Leur nombre n’est cependant jamais suffisant pour des opérations de grande ampleur et il faut recourir à l’appoint des navires marchands, notamment des très précieux rouliers. La réquisition de ces navires est soigneusement organisée dans tous les pays. (Ships Taken up From Trade en Grande-Bretagne, Flotte Auxiliaire Occasionnelle et Flotte Militaire de Complément en France ... )

 

6) Une force logistique, indispensable pour pouvoir opérer efficacement en haute mer. Un navire en action doit ravitailler tous les 3 ou 5 jours, ce qui suppose un "train" très important de pétroliers ravitailleurs, de ravitailleurs de munitions, de produits frais, de navires ateliers, voire de bâtiments bases de sous-marins… auxquels il faut ajouter des navires de commandement et de transmissions, ainsi que des navires de renseignements.

 

CLASSIFICATION DES MARINES

 

Cette complexité croissante des marines oblige à une répartition délicate des ressources disponibles, toujours insuffisantes : une marine peut privilégier une composante particulière et négliger les autres. Du coup, la vieille classification marines principales - marines secondaires devient caduque. L’introduction de la catégorie des marines moyennes n’arrange rien : la marine française ne peut assurément rivaliser avec l’US Navy ; doit-­on pour autant la mettre sur le même plan que les marines grecque ou turque, lesquelles ne peuvent être rangées dans la même catégorie que les marines libyenne ou algérienne ? On est donc conduit à une classification plus précise.

 

Michaël Morris a proposé une typologie des marines du tiers monde qui distingue six rangs.[5]

 

1) Marines régionales : plus de 15 grands navires de combat de surface ou sous-marins ; toutes les catégories d’équipement militaire existant dans le tiers monde représentées (y compris l’aviation embarquée) ; forte capacité de défense côtière et capacité relative de projection océanique.

 

2) Marines sous-régionales ou "de projection adjacente" : plus de 15 grands navires de combat de surface ou sous-marins ; la plupart des catégories d’équipement militaire existant dans le tiers monde représentées (pas d’avion embarquée) ; forte capacité de défense côtière et capacité limitée de projection océanique au-delà de la zone économique.

 

3) Marines de défense de zone : de 6 à 15 grands navires de combat de surface ou sous-marins ; plusieurs catégories d’équipe­ment militaire représentées ; forte capacité de défense côtière jusqu’aux limites de la zone économique.

 

4) Marines côtières de 1 à 5 grands navires de combat de surface ou sous-marins équipements militaires en quantité restreinte ; bonne capacité de défense côtière et capacité limitée de projection à l’intérieur de la zone économique.

 

5) Marines de surveillance : pas de grands navires de combat, mais des patrouilleurs lance missiles ; capacité de surveillance des eaux territoriales.

 

6) Marines symboliques : pas de patrouilleurs, seulement des vedettes ; incapables de contrôler effectivement les eaux territoriales.

 

Cette classification n’a que l’inconvénient d’être au fond trop précise. D’une part, si elle est étendue à l’ensemble des marines, il faut lui ajouter au moins trois catégories supplémentaires, ce qui est trop. D’autre part, la distinction entre les marines régionales et sous-­régionales, ou entre les marines côtières et les marines de surveillance, est loin d’être aussi claire que ne le suggère Morris. Il a choisi un indicateur quantitatif, qui est commode, mais fragile. Beaucoup de marines du tiers monde consacrent l’essentiel de leurs crédits aux investissements, en économisant autant qu’il est possible sur le fonctionnement. Résultat logique, bon nombre d’entre elles ne sont que des marines en trompe l’œil, encombrées de navires parfois imposants, mais sans réelle valeur militaire car démodés, et armés par des équipages qui n’ont qu’une formation et une pratique insuffisantes. C’est le cas de la plupart des marines africaines. En sens inverse, la marine chilienne vaut beaucoup plus que ne le suggère le simple énoncé des chiffres : les Chiliens ont toujours été de bons marins, et ont toujours accepté de payer le prix d’une véritable marine, c’est-à-dire de consacrer des crédits suffisants à l’entretien et à l’activité. La marine péruvienne déploie un tonnage sensiblement plus important, mais ses vieux croiseurs achetés aux Pays-Bas sont d’une utilité douteuse et le rapport des forces entre les deux marines est loin d’être aussi déséquilibré qu’on pourrait le penser.

 

L’introduction de critères d’appréciation qualitatifs détruit l’apparence d’objectivité qui préside au classement proposé par Morris. Mais elle n’aboutit pas pour autant à une hiérarchisation plus arbitraire. Au contraire, elle s’efforce de présenter un tableau plus réaliste de la valeur des marines en fonction de leur matériel, mais aussi de leur adaptation aux missions qui leur sont assignées et du degré réel de qualification des marins. Il ne paraît pas nécessaire de démultiplier les catégories, car on risque de tomber dans des controverses sans fin. On peut néanmoins proposer une hiérarchie en six rangs inspirée de celle des vaisseaux de ligne des marines à voile.

 

Marines de premier rang

 

On pourrait les appeler les marines mondiales : leur potentiel se situe au-dessus du million de tonnes, elles disposent de toutes les catégories d’armes et d’équipements existantes, et sont aptes à remplir toutes les fonctions de dissuasion (avec une capacité de seconde frappe très importante) et d’intervention à l’échelle mondiale.

 

Une seule marine remplie véritablement toutes ces conditions, il s’agit évidemment de l’US Navy qui dispose d’un potentiel formidable dans toutes les catégories : navires de combat, navires amphibies, navires de soutien... et d’un réseau clé bases qui lui permet de se déployer en force sur n’importe quel théâtre d’opérations. La guerre avec l’Irak en fournit en ce moment un remarquable exemple.

 

La marine soviétique doit prendre place dans cette catégorie dès lors que son potentiel peut rivaliser avec celui de sa rivale américaine dans la plupart des domaines, qu’elle acquiert enfin la composante qui lui manquait (l’aviation embarquée) et qu’elle a prouvé qu’elle était capable d’opérer à l’échelle mondiale : les exercices Okean II en 1975 se sont déroulés simultanément sur tous les océans et elle entretient une présence permanente - dans l’Océan Indien, les mers de Chine ou l’Atlantique Sud. Mais ses moyens logistiques restent faibles, son réseau de bases est dramatiquement insuffisant, et sa capacité de projection de puissance à grande distance est indigne de son rang (peu de grands navires amphibies, pas encore d’aviation embarquée opérationnelle). Son maintien dans cette catégorie est donc fragile.

 

Marines de deuxième rang

 

On pourrait aussi dire marines à capacité mondiale, avec une force océanique (mais plus limitée que les précédentes), une présence réduite sur tous les océans, et les moyens d’intervenir occasionnellement au-delà de leur environnement régional comme les Britanniques l’ont fait aux Malouines en 1982.

 

Il y en a également deux : la Royal Navy britannique et la marine française. Leur troisième et quatrième rang ne peut encore être contesté, tant en tonnage qu’en capacité effective. Mais il est incon­testable que la tendance leur est défavorable : au cours de la dernière décennie, la Royal Navy est passé en dessous de la barre des 600 000 tonnes, la marine française en dessous de la barre des 300 000 tonnes. Si une telle évolution devait se maintenir à ce rythme durant l’actuelle décennie, ces deux marines seraient supplantées par des marines non-européennes, celles du Japon et, éventuellement, de l’Inde.

 

Marines de troisième rang

 

Ce sont les marines régionales, sans capacité de dissuasion, mais avec une capacité importante à l’échelle d’un théâtre océanique. On peut ranger dans cette catégorie trois types différents de marines :

 

- des marines sans porte-avions, mais qui possèdent un corps de bataille de surface et sous-marin numériquement abondant et de très bonne qualité. C’est naturellement le cas de la marine japonaise qui occupe actuellement le cinquième rang mondial et qui pourrait, sans effort excessif, reprendre à bref délai la troisième place qui fut la sienne pendant l’entre-deux guerres. L’obstacle est ici politique.

 

- la marine chinoise constitue un cas particulier : elle possède des sous-marins nucléaires, mais il n’est pas certain que ceux-ci soit vraiment opérationnels, et sa force de haute mer est encore faible, même si elle a accompli d’énormes progrès depuis la fin des années 70. Après le ralentissement qu’a connu son développement dans les années 80, à cause de restrictions budgétaires, elle semble vouloir relancer un programme d’expansion.

 

- des marines qui ont réussi à se doter d’un corps de bataille respectable organisé autour d’un porte-aéronefs. C’est le cas de la marine italienne en Méditerranée, de la marine espagnole dans l’Atlantique Nord, des marines brésilienne et argentine dans l’Atlantique Sud, de la marine indienne dans l’océan Indien.

 

Cette dernière est la seule à aligner 2 porte-aéronefs. Elle a connu au cours de la dernière décennie une croissance absolument spectaculaire puisqu’elle est passée du douzième ou treizième rang mondial au sixième, en dépassant la barre des 200 000 tonnes. Une croissance aussi rapide, compliquée par la diversité des origines des bâtiments en service (britanniques, allemands, soviétiques ou de construction locale) ne va pas sans susciter de sérieuses interroga­tions sur le potentiel réel de la flotte. Elle témoigne cependant d’un réaménagement en cours de la hiérarchie des puissances maritimes, les flottes de guerre suivant avec beaucoup de retard le chemin tracé par les flottes de commerce. Il faut en effet se souvenir que la plupart rands pays maritimes traditionnels ont vu leur flotte de commerce s’étioler au profit de nouveaux pavillons.

 

Marines de quatrième rang

 

Ce sont les marines sous-régionales, avec des moyens plus réduits que les précédentes, mais encore capables d’intervenir en haute mer, sans porte-aéronefs et avec un nombre réduit de grands bâtiments de surface ou de sous-marins. La plupart de ces marine ont le choix entre l’achat de navires de seconde main ou le repli sur des bâtiments légers qui entraîne automatiquement la relégation au rang inférieur.

 

La liste est ici plus nombreuse et hétérogène. Mickaël Morris cite pour le tiers monde les marines : chilienne (57 600 t, péruvienne 62 000 t +), nord-coréenne (64 000 t +), sud-coréenne (56 000 t) qu’il classe dans la catégorie des marines sous-régionales, et auxquelles il faut ajouter les marines taïwanaise (95 000 t), pakistanaise (63 000 t), qu’il classe curieusement dans la catégorie inférieure alors qu’elles disposent aussi de sous-marins et d’une force respectable de grands navires de surface. Parmi les navires des pays développés, appartiennent à cette catégorie la marine allemande (87 000 t), certes plus importante en tonnage que la marine italienne, mais qui, pour des raisons à la fois géographiques et politiques, répugne à sortir du théâtre restreint qui est le sien ; la marine hollandaise (68 000 t) qui fournit à l’OTAN plusieurs groupes d’escorte dans l’Atlantique ; la marine turque (105 000 t) et sa rivale grecque (68 000 t) ; la marine canadienne (58 000 t), la marine australienne se situe à la limite basse de cette catégorie depuis le désarmement de son porte-avions Melbourne.

 

Marines de cinquième rang

 

Ce sont des marines côtières, mais qui peuvent être d’une bonne valeur militaire, chacune étant adaptée à un théâtre et à des missions spécifiques. La marine belge, par exemple, fournit à l’OTAN un appoint apprécié en moyens de guerre des mines ; la Norvège et la Suède ont donné la priorité aux sous-marins, la Colombie et le Vénézuela à la surveillance de la zone économique... Elles disposent d’un nombre très limité de grands navires de combat. L’instrument privilégié de ces marines est cependant le patrouilleur rapide équipé de missiles anti-navires, qui a connu une diffusion rapide au cours de la décennie 70, notamment dans le tiers monde : 450 unités sont en service en 1987, trois fois plus qu’en 1970. Ces patrouilleurs représentent la moitié des capacités navales du tiers monde. Cette prolifération s’est arrêtée à cause de la crise économique dans la décennie 80.

 

Marines de sixième rang

 

Ce sont des forces de police dépourvues de vrai potentiel militaire. Elles disposent de vedettes, de patrouilleurs ou de navires de guerre des mines capables d’assurer une surveillance limitée des eaux territoriales et de la zone économique. Oman en offre un bon exemple avec 4 patrouilleurs lance-missiles, 4 patrouilleurs, des bâtiments amphibies et des vedettes.

 

Hors rang, on pourrait recenser un certain nombre de marines symboliques, dont les moyens sont dérisoires et qui ont souvent bien du mal à contrôler leurs seules eaux territoriales. C’est le cas de la plupart des marines africaines, centre-américaines ou océaniennes.

 



[1] Cf. J. Taillardat, "La trière athénienne et la guerre sur mer aux Ve et IVe siècles", dans Jean-Pierre Vernant, Problèmes de la guerre en Grèce ancienne, Mouton, 1968. 

[2] Il sera progressivement relégué au rang de batterie flottante, d’ailleurs extrêmement précieux lors des débarquements : la contre-offensive de la division Herman Goering en Sicile sera arrêtée in extremis sur les plages par les canons de marine.

 

[3] Amiral M. Duval, "Les nouveaux aspects de la stratégie maritime", dans Objectif mer, Ifremer, 1985, p. 90 et pp. 172-175.

 

[4] G. Till, Maritime Strategy and the Nuclear Age, Londres, MacMillan, 1982, p. 211.

 

[5] Mickaël Morris, Expansion of Third World Navies, New York, St-Martin Press, 1987.

 

 Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin