Chronique

CONSCRIPTION ET ARMEE DE METIER - bilan

Bernard Boëne

 

 

 

Si la question du mode de recrutement des armées est de tous les temps et de tous les lieux, l'attention que le public, même informé, lui porte n'est pas nécessairement de tous les instants. Il arrive même que, des années ou des décennies durant, on parvienne à l'oublier. Il suffit pour cela que la configuration de facteurs externes et (ou) internes qui justifie les solutions en vigueur ne se trouve pas, d'une façon ou d'une autre, remise en cause.

A certains signes (internes), on pressentait depuis quelques temps déjà, en France, que le moment de la redéfinition, du réexamen, voire de la refonte approchait. L'actualité (externe) des derniers mois vient de propulser la question sur le devant de notre scène politique.

La Fondation pour les études de défense nationale ne s'est pas exactement laissée surprendre par ces développements. Dès l'hiver 1989-90, avec l'appui des pouvoirs publics, et conformément à sa vocation, elle a entrepris de réunir spécialistes civils et militaires, français ou étrangers, au sein ou autour d'un séminaire Armée et Société créé pour les besoins d'une cause noble et d'un vaste programme : cerner les termes dans lesquels se pose le problème aujourd'hui. Ces efforts ont débouché, pour commencer, sur un colloque dont la presse s'est largement fait l'écho, et qui s'est tenu au Sénat et à l'Assemblée nationale, devant des salles combles, les 12, 13 et 14 février dernier.

Des intervenants allemands, américains, britanniques, espagnol, tchèque et yougoslave ont donné le coup d'envoi, suivis par deux historiens et un sociologue "militaires" français. Les uns et les autres se sont attachés à tirer les enseignements pertinents des expériences, contemporaines ou passées, qu'ils étaient venus décrire et analyser : les modèles anglo-saxons d'armée de métier pure, les systèmes mixtes, proches du nôtre, de pays voisins, la situation et le devenir, au regard du recrutement, des armées d'au-delà l'ancien rideau de fer, l'arrière-plan historique français, récent ou lointain. Le propos, bien sûr, était de mettre en perspective les termes du débat franco-français d'aujourd'hui.

La première journée nous a ainsi appris que si l'armée américaine, après avoir survécu à une conjoncture difficile dans les années 1980 (mais à un coût que d'aucuns jugent, au-delà même du budget, globalement trop élevé), paraît désormais tirée d'affaire (la guerre du Golfe vient de lui conférer le brevet de légitimité qui lui faisait défaut), l'armée britannique entre au contraire, pour des raisons qui tiennent à la fois à la ressource démographique et à l'évolution d'ensemble de la société englobante, dans une période incertaine qui lui fait d'ores et déjà envisager, pour s'adapter et survivre, de bouleverser quelques-unes des traditions qui l'ont jusque-là si bien servie. La leçon est ici que les armées de métier contemporaine posent sur un mode mineur, à l'intérieur comme à l'extérieur de sociopolitiques assez différentes de ceux qu'on se contente habituellement d'évoquer à leurs propos chez nous. Avec cette conséquence qu'elles doivent faire, de la part des politiques comme des gestionnaires, l'objet de soins et d'une attention constants, contrairement manque peut-être viable, que la légitimité : cette dernière acquise ou assurée, tout le reste est donnée par surcroît.

Or, précisément, la légitimité, et donc la viabilité de conscription, du moins de la conscription à tarif unique - universelle et égalitaire - font aujourd'hui problème un peu partout en Europe : c'est ce que montre l'examen des cas allemand et espagnol, mais aussi de la situation qui prévaut depuis peu dans les pays de feu le Pacte de Varsovie. (La France, où pourtant la question se pose, fait à cet égard figure d'oasis de sérénité.) Pour toutes sortes de raisons dans lesquelles on se gardera bien d'entrer ici , il apparaît que l'alternative n'est plus "armée de métier ou conscription universelle-égalitaire", mais "armée de métier pure ou armée mixte à composante professionnelle renforcée et conscription sélective, différenciée, avec contreparties".

Vu sous cet angle, le pas à franchir apparaît beaucoup moins impressionnant, puisque c'est là que nous conduit la logique mise en place, par petites touches successives (cf. le volontariat service long), depuis plusieurs années, mais aussi parce que - comme les historiens nous l'ont rappelé- la France du XIXe et du XXe siècles n'a connu que des modes de recrutement militaire mixtes : le passage d'une mixité à une autre, différente par son dosage ou sa nature, nous épargnerait une rupture symbolique d'importance 'et sans doute nombre des problèmes qui sont le pain quotidien des gestionnaires d'une armée de métier).

A moins, bien sûr, comme on y songe dans certains milieux en Allemagne ou aux Etats-Unis, qu'on puisse sauver la notion de service égal pour tous, ou pour la majorité, en élargissant ses modalités civiles jusqu'à les rendre dominantes. On voit bien les avantages d'une telles mesure, au premier rang desquels figurerait la prise en charge de problèmes de société persistants (il n'est pas bien difficile d'en imaginer quelques-uns susceptibles de recevoir, en métropole ou au dehors, un début de solution par cette voie), que le marché ne peut traiter en temps ordinaire, par manque de solvabilité des clients, ou qui font reculer l'Etat en raison du coût marchand des opérations nécessaires, ou encore par crainte d'une prolifération de la bureaucratie. Au-delà, elle permettrait de rétablir, au moins symboliquement, l'équilibre entre droits et devoirs qui était au fondement de la notion de citoyenneté politique : pour dire les choses de façon un peu provocante, suffit-il, pour être citoyen, de payer ses impôts, d'être affilié à la Sécurité sociale, ou de percevoir le RMI ? Ou bien faut-il aussi, pour contribuer à l'intérêt général, payer de sa personne ?

Cette dernière solution aurait tout pour séduire, surtout dans un pays longtemps héritier de Rousseau, si l'on était assuré que l'Etat a encore, en termes de légitimité, assez de ressources pour l'imposer sans douleur. Avec l'affaiblissement, visible à l'œil nu, des systèmes normatifs nationaux, il y a fort à parier que c'est la tradition d'Adam Smith (mâtinée de fortes considérations sociales) qui finira par prévaloir. Bref, une solution intéressante sans doute, mais pas la plus probable (notamment si l'on tient compte des difficultés techniques soulevées, telle la taille des structures à mettre en place, instantanément doublée par l'inclusion des citoyennes).

La toile de fond comparative ainsi tendue, les travaux de la deuxième journée, consacrés au recrutement et au coût, puis à l'impact politique et social d'une éventuelle armée de métier à la française, n'en ont pris que plus de relief. De la bouche des économistes, des sociologues ou des politistes, on a appris, entre autres choses, que le volume actuel des armées en bleu resterait vraisemblablement inchangé, mais que celui de l'Armée de terre passerait selon toute probabilité, dans cette hypothèse, en-dessous de la barre des 200 000, voire sous celle des 150 000, en fonction de l'état du marché de l'emploi, des niveaux de rémunération proposés aux engagés du rang (ressource qu'on sait rare), c'est-à-dire du surcoût budgétaire (15 ou 20 milliards de francs) que la nation est prête ou non à consentir, etc. Ce à quoi il faut ajouter la conjoncture des relations armée-société, et quelques facteurs sociologiques dans le détail desquels on ne peut rentrer ici.

L'image politique et sociale d'un passage à l'armée de métier n'aurait pas grand-chose de dramatique ou de spectaculaire (et en cela la vision présentée de cet avenir hypothétique confirme les expériences anglo-saxonnes). Ce par quoi il faut entendre d'abord que le prétorianisme n'est pas le risque premier, s'il est encore un risque dans nos sociétés. Mais aussi que, contrairement à ce qui s'affirme de façon courante, le chômage des jeunes n'en serait pas notablement affecté. Ou encore que la fonction de brassage social autrefois remplie par le servie militaire l'est aujourd'hui par l'école, si bien que sa suppression serait de peu d'effet au plan de l'intégration sociale.

rien, toutefois, n'autorise à penser que le changement radical de mode de recrutement militaire serait socialement neutre à tous les points de vue. Par exemple, il est avéré que dans les milieux exposés à la marginalisation (jeunes des banlieues défavorisées) le service militaire, par la coupure qu'il introduit tout comme par le début au travail qu'il procure, contribue à une meilleure insertion adulte : sa disparition serait à cet égard un moins. De même, on sait - les sondages le disent assez clairement - que l'attachement à l'armée est plus fort chez ceux qui ont fait leur service militaire, et dans leurs familles, que parmi ceux qui ne l'ont pas encore fait ou qui y ont échappé. Ce bénéfice différé de la conscription disparaîtrait avec elle, et les rapports armée-nation, sans être nécessairement indifférents ou hostiles, n'en seraient vraisemblablement que plus problématiques.

Les transformations les plus subtiles, et les moins aperçues, sont celles qui affecteraient en profondeur l'institution militaire elle-même. Les références anglo-saxonnes suggèrent que, soumise aux pressions croisées du marché du travail, d'une culture englobante de plus en plus libérale et sociale, ou de la recherche de l'efficacité (souvent traduite en termes de productivité d'une main-d'œuvre devenue rare et chère), une armée de métier est tentée de s'abandonner à la seule rationalité technicienne et gestionnaire. Au point de passer par pertes et profits ces aspects d'apparence non rationnelle (le cadre symbolique et normatif, la dimension affective des relations communautaires, le charisme des chefs, la cohésion, les traditions, etc.) qui n'en font pas moins figure - toute la littérature militaire est là pour le dire - d'impératifs fonctionnels. Une telle évolution affecterait sans doute l'Armée de terre plus que les autres armées, car c'est là que ces aspects sont les plus pertinents, et que les marges de technicisation et de rationnalisation encore à gagner sont les plus larges. En d'autres termes, l'armée de métier ne transforme pas nécessairement tous ses personnels en militaires purs et durs : prenant à contrepied le sens commun, elle a plutôt tendance à en "banaliser" une bonne partie. Certes, cette dérive n'a rien d'inéluctable (les Britanniques ont su lui résister pendant longtemps), mais la ligne de plus grande pente est clairement située, et on sait où elle peut mener : à une confusion possible sur les finalités ultimes de l'institution et leurs conséquences organisationnelles.

La dernière demi-journée a vu s'exprimer les militaires, plus précisément les officiers généraux, à titre officiel pour certains, venus présenter le point de vue de leur armée d'appartenance, à titre privé pour d'autres (du cadre de réserve pour la plupart). On ne dira rien, parce que l'espace manque et que les diverses positions sont assez bien connues, de la manière dont ils ont traité les deux facettes du problèmes posé : l'adéquation de l'instrument militaire futur aux missions qui s'annoncent les plus probables, ou les plus plausibles pour lui, et son intégration à la société française de demain. On relèvera seulement que si les premiers, encore en activité, font preuve d'une belle unanimité pour se ranger sous la bannière du maintien d'une conscription à redéfinir, les seconds, ayant repris leur liberté d'esprit, sont aussi divisés que les civils sur les contours de la solution à adopter. (Mais il n'y a peut-être là rien que de très normal s'agissant d'un choix dans lequel les éléments techniques ne peuvent à eux seuls être décisifs).

le colloque s'est terminé par une table ronde où les points de vue les plus contraires, qu'ils soient techniques ou politiques, se sont donné libre cours. On en retiendra surtout la fraîcheur et la robustesse de l'attachement manifesté par le représentant français de la confédération européenne des organisations d'appelés à l'idée de soldat-citoyen (mais où sont les craintes d'il y a quinze ou vingt ans ?). M. Gérard Renon, secrétaire d'Etat à la Défense, qui avait accepté de venir clore les travaux, a pour finir rappelé, sans surprise, la position du gouvernement sur la question.

Il n'appartenait pas à l'un des organisateurs de se prononcer sur l'intérêt et la réussite de ce colloque, qui marque la naissance officielle du séminaire Armée et Société. Qu'il soit quand même permis de dire que, malgré quelques absences remarquées (pour "raisons de santé"), le "plateau" réuni valait certainement le déplacement : la presse ne s'y est d'ailleurs pas trompée. On peut sans doute aussi, sans faillir à l'obligation de modestie ou de réserve, faire état du succès matériel et mondain de la manifestation. Quant à sa dimension intellectuelle, ceux qui ont pu y assister pourront bientôt en juger sur pièces, puisqu'une course contre la montre est engagée pour faire paraître, avant la clôture du débat politique annoncé depuis lors, un volume coédité par la FEDN, sous la direction de Michel-Louis Martin et du signataire de ces lignes, volume qui tirera l'essentiel de sa substance des propos tenus et échangés à Paris au cours de ces trois journées, l'hiver dernier. En vente sous peu dans les meilleures librairies...

 

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