LIRE JOMINI

Bruno COLSON

 

 

Antoine-Henri Jomini (1779-1869) demeure un des grands classiques de la pensée stratégique. Il figure toujours en bonne place dans les histoires et les anthologies de la stratégie1. Lucien Poirier a bien montré, en quelques pages brillantes, quelle avait été l'approche de Jomini, héritier des Lumières par son goût du rationnel, mais aussi observateur attentif et souvent prophétique de la fracture provoquée par la Révolution et l'Empire2. L'oeuvre de Jomini est souvent ramenée à celle du théoricien, c'est-à-dire au Précis de l'art de la guerre, réimprimé en 1977. Ses autres ouvrages sont surtout historiques et, depuis un siècle et demi, ils ne sont plus disponibles en librairie. Or ils représentent 80 % des publications de Jomini3. Le lecteur désireux d'aborder Jomini est souvent désorienté car l'auteur a remanié plusieurs fois ses textes et les a publiés de façon désordonnée. Cet article voudrait servir d'introduction à une lecture de Jomini.

C'est en 1805 que parut la première publication de Jomini, le Traité de grande tactique4. Comme le développement complet du titre l'indiquait, Jomini avait traduit et réécrit la relation de la guerre de Sept Ans par le général prussien Tempelhof (1737-1807), à laquelle il avait ajouté ses propres observations, pour aboutir à des conclusions théoriques5. Celles-ci concernaient principalement les lignes d'opérations car, selon Jomini, les campagnes de Frédéric II avaient démontré que le choix judicieux de celles-ci était à la base de la science de la guerre. La "grande tactique" était la branche de la guerre qui concernait les grands mouvements de troupes, comme ceux des corps et des armées, avant et pendant la bataille6. Jomini identifiait des "maximes" et des "principes", mais ceux-ci se trouvaient épars dans l'ouvrage. Il n'y avait pas encore de distinction sémantique claire entre les différentes branches de l'art de la guerre.

Jomini présenta le premier volume de son Traité de grande tactique au maréchal Ney7. Ce volume n'était sans doute qu'un manuscrit et le maréchal, enthousiasmé, avança des fonds pour l'édition, promit à Jomini de le nommer aide de camp et l'invita à poursuivre auprès de lui ses travaux. C'est ainsi que Jomini participa avec le VIe Corps de la Grande Armée à la campagne de 1805 en Allemagne8. Il n'assista pas à la bataille d'Austerlitz puisque le corps de Ney avait été détaché dans le Tyrol. Quand la conquête de ce territoire fut achevée, Jomini, à en croire son biographe et arrière-petit-fils Xavier de Courville, se fit envoyer au grand quartier général pour porter un rapport qu'il avait rédigé 9. Il emportait aussi, glissés dans le courrier du corps d'armée, avec une demande en sa faveur, les deux volumes de son Traité de grande tactique. Le ministre- secrétaire d'Etat Maret raconte qu'il en lut quelques extraits à Napoléon au palais de Schoenbrunn, dans le courant du mois de décembre10. L'Empereur, en voyant combien Jomini avait compris son système de guerre, aurait envisagé de faire saisir l'ouvrage. Maret observa qu'il était trop tard, que l'éditeur avait sans doute envoyé des exemplaires à ses confrères étrangers, qu'une saisie exciterait la curiosité et ferait plus de mal que de bien. Napoléon se rangea à son avis et, le 27 décembre, signait un décret qui conférait à Jomini le grade de colonel.

En 1806, Jomini fit paraître un Atlas du Traité de grande tactique11. La même année, avant les tomes III et IV, il publia le tome V de son Traité, qui concernait les premières campagnes de la Révolution française12. Ses éditeurs le lui avaient demandé afin de susciter l'intérêt des lecteurs par des récits d'événements plus récents13. Ce cinquième tome fut aussi publié sous le titre Relation critique des campagnes des Français contre les coalisés, depuis 179214. En janvier 1807, Jomini termina la troisième partie de son ouvrage sur les guerres de Frédéric II et il l'intitula cette fois Traité de (sic) grandes opérations militaires. La quatrième partie sera publiée en 1809, sous le même titre15 En 1811, les tomes 5 et 6 parurent sous le titre d'Histoire critique et militaire des campagnes de la Révolution. Il en sera de même, en 1816, pour les tomes 7 et 816. La troisième édition du Traité des grandes opérations militaires ne reprendra plus que les guerres de Frédéric II. L'histoire critique et militaire des guerres de la Révolution constituera désormais un ouvrage distinct.

Dans le traité, l'intention de Jomini est didactique : il veut inculquer à son lecteur les concepts de la "guerre moderne", au moyen d'une comparaison entre Frédéric II et Napoléon. Le ton est donné dès l'introduction, où Jomini fait ce commentaire sur la bataille d'Hohenfriedberg (4 juin 1745) : "Si le système des grandes opérations de Frédéric avait été au niveau de son système de bataille, l'armée autrichienne eût été détruite, car celle du roi était une des plus belles qu'il ait jamais eues ; mais, à cette époque, on ignorait l'art de profiter de la victoire, et on méconnaissait l'immense avantage de pousser vivement une armée battue"17.

Jomini démontre la supériorité du système de guerre de Napoléon sur celui de Frédéric II. Il adresse aussi ses plus vives critiques aux généraux autrichiens qui, avec leur système de défense "en cordon", commettent "la faute grossière de vouloir tout couvrir" 18. La principale leçon que Jomini entend donner concerne les avantages de la concentration des forces sur une position centrale. Pour exploiter les faiblesses du système autrichien du cordon, il faut tenir son armée concentrée sur une seule ligne d'opérations et manoeuvrer sur lignes intérieures : "Une armée dont les lignes sont intérieures et plus rapprochées que celles de l'ennemi, peut, par un mouvement stratégique, les accabler successivement, en y réunissant alternativement la masse de ses forces (...) Une ligne d'opérations double peut au contraire s'employer avec succès, quand on a des forces tellement supérieures que l'on soit assuré de pouvoir présenter sur les deux parties, des masses plus fortes que l'ennemi19.

Pour Jomini, c'est la campagne de Bonaparte en 1800 qui offrit pour la première fois une illustration magistrale de cette vérité. "L'histoire moderne n'avait offert jusqu'alors aucune opération semblable. Les armées françaises forment deux lignes intérieures qui se soutiennent réciproquement ; les Autrichiens sont forcés, au contraire, à prendre une direction extérieure, qui les met hors d'état de communiquer. Par cette manoeuvre, l'armée de réserve coupe l'ennemi de sa ligne d'opérations, et conserve elle-même toutes ses relations avec ses frontières et l'armée du Rhin, qui forme sa ligne secondaire 20".

Jomini expose bien les caractéristiques majeures de la stratégie napoléonienne. Il insiste sur la possibilité et sur la nécessité de faire vivre l'armée "sur le pays", alors que les généraux du XVIIIe siècle subordonnaient tout "au calcul des boulangeries"21. Il prône la "célérité des mouvements, qui multiplie les forces d'une armée en portant sa masse alternativement sur tous les points de sa ligne" 22. Jomini se fait l'avocat de l'offensive, qui permet l'initiative des mouvements : la marche de la Grande Armée en 1805 en fut l'illustration parfaite23. Cet avantage dispense de marcher en masse, tant que l'armée n'a pas atteint le point où elle doit rencontrer et combattre l'ennemi. La dispersion précède la concentration.

Le but suprême des opérations est la destruction de l'armée ennemie. Pendant la guerre de Sept Ans, personne n'en était suffisamment conscient. Les généraux autrichiens étaient les champions de la pusillanimité : au lieu de chercher les points décisifs, d'y porter leurs masses et de combattre, ils s'amusaient "à des calculs sans fin et sans but"24. Frédéric II lui-même n'échappe pas aux reproches de Jomini. A plusieurs reprises, celui-ci écrit que le roi aurait dû agir "comme Bonaparte" : la comparaison s'établit toujours à l'avantage de ce dernier25. Frédéric ne savait pas profiter de ses victoires26. Il faisait souvent preuve d'une "inaction inexplicable" et hésitait trop à engager une bataille. Jomini estime que la réputation de Frédéric II est surfaite27. Il ne faut plus s'attarder à assiéger des forteresses, il faut livrer bataille et surtout faire preuve de la plus grande vigueur. Jomini se montre très explicite : "Napoléon ne livrait pas bataille pour la gagner simplement ; mais bien pour achever l'anéantissement des corps organisés de l'ennemi" 28. On repro-chera dans la suite à Jomini son manque de clarté à ce sujet, et il est vrai que dans le Précis de l'art de la guerre il tempérera son enthousiasme pour Napoléon. Mais il est faux de dire qu'il était plus proche de Frédéric II et qu'il était encore attaché aux conceptions militaires du XVIIIe siècle29. Le chapitre le plus célèbre du Traité est celui qui énumère les "principes de l'art de la guerre". Le maréchal Berthier avait reproché l'absence de conclusion au Traité de grande tactique. Pour répondre à cette critique, Jomini avait rédigé un chapitre à Posen, en décembre 1806 et il l'avait publié séparément un an plus tard à Glogau, en Silésie. Il fut ensuite reproduit sous un titre différent dans le premier numéro de la revue allemande Pallas, ce qui augmenta considérablement l'audience de Jomini30. Clausewitz eut certainement l'occasion de lire cet article, comme il avait dû prendre connaissance du Traité de grande tactique31. En 1810, Jomini revit son chapitre pour en faire la conclusion de la première édition du Traité de grandes opérations militaires. En 1811, le chapitre apparut à la fin des quatre premiers tomes, en deux volumes, de la seconde édition32. Lorsque les deux derniers tomes de celle-ci parurent, en un volume, en 1816, le chapitre sur les principes fut remis en conclusion de l'ouvrage et s'intitula désormais "Exposé des principes généraux sur lesquels l'art de la guerre repose"33. Il s'agissait de treize recommandations, que nous pourrions résumer de la façon suivante :

I. Prenez l'initiative des mouvements.

II. Attaquez le point le plus faible, - la tête d'une colonne, le centre d'une force divisée, l'extrémité d'une ligne.

III. Si vous avez l'armée la plus forte, attaquez les deux extrémités de la ligne ennemie.

IV. Concentrez-vous pour l'action.

V. Dispersez l'ennemi par de fausses attaques.

VI. Connaissez la position de l'ennemi.

VII. Ayez vos troupes bien en main.

VIII. Des trois alternatives, défensive, offensive, ou une combinaison des deux, choisissez soit la deuxième, soit la troisième.

IX. Combinez solidité et mobilité dans votre attaque.

X. En terrain difficile, couvrez votre front avec de petits détachements.

XI. Utilisez le carré en terrain découvert.

XII. Poursuivez avec énergie.

XIII. Edifiez un moral élevé.

A part l'utilisation du carré, ces principes peuvent encore être utiles dans des opérations "conventionnelles". L'"Exposé" de Jomini connut un grand succès au XIXe siècle et il fut le prototype des listes de "principes de la guerre"34.

Dans son Histoire critique et militaire des guerres de
la Révolution,
Jomini traite aussi bien des aspects politiques et diplomatiques du conflit que de ses dimensions opérationnelles, maritimes et coloniales. Il laisse aussi transparaître sa conception des relations internationales. Pour lui, chaque Etat essaie d'étendre le rayon de sa puissance et c'est légitime, dans la mesure où cela ne cause pas à l'humanité de "commotions trop violentes". Dans certaines limites, Jomini accepte que des conquêtes résultent d'une telle politique35. Mais il estime qu'il existe "un petit nombre de problèmes généraux dont la solution appartient à toute l'Europe", notamment "les principes sur le droit des neutres, sur un équilibre maritime et sur la balance politique du continent"36. Jomini est partisan d'un équilibre européen, maintenu au besoin par des "guerres d'intervention", et il est hostile à toute domination des mers37. Il est opposé à tout extrémisme, à toute "politique du pire" 38. Il en appelle à la raison, à la modération39. C'est un adversaire de l'Ancien Régime, un partisan des réformes éclairées40. Il évalue les buts de guerre en fonction de la politique. Il fait parfois de longues considérations sur la diplomatie et énonce des vues géopolitiques à long terme qui ne manquent pas de perspicacité. Il a ces mots à propos de l'intention des Français de créer une république en Italie : "En jugeant l'opération sous un point de vue plus éloigné, dans la supposition qu'on parvînt à faire reconnaître à la paix l'indépendance de cette république, la France devait gagner en puissance relative, ce qu'aurait perdu l'Autriche en force effective; car le besoin de leur propre conservation attachait toujours ces nouveaux Etats à ceux dont les armes victorieuses protégeaient leur berceau 41.".

Il mesure bien les conséquences à long terme de la perte de l'île de Malte par la France : "Cet événement si peu intéressant en apparence, puisqu'il s'agissait d'un point presque imperceptible du globe, n'en était pas moins un des plus remarquables de cette guerre. La France perdait en effet un des plus beaux ports de l'Europe, et un poste inexpugnable au centre de la Méditerranée; et ce qui devait en rendre la perte plus sensible, c'est qu'en passant irrévocablement sous la domination des Anglais, il leur assurait l'empire de cette mer, l'influence dans le Levant, et le riche commerce de ces contrées 42."

Jomini prend en compte la politique intérieure, considère l'économie et les finances43. Enfin, il en appelle souvent au droit. Il applaudit à une législation maritime qui proclame la liberté de la navigation neutre, "sans autres restrictions que celles qui résultent du droit des gens universel"44.

La Vie politique et militaire de Napoléon, publiée à Paris en 1827 et à Bruxelles en 1842, se voulait le prolongement de l'Histoire critique et militaire des guerres de la Révolution. Jomini, déguisé en Napoléon, avait trouvé un moyen de s'exprimer plus librement. En France, surtout parmi les bonapartistes, son nom était synonyme de trahison depuis son changement de camp de l'été 181345. En parlant à la place de Napoléon, Jomini montre qu'il a bien saisi son système de guerre. En 1800, celui-ci a consisté à s'emparer de toutes les communications des Autrichiens. Ceux-ci commirent l'erreur de livrer des combats partiels, "lorsqu'une concentration seule pouvait les sauver" 46. Le principal mouvement qui aboutit à l'encerclement d'Ulm en 1805 est clairement décrit par Napoléon : "Mon armée tourne la droite des Autrichiens à Donawerth (sic) et se jette sur leurs derrières" 47. A propos de la campagne de 1806, Jomini laisse entendre son point de vue en mettant les paroles suivantes dans la bouche de l'Empereur : "Un général ordinaire se serait contenté à ma place de chercher à battre les ennemis, je portai mes vues plus haut : je résolus de les détruire. Je combinai mon plan de façon à couper leur armée du coeur de la monarchie prussienne, de les tourner par leur gauche, et de m'établir entre eux et l'Elbe. A
la vérité, en agissant ainsi sur leurs communications, c'était exposer un peu les miennes; mais on pouvait le faire sans danger, puisque nous avions la supériorité du nombre, et qu'à bien prendre, en me rabattant aussitôt de Géra à l'ouest, je couvrirais les chemins de Hof, de Nordhalben et de Cobourg, qui, en cas de revers, me rameneraient
(sic) en Franconie48."

Pour Jomini, la volonté de détruire l'armée ennemie a fait la supériorité de Napoléon. Sa prudence naturelle le conduit cependant à bien préciser pourquoi l'Empereur a pu, en cette circonstance, entreprendre sa marche audacieuse sur les communications des Prussiens, en tournant ceux-ci par leur gauche. Jomini consacre une longue note à son passage dans le camp russe en 1813 : "Quelque violente que fût sa démarche, fait-il dire à Napoléon, les circonstances atténuantes dont elle était accompagnée la rendirent excusable" 49. A Sainte-Hélène, Napoléon a effectivement défendu Jomini contre la calomnie et a reconnu que, puisqu'il était suisse, celui-ci n'avait pas trahi ses drapeaux50.

A l'issue de la guerre russo-turque de 1828-1829, Jomini décida de rassembler dans un ouvrage l'ensemble de ses considérations théoriques, pour que celles-ci constituent une introduction au Traité 51. En 1836, il fut nommé précepteur du prince impérial, le futur tsar Alexandre II. Il remania son texte, l'enrichit et en fit le Précis de l'art de la guerre 52. D'une façon générale, les enseigne-ments de la guerre napoléonienne y sont quelque peu noyés dans un ensemble de considérations qui peuvent faire croire à une volonté de retour à une stratégie plus prudente, où l'objectif est l'occupation de territoires plutôt que la destruction de l'armée ennemie. La stratégie est abordée avec un ensemble de définitions et de démarches conçues en termes d'espace. Alors que ses premiers ouvrages reflétaient son admiration pour Napoléon, Jomini semble avoir finalement évolué vers une conception plus "territoriale" de la stratégie. Certains passages du Précis rappellent que l'objectif peut être la destruction de l'armée ennemie ; mais ce n'est qu'une "manière de faire", celle de Napoléon, et elle ne doit pas être pratiquée en toutes circonstances. Beaucoup plus que dans le Traité, Jomini pèse le pour et le contre, jusqu'à être ambigu. Ses principes, ses définitions, ses règles semblent faire de la guerre une science. Or il précise à quatre reprises que "la guerre, loin d'être une science exacte, est un drame terrible et passionné, soumis il est vrai à trois ou quatre principes généraux, mais dont le résultat est subordonné à une foule de complications morales et physiques" 53. Son souci de l'équilibre et du juste milieu l'amène tantôt à critiquer l'excès de scientisme du Prussien Bülow et de l'école géométrique, tantôt à réfuter Clausewitz, qui niait la valeur de toute prescription pour la conduite de la guerre.

En dehors du chapitre sur la stratégie, qui forme le noyau du Précis, d'autres passages ont gardé leur valeur didactique. Dans l'Article 13, sur les institutions militaires, les "douze conditions essentielles qui concourent à la perfection d'une armée" sont toujours d'actualité54. L'article sur les "descentes" fournit les bases d'une doctrine de la guerre amphibie55. A propos des liens entre la politique et la stratégie, Raymond Aron a bien résumé les mérites du Précis56 : "Jomini a reconnu, sous le nom de guerres d'opinion, les guerres que nous appelons idéologiques ; il a traité des guerres nationales et de la guérilla avec modération et bon sens. Il n'a pas ignoré non plus la dépendance de la guerre par rapport au contexte politique, aux motifs des belligérants, à leurs fins. Il commence son troisième chapitre, relatif à la stratégie, en affirmant la nécessité, pour les chefs des armées, de convenir avec le gouvernement de la nature de la guerre 57".

Jomini a bien analysé la guérilla car il en a fait l'expérience en Espagne. Pour lui, les "guerres nationales" étaient les plus terribles de toutes : "C'est surtout lorsque les populations ennemies sont appuyées d'un noyau considérable de troupes disciplinées, qu'une pareille guerre offre d'immenses difficultés. Vous n'avez qu'une armée, vos adversaires ont une armée et un peuple entier levé en masse ou du moins en bonne partie; un peuple faisant arme de tout, dont chaque individu conspire votre perte, dont tous les membres, même les non-combattants, prennent intérêt à votre ruine et
la favorisent par tous les moyens. Vous n'occupez guère que le sol sur lequel vous campez; hors des limites de ce camp, tout vous devient hostile, et multiplie, par mille moyens, les difficultés que vous rencontrez à chaque pas
58"
.

Jomini offre quelques conseils : "Les moyens de réussir dans une telle guerre sont assez difficiles : déployer d'abord une masse de forces proportionnée à la résistance et aux obstacles qu'on doit rencontrer; calmer les passions populaires par tous les moyens possibles ; les user par le temps; déployer un grand mélange de politique, de douceur et de sévérité, surtout une grande justice; tels sont les premiers éléments du succès 59".

Jomini reste avant tout, avec Clausewitz, le grand interprète de la mutation opérée dans l'art de la guerre par Napoléon. A la différence de son rival prussien, Jomini n'a pas "interprété en profondeur la solidarité entre politique et stratégie"60. Fondamentalement, son oeuvre a consisté à extraire une théorie de la guerre du contexte historique des guerres napoléoniennes. Pour faire de l'art de la guerre une "science", il l'a réduit à la "stratégie", c'est-à-dire pour lui un ensemble de techniques prescriptives d'analyse et de planification en vue de la conduite des opérations. Malgré la finesse de ses observations politiques, Jomini a donné l'impression qu'il retirait le problème de la guerre de son contexte politique et social; il a mis l'accent sur les règles de prise de décision et les résultats opérationnels et a finalement laissé une image de la guerre semblable à un gigantesque jeu d'échecs. Jomini a incarné la "période classique", qui s'achèvera avec l'entrée dans l'âge nucléaire. Chez lui, la stratégie se réduisait en fait à la "stratégie militaire opérationnelle"61. Depuis lors, d'autres dimensions se sont ajoutées, le concept s'est élargi, mais il ne s'est pas vidé pour autant de son contenu jominien.

 

Notes:

1 Peter Paret , sous la dir. de, Makers of Modern Strategy from Machiavelli to the Nuclear Age, Oxford, Clarendon Press, 1986, pp. 143-185 et 886-887 ; Gérard Chaliand, Anthologie mondiale de la stratégie, Paris, Laffont, 1990, pp. 866-920.

2 Lucien Poirier, Les voix de la stratégie. Généalogie de la stratégie militaire, Guibert, Jomini, Paris, Fayard, 1985, pp. 315-484.

3 colonel EMG Daniel Reichel, "La guerre en montagne dans l'oeuvre historique de Jomini. Analyse sommaire de quelques cas concrets", Revue internationale d'histoire militaire, n° 65, 1988, p. 159.

4 Antoine-Henri Jomini, Traité de grande tactique, ou Relation de la guerre de Sept Ans, extraite de Tempelhof, commentée et comparée aux principales opérations de la dernière guerre; avec un Recueil des maximes les plus importantes de l'art militaire, justifiées par ces différents événements, par Henri Jomini, chef de bataillon, attaché au maréchal de l'Empire Ney, avec cartes et plans, première et deuxième parties, 2 vol., Paris, Giguet et Michaud, Magimel, an XIII (1805).

5 Georg-Friedrich von Tempelhof, Geschichte des siebenjährigen Krieges in Deutschland zwischen dem Könige von Preussen und der Kaiserin Königin mit ihren Alliirten, vom General Lloyd. Aus dem Englischen aufs neue ubersetzt ..., Erster Theil, Berlin, J.F. Unger, 1783. Tempelhof avait lui-même traduit et continué l'Histoire de la guerre de Sept Ans du général d'origine galloise Henry Humphrey Evans Lloyd (1729-1789).

6 Dans le Précis de l'art de la guerre, Jomini utilisera le mot "stratégie" et réduira la grande tactique à "l'art de bien combiner et bien conduire les batailles". Antoine-Henri Jomini, Précis de l'art de la guerre ou Nouveau Tableau analytique des principales combinaisons de la stratégie, de la grande tactique et de la politique militaire, édition définitive, Paris, Ch. Tanera, 1855 ; reproduction intégrale, Paris, Champ Libre-Gérard Lebovici, 1977, p. 201.

7 Xavier de Courville, Jomini ou le devin de Napoléon, Paris, Plon, 1935, p. 19 ; Colonel Ferdinand Lecomte, Le général Jomini, sa vie et ses écrits. Esquisse biographique et stratégique, Paris, Tanera, 1860, p. 323. Courville et Lecomte commettent une erreur en donnant le titre de Traité des grandes opérations militaires au manuscrit présenté par Jomini au maréchal Ney. L'ouvrage s'intitulera Traité de (sic) grandes opérations militaires aux tomes III et IV de la lère édition (1807 et 1809), puis Traité des grandes opérations militaires pour l'ensemble des tomes à partir de la 2e édition (1811-1816).

8 Le rôle exact qu'il joua dans les opérations autour d'Ulm en octobre mériterait une étude approfondie.

9 Xavier de Courville , op.cit., p. 50.

10 Xavier de Courville, op. cit., pp. 52-55.

11 Antoine-Henri Jomini, Atlas du Traité de grande tactique, par le colonel Jomini, attaché au 6e corps de la Grande Armée, Paris, Giguet et Michaud, Magimel, 1806. L'atlas comprenait vingt cartes repliées se rapportant aux batailles de la guerre de Succession d'Autriche et à celles de la guerre de Sept Ans jusqu'en 1758.

12 Antoine-Henri Jomini, Traité de grande tactique, ou Relation de la guerre de Sept Ans, extraite de Tempelhof, commentée et comparée aux opérations des dernières guerres, avec un Recueil des maximes les plus importantes de l'art militaire, justifiées par ces différents événements, par le colonel Jomini, attaché au 6e corps de la Grande Armée, cinquième partie, Paris, Giguet et Michaud, Magimel, 1806.

13 Colonel Ferdinand Lecomte, op.cit., p. 321.

14 Antoine-Henri Jomini, Relation critique des campagnes des Français contre les coalisés, depuis 1792 ; avec un recueil de maximes sur l'art de la guerre, justifiées par ces événements, pour faire suite au Traité de grande tactique, par le colonel Jomini, attaché au 6e corps de la Grande Armée, cinquième partie, Paris, Giguet et Michaud, Magimel, 1806.

15 Antoine-Henri Jomini, Traité de grandes opérations militaires, ou Relation critique et comparative des campagnes de Frédéric et de l'Empereur Napoléon ; avec un recueil des maximes les plus importantes de l'art de la guerre, justifiées par les actions de ces deux grands capitaines, par le colonel Jomini, employé près de Sa Majesté l'Empereur Napoléon, avec cartes et plans, troisième et quatrième parties, 2 vol., Paris, Giguet et Michaud, Magimel, 1807 et 1809. Il faut joindre à cela l'Atlas du traité de grandes opérations militaires, par le colonel Jomini, employé de Sa Majesté l'Empereur Napoléon, Paris, Giguet et Michaud, Magimel, 1807.

16 Antoine-Henri Jomini, Histoire critique et militaire des campagnes de la Révolution, faisant suite au traité des grandes opérations militaires, tomes 7 et 8, par le général baron de Jomini, 2e éd., accompagnée d'un atlas militaire, augmenté de cartes et plans de bataille, 3e et dernière partie, contenant les campagnes de Bonaparte en Italie et de Moreau sur le Rhin, en 1796 et 1797, 2 tomes ou parties en 1 vol., Paris, Magimel, Anselin et Pochard, 1816.

17 Antoine-Henri Jomini, Traité des grandes opérations militaires. Première partie. Histoire critique et militaire des guerres de Frédéric II, comparées au système moderne, avec un Recueil des principes les plus importans (sic) de l'art de la guerre, par le lieutenant-général Jomini, aide-de-camp général de S.M. l'Empereur de Russie, 3e édition, 3 vol., Paris, Magimel, Anselin et Pochard, 1818, I, pp. 37-38.

18 Ibid., I, pp. 149-150.

19 Ibid., I, pp. 292-294. Souligné dans le texte.

20 Ibid., II, p. 270.

21 Ibid., I, pp. 87-88, 180.

22 Ibid., I, p. 228. Souligné dans le texte.

23 Ibid., I, pp. 229-230.

24 Ibid., I, p. 247. Voir aussi les pp. 173 et 322-323.

25 Ibid., II, pp. 118-119.

26 Ibid., II, p. 256.

27 Ibid., III, pp. 121-124.

28 Ibid., II, p. 463. Souligné par nous.

29 Crane Brinton, Gordon A. Craig et Felix Gilbert, Jomini, dans Edward Mead Earle, sous la dir. de, Les maîtres de la stratégie, 2 vol., Paris, Berger-Levrault, 1980-1982, vol. I, p. 113 ; colonel John R. Elting, "Jomini : Disciple of Napoleon ?" Military Affairs, vol. XXVIII, 1, 1964, p. 26.

30 Antoine-Henri Jomini, "L'art de la guerre", Pallas : Eine Zeitschrift für Staats-und Kriegs-Kunst, vol. I, 1808, pp. 31-40.

31 Peter Paret, Clausewitz and the State. The Man, his Theories, and his Times, 2e éd., Princeton, Princeton University Press, 1985, pp. 152-153.

32 Antoine-Henri Jomini, Traité des grandes opérations militaires, contenant l'Histoire critique des campagnes de Frédéric II, comparées à celles de l'Empereur Napoléon; avec un Recueil des principes généraux de l'art de la guerre, par le général baron de Jomini, employé à l'état-major de S.M. l'Empereur, 2e éd., accompagnée d'un atlas militaire, augmenté de cartes et plans de batailles, 4 tomes ou parties en 2 vol., Paris, Magimel, 1811, vol. II, pp. 275-286 : "Chapitre XXXV. Conclusion de l'ouvrage. L'art de la guerre, ramené à ses véritables principes".

33 Antoine-Henri Jomini, Histoire critique ..., 1816, pp. 681-700.

34 Lieutenant-colonel John I. Alger, The Quest for Victory : The History of the Principles of War, Westport, Conn., Greenwood Press, 1982, p. 23.

35 Antoine-Henri Jomini, Histoire critique et militaire des guerres de la Révolution, nouvelle édition, rédigée sur de nouveaux documents, et augmentée d'un grand nombre de cartes et de plans, par le lieutenant-général Jomini, aide-de-camp général de S.M. l'Empereur de Russie, XV tomes en 5 vol., Bruxelles, Petit, 1837-1839, I, pp. 6-7. Les ouvrages de Jomini connurent tous une édition bruxelloise dans les années 1830-1840. Le texte était identique à celui des éditions parisiennes précédentes.

36 Ibid., I, p. 8.

37 Ibid., I, p. 10.

38 Ibid., III, pp. 7-9 et 11; VII, pp. 26, 41-42, 52-53, 86, 351.

39 Ibid., II, p. 248; VII, pp. 4-18.

40 Ibid., IX, pp. 110-112; XIV, pp. 45-50.

41 Ibid., IX, pp. 112-113.

42 Ibid., XIII, p. 351.

43 Ibid., III, pp. 4-5, 60-61, 300-361.

44 Ibid., XIV, pp. 36-37.

45 Rappelons que Jomini avait abandonné les drapeaux français pour ceux du Tsar le 14 août 1813. Jomini était ulcéré par l'attitude du maréchal Berthier à son égard. Celui-ci l'avait rayé de la liste des promotions et lui avait infligé les arrêts parce qu'il n'avait pas fait parvenir à temps l"'état de situation de quinzaine" du IIIe Corps dont Jomini était le chef d'état-major. Jomini ressentit d'autant plus l'injustice qu'il avait joué un rôle très important lors de la victoire de Bautzen les 20 et 21 mai 1813 (Xavier de Courville, op.cit., pp. 198-211).

46 Antoine-Henri Jomini, Vie politique et militaire de Napoléon, racontée par lui-même, au tribunal de César, d'Alexandre et de Frédéric, 2 vol., Bruxelles, Petit, 1842, I, p. 172.

47 Ibid., I, p. 250.

48 Ibid., I, pp. 315-316.

49 Ibid., II, p. 317.

50 Correspondance de Napoléon Ier, publiée par ordre de l'Empereur Napoléon III, 32 vol., Paris, Plon et Dumaine, 1858-1869, XXIX, Oeuvres de Napoléon à Sainte-Hélène, p. 419.

51 Antoine-Henri Jomini, Tableau analytique des principales combinaisons de la guerre, et de leurs rapports avec la politique des Etats, pour servir d'introduction au Traité des grandes opérations militaires, Paris, Anselin, 1830.

52 Antoine-Henri Jomini, Précis de l'art de la guerre ou Nouveau Tableau analytique des principales combinaisons de la stratégie, de la grande tactique et de la politique militaire, par le baron de Jomini, général en chef, aide-de-camp de S.M. l'Empereur de toutes les Russies, dernière édition, considérablement augmentée, 2 vol., Paris, Anselin et Laguionie, 1838.

53 Antoine-Henri Jomini, Précis de l'art de la guerre ou Nouveau Tableau analytique des principales combinaisons de la stratégie, de la grande tactique et de la politique militaire, édition définitive, Paris, Ch. Tanera, 1855; Champ Libre-Gérard Lebovici, 1977, p. 390 et pp. 136, 339, 377.

54 Ibid., pp. 56-57.

55 Ibid., pp. 266-269.

56 Raymond Aron, Penser la guerre, Clausewitz, 2 vol., Paris, Gallimard, 1976, I, p. 282.

57 Idem ; Antoine-Henri Jomini, Précis ..., 1977, pp. 21-48 et 77.

58 Antoine-Henri Jomini, Précis ..., 1977, p. 40.

59 Ibid., p. 42.

60 Raymond Aron, op. cit., p. 283.

61 Lucien Poirier, Stratégie théorique II, Paris, Economica, 1987, pp. 152-153.

 

 Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin