SUR UNE PHRASE DE CLAUSEWITZ

Pierre DABEZIES

 

Si l'œuvre de Raymond Aron semble pour longtemps rendre dérisoire tout commentaire sur Clausewitz, il est, toutefois, une phrase de celui-ci que l'auteur de Penser la guerre n'a, à notre connaissance, retenue dans aucun de ses livres, même s'il n'a cessé, bien entendu, d'en développer en substance l'idée. Cette phrase, particulièrement expressive, à laquelle Emmanuel Le Roy Ladurie fait en revanche allusion dans l'article du Monde qu'il consacre en 1976 "au peintre et à son modèle"1, nous avons choisi de la mettre en exergue dans ce numéro de Stratégique où il convenait que figurât l'auteur de Vom Kriege. Nous l'avions, il est vrai, déjà utilisée pour un travail effectué au "Cours supérieur interarmées" sous le titre Guerre et Politique, en 1966.

"Du terrible glaive de la guerre qu'il faut soulever à deux mains et de toutes ses forces pour frapper un coup et un seul, la politique fait une épée légère et maniable, parfois un simple fleuret, en usant alternativement des coups, des feintes et des parades" 2.

Le temps est loin où "les armées permanentes ressemblaient à des flottes et les forces de terre aux forces de mer dans leur rapport avec le reste de l'Etat". Pour Clausewitz déjà, c'était là une image dépassée qu'il complétait ainsi : "L'art de la guerre sur terre avait alors quelque chose de la tactique navale qu'il a tout à fait perdu aujourd'hui" 3.

Depuis lors, les liens entre la guerre et la politique n'ont cessé de se resserrer. La Stratégie, débordant du champ de bataille, non seulement englobe désormais toutes les ressources matérielles et psychologiques mobilisables, mais recouvre finalement l'ensemble des problèmes de puissance et de sécurité intérieurs et extérieurs d'un pays. Tout se rejoint : la politique est à la fois conflit et compromis, la guerre violence et retenue puisque, dans son déroulement "réel", elle n'atteint jamais sa forme "absolue" : toutes deux se mêlent plus qu'elles ne se succèdent, si bien qu'on ne saurait complètement les séparer. La victoire, d'ailleurs, n'est que d'ordre tactique, simple moyen de la stratégie dont la fin est celle de la politique : rendre possible une nouvelle paix. Bref, tandis que, d'un côté, la guerre a en quelque sorte éclaté, la violence dont elle avait la primeur s'étalant partout sous mille aspects, de l'autre, elle ne peut plus exploser sans limite, n'avoir pour but que de détruire et tuer tant l'évolution des relations internationales et de l'éthique commune l'interdit. Perte d'autonomie, perte de spécificité : au-delà même de Clausewitz, elle n'est plus qu'une forme de la politique, un chapitre de Science politique, quand bien même celle-ci persisterait à l'ignorer.

Cette vision, si elle a gagné les esprits, est loin, toutefois, d'être généralisée. Dans ce sens, bien des facteurs ont joué, toute l'histoire militaire et ses images d'Epinal poussant, en particulier, à voir dans la guerre, tantôt une sorte de jeu ésotérique inaccessible au profane, tantôt un déchaînement, une fatalité impossible à contrôler. Le spectacle l'a emporté sur le concept, l'analyse - réservée à quelques experts - ne venant qu'après ... tendance que les media modernes risquent encore d'accentuer. Ainsi empreinte du caractère ordalique et sacré que la conscience collective s'est plus ou moins faite d'elle, la guerre a d'autant plus échappé aux normes coutumières que sa spécificité s'est accrue du fait de la séparation des civils et des militaires. Certes, plus personne n'y voit aujourd'hui une pure parenthèse, un domaine abandonné à "ceux qui aiment marcher au pas, en rang, derrière la musique", sur lequel mieux vaut jeter un voile pudique en laissant temporairement à ses spécialistes toutes les responsabilités. Ceux-ci, longtemps repliés sur eux-mêmes et voués à ce titre à leurs règles exclusives, sont de plus en plus branchés sur la société et ne cessent de s'ouvrir. Mais chacun aspirant à la paix, la dichotomie demeure, au point que le phénomène guerrier continue pour l'essentiel à apparaître comme un mécanisme à part, se régissant lui-même.

La technique, dont l'importance ne saurait évidemment être sous-estimée, y a, bien entendu, contribué. Engels, réticent envers les "généraux de génie", préférait déjà dans "l'anti-Dühring" voir dans les bouleversements de l'art de la guerre la marque des armes nouvelles plutôt que celle des grands capitaines. A fortiori, comment ne pas le suivre à l'heure de la guerre électronique et du professionnalisme !

La technique est serve, cependant, et n'est qu'une résultante : du niveau économique atteint à un moment donné, mais aussi de l'organisation sociale et de la volonté politique sous-jacentes. La guerre révolutionnaire en a souligné les limites, la dissuasion nucléaire prouvé qu'on pouvait la maîtriser, enfin le "blitzkrieg" et la défense du Koweit montré que la tactique elle-même dépend tout autant des régimes politiques que du nombre des blindés. Comme l'écrit en substance Quincy Wright, l'auteur de Study of war, ce sont, en définitive les conceptions morales, juridiques et politiques qui façonnent le plus les armées et déterminent la forme des conflits, qu'elle soit violente ou atténuée, totale ou limitée. Pour les armées, il suffit de se référer à Fustel de Coulanges : "L'état social et politique d'une nation est toujours en rapport avec leur nature et leur composition 4. Quant à la guerre, Clausewitz est là, précisément, pour nous rappeler que la politique "en fait une épée légère et maniable, parfois un simple fleuret ...", pour peu qu'on sache la moduler. Certes, notre parangon souligne aussi que la guerre si elle n'a pas sa propre logique, a "sa propre grammaire" : soumise à cent frictions, dépendante de ses techniques, contrainte par sa logistique ; "drame effrayant et passionné", comme disait Jomini, porté vers la pente extrême, truffé d'audace et de haine. C'est dire que ses rapports avec la politique sont, du même coup, dialectiques et que - les militaires aidant - elle tend constamment à se subordonner celle-ci, en en faisant, par inversion de la formule célèbre, sa servante. Equilibre difficile entre la "guerre absolue" et la "guerre réelle", entre le principe d'anéantissement et la suprématie politique, que seuls peut-être les "bons élèves de Clausewitz", pour reprendre l'épithète de Pierre Naville5 - l'école marxiste-léniniste -, ont su réaliser en liant, par la guerre révolutionnaire, la guerre et la politique, jusqu'à les identifier.

 

La politique ou la guerre limitée

Sans remonter comme l'historien Hans Delbrück à Périclès qui eut - à l'inverse de ses successeurs - la sagesse de réduire les ambitions d'Athènes à la maîtrise de la mer, Clausewitz prit pour modèle Frédéric II, mû par une "intelligence de l'Etat", et une "volonté raisonnable" telles qu'à la poursuite de grands objectifs avec des forces limitées, il sut n'employer ces dernières qu'à atteindre juste ses buts et ne rien entreprendre de démesuré. Le souci des rois, en ce XVIIIe siècle, est, de toutes façons, de ne pas compromettre par vaine gloriole, vindicte ou exigences outrées, un équilibre auquel leur trône est lié. La morale, la politique et l'art militaire lui-même, s'ingénient donc - comme le note dans son Droit des gens de
Vattel - à limiter les combats en intensité et à circonscrire la liberté d'action des chefs de guerre, alourdis par l'interdiction de vivre sur le pays, constamment freinés par leurs maîtres. L'art suprême est moins, d'ailleurs, de livrer bataille que d'éviter de s'y trouver forcé. Bref, la guerre "sorte de jeu où le temps et le hasard battent les cartes, n'est à l'époque qu'une diplomatie un peu plus tendue ... où le plus ambitieux cherche au mieux à acquérir un avantage modéré pour en user au cours des négociations de paix" 6
.

En vain essaiera-t-on plus tard, dans les conférences internationales, de ramener la guerre dans ce modeste cadre. Les circonstances ayant changé, les contre-exemples abonderont, contraires aux principes décantés par le couple Clausewitz-Aron, qu'il est parfois difficile, d'ailleurs, de séparer7. Principe de modération de la guerre par la politique qui ne doit se laisser déborder ni par l'automatisme des mécanismes militaires, comme naguère la mobilisation, ni par l'exaspération des combats, des passions et des pressions qu'ils créent, ni par la disproportion des sacrifices consentis et des finalités, ni par la tentation de pousser un avantage immédiat en oubliant le but fixé et les exigences des pourparlers de paix, ni enfin par les chefs de guerre qui comme Moltke, MacArthur et tant d'autres réclament leur autonomie du premier coup de canon jusqu'au dernier en refusant que des considérations politiques viennent troubler la rationalité militaire, comme si cette dernière était une fin en soi et n'engageait pas l'avenir hors de son domaine. En revanche, il va de soi que la politique doit, de son côté, s'adapter, ne pas demander à la guerre, ni aux militaires, ce qu'ils ne peuvent donner, savoir "ne pas perdre" à défaut de pouvoir gagner, accepter en l'absence d'un succès d'ensemble, un ensemble de petits succès, enfin conduire à rompre et à parlementer en cas d'improbabilité de victoire ou de prix trop élevé. S'ajoutent bien d'autres préceptes, touchant notamment à l'opinion, à la communication à conserver avec l'ennemi, base de toute modération et assurance pour l'avenir, aux aspects humains de la guerre et au respect des populations qu'il faut éviter de trop s'aliéner.

Les contre-exemples, nous l'avons dit, sont légion, qu'il s'agisse, pour commencer par la grande guerre, de la politique agressive de l'Allemagne, à la fois maritime et coloniale, au début du siècle, propre - tout comme l'invasion de la Belgique et la guerre sous-marine - à heurter d'abord l'Angleterre et ensuite l'Amérique, ou qu'il s'agisse de l'entêtement du grand Etat-Major quand il apparaît qu'il n'a plus guère de chance de l'emporter. Hitler, après avoir hésité entre la guerre et la politique lorsqu'arrivé au point ultime de son offensive en France il se retrouve face à l'Angleterre, et avoir douté, par préjugé militariste, de la capacité de l'Amérique démocratique à s'engager, ne fera pas preuve de plus de flexibilité. Ses démêlés avec ses généraux qui - tout à leur métier - comprennent mal, de leur côté, les préoccupations politiques et logistiques de leur chef, telle l'offensive sur le Donetz, se passent à cet égard de commentaires. Il est vrai que Roosevelt et Truman manquent aussi de nuances ou de souplesse : leurs certitudes morales les poussent parfois, dans la tradition, discutable au sens où nous nous plaçons ici, de l'"unconditional surrender", à des réactions outrées. Encore Truman, après avoir usé de la bombe atomique pour éviter les pertes énormes qu'aurait provoqué l'invasion du Japon, a-t-il le mérite de s'opposer en Corée à l'extension nucléaire du conflit.

Le pire, cependant, se situe peut-être dans les combats de décolonisation, ou, plus généralement, au cours des différentes luttes "antisubversives", internes et externes, que l'Occident a menées. Noircissant l'ennemi pour se justifier et ne lui reconnaissant aucun titre à s'insurger, politiques et militaires, aveugles devant l'évolution du monde, ont commencé les uns et les autres - par se tromper sur la nature même des conflits engagés. A mauvaise politique, mauvaise guerre ! Les premiers, sans idée de négocier, ont donc lancé les seconds sur une voie où ils étaient condamnés à se perdre, se délestant sur eux de leurs responsabilités, et attendant finalement de l'armée une solution qu'elle était d'autant moins capable d'apporter que - cette guerre étant foncièrement politique - la force pure, ses techniques et ses procédés, loin de résoudre les problèmes, ne pouvaient que les aggraver. Bref, tour à tour la politique, puis la guerre, ont été en l'occurrence dévoyés. Clausewitz, jusque-là négligé dans les Ecoles de guerre, américaines en particulier, y a du même coup, gagné un regain de notoriété !8. La leçon a, par ailleurs, été tirée plus tard en Afrique où, pour ce qui concerne la France, les actions conduites dans le cadre des accords de défense, ont été dans l'ensemble adaptées et mesurées, au Tchad notamment où, face à la Libye, la dissuasion classique a permis de faire l'économie de combats inutiles. Quant à la dissuasion nucléaire, qui, par essence, est réductrice de la guerre puisqu'elle tend précisément à l'empêcher, une ambiguité est à lever à son sujet. On répète, en effet, à l'envi que Clausewitz est dépassé tant il est vrai qu'à l'heure atomique la guerre ne saurait être "la continuation de la politique", aucun enjeu ne valant le risque d'être vitrifié. Mais la dissuasion n'est pas emploi des armes nucléaires : elle est exactement à l'opposé ! La stratégie de dissuasion, instrument d'une politique de paix, est donc bien limitation de la guerre, s'il en est.

Reste "le Golfe", où l'on ne saurait dire que la modération a particulièrement triomphé ! Ni du côté de Saddam Hussein dont les erreurs militaires et politiques accumulées, les contradictions et l'aveuglement devant le danger, font d'autant plus douter de la cohérence que sa manoeuvre psychologique destinée aux masses arabes a largement échoué ; ni du côté des Koweitis dont l'attitude provocatrice à la veille du conflit a conduit à se demander si elle n'était pas délibérée ; et pas davantage du côté de l'Amérique qui, après avoir monté l'escalade sans souci de "gérer la crise", a tout fait pour diaboliser l'ennemi, imposer une date fatidique et, finalement, écraser le pays. C'était une politique, une "real-politik", assez magistralement menée, comme c'en est une de laisser ensuite se développer une guerre civile qui, si elle affaiblit l'Irak, ne laisse pas pour autant à l'Iran la mainmise. Seule la réserve observée par Israël a joué un rôle lénifiant, dans la mesure où elle a eu pour but d'empêcher que les hostilités prennent une allure de "guerre sainte" comme Bagdad le souhaitait. Reste à savoir, pourtant, si pour l'Amérique, les alliés et la France, le remède de cheval employé, partiellement contraire dans ses effets aux principes mêmes dont il se réclamait, ne créera pas - la géopolitique aidant - des traumatismes tels que les problèmes à résoudre s'en trouveront aggravés. D'autant qu'à l'évidence la politique tend moins, en définitive, à limiter la guerre qu'à l'amplifier.

 

La politique ou la guerre exacerbée.

La guerre étant "un conflit simultané de forces armées, de sentiments populaires, de dogmes juridiques et de cultures nationales 9", la politique peut être, à tous ces titres, un multiplicateur de violence. Non seulement en donnant plus de moyens à ceux qui mènent le combat, mais en prêtant à ce dernier ses procédés, en l'étendant à des domaines non conventionnels, en fécondant la technique par l'idéologie, la conscience des professionnels par le fanatisme révolutionnaire, en mobilisant les masses et les esprits.

C'est tout Clausewitz et c'est la Révolution Française.

Jusque-là, la sclérose était telle que Guibert, méprisant ces généraux réduits au rang de marionnettes, ces déploiements d'armées solennels et ces courbettes, appelait de ses voeux "l'avènement d'une armée citoyenne, conduite par un général capable, enfin, de secouer les préjugés, de changer les moeurs, de retremper les âmes, de porter le flambeau de la vérité et de faire une science vaste et sublime, d'une politique étroite et compliquée"10. Pressentant quel dynamisme agressif recèle le clivage social et idéologique dont il est le témoin, cet aristocrate - "officier progressiste sous Louis XVI" - et prophète des guerres modernes, y voit, dans un premier temps au moins, une chance, seul un bouleversement politique pouvant régénérer la technique militaire11.

L'événement dépasse finalement ses espérances. Au-delà même de la multiplication des combattants et de l'extension des fronts, la guerre de la Révolution rompt totalement avec le passé, qu'il soit lutte de princes aux objectifs restreints, ou soulèvement de minorités dont le fanatisme passager ne parvient jamais à compenser l'archaïsme ou le conservatisme foncier. Avec la levée en masse, la proclamation de la patrie en danger, le décret de la convention du 23 août 1793, la violence populaire, le messianisme égalitaire-même s'ils sont dévoyés - la guerre retrouve sa nature profonde, son ressort essentiel. Jamais peut-être jusque-là elle n'a autant approché de "sa forme la plus parfaite" : guerre de masses, guerre d'idées, sociale autant qu'étrangère, mouvement irrésistible malgré ses échecs momentanés, qui, pour longtemps, et jusqu'à aujourd'hui, va submerger par vagues successives toutes les consciences et toutes les sociétés, abattre les pouvoirs les mieux établis, imposer une nouvelle éthique au monde entier.

Sans doute Bonaparte arrive-t-il au bon moment pour se saisir du flambeau et prolonger la croisade révolutionnaire en donnant aux campagnes nouvelles un style inaccoutumé et une dimension extrême. Mais le rejet du conformisme passé, les levées d'impôts en pays occupés, le mépris des lois établies, le viol des neutralités, le démembrement des provinces, bref, cette "guerre sans règles" que l'Empereur mène, fort de la réunion entre ses mains du sceptre et du glaive, compte autant que son génie guerrier. Au début au moins l'esprit de la Révolution continue à dominer la mêlée, et déjà à égarer ceux qui - faute de vouloir en reconnaître les raisons et la portée - essaient de le réduire à quelques techniques ou à quelques recettes subalternes :

"Lorsqu'on vit, écrit Clausewitz, cet extraordinaire boulever-sement qui rendit inefficace une bonne partie des méthodes de combat des meilleures armées ... il parut évident qu'il fallait
imputer tous les faux calculs à l'art de la guerre ... les effets spectaculaires de la Révolution à l'extérieur provenaient, pourtant, moins des procédés nouveaux introduits par les Français que des changements dans l'Etat, l'administration, la condition du peuple ... les autres gouvernements ne virent pas tout cela et entreprirent de se maintenir avec des moyens ordinaires contre des forces d'un genre nouveau : ce fut une faute politique ... Sans doute la guerre elle-même avait subi dans son essence et dans ses formes d'importants changements, mais ces derniers étaient nés d'une politique nouvelle de la Révolution permettant de mener une guerre avec un degré d'énergie auquel on n'aurait pu auparavant songer ... les transformations dans l'art de la guerre sont donc une conséquence des modifications de la politique, et loin d'être un argument en faveur de leur séparation, sont la preuve de leur connexion intime" 
12
.

Aux rives de ce confluent où se mêlent, dans le tumulte des batailles, les eaux de la Révolution et de l'Empire, Clausewitz, officier prussien de tradition, a ainsi le mérite de reconnaître la force du principe révolutionnaire, source d'une nouvelle combinaison de la guerre et de la politique telle que "si la politique est grandiose et puissante, la guerre le sera aussi et pourra même atteindre les sommets"13. "Nous connaissons, écrit-il à Fichte, dès 1809, les sources principales que nous devons faire couler de nouveau afin que l'esprit guerrier nous revienne"... 14 La leçon, hélas, ne sera pas perdue, notamment par Hitler.

Ce dernier a l'avantage d'être révolutionnaire dans l'âme et de ne pas borner ses desseins aux contours du champ de bataille, comme y ont tendance trop de ses subordonnés. Aussi sait-il, d'emblée, dans son combat, donner à la politique la première place, canaliser les passions, fanatiser les masses, organiser la subversion, bâtir un régime implacable. De la guerre, il a une notion d'avant-garde : "Elle n'est pas, dit-il, cette science hermétique, entourée d'un appareil solennel que les généraux persistent à considérer comme des tournois du Moyen Age. Je n'ai que faire de chevaliers ! ... La confusion des sentiments, les conflits moraux, la panique, L'indécision, voilà quelles seront mes armes ... Les enseignements de la Révolution, voilà tout le secret de la stratégie nouvelle" 15.

On en connaît les résultats. De 1933 à 1941, tant qu'il agit en chef révolutionnaire, il accumule les succès. A l'intérieur, où il parvient à embrigader la nation tout entière en la reconciliant avec son armée, en exploitant l'insatisfaction née de la défaite et de l'esprit de Weimar comme de la crise économique, enfin en brandissant le levier anti-bolchevique16. De même, la fierté qu'il inculque aux troupes vient renforcer l'instinct grégaire et la cohésion du groupe pour leur permettre de tenir jusqu'au bout. A l'extérieur, sa "stratégie de l'artichaut", chère au général Beaufre, le conduit parallèlement - à la limite de réaction de ses ennemis dont il saisit intuitivement les carences - à récupérer sans coup férir le pré carré germanique, puis à multiplier les victoires éclatantes. Le "blitzkrieg" reflète un état d'esprit. Les tensions exacerbées libèrent les énergies. Dans le déchaînement des passions, la dialectique de l'ascension aux extrêmes s'accomplit17.

Le plus difficile à la guerre est, cependant, de gérer le "point culminant de l'offensive"18 : de l'offensive militaire comme de l'offensive politique puisque toutes deux sont mêlées. Savoir le situer ; tenir l'équilibre, voire le résorber avec doigté. Le succès aveugle ; le combat nourrit le combat et les attitudes hostiles ; la supériorité est mauvaise conseillère. Ni Napoléon, ni Hitler n'ont su y résister.

 

La guerre substitut de la politique.

La constitution consulaire est présentée aux citoyens en ces termes : "La Révolution est fixée aux principes qui l'ont commencée, elle est finie !" Certes, son élan persiste pour un temps, Bonaparte en étant l'héritier. Soumis à sa volonté impérieuse, l'instrument militaire, dont la valeur irrésistible tient jusque-là à la participation du peuple, gagne encore en efficacité. Son génie pousse à la perfection l'art de la guerre. La manoeuvre, dominée par les principes de mobilité, de dilatation et de concentration successives et rapides des forces, propres à toujours maintenir dans l'incertitude et la confusion l'ennemi, conduit à cette "bataille décisive", impitoyable, hyperbolique, qui confine tellement à la "guerre absolue" que beaucoup, pour leur malheur, finiront par ne plus rien voir d'autre dans l'oeuvre de Clausewitz.

Hélas, quand la politique impériale se met à perdre son inspiration première, la guerre se modifie. A force d'asservir, elle devient, de révolutionnaire qu'elle était, impérialiste. L'esprit de libération et l'espoir changent de camp. A l'admiration de Goethe pour Valmy succèdent les appels pathétiques de Fichte. Avant même, Napoléon, non seulement a figé par réflexe d'autorité le courant révolutionnaire, mais - répugnant, par méfiance professionnelle, à accorder aux mouvements incontrôlés l'audience qu'ils méritent peut-être - n'a su ni les combattre ni les utiliser. La technique redevient reine ; la bataille à front renversé remplace la subversion idéologique ; le moral des troupes et le culte du chef tiennent lieu d'enthousiasme populaire. Ne comptent plus que les Forces armées, auxquelles l'Empereur tend à faire désormais une confiance exclusive, poussant à l'extrême l'obstination à se battre et à gagner. Pire, de toutes parts menacé par une coalition que son manque de mesure a forgée, le grand Napoléon - trop souvent condamné à la fuite en avant et aux coups de boutoir - disparaît. La guerre, s'arrachant à la politique qui l'avait tenue en tutelle se substitue à elle et retrouve sa propre grammaire : sans plus d'objectif politique, vouée à des victoires perpétuelles que le plus grand génie guerrier, lui-même, ne peut espérer.

Par là se trouve stérilisée la guerre révolutionnaire qui ne réapparaîtra qu'un siècle plus tard, sous une idéologie nouvelle. Ecartée des champs de bataille rendus aux professionnels, elle cède la place à la violence pure, et bientôt à la guerre totale, sous le coup de "mauvais élèves" qui renversent la perspective clauswitzienne en s'efforçant d'atteler la politique au char de la guerre et attendent de l'organisation militaire et de la stratégie opérationnelle une victoire décisive à l'échelle industrielle. Schlieffen, Moltke, puis après l'intermède plus réaliste de Falkenhayn en 1916, Hindenburg et Ludendorf, oublient l'insistance avec laquelle l'auteur de Vom Kriege souligne combien il est absurde de juger la guerre d'un point de vue purement militaire, combien lui assigner des fins politiques irréalisables est déraisonnable. Le livre ne se termine-t-il pas par cette phrase : "Celui qui néglige le possible pour chercher l'impossible est un insensé".

Hitler, nous le savons, évite pour un temps au moins ce travers. Comme son complice Luddendorf dans son ouvrage sur "la guerre totale", ce qui le frappe c'est la proportionnalité entre la grandeur des enjeux et l'intensité de la lutte, le parallélisme entre une politique tendue vers une cause grandiose et une guerre débridée. Clausewitz a commis l'erreur de ramener pour l'essentiel la politique à la "politique étrangère". Or celle-ci dépend de la "trinité", gouvernement, peuple, armée : autant dire de la volonté commune, de la cohésion nationale et de la foi partagée, de la rigueur hiérarchique, de la mobilisation populaire et de la militarisation du pays. Il s'agit donc de réhabiliter la politique interne et de mouvoir les masses au sein d'un Etat-parti implacable. La nation est embrigadée et toutes les politiques intégrées au service de l'idéal nazi du grand Reich millénaire. Le combat sera à la mesure du projet.

Projet à dominante germanique, dont l'idéologie est outrée : sa base est trop étroite, le terrorisme intellectuel qui l'imprègne trop insupportable, pour qu'à l'extérieur des frontières il mène au succès. Certes, Hitler réussira à dévoyer quelques intellectuels fascinés par le mythe, quelques fragments de bourgeoisies nationales en quête d'un Etat fort capable d'imposer l'ordre et de pourfendre le bolchevisme. Dans l'ensemble, pourtant, la propagande nazie, toute de sectarisme, reflètera moins la vision des politiques que des durs du régime, plus une stratégie punitive qu'une stratégie libératrice. L'Etat racial triomphera avec les méthodes que l'on sait, ce qui aura au moins le mérite de dresser, en Russie et dans tous les territoires occupés, les populations contre l'envahisseur et d'y recréer progressivement l'unité.

Isolé, contraint de disperser ses forces, ayant successivement sous-estimé l'Angleterre, l'Amérique et l'Union soviétique, mal compris d'une armée plus douée sans doute pour la guerre conventionnelle que pour les luttes révolutionnaires, il restera au Führer à chercher, à son tour, sur les champs de bataille l'ultime solution à ses difficultés. De nouveau, la guerre prend le pas sur la politique, perdant tout sens, échappant à toute limite, pour s'enliser en définitive, et se perdre dans une campagne de Russie dont Clausewitz pourtant avait abondamment souligné les dangers dans ses pages sur la défensive.

Il n'est point d'autre exemple de substitution de la guerre à la politique qui soit aussi spectaculaire que celui de Napoléon ou d'Hitler. A bien moindre échelle, on pourrait revenir sur le cas des luttes anti-subversives, où, très vite, la politique de répression perd toute autre inspiration que le souci d'écraser l'adversaire, en laissant par là même le champ libre à une action bientôt privée de toute signification. On pourrait également se poser des questions sur la guerre du Koweit. Même si l'on pense que le conflit aurait pu, et peut-être dû, être évité, c'est délibérément que les Américains s'y sont lancés. Il n'y a donc pas substitution guerre-politique spontanée. Quant à Saddam Hussein, la seule façon d'expliquer ses aberrations est de penser qu'il escomptait, à la faveur d'une guerre qu'il ne pouvait militairement que perdre, enflammer idéologiquement toute la région et mouvoir pour sa sauvegarde les opinions et les masses arabes. Que la défaite se soit substituée à ce rêve n'empêche qu'il était bien d'essence politique et non pas militaire. Le théâtre d'opération n'était, à vrai dire, ni favorable à la défensive, ni prêt à s'embraser sur le plan psychologique. L'identification de la guerre et de la politique ne pouvait, de ce fait, se réaliser.

 

La guerre et la POLITIQUE identifiées

Cette identification, ou cette identité, on peut - sans quitter le Proche-Orient - la trouver dans la guerre menée par Lawrence d'Arabie19. Il a lu Clausewitz et, en écho à ce dernier qui affirmait à propos de la guerre d'Espagne : "La Guerre populaire, comme quelque chose de vaporeux et de fluide, ne doit se concentrer nulle part ...", écrit : "Supposez que nous fussions, comme nous pouvions le devenir, une influence, une idée, une espèce d'entité intangible, sans front ni arrière, et qui se répandit à la façon d'un gaz. Nous pouvions être une vapeur, un esprit soufflant où nous voudrions. Notre royaume était dans l'âme de chacun et comme nous n'avions guère de besoins matériels, nous n'offririons rien de matériel au massacre" 20.

De quoi s'agissait-il ? Son problème, l'Etat-Major franco-anglais du Caire, aux mains de soldats professionnels, l'avait posé tout net : mener la guerre contre les Turcs, une guerre traditionnelle "répondant au rituel dont Foch était le grand prêtre", en d'autres termes livrer bataille et les détruire. Or Lawrence mesure que c'est là un procédé tout à fait inadapté. Les Turcs, en effet, ont pour mission de se maintenir dans un désert immense où leur lourdeur et leur formation classique les rend tout juste bons à se battre de façon indifférenciée contre Arabes ou Anglais, à la manière dont leurs mentors allemands le font en Europe. Mais pourquoi mettre ses pieds dans leurs souliers, alors qu'il suffit de leur rendre la vie impossible, de les harceler par des "rezzous" auxquels ils ne sont pas préparés, de les enfermer dans leurs villes, à commencer par Médine, où contraints de manger leurs chameaux pour survivre, ils seront neutralisés. C'est d'ailleurs tout ce que l'on peut attendre des Arabes qui n'ont ni la capacité ni l'envie d'affronter en rangs serrés leurs ennemis, comme des troupes de ligne. Leur seul but est d'être libérés : pour cela leurs moyens sont la connaissance du désert et la mobilité, leur force vive le nationalisme. But restreint, qui peut se passer pour être atteint de l'appareil et des règles classiques. Que les Turcs s'en aillent ou soient rendus inoffensifs, et tout ira bien ! Il y a recouvrement de l'objectif militaire et de la fin politique. La guerre n'est même plus un relais. Face à l'ordre turc immobile, le perturbateur est aussi bien militaire que politique : une politique conflictuelle, une force politisée qu'on ne saurait disjoindre21. "La plupart des guerres sont des guerres de contact où les adversaires s'entretatent pour éviter les surprises ... Notre guerre à nous serait une guerre d'éloignement. Nous devions contenir les Turcs par la menace d'un vaste désert inconnu qui ne révèlerait notre présence qu'au moment d'une attaque. L'espace était notre allié, l'espace qui, en Arabie, est plus puissant que les armées..." 22. Ainsi Lawrence, non seulement replace l'action dans son paysage, en organisant une guerilla inédite23, mais il retrouve la voie d'une stratégie politico-militaire que les combats traditionnels ont trop longtemps occultés.

Cette stratégie, dérivée de la "stratégie indirecte", chère aux Anglais, consistant à prendre à contre-pied, déséquilibrer, morceler progressivement ou paralyser un adversaire pour l'affronter ensuite plus facilement, c'est la Révolution française avec l'armement du peuple et sa participation massive à la guerre qui lui a redonné vie : en Prusse et en Espagne, contre les armées napoléonniennes, plus tard sous une forme atténuée avec Gambetta face à l'invasion prussienne, enfin et surtout pendant et depuis le dernier grand conflit. L'école marxiste-léniste, au passage, aura rationalisé le phénomène en lui donnant l'efficacité que la guerre révolutionnaire en Chine et au Vietnam auront notamment démontrée24.

Ce qui, chez Clausewitz, attire Lénine, à la recherche d'une action de force illimitée, c'est tout à tour la notion de "guerre absolue", la proportionnalité entre la guerre et la puissance de l'appareil politique, les effets de la participation du peuple, "facteur immense" qui permet aussi bien "le déchaînement de la violence primitive" qu'une "capacité de résistance à même de miner les fondements d'une armée ennemie comme une combustion lente et graduelle" ! De même, réfléchit-il sur l'importance que revêtent "les conditions politico-sociales" d'un pays déterminé sur les hostilités et sur le "point culminant de la bataille", instant où il s'agit de "donner le coup de poing au paralytique" après l'avoir peu à peu désagrégé.

Une action de force illimitée implique, au-delà des "frictions" sur lesquelles butent les armées purement techniques, une tension politique extrême, créée et entretenue avec l'entremise du "parti" par la mobilisation permanente des masses et des esprits ; une politique révolutionnaire qui colle aux réalités sociologiques et les oriente par une action psychologique à l'adresse aussi bien des amis que des ennemis ; une lutte absolue où la violence à proprement parler est politique comme la politique est guerre. Le concept de "Révolution" efface tout hiatus et établit la synthèse. D'autant qu'il s'agit d'une "guerre civile" où - l'enjeu étant la dévolution du pouvoir - il y a identification de la fin politique et de l'objectif militaire, d'une "guerre prolongée" où la fusion des deux ne cesse de s'accentuer. Aux antipodes du principe d'anéantissement, de la guerre classique, du sabre qui mutile, cette guerre "de l'intelligence politique" agit comme une infection généralisée : "Elle surgit, dit Lénine, de tous les points de la vie sociale, éclôt partout, pénètre l'organisme et l'imprègne tout entier".

Cette guerre va-t-elle finalement rétrograder avec l'effondrement du communisme ? L'exemple de l'Algérie prouve que la formule peut être utilisée - fut-ce sur un mode atténué - hors de son cadre normal. Il est, cependant, douteux que son application atteigne la rigueur du modèle asiatique que Mao Zedong a naguère mis sur pied.

 

Notes:

1 27 février 1976.

2 De la guerre, Editions de minuit 1955, livre VIII, chap. 6, p. 704.

3 Ibid, Livre III, chap. 17, p. 232.

4 La cité antique, Hachette, 1916, p. 327.

5 Introduction à De la guerre, p. 21.

6 De la guerre, p. 85.

7 Raymond Aron, Penser la guerre, Clausewitz, 2 tomes, Gallimard, 1976 ; également Sur Clausewitz, Editions Complexe, 1987.

8 Voir les articles de Michael Howard dans le New York Times du 25.06.1976 et le International Herald Tribune du 12.02.1991.

9 Quincy Wright, A study of war, The University Chicago Press, 1942, p. 698.

10 Essai général de tactique, dans Stratégiques, L'Herne, 1977, p. 150.

11 René Caillois, Preuves, septembre 1954.

12 De la guerre, p. 708.

13 De la guerre, p. 704. Voir aussi Eric Weil, "Guerre et politique selon Clausewitz", Revue française de science politique, avril/juin 1955, p. 306 et sqq.

14 Cité par Jean Jacques Chevallier, "La naissance du nationalisme", Mélanges Mestre, 1956.

15 Hermann Rauschning, Hitler m'a dit, Coopération, 1939, p. 21 et sqq. Egalement, Jean Guitton , La pensée et la guerre, Desclée de Brouwer, 1969, p. 41 et sqq.

16 Benoit Méchin, Histoire de l'Armée allemande, Albin Michel, 1938, tome 2, p. 648 et sqq.

17 Penser la guerre, op. cit., tome 2, p. 77 et sqq.

18 Paul-Marie de La Gorce, Clausewitz et la Stratégie moderne, Seghers, 1964, p. 167 et sqq.

19 Lucien Poirier, Revue militaire d'information, juillet et octobre 1960.

20 T.E. Lawrence, Les sept piliers de la sagesse, Payot, 1936, p. 240.

21 Pierre Hassner, "Force et politique aujourd'hui", Revue de défense nationale, décembre 1971.

22 T.E. Lawrence, op. cit, p. 236.

23 Benoit Méchin, Lawrence d'Arabie, Lausanne, Clairefontaine, 1961, p. 110.

24 Julien Freund, "Guerre et politique de Clausewitz à R. Aron", Revue française de sociologie, XVIII, 1976.

 

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