DOUHET OU LE DERNIER IMAGINAIRE

Dominique David

 

Les guerres qui ont marqué les hommes de notre siècle ont recouru à des moyens techniques qui ont révolutionné l'échelle des destructions ; le rythme de remplacement des techniques aidant, la succession des moyens de destruction est devenue centrale dans les interrogations sur les stratégies possibles, pour faire la guerre ou l'éviter*.

Si le nom de Giulio Douhet revient si régulièrement dans ces interrogations, c'est que sa personnalité, ses écrits, permettent d'infinies variations sur trois axes : la guerre technique, la guerre totale, la stratégie des temps modernes ; que ce tryptique définit et enferme la pensée d'un des plus remarquables prophètes du monde conflictuel d'aujourd'hui ; que sa pensée a été longuement débattue en France et en Allemagne dans l'entre-deux guerres ; que ses épigones ont mis en oeuvre, pendant le second conflit mondial, ses théories sur les villes britanniques, allemandes ou même françaises ; qu'enfin son fantôme réapparait à chaque utilisation massive de l'arme aérienne.

Scientifique de formation, militaire de profession, politique de vocation, Douhet délivre son message par les médias les plus divers : traités stratégiques, analyses opérationnelles, oeuvres de fiction, interventions directes dans les forums politiques (il finira ministre), etc. Point de départ du message : la guerre a changé de visage ; ce qui modifie sa place dans les sociétés, dans les stratégies des Etats. On peut reprocher à Douhet d'être né cinquante ans trop tôt : son discours devenait lumineux en 1950 ; on peut aussi lire sa prophétie comme l'origine et la vérité de nos conceptions présentes.

La rupture du siècle n'est pas l'atome.

Le traumatisme engendré par le premier conflit mondial ne tient pas seulement aux tranchées, mais à la conscience mystérieuse d'une expérience nouvelle : la qualifier de "der des der", c'est, aussi, dire que l'expérience est trop définitive pour être reproduite. L'inédit ne tient pas ici au nombre des nations en cause : à peine plus grand qu'au temps des grandes coalitions anti-napoléoniennes. Il ne tient pas non plus au nombre des combattants : déjà les guerres de la Révolution, de l'Empire, les guerres "clausewitziennes" du XIXe siècle, avaient signifié l'élargissement du milieu combattant, la fin du contingentement de l'espace militaire à ceux qui font la guerre, ou
la subissent directement.

La première guerre mondiale est le moment de l'explosion de l'espace militaire dans la société civile. Carnot avait mobilisé les manufactures, les femmes faisaient de la charpie pour les combattants de l'an II, et la mobilisation idéologique jouait déjà, alors, son rôle ; mais le premier conflit mondial mobilise plus profondément la totalité des forces de la nation. Ludendorff parlera de totale krieg, visant essentiellement la mobilisation économique, Douhet de guerra integrale : les nations se mobilisant intégralement, au-delà de leurs forces militaires, c'est l'existence même de l'autre qui est en cause. Et Douhet accole à l'idée de guerre intégrale le concept de "défense nationale", entendu comme sauvetage global, sauvegarde de la nation.

A cette extension de l'espace social de la guerre correspond, paradoxalement, son extension géographique. Paradoxalement car, après tout, l'histoire de la première guerre mondiale s'enferme dans peu d'espace : lignes bloquées, avances et reculs mineurs, mouvements peu rapides après la première phase de la guerre, etc. La mobilisation sociale, donc aussi industrielle, a permis à l'instrument technique de verrouiller les concepts opérationnels : la combinaison des armes à tir rapide et de la couverture barbelée débouche provisoirement sur l'absolu de la défensive : l'immobilité. Le premier choc de la carrière militaire de Douhet sera le constat de l'impuissance des lignes, ressassé dans le Journal critique de guerre, publié à la sortie du conflit mais dont le contenu lui vaut déjà, pendant la guerre, maints déboires avec l'autorité.

Qu'inventer pour débloquer la guerre, qui soit extérieur aux infanteries gelées ? L'ensemble combattu est un tout, militaire, civil, social, économique, psychologique. Première hypothèse : on invente une formule qui permet le dégel opérationnel. Dans son roman Comment finit la grande guerre, écrit pendant les hostilités, Douhet imagine une force de blindés ouvrant, par concentration de fer et de feu, de larges routes à travers les lignes ennemies, l'infanterie progressant derrière, abritée, nettoyant le reste du dispositif ennemi. Dans le texte de Douhet, la vision de cette ligne blindée est extravagante : on ne sait s'il caricature la vision pour la déclasser, ou la juge seulement prématurée. Quoiqu'il en soit, cette description d'une ligne de soldats attachés à leurs chars, contraints d'avancer (la température du char croît jusqu'à l'insupportable s'il s'arrête), progressant sur un front de cent kilomètres, en traçant de multiples routes dans l'espace ennemi, annonce la mutation bientôt imposée par le char en termes de mobilité stratégique.

Une autre solution consisterait à tourner globalement le dispositif terrestre immobilisé, par d'autres moyens : la seconde hypothèse technico-romanesque de Douhet est celle de la guerre sous-marine. C'est que le coeur de la force adverse ne se trouve plus - nouveauté radicale - dans la seule puissance militaire. Une lutte anti-sous-marine totale aurait pour effet d'interrompre des lignes d'approvisionnement vitales pour des pays industriels. Elle aura d'ailleurs, dans l'histoire, des effets déterminants pour couper l'Allemagne de ravitaillements essentiels.

Ces deux hypothèses, revisitées par le développement technique réel, seront mises en oeuvre, à des degrés divers, lors de la deuxième guerre mondiale. Mais il est une troisième hypothèse.

L'espace militaire proprement dit échouant à être le lieu de la dynamique guerrière décisive, cette dynamique va occuper d'autres espaces, non militaires.

L'avion est l'instrument technique qui nie cette stratégie opérationnelle en deux dimensions, impuissante de 1915 à 1917. Son champ d'action est au-delà de la barrière formée par l'ennemi, au-delà du regard. L'avion est à la fois le moyen tactique permettant d'enjamber un espace militaire impuissant, et la métaphore qui convoque la société civile tout entière à la barre de la guerre : face au plus lourd que l'air, l'arrière est aussi vulnérable que l'avant devant les mitrailleuses. L'avion promet une projection de puissance gommant à jamais la séculaire distinction entre l'espace de la guerre et l'espace-hors-la-guerre. Il est le premier instrument technique qui fait qu'une société toute menaçante (guerre de mobilisation totale, guerre intégrale) est une société toute menacée.

Douhet n'est pas le premier à parler de l'usage militaire de l'avion - pour demeurer en France, Ader l'avait, de beaucoup, précédé. Mais il est le premier, et dès avant la première guerre mondiale, à pressentir que l'usage militaire de ce qui n'est pas encore l'aviation, implique une mutation stratégique fondamentale.

Si la guerre absorbe l'ensemble des ressources des nations, gagne celui qui épuise les ressources de l'autre, au premier chef ses ressources industrielles et morales. On le sait, l'avion "militaire" peut assurer trois missions spécifiques : l'observation, le combat aérien, le bombardement1.

Observation : "Il faut que chaque armée soit un Argus aux cent yeux", proclame Saint-Loup chez Proust. Chasse : la guerre de 14, qui n'est pas avare de paradoxes, porte au pinacle les as, les combattants du ciel, chevalerie transfigurée par la technique. Mais le combat singu-lier opposé aux affrontements anonymes des masses n'est qu'illusion. L'essentiel est ailleurs : dans la naissance discrète du bombardement, presqu'encore artisanal, que connaîtra par exemple Paris.

Quels antonymes plus parfaits inventer que les héros s'affrontant face à face d'une part, les "bombardeurs" d'objectifs vulnérables, populations ou industries, de l'autre ? Douhet saisit au plus près l'opposition de style, d'art, qui signale un basculement historique. La trame de Comment finit la grande guerre, qui assure le triomphe du bombardement bientôt dit "stratégique", suit parallèlement le déclassement du héros, conduisant à sa mort : Rodolphe d'Adelsberg, as des as allemands, prend mesure de son impuissance - l'héroïsme s'immole à la technique.

Des trois fonctions concevables de l'aviation, seule la capacité à exporter la destruction hors de l'espace militaire, à inventer la guerre au coeur du pays adverse, est une novation réelle : l'observation n'est encore qu'un ajout tactique peu décisif aux moyens des troupes au sol, et la chasse la transposition bientôt mythifiée du duel impossible au sol.

Bombarder, mais pour quoi ? La dernière manière douhétienne résumera : pour briser la structure économique de l'adversaire, ses moyens de renforcement militaires (transports, usines d'armements), ses institutions, son moral enfin.

La destruction doit être déterminante, donc frapper des objectifs non défendus ou non défendables, avec un rapport coût/efficacité optimal. Elle doit être définitive : d'où l'utilisation, sur des objectifs étendus, de véritables masses de bombardement. Enfin, les bombes larguées doivent être à effets multiples : effet explosif, effet incendiaire, effet asphyxiant, entraînant la destruction à la fois physique et morale de l'objectif. Ce triple effet n'est d'ailleurs pas sans annoncer celui qui caractérisera l'arme nucléaire : souffle, incendie, irradiation.

Douhet, comme la plupart des commentateurs militaires du temps, conçoit ses bombardements comme des attaques aéro-chimiques - le régime mussolinien les mettra en oeuvre en Ethiopie, puis en Espagne. L'ouvrage de Vauthier :Le danger aérien, préfacé par Lyautey en 1930, est témoin, parmi beaucoup d'autres, de la peur majeure de l'entre-deux guerres. Cette peur est telle alors que toutes les parades sont examinées, des plus évidentes aux plus exotiques : artillerie antiaérienne, constitution de villes-leurres pour égarer les attaques de nuit, restructuration de l'habitat urbain autour de logements résistant aux bombardements, etc.

Le trinôme central de la doctrine est là :

1) il faut opérer, sur les arrières civils, des bombardements décisifs, visant les forces vitales de la nation et, éventuellement, ses moyens militaires rémanents - avions au sol, par exemple. Ces bombardements, pour être décisifs, doivent être massifs.

2) un bombardement massif est un bombardement délivré par une masse aérienne. Douhet décrira dans ses oeuvres de fiction les véritables flottes s'attaquant, par vagues successives, à un ennemi désarmé, et l'appareil industriel nécessaire pour les produire (voir Comment finit la grande guerre et La guerre de 19..).

3) qui dit action massive aérienne signifie maîtrise de l'air2, c'est à dire capacité à y agir en maître, quel que soit l'état des forces terrestres ou aériennes adverses. Concept majeur de la stratégie aérienne, il explique quelques événements du "douhétisme réel" du second conflit mondial, tant dans ses succès (la maîtrise américaine de l'air allemand à la fin de la guerre) que dans ses échecs (la non-maîtrise allemande pendant la bataille d'Angleterre).

Ces trois concepts donnent toute son ampleur au basculement stratégique douhétien. L'avion permet de récupérer la manoeuvre malgré le blocage des lignes terrestres : mais c'est là une interprétation pauvre ; l'avion de bombardement permet, au vrai, de tourner toutes les manoeuvres possibles de la surface : il tourne non seulement les lignes mais le dispositif militaire tout entier. La stratégie militaire générale3 des nations développées doit désormais viser à résister à la surface (terre et mer) pour faire masse et décider dans l'air (Resistere sulla superficia per far massa nell'aria).

Tourner le système militaire classique, c'est muer la peur pour quelques-uns d'Ardant du Picq en peur de masse : les bombardements doivent générer la Terreur. Suivre l'avance, le recul, de champions militaires lointains, c'est ne redouter que leur échec. Eprouver sur soi le danger aéro-chimique, c'est vivre la mort d'une société entière. Dans la fiction Comment finit la grande guerre, le bombardement des villes allemandes produit exodes massifs, saccages des villes du Rhin par des populations excédées, révoltes en Belgique occupée, etc. Les colonnes allemandes de La guerre de 19.., emportent sur Paris à la fois des engins incendiaires et "des bombes fumigènes afin d'aveugler au besoin la défense aérienne et, de toute façon, pour impressioner les populations".

Commencé comme simple constat technique (les capacités l'avion sont décrites avant même le premier conflit mondial), le discours sur la guerre de Douhet finit à l'Apocalypse : la terreur-de-masse se fait instrument central de la stratégie.

C'est pourtant un curieux stratège que Douhet. Ecrire des oeuvres de fiction c'est, dit-on, créer un monde. C'est aussi le fixer, dire qu'il ne peut être qu'ainsi. A ce constat banal s'ajoute la certitude technique de Douhet. Il n'est pas le premier à méditer sur la percée technique dans le domaine militaire ; mais il est le premier à parler d'un objet qui déclasse les autres instruments militaires, intervient dans un champ géographique, psychologique, radicalement différent, et constitue un absolu autour de quoi doit être structurée une nouvelle stratégie.

Le danger est patent - surtout visible pour qui observe ex post : les qualités absolues dont on crédite l'instrument nouveau peuvent conduire à identifier stratégie et technique. La stratégie militaire n'étant dès lors que le décalque, littéraire ou politique, des vertus de l'arme inédite. La lecture des textes, très divers, de Douhet, produit souvent cette impression : l'aviation de bombardement est un moyen tellement définitif qu'il est le seul avenir pensable, le seul valant d'être décrit.

De ce point de vue, c'est beaucoup moins une stratégie que produit Douhet qu'un système stratégique. Tout projet stratégique est d'abord une poétique, combinaison et conjuration d'avenir. Plus il prétend fixer le futur, et plus Douhet succombe à son fantasme de boucler l'imaginaire. Autrement dit : alors qu'il ouvre l'abîme de la Terreur de masse, Douhet clôt benoîtement le précipice, prétendant détenir la certitude d'un seul avenir. Technique trop sûre d'elle : n'incite-t-elle pas à confondre le stratégique qui doit imaginer, et l'opérationnel qui doit inscrire dans le réel ?

Résumons. Une guerre bloquée, presque morte d'impuissance. Un moyen de tourner le blocage : l'avion. Une théorie qui permet le meurtre des sociétés, et non plus seulement de leurs soldats : l'anéantissement clausewitzien en taille réelle. Et la vision ultime : si l'avenir est sûr, à quoi bon le vivre ? Si la multiplication des discours du temps de paix ; si les preuves concrètes des capacités : l'existence des masses aériennes, la production des moyens de l'anéantisse-ment ; si tout cela allait suffire, dispenser d'en passer au concret ? S'il suffisait de lâcher sur les villes des tracts annonçant l'épouvante ? Dans le roman déjà cité, une délégation des alliés est reçue en pleine guerre par le haut état-major allemand, décrit en détail l'offensive aérienne à venir, les plans de bombardements, leurs effets, dans l'espoir que l'annonce suffira à arrêter la guerre. Cette "intra-war-deterrence" échoue. Mais elle est le symbole d'une stratégie déclaratoire visant à conjurer la catastrophe par la démonstration de l'inévitable.

Nous en sommes à un achèvement de la stratégie. La défense nationale impose la perspective de l'anéantissement. Cet anéantissement, norme absolue, et non plus but politique c'est-à-dire relatif, a son moyen sûr, définitif : le scénario est unique, qui est donné gagnant. Toute stratégie en meurt : si l'avenir est sûr, si son invocation suffit à le faire disparaître, à quoi bon l'imaginer ? La fin de la stratégie de destruction, c'est la destruction de toute stratégie.

Douhet signe la mort d'une stratégie faite par des hommes (les stratèges), pour des hommes (les combattants). Il remplace le vieux couple Stratège-Combattant par le nouveau : Technicien-Soldat inconnu. Que vaut le héros devant l'ingénieur ? La guerre douhétienne glisse de la création artisanale à la production industrielle : Douhet n'ignore pas les modifications du processus de production exigées par sa doctrine d'utilisation massive des matériels. Elle saute aussi du héros au soldat inconnu. Le combattant s'est déjà perdu dans les masses des tranchées, Douhet lui donne, par toute son oeuvre, une sépulture théorique. Est-ce un hasard si cette guerre accouche du Soldat inconnu, et si l'inventeur en est, précisément, Douhet, dans l'un de ses articles ?

L'homme n'est plus, dans la guerre . Ses capacités, son courage, son moral, toutes valeurs largement présentes dans la littérature militaire classique, sont oubliées dans les textes douhétiens, au profit de la qualification technique, et de la capacité à produire, puis à aligner, des machines. La surprise, explique Douhet dans La guerre de 19.., ce n'est pas l'heure à laquelle frappe l'armée des airs, c'est l'existence même de cette armée. Glissement très éloquent : une référence majeure de l'art militaire, la surprise stratégique, n'est plus l'apanage du stratège mais l'héritage de la mise en place des moyens4.

Dans le système douhétien, les hommes sont d'un côté machines, de l'autre Terreur, dans les deux camps réagissant par automatisme : l'idée même du combat disparaît. La suppression par Douhet de la catégorie des avions de chasse, ou de combat, le fait que leur nombre, leurs tâches soient strictement limités, est à la fois logique (le bombardement est seul déterminant) et symbolique (le combat individuel naufrage dans la terreur de masse). La description des colonnes de bombardiers allemands se jetant sur la France par vagues appelle l'image du rouleau niveleur : s'escriment contre lui quelques chasseurs adverses : insectes à peine importuns, abattant çà et là quelque bombardier, la masse restante s'acheminant vers l'objectif, l'anéantissement.

C'est, au demeurant, l'incapacité du système douhétien à sauver la place de la réaction individuelle, (invention et perfectionnement des défenses contre-avions, naissance des systèmes de repérage à distance, attitudes des populations sous le bombardement, maintien de l'aviation d'interception, etc.), qui signera son échec historique. Ce que l'histoire des armes a retenu, quelques décennies durant, de Douhet : la primauté stratégique du bombardement pour anéantir, et le mode massif de bombardement - ces deux conceptions étant, selon les temps et les conflits, combinées ou séparées -, n'a pas permis de conclure qu'il avait justement prévu l'avenir. Dans les deux cas les plus purs de bombardements douhétiens pendant la deuxième guerre mondiale : la bataille d'Angleterre et le bombardement des villes allemandes, soit l'entreprise a échoué, soit elle a échoué à décider seule de l'issue du conflit. Les interprétations des bombardements des cités allemandes sont légion et largement contradictoires, mais elles s'accordent toutes sur le fait que ces bombardements doivent être vus comme des manoeuvres complémentaires, ajoutées aux autres mouvements des armées.

Et pourtant, ses grossières erreurs de prévision n'empêchent pas Douhet de demeurer le prophète inévitable de notre temps stratégique. Giulio Douhet accrédite le premier l'anéantissement réel comme catégorie stratégique. Quarante années de règne des méga-morts nous empêchent peut-être de concevoir cette rupture, telle qu'elle intervint au seuil du XXe siècle : projet d'anéantissement de sociétés entières, de cultures (urbaines, industrielles, politiques) ; anéantissement produit simple, et non plus moyen. L'atome rendra réelle la vision de Douhet, et ce sont les concepts de ce dernier qui permettront de penser le nucléaire naissant.

L'oeuvre dont nous parlons tourne exclusivement autour des rapports entre le progrès technique et les formes du conflit armé. Elle ouvre la voie à une littérature prolifique : depuis 1945, une vaste production stratégique progresse en variations sur ce thème imposé.

En soupçonnant le blocage auquel conduit aussi l'installation, au premier rang des concepts du stratège, de l'anéantissement réel, Douhet dessine, a contrario, le terrain de réflexions autres. Si aucune guerre entre nations industrielles ne peut éviter l'anéantissement, si le moyen concret et sûr de cet anéantissement existe, le stratège perd la parole : il n'est plus que le porte-voix du progrès technique devenu évidence, seul réel ; l'anéantissement, par définition, empêche tout imaginaire de l'après-conflit, toute prévision d'un solde politique positif. Douhet ne peut ignorer en effet que les conflits à venir opposeront des capacités industrielles, donc de destruction, comparables. Le modèle qu'il propose de la destruction d'un seul des adversaires, l'autre demeurant indemne, vaut à la rigueur pour l'Italie se jetant sur l'Ethiopie - pas pour l'Europe. Douhet le voit si bien qu'il tâtonne autour de ce que nous nommerions aujourd'hui une stratégie déclaratoire visant une forme de dissuasion.

Douhet pressent que l'anéantissement ferme le cortège stratégique : si l'anéantissement n'est pas seulement l'horizon indépassable (Clausewitz) du conflit armé, mais bien son horizon inévitable, que peut faire le stratège, chargé de jouer pour gagner, non pour mourir ? S'il entend continuer à penser stratégie, il doit le faire en appliquant son art à autre chose qu'à un imaginaire rompu, fracassé par la perspective de destruction radicale.

La stratégie que Douhet a voulu liquider est effectivement morte aujourd'hui pour tous les acteurs détenant l'arme définitive - cet atome-plus-que-douhétien que Douhet ne pouvait connaître.

Il l'avait murmuré : puisque la stratégie de destruction intégrale est indicible, parlons de cette autre chose, qui est avant. Le discours des stratèges nucléaires décrit aujourd'hui l'ensemble des opérations nécessaires à la mise en place d'un système promettant un effet mortel qui ne se produira pas.

Autrement dit, le vouloir stratégique travaille sur les instruments guerriers du temps de paix, et sur l'ensemble des dispositifs non guerriers visant à disqualifier l'usage concret des armes : la stratégie nucléaire combine stratégie des moyens, stratégie déclaratoire, et toutes les stratégies non militaires d'un Etat qui s'interdit de passer à l'acte nucléaire. La seule chose dont s'abstienne le stratège nucléaire, c'est le recours à l'imaginaire qui traverse l'oeuvre de Douhet, première et dernière description de la totalité guerrière. Il n'y a pas de roman post-nucléaire, sauf de science-fiction... En assumant le dernier imaginaire de guerre, Douhet interdit qu'on y revienne et, sans le vouloir, oriente la stratégie vers autre chose.

Deuxième mutation : dans le monde douhétien, les équilibres entre unités politiques sont des rapports de forces réelles, d'effets physiques mesurables : pour s'opposer à une puissance industrielle ayant la capacité de produire et de déployer des vagues de bombardier, il faut encore une puissance industrielle supérieure. Or le nucléaire, par la concentration de puissance de l'unité destructrice, permet aux petits pays de parler avec les grands. Douhet ne connaissait ni l'atome, ni la répartition originale de la puissance que nous légua la deuxième guerre mondiale, ni le dialogue particulier qui s'instaure en Europe entre le faible et le fort nucléaires. Equilibres nouveaux ouvrant une voie originale au discours stratégique chargé de démontrer que le dialogue faible-fort est viable : ce n'est sans doute pas un hasard si la France a produit le discours le plus cohérent de dissuasion basée sur le nucléaire : elle en avait besoin.

Troisième domaine de mutation : les échanges stratégiques ne se limitent pas aux dialogues des plus grandes puissances, sous l'horizon clos des destructions massives. Ailleurs vivent d'autres conflits, pré-nucléaires, que Douhet n'a pas tués. Les puissances nucléaires interviennent sur ces théâtres divers, avec leurs langages propres et leurs peurs particulières. La détention des armes de destruction massive est bien - Douhet l'avait dit - structurante : elle encadre chez celui qui la détient toute conception, toute hypothèse de l'usage concret des armes. Mais elle n'interdit pas cet usage dans des zones et en des temps où leur effet politique peut être imaginé, donc maîtrisé ; là où l'apocalypse n'est pas au bout du chemin.

La stratégie, que Douhet tua, se porte bien. L'impasse de Douhet a été percée par le nucléaire, arme absolue qui, paradoxe, contraint à penser un nouvel espace pour le conflit limité, puisque tout autre conflit est inimaginable. Moyen de la déraison par excellence, l'atome contraint à la seule raison : le maniement du discours stratégique en temps de paix, et l'appréciation politique - c'est-à-dire la limitation - de l'affrontement.

Du moins Douhet a-t-il ouvert l'abîme. En maniant jusqu'au bout ses menaces préférées : la guerre totale et la guerre technique, il a montré l'achèvement nécessaire d'une stratégie ; avant que l'atome ne l'achève, lui. Mais quel stratège de l'ère nucléaire, quel politique, peut oublier le malheur promis ? Un prophète peut-il, vraiment, mentir ?

 

PRINCIPALES OEUVRES DE GIULIO DOUHET (1869-1930)

 

Come fini la grande guerra - la vittoria alata, (Comment finit la grande guerre, ou la victoire ailée), roman, Rome, 1918.

Il Dominio dell'aria, (La maîtrise de l'air), première édition : Rome, 1921, seconde : Rome, 1927.

La Difesa nazionale, (La défense nationale), Turin, 1923.

Sintesi critica della grande guerra, (Synthèse critique de la Grande guerre), Rome, 1925.

Probabili aspetti della guerra futura, (Aspects probables de la guerre future), Palerme, 1928.

La guerra del 19.., (La guerre de 19..), Rome, 1930.

Douhet a en outre écrit de très nombreux articles et études ; un roman "non stratégique" en 1916 : "L'onorevole che non potè mentire" ; deux drames en 1928 : "Il sacro diritto" et "Il rospo", ainsi que des scénarios de films.

Notes:

1 Triptyque dont rendra compte le BCR français de l'entre-deux guerres (bombardement/Chasse/Reconnaissance).

2 Titre de l'ouvrage théorique majeur de Douhet : Il dominio dell'aria.

3 ou concept général de défense militaire - par opposition aux concepts d'emploi des armes, et à leurs interprétations tactiques ou opérationnelles.

4 On peut entendre, au Mémorial de Caen, le témoignage d'une femme sur les bombardements de Saint-Lô en 1944. "Ce qui nous terrifiait le plus, explique-t-elle, ce n'était pas l'ignorance de l'heure du prochain coup ; c'était au contraire le fait de savoir que les avions revenaient chaque jour aux mêmes heures, inexorablement". Le sentiment d'impuissance est alors total. Il s'agit pourtant là de bombardements non strictement douhétiens, puisque effectués par des alliés, donc théoriquement sans volonté de terroriser les civils.

 

 Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin