LES GRANDS TRAITS DE LA PENSEE MILITAIRE RUSSE

Sophie de LASTOURS

 

 

L'histoire de la pensée militaire russe est revendiquée aujourd'hui comme spécifique et considérée comme indispensable à l'enseignement du soldat soviétique. Cette aspiration à retrouver le fil conducteur de la tradition reste constante dans l'histoire militaire russe. On se réfère toujours à l'oeuvre de Pierre le Grand et à ceux qui en ont appliqué les principes.

Entre février et juillet 1989, une série d'articles est parue dans Voyenno-istoricheskiy zhurnal sous la plume de Karem Bagirovish Rash. Le titre en était "Armiya i kultura" [armée et culture]. Pour l'auteur, l'Armée soviétique est la dépositaire des traditions militaires russes d'avant la révolution. La Fondation culturelle soviétique a d'ailleurs élaboré en août 1989 un programme du même nom (Armée et Culture). La Direction politique principale de l'Armée soviétique l'a vivement soutenu. Le but est de dispenser au personnel militaire un enseignement orienté vers le passé russe. Le contenu s'ordonne selon trois directions : la protection des mémorials et des cimetières russes, la visite commentée des monuments des hauts faits de l'histoire militaire, et l'étude de la culture stratégique et des traditions russes.

L'histoire de la pensée militaire russe n'a cessé d'être celle d'une longue nostalgie envers l'oeuvre de Pierre le Grand. Au XIXe siècle, sujet de cet article, la Garde est toujours gardienne et symbole de la tradition russe. la Garde, l'élite de l'armée - à l'origine les régiments Preobrajenski et Semenovski, du nom des villages où ils avaient été créés, quand Pierre Ier n'était qu'un enfant - intervient cinq fois au cours du XVIIIe siècle, en 1725, 1730, 1740, 1741, 1762 contre les intrigues de la haute noblesse ou la mainmise d'une camarilla étrangère.

 

SUR QUELLE TRADITION S'APPUIE LA PENSEE MILITAIRE RUSSE?

L'Armée russe de Pierre le Grand paraît un idéal. C'est une armée nationale, une armée sans mercenaires, et sans racolage. Si elle compte des officiers étrangers, ce sont dans la grande majorité des instructeurs.

L'armée de Pierre est caractérisée par son recrutement national, sa hiérarchie au mérite, la primauté du moral. Le réalisme de Pierre le Grand apparait dans l'organisation de l'armée et de sa doctrine. La discipline, aussi stricte pour les cadres que pour la troupe, introduit l'idée de justice, d'égalité de tous devant le devoir. L'armée doit être déchargée de mission à l'intérieur du territoire. Elle doit toujours être sur pied de guerre. Les allogènes ne doivent y servir que par volontariat. Certains, comme les Cosaques et les Kalmouks, font partie d'unités supplétives.

Sur le plan de la stratégie, cette armée pénétrée d'aspirations spiritualistes, voire mystiques, se doit d'être offensive. Aucun formalisme, aucun schéma n'est imposé. L'initiative est souvent laissée aux responsables. La défensive peut être un moyen de passer après un laps de temps plus ou moins long à l'offensive.

Pendant 200 ans, l'Armée russe va vivre pour une grande part sur ces acquis, dans l'esprit des meilleurs de ses penseurs militaires. Pour la pensée russe du XIXe siècle, les périodes fastes sont celles correspondant à l'application des principes du Grand Tsar, et les périodes de déclin, celles où la Russie s'en éloigne.

Les Grands Capitaines pétris de la pensée de Pierre sont chronologiquement : au XVIIIe, Roumiantzov et Potemkine ; à l'aube du XIXe, Souvorov et Koutouzov ; puis au XIXe, Skobelev ; et - à une moindre échelle -, au XVIIIe, Chouvalov ; et au XIXe Dragomirov, Todleben.

On s'accorde à distinguer trois phases dans l'évolution de l'armée russe :

1) De la mort de Pierre Ier à l'avènement de Paul Ier, de 1725 à 1796. C'est celle du maintien de la tradition et du prolongement de l'oeuvre de Pierre.

2) De Paul Ier à la défaite de 1855. C'est une période d'influence prussienne ponctuée de retour aux sources comme 1812.

3) De la guerre de Crimée à 1917. C'est une phase de tâtonnements, pendant laquelle s'effectue la synthèse de deux tendances - la russe de Pierre le Grand, la prussienne de Paul Ier.

Il est bien sûr par trop schématique de se fonder sur ce découpage. Mais celui-ci a du moins l'avantage d'aider à comprendre les différents courants de la pensée militaire russe au XIXe siècle, et ses conséquences stratégiques et tactiques.

 

Y-a-t-il deux manières de faire la guerre chez les Russes ?

Leroy-Beaulieu écrit : "Il y a deux Russies, la moderne, européenne issue de Pierre, la seconde moscovite la Russie demi-asiatique, demi-orientale des vieux tsars. (...) [Le] Russe contraint de prendre les armes, le Moscovite obligé de mettre tout son secours dans la patience et la souplesse a gardé du joug tatar un caractère de biaisement oriental".1

Ecoutons maintenant quelques lignes du major-général de Wernery - il était Suisse - dans Remarques sur le militaire des Turcs et des Russes publié à Breslau en 1771 : "Autrefois le militaire des Russes avait beaucoup de ressemblance avec celui des Turcs. Les Streltsy étaient de véritables janissaires".

La pensée militaire russe se situe-t-elle au carrefour de deux civilisations quand elle réclame indépendance et spécificité ?

Si on réfléchit sur la stratégie orientale à travers un article concis du général Boissau, on retrouve certains traits de la stratégie russe, notamment appliqués à quatre reprises : contre les Suédois en 1240, contre les Teutoniques à Tannenberg en 1410, à nouveau contre les Suédois à Poltava en 1709, ou encore en 1812.2

On évite la bataille tant qu'on estime ne pas être en mesure d'affronter l'adversaire. On utilise les partisans. On se replie sans combat. On pratique la politique de la terre brûlée.

Au XIXe siècle, la pensée militaire russe veut mener sa propre synthèse. Elle accepte de se nourrir de plusieurs courants de pensée, mais rejette une influence étrangère trop marquée. L'affrontement dans de vastes espaces vides, la relativité du temps, la mobilité et la rapidité ne sont pas les mêmes qu'ailleurs. On aime les étrangers comme Jomini, mais on tente de les cantonner dans un rôle d'instructeur. On s'oppose à Clausewitz.

 

DE LA MORT DE PIERRE Ier (1677-1725) A L'AVENEMENT DE PAUL Ier (1725-1796)

Avant Pierre Ier, à la fin de XVIIe siècle, 3 % seulement de la population mâle avait reçu une véritable instruction militaire. En cas de guerre, on faisait appel à des hommes inexpérimentés. Les paysans appelés pour le service militaire étaient libérés du servage et n'avaient nulle obligation de retourner sur les terres du seigneur après leur service. Cela signifiait que les hommes devenus ainsi libres servaient une période incroyablement longue. La plupart des soldats du XVIIIe siècle eurent encore à servir toute leur vie.

Avec les réformes de Pierre Ier, la conscription devait être universelle et de 25 ans pour tous, dans la proportion d'un appelé pour 75 foyers serfs ; la noblesse devait aussi servir. De nombreuses exemptions étaient prévues, mais la transformation fut quand même radicale.

Il revient au Maréchal de Munich d'avoir maintenu l'armée russe dans la voie tracée par Pierre. Originaire d'Oldenbourg, mi-allemand mi-danois, il avait servi dans plusieurs armées européennes avant d'être admis en 1721 dans l'armée russe. Sincèrement conquis par les idées de Pierre, il va tenter de les maintenir dans leur majorité. Si les qualités militaires de Munich ont été fort contestées par les Russes, c'est que chef de l'armée sous l'impératrice Anne, il fut obligé de favoriser les Biron, et beaucoup de leurs alliés allemands: les Osterman, les Bismarck, les Mangden, les Brunswick. Il faut reconnaître que c'est l'armée qu'il avait commandée qui battit Frédéric II. Munich alors exilé en Sibérie, à cause de son origine étrangère, n'était plus là pour s'en réjouir.

Dès son avènement, Elisabeth (fille de Pierre Ier) rédige un bel oukase : "L'instruction et les roulements de tambour se feront désormais comme sous Pierre Ier". L'absence d'un commandement unique et l'influence prussienne larvée créent un divorce entre l'Impératrice et son pays. Selon Rambaud : "Cette armée russe, aux victoires foudroyantes, aux résistances tenaces, qui seule parmi les coalisés se retira avec gloire du champ de bataille, valait mieux que son gouvernement, sa diplomatie, parfois même que ses généraux".3

L'oeuvre de Pierre le Grand est reprise par de grands capitaines sous Catherine II : Roumiantzov (dont on a dit qu'il était un fils naturel de Pierre ler), Potemkine, Souvorov. Souvorov est le plus glorieux, généralissime aux 63 victoires, dont la plupart furent acquises sur son initiative personnelle. Il ne cessa de se réclamer comme le fidèle disciple de Pierre Ier.

Sa formule lapidaire, demande bien sûr à être expliquée, ce n'est pas le propos ici. "Coup d'oeil, rapidité, choc" assure selon lui la victoire, mais l'essentiel, l'incontournable est l'Homme russe. Par "l'art de vaincre", Souvorov lègue à l'armée une sorte d'évangile. Tout au long du XIXe siècle, on ne citera plus seulement Pierre Ier mais aussi Souvorov. Tout les succès militaires vont être attribués au respect de ses principes et tous les revers à l'oubli de son testament.

Duboscage, émigré français, avait servi sous les ordres de Souvorov, voici ce qu'il écrit : "Une preuve de l'efficacité de la méthode de Souvorov, c'est l'armée qu'il avait instruite : elle ne connaissait pas la surprise, elle ne pouvait être prise au dépourvu ; elle se distinguait enfin par un esprit d'obstination si prononcé que, même dans les circonstances les plus désespérées, elle ne perdait pas courage et ne pouvait admettre que la victoire pût lui échapper".4

Rapidité, intrépidité, obéissance aveugle : pour réunir ces trois qualités, il fallait habituer les troupes à la guerre par des manoeuvres, ainsi le soldat arrivait à considérer une attaque véritable comme une simple manoeuvre et les chevaux n'avaient plus peur.

 

DE PAUL Ier A LA DEFAITE DE 1855

On a pu dire que le règne de Paul Ier avait été le triomphe de la forme sur l'esprit. L'armée est prussianisée. Le drill est à l'honneur. L'automatisme remplace la primauté du moral. On rompt avec les traditions nationales en confiant aux "Gatchiniens" - membres de l'armée miniature crée par Paul lors de son long exil à Gatchina - les plus grandes responsabilités. La dignité tant de l'officier que du soldat ayant été annihilée, la cruauté et la grossièreté gagnent l'armée. Souvorov proteste vivement, il est exclu de l'armée pour insolence. Paul tente plusieurs fois de le fléchir, la réponse est cinglante : "il y a poudre et poudre, les boucles ne sont pas des canons, le coupe-choux n'est pas baïonnette, et moi je ne suis pas prussien, mais russe, russe pur sang !" (Souvorov faisait allusion respectivement à la perruque, à la modification de l'uniforme, et aux moustaches rasées.) 5

Tout le XIXe siècle, sera une lutte au sein de l'armée entre les deux écoles : la russe et la prussienne.

Le règne d'Alexandre Ier, dont les débuts sont endeuillés par les défaites d'Austerlitz, Eylau et Friedland, ne marque, pas, malgré l'admirable sursaut de 1812 et ses victoires, le retour à la grande tradition. Alexandre s'appuie de plus en plus sur Araktchéiev le collaborateur de son père. Ce dernier le persuade de restaurer l'ordre et la discipline. L'ordre serré constitue alors le but de l'instruction militaire, et l'engouement pour les cérémonies militaires devient sans limites. Le général Kisselev, alors chef d'état major de la IIe Armée écrit à un ami : "[Nous] ne savons pas ce qu'il faut préparer, la guerre ou la parade. Il est difficile d'envisager à la fois la guerre et l'inspection de parade"6. D'après Rambaud, "on veut appliquer la discipline prussienne sans voir qu'elle s'accompa-gnait du génie de Frédéric". 7

De nombreux officiers rentrent dans des sociétés secrètes. La création de colonies militaires augmente le mécontentement. L'empereur confie le commandement du régiment Semenovski au colonel allemand Schwarz ; il déclenche ainsi la colère du régiment qui refuse d'obéir à un étranger. A la mort d'Alexandre, le soulèvement des Décembristes marque la dernière intervention de l'armée dans la vie politique russe.

Si les campagnes contre la Perse (1826-1827), la Turquie (1828-1829) sont victorieuses, les interventions en Pologne (1830-1831) et Hongrie (1849) aussi, c'est beaucoup plus dû à la valeur de la troupe qu'à celle du haut commandement.

La guerre d'Orient, dont la campagne de Crimée est l'aboutissement, souligne les effets néfastes de 50 ans d'errements.

 

DE LA GUERRE DE CRIMEE A 1905

La réorganisation du service militaire en 1874 et l'introduction de certaines modifications dans l'armée constitue la dernière des grandes réformes du règne d'Alexandre II. Ces transformations eurent alors une grande influence sur la société et contribuèrent à la modernisation et à un début de démocratisation.

Dimitri Alexéïvitch Miliutine (1816-1912) - frère du vice-ministre de l'Intérieur qui réalisa l'abolition du servage en 1862 - officier, professeur à l'Académie militaire et Ministre de la Guerre de 1861 à 1881, réorganisa complètement l'armée et introduisit de nouveau le service militaire obligatoire en 1874. Tous les Russes de plus de 21 ans devaient servir. La durée de ce service militaire qui était déjà passé de 25 à 20 ans en 1793 dont 5 dans la réserve, passa de 20 à 16 ans, dont 9 dans la réserve. Durant le service dans la réserve, le soldat pouvait être appelé deux fois par an pour une période de six semaines.

Le service était restreint pour les hommes ayant reçu une instruction. Le niveau de l'école primaire permettait de ne servir que 4 ans, et la possession de diplômes universitaires 6 mois. Les membres du clergé, les médecins et professeurs étaient exemptés ainsi que les hommes originaires de l'Asie centrale, la Sibérie, le Grand Nord et certains groupes ethniques du Caucase. En général, la moitié de la classe d'âge échappait au service, les conscrits étaient tirés au sort, avec des exemptions : fils aîné, fils unique, etc. Ils étaient alphabétisés. Les châtiments corporels furent abolis, le règlement et la justice militaire simplifiés, l'intendance réformée, des écoles militaires créées.

La loi Miliutine déclarait que la défense du Trône et de la Patrie était un devoir sacré pour chaque sujet russe. On revenait aux principes de Pierre le Grand. Ce nouveau programme augmentait notablement le volume, les réserves et la capacité de mobilisation.

La recherche d'un compromis entre les deux conceptions, celle de la primauté du moral et celle de la primauté de la forme se dégagent petit à petit. Jomini va jouer un rôle, mais on le limite dans celui de grand Instructeur. La figure de Skobelev, le général blanc car il ne combattait qu'en uniforme blanc, s'impose. Extrêmement populaire et aimé jusqu'en Russie d'aujourd'hui, il était d'origine paysanne. Né en 1843, il avait fait ses études à Paris et resta très attaché à la France. Il combattit en Pologne, puis sur sa demande dans les troupes danoises engagées contre la Prusse. Il est au Caucase, puis au Turkestan. En 1874, il sert en Espagne dans les rangs carlistes, puis dans la guerre contre les Turcs. Général à 30 ans, il meurt d'une crise cardiaque à 38 ans. D'une grande beauté, il défrayait la chronique tant par ses connaissances acquises par un travail acharné, que par une vie de débauche. Toute une légende entourait sa personne. On le disait invincible et si les soldats étaient fanatisés sous ses ordres, les officiers n'étaient pas moins fascinés par l'homme. Peut-on le considérer comme un véritable stratège ? Oui dans la mesure où, se réclamant de Souvorov, il place le moral et l'exemple au premier plan : "Le chef doit convaincre ; dans les déserts de l'Asie, il est impossible d'exiger et de sévir, mais on peut obliger à l'héroïsme en montrant l'exemple". 8

Dragomirov prend la tête de l'Académie d'Etat-major de 1878 à 1889. Il écrit le Mémento du soldat qui sera adopté et adapté dans l'armée soviétique. Dragomirov, fervent disciple de Souvorov, remet à l'honneur l'essence de sa philosophie : "Ne pense pas à toi, pense à tes camarades et ils penseront à toi. (...) Sous le feu marche dispersée, mais attaque groupée". Dans le second livret : "L'armée n'est pas qu'une force mais une école pour la nation... Notre métier est basé sur le dévouement et le sacrifice. Pour les masses comme pour les enfants, les mots seuls n'ont aucune valeur, seul compte les faits, la pratique, et l'exemple". Il lutte contre le cosmopolitisme dans l'armée russe et privilégie le retour aux études des batailles livrées par l'armée russe.

Dragomirov commente Souvorov : "L'entraînement suscité par le dressage extérieur de l'armée frédéricienne vint s'ajouter aux préoccupations de Souvorov. Le système de Frédéric se présentait sous un aspect de perfection achevée. Il était en vigueur en Europe occidentale, et cela seul constituait pour le gouvernement un argument irréfutable d'utilité et de sagesse. Ce système prussien était mesquin et parce que logique d'autant plus accessible à la majorité des intelligences. La lutte avec ce système était difficile".

Dragomirov poursuit dans son Memento du soldat : "L'instruction de l'armée de Catherine permettait à chaque chef possédant une autorité plus ou moins grande, de conduire son affaire à sa guise. Le positif était que les hommes comme Souvorov n'avaient pas les mains liées, le négatif était que ce système laissait les mains libres aux erreurs. Alors que l'instruction russe a le champ libre et ouvert, mais ne possède pas de guide réel, on voit débarquer d'au-delà des mers un système qui calcule tout au pied et au pouce, qui loin d'exiger de l'homme de guerre une indépendance morale, la considère comme une chose superflue, sinon nuisible. Un système qui se présente avec l'auréole des brillantes victoires d'un capitaine réellement illustre ; ce système devait fatalement l'emporter" .

Dragomirov cite et commente maintenant L'art de vaincre de Souvorov, lequel écrit : "Si dans une armée le ressort moral, au lieu d'être brisé, se trouve au contraire tendu dans la limite du possible, on peut tenter avec elle les entreprises les plus désespérées sans risquer un échec". Dragomirov ajoute, on peut les tenter, même avec un plan d'exécution imparfait. C'est ce même principe qui constitue la base de L'art de vaincre 9.

Tous les hommes sont capables d'une décision rapide, mais une décision absolument conforme aux circonstances données, et en même temps rapide, ne peut être le fait que d'un homme doué naturellement de qualités guerrières. Souvorov s'efforce de développer la rapidité de la décision, c'est-à-dire ce qui peut être développé dans les natures les plus ordinaires. Les capitaines de génie se comptent à travers les siècles, alors que les guerres se succèdent tous les dix ans. Souvorov formait son armée pour qu'elle pût atteindre son but, même entre des mains peu habiles pourvu qu'elles soient résolues.

CONCLUSION

Tolstoï écrit : "Le nerf de la guerre est dans le moral des troupes, autant celui du commandement en chef que celui des hommes" 10. Tolstoï affirme s'opposer en tant que Russe à la pensée de Clausewitz. Clausewitz confère une primauté à l'action militaire : même s'il juge capital l'état moral du soldat, il place au dessus le projet de général en chef. Le philosophe Alexis Philonenko écrit : "Si Tolstoï nie la valeur du commandement supérieur, Clausewitz la juge essentielle. Si Tolstoi conteste le génie militaire, Clausewitz l'exalte au contraire" 11.

L'acharnement de Tolstoï sur la pensée de Clausewitz est-il bien fondé ? Ne serait-il pas d'avantage dû à la rancune d'un nationaliste russe vis à vis du jugement exprimé par un officier prussien, sur une armée dans laquelle il avait servi à titre étranger et qu'il avait aussi critiquée ? L'opposition ne se résumerait-elle pas à cette phrase de Guerre et Paix : "Koutouzov, savait, non par sa raison ou sa science, mais par toute sa nature russe... que les Français étaient vaincus"12.

L'armée restée fidèle au trône en 1905-1906 a empêché la révolution et la guerre civile. Les révolutionnaires comprennent que pour abattre le régime, il faut détruire l'armée et la reconstruire. La pensée militaire de Souvorov va être récupérée mais détournée. Le compagnon du soldat devient alors le camarade, l'ennemi national devient la lutte des classes.

Au début de la première guerre mondiale, l'empire avait 3,1 millions d'hommes sous les drapeaux, plus un demi-million dans la réserve. Comparés aux 2,6 millions d'hommes et au million de réservistes de l'armée allemande, les chiffres étaient honorables, mais la supériorité numérique russe était entamée par le relatif bas niveau technique de son armement.

Le régime bolchévique comprit vite qu'il ne pouvait échapper à la discipline et à la hiérarchie et faire table rase du passé en cassant définitivement son héritage. Si cassure il y eut, elle resta superficielle. Les cadres de l'ancienne armée russe formés avant la révolution ont naturellement continué à appliquer ce qu'on leur avait appris. Il suffisait pour s'assurer de la fidélité des cadres de l'ancienne armée de meubler l'édifice de nombreux commissaires politiques. Les manières de penser la guerre, les concepts tactiques, le style de commandement et bien d'autres traits passèrent dans la pratique militaire soviétique qui ne renie pas les principes de Pierre le Grand.

Au cours de l'été 1990, Radio Moscou a annoncé l'introduction, dans l'Armée soviétique, d'un programme dit "expérimental" à la place des traditionnels cours d'endoctrinement marxiste léniniste. On y approfondit l'étude des traditions militaires de l'Armée russe lmpériale depuis Alexandre Nevsky jusqu'à Mikhaïl Hilarionovitch Koutouzov-Smolensky, "vainqueur de Napoléon"13 *.

 

Notes:

1 A. Leroy-Beaulieu, L'empire des tsars et les Russes, rééd., Julliard, tome I,"Le pays et les hommes", 1988.

2 R. Boissau, "L'art militaire oriental", Revue militaire d'information, 1964, n° 362, pp. 7-15.

3 A. Rambaud, Histoire de la Russie des origines jusqu'à l'année 1877, Hachette, 1979.

4 Duboscage, cité par S. Andolenko, Généralissime Souvorov, père de la doctrine de guerre russe, Flammarion, 1949.

5 Souvorov, cité par M. Garder, "De l'armée impériale à l'armée soviétique", Revue de Défense nationale, 1955.

6 Le général Kisselev cité par S. Andolenko, Histoire de l'armée russe, rééd. Flammarion, 1967.

7 A. Rambaud, Histoire de la Russie des origines jusqu'à l'année 1877, Hachette, 1979.

8 Skobelev cité par M. Garder, Histoire de l'armée soviétique, Plon, 1959.

9 Général Dragomirov, Commentaire de A. Souvorov, "l'art de vaincre", Lavauzelle, 1885.

10 L. Tolstoï, La guerre et la paix, rééd. 1972, collection Poche.

11 A. Philonenko, "Tolstoï et Clausewitz", Etudes polémologiques, n° 3, 1972, pp. 9-24.

12 L. Tolstoï, La guerre et la paix, rééd. 1972, collection Poche.

13 S. Nabokov et S. de Lastours, Koutouzov vainqueur de Napoléon, Albin Michel, 1990. Prix de la Fondation Napoléon.

 

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