ENTRE REVOLUTION ET RESTAURATION : LA PENSEE STRATEGIQUE AMERICAINE

 

François GERE

 

Introduction

 

 

Peut-on parler d'un renouveau de la pensée stratégique américaine ? Et dans l'affirmative, sur quels objets particuliers porte-t-il ? Quelles méthodes utilise-t-il ? Nous considérons en effet que depuis quinze ans, soit, grosso modo, depuis l'échec de la négociation SALT II, un nouveau courant de réflexion stratégique est venu se surimposer par rapport à et parfois contre le développement des études de stratégie nucléaire issus de la période 1956-19661, à laquelle on a donné le nom d'âge d'or de la pensée stratégique américaine2. C'est donc à deux courants majeurs que l'on s'attache ici. L'un qui fonde en tradition la stratégie nucléaire comme rupture fondamentale dans la pensée de l'agir en milieu conflictuel ; l'autre qui, au contraire, cherche à restaurer la continuité de la pensée stratégique par dessus et largement contre cette idée d'une rupture due aux armes nucléaires et au "partage dissuasif" qui s'imposerait comme mode stratégique dominant.

N'étant ni un essai bibliographique, ni un catalogue passif, ce texte ne se borne pas à une présentation de la pensée stratégique américaine récente ; il en recherche les principes dynamiques et discute de leur validité. En particulier, il s'efforce de confronter l'approche de quelques concepts clés (stabilité, victoire, et finalement stratégie) avec les approches françaises. Robert Jervis fait remarquer que l'essor de la stratégie américaine a eu pour effet de conduire autrui à penser en ses termes et selon ses concepts3. C'est en grande partie vrai et cela représente, en soi, un pouvoir considérable. Mais la pensée américaine doit reconnaître, dans son propre intérêt, deux facteurs complémentaires : d'abord, il existe un patrimoine sémantique commun issu de la culture et de l'histoire qu'elle partage de fait avec tous ceux qui ont pensé en stratèges. En outre, c'est de la confrontation avec des esprits stratégiques différents que naît la création stratégique. La monologie convient mal à la pensée du duel entre l'Un et l'Autre. Bien entendu, dans cette immense littérature, il a fallu procéder à des choix, et, recherchant la quintessence, introduire un arbitraire qu'on espère didactique. Les experts, les analystes, les centres d'études qui n'ont pas été mentionnés sont trop évidement nombreux pour que quiconque puisse songer à nous faire grief de l'omission de sa personne ou de son institut.

Caractères généraux de l'objet

La place de la pensée stratégique aux Etats-Unis

Il ne s'agit pas pour le moment de se prononcer sur la nature de l'activité stratégique qui sera examinée à la fin, en tant qu'enjeu suprême du débat. Contentons nous, pour l'instant, d'une approche purement topique. Où et comment situer le discours stratégique par rapport à d'autres discours voisins, recourant à des méthodes parfois identiques pour examiner des objets différents mais connexes tels que la politique générale ou les relations interétatiques ? Repérage délicat, aux Etats-Unis comme ailleurs. Lorsque l'on suggère à Paul Nitze qu'il fait de la stratégie, il répond : "I am just a policy planner". Robert Levine, qui depuis trente ans, à la Rand Corporation, analyse le rapport des forces nucléaires et conventionnelles de l'OTAN et du Pacte de Varsovie4 se défie du mot stratégie et préfère considérer qu'il étudie "les armes". Voilà qui ne simplifie pas. De Henry Kissinger dira-t-on qu'il est stratège ? Lui qui revendique le titre de diplomate de l'ère nucléaire et qui, depuis 1957, s'est attaché à constituer une combinatoire théorique et pratique des principes traditionnels de la conduite de la politique étrangère et des effets résultant de l'existence des armes nucléaires. Combinatoire visant à optimiser l'effet de l'un par l'autre, et réciproquement, que l'usage nomme diplomatie nucléaire. Mais n'est-ce pas autre chose que le travestissement de la stratégie qui, aujourd'hui, ne peut plus
se réduire (si tant est que cette réduction ait jamais été) au savoir-faire de l'esprit qui conduit la totalité des opérations engagées sur un ensemble complexe de théâtres divers.

Quoiqu'il en soit, et selon une tradition qu'a remarquablement illustrée, en France, Raymond Aron, la science politique et l'étude des relations internationales voisinent étroitement avec la stratégie. Lui empruntant volontiers des concepts, elles peuvent aussi lui fournir des outils propres à développer son champ d'investigation ou à augmenter la pertinence de son analyse. A ce point même qu'elles peuvent franchir le cap et tenir un discours authentiquement stratégique : à partir de plusieurs centres d'étude des relations internationales et de sciences politiques, l'université de Harvard forme, en 1982, le Harvard nuclear study group 5. Dans les années 1950, les instituts d'économie et de management, parfois même certaines grandes entreprises, avaient fourni les hommes et les méthodes pour l'élaboration de la stratégie nucléaire. Interpénétration féconde et compétition créative, mais aussi vivier pour le gouvernement en quête de compétences. La pensée stratégique se situerait donc au point central de gravité d'une sorte de polygone dont la sustentation serait assurée par la politique générale, la politique internationale, mais aussi l'économie et les finances pour l'allocation des ressources et la technique pour la mise à disposition d'instruments ad hoc, et enfin par la connaissance de la conduite proprement militaire des opérations. Ainsi la position de la pensée stratégique aide-t-elle à sa définition. Du lieu d'où elle parle procèdent ses opérations mentales : découper, distinguer, hiérarchiser, définir, mais aussi coordonner, conjuguer, boucler. D'où une première esquisse de définition, représentative de la littérature américaine courante. Est tenue pour pensée stratégique toute réflexion qui cherche à analyser les différents aspects de la relation existant ou devant exister entre les fins politiques et les moyens militaires.

Si, de cette définition, on peut légitimement inférer que le stratège peut être aussi bien civil que militaire, on remarquera que le domaine militaire n'occupe qu'une part réduite dans cette topographie de la pensée stratégique. Déjà, en 1960, Bernard Brodie avait relevé cette étrangeté6. Et, aujourd'hui, il est (un peu trop) banal de dire que le Pentagone est le seul endroit où l'on ne fait pas de stratégie. Tout s'est passé comme si les analystes civils avaient confisqué une pensée stratégique que le milieu militaire ne songeait guère à leur disputer puisqu'à ce moment même il achevait de s'adonner totalement à l'économie et à la gestion. A l'évidence, cette situation, à vrai dire excessivement caricaturale, ne peut être tenue pour satisfaisante. L'analyste civil produit de la pensée stratégique utile au militaire, mais celui-ci, abandonné à la gestion ou à la technique, perd l'usage d'une de ses facultés propres, une part de son essence. A la limite, ne se pensant plus, il se fait penser par d'autres qui ne sont pas lui. Bien entendu cela ne va pas sans retours de manivelle et l'on entend, plus fréquemment qu'on ne lit, il est vrai, des officiers chevronnés critiquer l'inexpérience des bureaucrates ou la cuistrerie des analystes civils. Il est aussi exact qu'à bien des égards, cette situation procède des relations entre pouvoir civil et pouvoir militaire dans les régimes démocratiques. Le militaire, faisant acte d'allégeance à l'égard des autorités civiles issues du suffrage populaire lui délégue le soin de définir la politique générale. Cela revient à lui abandonner, non sans quelque malignité, le fardeau d'une unité, d'une cohérence et d'une continuité de dessein qui ne relève pas de l'évidence première mais dont il est crédité automatiquement. A ses risques et périls.

 

De la production stratégique : redondance ou enrichissement : le "thinking belt"

Pour l'observateur étranger - et parfois pour les américains eux-mêmes - la littérature stratégique étonne par l'énormité de son volume. Enormité qu'explique la récente multiplication des centres indépendants (think-tanks), instituts universitaires et fondations privées, toutes formes de relais supports pour le processus de formation de la doctrine stratégique7. Tous les quatre ans, le changement d'administration renvoie à la libre entreprise un certain nombre d'experts qui créent leur propre organisme de recherche. L'ensemble a fini par former, autour des centres administratifs-décisionnels, une sorte de complexe multi-couches qu'on pourrait appeler "thinking belt" ayant pour vocation de penser les objets soit dans leur singularité (segmentation analytique) soit dans leur globalité (articulation synthétique). L'interpénétration des deux zones, décisionnelle et pré-décisionnelle est profonde. Les hommes, les concepts circulent, s'échangent, se critiquent, se corrigent, formant un système qui, constamment guetté par l'entropie, parvient finalement à s'auto-réguler.

Malgré tout, l'énormité de ce flux de pensée stratégique semblera paradoxal si l'on considère que les concepts fondamentaux ont été fixés entre 1946, début de la réflexion sur le nucléaire et 1966, fin de la méditation sur la flexible response que symboliquement marque la publication de deux ouvrages majeurs, De l'escalade de Kahn et Arms and influence de Schelling. Ces concepts, quels sont-ils ? Qu'en retient la pensée actuelle ? Suivons l'inventaire de Robert Jervis8 qui, propose :

- de Bernard Brodie : le constat de la vulnérabilité mutuelle et le rejet de la victoire. Constat établi dès 1946 dans The absolute weapon et prolongé en 1960 par Strategy in the missile age. Au cas où une guerre nucléaire se déclencherait, la préoccupation majeure deviendrait de l'arrêter le plus rapidement possible et non de la gagner.

- d'Albert Wohlstetter : la distinction entre capacité de première et de seconde frappe qui, fondant la valide représaille, contribue involontairement à enclencher la logique de la course-poursuite quantitative. Cette distinction fut portée à la connaissance du public par un article fameux émanant lui-même d'une recherche Rand9.

- de Glenn Snyder : la clarification du paradoxe de la stabilité-instabilité et le problème de la dissuasion élargie (extended deterrence). En effet, "dans la mesure où l'équilibre militaire est stable au niveau de la guerre nucléaire à outrance (all out), il devient moins stable à des niveaux de violence inférieurs.... mais cette même stabilité autorise chaque camp à recourir à la violence limitée parce que la menace de l'autre de répondre par des représailles à outrance ne peut être très crédible"10. De cette instabilité au niveau inférieur, Snyder infère la difficulté à rendre crédible une dissuasion étendue au-delà du territoire américain. En conséquence, cette crédibilité ne pourra être obtenue qu'en créant la possibilité d'une déstabilisation relative au niveau de la guerre nucléaire centrale.

- de Thomas C. Schelling : la menace qui laisse sa part au hasard... c'est-à-dire explique Jervis "la menace de faire quelque chose qui pourrait conduire à un degré encore supérieur de l'escalade alors que l'état pourrait ne pas vouloir cette occurence 11. En réalité la formulation de Schelling est plus diluée : le risque de déclenchement accidentel d'un conflit semble augmenter en temps de crise autant pour des raisons techniques que pour des raisons humaines. Il est cependant permis de se demander si cet accroissement du risque ne constitue pas lui-même, de facto, une véritable menace dissuasive... car ce n'est pas le risque de prise de décision qui augmente, mais le risque de voir se déclencher un conflit contre la volonté des uns et des autres12. Enfin, toujours de Schelling, la peur réciproque de l'attaque par surprise13. "La possession de forces sûres, dotées de capacités de survie (sous entendu contre une attaque surprise) furent identifiées à ce qui finit par être appelé "stabilité stratégique" 14.

On s'étonnera de ne voir mentionné ni le concept d'escalade ni le nom d'Herman Kahn. Le choix de Robert Jervis, qui ne procède nullement d'une volonté de rejet, éclaire la spécificité de sa propre approche de la stratégie nucléaire qui, comme on le verra, privilégie la psychologie et l'analyse cognitive. Inflexion importante qui tend à faire valoir que l'apport majeur de Schelling se situe dans cette conjonction entre menace et hasard d'une part, et ce partage de la peur d'être frappé par surprise d'autre part.

Si donc l'on admet que depuis plus de vingt ans l'essentiel est acquis, faut-il tenir le volume pour une vaine redondance dans le temps ? Comment apprécier ? Suggérons trois approches.

1 ) Ne pas confondre répétition et application extensive (instrumentalisation) de concepts opératoires efficaces. Un concept dispose d'une durée opératoire variable selon l'objet auquel il s'applique et en fonction du contexte d'application. Nous y reviendrons. Si l'on tient compte du fait qu'auparavant les études stratégiques américaines étaient relativement peu développées et très sectorisées, l'irruption de concepts englobants a pu donner l'impression que tout venait d'être créé et que durant longtemps, il n'y aurait plus qu'à manipuler ces concepts, les faire opérer. C'est clore un peu vite le cycle créatif. En effet, l'évolution intellectuelle de l'équipe McNamara se poursuit jusqu'en 1968. Et dès 1969, Donald Brennan procède à une révision qui le conduit à dénoncer ce que lui même caricature sous le nom de destruction mutuelle assurée, MAD. Contestation qu'accompagne le débat de 1967-1969 sur la validité d'une défense anti-balistique15 et qui, conjointement, finit par servir de cadre obligé aux accords SALT et ABM de 1972. Sans discontinuité chronologique, la doctrine Schlesinger relance le débat sur la posture nucléaire... et ainsi de suite. Autant dire qu'il n'y a jamais eu de véritable période de latence dans la réflexion ; jamais de répit de la turbulence des idées et des controverses. Turbulence autour des mêmes objets et dans les mêmes termes, il est vrai, mais l'environ-nement tant politique que technologique subit des modifications dont les répercussions affectent insensiblement la pensée.

2) A cette évolution de l'environnement, de type exogène, vient s'ajouter une évolution endogène qui tient au développement incrémental des questions posées par l'existence des armes nucléaires. Sous l'angle de la planification stratégique, K. Lewis a fait remarquer l'importance d'un processus qui affecte l'ensemble de la stratégie nucléaire. Les décisions majeures tendant à la réduction alors que le processus de décomposition des opérations internes tend à augmenter à tel point que "le changement est si ralenti... qu'il devient finalement indécelable" 16.

3) Le recours à des méthodes nouvelles permet d'élargir et d'approfondir la compréhension des éléments qui entrent en interaction dans la stratégie de dissuasion nucléaire. La caractéristique de ces innovations est qu'elles ne s'enracinent pas dans la tradition stratégique ou l'histoire de la stratégie. Si elles reconnaissent une tradition c'est celle de l'Age d'or, guère plus. En fait, suivant la démarche des analystes des années 50, elles opèrent selon un double mode :

a) importation de concepts venant de disciplines étrangères ;

b) interaction de la théorie sur l'objet et de l'objet théorisé sur d'autres objets qui répercuteront à leur tour l'effet de la théorisation sur les résultats de départ. En fait, le processus est animé en continuité de phénomènes de récurrence. Qui fait naître quoi ? Donnons un exemple. Le recours à la théorie des organisations par Allison17 a pour effet de mettre en valeur l'existence de facteurs autres que le comportement rationnel des acteurs dans le processus de prise de décision. La stratégie nucléaire aura donc à tenir compte de ce facteur qui l'enrichit et la complexifie. Cette complexité de la prise de décision conduit John Steinbruner18 à appliquer les modèles cybernétiques propres à rendre compte de ce processus décisionnel au cas de la force nucléaire multilatérale proposée en 1962 par John F. Kennedy. Une partie de cette base méthodologique sert à Barry Posen19 pour l'étude des doctrines militaires françaises et anglaises à la veille de la seconde guerre mondiale. Etude féconde en vue de recherches sur l'élaboration des doctrines de l'OTAN et du Pacte de Varsovie......

Finalement, cette perception superficielle d'une fixité des concepts procède de deux facteurs :

l ) La présence permanente mais syncopée des fondateurs sur la scène stratégique. Effacement sous l'effet du Vietnam, puis retour à partir de 1983 soit pour rejeter des propositions antérieures (Brennan), soit pour les réaffirmer avec force (Schelling), soit pour apporter des inflexions jugées nécessaires (Wohlstetter). Belle relation circulaire entre le réel, l'action des hommes et leur pensée. Ici le réel conduit l'homme à déclarer son erreur et à la redresser ; là à affirmer que sa pensée a été dénaturée par l'action des hommes et que le réel ne confirme que la gaucherie de leur pratique ; là encore que la pratique conduit à réformer la pensée pour mieux assurer son emprise sur le réel. Cette interpénétration des générations, cette interprétation du passé par ceux qui arrivent, cette traduction de leur propre passé par ceux qui sont encore là est essentielle mais doit inciter à la précaution scientifique.

2) Toute discipline (sinon toute science) connaît dans son développement une dialectique entre la continuité de la pensée et les ruptures nécessaires par lesquelles elle trouve dynamisme et renouveau et faute desquelles elles se scléroserait mortellement. Lorsqu'apparurent les penseurs de "l'âge d'or", la pensée stratégique américaine était rare : on produisait peu, on innovait peu. On a donc beaucoup innové par rapport à la situation antérieure et aux données nouvelles, puis on a produit énormément en innovant relativement peu par rapport à cette production. Toutefois, dans ce cas précis, la situation est compliquée (surdéterminée) par le fait que l'innovation correspondait à une rupture d'un autre ordre, affectant bien plus que la stratégie et que de nombreux chercheurs reconnaissent comme la révolution nucléaire. Ceci introduit à une troisième caractéristique de la pensée stratégique américaine : sa forte corrélation au réel.

 

De la démarche et de ses effets

On a beaucoup trop tendance, surtout lorsqu'on voit les objets de loin, à considérer la stratégie américaine comme formant une continuité. Cela est sans doute vrai et paraîtra vrai avec le recul du temps. Toutefois, il faut tenir compte du principe selon lequel "l'instant ignore la durée" et que, dans l'action, les équipes dirigeantes qui se renouvellent cherchent autant la rupture, l'innovation que la continuité. Il est très rare, aux Etats-Unis de voir se développer une pensée foncièrement distanciée des événements20. Ceci ne veut pas dire que la théorie suive l'actualité mais plutôt qu'elle s'interdit de s'en détacher trop, ce qui pour une théorie de l'action ne saurait scandaliser. La réflexion se développe donc à partir de situations concrètes beaucoup plus volontiers qu'à partir d'hypothèses prospectives. Même Herman Kahn, de tous qui, s'est le plus affranchi des servitudes concrètes et des liens matériels, pense l'impensable en liaison avec le développement des gros mégatonnages des armes de fusion. L'impensable n'est pas l'abstrait. Aussi allégorique que soit la Doomsday machine, elle n'est jamais qu'évocation d'un instrument bel et bien à disposition. Même lorsqu'il s'agit de penser le virtuel, la conception s'appuie sur des situations concrètes où l'événement se fait à partir de l'émergence d'un phénomène technologique replacé dans un cadre politique d'affrontement constant mais d'intensité variable. Il faut donc mettre le débat stratégique en relation avec :

- l'arrivée au pouvoir de telle équipe et la nomination à des postes déterminés de personnes particulières. Bien entendu, ces équipes et ces individus s'emploient à appliquer des politiques elles-mêmes issues d'un débat stratégique antérieur qu'ils ont contribué à lancer et qu'on aurait tort de considérer comme le pur produit de l'opportunisme démagogique. Ainsi en fût-il de deux grands débats : sur la vulnérabilité américaine à une attaque surprise après le lancement des "spoutniks" soviétiques entre 1957 et 1960 et sur la "fenêtre de vulnérabilité" ouverte par le retard supposé des Etats-Unis dans le domaine des ICBM. Ce débat stratégique est lui-même déterminé par les événements internationaux. Soit la confrontation selon le mode de l'antagonisme ordinaire ; soit le développement de crises dont les péripéties contribuent à mettre en évidence des objets dont l'analyse dévoilera ultérieurement les particularités. Finalement, il faudra constater les effets en retour de la pensée stratégique sur l'évolution de certaines situations. Cette relation entre la pensée stratégique et l'événement fait apparaitre deux données :

- une forte corrélation entre politique et stratégie, ce qui parait conforme à l'idée que l'on peut se faire de la recherche d'une optimisation des moyens et donc d'une efficacité sans doute toujours imparfaite, mais relativement élevée.

- une démarche proche de la recherche opérationnelle telle que la développèrent les Britanniques et les Américains durant la première puis la seconde guerre mondiale (Lanchester, Blackett). L'analyse de la situation constitue la première étape de l'intervention. Suit l'application d'une méthode ou, si l'on veut, le recours à un ou plusieurs outils préexistants (exogènes à l'objet) afin de triturer l'objet. Théorie des jeux, analyse systémique, théorie des organisations, analyse cognitive...etc. Le travail de l'objet par l'outil a pour résultat de faire apparaître le plus de configurations possibles et de révéler les faces cachées et certains agencements de la structure interne. A partir des résultats établis, l'analyse délaisse le traitement de l'objet pour s'engager dans le domaine prospectif et suggérer des solutions, des scénarios, des options....bref les configurations virtuelles de transformation de l'objet par une pensée désormais connaissante de l'objet qui se présentait à elle au départ, et donc capable d'action. Bien entendu, cela ne garantit pas que l'on ait raison ; ni que les avis proposés seront suivis ; ni que les suggestions pourront immédiatement s'appliquer. Ici trois cas se présentent : on utilise la méthode avec succès : elle traite le problème : c'est le cas, durant la première guerre mondiale, de la protection des convois contre les sous-marins allemands. Inversement, on peut échouer, en ce cas c'est le problème qui épuise la méthode. Ou bien encore, le problème subsiste avec la méthode. Parce que l'on refuse de l'appliquer (En avril 1917, la Royal Navy commença par refuser d'escorter les convois) ou qu'on prétend l'appliquer sans véritablement le faire, c'est, semble-t-il, le cas pour l'arms control de 1960-62.

Le processus d'autonomisation de la stratégie nucléaire : L'école nucléariste

La réflexion entamée dès 1946 sur les transformations apportées par le nucléaire et sur les modes d'organisation et de fonctionne-ment de ces armes au service des intérêts nationaux des Etats-Unis et, le cas échéant, de leurs alliés, a connu un tel développement qu'elle constitue aujourd'hui un domaine particulier. A l'intérieur de ce domaine, la quantité des conceptions opposées, des formulations, constamment infléchies, est elle-même si considérable qu'elle a engendré une activité intellectuelle particulière de type taxinomique. Comme l'entomologiste, le chercheur en stratégie doit en effet s'efforcer de classer en familles, branches et sous branches pour éviter l'entropie et introduire un ordre pour pouvoir se repérer. Citons trois tentatives intéressantes : - le fer à cheval de Levine qui y répartit sur deux dimensions cinq écoles allant du pacifisme radical de type quaker jusqu'aux anticommunistes radicaux du type Barry Goldwater en passant par trois classes intermédiaires21 - le classement ternaire classique de Robert Osgood qui par rapport au dilemme nucléaire (la sécurité dépend des armes nucléaires mais leur utilisation ravagerait la planète) place aux extrêmités les partisans du rejet du dilemme (rejectionnists) pour qui la question n'a pas de sens et à l'opposé les abolitionnistes qui cherchent à dépasser le dilemme par la suppression des armes, tandis que le centre est occupé par les moderators qui recherchent à atténuer les effets du dilemme22 - la matrice obtenue à partir de la double antinomie ancien/nouveau, valable/défectueux de Jervis23. Ces classements présentent au moins un point commun : rechercher la conservation de la continuité dans le temps et prendre en compte l'introduction de variations dans le champ d'un système clos et complet. Mais il est bien d'autres possibilités de classement et l'ordre que nous introduisons dans cette étude est lui-même discutable.

J'appelle donc école nucléariste l'ensemble des courants de la pensée stratégique qui, depuis Alamogordo, tiennent le nucléaire comme passage désormais obligé de toute politique et fondement de toute stratégie. Une première subdivision distinguera entre stratégie nucléaire pure et régulation des armements (arms control). De la première, nous dirons qu'elle s'intéresse à la stratégie nucléaire selon son concept, c'est-à-dire comme totalité du processus liant étroitement la réalité des fins politiques et des moyens militaires à la virtualité des effets de force. Quant à la seconde, elle correspond à un champ de réflexion très spécifique, nommé "arms control" et que, pour finir, nous proposons d'appeler régulation des armements24. Contrairement au précédent qui ne prend en compte l'Autre que comme adversaire, ce courant se caractérise par la recherche d'une coopération minimale que matérialisent une communication et une négociation avec la partie adverse.

Stratégie nucléaire

La première approche consiste à établir la révolution nucléaire comme invariant et à penser les transformations qui pourraient l'affecter au point de remettre en question ce statut. Michael Mandelbaum25, puis Robert Jervis proposent donc de parler de révolution nucléaire, entendue non pas comme l'avènement de l'arme nucléaire mais comme la situation résultant de l'acquisition d'une capacité mutuelle de frappe de représailles en second26. La situation de vulnérabilité partagée qui en résulte est telle que le prix d'une guerre apparaît prohibitif à chacun des adversaires. Cette position fondamentale qui prolonge le jugement initial de B. Brodie27 place les tenants de la révolution nucléaire dans une position extrêmement exposée qui conduit l'école nucléariste à organiser ses travaux suivant deux principes :

1 ) Principe (négatif) de conservation

Une part importante de ce courant doit opérer négativement. Il s'agit en effet de se défendre contre ce que Jervis appelle les mauvaises nouvelles idées qui apparaissent et les anciennes mauvaises idées qui persévèrent28. En d'autres termes, de préserver la qualité d'invariant du nucléaire contre les argumentations spécieuses qui, cherchant à l'évacuer, annoncent sa péremption. Sitôt déclarée, la révolution nucléaire doit en effet se faire conservatrice alors même que tout reste à penser des conséquences de l'apparition de l'arme nucléaire. Tâche d'autant plus ardue qu'il leur faut se garder contre la convergence objective en vue de la suppression des armes nucléaires de ceux qui, au nom de la morale ou, dans une version récente au nom de la planète29, souhaitent la disparition des armes nucléaires et prouvent leur inutilité, et de ceux qui, soucieux de retrouver la pleine liberté d'action, réclament également leur élimination. En matière d'abolition, l'imagination créatrice n'est jamais en peine. Parmi les derniers argumentaires, celui de John Mueller30 qui conclut à l'inutilité des armes nucléaires, prouvée par le fait que les occidentaux, "vaccinés" par deux guerres mondiales ont finalement évacué de leur subconscient la guerre comme mode de résolution de leurs antagonismes. Au même titre que le duel ou l'esclavage ne correspondent plus à la conformation psycho-culturelle de nos civilisations. En conséquence les armes nucléaires cessent de présenter la moindre utilité et ont été développées en raison inversement proportionnelle du besoin qu'on pouvait en éprouver. Thèses que Robert Jervis, puis Karl Kaysen31 se sont employés à réfuter, soulignant notamment une conception excessivement rigide de la stabilité internationale, un optimisme sans fondements et une interprétation abusive d'événements historiques érigés en modèles artificiellement transposés.

L'autre tendance abolitionniste, bien connue, s'est manifestée avec éclat lors de la controverse lancée par le discours de Ronald Reagan du 23 mars 1983 sur la caducité des armes nucléaires. Le physicien Robert Jastrow ne craignait pas de nouer explicitement une alliance contre nature avec Jonathan Schell pour légitimer moralement le déploiement d'un système défensif spatial multi-couche32. Par là même, l'idée de dissuasion par déni de capacité faisait retour dans le débat stratégique après vingt ans d'absence.

2) Principe (actif) d'amélioration

On peut, suivant Jervis, bon guide en ce domaine33, prendre en compte trois instruments permettant d'innover en stratégie nucléaire.

a) La technologie

Constamment, le monde de la défense américain est secoué de convulsions qui prennent le nom de révolution technologique ou de "percée". Mouvements symétriques aux gaps que l'on croît avoir décelés. Mouvements conformes et à la dynamique propre aux industries américaines d'armements et à ce penchant technologique propre à la culture stratégique américaine (voir infra). Ces quinze dernières années ont été riches en bouleversements de ce genre qui ont pris les noms de révolution de la précision, du guidage, des armes intelligentes etc Pour ne rien dire de l'architecture suprême
et d'ailleurs non négligeable constituée par l'IDS. Albert Wohlstetter dès 1983 dans sa réponse aux Evêques34 américains recourait à ce type d'argumentation pour dénoncer l'absurdité de la Mad Cap (capacité de destruction mutuelle assurée) et l'irréalisme du ciblage des populations, alors que la révolution de la précision rendait désormais possible un ciblage chirurgical autorisant la plus grande flexibilité de la dissuasion et, le cas échéant, des options de frappe une fois la guerre déclenchée. En 1988, le célèbre rapport Discriminate Deterrence 35 suggérait une stratégie américaine pour le long terme sur les mêmes bases. Renforcement de la haute technologie, capacité de frappe en profondeur, recours à ces armes intelligentes conventionnelles en priorité sur les théâtres périphé-riques, notamment européen. De la technologie dite révolutionnaire on induit une stratégie. Fausses révolutions conteste Jervis36, considérant que rien de significatif ne vient remettre en question les principes fondamentaux issus de la révolution nucléaire puisque les capacités essentielles et donc la position des deux rivaux nucléaires ne sont en rien changées. La révolution du guidage, tout comme en 1970, celle du mirvage procède de ces faux effets d'annonce qui font long feu. Seule la mise au point d'un véritable bouclier défensif efficace à 100 % et qui ne saurait être uniquement spatial serait une authentique "contre-révolution" capable de changer les données du problème, ce qui n'est décidément pas pour demain37.

b) Le deuxième type d'outil est l'analyse théorique. De cette "innovation purement intellectuelle" nous nous bornerons à donner trois exemples. C'est entre 1971 et 1976, sans tapage, au moment même où l'on croit la pensée stratégique en sommeil que trois grandes études consolident et approfondissent les travaux de l'école nucléariste.

Le travail de Graham T. Allison, publié en 197138 exerce rapidement une influence considérable39. Allison prend pour "cobaye" la crise des missiles de Cuba afin de rechercher les mécanismes effectivement en action dans le processus de prise de décision. Il considère d'abord les comportements et les habitudes intellectuels des professionnels de la diplomatie et constate que la plupart des analystes expliquent ou prédisent le comportement des gouvernements nationaux en recourant à un unique modèle conceptuel qu'il nomme celui de l'acteur rationnel. Ceci le conduit à proposer deux modèles alternatifs l'un fondé sur la théorie des organisations de Cyers, March, et Simon, l'autre sur la théorie de l'administration gouvernementale (bureaucratic), inspirée des travaux de Neustadt40. Allison fait valoir que l'analyse rationnelle classique tend à projeter son questionnement et ses méthodes sur une réalité dont l'organisation et le fonctionnement relèvent bien plus des deux autres modèles. Ceci le conduit à une formulation théorique des types de questions propres à chacun des modèles que le praticien de l'action, confronté à une sollicitation qui exige sa réponse aura à se poser : type I : quel est le problème et ses alternatives... ? Type II : de quelles organisations est faite le gouvernement et comment fonctionnent-elle... ? Type III : quelles sont les filières... ?41

Cette importance de la décision se retrouve également dans la thèse de J. Steinbruner42. Il s'agit à partir de l'étude du cas du projet de force nucléaire multilatérale (MLF, 1961) de voir en quoi les hypothèses cybernétiques et cognitives fournissent une méthode alternative plus appropriée que le traditionnel paradigme analytique qui se révèle insuffisant pour rendre compte du processus décisionnel complexe en action dans le cas de la MLF. On retrouve donc la même prudence si ce n'est la même défiance à l'égard des méthodes analytiques traditionnelles. L'examen des hypothèses de la cybernétique, amendées par la théorie cognitive, conduit Steinbrunner à la notion de paradigme cognitif43 qu'il applique avec succès à la MLF. Il s'agit en fait de sortir du modèle analytique parce qu'il est trop simple et trop brutal. Trop simple parce qu'il ne tient pas compte de la complexité des organisations gouvernementales, et trop brutal parce qu'il attribue à la décision d'un seul ce qui résulte en fait du processus global de circulation de l'information (avec ce que cela comporte de pertes) à travers l'organisation complexe. Il en concluera que les dirigeants nationaux ne peuvent pas à eux seuls dominer pleinement de si vastes ensembles44. Conclusion qui pèse lourdement sur la façon d'apprécier, de gérer et de contrôler la crise à l'ère nucléaire.

Troisième apport, celui de Robert Jervis qui, en 1976, expose les résultats d'une recherche qui vise à appliquer les concepts de l'analyse cognitive à la politique internationale45. Tout en restant très proche, le champ d'application est plus large que chez Steinbruner et la méthode plus spécifique. Jervis s'applique en effet à cerner le processus d'acquisition et d'assimilation de l'information par les responsables politiques et la façon dont leurs perceptions sont influencées au point de se trouver faussées à la fois par les brouillages de l'information et par les obstacles que dressent leur propre processus d'acquisition et d'interprétation de l'information, processus déterminé par l'expérience, l'enseignement de l'histoire, les désirs et les craintes...etc. De cet ouvrage rigoureux qui reste encore centré sur les relations internationales, la vulgate46 retiendra le dilemme de la sécurité dont Jervis donne l'expression la plus imagée à travers ces paroles de Ramsay Mc Donald adressées en 1904 à l'ambassadeur du Japon : "le Japon devrait faire très attention à ce que, recherchant sa propre sécurité, il n'inquiète pas le sens de la sécurité d'autres nations" 47. Infléchissant de façon critique les travaux de Hubert Butterfield48 sur le paradoxe de la sécurité, Jervis admet l'assimilation hobbesienne de la société internationale à l'état de nature et en reconnaît les implications pour s'efforcer de mieux définir les remèdes. Par la suite, il utilise ces résultats et notamment le paradoxe de la sécurité afin de critiquer la stratégie nucléaire officielle49 et d'affirmer les implications de la révolution nucléaire50.

La démarche d'Allison, Jervis et Steinbruner dont il est important de souligner la cohérence globale est évidemment antinomique de celle de Wohlstetter. Ce dernier fonde ses raisonne-ments sur le progrès technologique pour retrouver la pleine liberté d'action un moment remise en question. De leur côté, Allison, Jervis et Steinbruner recherchent en usant d'un outillage purement théorique à développer la connaissance des implications du fait nucléaire et de la dissuasion. En fait, deux logiques s'opposent : l'une qui reconnaît la révolution nucléaire comme bouleversement des représentations traditionnelles, l'autre qui tend à considérer qu'une révolution technologique, celle de la précision et de la miniaturisation, compense la révolution nucléaire au point de redonner aux armes nucléaires les pouvoirs ordinaires des armes traditionnelles (et réciproquement), simplement améliorées et restitue les conditions ordinaires de la guerre.

Ces exemples ne doivent pas donner à penser que l'approfondissement de la connaissance de la stratégie nucléaire procède uniquement de la spéculation théorique. Il existe un autre volet au moins aussi important et nullement séparé du précédent, c'est l'investigation des mécanismes propres à la mise en oeuvre de l'opérationalité des forces nucléaires. Rien d'existentiel à cette analyse minutieuse de la pratique stratégique qui fournit, sans se dispenser d'un regard critique, les outils indispensables pour un débat stratégique digne de ce nom. Un petit nombre d'études bipartisanes, et de ce fait indiscutables, font désormais autorité sur des questions très délicates comme le commandement opérationnel des forces nucléaires stratégiques, le plan de frappe, ou la gestion des opérations nucléaires51. Etudes fragmentaires destinées à ouvrir la voie à d'autres ouvrages qui approfondissent la connaissance et la réflexion sur les problèmes concrets posés par la réalisation des stratégies nucléaires.

c) Enfin, troisième instrument : la connaissance historique. Depuis une dizaine d'années, la recherche connaît un essor important sinon exceptionnel. Trois facteurs y contribuent :

- l'étude de certaines archives récemment ouvertes, pour la période 1945-1960 notamment celles du National Security council et du Joint Chiefs of Staff qui font l'objet d'un vaste programme d'exploitation. Les résultats sont publiés notamment dans la revue International Security 52 ou font l'objet d'ouvrages thématiques comme celui de Richard K. Betts sur le comportement des présidents américains lors des premières crises53

- le recours constitutionnel au Freedom of Information Act qui contraint à la déclassification de certains documents et autorise aujourd'hui, dans le cas de la crise de Cuba, d'avoir accès aux minutes des réunions de l'EXCOM54.

- l'organisation de conférences et de séminaires sur des temps forts, soigneusement définis, de la confrontation nucléaire. Ce fut le cas entre 1987 et 1989 pour la crise de Cuba. Trois conférences ont donné l'occasion aux américains et aux soviétiques de confronter leurs souvenirs ou leurs appréciations des événements. Plusieurs livres, de nombreux articles constituent désormais un niveau interprétatif révisionniste de la crise. Révision qui n'a pas manqué de lancer un débat contradictoire sur la validité de ce type de démarche historique55. L'école nucléariste enrichit ainsi le savoir sur la relation entre la conduite de la politique étrangère et la détention mutuelle des armes nucléaires, soit en temps de crise aiguë, soit dans les conditions ordinaires de l'affrontement latent. Il ne fait cependant pas de doute que la population d'événements reste très limitée. Le nombre de crises, environ treize pour la période, se réduit à deux (Cuba, 1962, Moyen-Orient, 1973) si l'on prend en compte la capacité de représailles mutuelles. Reste enfin la validité de ces témoignages oraux, de ces relectures du passé par des acteurs qui ont changé (McNamara) ou simplement, comme le remarque encore Jervis, par le fait de notre tendance à assimiler les informations nouvelles à travers nos croyances a priori56. Il n'est pas assuré, contrairement à l'affirmation confiante de Joseph Nye à la conférence de Hawks Cay, que les armes nucléaires soient capables de cet effet de boule de cristal qui ouvre à tous les décideurs la vision du futur57.

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Voilà donc trois voies d'innovation, trois outils de travail qui ont permis et permettront à la pensée nucléariste de mieux distinguer, analyser, évaluer les objets de la situation nouvelle issue de la révolution nucléaire. Etape épistémologique nécessaire, mais on ne saurait en rester là. La stratégie nucléaire se constitue et se développe par d'autres voies plus pragmatiques qui recherchent les améliorations que l'on peut, sans attendre, avec ce qui vient dans l'instant, apporter à la pratique de la dissuasion nucléaire. Ceci revient à poser la question : quelle est la meilleure dissuasion nucléaire possible, comment l'organiser et avec quelles forces ? Nous considérerons ici trois types de réponses : aux deux extrêmes d'abord : ceux qui par l'effet de nombre des seules forces offensives pensent pouvoir mettre à la disposition des décideurs le plus grand nombre d'options possibles et ceux qui, à l'opposé, estiment qu'un niveau minimal de force procure la dissuasion authentique dite parfois "existentielle". Mais entre ces deux extrêmités du spectre, la solution de forces offensives réduites couplées, donc valorisées par une certaine quantité de défense, tend à se renforcer après de longues années de rejet.

1 ) Dissuasion par la force offensive pure.

De NSDM (national security directive memorandum) 242 du président Nixon à PD 59 (presidential directive) du président Carter et enfin à NSDD-13 (national security and defense directive) une idée centrale : fournir au Président un vaste choix d'options, grâce auxquelles en cas de crise, et même de guerre, il se sente à l'aise (confortable). C'est cette préoccupation qui conduit à l'élaboration de la stratégie dite "countervailing" qui met à disposition du centre de décision des options nucléaires limitées (LNO) de façon à pouvoir, à chaque niveau de l'affrontement, l'emporter sur l'adversaire. C'est désormais, appuyée sur les capacités appropriées, cette certitude affichée que, à aucun moment et à aucun niveau, l'adversaire ne saurait l'emporter qui "enlève" l'effet dissuasif. Car il ne s'agit nullement d'un plan de guerre nucléaire mais d'une posture reposant sur une théorie de dissuasion par la menace de guerre58. L'élaboration du plan de frappe stratégique consiste donc à préparer le traitement efficace de cibles dont le choix est arrêté en fonction des effets physiques que l'on recherchera afin de servir la stratégie nucléaire arrêtée par le président des Etats-Unis. En dépit de glissements sémantiques fréquents et fâcheux, la capacité ne saurait en aucun cas se substituer à la stratégie. A l'origine, partant d'une alternative choix rudimentaire entre capacité anti-cités et capacité anti-forces, la stratégie américaine de dissuasion nucléaire et de combat nucléaire en cas d'échec de la dissuasion, a été conduite à affiner son approche. Partant du principe que la frappe américaine de représailles devait d'abord produire ses effets sur les forces vives de l'adversaire, on a recherché par une combinatoire de la psychologie politique et de la technique à définir les meilleures cibles possibles pour dissuader l'adversaire de toute action en premier en s'efforçant de le décourager de concevoir toute théorie de la victoire en guerre nucléaire. Bien entendu, cette posture comporte inévitablement la menace d'incapaciter les forces de représailles soviétiques. Selon la logique réversible de la dissuasion nucléaire cela revient en même temps à rechercher une supériorité autorisant pour soi une théorie de la victoire. Car rien dans l'organisation des forces et dans la séparation intellectuelle entre première et deuxième frappe ne permet de faire significativement la différence entre ce qu'on prétend interdire à l'autre et ce qu'on s'autorise à soi-même. Le plan de ciblage nucléaire (single integrated operations plan, SIOP) a donc suivi et suit encore des voies propres de type opérationnel qui, pour horrifiques qu'elles paraissent, ne doivent pas être surestimées. Un plan de frappe reste un plan de frappe. Il ne fait pas une stratégie et peut à grand peine se substituer temporairement à une incapacité à la définir et à la formuler... Cela dit, il est peu contestable qu'une part importante de la pensée stratégique consiste à rechercher, suggérer, critiquer le meilleur rapport coût-faisabilité-efficacité du ciblage, compte tenu des effets que l'on recherche. Communément, on admet l'existence de quatre catégories de cibles59.

- forces nucléaires (strictement contre-forces)

- leadership (command and control)

- "autres cibles militaires" cibles urbaines et industrielles (finalement contre-cités, quand même). A l'intérieur de ces différentes catégories on a également recherché à distinguer qualitativement les cibles politiques (décapitation du parti communiste ou sélection ethnique60 visant à précipiter l'éclatement de l'empire), antiéconomiques ou anti-ressources. Mais à l'intérieur de cette catégorie il est explicite, au moins depuis 197761, qu'un traitement particulier est réservé aux capacités de récupération de la société soviétique au terme d'une guerre nucléaire62.

2) Dissuasion existentielle ?

Le premier exposé en a été donné par Mc George Bundy dans un article de 198363. "Aussi longtemps que chaque camp dispose d'armes thermonucléaires qui pourraient être utilisées contre l'adversaire, même après la plus puissante attaque préemptive possible, la dissuasion existentielle est forte et repose sur l'incertitude de ce qui pourrait advenir." C'est finalement "l'existence même des armes nucléaires qui a pour conséquence la dissuasion"64. Comme le souligne Lawrence Freedman, tout ce dont on a besoin c'est d'avoir à disposition quelques armes nucléaires qui pourraient être utilisées selon des scénarios qu'acceptent de considérer les partisans de cette dissuasion "minimum". Position très séduisante65, remarque Freedman, parce qu'entièrement passive qui n'exige des forces que des critères négatifs : elles devraient n'être pas vulnérables, ni provocatrices66. "Dans ces conditions, écrit Colin Gray, la guerre nucléaire ne serait pas commencée de propos délibéré comme un acte rationnel de politique, la dissuasion existentielle doit fonctionner grâce à quelque chose comme "une menace qui laisse sa part au hasard", réservant ses flèches à ce qu'il tient pour une énorme naiveté67. Bien que proche de cette position, Jervis reste plus nuancé. S'il se déclare partisan d'une dissuasion minimale, il n'en définit pas le niveau. Il se contente de dire que le nombre en vue de la victoire n'a pas de sens. Mais il se garde de se rallier ouvertement à la dissuasion existentielle et préfère parler de stabilité dissuasive (stable deterrence).

3 ) Un mixte offensif-défensif.

Cette composition des forces que ses adversaires présentent comme la plus déstabilisante (anathème qui relève de la malédiction magique), est probablement la solution de l'avenir appelée de leur voeux depuis bien longtemps par MM. Nixon et Kissinger et constamment étudiée ces dernières années68. L'efficacité des parades que constituent l'enfouissement et surtout la mobilité (voir la difficulté qu'ont eu les Etats-Unis à repérer les SCUD-B mobiles irakiens) conduisent de plus en plus à rejeter la validité et la nécessité d'une dissuasion reposant sur une stratégie strictement anti-forces. La réduction des forces stratégiques sous l'effet conjugué du traité START ou, quoiqu'il en advienne, des coupes budgétaires et de la guerre contre l'Irak achèvent d'en éloigner la probabilité. Tout concourt aujourd'hui à confirmer le jugement de Michael May : réduction du nombre des cibles, du targeting factor, c'est-à-dire du nombre de charges par cible69. Un certain principe de réalité contraint donc la révolution de la précision évoquée par A. Wohlstetter à avouer ses limites. Bien entendu, cela ne signifie nullement que le nombre des armes nucléaires descendra jusqu'à cette dissuasion minimale, suffisante à la sécurité même lorsque l'on considère l'importance de l'enjeu Etats-Unis et l'ampleur du risque que, pour lui, on serait prêt à prendre. Quoiqu'il en soit, infatigables, les "cibleurs" ont donc commencé à rechercher des solutions pour obtenir le meilleur rapport dissuasif possible. Compte tenu de la probabilité d'une certaine quantité de défense anti balistique, trois modèles sont envisagés :

- dissuasion "mixte" : les forces nucléaires assurent la dissuasion en ciblant les cités et la base industrielle soviétiques ; les armes conventionnelles à longue portée menacent les centres nerveux militaires de l'adversaire ;

- dissuasion "counter-combatant" : même principe mais, de plus, un nombre limité d'armes nucléaires tactiques sélectives seraient déployées à proximité du théâtre d'opérations virtuel70 ;

- dissuasion contre-forces conventionnelles. délaissant l'idée d'une dissuasion contre les forces nucléaires, la frappe nucléaire stratégique prendrait pour cibles les capacités de projection de force de l'adversaire et les zones géographiques critiques et les centres de communication nécessaire à une opération d'invasion71.

Quelque soit le modèle finalement retenu, on constate qu'il apparaît toujours nécessaire de disposer d'"options flexibles et limitées visant à convaincre l'ennemi qu'un progrès supplémentaire dans l'escalade n'aboutirait pas à la réalisation de ses objectifs... On doit, tout en les mettant clairement en danger, laisser à l'ennemi des ressources militaires économiques et politiques d'une valeur assez élevée, pour qu'il éprouve une tendance puissante à rechercher une fin au conflit" 72. Autant dire que, couplée ou non avec une certaine quantité de défense, la recherche de capacités optionnelles limitées continuera à constituer un des domaines d'application de la pensée stratégique américaine. Par là même, elle restera justiciable de la critique de Jervis, pour qui c'est pousser trop loin le paradoxe de l'instable stabilité73. A quoi j'ajoute personnellement que c'est encore trop introduire l'escalade, l'espoir de la contrôler et pire encore, le désir de la contrôler en des termes avantageux. Toutes considérations dont la dissuasion n'a guère à se soucier (sauf à introduire l'idée d'une escalade dans la dissuasion). Mais on se gardera de croire qu'aucune arrière-pensée ne se dissimule derrière ce discours sur la stabilité stratégique.

 

La résistible ascension de la régulation des armements.

"Rétrospectivement je suis surpris, remarque, en 1989, Morton H. Halperin, de voir à quel point l'idée révolutionnaire selon laquelle des accords sur les armes pourraient concrètement contribuer à la sécurité internationale a été acceptée dans les sphères politique et universitaire" 74. Jugement incontestable dans sa globalité. Dans le détail, en revanche, ce second courant théorique de la pensée nucléariste n' a pas connu que le succès. Etroitement lié aux études de stratégie nucléaire, pensant parfois pouvoir s'y substituer, il a pris assez d'importance conceptuelle et pratique pour prétendre à l'autonomie. Toutefois, la faiblesse des résultats et l'intensité d'une contestation agressive donnent à sa légitimité un caractère encore précaire.

1 ) La régulation des armements : inscription dans le temps

Le départ est brillant. Bien qu'il fût déjà employé quelques années auparavant75, c'est en 1960-62 que le terme prend son essor, après qu'un séminaire eût regroupé, dans les environs de Boston, les plus brillants intellects de l'époque76. L'année 1961 vit la parution de trois ouvrages majeurs : "Durant l'été 1960, le manuscrit de Hedley Bull The Control of the Arms Race circulait, Halperin et moi-même préparions un petit livre (il s'agit de Strategy and arms control) et Donald Brennan de sa conférence du printemps 1960 tirait Arms Control, Disarmament and National Security"77. Rappelons que la régulation des armements repose sur un postulat paradoxal : le risque d'une guerre nucléaire totale, qu'aucun des deux adversaires ne souhaite, favorise les conditions d'une coopération en vue de réduire le rythme d'accroissement de la production de ces armements, à la fois cause et conséquence de l'antagonisme exacerbé des deux adversaires. Une récente enquête menée par Michael Krepon78 permet de retenir trois critères fondamentaux explicitement reconnus par les fondateurs eux-mêmes.

a) éviter une guerre dont ne veut aucune des deux parties. On entend ici que l'intérêt minimal des deux adversaires est de ne pas subir les effets d'une guerre nucléaire totale pouvant aller jusqu'au "spasme" final évoqué par Herman Kahn.

b) réduire les coûts et les risques engendrés par la compétition entre les systèmes d'armes (arms competition). A cette formulation Halperin préfère une distinction plus nette entre la réduction du risque de guerre par la diminution de l'incitation à frapper en premier, grâce à un traité du type ABM (Anti ballistic missile) et la question de la réduction des coûts qui présente un caractère moins assuré. Il se peut que la régulation coopérative des armements revienne aussi cher que le développement compétitif. Mais le problème des économies relève davantage, selon Halperin, de l'assainissement des pratiques d'allocations des fonds par le Pentagone79.

c) écourter les destructions en cas de guerre. Non pas en s'efforçant d'affaiblir les capacités de représailles de l'adversaire comme l'avait suggéré Robert Mc Namara, non pas en se dotant de défenses permettant d'absorber une partie de l'attaque adverse mais "en étendant la dissuasion à l'intérieur de la guerre nucléaire". A l'occasion de l'enquête de 1989, Schelling répond aux critiques formulées en 1982 par la Commission Palme contre le concept de limitation des dommages en réaffirmant les éléments constitutifs de sa conception déjà exposés dans le chapitre V de Arms and influence :

- prendre en otages les cibles auxquelles l'adversaire attache le plus de prix

- protection des armes et de leurs systèmes de commandement et de contrôle afin de pourvoir mener une guerre lente.

- préserver la communication avec l'ennemi.

- conservation de certaines quantités d'armes nucléaires à la fin du conflit80.

La prise en compte de ces différents éléments autorise la définition suivante : il convient d'entendre par régulation des armements la préparation, la conduite et la conclusion, en des termes favorables et acceptables pour chacune des parties, de négociations visant à reconfigurer qualitativement et quantitativement les différentes composantes des panoplies nucléaires en vue de réduire les risques et les incitations de frappe en premier. Ainsi, fermement établie sur ce qui pouvait paraître des masses théoriques de granit, la régulation des armements bénéficiait en outre de la création en 1961 d'un appareil administratif, l'ACDA (Arms control and disarmament Agency). Restait à subir l'épreuve des faits : à la fois la mise en application des principes par l'administration et les contre-coups d'événements indirects. Or, contrairement aux prévi-sions, la régulation des armements allait connaître un développement paradoxal dont on peut se demander s'il ne procède pas de quelque façon du paradoxe d'où elle tire son origine.

Expliquons nous. L'objectif majeur était de traiter coopérativement la relation bilatérale. Ceci présupposait que cette relation se maintînt centralement et que l'on ne fût pas détourné de cette préoccupation par un passage à l'acte ailleurs et autrement. Le Vietnam a donc tout brouillé. Le conflit prend une place centrale alors qu'il n'était que secondaire, simplement parce que le réel, aussi secondaire qu'il soit, s'impose à l'esprit des hommes contre le virtuel, fût-il principal. En effet, le succès virtuel, la dissuasion et l'endiguement de l'URSS, ne tenaient pas contre l'échec réel que concrétisaient les morts d'Indochine. L'effet psychologique l'emporta et la belle machine mise en place par R. Mc Namara s'enraya. Les "têtes d'oeufs" furent ébranlées. Daniel Ellsberg, théoricien émérite du chantage81 fait fuir les Pentagon Papers préparés par McNamara82. "Sous l'effet du Vietnam, cette élite commença à perdre foi en l'utilité de la puissance militaire sous toutes ses formes, entrant dans un processus de déclin progressif qui finalement allait transformer les architectes de la grande puissance stratégique américaine en faiseurs de paix" 83. Carnes Lord va plus loin encore : "l'expérience de la Corée puis du Vietnam d'un autre côté semblait démontrer que les Etats-Unis étaient politiquement et militairement incapables de mener avec succès une guerre limitée. C'est cette impasse qui fut responsable de la vogue, à la fin des années 60 et dans les années 70, des théories arguant de l'inutilité de la force militaire et du remplacement de la stratégie par le contrôle des armements" 84. Intéressante remarque bien révélatrice des ambiguïtés involontaires ou délibérées entretenues tant par les adversaires de la régulation des armements que par certains de ses partisans. La guerre limitée dans l'espace n'a certainement pas pour corrolaire la limitation en intensité. En outre la régulation des armements n'a jamais prétendu se substituer à la stratégie. Quant
au débat sur l'inutilité de la force militaire, il est de toutes les époques où la nécessité de la préparation voire de l'emploi immédiat de cette force n'est pas évident. Aussi bien assistons nous aujourd'hui à une controverse du même ordre : économie contre militaire. Enfin,
la tradition américaine est de remettre sans cesse en cause l'utilité de la force armée dès lors que sa nécessité et sa légitimité n'apparaissent pas.

En revanche, il est indiscutable que, au moment même où les théoriciens de la régulation des armements qui, comme le rappelle durement mais opportunément C. Gray85, se trouvaient être aussi ceux de l'escalade contrôlée se repliaient dans le silence, les campus, tournant le dos à la stratégie militaire classique, trouvaient dans la régulation des armements une sorte de valeur refuge. Dans le même temps, l'administration Nixon préoccupée à la fois du rejet par le Congrès du programme Safeguard et par l'augmentation du nombre des ICBM soviétiques décidait de recourir à la régulation des armements pour gagner du temps. Henry Kissinger, qui avait participé aux différents séminaires de 1960, avait compris le parti que l'on pouvait tirer de concepts aussi retors dans un contexte globalement défavorable. On peut légitimement considérer qu'il fut le premier à concevoir le parti que l'on pouvait tirer d'une telle théorie non pas au service d'un projet pacifique mais comme instrument au service d'une manoeuvre authentiquement stratégique. De cette manipulation ambiguë, on connaît les résultats, logiquement controversés : accords SALT et, surtout, traité ABM de 1972. Accords tellement ambigus qu'ils pouvaient faire dire que le constat stratégique établi en 1968 par Mc Namara, baptisé MAD, triomphait alors même que le traité ne correspondait guère à l'esprit des pères de l'arms control et dissimulait (à peine) les arrières pensées agressives des contractants. L'échec final de SALT II achevait d'affaiblir la crédibilité de l'arms control. Durement attaquée par les stratèges néo-conservateurs reaganiens (voir plus loin), puis prise à contre-pied par l'IDS qui rallie certains milieux pacifistes, la régulation des armements traverse entre 1977 et 1986 une période difficile où sa légitimité même est remise en question. On voit alors les pères fondateurs (Schelling, Halperin) redescendre dans l'arène à la suite du fameux groupe des "quatre" (Kennan, McNamara, Mc George Bundy, Smith), mettant à profit un contexte diplomatique qui, de plus en plus, évolue dans un sens favorable. En effet les difficultés de l'administration Reagan et surtout l'évolution de la diplomatie soviétique, dont les experts n'hésitent plus à s'exprimer dans les termes mêmes de la théorie de la régulation des armements86, lui donnent l'occasion d'un deuxième souffle. Dans une série de textes87 importants, les fondateurs se défendent sur trois positions. Le traité ABM est un résultat tangible qui constitue une sorte de modèle perfectible. Les principes de la régulation des armements restent valables l'administration n'ayant fait que les oublier ou les dévoyer. Il suffit donc de redresser manquements et déviances pour retrouver l'esprit d'origine et parvenir à des résultats substantiels. Le traité de Washington de décembre 1987,
la perspective des traités START et FCE, et le soin accordé par les administrations Reagan II et Bush à la vérification suscita une fiévreuse euphorie. Que, paradoxalement, l'effondrement de l'URSS tempéra rapidement. Dans ces conditions en effet, faute d'adversaire à la mesure, le postulat coopératif de la régulation des armements conserve t-il sa nécessité ? Tandis que les reaganiens retrouvaient leurs arguments habituels88 contre l'efficacité voire l'utilité de la régulation coopérative des armements, ses partisans empruntaient la voie d'une connivence objective avec les prudentes approches du Pentagone pour souligner la nécessité de prolonger les négociations avec une URSS toujours dotée d'un formidable potentiel conventionnel et nucléaire.

2) Domaines d'application

Le premier, le plus directement lié à la réflexion théorique sur la dissuasion, concerne l'étude de l'équilibre (balance) des arsenaux. Ceci est à entendre à deux niveaux étroitement liés. En premier lieu la recherche d'un équilibre interne qui prend en compte l'effet qui résulterait de variations à l'intérieur des différentes composantes du système stratégique global : comment s'affectent mutuellement les trois composantes de la "triade". Il s'agit à la fois de mesurer des transformations quantitatives et qualitatives. La quantité constituant une fonction décroissante, alors que la qualité constitue une fonction croissante. Toutefois, certaines catégories d'armes pourraient être interdites préventivement en cas d'accord START. Ces études sont régulièrement produites par l'ACDA et par les thinks tanks89.

Ensuite, une balance externe bilatérale donc compétitive. Elle consiste à estimer le rapport entre les modifications des panoplies considérées globalement et, terme à terme, pour chacune de leurs composantes. Exemple : le ratio entre les ICBM, américains et soviétiques. Ce qui se justifie dans la mesure où on leur attribue plus ou moins arbitrairement, à partir de spécificités techniques, réelles mais discutables, pour ne pas dire douteuses, tant que la preuve n'a pas été faite90, des capacités propres, donc des missions virtuelles de frappe en premier. Cette estimation de l'équilibre est également mise en relation avec les grands concepts de la dissuasion nucléaire : stabilité, sécurité, prévisibilité, capacité de frappe par surprise... etc. La stabilité, but ultime, résulte de cette double combinaison de la composition des panoplies (force structure).

Deuxième domaine : la vérification. Domaine apparemment technique où se remarque l'activité de l'ACDA, de l'agence pour l'inspection sur place créée en 1988, de certains laboratoires nucléaires nationaux, tout particulièrement celui de Sandia (Nouveau-Mexique), enfin de certains think-tanks spécialisés (Carnegie Endowment for International Peace, Henry Stimson Center). La mise au point des inspections sur place, l'exploitation des données fournies par les moyens techniques nationaux (satellites) posent effectivement des problèmes très spécifiques. On aurait tort d'écarter la vérification du champ de la pensée stratégique. Chacun sait en effet que depuis 1946 la vérification a constitué la pierre de touche de la conclusion heureuse ou de l'échec final de toute négociation de régulation des armements. La question de la vérification se résout d'abord au niveau politico-stratégique qui décide en dernière instance :

- si la vérification est nécessaire ou pas. Aux yeux des fondateurs de la régulation des armements, la vérification doit procéder de l'intérêt mutuel et d'un certain niveau de confiance préalable91, faute de quoi elle se transforme en une entreprise d'espionnage qui fait capoter toute négociation. Henry Kissinger était même allé jusqu'à soutenir que la vérification n'avait finalement qu'une importance secondaire dans la mesure où les deux parties ayant consenti à s'accorder dans leur intérêt mutuel, le respect devient quasi-automatique92.

- de la quantité de vérification nécessaire et suffisante. C'est soulever le dilemme du désirable et du tolérable, sachant que, dans le cas des inspections sur place, la règle de la réciprocité ne peut qu'inciter à la plus grande circonspection.

- de l'appréciation d'une violation et des suites qu'il convient de lui donner. Problème délicat soulevé il y a fort longtemps et remis au centre du débat par l'affaire du radar de Krasnoïarsk, violation caractérisée du traité ABM93 auquel, il faut le reconnaître, aucune solution n'a été donnée parce que personne ne semble disposé à s'engager dans la voie de la mise au point d'un régime de sanction (la coopération ne va certainement pas jusque-là). De ce point de vue, la signature et la mise en application du traité START, dont les mesures de vérification sont d'une variété et d'une complexité relativement considérable, constitueront une étape essentielle, ou en cas d'échec un recul important dans ce domaine. Cela dit la vérification devrait encore connaître de beaux jours lorsque l'on considère le troisième et dernier domaine.

Troisième domaine : réguler les flux de prolifération d'armements. Réguler, c'est aussi prendre en compte la prolifération horizontale des armes à travers le monde. Là encore la pensée stratégique ne découvre pas le problème dont l'urgence obéit, me semble-t-il, à une sorte de loi de fréquence et d'intensité qui procède de la dynamique entre les super-puissances nucléaires. Plus on les trouve prêts à coopérer et à réduire, plus ardente devient la nécessité de s'occuper des autres, des tiers, des rivaux. Tout se passe donc comme si il n'était envisageable de réduire que tous ensemble afin de maintenir à niveau relativement égal les potentiels. Le souci qui se manifeste aujourd'hui à l'égard des candidats aux armes nucléaires ou, simplement, à l'acquisition de missiles balistiques rappelle irrésistiblement les sollicitudes que l'on eut à propos des orientations stratégiques de la France et de la Chine entre 1960 et 1968. La recherche de la stabilité entre les forces des deux superpuissances nucléaires inclut la prise en compte de l'état des valeurs relatives, à savoir l'écart à maintenir entre les puissances nucléaires supérieures et les puissances de "deuxième catégorie" (France, Chine, Grande-Bretagne). L'avancement des négociations START, les projets de réduction des programmes nucléaires américains, la transformation de la doctrine stratégique soviétique, l'évolution des programmes de défense anti-balistique conduisent à reconsidérer en termes plus politiques que militaires cet écart entre puissances nucléaires de premier rang et puissances de second rang.

Conduits par des spécialistes soit de la prolifération, soit des pays concernés, des programmes d'études très approfondis94 donnent une idée du caractère éminemment ambivalent de la régulation des armements qui place sous surveillance les puissances intermédiaires et veille au calibrage de leur niveau balistico-nucléaire. Exercice hautement délicat. Comment définir en des termes autres que politiques, le rapport acceptable entre la puissance que confèrent les armes nucléaires et celle qui résulte du cumul d'autres critères non militaires95 ? Aujourd'hui nous assistons au démarrage d'un débat qui, tout en reprenant certains des termes des années 60-70, se rapproche beaucoup plus qu'il n'y paraît de la stratégie d'action. Le contrôle des capacités militaires des tierces puissances répond de façon évidente à la préoccupation de conserver non pas tant sa supériorité que sa liberté d'action qui, pour reprendre une formule célèbre, ne trouve ses limites que là où commence celle d'autrui. Le contrôle de la prolifération des armements peut donc se définir comme l'ensemble des opérations visant à prévenir, le plus en amont possible, l'avènement d'une situation qui pourrait, en aval, ne plus trouver d'autre voie de résolution que le recours à la force des armes. A la limite, l'action militaire vient en correctif de ce qui n'a pas été obtenu, ou de ce qui n'a pas été recherché par le contrôle du marché. Le marché prolifère spontanément, ce que le politique tolère, voire encourage, jusqu'au point où... il devra intervenir pour corriger ce qu'il n'a pu réguler au moment opportun. Un certain libéralisme pensera peut-être que mieux vaut la guerre pour corriger que la contrainte permanente pour réguler. La guerre n'est plus alors qu'un instrument déflationniste temporaire, imparfait, coûteux mais nécessaire à la survie du système tout entier. C'est la guerre -thermostat -, une sorte d'effet de feed-back qui vient corriger l'emballement du système. L'ennui est que ce correctif induit nombre de perturbations colatérales, voire provoque l'altération du système tout entier....Belles controverses en perspective. Le débat sur la légitimité de la régulation des armements a donc repris avec une vivacité accrue durant l'année 199096. Cette polémique a peu de chances de cesser. Elle semble même consubstantielle à la régulation des armements elle-même, laquelle présente un caractère d'ambiguité si utile pour tant de courants opposés qu'elle constitue un instrument trop commode pour être abandonné.

- pour les pacifistes, c'est le moyen par lequel ils peuvent espérer, graduellement, parvenir à certaines fins comme l'interdic-tion totale des essais nucléaires97, première étape vers la réduction drastique des armes nucléaires et leur abolition finale.

- pour toute administration américaine c'est un outil qui permet de satisfaire à des objectifs très différents à la limite du contradictoire :

* ne pas s'aliéner les courants libéraux.

* maintenir un certain degré de communication avec l'adversaire, dialogue qui rassure l'opinion et permet de tester constamment les intentions soviétiques.

* obtenir certains avantages, notamment financiers, en orientant les négociations dans des voies apparemment favorables.

* chercher à pousser l'adversaire à la faute.

- pour les partisans radicaux de la supériorité américaine la régulation des armements permet aussi de contrer l'adversaire et, le cas échéant de surveiller les puissances tierces C'est, dit crûment Luttwak, un moyen pour "renforcer la puissance nationale en fermant des voies de développement désavantageuses, tout en laissant ouvertes d'autres voies comparativement avantageuses 98. Ceux qui rallièrent l'administration Reagan pour conduire des négociations avec les soviétiques n'avaient pas d'autres vues. Qu'on n'imagine pas Paul Nitze, le général Rowny ou Richard Perle subitement convertis aux vertus apaisantes des critères de Schelling et Halperin. Les reaganiens, sans l'avouer, corrigèrent le contre-sens qu'ils avaient commis au départ, prenant pour réalité de la régulation des armements l'inflexion que lui avait fait subir, à ses débuts, la présidence Carter. Derrière une rhétorique conflictuelle modérée, on tombait d'accord sur l'approche Nixon-Kissinger : manoeuvrer la régulation pour obtenir le meilleur rendement politico-stratégique. Ces critères, à la vérité, comportent eux-mêmes d'importantes ambiguïtés. La plus manifeste étant celle de la limitation des dommages, objectif sur lequel, sans trop se soucier de le mention-ner, s'accordent Schelling et Gray. Sans doute les voies diffèrent-elles mais, selon la logique réversible de la dissuasion nucléaire, il est inévitable que la recherche de la capacité à arrêter dans les meilleures conditions la guerre nucléaire une fois déclenchée, s'identifie à la recherche des meilleures conditions pour la gagner en absorbant les coups de l'adversaire. Finalement, l'arms control" apparaît davantage comme une méthode, qu'une fin en soi ou un pan entier de la stratégie. C'est un outil stratégique sophistiqué qui, parmi d'autres, permet de parvenir au but stratégique correspondant à la direction politique fixée. Ni voie royale, ni impasse, la régulation des armements devrait conserver son caractère majeur d'outil taillé en vue de conserver, dans l'épreuve des volontés et des forces, à l'ère nucléaire, une certaine capacité d'action sous interdit dissuasif.

Cette revue de la richesse et de la complexité de l'école nucléariste américaine conduit à une conclusion d'évidence : elle constitue un courant parfaitement autonome, organiquement constitué. La révolution nucléaire, rupture décisive, est fondatrice dans la pensée. Ceci ne doit pas dissimuler des travers et des insuffisances que n'excuse pas entièrement sa jeunesse. L'école nucléariste ne s'est pas encore affranchie de la bipolarité et des effets fascinants de miroir de la situation dissuasive. A cet égard, les leçons qu'elle tire du passé anté-nucléaire, pour nombreuses qu'elles soient, constituent soit des contre-exemples, soit de mauvais exemples, soit des exemples n'illustrant qu'à la marge la validité de certains concepts. Elle ne s'en tient qu'à la dissuasion, ne considère pas l'action. Or la question aujourd'hui est de savoir quelle est la quantité d'action possible compte tenu de deux facteurs nouveaux :

- le retrait partiel soviétique de la scène mondiale qui restitue aux occidentaux une liberté de manoeuvre accrue. La dissuasion reste centrale mais la tension diminue, l'étreinte se relâche et la menace majeure désinvestit les théâtres d'Europe et d'Extrême-Orient. Dissuader ne suffit plus. Mais agir ne peut se faire qu'en tenant compte de la dissuasion centrale qui demeure.

- le processus de sanctuarisation stratégique régionale progressif et de déclientélisation qui tend à contraindre la liberté d'action planétaire de la grande puissance du moment quelle qu'elle soit et à favoriser des conflits localisés ayant pour enjeu l'affirmation d'une puissance régionale dominante (ce qui ne s'est pas encore produit en Afrique parce que les entités manquent de cohérence nationale et que les affrontements restent introvertis parce que les vraies frontières sont intérieures). On commence, il est vrai à entrevoir cela. Michael May note avec une perspicacité remarquable : "Si Saddam Hussein avait des armes nucléaires, il soumettrait à une énorme menace directe le blocus qu'on lui oppose sans avoir à menacer les villes ou les citoyens de qui que ce soit, ou sans avoir besoin de manifester cette menace au grand jour. La question ne serait pas qui gagne une guerre nucléaire ; la question serait qui prendrait le risque d'intervenir" 99.

La stratégie nucléaire américaine a eu également trop tendance à se substituer à toute stratégie, puis à vouloir appliquer les concepts qu'elle avait élaboré dans un esprit nucléariste à des situations de terrain (l'escalade au Vietnam) où il s'agissait d'employer effectivement les armes et de diriger les effets dans des contextes politico-stratégiques fort différents de l'affrontement avec l'URSS. Inversement, des efforts consistant à s'inspirer des pratiques traditionnelles de la guerre pour y résorber la stratégie de dissuasion nucléaire sous des formes ordinaires conduisent à un contresens homologique qu'Hans Morgenthau avait, en son temps justement qualifié de "conventionalisme". Les deux domaines action-dissuasion ont à doser leurs effets réciproques mais ils ne peuvent échanger leurs concepts, pas plus qu'ils ne parviennent à échanger leurs moyens. Encore ne faudra-t-il pas conclure de la distinction (qui n'est donc pas une antinomie) entre action et dissuasion que cette dernière n'agit pas. Il s'agit d'interdire (but négatif) l'action de l'adversaire, la non actualisation d'une intention voir même la non conception de cette intention. Ce résultat sera obtenu par le concours d'actions de nature particulière, définies par la stratégie dite de dissuasion. Enfin, il est fréquent, chez les nucléaristes, de rencontrer un optimisme politique qui équivaut parfois à une étrange absence de définition des buts politiques des Etats-Unis. L'idéalisme éthico-politique s'accomode plus facilement qu'on ne croit de la dissuasion nucléaire à qui elle fournit son comptant de compromis avec le réalisme. "Pour les Etats-Unis, écrit Jervis à la fin de son dernier livre, le but est la sécurité et la propagation des valeurs démocratiques qui caractérisent sa société" 100. Mais que signifie donc promouvoir des valeurs démocratiques ? Et comment la révolution nucléaire pourrait-elle servir une telle entreprise ? Voilà qui reste à découvrir.

Les Restaurateurs ou Traditionnalistes.

Paradoxalement, l'école que je nomme restauratrice est composée d'iconoclastes. Paradoxe d'apparence, puisque en réalité le projet est de restaurer la continuité de la stratégie contre les errements de prédécesseurs tenus, littéralement, pour incultes et de redresser des torts résultant de l'inexpérience de la logique opérationnelle de la guerre101. Aussi sophistiquées soient-elles les théories scientifiques102 ne sauraient se substituer à l'expérience d'une part et d'autre part à l'exercice de l'induction logique simple mais rigoureuse pour traiter des problèmes concrets posés par la guerre, terme beaucoup plus volontiers employé que celui de conflit, démarquage sémantique essentiel. La restauration s'est donc fixé trois buts : a) surmonter la rupture nucléaire. b) réduire le flux de pensée (et de pouvoir) issu de l'"arms control" c) restaurer une authenticité stratégique supposée dévoyée

 

Stratégie et idéologie

Bien que la violence des polémiques tende aujourd'hui à s'atténuer103, il n'y a pas lieu de dissimuler les liens entre ce courant de la pensée stratégique et le néo-conservatisme qui accompagna la montée de Ronald Reagan vers la présidence. Le retour de la stratégie accompagne le retour de l'Amérique (America is back) et se fait en des termes d'une virulence digne d'une cour d'assises dans un film d'Otto Preminger. On aurait tort pour autant de ne voir là qu'un avatar de la lutte entre faucons et colombes ou, pire encore, l'effet d'une césure entre stratégie de droite et stratégie de gauche. Passant au crible de l'analyse sémantique le vocabulaire communément utilisé, répété, ressassé au point de faire langue de bois, Codevilla, Luttwak, Gray s'entendent admirablement à démonter deux attitudes fréquemment répandues : le conformisme dogmatique qui, quelque soit le moment ou l'objet, récite les concepts établis comme on égrène un chapelet, et l'apriorisme idéologique qui subordonne les concepts au but qui a été fixé antérieurement à leur utilisation et n'entraîne qu'un simulacre de démonstration. La stratégie est d'abord, écrit Gray, "un art pratique, compréhensible par tous ; ce n'est pas une discipline ésotérique dont les mystères ne sauraient être révélés qu'à quelques élus. Une éducation stratégique est intrinsèquement neutre aussi bien à l'égard des valeurs politiques qui informent le choix politique qu'à l'égard des écoles rivales de pensée doctrinale" 104. Vice de leurs vertus, la veine polémique conduit les restaurateurs à la recherche parfois trop systématique de positions paradoxales relevant de préjugés ou qui, plus simplement, présentent sous forme provocatrice ce que le stratège digne de ce nom savait déjà.

 

La stratégie nucléaire

Une "non-stratégie" ; une "contradiction sémantique" ?105 Rien de plus éclairant du projet restaurateur que le titre de cet article de Colin Gray de 1977 Across the nuclear divide , Strategic studies Past and present106. Restaurer le continuum stratégique suppose que l'on soit en mesure de passer par-dessus la rupture introduite par l'irruption de l'arme nucléaire et par la stratégie de dissuasion efficace qu'elle engendre. S'appuyant toujours sur l'épreuve des faits, Colin Gray considère que la stratégie nucléaire n'introduit aucun effet profond sur l'art de gouverner, là même où un Robert Jervis considère que les hommes politiques restent, dans leur appréhension des choses et leurs choix, en retard sur l'évolution due aux armements nucléaires107. Luttwak va beaucoup plus loin en estimant que l'arme nucléaire de par son excès de puissance a presqu'immédiatement atteint sa phase de déclin et qu'elle ne peut évidemment servir aucune stratégie militaire, encore moins en constituer une par ses effets propres108. Armes inutilisables et inutiles puisqu'aussi bien, elles sont aujourd'hui savamment contournées par tous ceux qui ont compris les limites étroites et rigides de leur pouvoir109. Etrange jugement pour qui fonde ses raisonnements sur l'expérience historique et devrait se souvenir des jugements hâtifs et goguenards qui accompagnèrent les débuts, par exemple, de l'artillerie. Moins subtil ou plus avisé, Gray se propose d'intégrer les armes nucléaires dans le continuum stratégique. Tout en reconnaissant qu'une stratégie nucléaire est nécessaire, le stratège de la victoire s'efforce de démontrer qu'elles peuvent apporter leur contribution à cette fin ultime. Aussi critique-t-il avec prudence le choix des options nucléaires limitées en insistant sur deux points :

- nécessité d'une bonne théorie de domination dans l'escalade110 qui suppose qu'on dispose de forces adaptées111.

- mise en place d'une puissante capacité de limitation des dommages112. On ne peut que citer la fin de "Victory is possible" : "une posture américaine dissuasive appropriée consisterait à dénier à l'URSS tout espoir de succès à quelque niveau du conflit stratégique ; à lui présenter un risque vraisemblable de défaite, et à offrir aux Etats-Unis une chance raisonnable de limitation des dommages" 113.

Une des cibles favorites de Gray est la dissuasion existentielle, à laquelle il ne manque pas d'adresser de pertinentes critiques qui doivent faire réfléchir quiconque s'intéresse à la théorie de la dissuasion. A savoir :

- que la dissuasion existentielle n'est pas crédible en raison de son indifférence à l'égard de la qualité, de la quantité et de l'opérabilité des forces nucléaires susceptibles de produire des effets physiques appropriés.

- que toute dissuasion doit s'appuyer sur une capacité qui lui est intrinsèquement liée à mener la guerre et dont rend compte le principe d'unité de la dissuasion et de la guerre114. Ceci suppose l'identité des forces de dissuasion et des forces d'opérations. Or puisqu'il se trouve qu'avec les mêmes forces, on prétend à la fois dissuader et être en mesure de conduire la guerre victorieusement, fort logiquement, Gray préfère assigner comme but de ces opérations la victoire et non pas tant la dissuasion. A ceux qui considèrent que la dissuasion vient d'abord et la guerre ensuite, Gray rappelle qu'il vaut mieux placer en premier la guerre et la victoire, on obtiendra du même coup, et, comme en prime, la dissuasion.

- enfin, que cette guerre doit être menée victorieusement au cas où la dissuasion échouerait. Ultime proposition qui s'oppose à l'idée de Brodie, reprise par Schelling, selon laquelle l'objectif est de terminer la guerre le plus rapidement possible. Encore que, comme on l'a vu, les uns et les autres espèrent obtenir des résultats différents par un même moyen : la limitation des dommages.

 

la culture et le style national

Une première esquisse de la notion de culture stratégique américaine avait été apportée par les travaux de Samuel Huntington115 : la recherche des solutions par la technique, la croyance dans le progrès et la religiosité lui avaient permis de définir un style stratégique américain fondé sur la démonisation de l'adversaire, la guerre totale, la recherche de l'anéantissement116. Mais c'est véritablement à la fin des années 1970 que deux études de l'universitaire anglais Ken Booth et d'un analyste américain de la Rand, Jack Snyder117 achèvent d'imposer les concepts de culture stratégique et de style national de guerre qui en est issu. Colin Gray qui applique le premier l'idée de style national à la stratégie nucléaire en donne la définition suivante : "la culture fait référence à la transmission sociale d'habitudes mentales, de traditions et de préférences pour des méthodes d'opérations qui sont plus ou moins particulières à à la sécurité d'une communauté géographiquement délimitée" 118. L'ennemi a une culture stratégique propre, donc un style national auquel Carnes Lord donne cette autre définition "ensemble des pratiques traditionnelles et des habitudes de pensée qui, dans une société, gouvernent l'organisation et l'emploi de la force militaire au service d'objectifs politiques" 119. Selon Luttwak, le style national procèdera de la perception par chaque état de sa puissance et corrélativement des faiblesses d'un éventuel adversaire : "Les styles nationaux ne proviennent pas de quelque condition permanente des nations et certainement pas de particularités ethniques" 120. Point de vue que Gray critique parce qu'il "tend à réduire le style national uniquement au style et à réduire le choix du style à la perception de la relativité des forces matérielles" 121. Le plus important est l'enracinement dans une tradition qui suppose, selon Joseph Rothschild, "l'existence d'au moins un des critères suivants : un caractère ethnique national ; la participation civique et le sens du lien social ; les valeurs philosophiques et anthropologiques d'une communauté ayant connu un même développement historique ; les traditions particulières stratégiques, opérationnelles et logistiques de forces armées déterminées qui sont l'expression du soutien à une histoire institutionnelle" 122. La notion de style national possède donc un mérite évident : elle oblige à penser l'altérité réelle de l'adversaire. Elle contredit toute symétrie de structure ou de rationalité entre les deux adversaires. A l'évidence, c'est une petite machine de guerre visant les constructions logiques de l'arms control.

Mais elle permet également de ne pas prendre pour argent comptant l'idée trop facilement admise de l'existence de communautés homogènes, soit nationales : l'ingénieur russe pense comme l'officier russe, soit transnationales : la communauté scientifique internationale estime qu'il faut reconnaître la part d'illusion que comporte cette vision d'une sage communauté scientifique internationale plus ou moins nobelisée : l'idéal la réunit, c'est excellent. Mais en coulisses, intérêts, rivalités, idéologies même, divisent, comme dans n'importe quelle autre communauté : voyez Edward Teller face à Oppenheimer, ou ce pool informel d'ingénieurs atomistes de toutes nationalités prêts à travailler pour la puissance qui non seulement les paiera mais leur donnera aussi la possibilité d'exercer leurs compétences.

Inversement, il y aurait quelque inconvénient à rejeter catégoriquement le fait que, en dépit des divergences de perceptions et d'interprétations nationales, des appréciations majoritaires puissent fonder un comportement commun à l'égard de phénomènes suffisamment décisifs et évidents, telle la puissance dévastatrice des armes nucléaires, pour que l'instinct de conservation et le bon sens minimal conjuguent leurs effets pour faire reconnaître qu'il n'y plus de corrélation entre la valeur de l'enjeu et le risque encouru. La régulation des armements joue, dans le cadre de la non-prolifération, de ce consensus. Non sans ambiguité comme on l'a vu.

 

A quoi bon l'Histoire ?

Rappelons nous la Mandchourie ! s'exclame Luttwak123 qui invoque les leçons de l'histoire aussi bien pour réformer le processus d'acquisition des armes lors du débat budgétaire que pour réhabiliter la notion de victoire dans la communauté américaine124. Seule la diversité et la richesse de l'expérience historique autorisent une approche rigoureuse de la complexité stratégique. Il est notoirement difficile de retirer des leçons valables aux niveaux tactique, opérationnel, stratégique ou même technique à partir des guerres faites par d'autres125. Il eût pourtant suffit, poursuit en substance Luttwak, de regarder de plus près les lointaines péripéties de la guerre de Mandchourie pour que les armées de 1914-1916 se fussent trouvées dotées des équipements appropriés. Grand utilisateur de l'histoire, Colin Gray lui attribue une double propriété. La première, plutôt négative, est qu'elle sert de décoration plus ou moins adéquate aux argumentations les plus contraires. Argument identique à celui de Valéry qui ne disait rien d'autre lorsqu'il écrivait : "l'histoire justifie ce que l'on veut. Elle n'enseigne rigoureusement rien, car elle contient tout et donne des exemples de tout." Mais l'histoire remplit une fonction bien plus positive parce qu'elle "sert de tremplin à l'imagination stratégique dont elle stimule le questionnement parce qu'elle constitue un inépuisable réservoir de l'expérience humaine" 126.

Ce n'est toutefois pas l'histoire des historiens qu'on va utiliser. Elle est trop difficilement exploitable127. Si bien que c'est le stratège lui-même qui doit procéder à des investigations intéressées dans le passé. Ce qui conduit Luttwak à des enquêtes à travers l'histoire des empires romain128 et byzantin, tout comme Paul Kennedy étudie l'empire britannique afin d'en tirer d'édifiantes leçons pour la stratégie des Etats-Unis. L'inconvénient évident de ce type de démarche est non seulement l'anachronisme en ce qui concerne l'étude historique mais ce que l'on pourrait appeler le "catachronisme" qui consiste à introduire un modèle impérial dont la puissance reste à dominante terrestre sur les cas soviétique et américain. Utile comme métaphore ou comme simulacre opératoire, l'empire ne saurait constituer un modèle transposable. Et l'on relèvera la prudence finale aussi bien de Kennedy que celle de Gray129. Reste aussi à savoir si les leçons de l'histoire nous apprennent encore quelque chose à l'ère atomique. A la limite, ne risquent-elles pas de nous induire régulièrement en erreur dès lors que nous prenons pour référence des constructions mentales d'où le nucléaire est absent ? Qui peut assurer qu'un Norman Schwarzkopf en janvier 1991 a pensé dans les mêmes termes qu'un Eisenhower en juin 1944 ? Tout donne à croire le contraire. Ne faut-il pas suivre la démarche suggérée par Jervis et s'en tenir à l'étude des événements postérieurs à la révolution nucléaire ? Pourtant la prise en compte des armes nucléaires par rapport au raisonnement de l'un et au raisonnement de l'autre ne serait-elle pas justement cet opérateur privilégié qui nous révèlerait le mystère du fonctionnement intellectuel du stratège ?

Autre aspect criticable de ce retour aux sources : il procède par sélection délibérément orientée. De loin, le souci de la continuité stratégique flatte le sens européen de la tradition stratégique issue des siècles d'antagonismes. Retraversant l'Atlantique, la culture stratégique américaine avouerait enfin ses racines. Vue de plus près, cette entreprise procède en réalité par prélèvements dans l'histoire et comparaison de modèles impériaux. Les stratégies romaine, byzantine, et plus rarement, napoléonienne stimulent une imagination stratégique qui pense les empires soviétique ou américain, le jeu des alliances, la recherche de l'anéantissement. Ni la guerre à buts limités, ni la guerre révolutionnaire, ni la stratégie d'approche indirecte, durement malmenée par Gray, ne sollicitent cette imagination. C'est dire que la tradition est amputée d'un de ses fonds les plus riches : le jeu retors entre diplomatie et force armée qui pour tant d'états nécessiteux a constitué le principe actif et efficace de stratégies sur le fil du rasoir. La dimension impériale aveugle au point de ne pas considérer que ce furent les puissantes monarchies absolues de la seconde moitié du XVIIe et du XVIIIe siècle qui choisirent de réguler l'usage de la force et d'imposer à leur politique des buts limités130.

Ici encore la critique des erreurs du Vietnam fausse la perception et conduit à ignorer la différence fondamentale entre limitation dans la guerre et guerre à but limité. C'est-à-dire celle dont les buts ont été définis et circonscrits par le politique mais qui pour les atteindre appliquera totalement la force. Les campagnes frédériciennes sont, à cet égard, un modèle de but limité atteint (ou manqué) par l'application tactique d'une force absolue131. Voici donc qui n'a guère de rapport avec ces conceptions effectivement dévoyées de guerres limitées en intensité ou dans le temps et l'espace géographique. A rebours, je voudrais ici suggérer que la limitation décroît en raison inversement proportionnelle du niveau décisionnel : extrême au niveau politique, la limitation devient une absurdité au niveau élémentaire du combat entre deux (bien que le duel, s'il est socialement codifié puisse à ce niveau élémentaire introduire des limitations : arrêt au premier sang versé, mais, justement, ce n'est plus la guerre.)

Ce privilège accordé à l'histoire présente enfin un ultime inconvénient qui met en question la méthodologie. Le danger de la démarche restauratrice historiciste est qu'elle pourrait entraîner la stérilisation de l'expérimentation théorique. A vouloir accorder à l'expérience du passé et donc à l'action révolue la primauté sur la suggestion théorique et sur l'innovation spéculative, on aurait tôt fait de se détourner des outils nouveaux. Rigoureuse et "paradoxale", inventive et provocatrice, la démarche restauratrice s'enferme dans la critique des travers et des conformismes d'une pensée peu à peu ossifiée. Il lui faut admettre, y compris pour elle même, que la stratégie est pensée mouvante du mouvant. La pensée de l'agir se doit donc de recourir à tout ce qui, en amont de l'action, donc au niveau de la conception, contribue à l'informer. Elle sera donc tension entre le premier élément de la spéculation prospective et l'analyse du dernier segment de l'action historiquement avérée. Pour la pensée stratégique, il ne saurait y avoir de champ d'investigation fini. Faute de quoi, la sanction du réel, tôt ou tard, ne manquera jamais de s'appliquer.

Tout naturellement, le retour de la géographie accompagne celui de l'histoire. "La géographie, dans tous ses aspects, physique, politique, économique et social est, de tous les facteurs qui conditionnent les perceptions des problèmes de sécurité et les solutions stratégiques, le plus fondamental" 132. Ne pas en conclure pour autant à la restauration du déterminisme. La conception totalisante de Ratzel et Haushöfer disparaît. Quant aux partisans de la supériorité de la puissance maritime (Mahan) ou de la puissance aérienne (Douhet), ils font l'objet de vives critiques pour leur simplifications monocausales133. Le recours à la géopolitique correspond en fait à trois objectifs :

- retrouver l'espace concret de la conflictualité délaissé par les abstractions nucléaristes,

- établir la combinaison stratégique nécessaire entre les domaines (économie, social, militaire, etc.) et les éléments (espace, air, terre, mer),

- rechercher les points de vulnérabilité de l'URSS et donc les points d'application de la puissance américaine134.

Dans les termes de Mackinder, auquel il attribue le mérite de la vision géopoliticienne la plus conséquente135, mais selon une logique purement clausewitzienne, Gray considère que la victoire du Rimland américain sur le Heartland soviétique ne peut être obtenue qu'autant que les Etats-Unis seront en mesure d'assurer leur prise sur le centre de gravité de l'URSS. Faute de quoi, c'est l'impasse stratégique et la guerre ne peut trouver de véritable conclusion136. Essentiellement pragmatique, la perspective géopolitique restauratrice constitue avant tout un outil approprié pour considérer dans leur simultanéité spatio-temporelle, à l'échelle mondiale, l'ensemble des rapports de force entre deux ou plusieurs puissances.

 

La critique de l'Arms Control

La régulation des armements a fait et fait encore l'objet d'une critique en règle dont la forme la plus achevée se trouve chez Colin Gray. La plus achevée parce qu'au-delà de cette rhétorique d'avocat où il excelle, Gray fait porter la critique sur les concepts fondamentaux. L'attaque se donne un point d'appui formidable : ce ne sont point les armes qui décident de la guerre mais les décideurs politiques137. Point de vue inattaquable. Mais que personne ne songe sérieusement à contester. Les participants au séminaire de 1960 savaient bien cela. Leur démarche n'a consisté à prendre en compte les armes que parce qu'il fallait bien trouver un terrain où pouvoir agir alors que le désaccord politique manifestement absolu interdisait toute démarche classique de désarmement. On aurait tort de laisser de côté ce caractère de pis-aller qu'a eu, à ses débuts, l'"arms control" et qu'un certain succès intellectuel a parfois fait oublier, y compris à ses promoteurs d'origine. Quoiqu'il en soit, pour Gray la régulation des armements ne repose que sur une métaphore trompeuse, la course aux armements, et sur un paradoxe habile : la perspective d'une guerre (que personne ne veut) engendrée par la course aux armements incite à une coopération pour réduire le risque de guerre et donc la course aux armements elle-même. Plutôt que de dresser l'énorme inventaire de tous les points de friction entre les partisans de la régulation des armements et les restaurateurs, il peut sembler aussi productif, de concentrer l'attention sur un concept majeur, si ce n'est le concept, c'est-à-dire de l'avis pour une fois unanime, sur la stabilité.

En 1978, John Steinbruner remarquait : "Tandis que la posture de la puissance des Etats-Unis évoluait durant ces quinze dernières années, l'idée de stabilité émergea comme objectif stratégique central, et le consensus conceptuel semble être organisé autour de cet objectif" 138. Remarquablement, rien n'est venu entamer ce jugement, au contraire. En 1983, la Commission Scowcroft chargée de statuer sur l'existence ou non de la fenêtre de vulnérabilité accentuait ce caractère central du concept. Et en 1989, l'étude du groupe d'experts réunis par le Center for Strategic and International Studies d'où, au dernier moment, fut ôté le nom de Brent Scowcroft parce qu'entre temps, le président désigné George Bush l'avait requis pour l'assister comme conseiller pour la sécurité nationale avait pris pour thème central la stabilité stratégique au tournant du siècle139. Il est donc indiscutable que ce concept de stabilité a littéralement envahi la littérature. Il n'existe pas d'ouvrage traitant de stratégie nucléaire et même de stratégie générale qui n'utilise ce terme. Inflation qui s'est accompagnée de négligences et d'abus d'emploi qui font du bruit dans le système stratégique général. Essayons d'y voir plus clair.

1) L'apparition du concept

La notion de stabilité n'a évidemment de sens que relativement à celle d'équilibre. Et la métaphore de la balance hante l'imaginaire agonistique depuis les origines jusqu'au rapport rituel de l'Institut stratégique de Londres (IISS), intitulé "military balance". La pesée du tribut imposé au vaincu constituait même l'inscription matérielle de cette abstraction qu'est la notion de rapport des forces. Reprenant la métaphore de "balance of power" issue de l'étude des relations internationales et de l'histoire diplomatique, Wohlstetter reprenait la tradition de l'équilibre des forces dans son fameux article "the delicate balance of terror". Avec les travaux de Glen Snyder, l'image accède véritablement au statut de concept. Distinguant entre le fait de l'existence d'un équilibre dissuasif et l'état de stabilité de cet équilibre, Snyder considère que la stabilité fait "référence au degré de changement de la situation militaire, technologique ou politique qui est nécessaire pour donner à un des camps une capacité suffisante de frappe en premier ou une incitation suffisante à frapper en premier" 140. Ceci le conduit à une première position paradoxale qui eut un succès considérable : plus le nombre des armes est grand plus grande sera la stabilité puisque l'introduction, même soudaine, d'une faible variation ne peut pas affecter significativement un volume de forces important. Bien qu'il ne soit pas avéré que cette conception se soit inspirée des travaux du physicien Maxwell, elle se rapproche considérablement de la définition fournie par cette discipline141. Il s'agit bien d'une variation due à un petit élément. L'instabilité de l'équilibre est en effet avérée s'il suffit "d'une petite allocation supplémentaire de ressources pour atteindre la capacité de frappe en premier qui pourrait réduire la représaille adverse à des proportions acceptables 142." Cette approche devait conduire Snyder à formuler quelques temps plus tard le paradoxe de la stabilité-instabilité, finalement très proche de la conception du général Beaufre143. Entre temps, la question était reprise par Schelling et Halperin qui consacraient à l'équilibre stratégique le chapitre V de Strategy and arms control. La stabilité y est considérée de façon critique parce que le nombre des facteurs susceptible d'affecter l'équilibre, donc de créer l'instabilité, étant excessivement élevé, il ne constitue pas un ensemble définissable et personne n'est en mesure de déterminer exactement quels sont les événements et les tendances qui pourraient affecter l'équilibre144.

2) Dissection du concept

En dépit de cette réserve originelle, le concept de stabilité est partout145. Comble d'ironie le terme métastabilité a été créé par Gray pour qualifier la conception de Jervis qu'il rejette, à savoir une "superstabilité" due à cette dissuasion existentielle instaurée par le seul fait de l'existence des armes nucléaires et qui affecte "non seulement les initiatives avec des armes nucléaires mais aussi toute activité diplomatique ou militaire qui pourrait plausiblement escalader jusqu'au domaine des armes nucléaires" 146. Tentons une nomenclature. Le choix d'un modeste échantillon de définitions prélevé auprès des auteurs, assez rares il est vrai, qui prennent la peine de définir les types de stabilité qu'ils distinguent,donne le résultat comparatif suivant147. La seule notion dont l'existence est admise par tous et définie en termes voisins est celle de stabilité de la course aux armements qui est obtenue par la réduction des incitations au développement qualitatif et quantitatif. Chacun renonce à rechercher la rupture des niveaux. Ceci communément établi (et encore! si Gray donne une définition de ce type c'est en récusant en même temps la validité de la notion de course aux armements), ensuite chacun diverge. Pour H. Quester la "stabilité dans la crise ou stabilité stratégique résulte de l'impact produit par un accord sur les armes sur l'effet que peut avoir,en cas de crise,la possession d'armes offrant des avantages de préemption et de frappe en premier". Même conception chez Ochmanek qui, toutefois, utilise l'expression "stabilité de crise ou de première frappe" Patrick Garrity nomme "stabilité dans la crise" une situation dans laquelle l'état respectif des forces nucléaires n'offre pas de prime à une frappe en premier durant la crise sous la pression du principe "les utiliser ou les perdre" (use or loose). Il réserve le terme de "stabilité stratégique ou de première frappe" à la situation dans laquelle aucun des deux camps ne peut s'attendre à obtenir un avantage décisif de l'usage par surprise de ses armes nucléaires. Cette stabilité est procurée par l'existence des forces de représailles invulnérables. Cette définition correspond bien à la conception de Schelling de la "stabilité stratégique". En réalité, Quester confond en une seule dimension ce qui chez les autres est distingué : le hors crise et la situation de crise : frappe de représailles et tentation de frappe préemptive. Pour Gray, cette stabilité de crise résulte simplement de la faible probabilité qu'un conflit politique aigu puisse déboucher sur la guerre. La stabilité politique n'est envisagée que par Gray et Ochmanek. Elle correspond à une situation où les relations sont telles que personne n'a de raison de recourir à la guerre. Mais chez Gray cette situation découle de l'état des relations politiques alors que pour Ochmanek elle résulte des retombées favorables des négociations et des traités de régulation des armements entre les deux adversaires. L'examen de ce foisonnement notionnel conduit à une conclusion : il n'existe pas de conception claire, distincte et hiérarchisée de la stabilité. Chacun fonctionne à l'intérieur de sa spécialité (gestion des crises, régulation des armements, stratégie nucléaire, stratégie) et se fonde sur une appréciation souvent subjective de la relation entre les armes, les stratégies et les politiques. Le terme "stratégique" tend à être employé sans discernement et la hiérarchie entre le politique et le stratégique n'est guère prise en compte, sauf chez Gray. C'est bien pourtant ce niveau qui est premier, non seulement parce qu'il décide de tout mais aussi parce que c'est lui qui définit la situation où l'on se trouve. En effet, la stabilité politique constitue une situation où les problèmes ne se posent pas, sauf en mode prospectif, et où l'on pourrait considérer la détention d'armes nucléaires à un niveau minimum (le minimum restant à définir car, aussi bien il pourrait résulter d'un calcul similaire à celui de la supériorité navale britannique au XIXe siècle !) visant à parer l'éventualité encore indiscernable du conflit avec une autre puissance nucléaire. Les autres cas concernent une situation politique instable puisqu'il y a conflictualité. Il s'agit donc de stabilité dans la conflictualité ou, ce qui me paraît plus approprié, de stabilisation de la conflictualité. On peut donc considérer qu'au niveau inférieur il existe une stabilisation possible de la course aux armements définie comme la confrontation par la recherche d'une percée qualitative ou quantitative des armes nucléaires. Au-dessus,une stabilité dans la crise où les systèmes d'armes n'incitent pas à une initiative de frappe nucléaire qui résulterait de l'affolement ou d'une prise de risque trop sereinement calculée. Au dessus,une situation de stabilité "stratégique" où la dissuasion est assurée par l'existence d'armes de seconde frappe invulnérable. On doit alors se demander quelle relation unit ce niveau et le précédent. Si la capacité de représailles est garantie, pourquoi la crise serait-elle instable ? Pourquoi, au contraire, cette stabilité-là ne serait-elle pas le facteur contribuant au nécessaire accomodement dans la crise ? Chacun, à ce jour, semble avoir obéi à cette loi. Au sommet enfin, la stabilisation politique qui voit les deux adversaires s'entendre pour réduire le plus possible les causes d'inquiétudes et de tensions entre eux. Toutes ces considérations renvoient, en dernière instance à la validité du concept lui-même et de l'usage qui en est fait. Quelques observations s'imposent donc.

1) Le concept de stabilité est bien trop souvent employé sans que l'on sache exactement son référentiel (stratégie, armements, crise, guerre, paix). Fâcheusement, la qualité tend à prendre plus d'importance que l'objet qualifié. C'est exactement prendre son désir pour la réalité.

2) La stabilité reposant sur la notion d'harmonie ou d'équilibre ne peut prendre en compte la dimension particulière des armes nucléaires qui, bien que l'on reconnaisse leur puissance, continuent à être pensées selon des rapports d'échelle humaine qu'elles ont dépassé.

3) La stabilité est une propriété qui subit des inflexions de sens considérables selon la discipline où elle est employée. On a évoqué avec Maxwell la stabilité physique. Or l'analyse systémique et la cybernétique proposent des systèmes complexes comme la machine "ultrastable" à double boucle de feedback d'Ashby148. C'est l'effet de rétroaction négatif qui produit le maintien en l'état du système ou stabilité. "Un équilibre de forces, écrit Joël de Rosnay149 résulte de l'annulation en un même point de deux ou plusieurs forces égales et opposées". L'annulation s'obtient par le jeu incessant de boucles positives et négatives. Résultat : la stabilité dynamique. On conçoit également des systèmes multistables définis comme "un système formé de sous-systèmes stables associés par des liens assez lâches" 150.

4) La stabilité renvoie à un modèle culturel occidental. C'est l'esprit géométrique qui, a-priori, nous conduit à préférer la métis au désordre, à l'entropie, à la catastrophe, bref à toutes ces autres conceptions possible du réel, du monde et des rapports entre entités constituées. Comme si, au même titre que la justice, il existait un droit stratégique. Or c'est un non-sens par rapport à l'objet. La stratégie prend en compte des états mouvants, mutants. Elle travaille sur des inégalités pour les traduire en déséquilibres parce qu'elle traite de rapports de force dont la finalité assignée par le politique est rarement, sinon jamais, la parité. Le postulat de Schelling, éviter une guerre - la guerre nucléaire à outrance dont personne ne veut, puisqu'elle équivaut à la destruction mutuelle, contribue à dissimuler que nul ne recherche la défaite ou la destruction conventionnelle à égalité de pertes. Pourtant, dans son acceptation commune, la stabilité s'articule sur les notions de parité et d'équilibre composant un syllogisme qui pourrait présenter la forme suivante :

Tout équilibre est le résultat d'une parité,

or, la stabilité est l'effet de l'équilibre,

donc toute stabilité requière la parité.

Or cette organisation logique, déjà fort contestable dans ses prédicats, est de surcroît incomplète, la notion de stabilité devant nécessairement être considérée dans sa relation étroite avec celle de sécurité qui la finalise. Il n'est de sécurité que dans la stabilité, résultante de l'équilibre. De ce fait, on comprend mieux le succès d'une notion qui exprime un état désirable en soi. Colin Gray reconnaît lui-même que ce but n'est pas en discussion151. Par les mêmes voies on atteindra à la notion de prospérité qui, depuis le début de l'age occidental classique, lui est traditionnellement associée. Or rien, à ce jour, n'a jamais prouvé : a) que l'insécurité constitue un état nécessairement contraire à la prospérité ; b) que de la prospérité ne naisse pas l'insécurité ; c) qu'en conséquence la sécurité constitue une situation qu'on peut tenir pour durable ; d) que la sécurité constitue un état favorable à la prospérité puisqu'il ne parvient pas à s'instaurer durablement. Disons qu'une vue de l'esprit ne peut donc que difficilement se substituer à la force des choses. Tout au plus reconnaîtra t-on que l'histoire de nos sociétés s'anime de cette tension vers un idéal que la réalité ne cesse de démentir.

Dernier point, le plus important, la relation entre stabilité politique et stabilité stratégique. La stabilité politique n'ayant de réalité qu'idéale, l'état du politique est l'instabilité plus ou moins régulée par le recours à la négociation et à la force. La stabilité dont il est question dans le discours stratégique n'est en fait que l'état résultant du "blocage nucléaire au niveau supérieur" (Beaufre). La nécessité de cette stabilité et la nécessité de faire en sorte qu'aux niveaux inférieurs l'instabilité ne soit pas susceptible de remonter par escalade, spirale ou tout autre engrenage, finissent par imposer rétroactivement leurs rigueurs au politique. Il me semble que l'aversion des restaurateurs procède de ce constat et de la recherche d'une liberté d'action qu'ils tiennent pour insupportablement limitée. D'où la vindicte à l'égard de la régulation des armements qui contraint le politique et tend à faire de la contrainte une politique. L'entreprise de Gray qui consiste à faire rentrer les armes nucléaires dans la boite aux armes d'où elles n'auraient jamais dû sortir, s'explique par le fait qu'il refuse ce qu'affirme Schelling, à savoir que la nature exceptionnelle de ces armes leur donne un pouvoir de pression sur le politique qui ne peut en user comme de n'importe quelles autre armes. Le restaurateur de la continuité de la stratégie au service du politique ne peut que dire non au blocage nucléaire. En dénonçant la stabilité, les restaurateurs ne cherchent rien moins qu'à abattre "le pilier central de la théorie stratégique moderne, la dissuasion stable... Dans la pire tradition de la stratégie scientifique jominienne, la stabilité se mesurerait en prenant pour référence les vulnérabilités supposées (sans grand effort d'imagination) ou la capacité de frappe en retour (strike-back) de forces spécifiques pour lesquelles on définit des caractéristiques simples" 152. L'horreur de la parité, chez Gray, procède donc moins d'un a-priori idéologique que d'une vision de la stratégie qui le conduit à rejeter le caractère durable des situations de neutralisation des forces. La stratégie ne connaît que des états d'équilibre temporaires qui basculent pour, ensuite, retrouver un équilibre qui, lui-même...

 

Une théorie de la victoire

L'importance donnée à la victoire résulte de cette dénégation farouche des situations de parité paralysantes pour le politique. Au départ, il s'agit là encore d'obtenir par le redressement du raisonnement stratégique l'abandon d'une position de renoncement politique issue du Vietnam. "L'Occident s'est peu à peu confortablement habitué à la défaite en langue stalinienne, on pourrait dire que la lutte contre la guerre exige la destruction en premier de l'idée même de victoire" 153. Mais il y a plus. Un autre problème, plus profond, est posé. Les Etats-Unis veulent-ils vraiment gagner la guerre froide ? Sont-ils disposés à s'installer dans une situation de parité, alors que, de l'avis des stratèges restaurateurs, les soviétiques ne cherchent qu'à exploiter la parité pour obtenir la supériorité ? Inlassablement, Colin Gray, depuis 1979154, répète sa thèse provocatrice : une guerre nucléaire peut être victorieuse. Véritable défi lancé à tous ceux qui considèrent que la révolution nucléaire a définitivement écarté l'idée d'une victoire militaire. Même si plus finement, Jervis prend soin de préciser qu'une victoire politique reste envisageable. En vérité, de quelle victoire parlons-nous ? Et d'abord, comment l'évaluer ? Réponse simple, dit Gray : "vaincre, c'est atteindre nos objectifs" 155. C'est le but de toute compétition, la légitimation de toute stratégie. Mais cela ne dit rien de la nature de l'objectif et de la situation où l'on se trouve une fois qu'on l'a atteint. Longtemps auparavant, Paul Nitze avait proposé une définition : "comparaison entre la position du vainqueur et du vaincu au terme de la guerre 156". Mais on ne saurait s'en satisfaire : comment préjuger de l'état final pour le définir ? Quel critère établira auparavant la différence entre gagnant et perdant ?

Fréquemment, la victoire, notamment en guerre nucléaire, a été présentée comme la capacité à reconstituer viable. Définition purement négative. Elle dit la persévérance dans l'être mais laisse de côté la prospérité et ne tient pas compte de ce qui aura été perdu. Afin de justifier sa thèse de la disparition dans l'ère nucléaire de la notion de victoire militaire, l'approche de Jervis insiste sur le fait qu'auparavant la victoire se fondait sur le calcul d'un rapport : les vainqueurs se trouvaient encore en meilleure posture après la guerre que s'ils avaient fait les concessions nécessaires pour l'éviter157. "Dans le passé certains objectifs pouvaient valoir une guerre parce que le dommage était inférieur aux gains attendus158. Ceci confirme ce que la stratégie nucléaire française énonce depuis trente ans : que la victoire doit être considérée selon une double relation. D'une part, le rapport entre l'état général de chacun des belligérants avant et après la guerre et d'autre part le rapport entre ces deux situations. Par elle-même, la victoire sur le champ de bataille ne dit pas assez. Il y a victoire lorsque la fin politique a été atteinte grâce à l'obtention d'un but de guerre justement proportionné à la fin politique. Tantôt vaincu, tantôt vainqueur, Frédéric II réalise finalement son but politique.

Cela dit, la remise en question systématique de la notion de victoire est un fait de culture stratégique bien réel qu'il convient d'interroger. Qu'est-ce qui nous a conduit à remettre en question la notion de victoire ? Trois facteurs sont venus infléchir nos perceptions modernes : la perception de la durée, l'affirmation du facteur économique et la dissuasion nucléaire. Nous connaissons de longue date la signification de la victoire sans lendemain, dite "à la Pyrrhus". Le succès des armes n'a de sens que si la réalisation du but politique est susceptible de s'inscrire dans la durée. Mais quelles bornes fixer à cette durée ? Tout vaincu peut se relever au terme d'une "paix punique". La garantie de la victoire ne serait-elle donnée que par l'anéantissement de l'autre, en tant que société, culture, voire peuple ? L'économie, elle, affirme la validité de la victoire dans la mesure où les profits retirés du succès militaire sont significatifs. La victoire de novembre 1918 trop chèrement payée signifie l'affaiblissement profond de la France et le déclin européen159. Enfin, la dissuasion nucléaire qui oblige à renoncer à l'emploi direct des forces sur le champ de bataille a pu donner à penser que l'idée même de victoire disparaissait. Ces facteurs conjugués ont fait oublier quelques vérités premières qu'il convient de rappeler.

En premier lieu, le caractère idéologique des affrontements récents a conféré à la guerre un caractère total parce que l'idéologie définissait un but absolu : l'anéantissement de l'autre. Or la fin des grandes idéologies ne pourra dans l'avenir que ramener à des guerres à buts politiques limités. Deuxièmement, la nature des belligérants modifie les conditions de la guerre et donc la nature de la victoire. La guerre contre l'Irak a parfaitement montré que la puissance nucléaire, face à un adversaire non nucléaire, est requise ou bien de mettre en place une dissuasion efficace ou bien de savoir conduire une guerre classique. Dans ce cas, l'écrasement des forces adverses doit être obtenu si le but politique l'exige. L'obtenir c'est, effective-ment, vaincre. Troisièmement, en cas d'affrontement entre deux puissances nucléaires donc bloquées par la dissuasion, la victoire politique peut effectivement être obtenue dans la durée et par le biais de manoeuvres complexes jouant de toutes les dimensions de la stratégie (économie, technologie, propagande, guerres périphéri-ques par clients interposés) manoeuvres inscrites dans une durée. La victoire est possible. Elle est doublement politique : d'abord parce que le vaincu est celui qui voit son système politique et culturel s'effondrer alors que ses forces restent intactes. Ensuite, parce que la victoire se définit sur la base de l'adéquation entre le but politique de départ et le résultat obtenu. Dans le cas américain il semble qu'il n'y ait guère de doute : le système idéologique communiste a été contenu et finalement disparait en tant que messianisme mondial absolu. On ne peut douter de cette victoire que si l'on remet en question le but américain, en considérant soit qu'il a été mal défini au départ soit qu'il est autre et comporte ou aurait dû comporter l'anéantissement de la puissance continentale eurasiatique.

L'avantage de cette mise en valeur de la victoire est donc beaucoup plus politique que stratégique. Elle contribue à réinstaller un concept fondamental qui tendait à être expulsé du raisonnement stratégique lequel ne saurait s'en passer parce que la nature et les niveaux de conflictualité ne se réduisent pas à un seul et unique modèle. Concept que la guerre froide rend ambigu, qu'une pensée dégradée de la guerre limitée avait faussé et que les échecs américains avaient finalement éloigné comme un idéal inaccessible qu'il valait mieux nier pour n'avoir pas à prendre la peine de lui faire face. La victoire était sortie de l'horizon stratégique américain. Comme elle est sortie de l'horizon européen. Mais l'inconvénient du projet restaurateur est qu'il tend à substituer la notion de victoire à celle, moins absolue, de succès ; un vocabulaire exclusivement guerrier à une situation qui n'est pas nécessairement belliqueuse ; à confondre guerre froide et guerre ouverte ; à mêler les buts du politique avec ceux du stratégique. Gray donne à la victoire une valeur transcendante issue de la guerre. Or il est impossible de confondre le but du politique qui sollicite la stratégie pour qu'elle y réponde avec succès et le but du militaire qui, engagé dans la guerre, vise, légitimement à remporter la victoire. Cette position qui se fonde sur une perception clausewitzienne de la conflictualité est donc justiciable de la critique de Jervis qui reproche aux tenants de la victoire nucléaire possible de "tomber dans l'erreur contre laquelle Clausewitz met en garde et qui consiste à voir dans la guerre une fin en soi" 160 alors qu'elle n'est qu'un moyen au service des buts nationaux.

 

L'enjeu suprême : qu'est-ce que la stratégie ?

classicisme

Finalement,c'est la stratégie elle-même qui constitue l'enjeu. L'entreprise des traditionnalistes se présente comme une seconde fondation de l'objet stratégie qu' elle prétend redéfinir en ses limites et dans ses pouvoirs. Il s'agit, avec la tradition, de retrouver la définition et réciproquement. Entreprise qui n'est point innocente : à la fois gardiens et grands prêtres d'un temple dont ils définissent l'architecture, les entrées et les sorties, il leur est loisible de choisir qui peut prétendre à y avoir sa place. Les stratèges de 1960 apportaient des concepts sans trop se préoccuper de savoir à quel édifice. Ils créaient dans la quasi indifférence à l'égard du domaine dont ils contribuaient à étendre le champ. Aujourd'hui encore, les nucléaristes, convaincus d'être de plein pied dans la stratégie, ne croient pas nécessaire de définir l'objet de leurs analyses. A l'opposé de ce naturalisme, Gray et Luttwak commencent donc par restaurer la "conscience stratégique" en sorte qu'elle précède l'essence stratégique spontanée. D'où l'acharnement salutaire à définir l'objet. Dans The Masks of war, Carl Builder consacre un chapitre entier à l'approche sémantique. "La stratégie, écrit-il, explique l'action. Mais cela ne nous dit pas ce qu'elle est. Ni en quoi elle diffère de la doctrine ou de la tactique" 161. Ce constat le conduit à faire de la stratégie le mode de relation entre des moyens et des fins. Mais Builder donne à la stratégie une acception extrêmement vaste lorsqu'il écrit que "la formulation de la stratégie est l'acte créatif consistant à choisir un moyen, une fin et une manière de relier le moyen à la fin ou toute combinaison des trois" 162. Faute de choix, pas de stratégie. Entendue de cette manière la stratégie prend un caractère total, certains disent intégral, qui finit par englober la décision de politique générale avec pour conséquence de confier à une même unité décisionnelle (groupe ou individu) le choix politico-stratégique. Amalgamer les deux fonctions présente l'avantage de créer une unité nouvelle qui, effectivement, peut être pensée comme telle mais présente l'inconvénient de faire disparaître politique et stratégie comme objets propres. Avec tout ce que cela présente d'inconvénients dès lors qu'il s'agira d'analyser la démarche du décideur.

Pour sa part, Colin Gray reste beaucoup plus respectueux de cette distinction puisqu'il prend soin de hiérarchiser différents niveaux décisionnels : politique, grande stratégie (ou stratégie de sécurité nationale) et stratégie militaire nationale, ou de coalition. War, Peace and Victory est une rumination (au sens nietzschéen du terme) sur la stratégie dont la définition passe des formules les plus simples : "pont entre les moyens militaires et les fins politiques" ou "diriger la puissance de telle façon qu'elle serve l'intention politique" aux plus élaborées : "Une éducation stratégique devrait convenable-ment préparer à apprécier rigoureusement chacun des trois éléments de cette relation entre voies et moyens qui définit la stratégie : la conformité des fins, la disponibilité des moyens et le lien qui les unit" 163. La grande stratégie, écrit encore Gray, est l'art d'employer tous les moyens adéquats dont dispose un pays en vue de réaliser les objectifs politiques établis par la grande politique que définissent les hautes autorités gouvernementales164. "Les buts politiques peuvent changer... mais le problème central de la stratégie demeure le même : la sélection, la préparation et la direction des moyens appropriés pour assurer la réalisation des objectifs indispensables à l'achèvement des fins politiques" 165. La stratégie est donc "une mosaïque.... qui forme une unité où tout élément n'est pensable que comme interactif par rapport aux autres et réciproque-ment" 166. Ce classicisme matérialiste se retrouve également chez Codevilla et Seabury : "la stratégie est l'opposé de la pensée abstraite. C'est une connection intellectuelle entre les choses qu'on veut effectuer, les moyens dont on dispose et les circonstances" 167.

 

Le dilemme de David et Goliath

On ne sera guère étonné de rencontrer Edward Luttwak en rupture apparente avec ce classicisme. Proclamant sa volonté d'abandonner le normatif au profit de la dynamique pragmatique, il retarde la définition de la stratégie et ne consent à la délivrer que partiellement, à contre-coeur, comme si, finalement, tout devait s'incliner devant la description dynamique de ce qui fonctionne. "Mon propos est de démontrer l'existence de la stratégie en tant que corpus de phénomènes objectifs et récurrents, issus des conflits entre les hommes, et non de prescrire certaines façons d'agir" 168. Il s'agit donc d'abord de dégager la structure générale de la stratégie qui "possède deux dimensions : la dimension verticale selon laquelle se superposent les différents niveaux dont... elle est l'interaction ; la dimension horizontale, celle de la logique dynamique qui déploie ses effets, concuremment, à chacun des niveaux" 169. Ces niveaux sont : -technique - tactique - opérationnel et - stratégie du théâtre. Le théâtre formant "un tout militaire qui se suffit à lui-même et non la partie d'un ensemble plus vaste". Finalement, apparaît le dernier niveau la grande stratégie définie "comme la confluence des interactions militaires qui montent et descendent d'un niveau à l'autre pour former la dimension verticale de la stratégie, alors que les relations extérieures en forment la dimension horizontale à son niveau le plus élevé" 170. La politique internationale, qui ne coïncide pas exactement avec la grande stratégie, incorpore en effet "les transactions non militaires des états" (les échanges diplomatiques formels, les communications publiques de la propagande, les opérations secrètes, les images formées par les autres grâce aux services de renseignements officiels et non officiels. La dimension horizontale est celle de la logique dynamique qui anime chacun des niveaux. Elle connaît quatre phases : action culmination, déclin, renversement. Cette logique est dite paradoxale puisque la culmination (succès) signifie en même temps l'entrée en phase de déclin. S'agit-il d'un paradoxe ? Cette logique pourrait aussi bien être qualifiée de dialectique ou plus simplement de dynamique puisqu'elle enchaîne des moments qu'organise toujours un couple (affirmation/négation, action/réaction, contraction/détente) où se reconnait finalement la relation de l'Un à l'Autre. Inspirée dans son principe par l'idée clausewitzienne du "point culminant" de l'attaque171, la logique s'explique également selon un modèle cybernétique qui prend en compte les boucles de rétroaction par lesquelles les différents niveaux stratégiques influent constamment les uns sur les autres172. Ou pour choisir une récente formulation de Lucien Poirier : "le but des opérations à chaque niveau est le moyen de la fin assignée à l'étage supérieur, et les résultats, obtenus par les voies-et-moyens choisis pour telle fin, rétroagissent sur celle-ci. En d'autres termes, la relation de détermination entre finalité et moyens n'est pas transitive (linéaire), mais réciproque (circulaire)" 173. "Effort perpétuel vers un impossible équilibre174", la grande stratégie semble avérée. En fait il n'en est rien. C'est Gray lui-même qui fait malicieusement remarquer que Luttwak, au terme d'un considérable effort pour établir l'existence légitime de la grande stratégie, "jette le bébé avec l'eau du bain en concluant à l'extrême difficulté de sa mise en oeuvre" 175. Luttwak dénombre en effet quatre obstacles majeurs :

- les objectifs de la politique nationale doivent être compatibles entre eux, faute de quoi aucune stratégie normative ne pourra être mise en oeuvre. Compte tenu de la diversification des administrations étatiques modernes toute entreprise globale se heurte à des résistances farouches.

- la supériorité théorique d'une conduite stratégique appropriée peut faire place à un état d'infériorité dans la pratique. Car la complexité du processus décisionnel conduit à la multiplication des risques d'erreurs d'information pendant la décision et de distorsions au moment de l'action. En conséquence une simple improvisation pragmatique pourrait se révéler plus payante.

- la nature propre, "paradoxale", de la stratégie conduit à prendre des décisions qui pourront paraître contradictoires (en stratégie, seules des politiques apparemment contradictoires peuvent contourner les effets autodestructeurs de la logique paradoxale). Or une telle position si elle peut, à la rigueur, être assumée par une dictature n'a guère de chance de pouvoir être mise en oeuvre par un état démocratique qui doit rendre compte à son opinion publique.

- le succès de l'application d'une grande stratégie normative devrait grandement réduire la prééminence des petites erreurs de désharmonie, mais le prix à payer est d'introduire le risque de concentrer des énergies en vue de perpétuer des erreurs encore bien plus importantes176.

A quoi Gray oppose la maxime napoléonienne : "mieux vaut un mauvais général que deux bons" et une grande stratégie insuffisante à pas de stratégie du tout177. Il est important de comprendre d'où provient cet ultime sursaut qui retient l'analyste au bord de l'avènement de son objet. J'y vois trois raisons.

D'abord, la préférence pour la dimension terrestre et le rejet des autres stratégies, maritime, aérienne, nucléaire.

Ensuite un goût immodéré pour l'opérationnel, entendu comme "l'art de manoeuvrer sur les théâtres d'opérations, des formations de grands modules : groupe d'armées et Front" (en URSS)178. L'action sur le théâtre, manoeuvre et engagement des forces avec ce qu'elle comporte d'audace intellectuelle et de défis matériels retient Luttwak plus que l'austère architecture stratégique. C'est d'ailleurs en "grand tacticien" ou opératicien qu'il se conçoit lui-même lorsqu'il écrit : "Depuis la publication de mon article The operational level of War en 1981, l'expression a été largement utilisée dans les cercles militaires américains, surtout en raison de son adoption dans le manuel de doctrine de base de l'armée américaine (FM-100-5)" 179. Jugement satisfait qui laisse Colin Gray plus que sceptique180.

Enfin, une culture stratégique personnelle qui enferme Luttwak dans ce que je nommerai le dilemme de David et Goliath. Voici en effet une pensée qui s'est façonnée à partir de deux objets absolument hétérogènes : Israël, le Pentagone. Dans les succès d'Israël, Luttwak a trouvé l'empirique, le pragmatique, l'efficace181. D'où sa préférence pour le théâtre et l'opérationnel. Partant des insuccès américains, il a démonté la complexité de la bureaucratie militaire américaine182. D'où son aversion pour les énormes machines et sa tendance à valoriser les petites mécaniques très efficaces et très meurtrières. "L'attrition, en conclut-il, est la coûteuse préférence pour le faible risque d'un état qui dispose de la supériorité matérielle, alors que la manoeuvre est le choix à haut risque mais susceptible d'un faible coût de la part d'un état disposant de potentialité inférieures" 183. A quoi l'on peut objecter que, à supposer qu'Israël ait jamais disposé d'un potentiel inférieur à celui de ses adversaires arabes, ses dépenses militaires ne semblent pas indiquer que les solutions adoptées aient jamais été peu coûteuses. N'importe. Le choix de Luttwak est fait. Mais il se trouve que son objet reste, quoiqu'il en ait, la stratégie des Etats-Unis. Du territoire, de la puissance et des pouvoirs d'un état qui ne peut pas être autre chose qu'un géant et ne peut se comporter comme ce petit microcosme tactico-technique, cette épure opérationnelle, qu'incarne la dimension israëlienne. Les Etats-Unis ne peuvent pas ne pas avoir une grande stratégie. En avoir une risque de les paralyser. Les Etats-Unis ne peuvent réduire leurs forces militaires à l'état d'un simple corps expéditionnaire, même très efficace. L'énormité des forces dont ils ont besoin les conduit à l'ankylose. Comment donc être à la fois Goliath et David ? Tel est le dilemme où s'enferme Luttwak, dilemme productif, stimulant, mais impasse tout de même pour la pensée et pour l'action.

 

Conclusions

 

Conclusion I : Le pôle clausewitzien: repère ou mirage ?

Point culminant, centre de gravité, primat du politique, chacun fait acte d'allégeance à Clausewitz qui, avouons-le, fait figure de vache sacrée. Gray en est bien conscient et quelque peu gêné lorsqu'il constate : "nous sommes tous aujourd'hui des clausewitziens" 184. Unanimisme de façade. La tradition militaire américaine est restée, jusqu'à une date récente, purement jominienne, c'est-à-dire enfermée dans un académisme scientiste qui de la guerre ne voit que les principes napoléoniens schématisés à l'extrême et réduits à une cohérence artificielle qui ne dit plus rien de la réalité. Le vague et embarrassant concept de stabilité est l'avatar moderne de ce fâcheux héritage185, tout comme la guerre du Vietnam n'est que la fastidieuse démonstration d'une complète ignorance des leçons clausewit-ziennes. Ces leçons sont-elles aujourd'hui mieux entendues, sinon mieux comprises ? Si l'on considère la situation des enseignements militaires actuels aux Etats-Unis, la réponse est évidente : Clausewitz est devenu omniprésent, obsédant. Et si l'on considère la guerre contre l'Irak, certains ne craindront pas d'affirmer que cette leçon est brillamment passée dans la pratique. C'est encore, me semble-t-il s'avancer bien vite. Nuançons. Premièrement, compte tenu de l'incroyable insuffisance de la direction stratégique irakienne, il paraît difficile d'évaluer ce qu'eût été et ce que peut être la véritable capacité américaine à répondre aux frictions dans la guerre. Nous avons assisté au développement d'une manoeuvre napoléonienne classique, appuyée par les qualités traditionnelles de la machine de guerre américaine : admirable organisation des flux logistiques autorisant le recours massif à des armes de très haute technologie sans regard particulier pour la quantité et la dépense. Deuxièmement, l'enseignement jominien concerne le niveau tactique et rarement celui de la stratégie. Rien n'indique que Jomini ait été pris en défaut à ce niveau où travaille son enseignement. Troisièmement, l'enseigne-ment clausewitzien, du moins pour ce qui concerne la conduite de la guerre n'entretient guère de rapport avec la dissuasion nucléaire. Il peut en revanche être considéré dans deux cas : une véritable stratégie de guerre nucléaire telle que ne craint pas de l'envisager Colin Gray ou bien une pondération politique de la guerre nucléaire au cas où la dissuasion échouerait. Quatrièmement, l'affirmation par tout le monde du primat du politique ne conduit à rien si l'on ne précise pas comment on l'entend. Le primat du politique veut tout dire. Il peut signifier qu'il n'existe pas de but politique que puisse servir les armes nucléaires. Mais, au contraire, comme semble l'entendre parfois la pensée stratégique chinoise186 les armes nucléaires auront à servir le but politique quel qu'il soit et ce but pourrait exiger, un jour, d'utiliser ces armes. Ce débat a donc toutes les chances de prendre une tournure byzantine si l'on ne reconnaît pas l'existence d'une dialectique entre but politique et moyens nucléaires et les effets de rétroaction de la dissuasion nucléaire sur le processus de définition du but politique qui, lui-même, informera le choix des stratégies. Considérer cette relation récurrente conduit à tenter la synthèse entre action et dissuasion par rapport au but politique.

 

Conclusion II. Dissuasion, action et but politique

L'existence de ces deux courants de la pensée stratégique américaine révèle une division intellectuelle profonde du milieu qui la produit. Selon un processus quasiment schizophrénique chacun prétend tirer à soi la stratégie alors qu'il ne la pense que partiellement. Ce qui est en question, c'est l'unité de la stratégie, c'est-à-dire la relation dynamique entre l'action et la dissuasion, rendue aujourd'hui nécessaire par l'existence des armes nucléaires.

Considérons :

1. Nous ne savons encore que peu de choses quant à la manipulation possible des armes nucléaires. Il peut être prématuré de tenir pour assurée la disparition de la victoire militaire par les moyens nucléaires.

2. Nous n'avons pas découvert une stratégie d'action qui pourrait avoir recours à de telles armes. Même si Colin Gray considère qu'il faut la rechercher et se doter de moyens adéquats, il ne se prononce pas sérieusement quant à l'existence de ces moyens.

3. Seule la dissuasion contre des entreprises visant l'intérêt vital confondu avec le territoire national bénéficie d'un haut degré de crédibilité.

4. Le recours à la coercition par le chantage nucléaire semble de plus en plus difficile à manipuler.

5. En revanche, il n'existe pas d'analyse en ce qui concerne l'opposition à l'action d'un Autre qui chercherait non pas à menacer des intérêts vitaux mais voudrait s'affranchir soit totalement, soit partiellement, d'une situation antérieurement imposée pour obtenir des termes plus favorables. La menace de recours à des armes nucléaires serait-elle susceptible d'interdire une action contre des intérêts non-vitaux et lointains ?

6. La distinction introduite par le général Beaufre entre stratégie d'action et stratégie de dissuasion constitue la clé de voûte de la stratégie de l'ère nucléaire. Il avait lui-même pris soin de marquer l'articulation étroite entre les deux notions. Malheureuse-ment la réalité a eu tendance à rigidifier la souplesse de la pensée. Même conduite avec des forces non-nucléaires, une stratégie d'action ne saurait ignorer l'existence des armes nucléaires et la stratégie de dissuasion qui en dispose. Mais elle ne doit pas être entendue de façon rigide. Si les domaines sont distincts et requièrent des forces de nature différente, il convient de reconnaître la dialectique qui unit la détention d'armes nucléaires non-utilisées mais toujours utilisables à l'action des forces conventionnelles. Cette dialectique suppose que l'action se développe à partir de la garantie que fournit la dissuasion ; il se peut que cette garantie puisse s'étendre aux forces projetées et maximiser leur liberté d'emploi sans pour autant parvenir à se substituer à elles et basculer ainsi dans une situation de pure coercition. La question aujourd'hui est de déterminer pour chacune des puissances nucléaires, quelle quantité d'action est possible, selon quelles modalités et quelles associations.

7. Les thèses du général Gallois sur la contradiction entre alliance et dissuasion nucléaire et le recouvrement par la France d'une liberté de décision indispensable ont cependant eu tendance à placer le dissuadeur dans une position de solitude de fait et, plus grave, à lui faire négliger le développement d'alliances, de clientèles... Bref
la liberté nucléaire s'est transformée en repli diplomatique ce qui, si l'on persévérait aujourd'hui, aboutirait à un amoindrissement considérable.

8. Il est commun de dire que la part des armes nucléaires se réduit pour laisser place aux armes conventionnelles intelligentes. Rien de plus faux que ce balancement autour d'un indice 100. La question est : connaissant le but, ayant défini la stratégie, de quelles armes a-t-on besoin ? La tectonique stratégique sait aujourd'hui que son socle est nucléaire, ce qui ne dit rien de la nature des sédiments qui doivent venir se superposer. Ne s'occuper que du socle, c'est négliger non seulement une conflictualité qui pose sans répit de nouveaux défis, mais, plus grave encore, c'est risquer qu'au travers d'imperceptibles diaclases le socle ne soit soudainement ébranlé par les secousses de la surface.

9. Ceci conduit néanmoins à reconnaître que si la stratégie en tant que conception, préparation et conduite de l'épreuve des volontés et des forces constitue un tout homogène, il faut admettre que pensée stratégique et pensée politique ont subi, du fait de l'existence des armes nucléaires, une mutation radicale et irréversible. Il ne saurait y avoir de pensée stratégique qui s'affranchisse totalement de l'emprise du nucléaire. Aux Etats-unis, la pensée stratégique reste donc en attente d'une authentique synthèse dynamique qui unifierait ce qui aujourd'hui se divise et s'oppose.

 

 

Notes:

1 Excellent aperçu de l'âge d'or dans l'ouvrage collectif de Bernard Brodie, heureusement traduit en français mais sans aucun appareil critique, La stratégie nucléaire, Stock, 1965.

2 Il existe deux ouvrages de référence. En français, Lucien Poirier, Des stratégies nucléaires, Hachette, 1977, réédité mais sans mise à jour, Editions Complexe, 1988. En revanche, le britannique Lawrence Freedman actualise régulièrement The Evolution of nuclear strategy, 1ère édition, Londres, MacMillan, 1981.

3 Robert Jervis, The meaning of the nuclear revolution, statecraft and the prospect of Armageddon, Cornell University Press, 1989, p. 178.

4 Robert Levine, Still the arms debate, A Rand corporation Study, Darmouth, 1990, reprise et développement de son étude de 1960. A signaler que l'ouvrage a connu un stade intermédiaire intitulé : The strategic nuclear debate, R-3565FF/CC/RC, Rand Corporation, novembre 1987.

5 Ce groupe comprend Albert Carnesale, Paul Doty (CSIA), Stanley Hoffmann, Samuel P. Huntington (CIA), Joseph S. Nye Jr et Scott D. Sagan.

6 Bernard Brodie, "Les stratèges scientifiques américains", dans La guerre nucléaire, Stock, 1965 et sa conférence du printemps 1978, "The development of nuclear strategy", in Steven Miller ed., Strategy and nuclear deterrence, Princeton University Press, 1987.

7 François Géré, "Le grand laboratoire de stratégie nucléaire", Stratégique ,1/90, n° 45.

8 Robert Jervis, The meaning of the nuclear revolution, p. 48.

9 "The delicate balance of terror", Foreign Affairs, 1959. On se doit de signaler l'appréciation de Bernard Brodie qui, en 1978, op. cit., note 6, précise le contexte dans lequel Wohlstetter publia cet article et sa déception de voir l'USAF rejeter les conclusions de son rapport de 1954.

10 Glenn Snyder, "The balance of power and the balance of terror", dans Seabury, The balance of power, San Francisco, Chandler, 1965.

11 Robert Jervis, The Logic of american nuclear strategy, Ithaca et Londres, Cornell University Press, 1984, p. 138.

12 Thomas C. Schelling, Stratégie du conflit, traduction aux Presses Universitaires de France, 1986, de son ouvrage de 1960 et de la préface à l'édition américaine de 1980, p. 232.

13 Thomas C. Schelling, The reciprocal fear of surprise attack, Santa Monica, Cal., Rand report P-1342, 1958 et "Surprise attack and disarmament", Bulletin of atomic scientists, décembre 1959, repris dans Klaus Knorr, ed., NATO and American Security, Princeton University Press, 1959.

14 Thomas C. Schelling, "What went wrong with arms control", Foreign Affairs, n° 64-2, 1985/86, p. 221.

15 Morton H. Halperin, Defense Strategies in the Seventies, Boston, Little Brown, 1971.

16 Kevin Lewis, Planning for nuclear deterrence and defense, The complex decision structure, The Rand Corporation, juin 1987.

17 Graham T. Allison, Essence of decision, Explaining the cuban missile crisis, Glen Illinois, Scott, Foresman and Company, 1971.

18 John Steinbrunner, The Cybernetic Theory of Decision, Princeton University Press, 1974.

19 Barry Posen, The sources of military doctrine, Cornell University Press, 1984.

20 Samuel Huntington, "The renewal of strategy", dans Huntington, The strategic Imperative: new policies for american security, Cambridge, Ballinger, 1982.

21 Robert Levine, Still the Arms Debate, p. 390 et sqq., A Rand corporation Study, Darmouth, 1990.

22 Robert Osgood, The nuclear dilemma in american strategic thought, Boulder, Westview Press, 1988, ouvrage posthume, l'auteur étant décédé en 1986.

23 Robert Jervis, The meaning, op. cit., p. 50.

24 "Control" est un faux ami qu'on ne saurait traduire par contrôle. Maîtrise est trop absolu ; limitation trop restreint.

25 Michael Mandelbaum, The Nuclear Revolution, Cambridge University Press, 1981.

26 Robert Jervis, The meaning, op. cit., p. 15.

27 Robert Jervis, The meaning, op. cit., rappelle que ce fut aussi l'avis de Churchill, de Vannevar Bush suivi par Truman, et du général De Gaulle, généalogie qui a son importance.

28 Robert Jervis, The meaning, op. cit., chapitre 2.

29 Jonathan Schell, Le destin de la terre, Albin Michel, 1982.

30 John Mueller, Retreat from the Doomsday, the obsolescence of major wars, New York, Basic books, 1989.

31 Robert Jervis, "The political effects of nuclear weapons," International security, automne 1988, vol XIII, n° 2 et Karl Kaysen, "Is war obsolete ?", International Security, printemps 1990, vol XIV, n° 4.

32 Robert Jastrow, L'arme nucléaire condamnée, Economica, 1985.

33 Robert Jervis, The meaning, op.cit., p. 70.

34 Albert Wohlstetter, "Lettre aux hommes d'état,aux évêques et à d'autres stratèges à propos du bombardement des innocents" repris et traduit dans Commentaire, no 24 et 25, hiver 1983-1984, et accompagné de nombreux articles français.

35 Discriminate Deterrence, "report of the Commission on integrated long-term strategy", janvier 1988, co-présidée par Fred Iklé et par Albert Wohlstetter lui-même.

36 Jervis dégage la notion de révolution nucléaire par rapport aux "trouvailles" de circonstances. The illogic, op. cit., p. 29. Dans cette réfutation, Jervis est "objectivement " soutenu par Colin S. Gray qui, au nom de la prééminence de la pensée stratégique, fustige cette prétention à soumettre la pensée stratégique au principat technologique.

37 Robert Jervis, The illogic, op. cit., p. 41.

38 Graham T. Allison, Essence of decision, op. cit.

39 Influence dont témoigne Raymond Aron, Penser la guerre, Clauzewitz, tome II, "L'âge planétaire", Gallimard, 1976.

40 Richard E. Neustadt, Presidential power : the politics of leadership, New York, John Wiley and Sons, 1960. Voir aussi Richard E. Neustadt et Ernest R. May, Thinking in time, Glencoe Ill., The Free Press, 1986, qui met heureusement l'accent sur l'utilisation de l'histoire et, plus profondément qu'il n'y paraîtra, sur la nécessité pour le décideur de prendre le temps c'est-à-dire une certaine distance à l'égard de l'instantanéité sans cesse renouvelée où le confine son activité décisionnelle.

41 Graham T. Allison, Essence, op. cit., p. 256-257.

42 John D. Steinbruner, The cybernetic theory of decision, Princeton University Press, 1974.

43 John D. Steinbruner, Ibid, p. 139.

44 John Steinbruner, "Assesment of nuclear crises", dans Franklyn Griffiths et John Polanyi, eds, The dangers of nuclear war, Toronto University Press, 1979.

45 Robert Jervis, Perceptions and Misperceptions in international politics, Princeton University press, 1976.

46 Ken Booth et Nicholas Wheeler, "Beyond the security dilemma", dans The uncertain course, SIPRI, Oxford University Press, 1987.

47 Jervis, Perceptions, op. cit., p. 66.

48 Herbert Butterfield, History and human relations, Londres, Collins, 1951.

49 Robert Jervis, The Illogic, op. cit., 1984.

50 Robert Jervis, The meaning, op. cit., 1989.

51 Ashton B. Carter, John Steinbuner, David Zraket, Managing nuclear operations, Washington, Brookings Institution, 1987. Ball and Richelson, eds.,Strategic nuclear targeting, Cornell University Press, 1986. Paul Bracken, The command and control of nuclear forces, New Haven, Conn., Yale University Press, 1983. Bruce G. Blair, Strategic command and control : redefining the nuclear threat, Washington, Brookings, 1985.

52 Voir les résultats des recherches de Marc Trachtenberg dans International Security, été 1988-1989, vol XIII, n° 3, et de David Allan Rosenberg, "The Origins of Overkill", International Security, printemps 1983, vol VII, n° 4.

53 Richard K. Betts, Nuclear blackmail and nuclear balance, Washington Brookings, 1987.

54 Il s'agit du groupe spécialement constitué par le président Kennedy afin d'étudier dans le plus grand secret, et en dehors de sa présence, les ripostes à envisager en réponse à l'installation des fusées soviétiques.

55 International Security, été 1990, vol XV, n° l, "The value of oral history".

56 Robert Jervis, The meaning, op. cit., p. 73

57 John Newhouse, War and Peace in the nuclear age, Vintage books, 1990, p. 183

58 "war-fighting" est le terme employé par Colin Gray, Nuclear strategy and national style, Lanham, Md. Hamilton Press, 1986, p. 1

59 Leon Sloss, Reexamining nuclear policy in a changing world, Los Alamos, CNSS, Report n° 11, décembre 1990. Michael May, "US Nuclear weapons policy", Center for Technical studies on security, energy, and arms control, Workshop du 22-24 octobre 1990, Lawrence Livermore National Laboratory, 5 décembre 1990.

60 Desmond Ball et Jeffrey Richelson, Strategic nuclear targeting, Cornell University Press, 1986.

61 Déclaration du Général George Brown, The Defense Monitor, vol VI, n° 6, août 1977.

62 voir sur ce point l'article de M. Kennedy et K. Lewis, "On keeping them down..." dans Ball et Richelson, op. cit., p. 194-208.

63 Mc George Bundy, "The Bishops and the bomb", The New York Review, 16 juin 1983.

64 Mc George Bundy, "Existential deterrence and its consequences", dans The security gamble, deterrence dilemmas in the nuclear age, ed. Douglas Mac Lean, Totowa, N.J., Rowman Allanheld, 1984.

65 Bon exemple du soutien bien intentionné qu'on apporte avec enthousiasme à la dissuasion existentielle dans R. Drai et C.H. Thuan, Guerre. éthique et pensée stratégique à l'ère thermonucléaire, L'Harmattan, Paris, 1988, notamment, p. 210-225.

66 Lawrence Freedman, "I exist, therefore I deter", International security, été 1988, vol XIII, n° l, compte-rendu et discussions du livre de Robert McNamara, Blundering into disaster, (traduit en français chez Hachette en 1986 sous le titre Plaidoyer, avec une préface du général Georges Buis) et de Morton H. Halperin, Nuclear fallacy : Dispelling the myth of nuclear strategy, Cambridge, Mass. Ballinger, 1987.

67 Colin Gray, "Nuclear strategy, what is true, what is false, what is arguable", Comparative strategy, vol IX, été 1990.

68 Dean Wilkening et Kenneth Watman, Strategic defenses and first-strike stability, R-3412-FF/RC, Santa Monica, Cal. Rand Corporation, novembre 1986.

69 Michael May, "U.S. Nuclear Weapons Policy", Center for Technical studies on security, energy and arms control, 5 décembre 1990, Lawrence Livermore National Laboratory, University of California.

70 Patrick Garrity et Robert Pendley, The Future of Nuclear Weapons, The next three decades, CNSS, Los Alamos Science,vol XVII, été 1989, p. 15.

71 C'est le modèle sur lequel travaille Dean Wilkening à la RAND Coporation, entretien avec l'auteur, novembre 1990.

72 Patrick Garrity, Robert Pendley, "The future of nuclear weapons", Final Study Report, n° 8, février 1990, p. 16.

73 Robert Jervis, The Illogic, op. cit., p. 148

74 Morton Halperin, Bulletin of atomic scientists, mai 1989, p. 32.

75 "1970 without arms control", Report of the National Planning Association, mai 1958, Washington D.C.

76 Parmi les participants, outre ceux déja cités, on notera Herman Kahn, Edward Teller, Harold Brown, Fred Iklé, Paul Nitze, Albert Wohlstetter, Hans Bethe...

77 Thomas C. Schelling, "What went wrong with Arms Control ?", art. cit.

78 Bulletin of Atomic Scientists, mai 1989.

79 Morton T. Halperin, Bulletin..., ibid, p. 33.

80 Thomas C. Schelling, Bulletin..., ibid, p. 30.

81 Daniel Ellsberg, "The theory and practice of blackmail" et "The political use of madness", conférences prononcées en 1959 aux Lowell lectures de Boston. Depuis, Ellsberg a réorienté sa réflexion. Voir sa contribution "Introduction : call to mutiny" dans le recueil pacifiste de E.P. Thomson et Dan Smith, Protest and Survive, Monthly Review Press, 1981.

82 Sur cette pénible affaire, voir la présentation sereine de Greg Herken, Counsels of War, New York, Alfred A. Knopf, 1985.

83 Colin Gray, Nuclear strategy and national style, op. cit., p. 232.

84 Carnes Lord, "American Strategic Culture", Comparative Strategy, vol V, n° 3, 1985.

85 Colin Gray, "Does verification really matter ?", Strategic Review, printemps 1990.

86 D. Yazov, "L'équilibre des forces et la parité fuséonucléaire", La vie internationale, avril 1988.

87 Voir la préface à la réédition, en 1985, de Strategy and Arms Control.

88 Kenneth Adelman, ancien directeur de l'ACDA, "Arms control with and without agreements", Foreign Affairs, hiver 1984-1985, vol 63, n° 2.

89 Voir par exemple la série de travaux conduits à la Brookings Institution sous la direction de John Steinbruner, Strategic arms reductions, 1988 et Restructuring american foreign policy, 1989.

90 Defense News, vol VI, n° 3, 21 Janvier l990, sur l'incapacité du B-1-B à participer en mode conventionnel aux opérations de guerre contre l'Irak.

91 Thomas C. Schelling et Morton H. Halperin, Strategy and arms control, op. cit., chapitre 9.

92 U.S. Congress, Senate Committee on Foreign Relations, "Hearings on the strategic arms limitation agreements", 92nd Congress, 2nd session, GPO, 1972 p. 401 et sqq.

93 Sur ces différentes questions je me permets de renvoyer à mon article "La Vérification", Stratégique, 4/89, n° 44.

94 Richard H. Ullmann, "The covert french connection", Foreign Policy, été 1989, et Leonard Spector, Nuclear Proliferation in the Middle East, 22-24 octobre 1990, CTS Lawrence Livermore, 1987.

95 Kenneth Waltz, The emerging structure of International Politics, San Francisco, août 1990, Draft Paper.

96 voir, parmi d'innombrables exemples, l'article de Mattew Bunn, Foreign Policy, été 1990 et dans Space News, 12-18, novembre 1990, la dure polémique avec Keith Payne, compagnon de route de Colin Gray.

97 Se reporter au numéro spécial de la revue Arms control today sur une éventuelle interdiction totale des essais nucléaires CTB, vol XX, n° 9, novembre 1990

98 Edward Luttwak, Bulletin, op. cit. p. 35.

99 Michael May, op. cit., p.6.

100 Robert Jervis, The meaning, op. cit, p. 251.

101 Colin Gray, Strategic Review, printemps 1990.

102 Déjà Bernard Brodie avait relevé ce trait à propos des stratèges scientifiques, La guerre nucléaire, op. cit.

103 Bernard Brodie, à la veille de sa mort, en 1978, ripostait avec vigueur aux propositions de Colin Gray en faveur du MX mobile, dans Strategy and nuclear deterrence, Steven Miller, ed., Princeton University Press, 1987.

104 Colin Gray, War, Peace and Victory, New York, Simon et Schuster, 1990, p.344, désormais abrégé en Victory.

105 Colin Gray, Victory, op. cit, p. 307 sqq., et Edward Luttwak, The Logic of war and peace, Cambridge, Mass., Harvard University Press, 1987, traduit en français sous le titre Le Paradoxe de la stratégie, Odile Jacob, 1989.

106 International Security, vol II, n° 1, 1977

107 Robert Jervis, The Meaning, op. cit., p.49 et 108.

108 Edward Luttwak, Le paradoxe, op. cit., p. 217.

109 Edward Luttwak, "An Emerging postnuclear era ?", The Washington Quaterly, vol II, n° 1, hiver 1988.

110 Colin Gray, Nuclear strategy and national style, op. cit., p.160.

111 Raisonnement qui conduit Gray à préconiser le sytème MX déployé en Multiple Protective System Mode (200 missiles, 4 600 abris !). "The case for a theory of victory", dans Steven Miller, Strategy and nuclear deterrence, op. cit., p. 23 sqq.

112 Colin Gray, National style, op. cit., p. 161 et 291.

113 Colin Gray and Keith Payne, "Victory is possible", Foreign Policy, 1979, p. 26-27

114 Colin Gray, Comparative strategy, op. cit., p. 15.

115 Samuel Huntington, The state, the man, the soldier, Cambridge, Mass., Harvard University Press, 1957.

116 Je renvoie à l'excellente synthèse de Bruno Colson, "La culture stratégique américaine", Stratégique , 2/88, n° 38.

117 Ken Booth Strategy and Ethnocentrism, Londres Croom Helm, 1979 et Jack Snyder, The Soviet strategic culture : implications for limited nuclear operations, R-2154-AF, Santa Monica, Rand Corporation, septembre 1977.

118 Colin Gray, Victory, op. cit., p. 45.

119 Carnes Lord, "American strategic culture", Comparative strategy, vol V n° 3, 1985. Je reprends la traduction de B. Colson, Stratégique, 2/88, n° 38.

120 Edward Luttwak, Le Paradoxe, op. cit., p. 97-99.

121 Colin Gray, Victory, op. cit. p. 362-363, note 9.

122 Joseph Rothschild, "Culture and War", dans Stephanie G. Neuman and Robert E. Harkavy, eds, The Lessons of recent wars in the Third World, vol II, Comparative Dimensions, Lexington, Mass., Lexington Books, 1987.

123 Edward Luttwak, On the meaning of victory, New York, Simon and Schuster, 1986 p. 293 sqq.

124 Edward Luttwak, The Pentagon and the art of war, New York, Simon and Schuster, 1984, chapitre 9.

125 Edward Luttwak, On the meaning, op. cit., p. 293.

126 Colin Gray, Victory, op. cit. p. 335.

127 Colin Gray, "Across the nuclear divide, Strategic studies, past and present", International Security, vol II, 1, 1977.

128 Edward Luttwak, The Grand Strategy of the Roman Empire, from the 1st Century AD to the third, Johns Hopkins Paperbacks, 1979, traduction française, Economica, 1987.

129 L'indispensable nuance à introduire quant à l'influence du modèle byzantin sur la Russie provient de l'importance de l'adaptation que la diplomatie russe connut durant deux siècles et demi du fait de la domination tartare, Victory, p. 397, note 7.

130 Robert L. O'Connell, of Arms and Men, Oxford University Press, 1989, p. 148 sqq.

131 Robert B. Asprey, Frédéric le Grand, Hachette, traduit de l'anglais, 1989.

132 Colin Gray, Victory, op. cit., p.14.

133 Colin Gray, National style, op. cit., p. 171 contre Mahan, et Edward Luttwak, Le Paradoxe, op. cit., sur le "sophisme de Mahan" et contre Douhet p. 290 sqq.

134 Colin Gray, The geopolitics of the nuclear era : the heartland, rimlands and the technological revolution, New York, 1977.

135 Colin Gray, National style, op. cit., p. 212.

136 Colin Gray, Naval war college review, hiver 1989, p. 12.

137 Colin Gray répète à chaque occasion : "les hommes font la guerre, pas les armes".

138 John Steinbruner, "National security and the concept of strategic stability", Journal of conflict resolution, 22, n°3, septembre 1978.

139 Deterring through the turn of the century, CSIS, février 1989.

140 Glenn H. Snyder, Deterrence and Defense, Princeton University Press, 1961, p. 97.

141 Lucien Poirier, "Désarmement, sécurité, défense", Stratégique, n° 47, "Le Désarmement", 3e trimestre 1990.

142 Glenn Snyder, Deterrence and Defense, op. cit., p. 97.

143 André Beaufre, Dissuasion et stratégie, Armand Colin, 1964.

144 Thomas C. Schelling et Morton H. Halperin, Strategy and Arms Control, op. cit., p. 55.

145 J'ai ainsi relevé les expressions : stabilité dissuasive, stabilité stratégique, stabilité en crise, parfois nommée stabilité de première frappe, stabilité à l'intérieur de la guerre (intrawar), stabilité de la course aux armements, stabilité des systèmes d'armes, stabilité nucléaire, stabilité conventionnelle, stabilité militaire, stabilité politique, stabilité générale, stabilité minimale. Et bien entendu, la liste ne saurait prétendre à l'exhaustivité.

146 Colin Gray, Victory, op. cit,. p. 304.

147 Colin Gray, The House of cards : Why arms control must fail, Cornell University Press, à paraître, 1991.

148 W. Ross Ashby, A Design for a brain, New York, John Wiley and Sons, 1952.

149 Joel de Rosnay, Le Macroscope, Le Seuil, 1975, p. 117.

150 Bernard Walliser, Systèmes et modèles, Le Seuil, 1977, p. 62.

151 Colin Gray, Nuclear strategy and National style, op. cit.

152 Comparative Strategy, vol IX, été 1990, p. 14.

153 Edward Luttwak, On the meaning of victory, op. cit., p. 289

154 Colin Gray, The case for a theory of victory, op. cit., et Gray et Payne, "Victory is Possible", Foreign policy, n° 39, été 1980.

155 Colin Gray, Victory, op. cit., p. 345.

156 Paul Henry Nitze, "Atoms, strategy and policy", Foreign Affairs, 34, janvier 1956.

157 Robert Jervis, The Meaning, op. cit., p. 7.

158 Robert Jervis, The lllogic, op. cit., p. 16.

159 Encore ne faut-il pas dissoudre l'effet physique de la victoire dans la durée de la conjoncture économique longue. Cette propension se manifeste de plus en plus fâcheusement dans un domaine voisin, celui de la planification des systèmes d'armes. En 1964, le général Beaufre assignait à la prospective des évaluations sur cinq ans. Aujourd'hui on parle de quinze ans pas moins, parfois de vingt. Jusqu'où croit-on que la temporalité des conflits, aussi lents soient-ils à maturer, acceptera de se plier à ce type d'évaluation ? Cette contradiction entre les durées devrait de façon urgente être surmontée, faute de quoi le réel, une fois de plus tranchera pour dire combien ces études savantes étaient tragiquement inadéquates.

160 Robert Jervis, The meaning, op. cit., p. l9.

161 Carl Builder, The Masks of war, Johns Hopkins University Press, 1989, p. 47 sqq.

162 Carl Builder, Ibid, p. 50.

163 Colin Gray, Victory, op. cit., p. 9.

164 Colin Gray, Ibid., p. 29.

165 Colin Gray, Ibid., p. 344.

166 Colin Gray, Ibid., .p. 333.

167 Angelo Codevilla et Paul Seabury, War, ends and means, New York, Basic Books, 1990, p. 97.

168 Edward Luttwak, Le Paradoxe, p. 307.

169 Ibid, p. 93.

170 Ibid, p. 232.

171 Carl von Clausewitz, De la guerre, Livre VII, chapitres 5 et 6, ed. de Minuit.

172 Se reporter aux analyses de Lucien Poirier, Stratégie théorique II, Economica, 1988, notamment le tableau de la p.165. Pour une comparaison intéressante entre Poirier et Luttwak voir l'étude du Capitaine de Vaisseau Drocourt, "la stratégie opérationnelle", Stratégique, 1/90.

173 Lucien Poirier, "Le stratège militaire", Revue de métaphysique et de morale, n° 4, 1990.

174 Edward Luttwak, Le Paradoxe, op. cit., p. 145.

175 Colin Gray, Victory, op. cit., p. 135.

176 Edward Luttwak, Le Paradoxe, op. cit., p. 299-303 et édition anglaise, The Logic, op. cit. p. 233-235.

177 Colin Gray, Victory, op. cit., p. 134-135.

178 Lucien Poirier, "Stratégie et tactique", Stratégie théorique II, p. 161.

179 Edward Luttwak, Le Paradoxe de la stratégie, p. 319.

180 Colin Gray, Victory, op. cit., p. 383, note 29, relève l'importance de l'ouvrage de Timothy T. Lupfer, The dynamics of Doctrine : The Changes in German Tactical Doctrine during the First World War, Fort Leavenworth, Kan, 1981.

181 Edward Luttwak avec David Horowitz,The Israeli Army , 1977.

182 Edward Luttwak, The Pentagon and the art of War, Simon et Schuster, 1984.

183 Edward Luttwak, The Logic of War and Peace, Harvard University Press, 1987, p. 96

184 Colin Gray, Victory, op. cit., p. 91.

185 Colin Gray, Victory, op. cit., p. 93.

186 Colonel Fhan Zhen Jiang, "Is War Obsolete ?", Essays on strategy VI, Washington DC, National Defense University, 1989

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