PENSER STRATEGIQUEMENT

 

Lucien POIRIER 

 

Heilige Gefässe sind die Dichter,

Worin des lebens Wein, der geist

der Helden sich aufbewahrt,

aber der geist dieses Jünglings,

Der schnelle müsst' er es nicht zersprengen,

wo es ihn fassen wollte, das Gefäss.

Der Dichter lasst ihn unberührt

Wie den geist der Natur,

An solchem Stoffe wird zùm knaben der Meister

Er kann im Gedichte

Nicht leben und bleiben,

Er lebt und bleibt in der Welt.

F. Hölderlin. Buonaparte (1798)*

 

"Il ne peut vivre et demeurer dans le poème", le génie de l'action. Il échappe à la prise du langage grâce auquel le poète tente de déchiffrer et de dire "l'esprit" caché de "la nature". Privilège de l'homme du verbe comme de l'homme de science, mais opérant autrement, le pouvoir d'interroger et de donner sens trouve ici sa limite : l'homme de guerre résiste à la question. Il n'est pas un objet de pensée et de discours comme les autres, que l'on pourrait approcher et décoder en lui appliquant les grilles de lecture et d'interprétation usuelles ; expliquer et restituer dans la langue commune.

Admirable leçon d'humilité... En quelques vers, Hölderlin indique l'obstacle, à connaissance de l'homme, que constituent non seulement la manifestation insolite du génie - une singularité dans la masse - mais aussi l'existence d'une classe exotique de créateurs. Sans doute, même s'il n'est pas Bonaparte - "le dieu de la guerre", pour Clausewitz - tout agissant obéit à la volonté de faire : vocation poiétique. De même que le poète opère avec et sur les mots, l'homme d'action travaille à transformer un matériau d'œuvre ; à provoquer une transition de phase entre un état de choses donné et un autre état, projeté dans le futur imaginaire.

Mais dès lors que l'objet à informer, déformer et reformer est un système dynamique de systèmes socio-politiques interactifs et d'une déroutante complexité, dès lors que la capacité de morphogénèse réside dans des forces non-ordinaires - celles de la violence armée - l'œuvre de l'homme d'action procède d'opérations mentales et physiques singulières ; si obscures même, que la restitu-tion de ses pouvoirs d'invention et de création est hors de portée du maître du verbe. L'action stratégique, dont la guerre n'est qu'une modalité, se découpe en effet, dans l'ensemble des activités humai-nes individuelles et collectives, par des déterminations et des attributs, des finalités et des modes opératoires qui lui confèrent une fonction et un sens étrangers aux travaux et jours ordinaires des sociétés.

Dans l'ordinaire de notre existence, nous pensons et agissons pour communiquer, produire, échanger, accumuler, consommer. activités positives trouvant leur sens dans l'accroissement du savoir et des "richesses" grâce auxquels nous tentons non seulement de survivre, mais aussi de vivre mieux : autoconservation et production sont les deux fonctions primaires de l'espèce, étroitement liées, en principe complémentaires, mais qui s'opposent parfois. L'introduction des forces de violence physique dans le commerce banal des sociétés, afin de résoudre leurs crises de croissance, ne peut être qu'un motif de scandale pour la raison. La puissance du négatif n'est pas aisément reconnue par les sectateurs du progrès. Ils acceptent mal ce constat : tout se passe dans l'histoire comme si tout corps social ou système politique devait admettre la nécessité d'une violence collective et l'obligation de recourir, en certains moments critiques de son existence, aux moyens de la négation la plus radicale : les armes. Par leur nature et leurs effets de mort et de destruction, elles contredisent la naturelle pulsion de faire et de construire manifestée par le jeu usuel des forces économiques et culturelles. Cruel déterminisme historique, qui autorise l'homme des armes à se vouloir un opérateur comme les autres des nécessaires transforma-tions du Monde : spéculant sur la fécondité du désordre et du chaos provoqués, il prétend construire en déconstruisant. Contre l'idée reçue, il produit lui aussi : il modifie, par son intervention calculée, la pente naturelle de l'évolution des systèmes socio-politiques en état de coexistence conflictuelle. Il peut précipiter le passage d'un Monde moribond, mais qui ne se résigne pas à mourir, à un autre jusqu'alors à l'état naissant mais qui ne parvenait pas à se former. Mais il peut également, au service de politiques attachés à l'ordre établi, ralentir, voire interdire le changement. Il opère en provoquant une rupture brutale dans le progrès linéaire et cumulatif ou en jouant, plus subtilement, de la menace de rupture, qui suffit à freiner un changement amorcé.

Que, par l'immixtion des forces de violence dans le travail des forces ordinaires, la stratégie produise les décisives fluctuations capables de faire bifurquer irréversiblement le cours normal des choses, voilà qui répugne à notre sensibilité et heurte notre confiance native, reposante pour l'esprit, dans les vertus d'une histoire plate, sans catastrophes ; une histoire qui, selon le sens commun, devrait pouvoir dénouer pacifiquement ses crises et être régulée par la négociation, par la parole réduisant les tensions. L'homme de
la violence pense et agit donc à contre-courant. Il n'existe que par le rejet, contrariant pour les belles-âmes, de l'utopie iréniste. Parce que son action provoque l'inversion des valeurs usuelles gouvernant les relations inter-sociétés, parce qu'elle suppose une lecture pessimiste du sens de l'histoire, elle ne peut être pensée sans mauvaise conscience par les hommes de culture, qui répugnent à considérer le travail des armes comme un objet de savoir licite. Le scrupule moral est, ici, un obstacle à l'objectivité : théologie et droit laïque de la guerre juste n'ont cessé d'être dénoncés comme les contorsions d'un réalisme pragmatique, d'une Realpolitik n'osant pas se montrer à découvert. Comment, dans ce climat de réprobation, la pensée de l'homme armé n'aurait-elle pas été méprisée, par les penseurs patentés, comme une sous-pensée réduite au court-circuit mental par quoi le cerveau fruste résout, sans inutile réflexion - sans littérature - le problème simple et immédiat de la suppression radicale de l'autre ? D'ailleurs, on observait que les plus grands talents militaires avaient été souvent octroyés, par un caprice incompréhensible de la nature, à des hommes ne brillant guère par "l'esprit" : Maurice de Saxe lui-même trouva plaisante son élection à l'Académie...

Longtemps, les bons esprits doutèrent donc que la pensée du soldat, jugée expéditive, méritât d'être observée. Et pour que la pensée stratégique accède au statut gratifiant d'objet de pensée, pour que penser stratégiquement soit banalisé, aujourd'hui, dans des branches de plus en plus nombreuses de nos activités, il fallait que fussent défiés bien des tabous sociaux et surmontées bien des répugnances intellectuelles.

LA REVOLUTION PRAXEOLOGIQUE

Un obstacle épistémologique

L'optimisme historique et les normes éthiques ne furent pas les seuls obstacles à l'accession de la pensée stratégique au statut reconnu d'objet de connaissance. La réflexion sur la guerre et l'art militaire -premier état de ce que nous nommons aujourd'hui stratégie - fut longtemps le domaine réservé des professionnels ; non seulement des hommes de guerre, mais aussi des "civils" qui, comme ce fut courant dans l'Antiquité, assumèrent conjointement des fonctions politiques, administratives et militaires : de Thucydide à Machiavel, la polyvalence fut quasiment la règle. Puis, quand le partage sociologique des rôles s'affirma - vers le milieu du XVIIe siècle - les experts civils, qui se risquèrent avec bonheur sur le terrain de chasse des militaires, se raréfièrent. Quels "grands noms" mentionner après Engels, Corbett, Jaurès, Delbrück, Trotsky, Lénine, dans la période 1815-1940 pourtant riche en littérature de guerre ?

Cette rareté des théoriciens civils, dans les temps modernes, confirme le peu d'attirance de ce qu'on nommera plus tard sciences humaines et sociales pour la science et l'art de la guerre, celle-ci étant pourtant reconnue comme une activité constante, universelle et souvent déterminante des sociétés. Nous observons même que, si la philosophie, vouée à chercher les raisons des choses, n'a pas évacué le fait-conflit et le fait-guerre de ses interrogations, seules les philosophies politique et morale les ont retenus comme objets de pensée. Si, selon Cournot, la philosophie est également "l'étude des formes de la pensée et des procédés de l'esprit humain" 1, on ne voit pas qu'elle ait prêté une grande attention au fait que la guerre est aussi un produit de "l'esprit humain", et que faire la guerre implique des "formes" et des "procédés" mentaux particuliers. D'ailleurs, c'est l'action en général, quels que soient ses domaines d'application, qui fut négligée par les philosophes.

Sans doute, les Grecs n'ont pas manqué d'observer que l'action impliquait une attitude d'esprit particulière ; que la pratique finalisée, le faire affronté à des obstacles qu'il fallait surmonter pour réaliser un projet - cela peut être une définition de la stratégie - supposait un certain type d'intelligence des choses et d'opérations mentales. Mais Platon rejette du champ philosophique, parce qu'échappant à la connaissance exacte, les productions humaines qui procèdent d'un savoir incertain, les "arts stochastiques" réductibles au savoir-faire de la technique exploitant des procédés et recettes fournis par l'expérience, par la pratique répétitive. Même si Aristote est moins radical puisque, pour lui, l'inexact peut être objet de connaissance, le savoir sur le savoir-faire ne peut être, lui aussi, que conjectural ; et il illustre son propos en évoquant le politique dont l'action finalisée est conçue et se développe dans un milieu où rien n'est jamais stable. Il n'est donc pas excessif de dire que "les options qui ont alors été prises ont si fortement pesé sur le cours de la pensée occidentale qu'elles ont, à l'époque moderne encore, orienté la tradition historique et philologique dans une voie à bien des égards étroite" 2.

L'action n'a pas donc pas été reconnue, aussi naturellement qu'on pourrait le croire, comme un objet de raison. Tout s'est passé comme si, dans notre espace culturel originel, la grande aventure de la connaissance avait, en s'attaquant à l'objet-action, buté, dès l'origine et pour longtemps, contre un obstacle épistémologique : celui que constituent, pour l'entendement et le jugement, l'instabilité de ses déterminations et de ses attributs, sa nature foncièrement contingente et la singularité des processus mentaux requis par un faire toujours local. Obstacle épistémologique pour une volonté de connaissance rationnelle qui percevait l'objet-action comme ressortissant à "la technique" et à "l'art", alors qu'elle privilégiait l'approche "scientifique", la quête du général sous le particulier, des essences sous les accidents, et poursuivait le dévoilement des régularités cachées sous les variations des phénomènes.

 

Des pratiques à la praxéologie

Il faudra donc attendre longtemps pour que soient surmontés le malaise, voire l'indifférence de la pensée rationnelle devant les objets de pensée flous proposés par les productions de l'agir humain, individuel ou collectif. En outre, reconnaître que la pensée de l'action est d'une nature particulière est une chose ; une autre, dire comment opèrent l'entendement, le jugement et l'imagination créatrice de l'agissant, et de répondre à la question fondamentale : comment pense-t-on pour agir conformément à l'économie de l'action ? Comment fait-on pour faire, en posant comme axiome qu'on ne fait pas n'importe quoi n'importe comment ? Il s'agissait donc d'élaborer une problématique de la pratique, dans tous les domaines de l'activité humaine, et de constituer ce qui sera la praxéologie3.

Après les précurseurs du XVIIIe siècle - les Encyclopédistes et physiocrates, les empiristes et utilitaristes comme Hume et Bentham - des économistes et pragmatiques comme Austin, Senior, Whewell, Stuart Mill, Cournot, Dunoyer, Courcelle-Seneuil, Espinas, entreprirent, au XIXe siècle, de conceptualiser et d'établir les premières propositions sur les rapports entre action et pensée, science et art, théorie et pratique, etc.4. une nouvelle discipline émergeait dans le champ du savoir, bien qu'encore timidement : elle figura dans la classification des sciences, exercice à la mode à l'époque du positivisme triomphant. Observons qu'elle apparaît en même temps que la sociologie d'Auguste Comte, et cette conjonction n'est sans doute pas de hasard : il s'agit, ici et là, d'approcher le phénomène-humain dans toutes ses dimensions, à travers toutes les activités mentales et physiques grâce auxquelles l'individu et ses divers groupes d'appartenance manifestent leur être et leur existence. Conjonction, également, avec une philosophie politique qui ne se borne plus à décrire les systèmes de relations concevables entre les éléments des sociétés et à spéculer sur le statut idéal des institutions, mais qui entend fonder rationnellement l'action politique finalisée : quand Marx écrit que "les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde de différentes manières, mais il s'agit de le transformer" 5, il rompt non seulement avec la leçon de Hegel, qu'il "remet sur ses pieds", mais, plus fondamentalement, avec la tradition platonicienne. L'idéologie n'a de sens que par la pratique qu'elle fonde et qui accomplit son projet ; la praxis marxiste est praxéologie associant nécessairement pensée et action, théorie et pratique qui se nourrissent dialectiquement de leurs apports mutuels et de leurs critiques réciproques.

Si la politique est projet et si le projet de l'un croise nécessairement ceux des autres coexistants, si toutes ces projections dans l'imaginaire ne s'inscrivent dans la réalité que par des actions collectives qui se rencontrent et interfèrent, s'associent ou se contrarient selon les convergences et divergences de leurs fins respectives, la politique s'accomplit par ce type particulier d'action qu'est la stratégie : celle-ci n'est que la politique-en-acte.

Si politique et stratégie sont indéfectiblement associées comme l'avers et le revers d'une monnaie, des politiques comme Engels et Lénine devaient logiquement "descendre" de la politique vers la stratégie - par le biais de la guerre, l'un des modes de la stratégie militaire - et des hommes de guerre comme Clausewitz, à travers la fameuse "formule" de Vom Kriege, et Guibert, par le Discours préliminaire, devaient non moins logiquement "remonter" de la guerre vers la politique. Double mouvement, qui éclaire la nature et le statut épistémique de la pensée de la guerre et, plus généralement, de la pensée stratégique (dans son extension moderne) : la problématique de la stratégie se constitue et se développe à partir des questions premières qui se posent à son interface avec la politique. Or ces problèmes d'interface ne sont pas aussi simples que le donnait à croire la théorie clausewitzienne, qui posait une relation linéaire, transitive, de fin à moyen entre politique et guerre. Grâce à la pensée systémique et cybernétique, nous savons aujourd'hui que le moyen agit récursivement sur la fin ; que la guerre (ou la stratégie militaire) rétroagit sur les fins politiques initiales, qu'elle influence et peut modifier par ses conditions d'exécution et ses résultats. Relations complexes, donc, de détermination réciproque, circulaire, entre la politique et son instrument stratégique, même si le dernier mot revient à celle-là. Le politique peut décider de négliger les effets de récursion de l'action stratégique sur ses projets ; mais qu'une nouvelle décision doive être prise montre bien l'existence d'une détermination réciproque associant politique et stratégie. Elles sont asservies l'une et l'autre. Un exemple parmi d'autres : en 1914, les exigences stratégiques du plan Schlieffen ont induit les Allemands à envahir la Belgique et à soulever ainsi le problème de l'intervention britannique qui modifiait considérablement la dimension et les fins politiques du IIe Reich dans le conflit.

Le XIXe siècle consacra donc la définitive association de la philosophie politique et de ce qu'on nomma la philosophie de la guerre6 ; cela dans le moment où l'interrogation philosophique débordait de son champ traditionnel pour conférer, à la sociologie et à la praxéologie, le statut d'objets de pensée et de disciplines autonomes. Ne peut-on voir, dans ce mouvement général de la pensée, l'une des causes de l'exceptionnelle fécondité de la pensée militaire entre 1870 et 1914 ? L'esprit positif alors dominant a sans doute nourri, comme un bouillon de culture, la volonté générale, en Europe mais surtout en France et en Allemagne, de soumettre l'action de guerre à l'analyse rationnelle restituant la mécanique des opérations et, plus profondément, l'apprentissage et le fonctionnement intellectuels du type particulier d'agissant qu'est l'homme de guerre. Les controverses sur la science et l'art de la guerre, sur les liens entre théorie et pratique reflétaient l'esprit de la praxéologie d'alors : il s'agissait bien de reconstituer, en déchiffrant l'histoire militaire traitée comme un registre de protocoles d'expériences, les mécanismes du cerveau aux prises avec les problèmes de l'action. Quand Camon "entreprend d'établir la théorie de la guerre napoléonienne, c'est-à-dire de rechercher les idées fondamentales sur lesquelles reposent les opérations et les batailles de Napoléon, et aussi les procédés techniques par lesquels il les a réalisées", il "s'impose de la construire uniquement avec les observations recueillies dans les trente-deux volumes de la correspondance de Napoléon, et dans une analyse de ses campagnes faites à la lumière de cette correspondance" 7. Il cherche donc, dans les instructions et ordres de Napoléon, dans les réflexions générales qui les accompagnent, les traces des délibérations et calculs - des computations sur lesquels se fondent ses décisions. Il ne s'agit pas de récapituler et de décrire l'ensemble des faits et événements constitutifs d'une histoire, de reconstruire phénoménologiquement l'action achevée et déposée dans l'histoire, mais de reconstituer le système des opérations mentales concevant et pilotant un agir ; d'analyser les processus de création du stratège œuvrant ; de répondre à la question : pourquoi et comment le génie de la guerre fait-il ce qu'il fait ?

Toutefois, c'est seulement depuis la fin du second conflit mondial que le dessein de la praxéologie s'est accompli dans la pensée stratégique, extension de la pensée militaire. Et, là encore, ce n'est pas une rencontre de hasard si la sociologie politique et de "défense" a, simultanément, mobilisé de nombreux chercheurs : l'action politico-stratégique est collective. Elle engage l'homme à travers ses divers groupes d'appartenance, systèmes hétérogènes dont les projets et conduites sont irréductibles à "la somme" des projets et conduites individuels8.

En inaugurant les temps nouveaux, "la bombe" a mobilisé l'attention non seulement des politiques et militaires, mais aussi des observateurs de la chose publique, sur les risques des projets et conduites politico-stratégiques aventurés. Constamment présent dans les représentations des situations conflictuelles actuelles et futures, le risque de catastrophe nucléaire, aggravé par l'antagonisme radical Est-Ouest, ne pouvait qu'induire les Etats à tempérer leur naturelle volonté de puissance et leur agressivité. Le problème du droit à la guerre et de la décision de guerre se posait donc en d'autres termes que par le passé. Mieux : toutes les décisions politiques et stratégiques des temps ordinaires devaient tenir compte du risque nucléaire dès lors que leurs implications cumulées pouvaient être le germe de crises inter-étatiques, susceptibles d'échapper au contrôle des grandes puissances. Et si une crise se nouait ou si la dissuasion échouait, qui maintenait la stabilité dans une région sensible, les décisions prises, pour "manoeuvrer" la crise ou pour piloter une guerre locale engageant les Etats nucléaires, devaient se garder d'accélérer la montée en puissance du conflit.

Ainsi, dans la mesure où l'action politico-stratégique s'est toujours résumée dans des séries enchaînées de délibérations ou computations, d'évaluations des situations conflictuelles actuelles et futures, de calculs des voies et moyens adaptés aux fins, etc. - toutes opérations suivies de décisions - le problème général de la conception de l'action et celui de la décision, qui projette l'intention dans la réalité, s'installait au cœur de la pensée stratégique contempo-raine. Conception et décision ne pouvaient plus être abandonnées à l'improvisation inspirée, fût-elle géniale. les approximations dans les évaluations, et les erreurs de jugement dans le choix de la solution optimale entre les concevables, étaient désormais trop chargées de risques prohibitifs et rendaient trop aléatoire la résolution des conflits. En outre, le coût des moyens de l'action, aggravé par la course aux armements, s'avérait de plus en plus excessif eu égard à "la richesse des nations". Tous ces facteurs d'aléas et de risques imposaient donc de systématiser la recherche sur les conditions de rationalité de l'action et sur les instruments intellectuels capables de les définir et de les inscrire, comme autant de contraintes, dans les nouvelles conceptions et décisions stratégiques.

Appliquée à l'action, la notion de rationalité n'est pas aussi claire qu'elle le paraît. Notion récente en stratégie, même si elle fut toujours implicite. Naguère, la critique jugeait les conduites des chefs de guerre sur les résultats tangibles de leurs opérations : leur réussite prouvait la validité de leur "pensée" et la rationalité des décisions s'identifiait, en fait, à l'efficacité observable des opérations physiques qu'elles avaient provoquées. La rationalité était donc un critère de jugement ex post : la description et l'analyse critique des campagnes et des batailles passées permettaient, par exemple, de dire si les principes de la guerre avaient été respectés, si la conduite de la guerre avait observé les contraintes imposées par les finalités politiques, etc. Aujourd'hui, devenu explicite, le critère de rationalité n'intervient plus seulement dans le jugement a posteriori des processus mentaux du stratège, dans l'accroissement et la précision du savoir sur la stratégie. Il s'agit désormais d'accroître et d'affiner les pouvoirs du stratège agissant, et de conférer une vertu heuristique au critère de rationalité : rationalité active, que traduit bien "rationalisation".

Rationaliser l'action, c'est soumettre les opérations intellectuelles et physiques du système actif - donc les décisions - à un ensemble de principes et de règles qui, appliquées à la computation et à la conduite des actants, traduisent les exigences et contraintes spécifiques de l'action collective finalisée, conçue et développée en milieu conflictuel ; c'est observer un ensemble de prescriptions normatives imposées par l'économie, par la grammaire et la logique caractérisant ce type de pratique, qui est celle d'un système complexe en interaction avec d'autres et condamné à "penser" dans un brouillard d'incertitudes. Observons que la rationalisation de l'entreprise politico-stratégique doit s'appliquer à plusieurs "niveaux" de la computation : d'abord, dans la traduction des fins politiques en buts stratégiques (planification stratégique) et dans la comparaison des espérances de gain et des risques (espérance politico-stratégique) ; ensuite, dans la définition des moyens de l'action qui doivent être adaptés à ses finalités (pertinence) ; enfin, dans le calcul du rapport optimum entre l'efficacité opérationnelle de ces moyens et leur coût de réalisation et d'emploi.

 

La nouvelle boite à outils

Par la médiation de la stratégie, le rêve des précurseurs de la praxéologie s'accomplissait enfin puisque l'on tentait de répondre à la question fondamentale : comment fait-on pour faire rationnellement ? Que, sous la pression de l'urgence, cette question se soit posée dans le domaine politico-stratégique et, plus précisément, dans celui de la stratégie générale militaire, ne fut pas sans importance : dans le même moment, les divers secteurs d'une activité économique de plus en plus complexe et concurrentielle s'interrogeaient également sur les conditions de rationalité de la production et des échanges. La compétition économique et le conflit politique présentaient assez de similitudes pour que le concept et les méthodes de la stratégie, d'origine militaire, diffusent dans tous les domaines de l'activité compétitive, et même au-delà. Inversement, cette généralisation de l'esprit stratégique permettait de transférer, dans le domaine politico-stratégique, le résultat des recherches et expériences praxéologiques conduites dans les diverses branches de la production industrielle9.

L'extension du champ de la praxéologie rationnelle par échanges systématiques entre les activités "civiles" et la stratégie politico-militaire fut stimulée, on le sait, par l'engagement de nombreux experts venus de toutes les branches du savoir pour introduire plus d'objectivité scientifique dans la problématique de "la défense", et plus de rigueur dans les évaluations et la computation stratégiques. L'effort de tous porta d'abord sur les méthodes. Il suffit de mentionner, en vrac, après les succès de la recherche opérationnelle, la méthode Delphi et celle des scénarios, l'analyse morphologique, la méthode multicritères et des arbres de pertinence, l'analyse de systèmes, la théorie des graphes et la méthode PERT, les programmations linéaire et dynamique, le PPBS aux Etats-Unis et la RCB en France, etc. l'invention méthodologique s'est constamment appuyée, depuis 40 ans, sur les probabilités et les statistiques, sur les théories des jeux, des systèmes et des modèles, sur la pensée cybernétique, la théorie de l'information et l'attitude prospective, et - ne serait-ce que par analogies et métaphores - sur les théories des catastrophes (morphogénèse et stabilité), du chaos (imprévisibilité des fluctuations) et des objets fractals (constructions irrégulières où domine le hasard), sur la théorie de la complexité dynamique (structures dissipatives et phénomènes d'instabilité).

Ce rapide inventaire indique bien la tendance générale de la nouvelle praxéologie : il s'agit de constituer la boîte à outils désormais indispensable à quiconque tente de comprendre l'action stratégique, d'expliquer ses particularités - de la théoriser - et de fournir, au praticien, des instruments intellectuels pertinents et efficaces - rationnels - pour guider ses procédures décisionnelles. Outillage d'autant plus nécessaire qu'il faut décider sous l'empire des incertitudes, puisque celles-ci sont inhérentes à la nature d'une computation devant anticiper l'avenir - plus ou moins déterminé, indéterminé et aléatoire, selon la nature et l'évolution des déterminations (ou facteurs) de l'action - et au milieu conflictuel dans lequel se développent les dialectiques des volontés et des libertés d'action du même et de l'autre10.

Le grand dessein de la praxéologie stratégique fut toujours et demeure de réduire les inconvénients de la contingence, qui caractérise tout agir ; de pallier les erreurs de la prévision dans le flou et les turbulences ; d'anticiper et de corriger les écarts de la conduite aléatoire ; de piloter rationnellement les transitions de phases de systèmes politico-stratégiques instables, fluctuants, et dont l'évolution résulte de la composition de phénomènes réguliers et irréguliers. Depuis les systèmes d'équations de Lanchester et de Richardson, la computation stratégique n'a cessé de rêver, au mieux, d'une mathématique de l'action, d'algorithmes qui ne soient pas abusivement réducteurs de la complexité dynamique ; à défaut, de reconstituer et de modéliser la grammaire et la logique de l'action collective développée en milieu conflictuel. Elle n'a cessé de vouloir établir les règles du calcul décisionnel au sein de la macro-machine militaire, elle-même élément de la méga-machine étatique ; cela, en s'appuyant sur quelque procédure hypothético-déductive, corrigée par la probabilité, qu'autorise la structure modulaire et étagée des relations de détermination réciproque - de fin à moyen - entre les divers niveaux de décision-exécution du système politico-militaire. Mais procédure fondée sur des axiomes qui fixent en amont, à l'étage de l'instance de computation et de décision suprême, le projet politique et les déterminations premières de la stratégie (par exemple : autonomie de décision et finalités des alliances, données de situation géostratégiques, contraintes de la règle du jeu, etc.).

Que cette "mathématisation" ou "logicisation" de la praxéologie stratégique trouve vite ses limites, les praticiens en furent toujours conscients. La nature contingente et les hasards de l'action en milieu conflictuel, la complication physique de la machinerie militaire, la complexité d'une computation traitant des flux de plus en plus denses et rapides d'informations hétérogènes, continues et évanescentes, les projections dans l'avenir incertain - prospectif pour la stratégie des moyens - tout conspire à sauver les apports de l'expérience. Un temps dévalorisées par une culture stratégique que fascinait le progrès foudroyant des sciences et des techniques, l'histoire des conflits et la généalogie de la stratégie, héritières de l'histoire militaire, sont aujourd'hui réhabilitées. Sous réserve d'une grille de lecture et d'interprétation adaptée à la nouvelle problématique politico-stratégique, l'histoire constitue un stock d'expériences assez abondantes et variées pour que leur analyse critique et comparée révèle des analogies entre les "cas concrets" passés et actuels ; pour que les régularités, qui traversent la diversité des problèmes posés aux "anciens" et leurs solutions, autorisent des transpositions. Que la prudence intellectuelle s'impose
au raisonnement par analogie, cela va de soi ; mais l'influence des modèles et des paradigmes dans la composition des cultures stratégiques et la psychologie des actants est trop claire pour qu'elle soit sans raison. La modélisation, par l'analogie historique, s'avère donc le complément nécessaire des modèles logiques et algorith-miques. En outre, la pertinence, la consistance et la robustesse des théories construites, abstraitement, sur la grammaire et la logique structurant les mécanismes mentaux du stratège quelconque, doivent pouvoir être vérifiées en appliquant cette structure sur les oeuvres stratégiques et le travail créateur des actants réels, tels que l'histoire nous les dévoile. La boîte à outils de la pensée stratégique doit bien contenir certains instruments de première nécessité constants, inva-riants, parmi tous ceux qui l'ont enrichie au cours des millénaires...

Axiome très contestable objecteront les contempteurs de l'histoire. Vérifié, pourtant, par ceux-là mêmes, les plus modernistes, qui cherchent des aides à la conception - ou à la décision - et qui les attendent de l'intelligence artificielle. Il faut bien reconstituer le fonctionnement du cerveau opérant stratégiquement avant de lui trouver un substitut électro-informatique. Construire la matrice de conduites qu'est la machine d'inférences suppose la connaissance des procédures mentales du stratège. Et l'exploitation du thésaurus de pratiques et de théories engrangé par la mémoire historique complète heureusement l'analyse des démarches logiques du stratège quelconque, trans-historique11. Plus généralement, si l'intelligence artificielle marque une nouvelle étape, encore imparfaite, dans la genèse de la praxéologie stratégique, elle confirme que la clé de celle-ci doit être cherchée d'abord dans l'intellect du stratège. Comme tout processus d'invention ou de création, la poétique stratégique renvoie donc aux sciences cognitives : neurophysiologie, psycho-logie, épistémologie génétique, linguistique, sémiologie, logique, etc. Elle pose le problème général de la connaissance du sujet à l'oeuvre.

Il faut donc définir et analyser les conditions d'exercice - champ mental concerné et contraintes - , et les modes opératoires propres à l'esprit appliquant ses facultés et pouvoirs naturels, en privilégiant certains d'entre-eux, à produire par l'agir stratégique. Modes opératoires déterminés et structurés par les grandes catégories mentales spécifiques de cette pratique : le système dynamique et
la dialectique des sous-systèmes sociopolitiques même-Autre
dans toute situation de conflit (positions relatives et postures des adversaires et partenaires, tensions et règle du jeu local, espérances politico-stratégiques respectives, etc.) ; la finalité de l'agir (décompo-sée en fins politiques, buts stratégiques, objectifs et fonctions tactico-techniques) ; les voies et moyens adaptés à ces fins (nature et volume des forces capables d'effets de violence physique ; organisation systémique et emploi opérationnel, ou manoeuvre, de ces forces, en vue d'assurer la circulation de l'information et de provoquer les transformations énergétiques nécessaires pour produire les effets physiques sous les contraintes du jeu d'actions-réactions du système même-Autre) ; l'espace de déploiement de l'agir (étendue géographique, milieu - terre, air, mer - et topographie, mais aussi espace sociétal, etc.) ; le temps (durée totale de l'action découpée en séquences d'opérations élémentaires ou praxèmes).

On voit que ces catégories ne font que singulariser celles de toute pensée praxéologique : il s'agit toujours de définir et de respecter l'économie de l'action de systèmes dynamiques de sous-systèmes bouclés ; d'accorder fins et voies-et-moyens selon une procédure cybernétique de détermination réciproque, récursive, et non de détermination transitive et linéaire - comme je l'ai dit à propos de l'"effet en retour" de la stratégie militaire sur la politique. démarche intellectuelle en spirale ou hélice, puisque l'action se développe dans le temps, constamment relancée par les décisions successives et prises sur l'information que fournissent la mesure et la correction des écarts constatés entre résultats obtenus et fins projetées. C'est bien là un problème fondamental, et les recherches sur l'intelligence artificielle - et jusqu'à leurs échecs - peuvent induire la pensée de l'agir à préciser ses règles de fonctionnement optimal.

L'autre problème fondamental soulevé par la compréhension de la mécanique mentale, et que l'intelligence artificielle met en relief, est celui du langage. Représenter et expliquer l'objet-stratégie implique la définition et l'usage de concepts spécifiques ; non pas de concepts isolés, mais d'un corps de concepts qui se définissent autant par leurs relations structurelles - l'un par l'autre - que par leur sémantique propre. Mais, si établir une langue rigoureuse et cohérente est nécessaire autant à la compréhension de l'objet-stratégie qu'à la circulation de l'information sans perte de sens et à la communication claire entre les actants, cette langue est vivante. elle ne cesse d'évoluer avec la pratique stratégique elle-même. De là, la dégradation des concepts usités et leurs dérives de sens plus ou moins bien perçues, les décalages entre leur contenu sémantique et la réalité qu'ils doivent représenter. La pensée stratégique manque alors de rigueur, nourrit les équivoques. Le corps de concepts et les théories deviennent inconsistantes et recèlent des contradictions d'autant plus graves qu'elles sont longtemps inaperçues. La praxéo-logie stratégique implique donc un incessant travail de conceptua-lisation, de mise à jour du langage. Mais quoi que nous fassions pour le rajeunir, pour annuler les retards de la théorie sur la pratique et les écarts entre les concepts et les stratégies concrètes, historiques, ce langage ne peut éliminer toutes les zones de flou sémantique ni a fortiori maintenir la cohérence de la structure conceptuelle12.

La boîte à outils de la pensée stratégique demeure donc non seulement incomplète, mais souvent inadaptée aux exigences de la connaissance rigoureuse et de la pratique efficace. Il aura fallu l'intervention de l'épistémologie, sa critique des instruments de la connaissance - de la représentation et de l'explication - et de ceux qu'utilise le praticien producteur des stratégies concrètes, pour que nous prenions la mesure des difficultés inhérentes au dire et au faire stratégiques. Le passage de l'empirisme pragmatique à la praxéologie rationnelle a tempéré l'optimisme des stratèges misant sur les seules leçons de l'expérience et sur l'improvisation capable de tirer le meilleur parti de la circonstance et du hasard. Certes, le génie trouve ses motifs d'excitation mentale dans les incertitudes mêmes de l'agir. la volonté de création la plus puissante s'impatiente donc à devoir passer sous le joug de l'épistémologie - mot barbare et inhibiteur pour une activité de l'esprit s'exerçant sous la pression de la contingence, dans un duel des volontés qui s'accommode mal de la ratiocination. "Je ne cherche pas, je trouve", dit Picasso ; mais, par définition, le cerveau génial n'est qu'un accident de l'évolution... une catastrophe. Le génie stratégique, lui aussi, est l'exception, et les apprentis doivent apprendre, laborieusement, à comprendre ce qu'ils font... ou tentent de faire.

Que notre savoir sur l'esprit-en-acte demeure fragmentaire et que, de l'aveu d'Hölderlin, subsiste à jamais une face cachée du cerveau concevant et décidant l'action, nous devons en prendre notre parti. Mais que des îles de savoir émergent de notre ignorance, de plus en plus nombreuses et reliées, et qu'elles s'organisent en archipels théoriques de plus en plus vastes et cohérents, cela suffit à justifier l'aventure intellectuelle des générations de praxéologues qui nous ont précédés et celle des chercheurs que ne désespèrent, aujourd'hui, ni l'immensité du chantier ni la difficulté de soumettre la pensée stratégique à la rigueur décapante de la volonté de rationalité. D'ailleurs, les dérives modernes du concept de stratégie, les abus mêmes de ses transferts dans les nombreux secteurs de la production humaine, individuelle ou collective, montrent éloquemment que la pensée stratégique procède d'un foyer mental, d'un "point central" commun à tous ceux que travaille la volonté de création. Inversement, qu'un expert en poétique comme Valéry associe Bonaparte et Léonard de Vinci dans ses questions de méthode, que ses Cahiers évoquent les politiques et les militaires au même titre que les scientifiques et les artistes, suggère que toute recherche sur les processus de création trouverait profit à analyser la manoeuvre de l'esprit stratégique, et qu'on pourrait concevoir une poétique générale dont la stratégique serait une variété.

SOCIOLOGIE DE LA PENSEE STRATEGIQUE

Le stratège et le stratégiste

Dire : "la pensée stratégique", c'est s'installer dans l'ambiguité. L'expression, aussi usuelle aujourd'hui que le fut longtemps "pensée militaire", couvre deux modes de l'activité intellectuelle, deux classes de représentations et de transformations mentales. Confusion explicable : dans les deux cas, le travail de l'intellect porte sur un objet commun, qu'il découpe dans la profusion des phénomènes manifestant l'existence des individus et des sociétés : l'action collective finalisée, conçue et conduite en milieu de conflit. Mais si les deux ensembles d'opérations de l'esprit intériorisent le même objet - stratégie et informent le même matériau d'œuvre, ils procèdent de nécessités et sont gouvernés par des finalités différentes.

D'une part, en effet, le stratège stricto sensu, engagé dans l'agir ; le praticien qui, selon sa compétence et sa fonction dans le système actif - l'appareil étatico-militaire - participe à l'entreprise collective et contribue à son développement orienté vers le but futur. Immergé dans la durée de l'action, son activité mentale est celle d'un opérateur motivé par une fin déterminée et requis de penser la conduite effective de l'agir en traitant une information vivante.

D'autre part, non plus dans mais à côté de l'agir, le stratégiste non-agissant dégagé de toute responsabilité immédiate dans l'entre-prise collective qui n'est, pour lui, qu'un objet de connaissance. Il ne l'approche que de l'extérieur, en observateur plus ou moins expert. N'étant pas directement impliqué dans l'agir et peut-être indifférent à son succès, il travaille sur une information morte : les événements, faits et phénomènes de toute nature qui ont traduit, dans les transformations effectives des systèmes socio-politiques, les calculs et décisions du praticien. Il tente de penser la pensée du stratège et son matériau de pensée ne peut être l'agir, mais son résidu tangible, sa trace observable dans l'espace-temps géohistorique et dans les changements d'état de la matière sociopolitique : l'action.

Stratège et stratégiste ne pensent donc pas identiquement leur objet commun. Pour le premier, la stratégie-en-acte trouve son sens dans son but, et dans l'exercice d'un vouloir et de pouvoirs dirigés vers cette fin. L'agir stratégique procède, en chaque instant, des opérations de la raison praticienne ; du travail de l'entendement, du jugement et de l'imagination créatrice appliqués à problématiser, évaluer, calculer, comparer, et à choisir la solution optimale parmi les solutions concevables du problème concret et local posé par la poursuite du but. solution que l'actant estime "la meilleure" eu égard à des critères de choix que lui suggèrent les données de situation politico-stratégiques, la nature du but fixé, les voies-et-moyens pertinents offerts dans le moment, ses degrés de liberté dans le jeu de ses interactions avec les Autres. La pensée du stratège se résume donc dans ces computations, et dans les décisions qui les achèvent et les relancent à la fois. Sa production intellectuelle se manifeste dans les opérations physiques des systèmes militaires qu'elle déclenche et pilote, dans les transformations du système de systèmes politico-stratégiques, dans la dialectique des volontés antagonistes et/ou coopérantes.

Le stratégiste ignore, lui, la pression des Autres, la tension des volontés et le stress de la décision responsable impliquant une prise de risques. Sa pensée est libre et sans conséquences pratiques immédiates. Elle trouve son sens dans la représentation plausible et l'analyse critique de la production du stratège. Il en propose une explication probable, construit des théories descriptives de l'agir dont il tente de reconstituer la trajectoire réelle en interprétant l'information fournie par l'observation d'une action échue ou, au mieux, en cours d'exécution. C'est bien là ce qui différencie les statuts du stratège et du stratégiste : leurs pensées et productions respectives ne s'inscrivent pas dans la même temporalité. Le temps de la pensée rétrospective sur l'action n'est pas celui, réel, de la pensée de l'agir ; le temps du dire ne peut coïncider avec celui du faire. Le stratège épouse la flèche du temps qui le projette dans le futur : computation et décision ont pour objet de construire l'avenir ; de réaliser, à partir de l'état de choses existant et par une transition de phase voulue, un autre état de choses porté par l'imaginaire. Le stratégiste est tenu à la rétrospection, à une posture intellectuelle parente de celle de l'historien : il vient après, comme le philosophe de Hegel, "l'oiseau de Minerve qui se lève toujours au crépuscule". l'explication est reconstitution aléatoire et nécessairement simplificatrice. l'analyse critique des faits et événements passés tente de restituer, par induction plus ou moins aventurée sur les fragments d'une information imparfaite, ce qui fut la vérité du stratège oeuvrant. Jomini et Clausewitz ne se veulent pas historiens, mais ils tentent de reconstituer le cheminement mental de Napoléon à partir de sa trace discernable dans les monographies de ses campagnes. Ce faisant, ils se hasardent, dans l'univers des possibles mentaux du stratège, avec moins de certitudes que Cuvier dans celui des possibles paléonto-logiques, quand il reconstruit le squelette d'un dinosaure sur une vertèbre ou un maxillaire...

 

La pensée de l'agir collectif

Discursif ou formalisé en algorithmes logico-mathématiques, le discours et le langage du stratégiste théoricien ne peuvent donc proposer que des modèles, nécessairement réducteurs, de la pensée du stratège actant. Réduction déformant d'autant plus la réalité que la pensée théorisante s'exprime, sur la même action collective observable après-coup, dans les divers discours cloisonnés de "penseurs" individuels seuls devant la page blanche. Les expertises personnelles portent sur le contour apparent d'une action fixée dans sa figure historique, dont elles privilégient quelques aspects ou accidents morphologiques, ces choix étant déterminés par la culture stratégique et les tropismes intellectuels de chacun. Aucun expert extérieur n'est en mesure de reconstituer, dans sa totalité dynamique, la pensée de l'agir, qui est une pensée à la fois éclatée et intégrée puisque l'agir stratégique est collectif ; puisque les véritables actants ne sont pas des individus mais les systèmes militaires et les systèmes englobants que ceux-ci constituent avec les instances politiques.

Certes, la pensée de l'agir est celle du chef, de la tête responsable de l'entreprise collective, qui la conçoit dans ses lignes générales et la conduit dans son ensemble. Mais elle est également et simultanément celle de toutes les têtes qui, à tous les étages de décision et d'exécution de la machine politico-militaire, démultiplient et fragmentent, en conceptions, computations, décisions et opérations physiques élémentaires, la pensée origine et directrice de l'instance suprême. Et les résultats effectifs de ces pensées de l'agir local, ceux des opérations physiques qu'elles déclenchent, rétro-agissent, négativement ou positivement, sur les pensées "amont". Tous ces processus de bouclage intellectuel "remontent" jusqu'au cerveau du chef, qui les intègre pour relancer l'agir par une nouvelle computation et une nouvelle décision modifiant, le plus souvent, sa pensée directrice première.

Pensée éclatée, parce que l'information circulante et les transformations énergétiques, qui déterminent le fonctionnement finalisé du système politico-militaire, se décomposent à tous les niveaux de décision-exécution élémentaires constitutifs du système complexe. Pensée intégrée parce qu'existe toujours une instance suprême mandatée pour concevoir et piloter l'agir collectif en récapitulant les pensées locales. la pensée de la pratique est donc structurée par l'organisation modulaire du système et par le réseau de liaisons-communications reliant ses multiples éléments. Ceux-ci définissent autant de têtes tenant leur partie, à leur place et selon leur fonction, dans la pensée d'un agir orchestré. Napoléon avait à la fois raison et tort de dire "qu'une armée n'est rien que par la tête" : raison, s'il songeait à la fonction d'intégration qu'assume la pensée du chef ; mais tort parce que sa formule, trop radicale, négligeait le nécessaire éclatement de l'agir collectif en agirs locaux et évacuait les effets récursifs, sur la pensée originelle du chef, des pensées d'une multitude de subordonnés qui, jusqu'au combattant individuel, ne sont pas de simples exécutants mais aussi des décideurs. Les nombreuses erreurs de ses maréchaux, souvent lourdes de consé-quences pour l'entreprise, auraient dû le prévenir contre une vision trop réductrice de la nature et des mécanismes du cerveau collectif, du système de têtes indissociables opérant dans l'agir stratégique.

Aujourd'hui, la pensée de l'agir est encore plus éclatée qu'au temps de Napoléon - encore que l'invention du système division-naire dans la seconde moitié du XVIIIe siècle (la division mixte étant le premier module toutes armes) ait déjà compliqué l'organisation et l'emploi d'armées désormais très différentes des armées-blocs antérieures. Depuis l'entrée dans l'âge industriel, tout conspirait déjà à accentuer la fragmentation de la computation et à multiplier les décisions élémentaires au sein de systèmes politico-militaires que la diversité croissante des armements obligeait à découper en unités tactico-techniques de plus en plus différenciées fonctionnellement. Conjointement, l'intégration de ces modules primaires en modules complexes et en nouveaux commandements opérationnels (armée, groupe d'armée et Front, groupements tactiques et interarmées, task-forces, etc.) palliait les inconvénients évidents de la démultiplication de la "pensée du chef" en innombrables pensées. Depuis le second conflit mondial, le progrès scientifique et technique a accéléré cette double évolution des systèmes militaires, toujours plus compliqués physiquement et induisant des processus de computation et de décision de plus en plus éclatés et complexes13. La pensée de l'agir collectif est atomisée par la multiplication des organismes, de plus en plus spécialisés, requis pour concevoir et conduire la stratégie des moyens et la stratégie opérationnelle.

La programmation des armements et la planification stratégique sont les produits, parmi d'autres, de la pensée stratégique pratique. Certes, elles s'inscrivent dans un cadre général et sont déterminées par les grandes orientations que définit l'instance suprême, le politique. Mais ces larges idées de manoeuvre stratégiques sont souvent contrariées par les implications de la multitude de petites décisions prises en aval, par les états-majors et les bureaux de ce qu'Eisenhower nomma le complexe militaro-industriel. Sans épouser tous les griefs et suivre les procès d'intention, souvent polémiques, adressés généralement aux lobbies, et sans les soupçonner d'oublier l'intérêt collectif pour ne céder qu'aux particuliers, les organismes de recherche et de réalisation des armements, et les bureaux d'études des états-majors militaires évaluent, calculent et proposent des éléments de décision fondés sur leurs critères spécifiques d'efficacité tactico-technique et opérationnelle. Rien n'est plus normal ; mais ces experts, trop souvent cloisonnés, bénéficient des privilèges exorbitants que leur confère le monopole d'une compétence scientifique, technique ou militaire difficilement contestable, sur leur terrain, par le stratège généraliste et le politique. Ceux-ci inclinent donc, intellectuellement, à accepter les propositions des experts ; elles acquièrent, dans la pratique, le statut de décisions locales dont la somme influence nécessairement, et par récursion, la pensée des décideurs amont. de nombreux systèmes d'armes et leurs doctrines d'emploi ont été acceptés sans être passés par le filtre de la critique amont. Ils procèdent d'un processus cumulatif de petites décisions si bien liées et justifiées, par les exigences et contraintes techniques et opérationnelles, que, indiscutables dans leur logique particulière, leur nécessité peut s'imposer aux instances de décision suprêmes et infléchir abusivement la stratégie générale militaire et la politique de défense. Seules, les contraintes économiques et financières peuvent alors intervenir, ultimes et incontournables critères de choix, pour rétablir un semblant de rationalité.

Sans doute prête-t-on, aujourd'hui, autant d'attention aux effets pervers des "petites décisions" parce qu'elles sont manifestes, et lourdes de conséquences financières, dans la stratégie des moyens des puissances majeures bénéficiant de grandes capacités scientifiques et technologiques ; parce que, en temps ordinaire - temps de paix ou de crise ne débouchant pas sur la guerre ouverte - la programmation des armements, assortie de stratégies déclaratoires et de stratégies développées dans le virtuel (dissuasion nucléaire), constitue l'essentiel de la stratégie générale militaire. Certes, les crises régionales doivent, parfois, être dénouées par l'épreuve de force, par la guerre limitée, au moins dans ses buts - comme on vient de le voir dans la guerre du Golfe. La stratégie opérationnelle réelle reprend alors ses droits, pour un temps. La pensée de la pratique stratégique se plie aux catégories classiques de la pensée d'un agir opérationnel servant, comme toujours, des fins politiques contingentes. Comme toujours, cet agir est une épreuve de vérité - de pertinence - pour la stratégie des moyens ayant produit les systèmes de forces et d'armes engagés. Cependant, à notre époque de prépondérance du facteur technique, c'est encore la stratégie des armements qui a le dernier mot au point que, même en temps de guerre, elle surplombe de haut non seulement la stratégie opérationnelle dans le duel armé, mais aussi, en amont, la stratégie générale militaire14.

Ainsi, ce que le militaire a toujours su par l'expérience du commandement au sein d'un système hétérogène, ce que l'on n'a cessé de dénoncer comme un caractère pernicieux de la stratégie des moyens, devraient nous garder de réduire "la pensée stratégique" à l'activité intellectuelle des instances suprêmes et de leurs conseils. Il est vrai que l'histoire politique et militaire a toujours exalté la geste des protagonistes de génie, crédités abusivement du savoir et du pouvoir absolus qui sont ceux de l'inventeur et du créateur individuels devant leur matériau d'oeuvre. Il est vrai également que, pour être collective, une entreprise politico-stratégique est toujours placée, au moins nominalement, sous la conduite d'un chef assumant la responsabilité de son succès comme celle de son échec. Si, selon Napoléon, "à la guerre, un grand désastre désigne toujours un grand coupable", nous savons bien que celui de 1940 est imputable autant à la médiocrité de l'instrument militaire qu'aux carences intellectuelles des hommes en charge des armées. Plutarque n'a pas raison : penser stratégiquement n'est pas un privilège régalien. Concevoir, préparer et conduire l'agir sont les attributs communs, statutaires en quelque sorte, de la multitude des "grands" et "petits" praticiens dont les fonctions élémentaires sont également nécessaires, et entre lesquels se distribue le travail de l'esprit-en-acte. Le politique, le militaire, l'ingénieur, l'économiste, le généraliste comme l'expert dans les spécialités les plus "pointues", tous sont également impliqués dans un même agir. A la fois décideurs et exécutants à leur place dans la structure politico-stratégique, tous pensent stratégiquement. Etablir un ordre d'opération pour une grande ou une petite unité, réaliser un système d'armes, délibérer au sein d'un conseil de défense, rédiger l'exposé des motifs d'une loi de programme ou un règlement de manoeuvre, établir le budget des armées ou planifier la production d'un arsenal, préparer un thème d'exercice sur le terrain ou un cours de tactique dans une école, etc., sont autant d'actes intellectuels dont la somme - l'intégration, plus exactement - détermine les conditions et les modalités d'un agir collectif globalement finalisé.

Tous ces actants pensent stratégiquement parce que leurs opérations mentales se soumettent aux mêmes catégories de la pensée - que j'ai évoquées plus haut. Tous utilisent le même langage, le même corps de concepts définissant l'objet-stratégie dans son ensemble et ses éléments. Toutefois, dans la totalité dynamique de l'agir collectif, chacun découpe son agir local et ses praxèmes élémentaires selon sa fonction dans le système. Il doit donc penser en utilisant des catégories plus "fines" et des concepts particuliers, moins extensifs, que ceux, très généraux, employés par les actants opérant aux "étages" supérieurs du système. Par exemple, l'Autre est l'Etat adverse pour le politique, l'unité qu'il combat pour le chef militaire. Celui-ci pense dans le temps court, et le stratège suprême dans le temps long de la prospective. Les concepts spécifiques de la tactique sont découpés dans ceux, englobants, de la stratégie opérationnelle, etc. Toutefois, ces divers ordres de catégories et de concepts s'articulent et sont reliés dans des ensembles structurés qui garantissent leur compatibilité, ainsi que la cohérence des pensées élémentaires des actants et la synergie de leurs praxèmes.

Eclatée et intégrée, encore et encore éclatée et intégrée dans un processus continu qui traverse et excite le champ mental de tous, la pensée de la pratique stratégique se manifeste comme une pensée complexe et buissonnante. Elle distribue, ordonne et relie ses pensées élémentaires en se modelant sur l'organisation hiérarchisée, elle-même buissonnante, du système politico-militaire. Elle se constitue par et s'objective dans le traitement de l'information qui irrigue celui-ci en circulant de l'amont vers l'aval, et retour - avec des liaisons et communications transverses ou latérales et des bouclages de récursion - dans le réseau à la fois multipolaire, hiérarchisé et maillé des centres de conception, computation et décision qui constituent le système. Chacun de ces centres a son mot à dire dans le discours globalisant de l'agir collectif ; cela, selon sa fonction et sa position relative dans une structure qui détermine de multiples niveaux de complexification dans la pensée de la pratique, l'intégration des pensées décomposées à un niveau inférieur étant réalisée à l'étage supérieur.

Tout se passe donc comme si la pensée de l'agir collectif, "totalisation totalisante" de pensées individuelles, était le produit d'un cerveau unique ; d'un macro-système psychique dont les neurones seraient les multiples cerveaux des actants ; les synapses, les connexions établies par le système de liaisons et communications reliant ces centres de pensée ; les échanges d'information entre ceux-ci, et les excitations qu'ils y provoquent, s'identifiant aux transits et aux interactions des pensées élémentaires dans le réseau de canaux que dessine la structure maillée du système politico-militaire.

 

Pensée de l'agir et doctrine

Encore faut-il que le travail de ce macro-cerveau, à la fois unitaire et complexe, soit assez puissamment intégrateur pour instaurer et maintenir l'unité de la pensée collective, condition nécessaire à l'unité d'action du système politico-militaire dans l'accomplissement de ses finalités globales. L'unité d'action du Tout signifie la synergie de ses éléments ; donc, la convergence de leurs pensées particulières, de leurs computations et décisions. Cela implique que leurs opérations mentales traitent une information claire et univoque sur l'agir collectif ; que tous les actants utilisent un outillage intellectuel homogène et cohérent, qui les préserve des dérives sémantiques et des erreurs dans leur traitement local de cette information.

Or cette exigence se heurte aux obstacles praxéologiques qui caractérisent toute action collective : par souci d'efficacité immédiate, chacun des actants incline à énoncer et à résoudre en priorité son problème personnel ; à réduire les données de situation à celles qu'il perçoit ; à traiter d'abord son information utile dans l'espace et le temps bornés de son agir élémentaire. En bref, chacun est induit à concevoir, calculer et décider sous la pression de la contingence locale, selon les seuls critères de jugement que lui suggèrent sa compétence limitée et les conditions de son efficacité dans un domaine d'agir découpé dans celui de l'agir collectif, et plus ou moins isolé.

Ces "frictions", dirait Clausewitz, provoquent donc des dysfonctionnements dans le cerveau intégré. Les dérives des pensées individuelles, les pertes de sens de l'information circulante introduisent d'inévitables divergences entre les computations et petites décisions locales et la ligne générale de la pensée collective. Tendances centrifuges, encore accentuées par la fréquente indiscipline intellectuelle et par les écarts du génie en rébellion contre la pensée moyenne du collectif.

Il faut donc qu'une pensée unitaire et unifiante anticipe et corrige préventivement les aléas de la pensée éclatée ; que, quelque part dans le système, une pensée générale récapitule, contrôle et ordonne les savoirs accumulés par les expertises élémentaires ; que, consciente des exigences et contraintes de toute pensée locale, elle détermine les conditions de leur cohérence. De là, un ensemble de grandes décisions fixant les orientations politiques, l'idée de manoeuvre de la stratégie générale militaire, les principes directeurs et règles de conduite imposés à tous pour que l'agir collectif se développe aussi rationnellement que possible, selon son économie. Pensée régulatrice, assez puissante et claire dans son expression pour s'imposer aux velléités d'autonomie des individus. Pensée régalienne et législatrice, qui ne peut se constituer qu'au "sommet" du système politico-militaire, au niveau de l'instance politique et de ses conseils civils et militaires.

Il s'agira donc, d'abord, de définir la contribution de la stratégie militaire à la politique étatique ; puis les buts stratégiques assignés au système militaire comme moyens des fins politiques ; ensuite, les grandes classes de forces armées et les systèmes d'armes, assortis de leurs conditions et modalités d'emploi probables dans les configurations prévisibles du système interétatique et le spectre des conflits concevables avec les Autres. Réciproquement, à ce niveau de computation et de décision - interfaces politique, stratégies intégrale et générale militaire - on déterminera la contribution des activités et ressources nationales à la réalisation et à la préparation de l'outil stratégique. Ces évaluations actuelles et prévisionnelles, ces juge-ments et décisions déterminant l'économie générale et la conduite de l'entreprise politico-stratégique se fondent plus ou moins explicitement sur des présupposés, des modèles et paradigmes, voire sur des schèmes intellectuels traduisant l'enracinement des pensées individuelles dans l'héritage d'une culture stratégique. La pensée globale de l'agir collectif s'exprime ainsi dans un ensemble d'énoncés et de propositions prescriptives et normatives, qui opèrent comme autant d'axiomes déterminant, en aval, les pensées élémentaires. Les instances supérieures pilotant le système attendent, de la diffusion de ces fondements et principes de l'agir collectif, qu'elle dirige, dans le bon sens, les pensées individuelles ; qu'elle prévienne les écarts des initiatives intempestives et assure un contrôle intellectuel garantissant la synergie, l'efficacité et le rendement optimaux du système. Penser stratégiquement, c'est inscrire les pensées individuelles éclatées dans une pensée collective intégratrice et régulatrice, structurée par l'organisation fonctionnelle du système politico-militaire.

Ainsi s'édifie et diffuse, dans un langage univoque, le corps de notions, de concepts, de principes, de règles et de normes constituant la doctrine stratégique dans laquelle s'inscrit la doctrine militaire. Elles codifient et institutionalisent la pensée de l'agir collectif dont elles définissent l'esprit. Nécessairement provisoires, puisque soumises aux variations des déterminations politiques, sociologiques, économiques, techniques, etc. de la stratégie militaire, elles portent toujours l'empreinte de l'époque et du tuf culturel qui nourrit toute pensée praxéologique. Les doctrines se veulent pédagogiques et contraignantes ; mais, trop dogmatiques ou tatillonnes, elles étouffent l'initiative qu'imposent les situations contingentes. Trop laxistes ou trop floues, voire inexistantes, elles abandonnent les actants aux risques de l'improvisation déréglée. C'est dire que, pour être efficacement persuasive et régulatrice, la pensée doctrinale doit être réaliste, et concilier les contraintes de la synergie avec les libertés de l'imagination créatrice. Equilibre délicat : le dogmatisme des "doctrinaires" est constamment dénoncé par ceux qui, oubliant les fonctions pédagogique et de guide qui justifient la doctrine, lui imputent la rigidité et la stérilité de la pensée stratégique qu'elle fixe trop longtemps sur des schémas et archétypes ossifiés, récusés par les faits. En outre et dans la mesure où toute doctrine stratégique se fonde nécessairement, en amont, sur des positions politiques, elle peut être abusivement contestée, en tant que stratégie, par tous ceux qui adoptent d'autres axiomes politiques, voire idéologiques15.

Les textes doctrinaux se sont multipliés depuis le siècle des Lumières dans la mesure même où s'affirmait, avec l'émergence de la praxéologie, la volonté de rationaliser l'action : les Instructions de Frédéric II, le règlement de l'infanterie de 1791, les instructions de Carnot aux généraux de la République, puis celles de Napoléon dans sa Correspondance avec ses subordonnés - "il pensait à la fois l'ensemble et le détail", dit Valéry - traduisaient autant un souci pédagogique que la volonté d'assurer, contre les aléas de l'exécution, l'économie et l'efficacité d'une pratique collective clairement définie dans ses finalités du moment. Depuis, cette tendance n'a cessé de s'accentuer, le champ des doctrines devenant de plus en plus vaste jusqu'à couvrir le spectre entier des pensées de l'agir depuis la planification de la stratégie générale militaire - voire de la stratégie intégrale - jusqu'aux prescriptions de détail réglementant les opérations tactico-techniques. Complexification et affinement des édifices doctrinaux reflétant, dans le travail de l'intellect, la complica-tion et le volume croissants des systèmes militaires sous l'influence du progrès technique et de la mobilisation des peuples.

Depuis le début de notre siècle, des sommes de textes doctrinaux se sont ainsi constituées, chaque doctrine dominante, durant une période plus ou moins longue, s'édifiant autour d'une idée centrale, d'un modèle ou paradigme privilégiés. Ainsi, avant 1914, l'esprit de la stratégie allemande réside dans la manoeuvre d'enveloppement (plan Schlieffen) ; celui de la stratégie française se fonde sur l'offensive à outrance (Grandmaison, plan XVII). Depuis 1945, "la bombe" a déterminé non seulement les stratégies militaires, mais aussi les politiques générales. Les variations doctrinales, aux Etats-Unis (MacNamara, Schlesinger, Brown, etc.) et en URSS (Sokolovsky, Ogarkov), ont suivi celles des perceptions du risque nucléaire, elles mêmes influencées par le progrès technique et la course aux armements. Mais, à l'Ouest comme à l'Est, chaque doctrine stratégique a embrassé et récapitulé des doctrines particulières : guerres nucléaires centrales et limitées, dissuasion sanctuarisante et élargie (riposte graduée), stratégies indirectes et manoeuvre des crises, conflits de basse intensité, etc. Elle a été conçue comme un corpus doctrinal décomposant puis rassemblant, reliant et organisant, en un tout aussi cohérent que possible, les prescriptions doctrinales intéressant jusqu'aux petites unités terrestres, maritimes, aériennes. La pensée de l'agir, de l'amont à l'aval dans la structure politico-stratégique, fut soumise au principe d'architecture qu'imposait la perception, variable selon le lieu et le moment, du risque nucléaire.

Gardons-nous donc de réduire la pensée de l'agir stratégique aux vastes constructions intellectuelles des plus hautes instances politico-militaire et des théoriciens d'envergure dont les noms ponctuent la généalogie de la stratégie. sauf à perdre de vue les exigences et con-traintes de l'exécution, qui retentissent nécessairement sur les con-ceptions et décisions amont, la pensée stratégique opératoire doit intégrer la totalité des pensées élémentaires de l'agir local. Si elle doit "penser l'ensemble", elle doit simultanément "penser le détail"16.

LA NOUVELLE ALLIANCE DU THEORICIEN ET DU PRATICIEN

La théorie, préalable à la doctrine

Le statut actuel de la stratégie dans la recherche praxéologique, sa complexité et l'étendue de son champ, les âpres débats d'opinion sur des doctrines contestées dès qu'édifiées, l'effet de mode même dont les études stratégiques ont été autant les victimes que les bénéficiaires, tout a conspiré à nous faire oublier que l'expansion de la pensée stratégique est un phénomène singulier, qui rompt avec les attitudes intellectuelles antérieures au second conflit mondial.

Avant 1945, la pensée de l'agir, que nous nommons aujourd'hui stratégique, s'identifiait à la pensée militaire. Elle se réduisait aux opérations mentales et aux doctrines intéressant la préparation et la conduite des opérations des armées en campagne. Les théoriciens d'alors pouvaient s'aventurer à spéculer sur la philosophie de la guerre et sur la relation entre celle-ci et la politique, à disputer sur les parts respectives de la sciences et de l'art dans la pratique guerrière, etc. Mais, en fin d'analyse et de leur propre aveu, toutes ces réflexions étaient déterminées par et s'ordonnaient autour d'une pensée centrale : celle du combat, de la production des effets physiques de mort et de destruction dans le duel réel des forces armées. La pensée de l'agir se réduisait aux computations et décisions des actants opérant aux niveaux tactico-technique et stratégie opérationnelle (plus exactement, opératique) de notre actuelle structure politico-stratégique. Quant à la stratégie des moyens, son concept n'existait pas et la conception des armements était l'affaire de bureaux techniques spécialisés, parties intégrantes des armées.

C'est dire que, pour un observateur extérieur au système militaire, la pensée de l'agir et les doctrines relevaient de la seule compétence des experts militaires. Combattre et conduire les opérations d'armées en campagne impliquaient un savoir de praticiens formés à des procédés qui, même s'ils étaient unifiés par des règles d'économie et des principes généraux (les principes de la guerre), se fondaient sur les leçons d'une expérience répétitive. En bref, pour l'observateur "civil" suivant en cela la tradition platoni-cienne, la pensée de l'agir militaire était une pensée technicienne et le domaine réservé à la profession des armes.

Sociologiquement, la dimension technique d'une pensée stratégique réduite à celle de la guerre ne favorisait donc pas l'immixtion des stratégistes académiques dans le champ intellectuel des professionnels. Ils n'étaient pas suffisamment informés sur le détail de la pratique tactique et opérationnelle pour rivaliser avec les actants dont le travail d'analyse et de critique se développait à l'intérieur de leur cercle fermé : le grand état-major allemand le fit bien voir à Delbrück... Pour que change radicalement cette relation aliénante entre le stratégiste et le stratège, il ne fallait rien de moins qu'une catastrophe : la coupure provoquée, dans la pensée praxéologique, par une révolution technique si puissante que, bien en amont des stratégies opérationnelle et des moyens, elle induisait le politique à énoncer en termes nouveaux les éternels problèmes posés par la fonction de la violence armée dans la dynamique socio-politique. Mieux : la nature aberrante du risque nucléaire affectait si profondément et universellement les sensibilités et les consciences qu'elles ne se croyaient plus autorisées à déléguer au politique, comme naguère, le droit et le pouvoir de décider la guerre sur la seule considération des intérêts traditionnels.

Cette fois, sous la pression d'une opinion publique apeurée, les milieux intellectuels et d'affaires ne pouvaient plus ignorer superbement la pensée d'un agir politico-militaire dont ils mesuraient à la fois la complexité et les aléas. Il ne s'agissait plus, de corriger à la marge les doctrines de guerre pour les adapter à une évolution lente des déterminations de l'action militaire. Le fait nucléaire - avec ses compléments balistique et électronique - provoquait une telle rupture dans la pensée de la guerre, instrument des transformations sociopolitiques, qu'il ne suffisait plus de s'interroger sur les nouveaux modes de guerre qu'autorisait ce bond technique. La violence armée ayant changé de dimensions au point de remettre en cause sa fonction millénaire dans les relations internationales, il ne s'agissait plus seulement de réviser les théories et doctrines classiques de la guerre en y intégrant la guerre nucléaire. Il fallait penser autrement le "bon usage" des armes dès lors que la raison politique induisait à prévenir et interdire ce mode de guerre aberrant. A la pensée de l'agir dans la guerre - toujours nécessaire puisque celle-ci subsistait sous ses formes classiques - il fallait ajouter une pensée de l'agir militaire dans la non-guerre. Dans la dissuasion, d'abord ; puis, dans tous les modes de l'agir - stratégies indirectes, manœuvre des crises, etc. - utilisant les armes, comme moyen de la politique, sans que soit franchi le seuil critique d'une guerre désormais chargée de risques trop exorbitants pour que la nouvelle pensée de l'agir ne soit pas soumise, d'abord, aux contraintes d'une nouvelle rationalité. Ainsi, un nouveau concept émergeait de
la problématique : celui, extensif, d'une stratégie recouvrant le spectre entier des états de conflit dans lesquels la violence armée tenait toujours son rôle, mais pas nécessairement sous le mode de la guerre ; celle-ci n'était plus qu'un mode parmi les autres de cette "nouvelle stratégie".

Ainsi s'imposait la nécessité de définir ce nouvel objet de pensée, plus complexe que l'objet-guerre ; de le décrire avec ses attributs et de relier ses diverses modalités ; de relever, à la fois, les différences de la nouvelle pensée de l'agir avec l'ancienne et les régularités qui, sous le changement, perpétuent la logique spécifique de tout agir en situation conflictuelle ; en bref, d'en faire la théorie en inventant de nouveaux concepts pour décrire, représenter et expliquer l'objet complexe dans un langage pertinent et par un ensemble cohérent d'énoncés qui rendent compte des relations nécessaires entre ses éléments constitutifs.

Sans doute, a-t-on toujours reconnu la fonction heuristique des théories dans la pensée de l'agir, qu'elles aident dans la compréhension de la réalité et qu'elles guident. Mais la même réalité peut être perçue et interprétée diversement : une théorie n'est qu'une lecture parmi d'autres, également plausibles, des manifestations concrètes de l'objet-stratégie. Leur ensemble constitue donc un stock d'informations parmi lesquelles le politique et le stratège pourront choisir, selon leurs critères de jugement personnels, les données qui leur semblent s'imposer en raison à la pensée de leur agir hic et nunc ; c'est-à-dire, les éléments qui fondent leurs décisions et, plus généralement, leur doctrine. Pas de doctrine sans théories préalables. Prescriptive et normative, la doctrine ne peut choisir ses axiomes et énoncés qu'en les extrayant de l'information fournie par les théories qui, elles, décrivent et expliquent la réalité. Toute doctrine est élection et fixation d'une pensée de l'agir formée en exploitant l'information proposée par la pensée théorique.

La coupure praxéologique constatée après 1945 induisait à valoriser cette fonction traditionnelle de la théorie, la nouvelle stratégie exigeant la formulation de doctrines à la fois plus rigoureu-ses et plus prudentes que par le passé. Pour les raisons que j'ai dites, on ne pouvait plus se contenter d'extrapoler, en quelque sorte, la théorie de la guerre qui, si elle conservait sa validité, n'était plus qu'un cas particulier d'une théorie de la stratégie englobante, comme la physique newtonienne "s'inscrit" dans l'einsteinienne. Clausewitz, indépassable dans le discours de la guerre, devait être néanmoins dépassé dans le déploiement d'un discours de la stratégie dont la guerre n'est plus qu'une phase dans le spectre des états de conflit.

Que la vaste entreprise de théorisation lancée dans les années 50 n'ait réussi, jusqu'à maintenant, qu'à produire des fragments, des isolats de théorie mal raccordés entre eux, que la théorie générale de la stratégie - que j'ai nommée stratégique - reste à édifier et que le chantier stratégique demeure ouvert, cela ne doit pas nous interdire d'admirer l'effort intellectuel et la production théorique des quarante dernières années. Effort et production manifestés par la succession des doctrines : elles n'ont pu se former, pour tenir compte des changements intervenus dans les déterminations ou facteurs de la stratégie, qu'en exploitant l'information de base et les méthodes - la boîte à outils - fournies par les théories.

Le stratégiste et le passage du dire au faire

L'extension et la production intensive du chantier stratégique ne furent rendues possibles que par l'événement sociologique évoqué plus haut : pour la première fois, des stratégistes ont été directement impliqués dans les conceptions, computations et décisions des stratèges professionnels. Dans des organismes d'études et de recherches rattachés au système militaire, dans les universités, les laboratoires et l'industrie, dans les nombreux bureaux d'étude qui n'ont cessé de se multiplier, stimulés par la demande des armées, les experts des sciences dures et molles ont été attirés, à la fois, par l'intérêt intellectuel des problèmes inter et trans-disciplinaires de la nouvelle stratégie et par les financements étatiques.

ces stratégistes - et c'est là un fait capital - ne pensent plus sur l'action, comme naguère, mais ils s'inscrivent, selon leur compétence, dans le système des actants qui leur est désormais ouvert. S'ils ne sont pas statutairement des décideurs, leurs analyses théoriques et conseils d'experts les associent si étroitement aux militaires et politiques qu'ils influencent leurs évaluations et décisions. Dans la pratique, leurs interventions de consultants mandatés et souvent irremplaçables opèrent comme de "petites décisions" et contribuent directement à élaborer la pensée de l'agir collectif. Ils peuvent tenir ce rôle nouveau parce que - et c'est là un changement radical dans les statuts respectifs des stratèges et des stratégistes - ceux-ci bénéficient de l'information, même classifiée, circulant au sein du système politico-militaire. Accéder à cette information réelle était le préalable nécessaire à la validité de leurs expertises. Information souvent limitée aux données indispensables pour résoudre leur problème particulier, mais qui devait également permettre, à leurs propositions, d'être compatibles avec la ligne générale de la pensée de l'agir, avec la doctrine du moment.

La contribution de ces intellectuels de la défense fut et demeure considérable, voire déterminante dans la stratégie des moyens : les capacités d'innovation et d'invention des armements (stratégie génétique) sont, plus que jamais, à la mesure des potentiels scientifiques et technologiques nationaux. Plus faible nécessairement, mais non nulle, à la stratégie opérationnelle, la contribution des stratégistes s'avéra souvent décisive aux étages supérieurs de la structure politico-stratégique : on sait ce que les théories et les doctrines de la stratégie et de la dissuasion nucléaires et celles de leurs rapports avec la politique, celles de l'Arms control, de la riposte graduée, de la gestion des crises, de l'utilisation optimale des ressources, etc. doivent aux pionniers Brodie, Kahn, Wohlstetter, Schelling, Liddell Hart, Beaufre, et à leurs successeurs. C'est aux stratégistes extérieurs que l'on doit le principal des recherches méthodologiques, du corps de concepts et des principes généraux sur lesquels s'est édifiée la nouvelle pensée de l'agir stratégique17.

L'entrée dans l'âge nucléaire a donc marqué une bifurcation dans la généalogie de la stratégie. Une coupure praxéologique sans précédent a induit une coupure épistémologique si radicale qu'il fallait renouveler la problématique d'un objet-stratégie ayant tellement changé de nature et de dimensions qu'il ne fallait rien de moins que la mobilisation de toutes les ressources intellectuelles pour compren-dre les mécanismes de la nouvelle pensée de l'agir, et pour en définir les conditions de rationalité. Grâce à la symbiose, définitive, entre les professionnels et les académiques, et à leur travail de théorisation commun, la pensée stratégique a gagné beaucoup sur l'irrationnel ; cela, au point de déprécier à l'excès les pesanteurs des idées reçues et de sous-estimer les risques pris à négliger, dans des situations concrètes et toujours contingentes - dans la guerre du Vietnam, par exemple - les incertitudes inhérentes à toute dialectique conflictuelle.

Faire de la pratique collective un objet de raison et passer du local au général furent constamment, depuis la Renaissance et malgré les empiristes, le vœu avoué des politiques et stratèges qui ne se dissimulaient pas, pour autant, la nature contingente de l'agir. Faire la part des incertitudes, mais savoir les identifier dans leur nature et leur origine, savoir évaluer leur puissance d'affect dans les computations et décisions, c'est à cela que les théories de la pratique se sont toujours exercé. Mais cette recherche a éclairé, cruellement, les carences des boîtes à outils héritées. Conceptualiser et théoriser la pensée de l'agir collectif devait donc induire à faire - ébaucher plutôt - la théorie de la théorie dans le moment même où l'ancienne philosophie de la connaissance se déployait dans les épistémologies des diverses sciences. C'est sans doute par ce changement d'ordre, dans les opérations de l'intellect appliqué à l'agir, que nous mesurons le mieux le chemin parcouru depuis les années 50. Mais ce progrès n'était concevable et possible que par l'alliance des professionnels de la stratégie et les chercheurs extérieurs, experts en connaissance de l'Homme. Il fallait que les meilleurs esprits, cantonnés jusqu'alors dans le discours sur l'action, dans le dire, consentissent à s'impliquer avec bonne conscience dans le discours de l'agir, dans le faire.

Discours de l'agir fragmenté et arborescent : la pensée stratégique se déploie et se distribue, aujourd'hui, entre tous les étages de la structure politico-militaire. Comme leurs associés professionnels, les stratégistes pensent l'agir à "leur niveau de compétence". Le physicien Herman Kahn théorise la guerre thermonucléaire et le processus d'escalade qui y conduit ; le politologue Kissinger s'installe d'emblée à l'interface entre la stratégie nucléaire et la politique, et Brodie, expert en stratégie maritime, dans la stratégie générale militaire modifiée par la "bombe" ; l'économiste Schelling introduit le marchandage dans la dialectique conflictuelle et l'Arms Control ; etc. Ces quelques exemples sont très caricaturaux, les intéressés n'hésitant pas, à l'occasion, à s'aventurer hors de leur créneau naturel de pensée. Mais ils sont indicatifs des pentes intellectuelles et des domaines de recherche privilégiés qui ont déterminé la contribution des divers stratégistes à la pensée de l'agir contemporaine.

Observons que ce partage des rôles, nécessaire pour que soit couvert l'espace entier de la problématique stratégique, n'est pas nouveau. On peut l'observer chez les militaires théoriciens : Jomini et Clausewitz ont voulu dire la guerre considérée dans toutes ses dimensions ; mais, l'œuvre du premier privilégie nolens volens la stratégie opérationnelle, et celle du second l'interface politique-guerre. Sans doute, protesteraient-ils contre une lecture aussi abusivement réductrice, mais n'est-ce pas ainsi qu'ils ont été perçus, depuis, et utilisés par les praticiens pressés et les lecteurs mal informés sur les détours de la pensée théorisante ? On pourrait multiplier les exemples et montrer ainsi les limites - et leurs raisons - des plus grandes œuvres de la pensée stratégique, qui n'en méritent pas moins notre admiration. Cette critique serait du plus haut intérêt pédagogique là où l'on enseigne la stratégie, et un utile rappel des apprentis, et des autres, à la nécessaire humilité de l'esprit.

 

Un bilan contrasté

Ne cédons pas au triomphalisme que semble autoriser ce qui précède. L'effervescence intellectuelle ne s'accompagne pas nécessairement de la bonne foi et d'un grand souci de rigueur. La surabondance de la littérature n'est pas une garantie de qualité pour le débat qui, ici et là, mobilise les citoyens sur les questions de défense. Bien que les enjeux et les risques de l'agir stratégique soient immenses, ils sont souvent obscurcis, voire dévoyés, par les intérêts corporatifs et bureaucratiques ou ceux des groupes de pression. N'en soyons pas scandalisés : c'est là un obstacle épistémologique constant au savoir objectif sur les réalités de la pratique stratégique.

La pensée de l'agir ne peut être innocente dès lors que les problématiques, les énoncés théoriques et propositions doctrinales sont, par nature, déterminés par les projets politiques, eux-mêmes surdéterminés par des idéologies plus ou moins explicites et intolérantes. L'esprit positif ou d'objectivité cède trop souvent à l'esprit partisan : le cosmopolitisme et le nationalisme outranciers sont invincibles, comme le pacifisme et l'antimilitarisme invétérés. La raison politique et stratégique se défend moins bien que M. Teste contre "la bêtise" des sectateurs de tout poil incapables de fonder leurs critique des stratégies déclarées sur autre chose que des sensibilités ou des obédiences passionnelles. L'authentique pensée stratégique est ainsi travestie et dévoyée de ses fins rationnelles par des argumentaires d'autant plus mutilants et péremptoires qu'ils s'érigent en instruments de combat politique et politicien. A quoi s'ajoute la critique, aussi peu justifiée, des lobbies qui prétendent défendre leurs intérêts économiques et financiers en excipant de raisons opportunes qui s'accommodent mal de la logique politico-stratégique.

On aurait tort, toutefois, de récuser l'utilité, pour la pensée de l'agir collectif, de ces discours polémiques et de leur critique sommaire des stratégies décidées. Aussi peu fondés et rigoureux qu'ils soient, leur puissance d'éveil et de contestation virulente s'avère si forte, dans l'opinion mal informée, que leurs thèses soumettent les théories et doctrines construites à la toujours nécessaire épreuve de validité et de robustesse. Elles les induisent à l'auto-critique, les contraignant à mieux identifier les êtres stratégiques pris en compte dans le travail de théorisation, à affiner leurs concepts et à vérifier que les opérations intellectuelles et physiques de la pratique collective respectent les principes de l'agir stratégique et les règles de sa grammaire et de sa logique spécifiques.

A cette pensée de combat, il faudrait ajouter la foisonnante production des innombrables commentateurs, compilateurs, amateurs et suiveurs de toutes origines qui encombrent la littérature stratégique contemporaine. Orbitant autour du système politico-militaire et des organismes de recherche patentés, proliférant en exploitant l'effet de mode, méconnaissant les exigences et les contraintes de l'agir faute d'information et de formation, leur production profuse et redondante étouffe, chez le lecteur non averti, celle des authentiques inventeurs et créateurs qui ont fait et font la stratégie de notre temps. En fin d'analyse, ceux-ci sont moins nombreux que le donneraient à croire les abondantes références bibliographiques des mémoires et thèses universitaires. plaignons les téméraires qui, dans une centaine d'années, se hasarderont à éditer les anthologies de la stratégie...

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"En cette matière, le maître redevient apprenti." Hölderlin connait la difficulté d'être du poète voué à nommer les choses pour dévoiler "l'Esprit de la Nature". Nommant Bonaparte, il dit la difficulté du dire et du faire avec les armes, avec et contre les Autres. Il annonce la difficulté d'être de notre génération qui, depuis un demi-siècle, a tenté d'approcher l'esprit de la stratégie ; et cela, sans cesser de penser stratégiquement pour résoudre les redoutables problèmes de la coexistence conflictuelle de nos sociétés en mutation.

Jamais, sans doute, ne fut plus forte la tension entre le dire et le faire, entre savoir et pouvoir. Il fallait comprendre et agir ; mais agir sans avoir toujours le temps de comprendre, sous la pression d'événements accélérés qui, s'ils étaient un puissant excitant pour l'intellect, le trouvaient souvent désarmé.

C'est pourquoi la pensée stratégique ne fut jamais aussi inventive, et sa production aussi riche, même si elle mêle le pire au meilleur. Les maîtres sont conscients, comme toujours, de n'être pas sortis d'apprentissage. Mais qui douterait que leurs travaux, sur un chantier qui ne fermera jamais, marqueront un temps fort dans la généalogie de la stratégie ?

 

Notes:

1 Antoine Augustin Cournot, Essai sur les fondements de nos connaissances et sur les caractères de la critique philosophique, 1851.

2 Marcel Detienne et Jean-Pierre Vernant, Les ruses de l'intelligence. La mètis des Grecs, Flammarion, coll. Champs, 1974.

3 Le mot, inventé par Louis Bourdeau (1824-1900) pour désigner une Science des fonctions, sera définitivement imposé par Alfred Espinas (1844-1922), la praxéologie s'identifiant pour lui à une Technologie générale (1890).

4 Pour la généalogie de la praxéologie, voir Jean J. Ostrowski, Alfred Espinas, précurseur de la praxéologie, ses antécédents et ses successeurs, Paris, librairie générale de droit et de jurisprudence, 1973. Ouvrage touffu, mais dont les références foisonnantes seront précieuses au chercheur, comme elles me le furent naguère, bien que l'accès à des ouvrages souvent peu répandus demeure malaisé....

5 Karl Marx, Thèse 11 sur Feuerbach.

6 L'histoire de la philosophie d'Albert Rivaud consacre le chapitre XXII de son tome V, 2e partie, à la philosophie de la guerre : les théoriciens militaires de Jomini à Clausewitz.

7 Lieutenant-colonel Hubert Camon, La guerre napoléonienne. Les systèmes d'opérations, 1907, Avant-propos.

8 Notons que le Traité de polémologie de Gaston Bouthoul est sous-titré : Sociologie des guerres ; et que l'auteur fut, à l'origine, un sociologue.

9 Le passage de M. Robert MacNamara de la Ford Motor Company au secrétariat à la défense des Etats-Unis (1961) illustre exemplairement la volonté d'introduire, dans les stratégies militaire et intégrale, des méthodes d'évaluation et des procédures décisionnelles ayant fait leurs preuves dans la stratégie économique. Ce transfert n'alla pas sans difficultés et, au cours de la guerre du Vietnam, les militaires "de terrain" dénoncèrent les contraintes que la rationalisation systématique des choix budgétaires et l'oubli des contingences imposaient à la conduite de la guerre..

10 Dans la volumineuse littérature consacrée à la rationalisation de l'action et à la théorie de la décision, quelques titres témoignent de la valeur heuristique des disciplines auxiliaires évoquées ci-dessus : R.D. Luce et H. Raiffa, Games and Decisions, N.Y., 1957 ; M. Olson Jr, The Logic of Collective Action, Harvard, 1965 ; Herbert A. Simon, "The Architecture of Complexity" dans The Sciences of the Artificial, MIT, 1968 ; Ch. Hitch et R. McKean, The Economics of Defense in the Nuclear Age, Harvard, 1960 ; William J. Baumol, Economic Theory and operations Research, 1965 ; Stafford Beer, Cybernetics and Management, N.Y., 1959 ; Graham T. Allison, Essence of Decision, Boston, 1971 ; Paul A. Samuelson, Economics, N.Y., 1970 ; John D. Steinbruner, The Cybernetic theory of Decision, New Dimensions of Political Analysis, Princeton, 1974 ; W. Ross Ashby, A Design for a Brain, N.Y., 1952 et An Introduction to Cybernetics, Londres, 1970.

11 Voir ma Postface "Introduction à une lecture de Colin", aux Transformations de la guerre du général Jean Colin. Economica, 1989.

12 Voir "Langage et structure de la stratégie" dans Lucien Poirier, Stratégie théorique II, Economica, 1987.

13 Voir, sur ce point, ma postface aux Transformations de la guerre du général Colin.

14 Le statut prééminent de la stratégie des moyens est si universellement reconnu qu'on en vient à juger la validité de la stratégie générale militaire à l'efficacité opérationnelle des armes produites par la stratégie des moyens. Cette abusive identification de la partie au tout est évidente, aujourd'hui, dans les conclusions que des critiques pressés tirent, en France, de notre contribution aux opérations contre l'Irak. Excipant du rôle tenu par nos forces, de leur faible volume et du retard technique de nos armes sur celles des Etats-Unis, les critiques ne se bornent pas, en bonne logique stratégique, à contester l'adéquation de nos forces de projection aux buts stratégiques et aux fins politiques de la France dans l'action extérieure, mais ils remettent en cause notre stratégie générale militaire et notre politique de défense dans leur ensemble. Ils oublient que celles-ci se définissent d'abord par leurs fins et leurs buts - comme toute action ; et que la critique des voies et moyens choisis pour l'une de ces finalités ne doit pas nécessairement mettre en question la totalité de celles-ci.

15 Les violentes attaques lancées contre la doctrine française, depuis les années 60, procédèrent moins d'une critique rigoureuse et cohérente du "modèle stratégique" lui-même, que des fervents de l'atlantisme qui, avec une belle constance dans la polémique partisane, refusaient d'admettre les axiomes politiques dont découlait logiquement la doctrine : l'autonomie de décision politique, qui impliquait le refus de l'intégration militaire au sein d'une alliance trop peu soucieuse objectivement - contrairement à la finalité de toute alliance - des intérêts particuliers de ses membres.

16 La critique est donc abusive quand elle dénonce l'inexistence de la "pensée stratégique" en France, entre les deux guerres mondiales. Pensée pauvre, certes, puisque lui manquait la haute spéculation sur les relations entre politique et stratège militaire, sur les stratégies opérationnelle et des moyens. Néanmoins, penser la tactique générale - l'emploi des armes, comme on disait alors - c'était déjà penser stratégiquement.

17 Je dis "le principal" pour tenir compte du fait que la littérature stratégique ouverte fut produite par des experts non tenus au devoir de réserve des professionnels. Les recherches méthodologiques et théoriques des militaires, aussi déterminantes qu'elles aient été, n'ont pas bénéficié de la publication et demeurent généralement méconnues sauf, précisément, des experts civils qui les ont souvent utilisées...

 

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