LE PORTUGAL DE CARVALHO : UN AMER EURATLANTIQUE

Alain Mangin

"Je sais ce que je suis et ce que je me dois"

Corneille (Don Sanche d'Aragon)

 

Ce n'est point par coquetterie littéraire que le stratège portugais Virgilio de Carvalho, marin bien sûr, emprunte à son compatriote capital Fernando Pessoa, poète de l'incertitude et stratège avisé à ses heures, le titre de son ouvrage Cumprir agora Portugal1, (soit dans une traduction hâtive : "Que s'accomplisse maintenant le Portugal", programmatiquement sous-titré : Proposition pour une grande stratégie nationale).

A deux générations près, les deux hommes en dépit de circonstances contraires, hier, le trouble désenchantement de l'impuissance ; aujourd'hui le fébrile étourdissement du marché, se trouvent confrontés à la même interrogation : l'avenir de leur patrie.

Il ne s'y trompait pas Unamuno, lorsqu'il remarquait que la mer fit le Portugal. Quitte à faire mentir la géographie, les Portugais s'imaginent volontiers insulaires, la métropole n'étant que le premier des archipels, devant les Açores et Madère. Carvalho est donc autorisé, tempérant l'enthousiasme de ses compatriotes, à définir son pays, dans sa partie continentale, comme un "presqu'archipel, uniquement euratlantique", dos tourné à Castille et Aragon, ces inquiétants rassembleurs de terres péninsulaires ou en ayant vocation. Aurait-il répondu le Portugal, à cette vocation, alors qu'il se réduisait à une marche chrétienne, à la guette sur les granits du Nord, sans l'audacieuse intuition géostratégique d'un prince du XIIe siècle, Don Afonso Henriques ? Celui-ci, utilisant à merveille les contradictions des royaumes chrétiens de la future hispanité, servi par une sociologie favorable - bourgeoisie commerçante liée à l'Europe du Nord - et par une géographie complice faite de fleuves impraticables, dévalant de la Meseta à l'Atlantique, fit basculer le comté à la côte, le libérant de sa terrienne prison. Bref, de satellite lointain d'une mer fermée et rassurante, centre du monde, le comté se donnait une nouvelle frontière et passait à l'état d'étoile de première grandeur. Au plan de l'action, le Portugal devenait euratlantique - uniquement. Il est des nations qui tiennent tout de leurs pères fondateurs.

Ayant fait choix de l'océan, l'option atlantique de l'auteur, le jeune Etat développa une stratégie océanique aux étapes précises. Un projet de géopolitique appliquée, dirait Pierre M. Gallois. Ainsi en fut-il du développement du littoral, de l'annexion des estuaires du Tage et du Sado, au détriment, c'était une nécessité, de l'Est, considéré comme une zone tampon, afin d'échapper à l'attraction de l'Ibérie. L'auteur y va d'ailleurs du néologisme de désibérisation.

En 1420 et 1431, les archipels de Madère et des Açores, vides tous les deux, furent occupés et colonisés. Le gréement de la caravelle portugaise était paré ; elle avait assez de pied dans l'eau pour courir l'aventure et déchirer l'histoire.

Dès lors qu'il devenait un empire maritime, aux lignes de com-munications toujours plus longues, le Portugal s'obligeait à la maîtrise des mers. De l'Atlantique d'abord. Il l'obtint mais ne la garda pas. Sa cohésion interterritoriale et l'Empire étaient menacés. Précédant les modernes stratèges de la puissance maritime, il renoua sa vieille alliance avec une autre puissance de la mer, depuis peu dominante, l'Angleterre. Quand celle-ci, à son tour, perdit son hégémonie au profit des Etats-Unis, le Portugal s'allia à eux. Malgré humiliations, rebuffades et convoitises, cette politique fut efficace : après tout l'empire, même diminué de ses principales possessions d'Asie, se maintint pendant des siècles, trouvant même à s'agrandir en Afrique.

Cinq cents ans ont passé depuis l'époque des découvreurs. Une nouvelle aventure s'offre à ce pays : son entrée dans la Communauté économique européenne. Abandonne-t-il l'Ouest, l'Atlantique, pour l'Est, le continent ? Revient-il aux origines du comté, par une de ces révolutions, au sens propre du terme, dont l'histoire a le secret ? "Toutes les nations sont mystère", écrit le poète, cité par Carvalho. Ces interrogations comme les réponses qu'elles appellent nourris-sent sa réflexion et justifient le sous-titre de son essai.

Carvalho est hanté par la fragilité des nations. Des petites surtout. Leur combat est permanent, écrit-il. La sienne ne fut-elle pas occupée pendant 60 ans par l'Espagne ? Et que dire de l'Angleterre, la protectrice, qui préparait, en 1913, un traité secret avec l'Allemagne, par lequel les deux Etats arrangeaient entre eux le partage des possessions lusitaniennes d'Afrique ! Pour sauver son empire, le Portugal s'allia à l'Entente (1916). De plus, la défense du pays n'est pas commode, si l'on veut bien considérer qu'il se compose de trois "morceaux", le mot est de l'auteur : Madère est à 1 000 kilomètres de Lisbonne et les Açores à 1 400. S'ajoute un quatrième morceau, la zone économique ; sans doute pourrait-on en dénombrer un cinquième, spirituel celui-là : une langue universelle. Sept pays la parlent. Et un précieux réseau de solidarités à travers le monde.

L'inquiétude de Carvalho n'est-elle pas outrée ? Tactique pour faire pression sur les décideurs et s'imposer, pensera-t-on, sans bienveillance ? Ou encore, avec indulgence, cette fois-ci, ne dira-t-on pas : déformation professionnelle ? Eh puis ! pour les marins "trop fort n'a jamais manqué". Qu'importe ! Il est des arguments autrement plus efficaces à lui renvoyer. Son pays a-t-il jamais été plus libre, dynamique et, partant, plus prospère, moins menacé aussi, que depuis la Révolution des oeillets, cette thérapie collective qui l'arracha à la fascination morbide de lui-même et lui rendit "un emploi" ? Carvalho ne le nierait pas. Il se réjouit de l'adhésion de son pays à la C.E.E. Mais pas au point de s'aveugler devant les dangers nouveaux qu'elle recèle, et qui s'ajoutent à d'autres.

"L'option européenne présente des risques", écrit-il. A moins que le Portugal ne soit capable de concilier l'Europe avec l'Atlantique, entendons l'atlantisme, opposé, ici, à l'ibérisme. Bref, comment faire pour que le pays ne devienne pas l'appendice de son grand voisin ? La tâche est délicate. L'Espagne est bon deuxième fournisseur et ses investissements s'y sont multipliés par trois, depuis 1986. Le Portugal ne reste pas inactif, tant s'en faut, mais la disproportion est patente. Carvalho propose, au plan économique, que soient renforcées, prio-ritairement, les activités maritimes - toujours l'Atlantique - à travers un développement du littoral (cabotage européen, par exemple). Il ne faut pas tomber dans le piège de "développer l'intérieur du Portugal, aux dépens de l'intérieur de l'Espagne, ce serait une grosse erreur stratégique, car cela conduirait à le lier à la côte et aux ports espagnols, à faire avancer la frontière économique entre les deux pays à l'intérieur du Portugal, le rendant ainsi plus étroit encore."

Il propose que son pays garde la maîtrise des télécommunications et des transports avec l'Europe, échappant ainsi à l'attraction de Madrid qui en est le point de passage obligé dans la péninsule. Des liaisons ferroviaires et autoroutières directes s'imposent avec la France.

A plus long terme, dans l'ordre institutionnel, Carvalho repère un autre danger en Europe : "La stratégie de régionalisation des pays européens dans le but d'affaiblir les nationalismes ; d'autant plus qu'une telle stratégie serait suspecte de provenir de pays plus forts prétendant faire l'Europe à leur image." C'est la réponse du berger à la bergère. Carvalho craint que la nation (Açores, Madère) ne se divise en d'autres pays basques ou en d'autres Catalogne, important les irrédentismes péninsulaires. Pour pallier ce danger, discernant les avantages d'une politique de régionalisation, portugaise, elle, mais, il plaide pour le renforcement de certaines institutions nationales.

Au plan de la politique étrangère, afin d'échapper aux "bilatéralités ibériques", il prend pour exemple le monde scandinave où, en dépit de racines culturelles communes, chacun cultive sa différence : la Finlande regarde vers l'URSS, la Norvège appartient à l'OTAN, la Suède est neutre. L'exemple est joliment choisi, mais sous-estime les inégalités démo-économiques, en valeur absolue. Quoi qu'il en soit, Carvalho est au centre d'un débat considérable en Europe : les marchés contre l'Etat.

 

LES FACTEURS DE TENSION

Carvalho apprécie la reconnaissance de la qualité euratlantique de son pays par les Etats-Unis et l'OTAN. Le Portugal appartient à la zone Saclant et relève donc du commandement suprême allié de l'Atlantique et non de celui de l'Europe (Saceur) : il s'agit du niveau stratégique. En revanche, la cohésion et l'individualité du pays, au niveau opérationnel, ne jouissent pas d'une semblable intégrité. L'ensemble territorial est divisé entre le commandement nord-américain WESTLANT, comprenant les Açores, et le commande-ment portugais, zone Iberlant, incluant, elle, Madère et la partie continentale du pays. Cette division porte atteinte, réitère Carvalho, à la cohésion de l'ensemble et - ce n'est pas indifférent - à sa dignité. Les stratèges nord-américains déclarent qu'il passe une frontière stratégique entre les Açores et l'Europe. L'accord bilatéral de défense entre l'Espagne et les Etats-Unis, en conservant cette division, la légitime. Carvalho réclame, au nom de son projet stratégique, que les Açores s'intègrent à la zone IBERLANT. Il propose, pour ce faire, la création d'une équipe de liaisons entre la zone IBERLANT et WESTLANT ; elle serait installée au siège de cette dernière, à Washington.

L'affaire se complique si l'on prend en compte les relations des Etats-Unis avec l'Espagne et le Maroc. Carvalho remarque que "les Etats-Unis ont relié Lages (Açores) au territoire espagnol et, dans le cas où ils feraient du Maroc une solution de rechange à l'Espagne, ils agiraient de même. Ce qui ne peut manquer de présenter des inconvénients pour l'unité et l'individualité stratégique de l'ensemble portugais, et va contre son pouvoir de négociation." Il ajoute que le Portugal court le risque de perdre sa condition d'allié privilégié de la puissance maritime en laissant faire.

Proximité oblige, avec l'Espagne, non plus, les choses ne vont pas sans mal. Le fait que l'espace géostratégique aéro-maritime portugais ne constitue pas une solution de continuité avec celui de l'Espagne conduit les géopolitologues de cette nation à le considérer comme faisant partie de leur zone d'intérêt stratégique. L'auteur demande donc un redécoupage de la zone IBERLANT en deux sous-zones : l'une, sous responsabilité portugaise exclusive, verrait sa limite sud passer entre Madère et les Canaries, non plus au sud de celles-ci, pour aller mourir à la frontière continentale sud des deux pays ; la deuxième sous-zone, elle, de vocation euro-afro-méditerra-néenne, construite sur l'axe Canaries - détroit - Baléares relèverait de l'Espagne. Cette affaire n'est point mineure. Elle montre à l'évidence la volonté tenace de certains Portugais d'être maîtres chez eux et de réaffirmer leur position euratlantique ; c'est à dire non-méditérranéenne et, partant, non-ibérique. Quelle plus belle fidélité aux vieux princes fondateurs ?

Toujours dans le droit fil de cette volonté d'unité, Carvalho ne néglige pas les menaces de l'OUA. Cette organisation considère que le chapelet d'îles entourant le continent africain - Açores comprises ! - relève de son système naturel de défense. Les idéologues du Front Polisario déclarent, par exemple, que ces îles doivent accéder à l'indépendance ou rejoindre l'un des Etats africains, sur le modèle, bien mal choisi, de la défunte réunion de la Guinée-Bissau avec le Cap Vert. On comprend que Carvalho comme tant d'autres voie dans le Sud une possible menace.

 

QUESTION DE DEFENSE

Ce qui précède - on a, pour abréger, laissé de côté les questions secondaires concernant le Cap Vert et São Tomé e Principe ou encore la concurrence militaro-hispanophone des Cubains au Mozambique - amène l'auteur à proposer une politique militaire pour son pays plus "volontariste" qu'elle ne semble l'être. Ici, il laisse le lecteur sur sa faim, se limitant aux principes généraux. Quoi qu'il en soit, l'objectif étant le maintien de l'individualité du Portugal, ces principes sont cohérents avec sa vision. En voici l'énumération.

Premièrement : il pense que le Portugal doit être intégré au Commandement allié de l'Atlantique, sans pour autant négliger la défense de l'Europe. Est proposée, à l'imitation de l'Italie, la création d'une "brigade mixte indépendante".

Deuxièmement : il souhaite la création d'une "défense militaire autonome de nature dissuasive et défensive" pour agir, éventuelle-ment, contre les pays de l'Alliance qui violeraient les intérêts du Portugal (exemples de conflits entre Etats alliés : Turquie/Grèce ; Angleterre/Islande) et hors de celle-ci ; corollairement, pour augmenter le pouvoir de négociation du pays. La compatibilité des moyens de cette "défense" avec l'OTAN doit être affirmée et recherchée.

Troisièmement : il estime qu'en raison de la discontinuité territoriale, la défense doit être organisée de manière élastique, en l'échelonnant par région, chacune d'entre elles pouvant intervenir par sollicitations mutuelles. A cet effet, les régions doivent se renforcer en moyens légers, rapidement transportables, par air ou par mer. Les points d'appui retenus seront Lisbonne-Setubal sur le continent ; Porto Santo à Madère ; aux Açores, Santa Maria, Terceira et São Miguel.

Quatrièmement : pour renforcer l'indépendance de son pays, l'auteur souhaite la création d'une industrie d'armement en association avec l'Europe, l'OTAN et avec des puissances non-européennes comme le Brésil, éventuellement.

Cinquièmement : en raison de la nature de son pays, Carvalho demande des modifications dans les structures et l'organisation du commandement, ainsi que la création d'un commandement, opérationnel dans chaque "morceau" du territoire.

Il est regrettable que Carvalho n'ait pas chiffré, même approximativement, son projet. Non que l'Etat portugais ne puisse faire face à de tels engagements qui restent sans commune mesure avec ceux qu'il eut à supporter pendant les guerres de décolonisation. Mais les habitudes des populations ont changé. Les élites politiques sont-elles disposées à encourir les bouderies des électeurs ? Les Français ont, sous cet aspect, des souvenirs assez frais. A peine eurent-ils la conviction que le système soviétique s'effondrait qu'une campagne s'ouvrit pour que fussent revus - à la baisse - les budgets militaires. Cette revendication, à quelques mois de la guerre du Golfe, prêterait à sourire s'il ne s'agissait d'une affaire aussi grave.

La conclusion de Carvalho quant à la défense de l'Europe occidentale n'a rien de surprenant. S'il retient l'UEO comme étant apte à organiser une défense européenne autonome, au nom de la cohésion de son pays, il refuse une quelconque équidistance entre les Etats-Unis et l'URSS, sans pour autant nier l'affaiblissement de la menace. Bref, un éventuel "découplage" - volontaire ou forcé - n'a pas sa faveur : l'espace de sécurité de l'Europe occidentale (comme d'ailleurs des Etats-Unis) est l'espace euraméricain, écrit-il.

La valeur de cette conviction est de montrer combien sont tenaces, en dépit des avantages du marché, traditions et intérêts nationaux. Craignant de n'être qu'imparfaitement entendu, Carvalho insiste : "Il faut compter sur le Portugal, mais ne pas disposer de lui." Est-ce, à quatre cent ans de distance, un écho lointain de Camões ? "Fais, ô mon roi, qu'Allemands, Italiens, Anglais et Français, si admirés soient-ils, jamais, ne puissent dire que les Portugais sont moins faits pour commander que pour obéir."

Les patries sont têtues.

Notes:

1 Virgilio Carvalho, Cumprir Agora Portugal, Lisbonne, Difel, 1987.

 

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