LA PROSPECTIVE

Méthode ou illusion lyrique ?

Jean-Baptiste MARGERIDE

 

S'il est un terme de création relativement récente dont la mode n'a pas fléchi malgré une trentaine d'années, c'est bien le mot "Prospective", et plus encore son adjectif dérivé : prospectif.

Le concept de prospective fut développé, et le mot créé, en France par Gaston Berger à la fin des années 1950 selon une orientation essentiellement philosophique, puis développé pour application au concret pour Bertrand de Jouvenel.

Toujours en France, le premier organisme d'Etat se référant sans ambiguité à ce concept fut le centre de prospective et d'évaluation (CPR), petit organisme-conseil créé à l'automne 1964 par le ministre des Armées pour être à sa disposition permanente, personnelle et directe.

Ce CPE débuta, sous la direction du jeune ingénieur en chef Hugues de l'Estoile, avec trois ingénieurs de l'Armement et trois officiers, venant respectivement des armées de Terre, Marine et Air. A partir du début de 1965, vinrent se joindre d'autres officiers et ingénieurs, un chimiste-biologiste, un économiste, etc., de manière à arriver à une "masse critique" d'une douzaine d'individus, nombre permettant d'avoir de fréquentes relations internes, et au "patron" de suivre de près le travail de chacun ou des petites équipes formées à la demande.

Les critères d'affectation étaient les suivants :

- avoir des compétences scientifiques et techniques de spécialisation dans au moins un domaine, mais une culture générale non négligeable dans les autres1 ;

- pour les officiers, avoir fait des temps de Troupe et de Commandement, et avoir "fait campagne" (pour bien réaliser les capacités et les limites du troupier au combat) ;

- être volontaire, et n'être avare ni de son temps, ni de son travail ;

- être imaginatif tout en sachant "garder les pieds sur terre" ;

- être encore jeune malgré une solide expérience : le CPE s'efforçait de rester à un âge moyen de 34 à 36 ans ;

- pouvoir travailler dans une ambiance amicale - tutoiement "obligatoire" venu de lui-même - malgré des discussions souvent passionnées, mais menées avec une totale abstraction du grade et de l'âge, y compris vis-à-vis du "patron" ;

- savoir que le fait d'être membre du CPE pouvait avoir des conséquences fâcheuses sur la carrière future. (A cet égard, la Marine "joua le jeu" sans réserves : on peut citer un Chef d'état-major de la Marine ancien CPE et plusieurs "4 étoiles" : l'Air montra plus de réticences ; la Terre... une franche hostilité).

Dans les faits, le recrutement initial - 1964/1968 - du CPE se fit surtout par "cooptation".

C'est cet organisme qui, en 1965, proposa la théorie de la "dissuasion du faible au fort" - contre de "féroces" oppositions, surtout de l'armée de Terre. Présenté au chef de l'Etat, et retenu par lui, le concept a constitué depuis l'épine dorsale de la politique militaire de la France... ce qui ne doit pas signifier - de l'avis même de son principal "inventeur" - qu'elle soit éternelle et immuable.

Avec le temps, le CPE "engraissa" ce qui n'est pas une chose forcément souhaitable puisque la communication interne se relâcha. Au début des années 80, l'appellation fut "piratée" au profit d'un organisme dépendant de (l'alors) ministère de l'Education et de la Recherche. Le CPE militaire devint le Groupe d'Etudes stratégiques "Groupes". Le dernier avatar, au moins pour la dénomination et le rattachement, est la "direction des Etudes stratégiques". La référence explicite à la prospective a donc disparu.

Qu'est-ce donc qui distingue la prospective de la prévision et de la futurologie ? Le plus simple est d'examiner ce que sont réellement ces activités.

 

PREVISION

Par exemple :

- c'est l'évolution de la consommation électrique au cours des N années qui ont précédé le présent, qui indiquera combien de centrales électriques doivent être mises en chantier pour faire face à cette consommation future, dans X années ;

- c'est la situation atmosphérique - zones de hautes et basses pressions, fronts nuageux, températures, etc. - qui permet de prédire (mais précision diminuant dans le temps), les conditions météorologiques pour les jours qui suivent.

En somme, la prévision, tout en étant un "outil" non négligeable, loin de là, donne une information, appuyée essentiellement sur le passé, à partir de laquelle les décideurs ou les usagers décideront de la conduite à tenir.

malheureusement la prévision peut être peu fiable ou, pire encore, négligée.

Le premier cas peut être représenté, par exemple, par les multiples révisions à la baisse de l'ONU quant à la future population mondiale : faute de mieux les experts ne prennent en compte que le taux de fécondité du moment.

Au plan militaire, nous donnerons l'exemple de la fin du IIIe Reich, où Hitler s'obstinait à monter des opérations - Armée Wenck, etc. - se fondant sur l'engagement de N divisions ; mais divisions qui n'en avaient plus que le nom, l'usure des combats les ayant ramenées à un "kampfgruppe" du volume d'une petit régiment d'infanterie avec une compagnie de blindés.

Autre cause fréquente d'imprécision : l'évolution trop récente d'un phénomène pour qu'il puisse être représenté par un "modèle mathématique" fiable. Par exemple, l'appréciation trop optimiste des alliés, en 1939, des possibilités de détection des sous-marins par l'ASDIC franco-anglais (devenu le Sonar, très amélioré, en cours de conflit). En revanche l'Allemagne ne sut pas estimer à sa valeur l'aide considérable que la chaîne radar couvrant le Sud-Est de la Grande-Bretagne apporterait à sa chasse pendant la "bataille d'Angleterre".

Plus grave est la non prise en compte des prévisions, même quand elles constituent des certitudes. La querelle sur la question de l'armée de métier ou de conscription en est un bon exemple. Nous ne prendrons pas partie ici, mais si déjà les armées voulant recruter 30 000 engagés par an n'en trouvent que 20 000, comment penser à une armée de métier au taux actuel de la solde, inférieur la première année au RMI ?

Certaines prévisions se sont révélées fausses par conjonction d'éléments : le 3 août 1914, et pendant quelques semaines, les antagonistes étaient persuadés de la victoire (la leur, des deux côtés), pour Noël au plus tard : les gigantesques affrontements en terrain libre ne pouvaient que faire rapidement la décision. D'ailleurs, et dans cette optique, les stocks de munitions seraient suffisants : pour le canon de 75 mm, par exemple, la France avait prévu un léger recomplètement par la production de 12 000 obus par jour, soit "3,5" obus quotidiens pour chacune de ses 3 500 pièces). Personne ne semble avoir pensé que la tranchée, associée au barbelé et aux armes à tir rapide, allait transformer ce conflit en une sorte de siège réciproque de 4 années.

Autre exemple militaire : l'Irak, 4e armée du monde ? Oui si l'on compte les chars et les canons, sans se préoccuper de la vétusté de certains et du cauchemar logistique créé par la multiplicité des calibres. Mais il y a aussi les hommes : le conflit Iran-Irak avait coûté, rapporté à la population, des pertes comparables à celles de la France en 1914-1918 (tués et mutilés). Au 11 novembre 1918 le monde entier, France comprise, tenait notre armée Terre-Air pour la plus puissante. En réalité elle était saignée à blanc, et n'aurait pu se relancer dans un conflit majeur. Des prisonniers irakiens de moins de 17 ans et de 75 ans ont été pris : il eut fallu un Lee à l'Irak pour obtenir quelques succès avec cette troupe.

 

FUTUROLOGIE

On ne peut plus parler de science (exacte), mais de prédictions formulées par des personnalités en principe compétentes : "vers l'an 2 on pourra..., il y aura..."

Les échecs de la futurologie dépassent de si loin ses succès que l'on pourrait dire que ces rarissimes succès ont été le fait de hasards heureux.

- à la fin du XIXe siècle, de respectables physiciens démontrèrent que le vol du "plus lourd que l'air" était une utopie :

- 30 ans plus tard, on démontrait, aussi, et par un raisonnement simple, que la mise en orbite de satellites artificiels était tout autant impossible ;

- à la fin des années 40 l'idée d'ordinateurs de grande puissance fut dénoncée comme une sorte d'hérésie : ne fonctionnant alors que sur tubes à vide, un ordinateur de très grande puissance a) nécessiterait une fantastique alimentation électrique, dont le dégagement de chaleur dépasserait toute possibilité d'évacuation, et b) pire encore, la durée de "vie" moyenne des tubes à vide ferait qu'un tel ordinateur serait en panne permanentes.

Bon nombre de personnalités interrogées sur le futur sont des scientifiques, politologues, etc. éminents en effet ; mais quand il faut donner - souvent à l'improviste - une réponse précise à une question sur le long terme, malgré toute l'expérience et la somme des connaissances, cette réponse risque de relever surtout de la technique dite "du doigt mouillé".

Au plan militaire, la futurologie ne peut guère qu'être technique.

Mais il est assez difficile de passer d'une possible découverte, surtout fondamentale, à sa mise en application pratique, puis d'adapter cette application au domaine de la guerre : s'il y avait eu des futurologues il y a 100 ans, et qu'on leur ait demandé comment ils voyaient les conflits en 1991, ils n'auraient pu parler, et pour cause, de guerre aéroterrestre ou aéronavale, de guerre électronique, de missiles "intelligents", d'armes nucléaires, de satellites de reconnaissance...

On objectera certaines projections "visionnaires" à la Jules Vernes. Mais le Nautilus du capitaine Nemo utilise un moteur électrique à improbables piles pratiquement indéfinies ; comme d'ailleurs l'Albatros, l'aéronef de Robur le Conquérant2.

S'agissant de science et de technique, nous sommes amenés à redéfinir ce que, par la suite, nous appelerons le court, le moyen et le long terme. Il nous semble que l'on peut qualifier de :

- court terme, ce qui en est au stade d'application sur des prototypes ;

- moyen terme, quand l'ensemble des composants prévus pour un matériel - terme vague, volontairement - en est au stade du fonctionnement en laboratoire ou centres de recherche ;

- long terme, ce qui relève d'espoirs assez sérieux au niveau de la recherche.

Naturellement, et selon les domaines considérés, les court, moyen et long terme peuvent représenter des durées très diverses3.

Par ailleurs une recherche peut, simultanément, être à court, moyen et long terme, s'il s'agit d'obtenir une amélioration continue dans un certain domaine qui exige le passage périodique à l'application. Par exemple, depuis qu'ils existent, les turboréacteurs (et turbopropulseurs) sont engagés dans une "course" à la puissance sous les volumes et masse, et avec la consommation, les plus faibles. (C'est, au premier chef, une question de tenue à la température des aubes de pales de la turbine qui reçoit les gaz de combustion : "T3" ou "température devant turbine", donc un très banal (!) problème de loi de Carnot. Mais on ne peut attendre le "turbo" idéal pour passer à l'application pratique).

Enfin, il faut noter que certaines recherches à long, parfois à moyen, termes se trouvent brutalement interrompues, parce qu'une autre voie s'est ouverte, plus simple ou/et plus performante, pour donner le résultat souhaité.

Nous citerons l'abandon des moteurs d'avion de grande puissance à pistons, remplacés selon le besoin par les turboréacteurs ou les "turboprop" ; autre exemple d'abandon, celui des tubes à vides à la fois minuscules, de très longue durée de vie moyenne, et très faibles consommateurs d'énergie, quand les semi-conducteurs, une fois les "défauts de jeunesse" corrigés, se sont montrés capables de les remplacer très avantageusement dans les ordinateurs.

 

PROSPECTIVE

Faisant un assez large appel à la prévision, mais très peu à la futurologie, la prospective :

- est une activité volontariste ; elle propose non seulement l'information, mais aussi l'action ;

- qui s'efforce de prendre en compte la globalité des données ;

- et (autant que possible aussi) les conséquences des actions qu'elle propose.

Mais, avant d'aller plus loin, il est sans doute souhaitable de remarquer que lorsque nous parlons de futur, le mot recouvre plusieurs réalités : réalités qui, en gros, peuvent être classées sous trois rubriques :

- les futurs "inéluctables", (le soleil se lèvera demain) ;

- les futurs "totalement imprévisibles", (conséquences de la mort en bas âge, ou de la survie, d'un enfant autrichien né le 20 avril 1889 à Braunau sur l'Inn) ;

- les futurs "influençables" (ou malléables, modifiables, ...) - dans une certaine mesure - par des décisions humaines, (répartition du budget de l'an prochain).

C'est à cette dernière catégorie de futurs que s'intéresse la prospective, non sans savoir que :

a) le degré de flexibilité des événements à venir est généralement faible4. Ce n'est le plus souvent qu'après des années d'efforts qu'il est possible d'obtenir une modification quelque peu importante par rapport à ce qui serait advenu en se contentant de suivre les errements passés, compte tenu de simples prévisions ;

b) tout changement, ou presque, s'accompagne de "retombées" - économiques, techniques, sociales ... - qui doivent être prévues, pour prendre en temps utile les mesures d'"accompagnement" permettant à ce changement de se produire sans, ou avec un minimum de heurts.

Nous pouvons, maintenant, essayer de décrire, de manière encore très générale, ce qu'est la "démarche" prospective :

A. La prévision "simple" montre qu'en laissant faire la marche des choses dans un certain "domaine " - encore un terme laissé, volontairement, vague - il conduira vers tel état futur (avec, évidemment, une certaine marge d'incertitude, mais faible).

B. Mais, dans certains domaines, d'autres futurs sont imaginables, plus favorables. Parmi eux, des futurs parfaitement utopiques ; d'autres "non-impossibles", mais sous réserve d'actions à mener entre le moment présent et celui de ce futur.

C. Le futur "parfait", fait évidement partie de ceux qui sont impossibles. A défaut, il faut viser le plus favorable de ceux qui sont "non impossibles" ; ceci, toutefois, non sans examiner si cette amélioration d'un domaine particulier ne risque pas d'avoir des "effets pervers" par ailleurs ; effets qui annuleraient - éventuellement très au-delà - les avantages attendus de cette manipulation de l'avenir.

D. L'étude prospective devra présenter aux autorités de décision un éventail des avenirs possibles, avec classement de valeurs, et assorti pour chacun :

- des suites d'actions à mener à bien, dans le temps, pour obtenir tel ou tel résultat final, en l'an N pour l'un, N' pour un autre, N'' pour un troisième.

- des dépenses à prévoir pour mener à bien ces actions : dépenses à évaluer de manière aussi précise que possible, mais en avertissant qu'il s'agit d'un minimum, qui sera presque certainement dépassé car des difficultés (totalement imprévisibles à ce stade) ont les plus grandes chances de se présenter : une équipe prospective qui annoncerait un devis "ferme et non révisable" n'est, a priori, pas sérieuse ;

- les solutions de remplacement possibles en cas d'échec de l'option choisie : les travaux peuvent ne pas déboucher - précisément en raison des difficultés imprévisibles - à la date prévue, voire jamais. Pourtant les crédits dépensée ne doivent pas l'avoir été en vain : les résultats intermédiaires obtenus doivent donc être utilisables pour un futur sans doute moins bon que celui espéré
au départ, mais meilleur que si l'on s'était contenté de "laisser faire les choses", sans viser le futur qui paraissait souhaitable et accessible ;

- les "retombées" des études et recherches dans les autres domaines que celui spécifiquement visé : retombées dont certaines seront positives, mais d'autres seront "perverses".

L'équipe5 chargée de l'étude (et qui l'a proposée bien souvent) commence par l'examen de l'évolution du problème dans le passé et de son état actuel ; puis des domaines de pensées, de recherche, d'étude, de passage à l'application, qui peuvent - même de loin - s'y rattacher, et qui dans un futur prévisible ont de sérieuses chances de déboucher sur des réalisations pratiques... sous réserve d'être poursuivis. (Car chaque année, par changement de dirigeants, par défaut de crédits, de matière grise disponible, de matériels de recherche, par lassitude... de nombreux travaux sont abandonnés plus ou moins discrètement).

Outre les connaissances - scientifiques, techniques, économiques et financières, sociales et de sciences humaines... - l'exercice d'une activité prospective a recours aux "techniques de décision" telles que l'analyse de systèmes, la recherche opérationnelle, les programma-tions (linéaires, dynamique), la méthode des graphes dits PERT (Program Evaluation and Research Task), etc.

Les difficultés majeures résident dans l'évaluation de la durée des différentes étapes ; ce qui, d'ailleurs, se traduit par une délicate estimation des coûts de ces phases, successives ou simultanées.

Une étude prospective se traduit par un dossier (passablement volumineux) remis aux autorités qui décideront de lancer le projet ou le rejeter : étude proprement dit, mais aussi annexes multiples : justification de la fiabilité des pronostics successifs : des temps et coûts estimés : conséquences favorables dans d'autres domaines et conséquences "perverses", etc.

Il est délicat de vouloir représenter le processus prospectif par un simple croquis. Nous nous y sommes pourtant risqués ci-dessous, non sans savoir qu'il ne s'agit là que d'une caricature, donc très criticable :

 

Nous avons simplifié - outrageusement - en ne prenant en compte que des actions de R & D successives, alors que dans la réalité plusieurs seraient menées simultanément et coordonnées (par méthode PERT notamment).

L'étude prospective se déroule du présent, A = temps zéro : lancement de la première action proposée, a, qui s'achève en B ; la suivante, b, est représentée par le segment BC, etc. Les abscisses représentent le temps écoulé jusqu'à la date butoir" de l'an "N" ; au-delà de N les actions proposables relèvent de la futurologie, donc totalement incertaines en temps coû et succès.

Les ordonnées de gauche sont les coûts de chacune des actions ; celles de droite représentent la "valeur" des améliorations attendues par rapport à ce qui serait obtenu sans mener les actions. (Echelle de valeurs selon critère spécifique du domaine en cause ; par exemple, diminution des agents polluants dans l'atmosphère d'une grande cité ; amélioration de la précision des missiles balistiques à grande portée ; relance d'une démographie insuffisante ; performances de missiles ABM, ...).

Les tirets terminés par des pointes de flèches indiquent donc sur l'échelle de droite la "valeur ajoutée" à attendre si les travaux s'arrêtent en fin de telle ou telle action. (Ici, s'arrêter en C est un pur et simple gaspillage : l'action "b", par elle-même n'ajoute rien à "a", mais elle est indispensable pour passer à "c", peu coûteuse mais qui fait faire un bond à cette "survaleur", etc).

C'est évidemment, à l'autorité supérieure - qui dispose de données supplémentaires (urgence d'arriver à la réalisation de série ; crédits à prévoir, etc.) - qu'il revient de décider s'il faut 1) se lancer dans cette voie ; 2) si oui, jusqu'à laquelle des actions proposées.

En effet, outre les freins opposés par les disponibilités financières, les capacités en équipes et matériels de recherche, il faut tenir compte de deux faits :

- en arrêtant les R & D au point Z, il faudra encore P années avant que les résultats de ces actions de R & D se traduisent par les réalisations. Par exemple, série des Q matériels de performance technique ("valeur" Vz) jugée optimale au départ. Ce temps de fabrication de série doit avoir été estimé avec le maximum de précision par l'étude prospective. (sur indication notamment, par l'autorité de décision, des crédits annuels qui pourront être consacrés à ces fabrications) ;

- par ailleurs, si le problème s'y prête, l'étude doit proposer plusieurs options : la réalisation optimale, qui est la plus lointaine et la plus coûteuse, (non seulement par les actions de R & D, mais au niveau de la production de série), et une, ou des, réalisation(s) de "mode dégradé" par rapport à l'optimal accessible en l'an N.

Revenant au croquis, la "valeur" obtenue en D, en l'an M, par les actions "a", "b", et "c", est une fraction importante de l'optimale qui ne serait atteinte qu'en G et l'année N. Il peut être préférable pour l'autorité de décision de disposer plus vite de matériels de niveau technique "c" que trop tard de ceux de niveau "f". (En cas d'extrême urgence - temps de guerre - on ne peut guère demander, à l'ennemi de bien vouloir attendre de l'avoir dépassé techniquement et en production).

D'ailleurs hors question d'urgence, il se peut qu'à dépense égale, la "valeur, de R matériels de technique "c" soit supérieure à celle Q de technique "f", avec R > Q.

Le travail de prospective ne s'arrête pas pour autant à la remise du dossier aux autorités de décision - si les propositions sont acceptées et le projet lancé.

En effet si l'on a fait appel à la prospective, c'est que le programme s'étendra sur un temps relativement important : de la conception jusqu'au début de série d'un matériel militaire "majeur" - avion de combat, char, navire - actuellement il faut compter sur un ordre de la quinzaine d'années.

Pendant cette durée des solutions totalement nouvelles et non prévisibles peuvent se présenter pour tel ou tel composant, sous-ensemble, action de tout ordre, ce qui doit conduire à examiner si cette nouvelle solution est, ou non, préférable à celle prévue initialement : en performances, coûts et développement et de production, temps de fabrication, etc.

C'est à l'équipe prospective de l'étude initiale6 de faire l'"accompagnement" et de présenter dans le temps des variantes si elles lui paraissent a) souhaitables, b) réalisables dans les délais prévus (ou ne les allongeant que de manière acceptable), et c) compatibles avec les dépenses consenties, ou présentant de tels avantages que la variante proposée mérite un supplément de crédits important7.

 

QUELQUES EXEMPLES

Il est évident que bien avant le terme "prospective" et la mise au point des "outils" intellectuels raffinés dont nous disposons, la notion existait depuis des millénaires. C'est, par exemple, le cas à l'orée du IVe siècle avant notre ère, quand Denys Ier, devant l'expansion carthaginoise en Sicile, lança un véritable programme de R & D sur les matériels de guerre : engins de siège et engins de jet, lourds et de campagne ; nouveaux types de galères, etc. Il n'en fallait pas moins pour contrebalancer l'infériorité numérique de Syracuse face aux effectifs que l'"ennemi potentiel" pouvait aligner.

Autre exemple, beaucoup plus récent, celui du programme "Apollo" : le 25 mai 1961 le président Kennedy rend publique la décision de la conquête de la Lune avant la fin de la décennie. A cette date il n'y avait que 3 semaines qu'un américain était allé dans l'espace, et seulement pour un "bond" de 3 000 km, alors qu'un Soviétique avait déjà "bouclé" l'orbite terrestre le 12 avril.

Mais toutes les techniques nécessaires existaient, au moins à l'état embryonnaire : il fallait les améliorer pour les unes, les faire passer au stade de l'application pour les autres. Par exemple, développer les "moteurs" de très forte poussée ; savoir régler avec une extrême précision celle de ceux de puissance moindre ; développer des ordinateurs de très faible poids et volume ; passer à l'application opérationnelle de la pile à combustible fiable ; créer un réseau planétaire de communication avec le futur vaisseau spatial...

Un point capital était le choix entre les trois méthodes générales de trajet aller et retour :

- directe, avec un seul véhicule géant à nombreux étages ("Nova"), qui , largage après largage des étages inutiles, se poserait et repartirait par ses propres moyens ;

- le "rendez-vous" en orbite terrestre basse de plusieurs composants. Assemblage puis trajet : en somme, une Nova débarrassée des étages (à moteurs de plus faible puissance) ayant servi à ces mises en orbite basse ;

- le "rendez-vous" en orbite lunaire, avec un module (CM) restant sur cet orbite, un autre (LEM) capable de se poser puis de rapatrier son équipage jusqu'au CM avant d'être abandonné ; le CM assurant le retour vers la Terre.

Malgré les difficultés et les risques d'un rendez-vous en orbite lunaire, l'étude montra vite que dans les délais envisagés la troisième solution était la seule réalisable.

Appolo 11 se posa sur la "Mer de Tranquilité" le 21 juillet 1969, soit 8 ans et 56 jours après la prise de décision.

Cette solution se montra supérieure aux prévisions, puisque le moteur du LEM permit de sauver Appolo 13, après l'accident détruisant celui du CM à 320 000 km de la Terre.

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Nous conclurons en soulignant encore que la prospective doit être un état d'esprit et une démarche volontariste, lucides, s'appuyant sur les faits et les "tendances lourdes". Modeste, elle doit connaître et ne pas masquer ses limites. Généreuse, elle doit œuvrer pour ceux qui auront les honneurs du succès, alors qu'elle portera les responsabilités des inévitables échecs... Encore que, pour la suite de la carrière dans la hiérarchie d'appartenance, l'expérience montre qu'il est plus néfaste d'avoir eu raison contre le grand nombre, qui pardonne volontier un échec au prospectif ("Je l'avais bien dit"), que la vexation d'avoir à reconnaître son succès).

 

Notes:

1 A titre d'exemple, voici les qualifications du premier officier "Terre" affecté au CPE :

2 Nous noterons pourtant deux points intéressants :

3 De manière générale, depuis la recherche en laboratoire jusqu'à la production de série, la durée augmente avec la complexité de matériels faisant appel à de nombreuses techniques : fonctionnant au niveau isolé, encore faut-il que les composants puissent être associés dans un volume et sous un poids limités. L'expérience montre, pourtant, que certains matériels que le public est porté à considérer comme devant être simples, réclamant souvent de très longues études, c'est par exemple le cas actuellement de la future génération d'armes individuelles - en clair, des fusils, le G11, de Hecker & Koch, par exemple, qui équipera presque certainement la Bundeswher, arrive en fin de travaux qui commencèrent en ... 1972.

4 Par exemple, pour l'exemple pris ci-dessus, ce n'est jamais que sur quelques % que peuvent jouer les choix budgétaires : le salaire des fonctionnaires est pré-déterminé, et les frais de fonctionnement ne peuvent être modifiés. (Car, sauf pour la Défense, le "Titre V", investissement, est faible, voire infime : en 1991, 2,2 % du budget Education nationale : 9,8 % des Economies et finances, etc. contre 53 % pour les Armées).

5 Car nul, de nos jours, ne saurait être le Pic de la Mirandole détenant les multiples connaissances théoriques, pratiques et de métier, qui sont nécessaires pour mener à bien le travail que représente une étude de ce genre. Par ailleurs, comment un individu solitaire pourrait-il s'"auto-contrôler", se critiquer, être certain de n'avoir rien oublié, négligé, sur ou sous-estimé ?

6 Lorsque nous disons : "c'est à l'équipe prospective de...", l'expression n'est pas tout à fait exacte. En effet, ce sera plutôt à ceux qui auront remplacé les membres de l'équipe ayant conçu le dossier initial : la prospective est, comme les mathématiques ou la physique, une affaire de gens assez âgés pour avoir les connaissances et l'expérience, mais assez jeunes pour être encore imaginatifs. Une affectation vers 32/35 ans, pour 4 années, semble être l'optimum. Ce ne sera donc qu'un épisode de carrière, passionnant mais risqué en raison des heurts possibles avec la hiérarchie d'appartenance si elle est peu au fait des problèmes étudiés.

7 Par exemple, les progrès en matériel informatique "classique" (ou "von neumanien") sont actuellement prévisibles pour jusque vers 2005. Mais nous ne sommes pas certains que ceux des gigantesques logiciels correspondants se feront à la même vitesse. Par ailleurs nous débutons seulement dans les matériels et logiciels "parallèles" ; l'opto-informatique n'en est qu'aux balbutiements des composants élémentaires, mais si elle tient ses promesses, elle peut créer une véritable rupture en miniaturisation et vitesse de travail...

 

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