L'INTELLIGENCE AU SERVICE DE LA CONCEPTION STRATEGIQUE

Jean-Marie SANDEAU

 

 

S'inscrivant dans la problématique posée par le général Poirier dans le Laboratoire de stratégie théorique qu'il dirige au sein de la FEDN : "comme fait-on pour faire de la stratégie ?", cet article propose une approche prudente du coeur du processus stratégique, là où se manifeste le supposé "génie-créateur" du stratège : la conception stratégique.

"Savoir pour pouvoir. Savoir ce qu'on ne peut pas. Automatiser en partie ce qu'on peut. Ceci par rapport à un Autre", comme le suggère J.P. Charnay1, cet ensemble pourrait constituer le cadre général de notre réflexion.

L'ambition reste cependant modeste : sans vouloir élaborer une vérité scientifique et sans risquer le leurre de l'universalité, il s'agit au fond de vouloir mieux définir au sein du processus stratégique les limites floues qui existent entre l'intelligence et la pensée stratégique, ou, en centrant le propos sur la stratégie militaire, entre la science et l'art de la guerre.

L'analyse faite ici ne traitera individuellement ou spécifiquement aucune des parties suivantes, citées par J.P. Charnay1 :

- "moyens ordinaires de la stratégie" : institutions militaires, armements, types de stratégie (directe, indirecte, ...)

- sources qui alimentent toute stratégie : démographie, économie, géographie, ...

- "méthodes et instruments des diverses disciplines nécessaires à l'analyse stratégique" : outils mathématiques, historiographie, ...

y faisant néanmoins souvent mais sporadiquement référence, pour appuyer le propos, nous nous placerons au-delà des contingences et des particularismes des théories stratégiques, et en dehors de toute "dérive sémantique du concept de stratégie".

Nous traiterons ainsi de stratégie théorique, aux sens données par le général Poirier2 :

- stratégie d'abord : "ensemble des opérations intellectuelles et physique requises pour concevoir, préparer et conduire toute action collective finalisée en milieu conflictuel". La présence de l'Autre est claire et la référence à la dialectique explicite.

Restreignant cependant le cadre de cette définition, trop large pour notre recherche, nous envisagerons les seules opérations intellectuelles, ou tout au moins - au plus ? la représentation que peut s'en faire le stratège, pris dans son environnement de conception et de décision.

- stratégie théorique ensuite, définie comme "la pensée de la pensée stratégique, comme l'analyse critique ou critique épistémologique des instruments de cette pensée".

Considérant cependant la stratégie militaire comme la base originale, de laquelle toutes les autres stratégies sont issues, nous illustrerons notre propos par des faits tirés du milieu militaire, plus précisément - et plus restrictivement, puisque la stratégie de guerre n'est qu'un cas particulier de la stratégie militaire - du conflit actuel du Golfe. En fait, plus que sur les concepts eux-mêmes évoqués, l'illustration portera sur les résultats d'un emploi supposé de ces concepts. Sans aucune prétention, et acceptant tous les risques de l'analyse à chaud.

Conception en stratégie théorique donc.

Pensée et intelligence stratégique

Si l'on se réfère à la définition du terme "expert" proposée dans le petit Larousse : "Qui a une parfaite connaissance d'une chose due à une longue pratique", un expert en stratégie doit donc avoir une longue pratique dans la mise en application d'une connaissance parfaite de la stratégie. Cela semble évident ! Encore faut-il définir clairement le contenu de cette connaissance et la manière de l'apprendre, ainsi que la forme que peut prendre cette pratique.

"Les règlements sont des guide-ânes qui favorisent la paresse d'esprit... C'est bon pour mener un exercice, mais au moment du danger il faut autre chose... Le courage matériel, physique, du soldat n'a rien à voir avec le courage moral que doit avoir le chef. Ce courage est basé sur ce qu'il sait. Il faut savoir pour en avoir, et pour cela il faut travailler ... il faut apprendre à pensée... Les dons ? Ne comptez pas sur les dons. Travaillez !..." Glorifiant ainsi le travail et la science, le maréchal Foch ne nie pas l'existence des dons. Au contraire, ils les recherche. Mais rejetant les doués qui ne font rien, il nous pousse à travailler, à utiliser nos capacités. "On trouve toujours, quand on s'en donne la peine." Ces paroles du maréchal que rapporte le commandant Bugnet, son officier d'ordonnance, en 19213, sont claires. Ceux qui réussissent savent que le maréchal a raison : le Japon d'aujourd'hui l'a bien compris.

La connaissance et l'entraînement à la manipulation de cette connaissance feraient ainsi toute la différence entre le supposé stratège qui cherche désespérément l'inspiration dans son cerveau plein des seuls règlements, et le véritable stratège qui a longuement travaillé et préparé ses neurones à des démarches méthodiques, qui les a entraînés à la controverses, à la dialectique et à la complexité.

Si certes "la pensée doit précéder l'action", comme l'a dit Jean Guitton, il faut préciser, malgré son évidence, que cette action peut elle-même être pensée. La pensée de la pensée doit donc précéder la pensée de l'action.

Mais est-ce réellement une pensée ? Qu'est donc cette pensée stratégique, puisque c'est celle-ci qui nous intéresse ?

Pour nous éclairer quelque peu, faisons appel aux définitions proposées par le petit Larousse.

Pensée : "activité de penser. Esprit". Pensée et esprit sont donc identiques.

Penser, c'est "former des idées dans son esprit ; concevoir des notions, des opinions, par l'activité de l'intelligence, par la réflexion... Concevoir, imaginer en fonction d'une fin déterminée..." En stratégie, il s'agit bien de concevoir une action finalisée...

Conception : "action d'élaborer quelque chose dans son esprit ; résultat de cette action. Manière particulière de se représenter quelque chose..." Nous reviendrons plus loin sur le problème crucial de la représentation d'une connaissance.

Intelligence : "faculté de comprendre, de saisir par la pensée. Aptitude à s'adapter à une situation, à choisir en fonction des circonstances..."

Le dictionnaire semble donc ne pas faire de différence essentielle entre la pensée et l'intelligence. Pourtant, c'est bien de là qu'est né le débat - le quiproquo - sur la nature de l'intelligence qui fait depuis quelques années couler beaucoup d'encre, en particulier depuis l'existence de termes imprudents comme celui d'intelligence artificielle.

Développer cette problématique nous entraînerait trop loin : exposé des multiples théories, analytiques ou globales, sur l'évolution et sur l'intelligence, débats sémantiques, épistémologiques, voire ontologiques... Resserrons le propos sur d'autres définitions apparemment simples.

Raison : "faculté propre à l'homme par laquelle il peut penser ; facultés intellectuelles... Ce qui s'oppose à l'intuition, au sentiment ; ce qui ramène à la réalité."

Intuition : "saisie immédiate de la vérité sans l'aide du raisonnement."

La différenciation entre la raison et l'intuition semble plus évidente. Nous allons donc nous y accrocher et jeter notre dévolu sur la théorie suivante :

L'intelligence est liée à l'objectif visé, au problème à résoudre ; elle est tournée vers l'action. "L'intelligence est la capacité à mobiliser des données théoriques dans une fin pratique. Elle se mesure donc", précise J. Gatty4. Comme lui, nous distinguerons la notion d'intelligence de celle d' esprit ou de pensée. Quand nous ferons référence à l'intelligence artificielle, c'est bien dans ce sens restrictif que nous l'envisagerons.

La pensée, considérée comme la "dimension spirituelle dont peut être pénétrée l'activité rationnelle", sera considérée comme un noumène, inaccessible donc à notre connaissance, pour le moment. Conscient que "l'homme n'est pas réductible au fonctionnement optimal d'une intelligence", mais ne pouvant accéder à cette partie nouménale constituée par l'esprit, nous fixerons les limites de notre étude à cette frontière incertaine entre la raison et l'intuition, considérant que cette frontière est la même que celle existant probablement entre l'intelligence et la pensée.

Limitant donc notre ambition à une étude quasiment comporte-mentale du stratège, c'est donc sur l'intelligence ainsi définie en conception stratégique que portera notre propos : aptitude à mettre de l'ordre dans des données, à les manipuler dans le but de résoudre un problème stratégique, de concevoir une ou des stratégies.

Faire le tri entre les données qui ressortent soit de l'intelligence soit de la pensée stratégique est donc notre challenge. Il n'est pas nouveau. L'éternel débat entre la science et l'art de la guerre n'est-il pas aussi une des manifestations de cette dialectique "raison-imagina-tion" que M. Fustier classe dans les dialectiques de connaissances5 ?

Mais les avancées de la recherche donnent aujourd'hui un éclairage nouveau à ce questionnement. Les connaissances sur le fonctionnement neurobiologique et celles sur le fonctionnement cognitif semblent en effet aujourd'hui se rejoindre pour confirmer que l'image apprise est enregistrée et potentiellement réutilisable. Cette capacité d'association que semble avoir notre cerveau, à tous les niveaux, "paraît à l'origine de la créativité et de l'inventivité de l'homme sans qu'on puisse la réduire à une quelconque combinatoire".

Comprendre comment passer du niveau biologique au niveau symbolique est certainement l'aventure majeure du prochain siècle. Nous nous limiterons quant à nous à utiliser "à l'avancement" les résultats de ces recherches en tentant de les appliquer au domaine stratégique.

Une grande partie du supposé génie stratégique ne serait donc en fait que la manifestation d'une capacité supérieure de composition et d'exploitation des connaissances acquises, individuelle ou collective, enregistrées sous des formes, des images mentales d'un niveau plus ou moins élevé, et d'une finesse plus ou moins importante.

Affiner notre connaissance de cette capacité de composition devrait permettre d'augmenter notre connaissance du domaine de l'intelligence stratégique. Si l'on veut éviter tout danger d'affirmation gratuite, nos avancées théoriques devront être validées au fur et à mesure de leur annonce.

Cette validation est aujourd'hui possible, comme elle ne l'a jamais été auparavant : "pour la première fois, la connaissance est devenue tangiblement liée à une technologie qui transforme les pratiques sociales sur lesquelles elle repose - l'intelligence artificielle en est l'exemple le plus frappant. La technologie, entre autres choses, agit comme amplificateur", écrit F. Varéla6

L'intelligence artificielle "donne aujourd'hui ses moyens au béhaviorisme" affirme J. Gatty. Elle vise en effet, par sa puissance et sa vitesse de calcul et d'inférence, non pas à se substituer à l'homme, mais plutôt à le suppléer dans ses tâches de bas niveau, fussent-elles intelligentes.

Malgré le fait de ne pas vouloir la réduire à une combinatoire, on peut considérer cette capacité de composition comme faisant partie de l'intelligence, ce qui l'exclut alors, au moins en partie, du domaine de la pensée, dans notre schéma différencié. L'utilisation en validation de la capacité de l'intelligence artificielle à représenter des données qualitatives et symboliques semble nous autoriser à faire cette classification osée.

Parallèlement à notre utilisation "à l'avancement" des résultats des recherches en sciences cognitives, profitons alors des techniques de l'intelligence artificielle pour valider et augmenter notre connaissance de la conception stratégique, de sa partie intelligente en particulier.

Bref, agissons avec la conception stratégique comme on le fait en savourant le capitule d'un artichaut : ôter une à une les bractées, d'abord grandes avec peu de chair, puis de moins en moins volumineuses mais avec une base de plus en plus généreuse, se délecter de chacune d'entre elles comme une promesse du fond qui nous attend, et s'approcher ainsi petit à petit du réceptacle qui constitue le véritable objet de notre convoitise. Même si le réceptacle-pensée est un noumène, savourons autant que faire se peut les feuilles-intelligence.

Les développements qui suivent vont simplement s'efforcer de présenter la démarche que nous voudrions suivre : considérer la conception stratégique comme une partie du processus stratégique et comme un enfant de la famille conception.

Le lecteur initié à l'intelligence artificielle reconnaîtra là des termes utilisés en représentation objet. Les explications, même sommaires, qui suivent devraient éclairer le non initié.

 

La conception stratégique est une partie du processus stratégique

L'élaboration de toute stratégie suit habituellement un processus dont les phases sont aujourd'hui bien connues. Rappelons les simplement pour mieux situer la place relative de la conception.

Après l'étude initiale de la mission reçue ou du problème posé, ce qui permet de définir une orientation pour l'action à mener, il s'agit de recueillir l'information qui permettra de faire une analyse aussi complète que possible de la situation, des acteurs et de leurs éventuelles stratégies supposées. La mise en valeur de variables clés, de facteurs déterminants, puis de critères de comparaison, permet d'établir des balances de potentiels, des rapports coût/efficacité, ... bref d'avoir une vue plus synthétique du problème qui s'appuie sur l'analyse précédente. Vient alors la partie la plus délicate du processus : la recherche des solutions possibles au problème posé. C'est la phase de conception véritable.

De nombreuses méthodes sont proposées pour exciter l'imagination et la créativité. Toute ont en commun d'essayer de faire exploser la "raison raisonnante" du praticien, de provoquer une sorte de chaos intellectuel salutaire, d'où devraient sortir les solutions possibles : brainstorming, matrice de découverte, méthodes des analogues, arbre fonctionnel, ...

Comment se fait cette recherche intérieure, quels cheminements suit-elle, sur quels éléments s'appuie-t-elle ? Quelles images mentales, quels points d'appui utilise notre bouillonnement intellectuel désordonné pour aboutir à ces cellules de Bénard que sont les solutions possibles ? Les physiciens trouveront l'image trop forte. Mais l'apparition de solution dans ce processus de conception ne ressemble-t-il pas un peu à l'irruption, au milieu du désordre intellectuel, d'une structure ordonnée qui s'est auto-organisée ? Pas plus que sur la nature de l'intelligence nous nous aventurerons ici sur ce sujet : le terrain est trop mouvant. Simplement, il nous semble que c'est dans cette "culture" là que devra se situer véritablement notre étude : une culture pluridisciplinaire sur la complexité. Pour stabiliser à un moment donné l'orage intellectuel sur des structures reconnaissables, il nous faudra trouver ces images, ces objets d'appui. Quels sont les instruments intellectuels qui les manipulent, ces règles de stabilisation ? Selon quels processus cognitifs s'effectue ces manipulations pour aboutir à ces possibles ?

Après validation et évaluation des différentes propositions, le décideur opère un choix : il décide de l'action qui sera menée. La réalisation de la décision conclue ce processus par la préparation, puis la conduite éventuelle de l'action décidée.

On le voit donc : la conception stratégique, ainsi centrée sur la phase de créativité du processus d'élaboration d'une stratégie est bien le coeur de la stratégie théorique.

Le lecteur qui a participé à une telle entreprise intellectuelle reconnaîtra certainement cette phase comme la plus difficile, la plus floue, la plus aléatoire : l'influence de l'environnement conjoncturel y est la plus forte (stress, nécessité de produire...) ; la nécessité de prendre du recul oblige à sortir de son propre cadre de référence ; les contraintes sont telles qu'elles peuvent rendre totalement improductive cette phase très sensible.

Encadrée par des phases plus formelles, donc mieux connues - l'analyse de données, puis l'organisation de l'action décidée - la conception stratégique, mélange de pensée et d'intelligence, est la partie la plus obscure et la plus difficile d'accès de notre connaissance stratégique.

Il nous faut dès lors emprunter aux sciences de la conception les outils de recherche qui nous manquent.

 

La conception stratégique est un enfant de la famille conception

Si toutes les stratégies appartiennent à la même famille "stratégie" et ont donc probablement un parent commun, qui s'apparente à la stratégie théorique, dont elles sont les héritières et reprennent les fondements généraux, on peut émettre l'hypothèse qu'il en est de même pour la conception stratégique qui pourrait être un des enfants d'une famille "conception". Celle-ci aurait alors comme ancêtre un objet "conception théorique", fictif donc plus abstrait, qui regrouperait l'essentiel - l'essence même - de ce qui caractérise à la fois tous les types de conception. La conception architecturale, la conception en ingénierie peuvent ainsi être considérées comme des soeurs, plus ou moins éloignées, de la conception stratégique.

Une théorisation de la conception s'écrit déjà depuis quelques années, s'appuyant sur un socle épistémologique - l'épistémologie étant pris ici au sens de théorie de la connaissance - commun aux sciences de l'artificiel (la systémique en particulier) et aux sciences cognitives.

Il n'est pas question de faire ici une exégèse de cette théorie d'ailleurs encore inachevée, mais simplement d'en tracer les grandes lignes.

Passant sans trop la regarder devant la théorie béhavioriste qui s'est avérée inopérante dès les premières études sur le langage, la conception s'est débarrassée moins facilement des techniques algorithmiques d'optimisation de la Recherche opérationnelle. Très efficaces dans certains domaines, celles-ci restreignent en effet trop, dans le cas qui nous préoccupe, le champ des solutions admissibles et satisfaisantes. De plus, traiter avec une rigueur mathématique des données d'entrée imprécises, incertaines et incomplètes ne peut donner qu'un résultat partie, difficilement exploitable.

 

La représentation

Limités par ses cinq sens pour percevoir le monde et donner à son cerveau des informations que celui-ci essaiera de traiter avec intelligence, l'homme n'a de la réalité qu'une représentation parcellaire, parfois très tronquée. Tous les moyens sont bons pour pallier ses limites naturelles et l'aider dans sa compréhension et son jugement.

S'il ne doit certes pas confondre la carte et le territoire, l'homme peut néanmoins utiliser des simulacres de réalité, des représentations qu'il sait probablement incomplètes, mais qu'il peut juger suffisantes.

La représentation est le foncement même de toute conception. "Concevoir, dit H. Simon, c'est faire un changement de représen-tation qui permet de rendre explicites certains aspects, et de cacher éventuellement ce qui ne sert à rien". La nécessité déjà évoquée de sortir de son cadre de référence pour entrer dans le domaine de la créativité suppose une représentation de ce cadre même.

La représentation de la zone des combats sur une carte, un écran d'ordinateur, une caisse à sable permet de mieux appréhender la situation. L'utilisation d'échelles différentes est un moyen pour sortir d'un cadre trop exigü. La transformation - la tentative ! - des studios de télévision en cellules d'état-major, et de la presse écrite en "journaux de marche" au début de la guerre du golfe montre l'importance de cette représentation, et les limites à accorder à ce support de réflexion. Mais, réelle ou à l'intérieur du cerveau, cette représentation existe bien, et toute conception est condamnée à l'utiliser.

Les objets de la conception, les instruments qui les manipulent comme les processus qui les guident sont tous tributaires de leur représentation, dans la tête de chacun comme collectivement.

Incertaine, imprécise et incomplète donc, la représentation d'un même objet est, de plus, multiple.

La dialectique bien connue des fins-et-moyens, par exemple, rend difficile toute approche sémantique précise et univoque.

Toute action, selon le point d'observation particulier où l'on se place, est en effet soit une fin soit un moyen. La conquête militaire du Koweit a été pour Saddam Hussein un moyen. Les fins qu'il poursuivait alors étaient d'ordres géopolitique (annexion d'une "province") et économique (annulation d'une dette extérieure, possession de puits de pétrole, ouverture sur le golfe Persique). Ces mêmes fins sont bien aussi des moyens qu'il emploie pour obtenir l'hégémonie sur les pays du golfe, voire sur le monde arabe. Cette même conquête territoriale était bien une fin pour le chef militaire chargé de la conduite des opérations...

Le point de vue d'où l'on se place, le cadre dans lequel on peut s'enfermer, conduisent nécessairement à une version sémantique particulière de la réalité, dont la multiplicité doit être appréhendée avec justesse.

Signe de cette prégnance de la représentation, la représentation des connaissances est devenue une des branches les plus complexes de l'intelligence artificielle. Les difficultés rencontrées au début des systèmes experts lors de la tentative d'extraction des connaissances que possède un expert ont été telles qu'une véritable ingénierie de la connaissance s'est créée ces dernières années. Le métier de cogniticien est ainsi apparu. Plusieurs méthodes existent aujourd'hui, proposant, comme le précise C. Vogel7 "des cadres de collecte et de modélisation de la connaissance, et de tracer des voies de com-munication entre connaissance dépendante du sujet et information manipulée par la machine". Là, il s'agit en plus, de pouvoir transférer une représentation compréhensible par l'ordinateur !

Cette représentation informatique n'entre pas dans notre challenge. Mais compte tenu de leurs qualités sémantique et structurante, nous utiliserons chaque fois que cela sera avantageux ces modèles de l'intelligence artificielle.

De plus, ce n'est pas tout de trouver une représentation de la réalité la plus proche possible de la vérité, il faut aussi tenir compte de l'utilisation que l'on veut en faire.

Une représentation trop fouillée, trop précise, trop complète peut être complètement inutilisable. On le verra lors dans les chapitres suivants. Le changement de niveau de compréhension entraîne aussi un changement de représentation.

A cause de sa complexité et de sa permanence, la représentation sera donc un des problèmes majeurs de notre étude de la conception stratégique, domaine particulièrement abstrait.

 

Le processus de conception

"La conception est une action cognitive finalisée. C'est la quête de solutions possibles à des problèmes artificiellement posés qui guide en permanence la démarche du concepteur : elle est par construction tâtonnante, s'auto-jalonnant d'objectifs intermédiaires, mettant en oeuvre de multiples heuristiques"8.

Axée sur un processus de recherche intentionnel mais non déterministe, la conception est un problème qui est mal structuré. Elle nécessite une expertise multiple, comme le montre la composition des états-majors politiques ou militaires. Des itinéraires cognitifs variés doivent être envisagés pour apporter plusieurs solutions satisfaisantes et vraiment différenciées.

Comme toute action intelligente, la conception s'appuie sur des connaissances portant sur des données et des raisonnements pouvant traiter ces données. Les champs sémantiques utilisés sont parfois difficiles à cerner, et pas toujours reconnus par tous. L'ensemble de ces connaissances constitue le processus de conception.

Pour J.M. Ledizies9, le processus de conception se situe dans un espace à trois dimensions :

- la dimension cognitive

- la dimension créative

- la dimension perceptive

Les tentatives de modélisation du processus de conception ont été nombreuses. Chacune correspond à une vision particulière qui s'appuie sur des techniques de modélisation issues en particulier des mathématiques et de la théorie de l'information.

Rappelons ici les démarches extrêmes pour ensuite pouvoir nous situer en position centrale qui nous permettra d'esquisser un compromis possible :

- la démarche implicite : on procède sans méthode apparente, sans justification, s'appuyant exclusivement sur l'intuition et sur l'expérience. La subjectivité est la pièce maîtresse de cette méthode. Cette démarche ne permet que très difficilement la collaboration et la justification, si ce n'est par référence à des champs doctrinaux ou idéologiques.

Si l'on se place sur un plan strictement militaire, les premières réactions de l'armée irakienne dans les 15 premiers jours de la guerre du Golfe semblent ressortir de cette démarche. Ecrasé par la pression militaire des forces de l'ONU, Saddam Hussein a agi sans méthode apparente et sans objectif militaire cohérent. L'imagination si nécessaire au défenseur, comme l'a dit Clausewitz, est là conduite aux extrêmes : envois sporadiques de missiles Scud, marée noire dans le golfe Persique, bataille suicidaire de Khafji, sauvegarde d'avions en Iran, ...

Sur les plans politique ou psychologique, l'analyse est bien sûr différente...

- la démarche explicite : le processus de conception se fait suivant un cheminement pré-défini, basé sur un raisonnement logique et composé de schémas de comportement standards. Cette démarche facilite le partage du travail et la collaboration entre différentes personnes mais, prise isolément et exclusivement, elle est inadaptée à la démarche du concepteur, que l'on sait non déterministe.

Les actions des forces de l'ONU dans la première phase essentiellement aérienne de ce conflit ont été planifiées rigoureusement par les états-majors alliés. L'absence quasi totale de riposte irakienne a cantonné la conception de ces actions dans une démarche presque mathématique et stéréotypée, permettant une parfaite coordination entre alliés.

Le système militaire soviétique est lui aussi un bon exemple de l'application de cette démarche déterministe, qui s'appuie essentiellement sur l'application de règlements : le résultat en est une centralisation et une rigidité à outrance des structures et des systèmes de commandement. L'armée irakienne, fortement marquée par ce système (structure, doctrine d'emploi et matériels) pourrait en montrer les effets lors de la phase terrestre de cette guerre du Golfe.

La démarche du véritable concepteur qui fait preuve de créativité est en vérité un subtil mélange de ces deux démarches qui, prises isolément, ne peuvent constituer, ni l'une ni l'autre, une solution satisfaisante.

Dans le cas d'un combat où le rapport de forces global n'est pas déséquilibré à l'extrême, les stratèges des deux camps doivent utiliser une combinaison de ces deux démarches. C'est bien l'enjeu des "principes de la guerre" : leur application brutale, sans emploi de l'imagination qui permet de les adapter aux circonstances, conduit au pire. On connaît les résultats du culte de l'offensive à outrance pendant la première guerre mondiale.

Outre cet équilibre de la démarche entre le rationnel et l'irrationnel, la conception demande au concepteur une capacité dynamique de créer et de résoudre des problèmes pour faire passer progressivement de l'objet à concevoir à l'objet conçu. Ce processus de conception devient ainsi un processus de transformation.

 

Un processus de transformation

Ce processus de transformation consiste à élaborer peu à peu des interprétations de plus en plus spécifiées du problème à traiter. Il s'agit de "surspécifier" petit à petit l'objet à concevoir.

Chaque nouveau stade, qui correspond à un niveau de définition particulier, fait appel à diverses sources de réflexion basées sur l'expérience, la compétence, la capacité de raisonnement, ...

Partant de l'objet à concevoir, l'objet conçu passe ainsi progressivement et itérativement par des niveaux de définition qui correspondent chacun à :

1) une définition plus complète de l'objet. Répondant à la question : pourquoi ?, c'est la direction fonctionnelle de la conception. L'arborescence des fonctions se complexifie. La cohérence inter et intra-niveaux y est essentielle.

Ainsi, l'invasion du Koweit par les forces militaires de Saddam Hussein répond à plusieurs objectifs, parmi lesquels :

- des objectifs économiques :

. annulation de la dette irakienne,

. gestion des champs pétrolifères,

. accession au Golfe.

- des objectifs géopolitiques :

. accession pour l'Irak au statut de superpuissance régionale,

. intimidation des autres Etats du Golfe,

. prédominance du régime bassiste irakien.

- des objectifs d'ordre psychologique :

. assouvissement du désir de vengeance du peuple irakien, humilié par l'intransigeance financière koweitienne et mécontent des pays arabes du Golfe, qui ont vécu dans le luxe pendant la guerre contre l'Iran, tandis que les Irakiens souffraient et mouraient pour les protéger,

- ...

2) une définition plus concrète de l'objet. On s'occupe de la forme, en répondant à la question : comment ? D'abstrait, l'objet devient plus réel, plus consistant. C'est la direction morphologique de la conception.

L'armée américaine retient au plus haut niveau théorique neuf principes d'action : le maintien de l'objectif, la sécurité et la sauvegarde, la masse, la surprise, l'unité du commandement, l'offensive, la mobilité, l'économie des forces et la simplicité.

On peut facilement identifier les formes qu'ont prises certains d'entre eux à un niveau plus concret pendant la première phase de la guerre du Golfe.

Un des premiers objectifs a été de détruire la puissance stratégique chimique et nucléaire de l'Irak ; un autre a été de ne commencer la guerre terrestre que lorsque le potentiel irakien serait suffisamment détruit. Ni l'opinion internationale, ni les escarmouches terrestres de Saddam n'ont modifié ces objectifs.

La sécurité des personnes a pris la forme d'une action sur les arrières stratégiques et tactiques de l'ennemi avant toute affrontement frontal.

La guerre totale qu'a tenté de mener Saddam Hussein a pris de nombreuses formes :

- politique : essai de généralisation arabe du conflit face aux "mécréants sionistes et impérialistes",

- culturel et religieux : essai de déclenchement de la guerre sainte,

- écologique : marée noire dans le golfe Persique,

- psychologique, en montrant les victimes civiles,

- militaire,

- etc.

3) une définition plus précise de l'objet. Les détails de la forme apparaissent de plus en plus : constitution, composition qualitative et quantitative de l'objet. L'information sur l'objet devient plus fine. C'est la direction dimensionnelle de la conception.

La surprise initiale de l'attaque aérienne des coalisés, si elle n'a pu être stratégique, a néanmoins été totale au niveau du théâtre d'opérations, grâce à la haute qualité technologique et la rapidité de l'offensive. A un niveau plus précis, la qualité technologique garante de cette surprise a pris la forme d'une combinaison des moyens directs, à longue portée et à grande vitesse : avions furtifs, missiles de type "tire et oublie", missiles de croisière Tomahawk.

La sécurité a pris plusieurs formes : maîtrise du ciel par l'occupation incessante de l'espace aérien irakien et koweitien, destruction du complexe militaro-industriel de l'Irak, destruction des capacités de commandement, de contrôle et de communication et d'information de l'armée irakienne... A un niveau plus précis, on trouve l'emploi des missiles de type "tire et oublie", des missiles de croisière, etc.

On peut ainsi définir un espace de conception comme un ensemble de plusieurs sous-espaces. Un processus particulier est représenté par un chemin dans cet espace.

Un point de ce chemin correspond donc à un état de l'objet. A partir d'un état donné, le concepteur peut aller dans plusieurs directions, y compris en arrière. A chaque état du projet, il y a création de nouveaux problèmes, d'importance et de priorité inégales, que ces directions choisies permettent de traiter. Au fur et mesure de ces sur-spécifications successives, le problème n'est cependant jamais totalement décrit. Il reste en constante évolution potentielle. L'arrêt d'un tel processus se fait à un niveau utile. Celui-ci dépend des ressources disponibles (temps, argent, personnel, ...) et du niveau de satisfaction des besoins (degré de précision recherché, ...).

Ce niveau qualitatif ou quantitatif est en fait celui atteint par un des objets manipulés au cours de ce processus par le concepteur.

Nous distinguerons les objets de la stratégie, et les outils de manipulation de ces objets.

 

Les objets de la conception

Tout au long de ce processus de transformation, par le biais de leurs représentations, le concepteur manipule en effet essentiellement des objets, le terme objet étant pris au sens le plus large, c'est-à-dire pouvant s'appliquer à n'importe quoi : temps, ressources, contraintes, résultats... Ceux-ci constituent ainsi un environnement qui peut être :

- intérieur : on y trouve les objets internes et externes, ceux qui sont propres au domaine traité - lui-même étant d'ailleurs un objet - et qui y sont liées directement.

- extérieur : on trouve ici ce que l'on pourrait appeler une banque de données, ou une bibliothèque. C'est la masse générale d'informations de laquelle le concepteur va extraire les données qui seront utiles à sa conception et qui constitueront ensuite l'environnement intérieur. Cette extraction est normalement l'objet de la phase précédente du processus stratégique, c'est-à-dire l'analyse. Mais la nécessité éventuelle de sortir de son cadre autorise la poursuite de ce processus d'extraction.

 

Le temps

Le premier de ces objets est le temps, la durée, que l'on peut considérer comme une contrainte (notion de limite) ou comme une ressource (temps disponible).

Le temps, multiple, est attaché aux notions difficiles de réversibilité et d'irréversibilité.

D'abord, le temps des physiciens. Il est théoriquement réversible : c'est le temps utilisé comme une variable dans les équa-tions censées "reproduire le comportement de la matière soumise aux lois de la nature"10. "Le système intégrable est resté le modèle par excellence du système dynamique." précise I. Prigogine11.

Puis le "temps intuitif", celui que l'on vit dans son corps. On sait bien que suivant son humeur, ce temps là est tout à fait élastique. "Les montres molles de S. Dali en sont une bonne représentation picturale.

Enfin, il y a le temps "cosmologique", "celui du Big Bang et de l'évolution du cosmos."

Ces deux derniers types de temps sont quant à eux considérés comme irréversibles. Il n'est pas question ici de développer cette problématique sur le sens de "la flèche du temps". Ce problème est parmi les plus difficiles à résoudre. Mais il est si important qu'aucune impasse d'étudiant ne peut être véritablement tentée sur ce sujet.

Remarquons aussi comment la technologie d'aujourd'hui a bou-leversé les notions relatives d'espace et de temps, transformant là encore - comme pour l'intelligence artificielle - les pratiques sociales.

La médiatisation - à outrance ?- de la guerre du Golfe fait vivre en "temps réel" à toute la planète le déroulement d'actions qui se situent à des milliers de kilomètres. La synthèse et la validation des informa-tions ne sont alors plus faites, par manque de temps. Le vécu de la guerre en direct n'est pas sans poser de problèmes aux décideurs.

La gestion du temps devient de plus en plus complexe : la durée de la première phase aérienne, allongée pour des raisons météorologiques, a des mesures très diverses :

- psychologique : le temps mécanique qui se déroule au fil des jours est vécu psychologiquement de façon tout à fait différente suivant que l'on est pilote en action des forces alliées, "terrien" en attente de ces mêmes forces, soldat ou civil irakien sous les bombardements, soldat irakien en attente, téléspectateur musulman ou arabe hors de l'Irak, koweitien, égyptien, palestinien...

- politique : certains pensent que le temps travaille pour Saddam Hussein qui, petit à petit, réussit, par sa capacité de résistance à réveiller une lame de fonds arabo-musulmane.

- militaire : ce temps se traduit par une diminution progressive des capacités de combat de l'armée irakienne, ce qui devrait permettre plus tard une diminution des pertes alliées. Par contre, plus cela dure plus on s'approche de la mauvaise saison (vents violents, chaleurs torrides) qui risque d'être lourdes de conséquences : avions et hélicoptères cloués au sol, gradients de température très favorables à l'emploi différé des armes chimiques...

- religieuse : la présence prolongée d'occidentaux sur le sol des lieux saints de l'Islam et l'approche du Ramadan sont pour le moins problématiques.

La représentation, la compréhension et la gestion du temps sont donc primordiales. Toute étude expérimentale de la conception stratégique qui vise à valider des théories devra tenir compte du temps multiple réellement vécu par les protagonistes, qu'il soit passé (étude historique), présent (action immédiate) ou futur (action différée, planification...).

 

Les contraintes

B. Lawson a imaginé un modèle de contraintes tridimension-nel12. L'idée de base de ce modèle consiste à dire qu'un concepteur manipule essentiellement des contraintes ayant trois caractéristiques principales : leur générateur, leur domaine et les fonctions qu'elles sous-tendent.

Le premier axe est celui des générateurs. Ceux-ci créent les contraintes. On peut les classer en quatre catégories :

- le concepteur lui-même. Dans la conception architecturale, ou dans l'ingénierie, dans les domaines de la matière en général, le concepteur est le générateur qui crée les contraintes les moins rigides. Dans le domaine humain dominé par les dialectiques de pouvoir et de relation, les contraintes du concepteur peuvent être très prégnantes : Saddam Hussein est un exemple de cette prégnance comme stratège tout-puissant dans le système dictatorial qu'il a installé.

- le client, représenté par le niveau hiérarchique supérieur dans le cas d'une stratégie : niveau politique pour la la stratégie militaire dans le cas d'une démocratie, par exemple.

- l'utilisateur ou le consommateur : concevoir pour qui ou contre qui ? En stratège militaire, celui qui doit "bénéficier" de la stratégie employée est paradoxalement l'adversaire. La connaissance de ses possibilités restreint le champ des possibles.

- les règles, qui engendrent les contraintes les plus rigides. Ces règles peuvent être techniques, législatives, géographiques... Le droit international et la convention de Genève en sont des exemples brûlants.

Le deuxième axe du modèle de Lawson est celui de la limite qui sépare les contraintes. De la dialectique fins-et-moyens déjà évoquée, on passe ici à la dialectique interne-externe, qui délimite la frontière d'un système. On trouve :

- les contraintes internes au projet où l'on ne prend en compte que les relations entre les objets structurels du projet,

- les contraintes externes, issues de l'environnement.

On voit comment Saddam Hussein tente de modifier en permanence ses limites en recherchant une généralisation du conflit : affrontement Nord-Sud, soulèvement du peuple arabe, guerre sainte...

Le troisième axe enfin est celui des conséquences fonctionnelles d'une contrainte, dépendantes encore du point d'observation de chacun.

Ainsi, une contrainte sous-tend des fonctions que Lawson classe comme suit :

- pratiques : concernent la réalité de production, fabrication, etc.

- radicales : décrivent l'utilité de l'objet, ses fonctionnalités,

- formelles : décrivent l'aspect de l'objet, sa forme, ses couleurs...

- symboliques : voient l'objet en tant que symbole.

Prenons par exemple la stratégie militaire américaine dans le Golfe.

Le concepteur stratège est le chef d'état-major interarmées des Etats-Unis, le général Colin Powell.

Son client est le président des Etats-Unis, M. Georges Bush, qui a lui-même comme client l'ONU.

Le consommateur de cette stratégie est l'armée irakienne.

Les règles sont le droit international et la convention de Genève.

Les contraintes internes sont celles du Congrès des Etats-Unis, du peuple américain, des capacités de l'outil militaire.

Les contraintes externes sont celles rencontrées autour de cette affaire : les résolutions de l'ONU, la géopolitique régionale et internationale...

Pour illustrer l'axe fonctionnel, prenons une contrainte externe à la stratégie militaire américaine dans le Golfe : la résolution 678 de l'ONU.

La fonction pratique de cette contrainte est qu'elle mandate les armées du monde entier pour faire respecter le droit international bafoué dans l'invasion du Koweit. La nécessaire coordination de la coalition et sa cohésion à long terme vont imposer des délais de mise en place, des coûts financiers très importants, des trésors de diplomatie...

La fonction radicale autorise les Etats-Unis à utiliser une stratégie militaire offensive sous la bannière de l'ONU pour la libération du Koweit.

La fonction formelle interdit à la stratégie américaine d'agir pour son seul compte et pour des objectifs propres. Elle la cantonne dans des limites : la libération du Koweit. On connait l'amorce de débat que cette limite a failli susciter dans l'emploi des forces aériennes françaises (emploi seulement au Koweit ou aussi sur l'Irak ?). On voit ici l'importance du point de vue : cette fonction peut en effet donner lieu à plusieurs interprétations.

La fonction symbolique n'est ici pas la moindre. L'écroulement momentané du bloc soviétique place en effet les Etats-Unis en position de grande puissance unique. Cette résolution donne aux Etats-Unis la position symbolique de "gardien de la paix internationale" et, en leur imposant un partenariat, leur permet aussi de ne pas s'exposer seuls sur la scène internationale.

Toutes ces contraintes limitent ainsi le champ des possibles du concepteur lors de ses déplacements dans l'espace tridimensionnel de conception-transformation.

Limité par ce cadre de contraintes, le concepteur dispose heureusement de ressources pour résoudre son problème.

Les ressources

Le concepteur utilise et tient compte de ressources de toutes natures. Nous ferons tout particulièrement appel à la théorie systémique pour leur représentation : les finalités, les structures, les activités de tout système, les systèmes eux-mêmes seront ainsi des ressources. On aura par exemple des systèmes d'armes, des systèmes de forces, des systèmes militaires, politiques,... On retrouvera les éléments cités en introduction, " moyens ordinaires de la stratégie", sources (histoire, démographie, économie, géographie, polémologie ...).

 

Les résultats

Un résultat peut être considéré comme une condition d'arrêt, soit que la solution trouvée est jugée satisfaisante, soit que le temps manque pour continuer à en chercher d'autres.

En conception, il existe souvent plusieurs solutions satisfaisantes, et les conditions d'arrêt sont loin d'être évidentes.

Un résultat peut être ré-utilisé comme ressource ou comme contrainte.

Plus les destructions par moyens aériens du potentiel irakien par les alliés sont importantes, moins le coût humain de la guerre terrestre risque d'être important. Mais plus aussi les risques de mobilisation arabe derrière Saddam Hussein sont grands, car ces destructions peuvent être interprétées par certains comme une tentative américaine de détruire l'Irak, outrepassant alors le mandat fixé par l'ONU.

 

LA MANIPULATION DES OBJETS

Ces objets, temps, ressources et contraintes, subissent de traitements, sont manipulés par des instruments, des outils.

La mesure en est un. Mesurer une solution fait intervenir deux facteurs : la qualité et la quantité. Cette mesure doit être pertinente avec l'utilisation qui en est faite. Elle permet un contrôle, autre instrument de la pensée.

Le contrôle est la pièce maîtresse de la conception. Il fait appel à l'expérience du concepteur, à son intuition, à un souci permanent d'optimisation. Ce contrôle se fait selon un raisonnement.

Plusieurs raisonnements peuvent être utilisés. Citons en deux parmi les plus utilisées :

- le raisonnement par essai-erreur où, à la lecture des effets d'une action, le concepteur décide s'il doit continuer dans la voie entreprise, ou faire machine arrière sur certains choix et reprendre une partie de son raisonnement. L'attaque terrestre irakienne sur Khafji procède probablement de cette démarche.

- le raisonnement par analogie. Les exemples pris dans la nature sont les plus productifs. La technique romaine de la "tortue" est devenue légendaire.

La synthèse, partielle ou totale, est elle aussi un bon outil pour prendre du recul et ne retenir que les faits importants, parmi les ressources ou les contraintes.

Le tri, la classification par ordre d'importance ou d'urgence, la hiérarchisation par généralisation constituent d'autres instruments qui permettent une représentation organisée des données du problème. Implicitement ou explicitement, notre cerveau utilise tous ces instruments.

La décision, qui permet entre autres d'avoir des résultats, est certainement l'instrument le plus sophistiqué de cette boîte à outils. De même essence que la décision finale prise par le stratège lors du choix de la solution qui sera réalisée, parmi les produits de la conception, et qui se trouve comme externe à la conception, cette décision là, interne à la conception, se produit de nombreuses fois au cours du processus même de conception.

Certes, certaines décisions de bas niveau peuvent être prises par une machine. C'est bien cette capacité qui est à l'origine de l'informatique, même classique.

Mais, dès que la situation est trop complexe - représentation de connaissance trop floue, inférences difficilement formalisables... -, ou trop importante, la décision reste l'apanage de l'homme.

 

LE CONCEPTEUR

Le concepteur est un décideur en puissance : soit qu'il ait à prendre des décisions au cours du processus de transformation déjà évoqué, soit qu'il doive préparer pour le décideur les solutions qu'il a conçues pour répondre au problème posé.

Cette capacité de décision est sous-tendue par des facteurs humains nombreux et complexes, individuels et collectifs.

Parmi les facteurs individuels, on distingue :

- les facteurs intellectuels ;

- les facteurs affectifs, liés à l'émotion et à la motivation ;

- les facteurs physiques et physiologiques.

Parmi les facteurs collectifs, on trouve les influences diverses de l'environnement, pouvant provoquer le stress :

- l'environnement physique : bruit, température, ...

- l'environnement social : vie de groupe, conflits plus ou moins larvés, ...

- l'environ informationnel : quantité et qualité de l'information.

Tous ces facteurs sont étroitement imbriqués au moment de la prise de décision, dans la situation de stress en particulier13.

Le système humain peut au moment de la décision, comme au moment de la conception, être soumis à une évolution chaotique, caractéristique de cette situation de stress.

Décideur réel ou potentiel, le concepteur fait alors appel à son intelligence et à son intuition. Tributaire de ses propres défauts et limites, il doit utiliser au mieux ses capacités et ses qualités pour effectuer correctement le cheminement qui vient d'être décrit succinctement.

La connaissance du profil humain de l'adversaire est essentielle dans tout affrontement, fictif ou réel. Ceci est évident. Evoquant plus haut les notions de pensée et d'intelligence stratégiques, on a bien compris que l'objet de cette étude est en fait le concepteur de lui-même.

Si l'on a cité jusqu'à maintenant des éléments directement liés à la conception stratégique, peut-être faudrait-il ici faire une aparté sur l'intelligence, ou sur la raison, puisque nous les avons associées en opposition à l'intuition ou la pensée.

Brièvement, en la citant et en l'illustrant simplement, nous allons évoquer la "théorie de la médiation" de J. Gagnepain14. Ce professeur, qui cherche "dans le pathologique une explication du normal" et tente ainsi une épistémologie en sciences humaines, propose une diffraction de la raison selon quatre plans de rationalité  :

- le plan "glossologique", enraciné dans une "capacité rationnelle" logique. Ce plan concerne le signe, le symbole, la représentation, le dire.

- le plan "ergotologique", enraciné dans une "capacité rationnelle" technique. Ce plan concerne l'outil, l'art, le faire.

- le plan "sociologique", enraciné dans une "capacité rationnelle" ethnique. Ce plan concerne l'être, la personne dans ses relations à autrui.

- le plan "axiologique", enraciné dans une "capacité rationnelle" éthique. Ce plan concerne la norme, le droit, le vouloir.

Ces plans se recoupent et renvoient les uns aux autres.

Très séduisante en archéologie où elle est expérimentée, cette théorie est aussi très complexe. En nous appuyant sur une étude du portrait faite par P. Bruneau en application de cette théorie, essayons-en une illustration sur quelques apparitions télévisées de Saddam Hussein, depuis le mois d'août 1990.

Sans verser dans l'anthropologie anatomique, on remarque aisément que les portraits du président irakien, omniprésents dans les rues de Bagdad, représentent un visage caractéristique de la race arabe : teint patiné, cheveux frisés d'un noir d'ébène, moustaches épaisses, yeux marrons.

Dans ces traits, chaque arabe peut se reconnaître, s'identifier. Chaque sujet-arabe peut ainsi accéder à la personne-Hussein. Quand, pendant le conflit, de nombreux nouveaux-nés arabes sont appelés Saddam, c'est aussi en référence à ce plan du langage que l'analyse peut en être faite.

Rappelons-nous encore les apparitions télévisées du porte-parole du président irakien : la ressemblance était presque totale entre le "journaliste" et son "maître". C'est la même logique d'identification au niveau du signe : tout se passe comme si c'était vraiment Saddam Hussein qui parlait : la voix, le texte et les traits rendent la simulation presque parfaite.

L'allure martiale et fière du port de tête de ces portraits urbains nous entraîne ensuite sur le plan sociologique. Cette fierté, cette arrogance même parfois, a pour but principal de présenter Saddam Hussein comme le seul leader du monde arabe, capable de tenir tête à "l'occident qui humilie le peuple arabe". L'identification physique de l'arabe de la rue est alors complétée par une identification psychologique.

Sur le plan de la personne toujours, mais au niveau individuel cette fois-ci, on peut se rappeler la soirée officielle rapportée par Laurie Mylroie, où les invités découvraient les "portraits jumeaux de Hussein et de Nabuchodonosor projetés sur écran... et où la dureté et la fermeté des traits du numéro un irakien avaient été accentués, afin de le faire ressembler plus étroitement au roi babylonien tel que le représente les gravures." Remarquable exemple de l'utilisation sémiotique d'une identification esthétique !

L'outil, maintenant. Spécialiste de la manipulation par l'image, S. Hussein sait utiliser les techniques modernes : portraits gigantesques en couleurs, télévision (obligation pour les reporters de la presse écrite et télévisée de poser systématiquement et exclusivement devant les portraits grandioses du raïs, ressemblance physique du porte-parole à la télévision),...

Les vêtements qu'il porte ou les postures qu'il tient sont tout autant calculés : quand il apparaît en tenue de conquérant richement paré, c'est pour exalter la fierté nationale arabe retrouvée ; quand lui, le chef laïc s'agenouille en position de prière, c'est pour provoquer une identification religieuse musulmane, nécessaire pour déclencher une guerre sainte ; quand il passe sa main dans les cheveux blonds de l'enfant otage, c'est pour essayer d'émouvoir les mères de famille, occidentales ou non,...

Les exemples ne manquent pas où Saddam Hussein utilise cette association de plans pour essayer de manipuler l'opinion publique.

Le droit enfin. Puisqu'il est le raïs, S. Hussein a le droit d'exposer publiquement ses portraits. C'est même le seul à avoir ce droit.

Alors qu'il n'est pas lui-même un professionnel militaire, le vêtement militaire qu'il porte depuis le début de ce conflit est là pour montrer qu'il est le chef incontesté des armées irakiennes, que les militaires doivent lui obéir, conformément aux règlements... Signe de puissance et d'identification aussi, ce qui nous renvoie au plan du signe, de la personne,...

Cette courte étude de l'utilisation du portrait par S.Hussein et des différents plans où il se place alternativement et simultanément, pour s'adonner aux joies du culte de la personnalité, permet ainsi d'illustrer cette théorie de la raison diffractée.

Structurante, cette théorie peut participer efficacement à notre recherche du "pourquoi". Obéissant elle aussi au principe de l'approche multi-points de vue, elle entre parfaitement dans le cadre de notre étude cognitive du processus de conception stratégique.

Un objet ou un outil de manipulation n'ont en effet d'intérêt que si le concepteur les appréhende. Or cette activité, volontaire ou non, obéit à une raison humaine, justement celle que l'on a assimilée à l'intelligence stratégique, en la différenciant de la pensée. L'étude de la diffraction de la raison est donc celle de la diffraction de l'intelligence. Probablement applicable à toute manifestation humaine "raisonnable", cette théorie de la médiation est potentiellement utilisable à des niveaux de conception plus élevés. Là aussi, cette étude ne fait que commencer.

Terminons ces développements consacré au concepteur lui-même en essayant de l'identifier. Avec quels concepteurs allons nous travailler ?

La réalisation de cette expérimentation cognitive suppose en effet de pouvoir disposer de données sur la conception stratégique, donc sur des concepteurs en stratégie.

Deux axes de recherche peuvent être essayés :

- l'histoire, d'abord, dont le maréchal Foch disait que ce n'était plus le moment d'en faire quand il fallait agir. L'utilisation de l'histoire militaire comme mémoire des systèmes d'aide à la décision a été évoqué ailleurs15. Elargissant le propos à l'ensemble de l'histoire stratégique, on peut ainsi disposer d'une grande quantité d'exemples dont on connaît avantageusement à la fois les causes et les effets. Il est alors beaucoup plus aisé de chercher les comment et pourquoi des actions menées et des décisions prises, ainsi que de décortiquer les processus employés pour concevoir des actions. L'analyse inductive de leurs actes (textes, discours...) pourrait déboucher sur la réalisation de modèles de conception théorique, qu'une simulation permettrait de valider sur d'autres exemples. Hypothético-déductive, la démarche permettrait un affinage progressif des outils et des concepts découverts. Les sources de données devront être nombreuses et fiables. Elles devront porter non seulement sur le concepteur lui-même, mais aussi sur son environnement au moment de la réalisation de l'acte de conception étudié.

- les stratèges existants. Se pose alors le problème de l'extraction de connaissances. Les techniques de plus en plus performantes d'apprentissage symbolique automatique pourraient compléter efficacement les démarches des cogniticiens, consacrés aujourd'hui comme "ingénieurs de la connaissance".

 

CONCLUSION

Après avoir centré le propos sur l'intelligence stratégique, en la différenciant de la pensée stratégique considérée comme un noumène, nous venons de voir que :

- la phase de conception tient une place centrale dans le processus stratégique,

- le processus de conception est en fait un processus de transformations d'états. Chaque état se situe dans un espace à plusieurs dimensions et fait l'objet d'une décision de la part du concepteur. Ce dernier a alors le choix entre plusieurs directions, combinées ou non : directions morphologique, fonctionnelle ou dimensionnelle.

- les objets de la conception sont essentiellement, outre le temps à plusieurs facettes, des contraintes et des ressources qui se situent dans un certain environnement, et des actions ou manipulations sur et/ou en fonction de ces contraintes.

Ainsi le concepteur, après avoir pu accéder à une connaissance analysée, est-il amené à en manipuler une et généralement plusieurs représentations pour, dans un certain environnement :

- effectuer des contrôles de cohérence et de coordination,

- faire des choix liés à des valeurs, des mesures, des actions à mener, des résultats atteints, des variantes à essayer...

- revenir sur des choix ou solutions antérieures,

- effectuer des créations, des destructions, des modifications... tout en gérant le temps qui lui est imparti.

Il dispose pour cela de plusieurs types de raisonnement qui lui permettent de calculer, mémoriser, représenter, contrôler, manipuler des objets.

En utilisant ainsi en permanence sa raison, son intelligence, le concepteur se place simultanément sur plusieurs plans dans chacune de ses manifestations intelligentes.

Etudier la conception stratégique en se limitant, par obligation, au domaine de l'intelligence est donc le challenge que cet article a succinctement présenté. Parmi d'autres tout aussi passionnantes, cette recherche commence à peine au sein du laboratoire de stratégie théorique de la FEDN.

Son enjeu est d'importance. La compréhension du "comment fait-on pour faire de la stratégie ?" chère au général Poirier, et surtout sa formalisation et sa simulation, sont aujourd'hui plus urgentes que jamais. Il est en effet tentant d'automatiser dès que possible la connaissance que l'on a des interférences intellectuelles au niveau stratégique, suivant la formule rappelée en introduction.

Le plus grand échec de la guerre du Golfe, avant même de connaître son issue, n'est-il pas de n'avoir pas su la prévenir, de ne pas avoir même pu empêcher l'invasion du Koweit ? N'est-il pas pour les dirigeants d'avoir été incapables de bien comprendre qui était réellement S. Hussein ? Que le monde entier se soit laissé berner par l'écran de fumée anti-sioniste provoqué par S. Hussein depuis février 1990 ne prouve-t-il pas une certaine faiblesse des "sonnettes d'alarme" ? La présence d'un dictateur, donc l'absence d'un contre-pouvoir intérieur efficace, qui évite toute dérive, n'obligent-ils pas à une connaissance parfaite du stratège potentiel et de son environnement vécu pour prévenir toute action regrettable ?

Plus, vouloir posséder demain une place dominante, ou au moins non dominée, dans tous les domaines (politique, économique, diplomatique, culturel et militaire) ne passe-t-il pas aujourd'hui par la possession d'une connaissance stratégique de haut niveau conceptuel ?

Le XXIe siècle sera celui de l'information et de la connaissance du cerveau. Les progrès des techniques de l'information permettront de gérer la complexité d'une véritable stratégie "intégrale". Il faut donc sans tarder augmenter l'arsenal théorique d'analyse et de synthèse stratégique. Aujourd'hui plus encore qu'hier, la boîte à outils conceptuels doit permettre d'aborder non seulement les systèmes les plus complexes, mais aussi les comportements humains rationnels au niveau le plus élevé.

Les théories de la connaissance de soi, et de la connaissance tout court, sont désormais liées à une technologie qui "va bouleverser les rapports de la science et de la société" : l'intelligence artificielle. Les progrès enregistrés dans les sciences de l'artificiel et les sciences cognitives, et les capacités grandissantes de leur simulation informatique donnent à la boîte à outils stratégiques une perspective jamais atteinte.

Les potentialités sont immenses et l'aventure ne fait que commencer. Si les résultats sont encore modestes, il serait dramatique d'attendre que la technique soit totalement au point pour améliorer notre connaissance des stratégies que la machine pourra bientôt traiter.

Vouloir approcher au plus près la pensée stratégique pourrait conduire à une modélisation, qui, sans tomber dans la prétention de l'universalité, pourrait, outre l'amélioration de la connaissance de l'autre, être suffisante pour constituer l'embryon d'une véritable aide à la conception stratégique. Seule l'approche pluridisciplinaire, tant stratégique que cognitive, peut aujourd'hui permettre d'approcher cette connaissance complexe.

 

Notes:

1 J.P. Charnay, critique de la stratégie, Paris, Inter éditions, 1990.

2 Lucien Poirier, Postface à Les transformations de la guerre du général Colin, Paris, Economica, 1989.

3 C. Bugnet. En écoutant le maréchal Foch (1921-1929), Paris, Grasset, 1929.

4 F. Bull (dir.) Intelligence artificielle et bon sens, Paris, Masson, 1990.

5 M. Fustier, Pratique de la dialectique, Paris, ESF, 1986.

6 F. Varéla, Connaître les sciences cognitives, Paris, Seuil, 1989.

7 C. Voguel, Génie cognitif, Paris, Masson, 1988.

8 J.L. Lemoigne, Intelligence des mécanismes, mécanismes de l'intelligence, Paris, Fayard, Fondation Diderot, 1986.

9 J.M. Ledizies, L'apport des systèmes experts pour l'aide à la conception. Actes de la journée "Intelligence artificielle et CAO en BTP" du 24 novembre 1987 à la Sorbonne, Paris, Hermès, 1988.

10 H. Reeves, Malicorne, Paris, Le Seuil, 1990.

11 I. Prigogine et I. Stengers, La nouvelle alliance, Paris, Gallimard, 1986.

12 B. Lawson, How designers think , Londres, Architectural Press, 1980.

13 H. Touzart, "Un modèle de la prise décision en situation de stress : le modèle de I.L. Janis", Stratégique, 1989-2.

14 P. Bruneau et P.Y. Balut, Artistique et archéologie, Paris, Presses de la Sorbonne, 1989.

15 Jean-Marie Sandeau, L'histoire militaire comme mémoire des systèmes d'aide à la décision, FEDN, dossier 32, 1980.

 

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