FANTASMES ET PUISSANCES

L’EUROPE DANS SES FAILLES GÉOHISTORIQUES

 

Jean-Paul Charnay

 

 

L’Europe se remodèle. Mais comment ? Au fil des siècles elle a alterné ses empires et ses royaumes, et chacun a voulu légitimer sa durée, souvent éphémère. Cap péninsulaire déchiqueté de la grande île mondiale mais non continent à géométrie variable, car il semble bien que ses façades maritimes et à l’Est l’arc de cercle Oural-Caspienne-mer Noire-Bosphore la délimitent suffisamment, elle apparaît comme la terre de la civilisation hellénistico-christiano-industrielle, et comme porteuse de la population blanche qui a épandu sa domination (hier) et sa technologie (aujourd’hui) sur l’ensemble de la planète.

Mais c’est aussi une terre de profondes dissociations, d’antagonismes impardonnables. Elle a généré les deux guerres manufacturières planétaires, et ce sont ses descendants américains et ses frontaliers russes qui ont d’abord maîtrisé l’atome et exploré le cosmos.

Or, entre ces deux puissances bastions-empires sous-continentaux et dans une déflation philosophique et religieuse générale, mais face à la pression démographique et à la contestation idéologique des autres continents, elle se cherche aujourd’hui.

D’où hors des chronologies strictes, mais selon les regroupements de puissance réels ou simplement fantasmés, ces variations sur le devenir de l’Europe d’hier et de demain - cette interrogation sur le rêve européen : liberté de chacun dans un grand ensemble culturel, ou regroupement de puissance face aux déferlements extérieurs ? Faille ou empire ?

FANTASMES ET PUISSANCES - (1)

Du partage de DioclÉtien au partage de Yalta : les failles de l’Europe mÉdiane

 

Dès ses origines l’Europe moderne supporte une faille d’échelle continentale1. Rome avait conquis la Grèce, mais la philosophie et l’art grecs avaient subjugué les Romains. Les guerres civiles dévoilaient une fissure, César s’appuyant sur l’occident atteint par l’hellénisme (l’Italie, les Gaules et les Espagne), Pompée appelant à l’aide les alliés et les vassaux d’Asie2. Contre le royaume romano-oriental rêvé au-delà d’Alexandrie la grecque par Antoine et Cléopâtre qui aurait dissous la latinité, Octave devenant Auguste avait imposé l’empire unique helléno. Le Haut Empire, le stoïcisme impérial de Senèque, Arrien, Marc-Aurèle voulaient établir un ensemble cohérent et homogène de citoyens sur la rive nord de la Méditerranée et l’Afrique septentrionale, avec les limes breton (mur d’Hadrien contre les Pictes en Ecosse) et du Rhin, mais se borner à un système plus colonial sur les provinces d’Orient protégées par les royaumes vassaux.

Certes les légions d’Orient imposèrent parfois leur général (Vespasien contre Vitellius), mais les empereurs africains (Septime Sévère) sont les champions de la romanité, et c’est Philippe l’Arabe qui célèbre le millénaire de la fondation de la Ville. Trop vaste, centré sur le mare nostrum donc sur des communications maritimes, et distendu entre ses limes britannique, germanique, dace, parthe, nubien, libyque, numide... cet empire risquait l’éclatement. D’où, dès le IIe siècle, le renoncement d’Hadrien aux conquêtes de Trajan sur l’Euphrate. A la fin du IIIe siècle, pour résister aux poussées barbares et relocaliser les pouvoirs, Dioclétien répartit l’autorité souveraine entre deux Auguste et deux César, entre Trêves et Nicomédie. Au début du IVe siècle, Constantin reconstitue l’unité par la reconnaissance du christianisme et la transplantation de la capitale à Byzance devenant Constantinople, port équidistant des frontières, mais à la fin de ce siècle Théodose instaurant le christianisme religion d’Etat partage définitivement l’Empire entre ses deux fils : Arcadius et Honorius, Orient et Occident qui supporte les grandes invasions. Alors commencent ces processus de christianisation des barbares fondant successivement aux IVe et Ve siècles leurs royaumes en Europe de l’ouest, et de transformation de l’Orient qui par Byzance et Alexandrie deviendra un royaume gréco-oriental - jusqu’aux conquêtes musulmanes. Pillée par les Wisigoths d’Alaric (410), les Vandales de Genséric (455), les Hérules d’Odoacre qui dépose le dernier empereur (476), l’Urbs humiliée inspire aux Pères de l’Eglise l’espoir d’une cité de Dieu (Saint Augustin), d’un gouvernement de Dieu (Salvien). Mais Clovis étend le royaume des Francs. Un temps relevé au début du VIe siècle par l’ostrogoth Théodoric, l’empire d’Occident qui ne parvient pas à maintenir durablement la conquête de Justinien se fragmente à l’époque mérovingienne puis resurgit au VIIIe par le plus grand des Carolingiens, Charlemagne.

Mais le christianisme se fragmente aussi : l’arianisme dès le début du VIe siècle, la querelle du Filioque au VIe siècle, les monothélites au VIIe, les iconoclastes au VIIIe, ponctuent une longue marche vers le schisme d’Orient (Acace au début du Ve siècle, Photius au IXe), définitif au XIe (Michel Cérulaire). La rupture entre Rome et Constantinople n’empêche pas, par nappes successives mais séparées, conjoignant missions et croisades, la conversion du nord de l’Europe. A la fin du VIIIe siècle, Charlemagne christianise par la force les Saxons ; au milieu du IXe, Photius organise l’évangélisation des Slaves par Cyrille et Méthode qui déborde sur l’éphémère royaume de Grande Moravie. Fondamentale conséquence. Rome latinise les Germains - non sans terribles luttes pour le pouvoir suprême : théorie des deux glaives, temporel et spirituel ; pape contre concile ; germanité contre romanité : querelle du Sacerdoce et de l’Empire. Au XIe siècle Henri IV se soumet à Grégoire VII et Urbain II : au début du XIIIe, Innocent III impose Frédéric II ; mais à sa fin et au début du XIVe les légistes de Philippe le Bel contre Boniface VIII (Guillaume de Nogaret, Pierre Dubois, Pierre Flotte) et les publicistes de Louis IV de Bavière (Marsile de Padoue, Jean de Jaudun, Guillaume d’Occam) fondent l’autonomie du pouvoir temporel. Anagni (1303) efface Canossa (1077). Puis viennent la Réforme (les grandes attaques de Luther et Calvin contre la grande prostituée, Rome) et la contre-Réforme (Concile de Trente 1545-1563). Constantinople essaime ses églises orthodoxes autocéphales chez les Slaves. A la chute de Byzance, Moscou se veut la troisième et dernière Rome : altera Roma, car en Orient, presque jusqu’à sa chute, Byzance a pensé reconstituer l’Empire romain en Occident. A trois reprises notamment : sous Justinien qui au VIe siècle après les reconquêtes rétablissant la Méditerranée en mer romaine s’intitule Africain, Vandalique, Alémanique, Germanique, Gothique et Francique ; sous les empereurs macédoniens (Basile Ier, Nicéphore Phocas...) qui au Xe siècle reprennent pied en Italie ; sous Manuel Ier Comnène qui au XIIe siècle lutte contre Frédéric Barberousse, s’avance en Hongrie, en Serbie, en Italie du Sud, impose sa protection aux principautés latines d’Orient, mais subit face aux Turcs à Myriocéphalon (1176) la première défaite significative de l’Empire trop distendu entre ses projets de retour à l’ouest et ses contre-offensives à l’est (déclin de sa puissance navale au IXe siècle face aux grandes puissances d’Occident guerre terrestre sur les confins arabes). les guerres avec les empires nationaux éphémères mais destabilisateurs dans les Balkans (les deux Empires bulgares au Xe puis au début du Xiiie siècles ; le royaume serbe némanide d’Etienne Ier Douchan au XIVe siècle), l’éclosion des églises orthodoxes qui conforteront ensuite les nationalismes culturels et politiques, la lutte larvée ou ouverte contre le pape mainteneur de l’orthodoxie condamnant la floraison des hérésies qui ravagent Byzance minent l’Empire.

Cette première et dissociatrice Question d’Orient aboutit à
la première prise de Constantinople par la quatrième Croisade latine en 1204, puis aux contre-poussées de l’Empire germanique (Frédéric II au XIIe siècle), et enfin, après l’échec de la réconciliation tentée avec Rome par les empereurs Paléologue, à la chute de l’Empire sous les coups des Ottomans (prises de Byzance, 1453 ; de Trébizonde, 1461) - plus d’un siècle et demi après la liquidation des royaumes francs d’Orient (prise d’Acre, 1291). Trois fois donc la chrétienté latine avait bafoué, nié la chrétienté orthodoxe : sac de Constantinople en 1204, désastre de Nicopolis en 1396, non organisation d’une Croisade, en dépit des papes d’Eugène IV à Pie II (Aeneas Silvius) et du concile de Bâle-Ferrare-Florence, lors de la destruction définitive de l’empire d’Orient.

Ainsi s’était établie sur l’Europe médiane une faille géostratégique et géohistorique capitale entre Germains et Slaves, entre l’Europe péninsulaire christiano-latine, de l’Italie et de l’Espagne à la Scandinavie, et le nord-est grécisant slavisé et orthodoxe du continent. Marche vers l’Est, Ostpolitik des Chevaliers Teutoniques et Porte-Glaives, des colonisations prussiennes, de la stratégie alimentaire de Luddendorf, des poussées hitlériennes, contre le panslavisme d’un côté ; descente vers les mers chaudes et protection russe sur les chrétiens d’Orient de l’autre. Différenciation qui oppose, au moins juxtapose, l’Europe libérale et pluraliste et l’Europe marxiste populaire : le Rideau de fer.

En fait cette faille, non linéaire, vogua au cours des siècles sur un très large limes rejoignant parfois une autre faille géohistorique de moindre ampleur mais très chaude, située plus à l’ouest. Entre les royaumes barbares et les empires de l’Est, l’Italie du nord constituait un vide. Contre l’arianisme, Justinien détruit le royaume ostrogoth, puis Charlemagne le royaume lombard, mais le Carolingien confirme la donation faite par son père Pépin le Bref de l’exarchat de Ravenne et de la Pentapole au pape : base des Etats pontificaux (754). Déjà par le partage du royaume de Clovis entre ses quatre fils (511) les Mérovingiens clivent entre l’Austrasie et la Neustrie. Par le traité de Verdun (843) les petits-fils de Charlemagne se partagent l’empire, et donnent naissance à cette Lotharingie fluctuante qui, des bouches du Rhin et des Flandres à la Provence, l’Italie et la Sicile, demeurera une zone d’avancées et de reculs successifs des royaumes de Bourgogne et d’Arles. L’Italie du nord devient une zone de compétition entre l’Empire (Othon le Grand crée le Saint Empire Romain Germanique, 962) et le Sacerdoce, entre la dynastie souabe des Hohenstaufen et les dynasties normande et angevine. Ces rivalités favorisent à partir du XIIe siècle les "Seigneuries" et leurs podestats, l’émergence des autonomies communales, et l’enrichissement des républiques marchandes plus ou moins oligarchiques, dont certaines assurent pour des siècles le transport des Croisés et le commerce avec l’Orient : Gênes, Pise, Amalfi, Venise...

Plus au nord-ouest, au XVe siècle, après la guerre de Cent ans entre la France et l’Angleterre encore féodales, les Valois de Bourgogne - les Grands Ducs d’Occident - échouent dans leur tentative de constitution d’un Etat burgondo-flamand et de reconstitution d’un empire-boulevard homogène base du refoulement des Turcs hors d’Europe. Coincés entre le rassemblement centripète des provinces limitrophes obstinément poursuivi par les Capétiens de France, la nécessité d’accorder des libertés aux cités flamandes assurant le commerce avec l’Angleterre, et la volonté de l’Empereur de conserver ses terres de l’ouest, leur rêve s’effondre sur la politique de Louis XI et sur la résistance suisse, en même temps que s’effondre la suprématie de la chevalerie (cavalerie cuirassée) sur le champ de bataille (Crécy, 1346 ; Poitiers, 1356 ; Nicopolis, 1391 ; Azincourt, 1415 ; Grandson et Morat, 1476).

Parallèlement la faille géohistorique italienne s’exacerbe au XIVe siècle sous la pression de l’Aragon qui détruit le royaume de Majorque (Baléares, Roussillon et Cerdagne), puis prend les îles (Sicile et Sardaigne), jusqu’à Charles Quint recueillant les héritages des Rois Catholiques, de Bourgogne, et est élu empereur. Alors s’exacerbe la lutte des Valois de France qui construisent l’un des premiers Etats-nations et veulent desserrer l’étau des Habsbourg sur les Flandres la Bourgogne, la Provence, les Pyrénées, après avoir pris l’offensive par les guerres d’Italie. A l’illustre devise AEIOU (Austria Est Imperare Orbi Universo) répond jusqu’au renversement des alliances (1756) - et au-delà - l’affirmation du Roi Soleil Nec Pluribus Empar.

Après le démantèlement féodal, le christianisme latin se fragmente à son tour. symboliquement, le XVe siècle est celui des trois grands "brûlements" à motifs hérésio-nationalistes : Jean Huss en 1415, Jeanne en 1431, Savonarole en 1498. Mais alors se produit une rupture entre l’Europe du sud et du centre, et l’Europe du nord. La première recueille à la chute de Constantinople l’héritage hellénistique et passe du gothique international au baroque de la Contre-Réforme tridentine ; la façade atlantique se lance dans les grandes expéditions ultra-marines, chaque royaume accentuant différemment son catholicisme idéologique et culturel : l’Espagne par l’Inquisition pour préserver sa cohésion et son identité contre les Morisques mal convertis ; la France par le gallicanisme ; l’Angleterre par l’anglicanisme qui assure son entière souveraineté politique à l’encontre de Rome. Par la Réforme, l’Europe du nord accentue le retour à la Bible, le rigorisme judéo-chrétien du Décalogue : presbytérianisme écossais, piétisme hollandais et allemand, protestantisme scandinave - lequel essaie en vain de se constituer, après le premier empire baltique (des IXe-Xe siècles, guerrier et naval : Normands et Vikings), puis le second empire baltique des XIIIe-XVIe siècles (maritime et commercial : la Hanse), un troisième empire baltique des XVIe-XVIIIe siècles (militaire et territorial : Danemark, Suède).

La relative cicatrisation de la faille n’intervenait qu’après les guerres de religion lors des traités de Westphalie (1648), débouchant sur la grande compétition européenne entre les royaumes-nations qui, par leurs guerres et leurs alliances, brouillent en partie jusqu’à Yalta les grandes failles géohistoriques européennes. Mais elles sont loin d’être assoupies. La petite faille se rouvre au XIXe siècle : indépendance et partition de la Belgique et des Pays-Bas, guerre suisse de 1847, reprise de l’Alsace-Lorraine par l’Allemagne, refoulement de l’Autriche hors d’Italie. La grande est recouverte au XVIIIe siècle par l’avancée russe sur les pays baltes et la Finlande pris à la Suède et les partages de la Pologne. Elle se réactive par les nationalités contestatrices des empires autrichien et ottoman. La seconde Question d’Orient débouche sur la première guerre mondiale qui rétablit les indépendances mais fragmente toute la zone. D’où le problème des minorités de la Mittel Europa : les Sudètes, l’Anschluss, le couloir de Dantzig déterminent la seconde guerre mondiale qui assure une avancée générale de l’URSS vers l’ouest : reprise des Etats baltes, de la Carélie finlandaise, de la Bessarabie roumaine, transfert géographique de la Pologne et idéologiques des démocraties populaires.

Ainsi, entre ces deux arcs de cercle, l’Europe médiane courant au cœur du continent du Cap Nord au Bosphore par l’Europe du nord, l’Europe centrale et l’Europe orientale, demeure instable depuis plus d’une millénaire. Elle s’offre comme :

- zone d’imbrication, d’interversion et de migrations douloureuses des ethnies et des religions : Slaves catholiques latinisés : Polonais, Tchèques, Croates ; latinisés anti-romains : protestants ; latinisés orthodoxes : Roumains .... Slaves du nord et Slaves du Sud ; marxistes hétérodoxes : Yougoslaves titistes, Albanais ; Grèce rejoignant l’Europe latine ; Allemands de l’Est marxistes... Le Danube naît en Forêt noire, à quelques dizaines de kilomètres seulement des sources du Rhin dans les Alpes suisses et rejoint la mer Noire tandis que le Rhin se jette dans la mer du Nord.

- zone de poussées latérales exercées sur ses extrémités : incursions vikings et mongoles ; invasions musulmanes d’est en ouest par les Tatars de la Horde d’Or, les Turcs seldjukides puis ottomans empiétant par le bassin danubien sur les terres slaves voire germaniques (les deux sièges de Vienne), Ottomans dont le refoulement donne naissance à la Question d’Orient ; pression de l’Angleterre sur les Flandres, puis les Détroits de la mer Noire. Ces poussées et contre-pesées réciproques se calment par instants par la "balance des puissances", le "concert des nations", la "détente" remplaçant la guerre froide ;

- zone de regroupements et de fragmentations alternées des Empires de longue durée (germanique, austro-hongrois, ottoman, russe, allemand) engendrant des doctrines géopolitiques antagonistes (pangermanisme, panslavisme, pantouranisme reliant l’Asie centrale au nord de l’Europe par la Hongrie catholique et la Finlande finno-ougrienne protestante) et d’apparitions et disparitions (quelques décennies) de pôles de domination éphémère : royaume d’Ancienne Russie kievienne de Vladimir et Jaroslav du IXe siècle au XIIIe siècle, des Varègues aux Byzantins), Ordre teutonique aux XIIIe et XIVe siècles, Pollonie des Jagellon aux XVe et XVIe siècles, Suède des Wasa dans la première moitié du XVIIe siècle, Pologne de Jean Sobieski dans la seconde, Prusse des Hohenzollern suivie de l’Allemagne hitlérienne de la fin du XVIIIe au milieu du XXe siècle.

Ainsi, du partage de Dioclétien aux partages de Yalta et Potsdam, la même faille géohistorique demeure. Mais la plage est trop vaste, trop fluide pour avoir suscité un système socio-stratégique cohérent à travers tant d’Etats, de races, de langues, de religions, de philosophies, de siècles. D’autant plus que très vite l’Europe s’est projetée outre-mer, au-delà de ses rivages.

FANTASMES ET PUISSANCES - (2)

L’ouverture sur l’outre-mer : l’Europe hors de ses rivages

 

Dans la péninsule ibérique s’étaient accomplies sur l’Islam les reconquêtes, d’abord la portugaise (victoire d’Ourique, 1139), avec l’aide spirituelle, financière et militaire des grands ordres monastiques : Clairvaux, Cîteaux, le Temple, l’Hôpital, et des Croisés (reprise de Lisbonne, 1147, de l’Algarve, XIIIe siècle), puis, plus longue, l’espagnole : reprise de Tolède, 1085, de Grenade, 1492). Alors surgit le problème de l’après-reconquête. Après les guerres de Cent Ans et des Deux Roses, les guerres de Bourgogne, d’Italie et de religion, l’Europe ne peut plus repartir en Croisades. Idéologiquement leur appel demeure enfoui dans les consciences, mais les conquêtes turques de l’Asie mineure et du bassin danubien démontrent l’impossibilité du retour en Palestine. Le Maghreb demeure trop dense pour subir une reconquête en stratégie directe : amorcée par la prise de Ceuta en 1415, son rêve s’anéantit en 1578 par la disparition du jeune roi portugais Sébastien au désastre d’Alcaçar-quivir (Ksar-el-Kebir : la bataille des "trois rois").

Mais déjà les portugais avaient songé à l’expansion navale : à une vaste manœuvre de stratégie indirecte par le sud. Ils avaient longé la façade occidentale de l’Afrique pour, à partir des comptoirs établis (en Guinée, au Nigeria dès 1434) couper les routes menant l’or soudanais (mines et trésors pharaoniques pillés) vers les Arabes (en fait ces routes passaient bien plus à l’est dans la profondeur du continent) et pour, en remontant le long de sa façade orientale au-dessus de Bonne Espérance doublé dès 1488, atteindre le mythique Prêtre Jean en Abyssinie et prendre ainsi l’Islam à revers. Très significativement les biens de l’Ordre du Temple détruit par Philippe le Bel avaient été transmis dès 1313 à l’Ordre du Christ, dont les premiers grands maîtres furent Gonçalo de Souza, chancelier de l’Infant Henri le Navigateur (pourtant fait chevalier à la prise de Ceuta), puis celui-ci même qui, mêlant mystique et grand commerce, frappait les voiles de ses caraques de la Croix Rouge ouverte, symbole des plaies du Christ... Les portugais essaimaient ainsi une immense chaîne de comptoirs : Ormuz contrôlant la sortie du golfe arabo-persique, Goa, Cochin, Calicut sur la façade occidentale de l’Inde, puis Ceylan, Malacca, jusqu’en Chine : Macao.

Plus que sur la route du sud, les Rois catholiques pariaient avec Christophe Colomb sur la route de l’ouest - que connaissaient aussi les portugais (Madère, les Açores sont atteintes entre 1420 et 1430) et découvraient, ou plus exactement, commençaient les premiers la colonisation de l’Amérique - vite suivis par les Portugais qui débarquent au Brésil dès 1500.

Ainsi débutait la projection de l’hellénisme chrétien latin sur l’ultra-mar. En 1499 Manuel Ier de Portugal se proclame "Seigneur de la conquête, navigation et commerce d’Inde, d’Ethiopie, d’Arabie et de Perse" et inspire le style manuélin à motifs indo-marins. L’emblème du Portugal est la sphère armillaire couronnée. Alors se contrastait la situation des deux outre-mers.

Sur la mer fermée, la Méditerranée, l’Espagne demeure puissance dominante en Italie, et après la conquête du bassin oriental par les Ottomans, verrouille, avec Venise et le pape, le bassin occidental : Lépante (1571 : flotte de la Ligue partie de Messine) ; Malte confiée par Charles Quint à l’Ordre de l’Hôpital qui luttera contre la course barbaresque.

Mais dans la mer ouverte se posait le problème de l’unité ou de la diversité de cette projection des royaumes atlantiques sur la planète. Les Portugais étaient partis les premiers en raison de l’antériorité de leur reconquête et de leur indépendance assurée contre l’Espagne (bataille d’Aljubarrota, 1385). Le refoulement des Anglais hors de France (Calais reprise en 1558 : dernier avatar de la guerre de Cent Ans) les incite aussi à courir vers le grand large. La France a desserré l’étau des Habsbourg, mais devant perpétuellement veiller sur ses frontières ne peut que lancer quelques expéditions : réussies au Canada, avortées dans la "France équinoxiale": en Amérique du sud. Restait l’Espagne qui s’efforce avec Philippe II de réaliser l’unité de l’expansion outre-mer. Axée sur la ligne Baléares, Gibraltar, Canaries, Antilles, par ses possessions sur la faille italienne, et par ses conquêtes dans les autres continents, l’Espagne domine un empire "sur lequel le soleil ne se couche pas", liant Méditerranée et Atlantique aux autres océans. Significatifs sont les noms des tercios viejos, cette "redoutable infanterie de l’armée d’Espagne" selon Bossuet : de Lombardie, de Milan, de Naples, de Hollande, du Portugal et de la mer océane (les îles) - encore que la conquête américaine ait été faite par les conquistadors et non par le Tercio. L’unité est réussie pour quelques décennies contre le Portugal (annexé de 1580 à 1640), mais échoue contre l’Angleterre : vain mariage de l’Infant Philippe - futur Philippe II - avec Mary Tudor (morte en 1588), puis désastre de l’Invincible Armada devant Elizabeth (1558). A leur tour les Provinces Unies, héritage des Habsbourg, se révoltent et, devenues indépendantes, se lancent dans le grand commerce et la colonisation outre-mer.

Alors se poursuit pour quelques siècles, la projection des puissances de l’Occident marin européen (Portugal, Espagne, Angleterre, Hollande, France) reculant indéfiniment les rivages de l’Europe, se transférant aussi leurs possessions au gré des grandes guerres européennes et des campagnes lointaines.

Au contraire, dans la mer fermée, la Méditerranée, l’Europe demeure cantonnée sur la façade nord et les îles du bassin occidental, et perpétue ainsi dans sa forme classique, des guerres médiques au conflit israëlo-arabe, la millénaire opposition Orient-Occident. Venise s’efforce à une contre-offensive dans le bassin oriental en Morée à la fin du XVIIe et au début du XVIIIe siècles (1687-1715), mais l’Europe n’y transporte ses rivages qu’avec les suites de la Campagne d’Egypte : premiers traités de l’Angleterre avec les émirats du Golfe, puis prise d’Alger (1830).

Entre temps les Bourbon avaient remplacé les Habsbourg sur le trône d’Espagne (1710) mais celui-ci abandonnait ses possessions du nord de l’Italie à l’Autriche, tout en essaimant à son tour sur le royaume de Naples... La faille géohistorique italienne se refermait par la formation de l’Italie, au moment où le percement de Suez (1869) ouvre la mer intérieure et raccourcit la route des Indes, au moment triomphant de la colonisation où l’Allemagne post-bismarckienne et la nouvelle Italie se lancent à leur tour outre-mer - dans un monde désormais fini. Ce qui déterminait le passage des principes de liberté des mers et du libéralisme commercial au monopole du pavillon et au protectionnisme de par les partages en zones de domination à la fois concurrentes et équilibrées sur les "plus qu’îles" (Maurice Legendre) de l’Afrique du nord, du Proche-Orient, et sur la profondeur africaine, sur l’Asie insulaire et péninsulaire, sur les îles du Pacifique. Alors se constituaient en ensembles plus ou moins cohérents les empires coloniaux3. Mais durant l’entre-deux-guerres, ou plus exactement dans l’accalmie provisoire de la grande guerre civile européenne qui s’étend de 1913 à 1945, les philosophies de l’histoire se voulaient pessimistes : Déclin de l’Occident selon Spengler ou "civilisations se sachant mortelles" de Valéry. Théories cycliques. Mais celles-ci ne sont-elles pas réversibles si l’on se projette dans un autre système ? En 1945 l’Occident était d’abord l’Amérique et atteindrait ensuite le Japon, tandis que l’ancien Occident - le vieux monde - semblait s’éclairer par une "grande lueur qui venait de l’Est".

Dès lors, après la Révolution d’Octobre puis la montée des fascismes, les théories géopolitiques se rapetissent, sont mises au service direct des politiques contingentes, de leurs idéologies de guerre. Le nazisme conjuguaient les théories de l’espace situationnel et de la suprématie raciale germanique (Mein Kampf, Rosenberg4 ...) dans les notions de lebensraum (espace vital à conquérir) et de volkstum (origine, nationalité allemande à rassembler) avec un schématisme outrancier selon Haushofer lui-même5 qui préférait raisonner en terme de politique de puissance plus traditionnelle6. La suprématie absolue du "coeur du monde" était mitigée par les zones d’influences reconnues aux deux autres membres de l’Axe : Mare nostrum mussolinien, Grande Asie japonaise zone de prospérité selon la théorie du fuseau horaire : la puissance dominante sur une longitude peut s’assurer le contrôle de l’intégralité de cette tranche de terre, etc... Construction qui, en structure sinon en philosophie politique et en circonstances historiques, fut évoquée pour la doctrine de Monroe ou en faveur de l’Eurafrique française pour affermir (avant guerre) ou prolonger (après guerre) l’empire - l’Union française7. Pratiquement chaque grande puissance menait une politique impériale, qui relevait d’autres types de justification que géographiques : communautés de nations acceptant des règles politiques démocratiques pour le Commonwealth ; mission civilisatrice et mise en valeur, etc. Par le marxisme-léninisme au contraire, les Soviets projettaient une refonte géo-idéologique de la planète.

L’avènement du bolchevisme modifiait moins la direction des poussées que les modes d’argumentation. Par le premier Congrès des Peuples de l’Orient (1920), Lénine appuyait les revendications des nationalistes colonisés. L’URSS poursuivra cette politique diplomatique et idéologique jusqu’au-delà de la grande décolonisation, qui s’achève en 1975 avec le démantèlement de l’Empire portugais et l’entrée du Nord-Vietnam à Saïgon. Aux pays du tiers-monde recouvrant leur indépendance politique, et en plus du neutralisme positif, l’URSS proposait un modèle, la "voie socialiste du développement" : à la Chine dès 1949, à l’Afghanistan bordant ses républiques musulmanes dès 1954, au Vietnam dès 1955. Partagée comme l’Allemagne après la seconde guerre mondiale, la Corée du nord menait pour sa réunification une guerre (1950-1953) qui semblait cimenter l’ensemble communiste intercontinental Chine/URSS. Les Etats-Unis maintenaient sur la façade communiste de l’Asie extrême-orientale une lourde pression par une stratégie insulaire et péninsulaire de grande envergure (Japon, Taïwan, Philippines, Indonésie, et deuxième guerre du Vietnam, 1961-1975).

Mais dès 1960, la rupture de l’ensemble URSS/Chine avait fragmenté les politiques, tandis que se déroulait entre les deux grands sur l’ensemble de la planète un jeu d’échanges de pions, symbole de la guerre froide : Somalie/Egypte8, Irak/Syrie… et l’Amérique du centre et des Caraïbes.

Aussi bien l’URSS a pratiqué dans le tiers-monde moins peut-être une stratégie oblique anti-occidentale générale qu’une politique de coup par coup en fonction de l’anti-américanisme (Cuba castriste, Nicaragua sandiniste, la Grenade de Maurice Bishop) ou du progressisme contingent de tel chef d’Etat (Guinée de Sékou Touré, Ghana de jerry Rowling, Tchad de Hissen Habré, Burkina-Faso de Thomas Sankara) ou de la volonté neutraliste plus ou moins prolongée de tel pays (Algérie, Libye, Syrie, Congo, Mali, Tanzanie, Madagascar, Ethiopie) et de tous les mouvements de libération anti-occidentaux (Palestine, Afrique australe, Amérique latine). Mais elle agit surtout par l’envoi de conseillers techniques civils et militaires (parfois délégués allemands de l’Est en Tanzanie), ou de corps expéditionnaires interposé : Cubains en Angola et au Mozambique. Elle se fie davantage à des méthodes d’endoctrinement et de formation de cadres politiques et techniques autochtones (Université Lumumba à Moscou ; école de l’île des Pins à Cuba) plus qu’à une politique concertée de transfert de technologie (montage d’usines). Et elle achète aux pays du tiers-monde leurs matières premières avec la même rente d’inégalité que les pays capitalistes. Elle justifie cette attitude en soulignant qu’elle a déjà participé au développement des pays non industrialisés par la mise à niveau (relative il est vrai) de ses républiques d’Asie centrale.

D’où les distorsions dans les politiques économiques de l’Ouest et de l’Est européen vis-à-vis du tiers-monde. L’Est ne participe en moyenne que pour 1 % dans cet échange, dont 57 % pour l’URSS, (suivie par la Roumanie qui sous le régime Ceaucescu était soucieuse de son indépendance économique) tandis que la Communauté Economique Européenne multiplie des échanges institutionnalisés avec de nombreux pays : conférences de Yaoundé puis de Lomé9 s’efforçant de maintenir les marchés internationaux la fournissant en matières premières et offrant des débouchés à ses produits manufacturés - avec une certaine préoccupation relative aux transferts de technologie, à l’endettement et au trop lent décollage de nombreux pays du tiers-monde. Ce que les anti-impérialistes dénoncent comme néo-colonialisme du Centre sur la Périphérie.

Face à cette ouverture générale, l’URSS insère des préoccupa-tions géostratégiques dans son organisme économique international, le COMECOM10.

Car l’arme atomique a semblé établir un système d’opposition binaire entre les deux grands : capacité industrielle militaire, population, affirmation idéologique (libéralisme ou socialisme), étendue géographique. les deux empires-continents flanqués chacun de leurs prolongements géostratégiques (glacis territorial des démocraties populaires et des républiques soviétiques d’Asie centrale pour l’URSS, bande périphérique de l’Europe de l’Ouest par-dessus l’Atlantique, Hawaï, Corée du Sud, Japon, Taïwan - et d’une moindre façon Philippines, Indonésie - outre l’Australie par-dessous le Pacifique pour les Etats-Unis) ont constitué deux blocs transcontinentaux (alliance militaire et zone de forts échanges économiques et financiers) qui n’évitent pas les tensions internes. Ils sont séparés par une faille géohistorique évidente : le Rideau de fer, et alternent les variations des guerres froides et coexistences pacifiques.

Parallèlement à la constitution des blocs, la décolonisation multipliait l’indépendance politique au moins formelle de nombreux Etats, mais qui, par défaut de développement scientifique et industriel, écrasement démographique, hétérogénéité des civilisations, ne parvenaient pas à constituer un troisième pôle de puissance cohérent. Les tentatives d’institutionnalisation des regroupements neutralistes dans le Mouvement des Non-Alignés ne remplacent pas les vieilles Internationales. Ainsi le binôme d’opposition/coexistence Est-Ouest au Nord ne s’équilibrait que relativement sur des tensions plus éparpillées Nord-Sud : recherches de matières premières et de débouchés contre transferts de technologie et vente de biens de consommation. Avec en perspectives plus lointaines mais respectivement pertubantes : un déséquilibre démographique au détriment des pays industrialisés ; une mutation des morales et des comportements par les nouveaux modes de vie dans les pays en voie de développement (d’où en partie la renaissance islamique…).

Ces faits entraînent deux conséquences : la constitution de sous-ensembles régionaux à base culturelle et juridique, organisant des zones économiques, des espaces normatifs (arbitrage), parfois des articulations militaires. De nombreux accords bilatéraux renforcent les liens entre certaines parties de ces sous-ensembles : Communauté Economique Européenne, Organisation des Etats américains, Ligue des Etats arabes, Organisation de l’Unité africaine, encore aux dimensions continentales. Ces regroupements plus ou moins institutionnalisés (au-delà de l’alliance) peuvent être de dimensions plus limitées : Conseil nordique, Conseil de coopération du Golfe, ensemble des Caraïbes, ASEAN…

Et inversement, des chances et des risques de permutations respectivement menées par les blocs sur les Etats peu intégrés, instables, et qu’ils peuvent parfois s’échanger (Proche-Orient, Corne de l’Afrique…) ou laisser s’échapper (Chine, Iran…) ; permutations menées plus par subversion que par opérations militaires. Celles-ci, après les grandes guerres de décolonisation, devenaient davantage des coups d’arrêt que des modes de reconquête (berlin-Est, Pologne, Tchécoslovaquie, Hongrie, Liban, Tchad, Zaïre, La grenade, Nicaragua, Tripoli, Panama…).

Ainsi une bipolarisation relative du monde et un émiettement des souverainetés ont induit la transformation de la notion de perturbation, qui de mode conquérant (militaire) et d’objectif géographique est devenu de mode idéologique et d’objectif économique11.

Il en résulte d’une manière contradictoire et non dialectique une maîtrise relative des Grands sur les conflits locaux dans la durée en raison de leur capacité industrielle (livrer ou non des armements) ; et une liberté dans l’instant pour chaque pays, ou mouvement révolutionnaire… de lancer des conflits erratiques, eu égard à diverses possibilités idéologiques et commerciales de se procurer des armes. Tout ceci se déroulant sous l’observation d’une strate sociale de diplomates, de commentateurs et de fonctionnaires internationaux s’efforçant de cerner les règles de fonctionnement aléatoire12.

Ainsi s’est mis en place par le jeu combiné des pressions démographiques, des intérêts économiques et des argumentations légitimatrices, un système planétaire de constellations militaro-philosophiques à noyau dur et à consistance (à géographie) variable, entre lesquelles s’instaurent des flux permanents de communication (négociations permanentes sur le désarmement et gesticulation par les armes), des conflits périphériques leur échappant dans l’instant et récupérés dans la durée (certains ne le sont toujours pas), des échanges économiques et culturels surveillés et un espionnage permanent, des renationalisations, régionalisations et privatisations des violences locales et la subordination de leur continuation au maintien de l’équilibre général des super-grands. Bref, une sorte de "danse sur place" entre étoile blanche et étoile rouge, entre l’aigle et l’ours, tant qu’aucun des deux - ou une troisième force - ne parvient pas à s’assurer un avantage décisif. Et des distinctions moroses entre l’Est objectif (la zone euro-asiatique, du glacis des démocraties populaire à la Chine et au Vietnam), l’Est dominateur (l’URSS manipulatrice des partis communistes, des révolutionnarismes internationalistes et des mouvements de libération nationale), et l’Est différencié (appartenance du communisme européen à la civilisation hellenestico-christiano-industrielle).

Puissance centrale du continent eurasiatique, l’URSS s’était alliée à l’Ouest avec l’Allemagne pour prendre pied en Pologne, puis avec les Alliés contre le Japon, ce qui lui avait permis de constituer un glacis continental contre la péninsule capitaliste ouest-européenne et un ensemble géopolitique apparemment cohérent de la façade de la Baltique (Prusse orientale en partie et pays baltes englobés, Carélie orientale finlandaise annexée) et de la mer de Barentz (Petsamo-Petchanga repris à la Finlande) au Pacifique, en se protégeant au sud par ses républiques musulmanes économiquement intégrées grâce à la division du travail et à la spécialisation des grandes productions (coton en Uzbekistan, ciment au Tadjikistan, pétrole en Azerbaïdjan, etc.), culturellement influencées par la langue russe et le marxisme-léninisme, et psychologiquement rassemblées par un développement très supérieur à celui des pays coréligionnaires limitrophes. Il en résultait pour l’Europe de multiples divisions.

 

FANTASMES ET PUISSANCES - (3)

MULTIPLES EUROPES. DE YALTA À MALTE ET AU-DELÀ

 

Et d’abord deux divisions imbriquées : celle de l’Allemagne, celle de l’Europe médiane. Dès leur apparition elles avaient été remises en cause par de dures révoltes, durement réprimées : Berlin en 1953, Hongrie et Pologne en 1956, Prague en 1968, Gdansk en 1970. Le limes séparant les deux blocs idéologico-nucléaires s’étale en de larges zones plus ou moins neutres (Suède, Finlande, Autriche, Suisse, Yougoslavie) ou s’amincit dans le Rideau de fer courant à travers la plaine allemande et les Balkans de la baie de Lübeck au sud de la mer Noire sur plus de 8 000 kms.

Ce rideau empiétait donc à l’ouest (300 kms de large abandonnés par les Etats-Unis entre Yalta et Potsdam) sur la vieille division de l’Europe entre l’Europe "ainée" féodale, puis mercantile et renaissante, royale classique et baroque, puis bourgeoise, manufacturière et nationaliste, et l’Europe "cadette", domaniale et à démocratie nobiliaire, zone de diffusion de la civilisation méditerranéenne, au profit de l’autocratisme russe pétrovien et catherinien post-renaissant, au profit de l'Empire du Nord au classicisme italianisant et à la bureaucratie étatique des Romanov s’extrapolant dans "la grande patrie socialiste" bolchévique, leader du nouveau bloc de l’Est.

Ainsi étaient englobées dans la mouvance soviétique les zones intermédiaires où s’était introduite la Renaissance, mais qui avaient succombé du fait de leur aristocratie libertaire encerclée (Pologne, Hongrie) n’avaient pu être articulées ni dans le pantouranisme ottoman (Turquie, Hongrie, Finlande) ni dans le trialisme habsbourgeois de l’austro-slavisme des Tchèques, ni dans celui de l’archiduc François-Ferdinand tué à Sarajevo (Autriche, Hongrie, Slaves du Sud), ni dans les Etats-Unis d’Europe centrale, ni dans une grande Serbie coagulant autour d’elle les ethnies périphériques composant la Yougoslavie (le roi Alexandre Ier tué à Marseille, Slovènes catholiques détachés de l’Autriche et de l’Italie, Croates catholiques à Krajina serbe, Bosnie-Herzégovine et Monténégro aux trois religions imbriquées - les slovènes et les Croates semblant les plus attirés par une séparation pacifique - si possible. D’où l’échec du rêve d’une Arcadie slave fondée sur une réciprocité culturelle (plurilinguisme et unité civilisationnelle) regroupant la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Serbie et la Croatie, confédération destinée à sauvegarder son indépendance face aux poussées réciproques de la germanité et du panslavisme russe, et dont l’échec diplomatique apparut durant la période transitoire de l’entre-deux-guerres dans l’impuissance de la Petite Entente (Tchécoslovaquie, Yougoslavie, Roumanie). Un moment la "Titoslavie", par son communisme spécifique, avait équilibré les républiques périphériques en affaiblissant la Serbie par la constitution de deux territoires autonomes : la Voïvodine à force minorité hongroise au nord, et le Kossovo à majorité albanaise-musulmane au sud.

Non sans paradoxe, le Rideau de fer semblait avoir évacué les conflits majeurs, qui au cours du XIXe siècle avaient scindé l’Europe par sa grande transversale : le partage de la Pologne et la question d’Orient ; et stabilisé le "ventre mou" de l’Europe.

Alors se juxtaposent trois Europes : l’Europe de l’Ouest du plan Marshall, atlantiste et alliée directe des Etats-Unis ; l’"Autre Europe", des démocraties populaires : l’Est ; et la troisième Europe regroupant les pays non engagés, professant l’idéologie libérale (AELE : Association Européenne de Libre Echange) ainsi que le pluralisme politique et les droits de l’Homme (Conseil de l’Europe).

Mais l’Europe de l’Ouest se structure. Amorcée en 1957 avec la communauté européenne du Charbon et de l’Acier étendue par la Communauté Economique Européenne des six (Traité de Rome, 1957), devant s’institutionnaliser à Douze en 1993 selon l’Acte Unique, la construction avait en effet attiré certains membres de l’AELE (Grande-Bretagne, Portugal, Danemark) tandis qu’à l’Est
la ressurection du nationalisme catholique polonais appuyée par l’élection de jean-Paul II à la papauté (1978), la longue marche de Solidarnosc, la remontée des Eglises protestantes en Allemagne démocratique, (cinquième centenaire de la naissance de Luther, 1983), l’arrivée de Gorbatchev au pouvoir (1985), délivrent l’espoir de transformer la "prison commune" du "communisme des chars" en "maison commune", la satellisation en partenariat, et peut-être en évasion. C’est la rencontre des dirigeants américains et soviétiques à Malte en 1989.

D’autre part la rupture de l’URSS avec la Chine dès 1960 (la Mongolie jouant en partie le rôle d’Etat tampon), puis l’offensive russe contre la révolution islamique par l’intervention en Afghanistan (1979) et la poursuite de la confrontation nucléaire avec les Etats-Unis déterminèrent une crise économique qui exaspéra le désir de liberté des peuples (démantèlement du Mur de Berlin et chute des gouvernements communistes des démocraties populaires : 1989). Alors s’interroge l’Europe médiane soucieuse d’une implosion de l’URSS ou de la résurrection d’un brejnevisme plus ou moins militaire et sa tendance à reconstituer à son nord un nouveau "rideau de fer", un "coupe-feu", selon deux grandes articulations : des alliances Pologne-Tchécoslovaquie-Hongrie ; un rassemblement de l’Europe adriatique des Alpes à l’Albanie.

Parallèlement la décolonisation soumettait l’URSS à un cruel paradoxe. Premier adversaire de l’impérialisme, elle a œuvré au démantèlement des empires coloniaux. Ce démantèlement perçu dès 1947 par l’Angleterre se retirant "à l’ouest de Suez", analysant the wind of change (MacMillan), a libéré les anciennes métropoles de leurs superstructures ultra-marines et a favorisé dans la longue durée leur prise de conscience européenne et leur essor économique en les délivrant des charges sociales qu’aurait coûté la progression démographique des colonies - alors que l’URSS était forcée d’entrer dans des conflits du tiers-monde : intervention en Afghanistan en 1979, envoi des Cubains en Angola et au Mozambique. Conflits dont Gorbatchev a tenté de se dégager : retrait du corps expéditionnaire cubain d’Angola, évacuation de l’Afghanistan (mais en s’efforçant de maintenir un gouvernement favorable à kaboul).

Dès lors la remise en cause des régimes communistes dans les démocraties populaires, la réouverture des passages intellectuels et géographiques entre les parties d’anciens ensembles historiques (les deux Allemagne, Autriche et Hongrie, Pologne et Eglise catholique) semblent élargir cette zone moins neutre encore que pratiquement neutralisée. De par la perestroïka, la glasnost, - quatre Europe coexistent dans la contingence, l’Europe des douze (avec l’Allemagne de l’Est réunie à celle de l’Ouest) ; l’Europe de l’Est en apparente voie de décommunisation bureaucratique et idéologique sinon psychologique et de libéralisation économique ; et les deux petites Europe subsistantes, celle du libre-échange plus (Suède, Autriche, suisse) ou moins (Islande et Norvège dans l’OTAN ; Finlande dans son traité d’aide et d’assistance avec l’URSS) neutre ; l’Europe d’un communisme récurrent, révisionniste (Yougoslavie) lui aussi en voie de décomposition comme l’est le communisme puritain d’Albanie.

Au desserrement de l’Europe de l’Est semblait correspondre un recentrement de l’Europe de l’Ouest sur une sorte de Lotharingie économique regroupant les mégalopoles ou plus exactement les conurbations industrielles et commerciales suivant (outre quelques technopoles un peu excentrées de la "sun belt" : Toulouse, Marseille-Amphipolis, Florence, Rome, Barcelone, Madrid) l’axe It-brit la "banane" passant par l’Italie du nord (avec peut-être la vieille extension vénitienne vers l’Adriatique), les bassins du Rhône, du Rhin, de la Ruhr et de la Seine, les Flandres et les régions du sud et du centre de l’Angleterre. Pourtant, plus généralement, la Communauté subit d’autres tensions centrifuges : réminiscences du Commonwealth et nostalgie du grand large pour l’Angleterre, intégrisme français, francophonie arabo-africaine, hispanophonie latino-américaine, lusophonie brésilo-africaine et géopolitisme sud-américain13, espaces méditerranéen et nordique. Alors la réunification allemande, avec le cas échéant une semi-neutralité polonaise et un rapprochement austro-hongrois, contribuerait à élargir la grande faille européenne et à amorcer des conflits régionaux ou des réorganisations sous-continentales.

Ainsi l’euro-pudding peut engendrer l’euro-scepticisme, l’europessimisme. En fait, la "non-Europe" est devenue trop onéreuse pour les pays européens, même si la répartition des technologies ne s’effectue pas d’une manière uniforme sur tout le territoire communautaire. Mais - situation classique - elle ne s’effectue déjà pas sur le territoire national de chaque Etat. Deux palliatifs apparaissent : que les zones industrielles pilotes ne coïncident plus avec les anciennes frontières, mais réunissent des entreprises et des régions intercommunautaires ; et que par la volonté de mieux-être social, leurs profits soient soumis à la péréquation au bénéfice des régions périphériques : Irlande, Sud Espagne, Sud Italie, Grèce ; ce que réalisent déjà plus ou moins, par social-démocratie, les régimes existants en dépit du chômage, du quart-monde et de la restructuration des secteurs industriels.

Quelles sont, au-delà, les chances d’un processus pan-européen ? Du "Printemps de peuples" - la révolution européenne de 1848 - au "Printemps de Prague" (1968) et aux "révolutions de velours" et au démantèlement du Mur de Berlin (1989), l’affaiblissement puis
la disparition des empires centraux (allemand en dépit de
la résurrection limitée du IIIe Reich, autrichien, ottoman, tsariste) sous les pulsions idéo-raciales plus ou moins majoritaires ou minoritaires, religieuses, culturelles ou nationalistes, avaient généré les deux guerres mondiales sur cette faille - où l’errance des frontières est constante. Le vide crée par un retrait soviétique militaire (Pacte de Varsovie) et économique (Comecon) ressusciterait-il une troisième et toujours belligène question d’Orient et un IVe Reich ? Ou cette zone de perturbation serait-elle coupée à angle droit et maintenue par un autre axe liant l’Europe médiane par Paris, Berlin, Varsovie, Moscou et deux axes secondaires reliant l’un, les deux Allemagne, l’autre, paris et Bucarest ? Ou les vieilles solidarités (Alliance atlantique, pacte de Varsovie) demeureraient-elles comme sphère d’influence tacitement et réciproquement admises ? Mais alors l’Europe communautaire des Douze parviendra-t-elle à se constituer politiquement, financièrement et militairement, en un troisième (un quatrième si l’on compte la Chine) empire cohérent qui stabiliserait l’Europe médiane ? Déjà la petite faille géohistorique (la lotharingienne) semble en voie d’éradication - au risque peut-être d’une exacerbation des autonomismes régionaux et de certains irrédentismes ethno-nationalitaires atteignant aussi l’Irlande et le nord de l’Espagne.

Culturellement et historiquement, par ses langues principales inséminées dans les anciennes colonies (anglaises, françaises, espagnoles, portugaises…) l’Europe a ouverture vers tous les continents. Par son poids démographique (320 millions d’habitants, près de 340 avec l’Allemagne de l’Est) et son poids économique (20 % de l’échange international), ses capacités technologiques harmonisées et non plus concurrentielles, elle a vocation à constituer un ensemble d’échelle continentale. Mais seule une Europe intégrée en énergie et défense14, économie et finance, une Europe de la décision peut reprendre un destin planétaire.

Mais la dissociation de l’Europe de l’Est lui offre la tentation de sa propre non-constitution. Le christiannisme latin, romain en Pologne, Tchécoslovaquie, Hongrie, protestant en RDA, a maintenu la contestation anti-matérialiste, anti-communiste, anti-soviétique. Mais la perestroïka a accéléré l’assouplissement de la partie nord de la grande faille, a permis par certitude de non-répression l’écroulement du mur de Berlin. En retour elle induit un certain désengagement des membres de la bordure nord de l’Europe des Douze, et a donc vocation à reconstituer un limes assez important par rapport à la puissance slave, à moins que l’Allemagne ne se retransforme en pôle de puissance réactivant les deux failles : moins pangermaniste peut-être, moins balancée entre ces deux extrêmes : la dérive vers la finlandisation ou le revanchisme, dans l’ivresse de sa réunification, politiquement et affectivement nationaliste. A moins que le dérèglement économique de l’ex-Europe de l’Est ne génère des flux migratoires qui, se heurtant aux flux venus du sud, déterminerait une nouvelle brisure entre les Slaves et les Européens atlantistes, brisure qui transposerait sur les plans sociaux et psychologiques du refus et du mépris les anciens anathèmes théologiques.

Ainsi, selon la consistance de l’Ostpolitik de la communauté européenne, la grande faille géohistorique peut se rouvrir. A la fin de la seconde guerre mondiale, l’URSS avait opéré un prodigieux déplacement des frontières et des zones d’influence de l’est vers l’ouest, une prodigieuse avancée du communisme orthodoxe sur l’ancienne zone du christiannisme latin, recouverte il est vrai par le nazisme. Les accords d’Helsinki (1975, CSCE) ont amorcé une reconquête idéologique par l’Ouest en réanimant à l’Est le désir des droits de l’Homme : "groupes de surveillance" confortant les dissidences et aboutissant à l’ébranlement des régimes communistes. Au-delà, une remontée territoriale de l’ouest vers l’Est serait-elle envisageable par un transfert de la Pologne ? Les traditions historiques ont été bouleversées en Poméranie, en Silésie (et en Carélie orientale ex-finlandaise) par les déplacements de population. Subsistent cependant des minorités.

Mais demeurent-elles en nombre suffisant ? Le nazisme, puis le soviétisme ont détruit en Europe centrale les trois tissus intersticiels qui contre les autocraties homogénéisatrices préservaient l’originalité des communautés et une certaine communication intellectuelle : les groupes allemands hors des frontières de l’Allemagne, mais en diffusant la culture ; les communautés juives organisées, talmudiques et mercantiles ; les intellectuels. Il en était résulté l’éradication des vieux caractères de l’Europe centrale : romanisme juridique, baroquisme, cosmopolitisme - au prix il est vrai du renforcement de l’un de ses autres caractères : son sens de l’absurde courant de Chveik et Woyzeck à Kafka, Kundera ou Havel ; de Karl Kraus et Stefan Sweig, par l’"Apocalypse joyeuse" de l’Autriche "impériale et royale" : de la Kakanie selon Musil.

Ainsi pour le destin polonais, l’histoire avait refoulé son vieux rêve : créer le long du Boug, au sud de l’Ukraine, un boulevard autonome de la Baltique à la mer Noire, mais dont la légitimation oscillait entre deux tendances. Ou affirmer être le bouclier de la chrétienté latine, forteresse défensive extrapolant son importance et son occidentalisation (Jean Sobieski en 1683 défait les Turcs durant le second siège de Vienne) ; ou originalité sarmate et catholique à préserver contre l’environnement hostile ; et s'exacerbait la vocation sacrificielle de la Pologne partagée et déplacée.

Interrogative pour la frontière Oder-Neisse, traumatisée par les fréquents déplacements de son inscription sur la carte, la Pologne (et la Hongrie) accepterait le maintien de la coexistence de l’OTAN (toute l’Allemagne y étant) et du pacte de Varsovie, ou leur transformation en des alliances militaires plus légères : les troupes soviétiques servant de contre poids et de sonnette d’alarme. Outre les problèmes de Moldavie-Bessarabie entre la Roumanie et l’URSS, de la Transylvanie entre la Roumanie et la Hongrie et des ensembles yougoslave voire tchécoslovaque… L’Europe devrait-elle prendre exemple sur l’Organisation de l’Unité Africaine qui, pour éviter l’explosion du continent sous les pressions des minorités a adopté le principe de l’intangibilité des frontières issues des empires coloniaux ? Les accords d’Helsinki (1975) l’ont prévu contre le révisionnisme des frontières.

Resterait à définir la nature de cette Europe - de ces Europe - c’est le grand débordement de l’Europe des "formules". Non plus une chrétienté césaro-papiste selon Constantin, Justinien, les Carolingiens ou les Hohenstaufen, ecclésiale selon Grégoire le grand ou Grégoire VII, impériale selon Charles Quint ou Louis XIV, militaire et nationaliste, brutale et hâtive de Napoléon ou Hitler - aux idéologies pourtant radicalement opposées ; non plus une Europe chrétienne regroupant quelques "dominations" à peu près équilibrées : quinze selon le grand dessein de Henri IV et Sully ; dix-neuf selon l’abbé de Saint-Pierre ; non plus une hiérarchie de puissances de premier, second ou troisième ordre selon Guibert ; non plus un magistère des grandes puissances, réaliste selon vergennes, Castlereagh et metternich, mystique selon Alexandre Ier. Mais une Europe fédérale, morale et policée selon Emeric Crucé et Kant ; mais une Europe des peuples telle que souhaitée par le romantisme européen, Victor Hugo et certains Quarante-huitards, des Etats-Unis d’Europe pacifistes selon Briand et Coudenhowe-kalergi ou fédérés selon Denis de Rougemont et Charles Lemonier ; une Europe individualiste et spiritualiste s’enrichissant de ses diverses mentalités selon Suarès et Keyserling ; une Europe défensive contre-offensive s’appuyant sur la présence américaine (trop tard entrée en guerre en 1917 et 1942 contre l’Allemagne) contre le communisme selon Spaak et Churchill ; une Europe neutraliste et progressiste selon Sartre ; une Europe des patries selon de Gaulle ou une Europe articulant trois niveaux : région (heimat), nation, communauté selon Helmut Kohl. contre "l’eurocratie" des technocrates de Bruxelles régentant les quotas et les montants compensatoires au détriment des catégories socio-professionnelles nationales, cotes mal taillées entre l’Europe des consommateurs et l’Europe des multinationales, une Europe des citoyens instituant un espace social du mieux-être et des cultures selon Jacques Delors (Plans Erasme et Comète permettant les permutations entre universités et stages ; projets de charte des droits sociaux fondamentaux et des droits des jeunes) et Vaclav Havel ; une Europe des libertés et des juges selon le conseil de l’Europe et la convention européenne des droits de l’Homme avec peut-être des interventions militaires (droit d’ingérence) pour assurer leur respect selon Jean-Pierre Chevènement (?). Ou une Europe "nation des nations" respectant les particularismes juridiques et sociaux, les autonomismes administratifs, les valeurs et traditions culturelles… de chacune d’entre elles mais harmonisant leur diplomatie, leur économie, leur défense, et promouvant une "Europe des citoyens" au sens des doubles structures de l’Empire romain, de celui de Charlemagne à Aix-la-Chapelle ou de celui des Habsbourg (l’archimonarchie) au XVIe siècle : une diversité de statuts particuliers pour les cités, les provinces…, et une universalité de droits et de devoirs pour les personnes : les "régnicoles" de peuples différents, mais reconnaissant leur "communauté de destin" dans la CSCE (Conférence sur la Sécurité et la Coopération en Europe : esprit d’Helsinki, 1975) transmuée en 1990 en Charte de Paris : une Europe des valeurs et des labos, non des bureaux. Ou, transposant l’origine démocrate-chrétienne de Schumann, Adenauer, de Gasperi, l’Europe évangélique, post-communiste, morale et populationniste de Jean-Paul II.

Cet eurocentrisme surplombant les anciens ruralismes culturels (les "sillons de la République"…) induirait-il un sanctuaire de privilégiés, du Mur Oder-neisse au Mur de la Méditerranée (ce que dénoncent déjà les ex-démocraties populaires et les pays maghrébins), ou réaliserait-il une véritable projection de puissance à côté des deux anciens grands par la création d’un vaste espace économique, un marché d’échelle continentale ? Ce serait l’union de cette "Europe aux anciens parapets" que regrette Le bateau ivre en tant qu’horizon et identité, sans préciser s’ils sont nationaux, auquel cas se reconduirait la vieille "non-Europe" partagée entre ses neuf Europes géoculturelles : nordique, germanique, bénéluxienne, anglo-insulaire, latine, adriatique, balkanique, centrale, russo-ukrainienne, avec leurs nationalismes politiques, militaires et économiques conquérants ou essouflés, leurs minorités et ressentiments dissolvants, la controverse sur l’Europe "sans" ou "avec" mémoire culpabilisante des génocides nazis et des purges staliniennes, et en perspective les vagues d’émigration de l’Est vers l’Ouest.

Mais pour éviter la dilution, cette Europe des nations et des citoyens devrait-elle se borner à l’Europe de l’Ouest avec comme fondements germinateurs les articulations économiques de Jean Monnet et Robert Schumann, le rapport Harmel de 1967 transcendant le rôle militaire de l’OTAN dans le doublage de la défense collective par la détente (plus nationale : accords multiples entre pays de l’Ouest et de l’Est) et la promotion de la démocratie pluraliste et des droits de l’Homme, et l’institution de l’UEO (l’Union de l’Europe occidentale, traité de Bruxelles modifié le 23 octobre 1954) réunissant la Grande-Bretagne, le Bénélux et la France, puis l’Allemagne et l’Italie puis l’Espagne et le Portugal (1989). bref, une société en voie d’homogénéisation économique et sociale (sous réserve du quart monde et des immigrés), en voie de déflation idéologique (sous réserve de l’affirmation de l’état de droit pluraliste comme fin de l’histoire en philosophie politique) et en situation de production suractivée de marchandises, de loisirs et de consommation.

Donc une Europe des consommateurs (liberté des concurrences et des placements de l’épargne) ; une Europe des technocrates (Europe verte, bleue, blanche, Euratom…) ; une Europe des multinationales et de l’écu (financière et douanière) ; fusions ou OPA mal contrôlées par les pouvoirs politiques, passage de la suprématie de la géographie politique où la planification européenne ne serait que l’agrégat des plans nationaux distordus par la logique économique des stratégies des entreprises agissant sur un marché des biens, des capitaux et des services d’échelle sous-continentale, à la suprématie de la rationalisation économique, d’un "espace économique européen" dont la dynamique agirait le transfert d’une Europe associée ("coopération molle" de gouvernements souverains en perpétuelle quête d’accord pour agir) vers une Europe intégrée, disposant de certains pouvoirs souverains des Etats pour assurer sa sécurité et ses projections de puissance - bien minimes lors de la guerre du Golfe.

Bref une Europe des nantis faisant fructifier ses suprématies face au tiers-monde et à l’Est européen, et subordonnant l’économie des libertés à l’économie tout court. Une "forteresse Europe" qui renforcerait la ceinture industrielle du nord marginalisant les grandes péninsules sous-continentales du sud (Afrique, Amérique latine), avec la ceinture hétérogène intermédiaire (Chine, Indonésie, Inde, Brésil) et au-delà quelques pôles isolés : Australie, Afrique du sud (sous réserve de son évolution interne), Argentine peut-être…

Bref, de nouvelles failles planétaires. Pourtant la CEE exercera son attirance sur des cercles susceptibles sinon toujours d’intégration, au moins d’articulation modérant ses tendances protectionnistes : Autriche, Suisse et Europe du nord et de l’Est, puis les îles (Malte, Chypre), puis selon les circonstances, la Turquie (déjà candidate à l’entrée et membre de l’OTAN), l’Egypte, le grand Maghreb - les disparités culturelles, religieuses, économiques et démographiques des trois ensembles islamiques posant le problème de l’identité de l’Europe - outre les cas israëlien et chrétien libanais s’ils se réclament de cette identité… D’où les préférences actuelles pour de simples politiques de voisinage centre-européen, euro-maghrébin…

Tenant compte des règles écrites ou non écrites relatives à l’entrée dans la CEE (territoire européen, régime démocrate et pluraliste, identité culturelle…) on peut projeter la "nouvelle architecture européenne". Une Europe utile comblant la petite faille européenne, la lotharingienne, se transformant en zone industrielle majeure et attirant à elle la Suisse, l’Autriche, les pays scandinaves de l’AELE ; voire les Etats baltes, plus ou moins excentrés de l’URSS. Une Europe du sud latino-méditerranéen s’articulant à l’Europe utile par le Nord de la France. Une Europe du Sud-Est latéralisée (Roumanie, Bulgarie, Yougoslavie, Grèce - et le problème posé par la Turquie d’Europe et le réveil islamique) remontant par la Hongrie et la Tchécoslovaquie jusqu’à la Pologne attraite par l’Europe utile en dépit de ses réticences envers la réunification allemande - à moins qu’elle ne tente de se rattacher au bassin baltique. Car pour cette "interEurope post-socialiste", pour l’Europe centrale diverses variantes apparaissent contre sa déstabilisation par les ethno-nationalismes, les revendications frontalières et les nostalgies des territoires perdus, de Kœnigsberg - Kalinigrad - Dantzig - Gdansk et Istambul - Constantinople. Ou l’Europe "italienne", pentagonale d’Andreotti et de Michelis sur le moyen Danube arrosant Vienne (Autriche), Bratislava-Presbourg (Tchécoslovaquie), Budapest (Hongrie), Belgrade (Yougoslavie) contre l’attraction allemande : un anschluss économique et culturel.

Enfin, au-delà de la faille comblée de l’Europe médiane, une grande Europe englobant les républiques slaves qui ne seraient plus l’empire d’Orient, ni la grande puissance de terre continentale, mais l’extension démographique, géographique, industrielle et culturelle, par la Sibérie, de l’Europe jusqu’à l’autre océan - où se situe déjà le Japon : Extrême-Orient ou Extrême-Occident champion du capitalisme industriel ?

Au-delà de leur isolationnisme, les Etats-unis préfèrent l’apparition d’un homo atlanticus avec un pilier européen de défense (et non une eurodéfense autonome) et la Russie s’inquiète d’une Europe qui, au mieux, ne pourrait aller que "de Brest à Brest" : la laissant en dehors.

Ainsi se pose le problème des consistances effectives des deux grands perturbateurs militaires et idéologiques subis par l’Europe au long du XXe siècle.

FANTASMES ET PUISSANCES - (4)

 

LE DEVENIR DES ANCIENS PERTURBATEURS : ALLEMAGNE ET URSS

 

Zone charnière entre les mondes latin, balkanique, slave, scandinave, et anglo-saxon : la germanité. Or, si l’Allemagne, bien que jouissant du bénéfice des manœuvres sur lignes intérieures, n’a jamais pu résister aux coalitions attaquant ses périphéries, elle a été le point focal des guerre totales, manufacturières planétaires. D’où en récurrence les interrogations, les craintes, soulevées par sa réunification.

Historiquement, les deux incarnations de l’Allemagne s’équilibrent mal : la Prusse de Frédéric l’emporte sur les Weltburger de l’Aufklärung, celle de Bismarck (1871) sur celle de Francfort (1848), celle de Guillaume II sur celle de Weimar (de Goethe comme de la République), celle de Hitler sur celle d’Adenauer. Le fait est que Francfort ou Weimar font pâle figure auprès des explosions de puissance et des écroulements wagnériens des IIe et IIIe Reichs. D’où les dénonciations de l’unification militaire trop forte des Hohenzollern et des nazis, culturelle trop faible des républicains Engels ou Wagner, Rathenau ou Streseman (les maisons et les tombes de Lessing, Gœthe, Schiller…), économique trop entreprenante d’Helmuth Köhl. Et les interrogations sur la montée en puissance d’un IVe Reich. Dissocions.

Réunifiée, l’Allemagne est le pays du christiannisme latin le plus peuplé, mais sa démographie n’assure pas son renouvellement. Elle offre un modèle de démocratie pluraliste aux ex-démocraties populaires de la zone du christiannisme latin : Pologne, Tchécoslovaquie, Hongrie (voire pays baltes), mais contribue ainsi à la triangulation de l’Europe de l’Est dont les deux autres ensembles sont la constellation soviétique, et les pays de la zone du christiannisme orthodoxe : Bulgarie, Roumanie, Yougoslavie qui ne semblent sortir qu’avec difficulté de leurs récurrences communistes.

Objet durant la guerre froide de "l’amour de quatre colonels" elle demeure militairement occupée (mais symboliquement, ou pour combien de temps ?) et dénucléarisée - mais non ses occupants alliés. Elle constitue un modèle économique et un archétype culturel pour les pays situés à son est plus ou moins atteint par la germanité : Autriche, Hongrie, mais elle se heurte à leur irrédentisme patriotique, aux angoisses polonaises aux frontières déplacées vers l’Ouest et aux virtualistes des minorités allemandes en Pologne et en Tchécoslovaquie (1 million ?). Mais, contrairement aux IIe et IIIe Reichs, les landers à majorité catholique du sud-ouest (Bavière, Wurtemberg, Hesse, Rhénanie-Palatinat) sont économiquement les plus puissants : ce qui rééquilibrerait vers l’Ouest la réunification allemande. Mais le rapprochement économique entre les deux Allemagne pourrait reconstituer un axe industriel Berlin - Leipzig - Dresde attirant aussi la Tchécoslovaquie, donc une Mittel Europa plus ou moins neutralisée, souhaitant, comme le Japon, faire cavalier seul dans la para-guerre économique planétaire.

Cependant, la mise à niveau économique, technologique et sociale de l’Allemagne démocratique par l’Allemagne fédérale (montée du chômage, suppression des entreprises non concurrentielles) risque de capter pour quelques années les énergies de celle-ci, et à longue échéance, l’Allemagne, comme le Japon, risque de pâtir du volume moyen de sa population (moins de 100 millions d’habitants) et de ses ressources en matières premières si - ce qui n’est pas fatal - l’avenir favorise les empires-continents.

En fait l’Europe hésite de par la réunification allemande entre une recontinentalisation de l’Europe méditerranéenne par l’axe Paris-Bonn-Berlin ou le basculement vers une Europe médiane en voie de finlandisation positive.

Donc - dans le trop simple domaine des formules : Allemagne européenne membre de l’occident ; ou Europe allemande centrée sur la Mittel Europa (Europe centrale germanisée : consistance de la neutralité autrichienne après la guerre froide) avec reprise de la vieille marche vers l’Est (des Chevaliers teutoniques, de la Maison de Brandebourg, des IIe et IIIe Reichs), non plus géographique et militaire, mais économique, par accords privilégiés avec l’URSS ; transferts de technologie contre transferts de matières premières et ouverture d’immenses marchés, comme pourrait le faire le Japon avec la Chine. Alors celui-ci comme l’Allemagne surmonteraient leur relative "petitesse" par rapport aux empires sous-continentaux.

Ce que demeure l’URSS

Dans la contingence, Gorbatchev évoque "l’Europe de l’Atlantique à l’Oural" gaullienne, la "maison commune européenne". Ce qui dans l’instant constitue la négation de la grande faille géohistorique de l’Europe médiane ; ou un simple désir d’accélérer de l’Ouest vers l’Est les transferts de biens et de technologie ; ou un appel destiné à démobiliser un nouvel empire (la CEE) en gestation ; ou la crainte d’une Russie slave (les trois grandes républiques slaves, Grande Russie, Biélo-Russie et Ukraine - cette dernière, comme les républiques baltes15 pouvant subir des propensions à l’autonomie sinon à l’indépendance culturelle, économique, voire politique) ébranlée en ses républiques périphériques et ses glacis glissants, d’être confrontée à une Allemagne réunifiée ? Mais à longue échéance, la Russie slave serait-elle le point d’interconnection d’un gigantesque système de paix eurasiatique entre l’Europe atlantique et l’Asie centrale, jusqu’aux rivages du Pacifique - de l’Atlantique à Vladivostok ?

Alors s’établirait une vaste zone appelant les compétitions géoéconomiques (conquêtes de marchés) et les mutations géosociologiques. Ce qui comblerait par l’idéologie scientifico-technique du bien-être les vieilles failles géohistoriques et religieuses de l’Europe. Mais cela signifierait-il le déclin de l’Empire soviétique ex-communiste international, de l’Empire d’Orient face à la montée d’un Empire d’Occident demeurant plus ou moins appuyé sur le "grande large" : les Etats-Unis ?

Rien n’est moins sûr, car d’une part l’empire "colonial" soviétique a reconstitué celui des tsars - y compris des parties historiques de la Pologne, de la Finlande, de la Roumanie et du Japon ; dans le monde contemporain cet empire est le seul qui, multiculturel, ait duré plusieurs siècles. Le déclin du communisme stalinien et les réformes intervenant en URSS ont entraîné des tensions autonomistes voire indépendantistes à travers les quinze républiques. Explosion par la démographie des républiques musulmanes, implosion par les antagonismes ethno-religieux et les communismes "nationaux", "libanisation" contrée par un communisme social ? Il est du destin de tout empire de subir des modifications, des retranchements sans que son existence soit remise en cause : Rome sous le Haut empire, la France sous Louis XIV ont subi de grandes révoltes. Pourquoi pas "l’Empire éclaté" d’Hélène Carrère d’Encausse, même passant de l’utopie à la "catastrophe" selon Vladimir Boukovsky ? En fait, par le référendum sur l’Union de mars 1991, l’empire semble éclater non à l’est par les républiques musulmanes, mais selon les vieilles failles du christiannisme : pays baltes à importante proportion protestante ; églises autonomes de Géorgie, Arménie, Moldavie.

D’autre part, les accords d’Helsinki ont proclamé la nécessité du respect des droits de l’Homme pour tous les peuples, mais ont gelé les frontières existantes. La doctrine Brejnev de protection du socialisme fût-ce par intervention directive étant déclassée au profit du libre choix de sa voie par chaque peuple (doctrine Sinatra), point la doctrine d’intervention pondérée dans un but humanitaire pour la protection des droits de l’homme - non mise en application lors de l’insurrection roumaine - pratiquée par les USA contre de vieux dictateurs (Philippines, Haïti, Panama…). L’Ouest a entériné l’intervention des armées russes en Azerbaïdjan - territoire soviétique selon le droit international il est vrai, mais aussi souci du maintien de l’équilibre et de l’endiguement du réveil islamique.

Ainsi, dans sa tentative d’assouplir les structures internes de l’URSS et de replacer celle-ci dans la progression industrielle, la compétition économique et la consommation nationale, Gorbatchev peut prendre argument de la libéralisation des anciennes démocraties populaires pour faire échec à ses propres conservateurs. Le glacis continental ne jouerait plus seulement contre l’extérieur (en géostratégie), mais aussi, contre les adversaires de l’intérieur (en philosophie politique et en pratique économique), et contribuerait à mieux insérer la Russie dans la "maison commune".

En géohistoire et en géo-idéologie se sont succédé des permutations. Sur le territoire du christiannisme gréco-orthodoxe puis sur l’Asie centrale et la Chine jusqu’au Pacifique s’était répandue la dernière en date des grandes hérésies du christianisme latin : le communisme marxiste conceptualisé par deux petits bourgeois rhénans se saisissant de trois des éléments fondamentaux de l’Occident : inversant en matérialisme historique la philosophie idéaliste allemande pour analyser les révolutions politiques françaises de 1789 à la Commune et la montée industrielle anglaise. Contre "l’épidémie psychologique" qui a saisi les intellectuels et contre l’espoir millénariste qui a soulevé les damnés de la terre apparaît aujourd’hui une reconquête : celle du christianisme latin européen (qui a généré l’américain) transformé en philosophie industrielle et libérale par la progression scientifique et technique et la proclamation des droits de l’Homme, sur le christianisme gréco-orthodoxe transformé en organisation socialiste et collectiviste prolétarienne (Moscou, troisième et dernière Rome, devenue la Mecque du communisme marxiste-léniniste international). Sous réserve de leur enrichissement social et culturel, les droits de l’homme style août 1789, l’emportent sur les libertés concrètes détournées style octobre 1917.

Ainsi, en philosophie politique et en organisation économique, une espérance convergente semble s’esquisser dans les trois premières Europe : une manière de démocratie sociale plus que de social-démocratie admettant la libre entreprise et le libre échange, mais contrôlés par un dirigisme gouvernemental calibrant dans la contingence les quotas de production et les impératifs de la rentabilité : une économie plus ou moins orientée et adoucie par les soucis d’une répartition égalisante des richesses (mais le problème du chômage et du quart monde : l’endo-colonisation par l’accroissement des inégalités) et de la protection des droits et libertés publiques, et débouchant sur un mode de vie profession-nelle et ludique à l’occidentale.

D’où dans l’instant la vanité des tentatives de communisme ouvert, "à visage humain", "constitutionnel", c’est-à-dire établissant un état de droit répudiant la vieille "légalité socialiste" qui conjoignait le centralisme rigide et l’opportunisme contingent pouvant aller jusqu’à l’autosacrifice du personnel révolutionnaire (procès de Moscou et purges) et au parquement des dissidents (goulags, hôpitaux psychiatriques, exil intérieur ou extérieur).

S’agit-il cependant de la résorption d’un grand schisme pour l’Europe et d’une Réforme/Renaissance pour l’Est ? Certes, politiquement et affectivement, les Européens se redécouvrent. Ceux de l’Est se sentent redevenir sujets de droit et ceux de l’Ouest les interrogent sur leurs mutations. Pour la première fois depuis Yalta l’Europe renoue le grand dialogue direct inter-européen en se recentrant idéologiquement et stratégiquement vers l’Ouest.

Le problème étant de déterminer jusqu’où ira cette reconquête. L’actuelle déflation idéologique jouant à l’encontre du marxisme-léninisme orthodoxe ne saurait faire oublier que le régime établi en 1917 a duré plus longtemps que ceux établis par les révolutions anglaise et française (la grande guerre patriotique l’a peut-être prolongé) ; elle peut n’entraîner qu’une certaine libéralisation culturelle, un assouplissement du dirigisme bureaucratique de l’économie et le refoulement du stalinisme gouvernemental16 ; elle ne remet pas en cause les futures reprises d’une doctrine qui a porté les espoirs de millions de prolétaires et de colonisés : les Brigades internationales et "les lendemains qui chantent", ce que Kazantzakis appelait un "métacommunisme", même si le "marxisme occidental" polonais ou tchèque, l’eurocommunisme italien ou espagnol, se sont avéré morts-nés. Et elle peut servir à transférer vers l’Ouest séduit la charge du sous-développement des pays de l’Est européen, à reconvertir sa stratégie d’attrition en coopération technologique et freiner au profit des Etats-Unis et de l’URSS la cohésion de la Communauté européenne. Au profit des Etats-Unis en affaiblissant l’intégration de la CEE en l’établissement d’une simple zone transatlantique et sous-continentale de libre-échange. Au profit de l’URSS en évitant à son ouest la constitution d’un nouvel empire au moins économique et culturel.

D’autre part, démographiquement et économiquement, la division Est/Ouest n’est pas sans rappeler la division Nord/Sud : inégalité de développement, dette envers le capital international, imbrications, références et pulsions idéo-ethniques pouvant engendrer des guerres civiles, hétérogénéité des structures politiques et sociales, et en partie philosophiques et conceptuelles : un marxisme demeurant instrumental même si l’on n’y croit plus en raison de son inefficacité et de sa déshumanisation, si l’on rejette l’identification patriote/travailleur/communiste/ami du peuple, et si l’on ne postule plus que des nationalités minoritaires aux traditions culturelles en vérité brimées par le centralisme du parti unique et de l’ethnie dominante puissent reconstituer un seul peuple de libres travailleurs de même citoyenneté tout l’"archéo-communisme".

Subsiste donc par rapport à l’Ouest européen une grande hétérogénéité : d’ordre géosociologique. Non seulement les systèmes économiques (marché de "libres" entreprises soumises à contrôle dirigiste, et collectivisme bureaucratique niant la propriété privée) ne communiquent que difficilement, mais surtout, les stratifications sociales demeurent dissemblables. Or, si elle ne veut pas demeurer un ensemble juxtaposant et articulant de plus ou moins bon gré des peuples, des cultures et des ethnies disparates, et qui finissent toujours par se dissocier, une véritable communauté doit, non seulement prévoir des domaines et quelques institutions supra-nationaux, mais aussi, assembler des populations et susciter des structures sociales et des concepts non uniformes certes, mais relativement identiques : ainsi lors du déclin des grandes seigneuries féodales et de leurs transformations en provinces des royaumes-patries du XIVe au XVIIIe siècles, ou du principe des nationalités au XIXe. Il ne suffit donc pas seulement de restaurer une économie de marché à l’Est, mais de promouvoir des mutations sociales, philosophiques et praxéologiques profondes : problèmes intellectuels et psychologiques atteignant à l’épaisseur du langage et à la profondeur des catégories mentales et des modes de raisonnement17. D’où les interrogations de l’Ouest sur l’Est : de populaires ses démocraties deviendront-elles populistes, ou pluralistes ou libérales conservatrices (les élections de 1990), ou… ? Réintroduiront-elles la propriété privée par des dénationalisations significatives ?

D’où l’idée de passer de l’Europe partagée de la Guerre froide à une Europe à deux vitesses : la communauté renforcée, fédérée, point d’ancrage de solidité économique et des droits de l’Homme, et montée en puissance technologique de l’ex-Est18 en évitant la déstabilisation. C’est-à-dire en confiant à une Urss "convertie" le soin de maintenir l’ordre parmi le renouveau des nationalismes et la libéralisation du statut des minorités sinon l’assouplissement des frontières ?

FANTASMES ET PUISSANCES - (5)

LA NOUVELLE EUROPE

 

Ces constatations soulèvent de multiples interrogations sur le devenir de l’Europe dans les systèmes socio-stratégiques contemporains - dans le nouveau désordre international19.

L’infra-révolution dans les pays industrialisés s’est jusqu’à présent confirmée par la décommunisation douce des démocraties populaires et les processus en cours dans les Etats baltes : zone du christianisme latin. Reste le cas anomique de la Roumanie "byzantine" mais attirée par sa latinité linguistique et excentrée par les récurrences de son ancienne dictature éloignée de Moscou : sa contestation dure (combats de rue et exécution du tyran). Ce cas confirme en réalité la tendance au second degré, dans la mesure où l’armée a joué un rôle inverse (contre le régime) mais stratégiquement équivalent (brutal mais bref) aux répressions antérieurement menées pour mater les révoltes anti-communistes. Et le cas plus complexe de l’Albanie. Les pays industrialisés ne semblent plus croire aux mythes du "grand soir", de la violence dans l’histoire pour assurer leur bien-être et la réduction de leurs inégalités. D’où leur espoir de traiter leurs révoltes juvéniles et suburbaines par le passage de la société de consommation à une "société d’éducation" récupérant quart-monde et casseurs. Vue bien optimiste même si "l’argent de la peur" autrefois dirigé vers les armes nucléaires était orienté vers l’insertion - ou la répression - des banlieues topographiquement, économiquement et culturellement excentrées.

En réalité peuvent se rejoindre en Europe les effets pervers de deux autres systèmes sociostratégiques parmi les plus virulents de notre époque : la para-guerre économique et les pulsions raciales et ethno-nationalitaires, qui s’exacerbent dans la mesure même de
la démocratisation des pays industrialisés qui conforte le ralentissement des guerres réelles entre les principaux Etats-nations mais reconduit les irrédentismes irlandais, basque, corse. Contre quoi devraient se dresser ses deux atouts majeurs : affirmation d’une identité et globalisation d’une économie européenne auto-centrée et extravertie. Reste à percevoir la fragilité financière du système capitaliste avec ses masses trop fluctuantes de capitaux et la férocité de la compétition entre les principales puissances industrielles.

Cette espérance fragile soumise aux passions idéonationalistes ne résoud pas l’avenir d’une autre système socio-stratégique : l’opposition des blocs idéo-nucléaires. Cette position reposait sur deux postulats : antagonisme des philosophies politique et économique, et équivalence des puissances de feu nucléaire retenues, protégeant les nationalismes et assurant les expansions des deux super-grands. Sur la longue durée, et en dépit des négociations sur le ralentissement de la course aux armements nécessaire à l’URSS et souhaité par les Etats-Unis, le déclin du premier laisse subsister les potentialités du second, même réduit par la doctrine de la "suffisance raisonnable". cette suffisance pose en termes nouveaux l’existence d’une force de dissuasion européenne, la française subsistant, l’anglaise demeurant imbriquée en celle des Etats-Unis et l’Allemagne retenue par sa renonciation à l’arme nucléaire. En tout cas, l’affermissement de la CEE et le retrait soviétique remettent en cause la partition de l’Europe en deux glacis protecteurs des super-grands. L’Europe devenant plus cohérente assurerait-elle mieux sa dissuasion minimale avec sa puissance technologique et la force française en dépit des écologistes et des réticences de nombreux gouvernements ?

L'ultra-révolution se poursuit en de nombreux pays du tiers-monde. Elle avait réalisé ses deux premières phases : destruction des partages géopolitiques planétaires induits par la colonisation, et explosion interne de chaque empire colonial. Elle se poursuit maintenant par la restructuration sociale générale (classes, valeurs, économies, éducation, cultures…) mutant les sociétés encore traditionnelles. La planète change ses équilibres et ses comporte-ments. Contre ses bouleversements, l’Europe non stabilisée demeure adjacente au leadership politique des Etats-Unis. La France maintient une présence militaire en Afrique francophone mais dans la guerre du Golfe, l’Europe n’a participé que par l’envoi de contingents vassaux.

Inversement la répartition des pays du tiers-monde était auparavant désarticulés par la grande opposition Est-Ouest : Cambodge (et Vietnam), Corne de l’Afrique, (Ethiopie), la ceinture lusophone et progressiste de l’Afrique (Angola et Mozambique) tandis que de nombreux régimes nouvellement démocratiques demeurent secoués par des révoltes militaires et des irrédentismes permanents (Philippines, Amérique centrale et pays producteurs de drogue : Colombie, Pérou…). Outre la Chine qui a fait jouer son armée dans le sens traditionnel de la répression anti-communiste (recrues paysannes contre citadins ?). Le problème de la réversibilité du marxisme-léninisme, du communisme mondial et de l’internationalisme prolétarien n’est pas seulement européen. Mais le déclin du socialisme planétaire ne privera-t-il pas les pays progressistes et neutralistes de leur appui traditionnel (expectative de l’URSS vis-à-vis de l’Irak ayant envahi le Koweit) tandis que les intelligentsias semblent commencer à s’opposer aux dictatures personnelles, plus ou moins socialistes ou libérales, et que les mesures de blocus économique et de répressions militaires prises par les Etats-Unis (Nicaragua, Libye…) veulent justifier l’extension de l’espace de civilisation atlantiste.

Parallèlement et inversement aux camps de la mort, expression la plus drastique durant l’entre-deux-guerres des pulsions idéo-raciales, l’exaltation des droits des minorités (en politique) et des cultures ethno-nationalitaires (en anthropologie culturaliste) avait surdéterminé les notions d’authenticité, de spécificité, de personnalité, d’identité. Mais pour les minorités brimées, désarticulées par les gouvernements trop centripètes, la civilisation atlantiste tente de définir la pratique des aides humanitaires par des organisations non-gouvernementales (Amnesty International, Médecins sans frontières : assistance par des corridors terrestres de sécurité, immunité des personnels sanitaires…) puis par des droits internationalement fondés par l’ONU (droit d’ingérence, nouveau droit des minorités). Mais le caractère ethnocentriste (occidentalo-centriste) du droit international public de l’ONU (droit d’ingérence proclamé pour les Kurdes contre l’Irak, non pour les Palestiniens contre Israël dans les territoires occupés) paraît argumentation captieuse, hypocrite, pour la majeure partie des opinions publiques du tiers-monde20.

L’obligation pour l’URSS de réduire ses appuis à l’étranger et de paraître collaborer avec l’Ouest (désarmement, solution des conflits…) peut entraîner une déflation de l’ultra-révolution et de l’anti-impérialisme américain à travers la planète, une cessation des jeux par échanges de pions et des guerres par combattants interposés, pratiquées au temps de la Guerre froide. Un ralentissement des transferts d’armes tempèrerait-il les guerres para-manufacturières du tiers monde ? Le commerce international étatique ou illégal comme les passions locales pourront toujours perpétuer de nombreuses guerre d’attrition (Moyen-Orient : Guerre du Golfe pour l’Irak). En fait, la guerre para-manufacturière dans le tiers-monde passe maintenant par le problème des armes chimiques qui pourraient déterminer des dissuasions secondaires, régionales, mais n’empêcheraient peut-être pas des conflits locaux très encadrés, même et parce que la plupart des pays du tiers-monde ne peuvent pas construire les systèmes d’armes autorisant la "grande guerre". Sous cet angle l’occident demeure sensible aux anarchies totalitaires générées par le démantèlement des empires coloniaux21.

D’autre part, la remise en cause du COMECON pose la question de la consistance du communisme périphérique et de la fragmentation de l’internationalisme prolétarien. Certes, parallèlement à ses dégagements stratégiques en Afghanistan, en Angola et au Mozambique, l’URSS a adhéré en 1988 au Fonds de stabilisation des produits de base. Mais demeure en Extrême-Orient l’opposition entre la Chine soutenant les Khmers rouges et le Vietnam, tandis que les deux Corée s’interrogent sur les modalités de leur coexistence ou de leur rapprochement. En ce cas la Chine se sentirait-elle à nouveau encerclée ? Et quelle serait la situation des derniers tenants du communisme orthodoxe : Mongolie, Corée du Nord, Vietnam, Cuba ? Constitueront-ils un communisme excentré péninsulaire et insulaire par rapport à l’URSS ? Ou se rattacheront-ils à la Chine comme communisme plus orthodoxe modérant le réformisme politique mais reprenant ses relations économiques avec l’Europe communautaire ? Ou disparaîtront-ils ?

Enfin, l’atténuation (?) de la grande faille bimillénaire de l’Europe déterminera-t-elle une nouvelle articulation au sud vers l’Asie centrale avec l’espace musulman ? La méditerranée est le seul lieu au monde où sont juxtaposés l’Ouest libéral et pluraliste, le monde communiste et le continent arabo-turquo-islamique. Mais, sauf le cas de la Turquie d’Europe et des eaux territoriales des îles grecques en mer Egée, de Chypre partagée et des présides espagnols (Ceuta, Mellila et les îles Zaffarines) les Européens n’ont plus de frontières communes avec la zone islamique. Mais Israël est-il d’Orient ou d’Occident, qui appuie tacitement tout balkanisation, toute libanisation du Proche-Orient par communautés ethniques ou confessionnelles ? La guerre du Golfe et l’implosion de l’Irak ont relancé l’autonomisme kurde qui, contrôlé par la Turquie membre de l’OTAN, pourrait constituer un tampon à l’encontre de la déstabilisation des républiques soviétiques ethno-confessionnelles (Géorgie, Arménie, Azerbaïdjan). Mais les puissances semblent préférer le maintien de l’Irak dans ses frontières à l’esquisse d’une entité kurde qui se répercuterait sur la Turquie, la Syrie et l’Iran. Cette évolution minimiserait aussi la grèce songeant toujours à Chypre, cas pourtant dissemblable de celui du Koweit par rapport à l’Irak.

Cas limite aussi, car le partage de Chypre entre populations grecque et turque radicalise l’ancienne imbrication des minorités musulmanes (turque, albanaise, slave islamisée) en Yougoslavie et en Roumanie. Or, non sans paradoxe, par l’OTAN, la Turquie protège le flanc est de l’Europe et la prolonge jusqu’au Caucase, et demande son admission à la CEE : ce qui légaliserait la libre circulation des Turcs et, pour les islamistes, la transformerait plus aisément en dar al-dawa : terre de mission.

Or, dans l’Ouest européen, s’exaltent de jeunes immigrations musulmanes (plus inter-ethniques il est vrai : maghrébine, turque, africaine, pakistanaise) en France, en Allemagne, en Belgique, en Angleterre ; immigrations fortement implantées et qui font souche. Ce qui pose le problème de l’identité européenne par rapport à ces immigrations ethniquement et religieusement hétérogènes qui ont renversé le sens des flux démographiques de l’époque coloniale.

Pourtant ces immigrations ont des vocations ambivalentes. Elles peuvent générer, la musulmane notamment, la constitution de communautés puritaines fermées, négatrices des mutations sociales et ethiques d’occidentaux redevenant "paiens" par l’idéologie du bien-être et la libre satisfaction des pulsions individuelles.

Ainsi apparaîtrait une inversion. Les sociétés européennes s’étaient lentement homogénéisées ; elles seraient engagées dans un processus d’hétérogénéisation homologue aux situations engendrées par la majorité noire en Afrique du Sud et les minorités noire et hispanophone aux Etats-Unis. Or les droits de l’Homme ont été rédigés et ne sont guère applicables qu’en des sociétés stabilisées, individualistes, hors de besoin économique, et en déflation idéologique : sociétés nanties à éthique permissive. Ce que refusent précisément l’arabisme de combat comme l’Islam littéraliste. Ces migrations peuvent donc engendrer des violences idéo-raciales, une situation à terme terroriste, voire révolutionnaire par soutien de l’étranger ou conflits entre elles-même - ce qui avait été l’un des motifs de l’expulsion massive des morisques dans l’Espagne du siècle d’or. Inversement l’acceptation de ces mutations par une certaine proportion d’entre elles (leur transformation en néo-, en nouveaux occidentaux) peut en partie pallier la grande cause à longue échéance du vrai déclin de l’Occident : sa faiblesse démographique.

certes, dans le continent arabe, la plupart des gouvernements en place, opposés aux mouvements islamistes, sont des alliés objectifs du monde occidental tel qu’il est actuellement organisé. Mais la construction européenne est l’une des incitations de celle du grand Maghreb (l’Union du Maghreb Arabe, UMA, de la Mauritanie à la Libye) et le remodelage européen, le passage de l’alliance objective communisme international/nationalisme et islamisme anti-impérialiste, à la reconquête nationaliste et islamiste anti-soviétique, transforment les relations entre les deux rives de la Méditerranée. En raison de l’assoupissement contingent de la faille Est-Ouest, la faille méditerranéenne Nord-Sud semble se ranimer eu égard aux extrapolations terroristes des conflits israélo-arabe et libano-syro-chiites, aux dénivélations religieuses et socio-économiques entraînant des risques de révolutions locales tempérés par l’évolution iranienne, réactivés par la reprise des luttes à l’intérieur de la nation arabe : idéologiques et sociales entre islamistes et modernistes, entre régimes progressistes et pro-occidentaux ; géopolitiques pour l’obtention de fenêtres maritimes (Algérie au Sahara occidental, Syrie au Liban, Irak au Koweit) : anciennes revendications. Ceci pourrait aboutir, par les guerres des pierres, des déserts (champs pétrolifères) et des mers (terminaux d’hydrocarbure) à des regroupements de blocs islamistes progressistes (Iran, plus Pakistan, voire Irak et Algérie) contre musulmans traditionnalistes. Après les chocs pétroliers, le développement de l’électro-nucléaire et les hésitations écologistes sur les énergies alternatives (lesquelles butent non sur la satisfaction des consommations courantes, mais sur leur fiabilité pour les industries de pointe), la politique énergétique des membres de la CEE demeure parmi les moins "communautaires". Mais géostratégiquement la faille demeure sur l’ensemble de l’Afrique arabe par les sorties du pétrole moyen-oriental (Ormuz et Suez, oléoducs irakien et saoudien débouchant en Méditerranée) par les bases insulaires ou quasi insulaires anglaises (Chypre), espagnoles (Ceuta, Mellila, les îles Zaffarines et les Canaries - mais l’Espagne a signé le traité de non-prolifération nucléaire) et portugaises (Açores et Madère) contrôlant les flux maritimes et aériens transitant entre les rivages de la mer intérieure ou remontant par l’océan extérieur vers les rivages de l’Europe atlantique. Problème de la bataille des grands espaces par rapport aux conflits du Sahara occidental, du Moyen-Orient, à la ceinture progressiste de l’Afrique : Angola, Mozambique au réveil islamique et à l’incertaine décommunisation des Balkans : Yougoslavie, Albanie, Bulgarie et sud de l’OTAN.

depuis la disparition des empires coloniaux, l’URSS demeure le seul pays européen territorialement imbriqué avec l’Islam. Or, la Chine a aussi soutenu l’Afghanistan où, pour la première fois depuis sa répression des Basmachis en Asie centrale durant la guerre civile, l’URSS s’est battue contre des populations de ce croissant musulman qui l’enserre par la Turquie, l’Iran, l’Afghanistan et le nord du sous-continent indien, au moment où la révolution islamiste iranienne semblait avoir vocation à s’étendre. Révolution dont l’extension a peut-être été enkystée par trois guerre : soviéto-afghane, irako-iranienne et confessionnelle libanaise. En ce sens les soldats soviétiques, les Afghantsy sont bien morts en accomplissant leur devoir internationaliste. L’URSS amorce-t-elle ce faisant avec retard un processus de décolonisation envers les républiques musulmanes du Caucase et d’Asie centrale ? Elle a toujours professé que depuis la guerre civile, la colonisation tsariste avait été remplacée par un libre fédéralisme et une pratique communiste unanime ayant permis une élévation économique et culturelle très supérieure à celle obtenue par les colonisations occidentales, ce qui est indéniable par rapport au voisin afghan, mais ne résoud pas à terme le problème du basculement démographique de l’Empire russe au détriment de la Russie d’Europe qui pourrait redevenir sinon panslave au moins auto-centrée. La pression du croissant islamiste s’exerce maintenant par l’Azerbaïdjan - ce qui pourrait remettre en cause la souveraineté de Téhéran sur son nord. Si la Géorgie a un territoire assez bien défini pour autoriser une indépendance, Arméniens, Azeris, Kurdes sont tellement imbriqués qu’il serait malaisé de définir leurs frontières sans transferts massifs de populations. En tout cas, le retrait soviétique d’Afghanistan (1987) avec maintien d’un régime allié et les guerres intestines (Arméniens contre Azeris, massacres en Uzbékistan, 1989) ont transféré de l’extérieur vers l’intérieur la lutte nationale anti-islamiste.

Plus largement enfin ce sont les boulevards religieux extérieurs de l’Europe christiano-industrielle qui subissent la pression croissante du monde musulman : les chrétientés orientales dont certaines risquent d’être submergées, contraintes au repli ou à l’émigration : Arménie, Géorgie, communautés se rattachant jusqu’aux Indes à la tradition de Thomas l’apôtre, nestoriens iraniens et irakiens, maronites, melchites ou grecs orthodoxes libanais et palestiniens, coptes égyptiens et éthiopiens, chrétiens du sud Soudan. Toutes les églises sont déchiquetées par les guerres du Proche-Orient et la renaissance islamique - avivées par la présence des armées occidentales stationnées contre l’Irak à proximité des villes saintes dans la péninsule arabique. Par la prolifération balistique (missiles dans la "guerre des villes") la guerre du Golfe repousse au Moyen-Orient les boulevards de l’Occident.

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* *

- C’est toi, Robineau, Hippolyte-Amable ?

 

- Otto-Wilhelmus, von Zelten-Buchenbach, c’est moi.

- C’est toi , brachycéphale brun, surchagé de lorgnons, de gilets de laine, terrible dans les assauts ?

- Oui, crème de culture, beurre de carnage, fils d’Arminius, c’est moi.

- J’ai l’impression que nous nous parlons de très loin
au téléphone, Robineau, qu’un rien suffirait pour couper la communication…

Ainsi après la première guerre mondiale, séparés par cette faille géopolitique béante - toute la largeur de la scène - Giraudoux célébrait les retrouvailles des amis français et allemand qui s’étaient tant combattu durant quatre ans22.

Mais déjà la faille s'exacerbait par deux des plus meurtrières pulsions idéologiques européennes, le nazisme et le bolchevisme, les camps de la mort et le goulag. Se referme-t-elle vraiment aujourd’hui ?

Par la multiplicité de ses pôles de puissance et de ses avatars, la géographie de l’Europe demeure l’une des plus aléatoires de l’histoire universelle. Elle supporte pourtant quelques constantes et suscite diverses interrogations.

Constantes : la survivance des failles à travers les siècles donne le sentiment que l’actuel ébranlement de l’est n’est que l’accident contemporain, spécifique mais contingent, du remodelage d’une zone qui n’a pas secrété de pôles de puissance de grandeur géostratégique "raisonnable" (ni trop étendu, ni trop restreint) capables de traverser les siècles, ainsi que l’ont fait les royaumes atlantiques, les Habsbourg et les Ottomans. L’empire allemand, l’empire russe, l’empire de l’ouest stabiliseront-ils l’Europe médiane ? Les mutations dérivent souvent de mouvements démographiques lents et profonds, qui ont parfois résulté de transformations techniques et de détournements ou de création de nouveaux flux économiques ; les argumentations et les légitimations s’expriment par des habillages idéologiques et ethniques ; les deux se mêlent indissolublement, et se sont succédé sur cette vaste zone où s’étaient affrontés les Grecs et les Perses, ensuite substitués par les Germains et les Latins, les Slaves et les Turcs, les réformés et les Romains, les libéraux et les communistes…

Constatation qui débouche sur une interrogation : en quelle mesure les idéologies extrapolent, exacerbent les conflits suscités par les raretés et les appétits-territoriaux et économique  ? Question plus anthropologique que géopolitique.

Autre interrogation : la déstabilisation périodique des nations alterne sans fin les dominations et les révolutions. Il y a les traités de dépeçage : les quatre partages de la Pologne (1772, 1793, 1795, 1814), Presbourg (1805) et Tilsit (1807), Munich (1937) et le pacte germano-soviétique (1939). Et il y a les tentatives de règlements généraux fondés sur "l’équilibre des puissances" qui ne durent en général que quelques décennies :Westphalie (1648), Utrecht et Rastadt (1713-1714), Aix-la-Chapelle (1748), Paris (1763), Sainte puis Quadruple Alliance, Pentarchie et Vienne (1814-1823), Versailles (1919), Yalta et Potsdam (1945), la conférence des trente-trois pays européens avec les Etats-Unis et le Canada en 1990.

D’où une ultime interrogation. La guerre froide a-t-elle été la prolongation, larvée par l’équilibre de la terreur, de la grande guerre civile qui a ravagé l’Europe - et le monde - de 1913 à 1945, et a-t-elle pris fin en 1989 par le démantèlement du Mur de Berlin ?

Et le déclin du communisme européen signifie-t-il la prise de conscience des peuples blancs d’origine culturelle chrétienne hier et de tendance individuelle libertaire et sociale aujourd’hui, que leur supériorité technique ne pourra toujours équilibrer leur ralentissement démographique ? Un empire (lequel?) pour éviter le déclin ? L’Europe : fantasme de l’histoire ou puissance de demain ?

Ici surgit la plus profonde, la plus ambiguë des failles géohistoriques de l’Europe. De la chrétienté universelle aux lumières maçonniques de la Flûte enchantée et aux weltburger-s du XVIIIe siècle, du libéralisme cosmopolite des Constant-Staël aux Zivilisationliteraten du XIXe siècle, désirénistes aux révolutionnaires, et au-delà de ses impérialismes et de ses pertubateurs négateurs, elle veut se définir non comme un lieu géographiquement situé sur la planète, mais comme un espace mental, une weltanschaung, une affirmation de valeurs passant de la charité médiévale à "l’éminente dignité des pauvres" selon Bossuet, de la déclaration des droits de l’homme au devoir d’ingérence pour les faire respecter, de la tolérance selon Rabelais et Montaigne, Locke et Voltaire à la liberté de conscience et à la séparation des dogmes institutionnalisés et de la société civile.

Or aujourd’hui, ce "cap de l’Asie" (Valéry) qui a tant fantasmé sur les invasions venues de l’Est des Huns aux Ottomans, sur le péril jaune et le péril rouge, se sent économiquement et technologiquement menacé d’intégration dans le marché international, et démographiquement confronté à des mouvements migratoires tiers-mondistes qui entraîneraient des transvasements, donc des interférences et des ruptures entre populations et civilisations, et déboucheraient, en d‘autre sens que celui donné par la chute du mur de Berlin, sur la constitution d’une autre nouvelle Europe par adjonction de néo-Européen.

D’où aussi le double sens de l’alternative : un empire (lequel ?) pour éviter le déclin de la vieille Europe ? Ou la transfusion pour une régénération qui en serait la mutation ? L’Europe : fantasme de l’Histoire, ou puissance de demain ?

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Notes:

1 N.J.G. Pounds, Géographie historique de l’Europe de l’Antiquité à nos jours, 1947, trad. fr., Paris, Payot, 1950 ; Krzysztof Pomian, L’Europe et ses nations, Paris, Gallimard, 1990.

2 Edward Luttwak, La grande stratégie de l’Empire romain, Paris, Economica, 1988.

3 Voir notre Métastratégie, Paris, Economica, 1990, p. 46.

4 Adolf Hitler, Mein Kampf ; Franz Eher, Munich, 1933 ; trad. fr. J. Gaudefrooy - Demombynes et A. Calmette. Nouvelles Editions Latines, Paris, 1934. Alfred Rosenberg, le mythe du XXe siècle 1930 ; Sang et honneur, (1935-1936) ; Rosenberg fut condamné à la pendaison par le tribunal de Nuremberg.

5 Voir son étude écrite à l’instigation de Rudolf Hess : “Der national-sozialistische Gedanke in der Welt”, 1934. Pourtant selon Charles Bloch (Le IIIe Reich et le monde, Imprimerie nationale, Paris, 1986), Hitler aurait rêvé de partager le monde en quatre empires : eurafrique dominé par l’Allemagne, empires britannique, nippon, américain. Il se retrouve encerclé dans la “forteresse Europe”.

6 Le IIIe Reich dut parfois amoindrir ses théories raciales : ainsi les Arabes mis à part des Sémites pour favoriser des révoltes au Proche-Orient contre l’Angleterre.

7 Notamment Amiral Castex, “L’expansion coloniale et la stratégie navale” Communications et Mémoires de l’Académie de marine, tome IX, 1930, 1ère partie, p. 202. Voir notre ouvrage Technique et géosociologie, pp. 39-40.

8 En 1979, Sadate chassait les conseillers soviétiques, ce qui lui assurait une plus grande liberté de manœuvre pour lancer la guerre d’Octobre contre Israël.

9 Parallèlement aux organisations planétaires instituées par les Nations Unies en 1964 (CNUCED : Conférence des Nations Unies pour le Commerce et le Développement ; FAO : Food and Agriculture Organization et regroupant 130 pays), aux sommets des sept pays les plus riches, et aux clubs de Londres et de Paris gérant respectivement les dettes privées et publiques des pays les plus pauvres sous le contrôle du Fonds Monétraire International, l’Europe communautaire a organisé dès 1963 ses rapports avec certains Etats du Tiers monde : d’abord les anciennes colonies francophones (Conférences de Yaoundé I et II, 1963 et 1969), puis l’Angleterre entrant dans la Communauté, avec des Etats d’Afrique, des caraïbes et du Pacifique : Conférence de Lomé I (1976), II (1979), III (1984) entre CEE et ACP ; le nombre de ces derniers passant de 46 à 66, et Lomé IV se tenant en 1990. Les conférences de Lomé ont notamment prévu une entrée quasi totale des produits des ACP sur le marché communautaire, avec deux systèmes spécifiques : Sysmin organisant un financement spécial pour les produits miniers, et Stabex instituant un fonds (financé par le FED : Fonds Européen de Développement) de stabilisation des recettes d’exportation.

10 Le COMECOM (CAEM : Conseil d’Assistance Economique Mutuelle) créé en 1949 est un vaste système d’intégration économique fondé sur la division du travail entre les différents pays échangeant leurs productions respectives selon le principe du troc. Il regroupe l’URSS, les six démocraties populaires européennes orthodoxes (Pologne, Allemagne de l’Est, Tchécoslovaquie, Hongrie, Roumanie, Bulgarie), Cuba porte-avions ancré au large des Etats-Unis mais en partie désarmé après la crise des missiles (1962), la Mongolie et le Vietnam entourant la Chine ; ce dernier offre des bases navales à la flotte russe dans l’océan Pacifique.

11 Sur le renouvellement de la notion de perturbation, voir notre Essai général de stratégie, p. 184. Voir aussi J.P. Dupuy, Ordre et désordre, un nouveau paradigme, Paris, Le Seuil, 1982 et Y. Eudes, La conquête des esprits, Paris, Maspero, 1982.

12 Stanley Hoffman, La nouvelle guerre froide, Paris, Berger-Levrault, 1984. Henry Kissinger, Pour une nouvelle politique étrangère, Paris, Fayard, 1970.

13 Cf Jean-Paul Charnay, “Dominations et projection. Les Amériques dans leurs géopolitismes”, à paraître dans la prochaine livraison de Stratégique.

14 L’alliance atlantique n’est pas propre à l’Europe, et les politiques énergétiques de chaque membre sont parmi les moins communautaires.

15 L’indépendance de la Lithuanie poserait le problème de la communication entre l’URSS et Kaliningrad (ex-Kœnigsberg, ville des Chevaliers teutoniques et de Kant) couloir évoquant celui de Dantzig entre les deux guerres mondiales. Celle des Etats baltes (sans parler de la Carélie orientale prise à la Finlande) priverait l’URSS d’une façade maritime ouverte sur le large.

16 Sur l’immuabilité affirmée des régimes communistes, voir Janes Kirkpatrick, Dictatorship and Double standards : Rationalism and Reason in Politics, New York, Simon and Schuster, 1982 ; et en sens inverse pour les régimes occidentaux : Jean-François Revel, Comment les démocraties finissent, Paris, Grasset, 1983.

17 Selon le mot de Ionesco, les Roumains font la révolution avec la langue de bois de la période précédente : moment transitoire de quelle durée ? Réflexion parallèle de Vaclav Havel comparant l’état post-totalitaire à l’état post-pénitentiaire entraînant flottements et incertitudes du fait de la disparition des contraintes antérieures.

18 La BERD (Banque Européenne de Reconstruction et de Développement) regroupe 47 pays et devrait constituer un organe de péréquation des investisse-ments à travers toutes les Europes.

19 Voir notre Métastratégie, Paris, Economica, 1990.

20 Voir De la dégradation du droit des gens dans le monde contemporain, Paris, Anthropos, 1981.

21 Voir Le bonheur par l’empire ou le rêve d’Alexandre, Anthropos, Paris, 1982.

22 Siegfried, I, 6, 1928, tiré du roman Siegfried et le Limousin, 1924.

 

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