LE NECESSAIRE ET L’INACCEPTABLE

Chronique

 

Jean-Baptiste MARGERIDE

 

 

Le nouveau livre du général Etienne Copel1, Le nécessaire et l’inaceptable (centrales nucléaires, terrorisme…), Balland, paru en début d’année, présente un intérêt considérable. Notamment parce qu’il expose les problèmes liés aux diverses filières de manière assez simple pour être comprise par tous. Or, le grand public, "cultivé" ou non, n’a que peu ou pas de lumières sur cette question, pourtant capitale vis-à-vis des problèmes de sécurité.

Dans le cadre nécessairement très limité de ce commentaire, nous retiendrons (en gros, dans l’ordre des chapitres) :

- La véritable "démonstration" de l’inéluctable recours à l’énergie nucléaire, non polluante comme les énergies fossiles, ni utopique comme les "énergies douces". L’auteur admet que dans la relation taux de CO2-température, nous inversons peut-être cause et effet - Cf. graphique p. 43, vers -125 000 ans, où l’activité industrielle était, pour le moins, faible - : on peut donc regretter l’absence de mention de la théorie astronomique des variations de climat de Milutan Milankovitch, thèse qui semble s’affirmer de plus en plus grâce à l’emploi de l’ordinateur… dont Milankovitch ne pouvait disposer en 1930.

- La relation détaillée de l’accident de Three Mile Island. La différence existant entre EDF, dont le monopole permet de ne lésiner sur aucun moyen, en particulier qualité et formation des personnels, téléinformation centralisée et renvoi immédiat de conseils d’experts en début d’incident, et l’exploitation pratiquée aux Etats-Unis (compagnies dispersées, pratiquement indépendantes) visant les économies, explique pour beaucoup la "dégénérescence" d’un incident en accident, heureusement sans victimes… sauf celles d’accidents routiers d’auto-évacuation et de dizaines d’avortements non-justifiés, résultats de la rituelle hystérie médiatique pour toute question relative au nucléaire.

L’ouvrage permet donc au profane de saisir les différences entre filières, dont celles, essentielles, entre la filière UNGC, graphite-CO2 - en voie de disparition pour son médiocre rendement - et RBMK (initiales de : réacteur eau légère-graphite) qui ne semblait pas évidente en France au moment de Tchernobyl, même pour un ministre de l’industrie pris "à chaud", il est vrai, par les "inquisiteurs" médiatiques.

- L’accident de Tchernobyl est décrit en détail : résultat d’une expérimentation menée "à la diable" par des personnels à la compétence plus que douteuse, conduite sur une filière intrinsèquement "instable" (et dont l’adoption par l’URSS, en raison du coût très limité et de la forte capacité plutonigène, avait en son temps - 1954 - stupéfait et alarmé les spécialistes en sécurité des réacteurs). Il faut ajouter que les RMBK - toujours par mesure d’économie - ne comportaient pas de barres de sécurité à chute immédiate : les barres, jouant à la fois le rôle de contrôle et sécurité demandaient 20 secondes pour descendre complètement :on avait négligé les urgences sur des réacteurs instables…

La formidable excursion de puissance - ordre de 100 fois celle "nominale", soit 300 000 MWth - s’étant produite en 1,5 à 4 secondes selon les analyses, ces 20 secondes ne laissaient aucune chance de limiter l’accident. (On peut espérer que les 27 autres RBMK en service, les 6 en construction, et les 10 en projet ont ou vont faire faire l’objet d’une mise à niveau à ce sujet.) Il n’empêche que la filière reste dangereuse : le RBMK est une machine qui doit impérativement partir de zéro, monter en puissance et s’y tenir : ou être totalement arrêtée et attendre la disparition des "poisons" de réaction avant relance : on pourrait la comparer à un camion dont la tenue de route ne serait convenable que dans une plage étroite de vitesse, et ne disposant que de freins répondant après 20 secondes. (Rappelons qu’il y eut explosion chimique, H2 + O2 se recombinant de manière explosive après dissociation de l’eau sous l’action de la très haute température). Enfin, l’absence de l’enceinte de confinement dont sont munis les PWR - épaisseur de 1 mètre de béton armé - toujours par mesure d’économie, a fait que l’accident grave s’est transformé en catastrophe.

- La question des surgénérateurs : sans nier le fait que cette filière soit plus "délicate" que celle des PWR, il nous semble que les risques qu’elle présente actuellement en France sont quelque peu surestimés : un risque, au sens scientifique, est le produit de la gravité d’un événement nuisible par la probabilité de sa réalisation. Or, Phénix, étant un "modèle probatoire", Super-Phenix un prototype, ces deux installations ont bénéficié d’un maximum de sécurité, tant dans les moyens de détection , contrôle, protection, que - surtout - dans les protocoles de pilotage.

Ceci explique les très nombreux arrêts de fonctionnement : on ne se contente pas de "dépanner", mais on cherche la cause profonde du moindre incident pour y remédier définitivement. (Pannes exclusivement de "plomberie", d’ailleurs.) Comme le disent les cadres de ces centrales : "Si nous avions le moindre doute, nous n’aurions pas installé nos familles à moins de 2 km."

Le vrai problème, le seul, est celui du coût : si tout surgénérateur doit bénéficier du "luxe" de précautions de super-Phenix, il sera préférable de se rabattre sur des PWR alimentés au besoin par minerai à faible teneur d’Uranium. Les "réserves" actuelles sont celles relatives à un certain prix de revient de l’U. métal. Le doublement du prix du combustible, soit augmentation de 4 % du coût du KWH multiplierait ces réserves par un facteur de 10 à 20. (Il y a beaucoup de granit en France.)

- L’auteur propose d’enterrer les centrales pour les mettre à l’abri du "terrorisme d’Etat", par exemple : attaque aérienne ou missile à forte charge (conventionnelles naturellement, car une frappe nucléaire au sol serait bien autre chose qu’un Tchernobyl).

Cette question mérite - sans jeu de mot - des études approfondies : l’enfouissement, en effet, peut poser des problèmes d’intervention en cas d’incident en période normale, mais constitue une sécurité contre une tentative terroriste majeur : percussion par un avion de ligne, bourré d’explosifs, piloté par un équipage fanatisé. La solution se trouve - peut-être - dans la construction "en surface", comme elle l’est actuellement (en réalité le sommet de la cuve réacteur effleure le niveau du sol en général), avec doublage de l’enceinte de confinement par une sorte de dôme en béton, lui-même recouvert d’une épaisse couche de terre, percé de portes blindées, mais auquel on ne demanderait pas l’absolue étanchéité de cette enceinte de confinement : ce serait un blindage - de la seule "chaudière" - représentant un volume important de travaux "B/T.P.", mais travaux simple donc de coût limité au m3 de béton.

- Le chapitre sur la préparation des moyens/procédures d’intervention, pour la France tout au moins, nous a paru quelque peu pessimiste. Certes, ces moyens et procédures peuvent et doivent être améliorés, (ils le sont sans cesse sous l’impulsion de l’Institut de Protection et de Sûreté nucléaire), mais ils ont le mérite d’exister et d’être non négligeables. Citons (un peu en "vrac") : notices d’information et formation distribuées aux populations voisines d’un site : plans d’urgence internes (PUI) de ces sites ; plans particuliers d’intervention (PPI) externes ; commissions locales d’information (des élus locaux) ; formation spéciale des pompiers des cellules mixtes d’intervention radiologiques (CMIR) ; plans ORSEC-RAD prévoyant la composition, nominative, du PC "Ops" préfectoral, du PC avancé (PCA) à proximité du lieu de l’accident (capable de remplacer un PC préfectoral anéanti jusqu'à reconstitution), les moyens d’évacuation, ceux d’information des populations (dont fréquence radio 1852 m), les liaisons (utilisant notamment les transmissions du ministère de l’Intérieur), les "patrons" techniques des PC Ops et PCA. Par ailleurs, deux hôpitaux, Percy et Curie, ont été spécialisés, et seule avec les Etats-Unis, la France dispose d’un Centre International de Radiologie.

Encore une fois, ces précautions, quoique les meilleures au monde, sont certainement insuffisantes. Il sera bon de les améliorer… Mais rien ne peut faire qu’une activité humaine soit totalement dépourvue de risques. (La route fait un Tchernobyl par jour en France). Il serait souhaitable que les industries chimiques fassent l’objet d’au moins une partie de ces précautions…

- Le chapitre sur la gestion des déchets radioactifs est particulièrement insuffisant, pour faire justice (notamment au sujet de ceux à vie courte) de craintes parfaitement illusoires, mais exploitées avec un certain cynisme auprès d’ignorants-irresponsables.

Les volumes à stocker sont modestes :

* 800 000 m3 de déchets à vie courte représentent 16 dépôts d’une surface de 1 hectare par 5 m d'épaisseur. De quoi, en effet, renflouer les finances d’autant de communes pauvres. (Ces déchets ont une activité radioactive de l’ordre de celle du granit.)

* 50 000 m3 de déchets à vie longue mais activité faible. Ceci représente un dépôt en galeries d’une surface totale de 1 hectare sur 5 m d'épaisseur. Mais il faut sans doute doubler pour tenir compte du volume propre des fûts de containement.

Au total, un ouvrage très accessible, montrant l’"inéluctabilité" de l’énergie nucléaire, faisant bien la distinction entre dangers imaginaires et réels et proposant des solutions rationnelles à ces derniers.

Un regret s’agissant d’énergie, "produit" reconnu stratégique même par le grand public depuis le premier "choc pétrolier", nous aurions aimé trouver dans ce livre un tableau relatif aux nations économes ou gaspilleuses d’énergie : p.ex. rapport du PNB en milliards de $ (G$), à la consommation d’énergie en millions de tonnes équivalent pétrole. (Mtep). Un tel tableau aurait montré (dernières statistiques complètes, 1988) que si la France est bien loin derrière le Japon, rapport PNB en G$/Mtep de 4,54 contre 7,12, elle ne s’en place pas moins en 3e position après l’Italie : 5,40 ; devant la RFA, 4,40, la Grande-Bretagne, 3,85, les USA, 2,49, le Canada, 1,92 et très loin devant les pays de l’Est qui évoluent dans la zone allant de 1,86 pour l’ex-RDA - "place d’honneur à l’Est" - à 0,51 pour la Pologne, en passant par le gouffre énergétique" de l’URSS, à 1,25. (Les conditions climatiques n’expliquent pas tout ; Norvège 3,13, Suède, 3,16 sont à des rangs bien supérieurs à ceux de l’Inde 1,47, ou de Cuba 1,20, nations où un peu de fraîcheur serait bienvenue de temps en temps.) Les "très écologiques" Australie et Nouvelle-Zélande sont à 2,93 et 2,90…

 

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Notes:

1 général Etienne Copel, Le nécessaire et l’inaceptable (centrales nucléaires, terrorisme…), Balland.

 

 

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