Les termes de l’échange

GÉOGRAPHIE, GÉOPOLITIQUE ET GÉOSTRATÉGIE

 Christian Daudel

 

"Et l’hypothèse que je formule est que cette inattention fâcheuse a pour cause profonde l’oubli de l’espace, ou ce qui revient au même, une conception abstraite comme Res extensa homogène, structurable arbitrairement selon le bon vouloir politique ou selon les critères d’efficacité de l’exploitation économique".1

 

Géographie, géopolitique, géostratégie : trois termes distincts et un même préfixe géo - du grec "gê", la terre. Un élément commun qui renvoie uniformément à l’espace de la planète, avec des déclinaisons sémantiques bien dissemblables, mais peut-être complémentaires. Selon l’usage commun, la géographie, science pour laquelle on parle souvent de crise d’identité et d’adaptation2, a subi semble-t-il une relative déqualification auprès de la plupart des publics, bien que certains, plus avertis, la considèrent toujours comme une discipline fondamentale dans la compréhension du monde aujourd’hui. En revanche, le terme de géopolitique bénéficie désormais d’un effet de mode, lequel lui vaut un emploi fréquent sinon hégémonique, en remplacement du terme même de géographie pour toute évocation des réalités territoriales, comme si celui-ci était trop empreint d’archaïsme et de mauvaise tradition, alors que celui-là serait la plus parfaite expression de la pensée moderne alliée à un caractère davantage opératoire. Enfin le terme de géostratégie, moins galvaudé, d’utilisation plus parcimonieuse, discrète, demeure encore opaque à bien des esprits. Ainsi, les trois appellations participent-elles d’une économie complexe quant à leur genèse, leur compréhension et leur usage, source de bien des confusions, promotions et péjorations diverses.

De la compréhension des terminologies

La géographie signifie étymologiquement la représentation graphique de la terre, sa formalisation par le trait-écriture, peinture, dessin. Comme le dit Fernand Braudel, "la géographie me semble, dans sa plénitude, l’étude spatiale de la société ou, pour aller au bout de ma pensée, l’étude de la société par l’espace". Science inscrite dans des Ecoles de pensée différentes selon les pays, elle a souvent été circonscrite à un usage scolaire étriqué ce qui n’a pas peu contribué paradoxalement à scotomiser son sens profond et à entraver ses applications les plus fructueuses3. Dans l’enseignement, "discipline bonasse" selon l’expression du géographe Yves Lacoste4, sa connaissance est encore trop souvent frappée par l’anathème commun pour lequel il n’y aurait rien à comprendre et tout à apprendre par coeur. Malgré une carence épistémologique avérée, la science géographique revendique, avec justesse, une méthodologie critique et un raisonnement disciplinaire propres, l’une et l’autre convergent désormais en une expression nouvelle : le savoir-penser-l’espace.

A l’encontre de la géographie traditionnelle enfermée trop souvent dans sa conception scolaire, et en rupture de même avec la Geopolitik allemande, la géopolitique fournit une nouvelle vision du monde. Branche des sciences sociales, "elle opère une nouvelle synthèse de l’Histoire, de l’espace territorial, des ressources morales et physiques de la communauté qui est ainsi située dans la hiérarchie des puissances, à la place qu’elle occupe ou plutôt à celle que ses mérites lui assignent" 5. Interrogation plus ancienne qu’on ne le croit habituellement, la géopolitique prend en compte la dimension politique, au sens large du terme, des territoires et des activités qui s’y développent, ce qui aboutit à la définir majoritairement comme l’étude des relations internationales en général et des rapports diplomatiques entre Etats en particulier6. Aujourd'hui, la géopoli-tique semble triompher, avec le monde tel qu'il va. Ce qui ne préjuge d'ailleurs aucunement de sa rigueur scientifique, alors même que de nombreux auteurs considèrent qu'il s'agit là d'un néologisme pédant pour un faux-semblant de science, avec une ambiguïté terminolo-gique qui n'est toujours pas levée7.

La géostratégie enfin, procède à l'origine d'une délimitation plus stricte, réservant le terme à un usage militaire essentiellement en rapport avec la force ou l’idée de son emploi. Les états-majors ont depuis longtemps développé, par anticipation dans le domaine de la défense et de la sécurité, des réflexions conséquentes sur les dynamiques spatiales et le savoir-penser-l'espace afin de pouvoir à l'occasion mener victorieusement sur le terrain des crises et autres conflits, des opérations armées si en la circonstance des dispositions de forces ou des décisions politiques l'exigeaient. Toutefois "la géostratégie, comme la géopolitique intègre la guerre mais ne s'y limite pas" 8. D'autres applications tendent à voir le jour, dans le registre de l'économie notamment, mais aussi et conformément à l'étymologie même du mot, à propos de toute problématique de "l'agir en conscience" dans une dimension spatiale ce qui amène à considérer que l'expression géostratégie est peut-être une tautologie, dans la mesure où une stratégie par définition se développe de façon obligée dans un espace ; celui-ci n’étant alors qu’une catégorie de développement de celle-là9.

Avec l’évolution du monde

Par les temps qui "courent"10, au vu d'une certaine forme d'accélération de grands phénomènes ou événements, démographiques, technologiques, économiques, écologiques, idéologiques, politiques ou militaires, sur l'ensemble de la planète, le questionnement sur l'espace - terrestre, maritime, aérien et cosmique (exo-atmosphérique) - redevient à nouveau, si tant est qu'il fut marginalisé sinon omis parfois, un questionnement important et même vital pour notre époque. A cela plusieurs raisons décisives. L'exploitation des ressources naturelles de la Terre n'a jamais été aussi fébrile, jusqu'à mettre en jeu récemment et donc en péril, le continent "neuf" de l'Antarctique et ses immenses richesses minières. Les fonds marins seront la nouvelle frontière au XXIe siècle. Dès aujourd’hui, les performances exceptionnelles des technologies de la communication, tous azimuts, ont rétréci le monde à la dimension d'un gros village - le village mondial de Mac Luhan - à penser différemment11. L'ampleur croissante des migrations humaines et autres déplacements de tous ordres, mouvements browniens à l'échelle planétaire, révèle la puissance des activités mondiales et bien des déséquilibres dans les installations humaines et les niveaux de développement des sociétés. Les flux, commerciaux, financiers et informatifs induisent fortement des sens de lecture du monde. Enfin, l'exaspération des problèmes de défense et de sécurité pour l'ensemble des Etats-nations, à la lumière de systèmes d'armements toujours plus sophistiqués et destructeurs, amène à envisager depuis un demi-siècle, le spectre de l'apocalypse - l'hiver nucléaire - au terme de la guerre des cent secondes12.

A l’ère optronique13, l’espace planétaire ne se mesure plus seulement en distance métrique, mais aussi en temps d’accès et donc en vitesse de parcours. Il ne s’apprécie plus exclusivement à partir des objets qu’il recèle, mais aussi en fonction de la perception que l’on en a, des usages qu’on lui réserve, des stratégies qui lui sont appliquées. La simulation sur les machine-écrans - téléviseurs et autres ordinateurs - et les capacités de calcul informatique suggèrent des modifications sans précédent dans le rapport à l’espace, à sa compréhension et à son usage. Que de mutations de l’épistémé14 en gestation afin d’adapter la pensée humaine à l’évolution du monde et de la société. La civilisation technicienne, dans tous ses aspects, multiplie à l’extrême les combinaisons spatiales, les dynamiques territoriales, les enchêtrements de flux, les réseaux de toute sorte. L’homme-habitant, animal-territorial depuis les débuts de l’Humanité, est ainsi amené à repenser inlassablement le monde dans lequel il vit. Il doit veiller en permanence à ne pas pérenniser des théories, des méthodes, des stratégies, des modèles, de fait caduques, sous le prétexte tragique que tous se seraient avérés séduisants et efficaces dans le passé car cela ne fonde jamais pour autant leur valeur universelle. L’histoire est pleine de décalages de la sorte qui scellent autant de défaites pour cause d’arriération. C’est peut-être là, l’origine de l’expression triviale "être en retard d’une guerre", autrement dit d’un savoir-penser-l’espace périmé.

Avec cette suggestion d’une nouvelle appréciation des dimensions du globe, des différents systèmes qui s’y appliquent et de l’impact d’un certain nombre de situations actuelles, la nécessité s’impose d’envisager la possibilité d’un progrès décisif en créant les conditions d’une réflexion davantage performante sur les logiques spatiales identifiables dans le monde. Peut-être faut-il pour cela abandonner les découpages disciplinaires habituels afin d’en promouvoir d’autres, ou bien plus simplement, distinguer dans chacune des disciplines existantes, les méthodes, raisonnements et autres démarches intellectuelles remarquables, susceptibles d’être regroupés, associés, juxtaposés, mis en synergie, au service d’une investigation perfectionnée. Préoccupation essentielle. Jamais, l’organisation spatiale sur la planète n’a été aussi complexe. Pour autant, la culture sur la réalité multivariée des territoires et la manière de les gérer intellectuellement, demeure trop souvent superficielle, faite de stéréotypes tenaces, de trop grandes ignorances et de connaissances parfois très disparates, à partir desquels il est bien difficile de respecter la rigueur scientifique requise.

Ainsi, au terme de ce constat, s’esquisse le projet d’une "géo-culture", laquelle, construite différemment, au prix peut-être de ruptures épistémologiques importantes concernant la façon de penser les objets dans l’espace, les actions qui s’y développent et l’espace lui-même, permettrait de renforcer la maîtrise cognitive sur les problématiques territoriales. Au-delà de la géographie, de la géopolitique et de la géostratégie, stricto sensu, dont chacune présente aussi bien des pôles d’insuffisance que d’excellence, comment envisager la récupération de ceux-ci et la réduction de ceux-là ? Dans cette recherche de la performance pour le savoir-penser-l’espace, quelles peuvent être les contributions des géographes ? des géopoliticiens ? des géostratèges ? si tant est qu'une identification distincte soit toujours possible. Quelle méthode appliquer pour y parvenir ? Tel est l’enjeu. Cela appelle une démarche particulière qualifiée habituellement d’interdisciplinaire, avec l’exigence de respecter une qualité de l’échange aussi bien sur le fond que sur la forme15. Il faut déjà reconsidérer les spécialités des uns et des autres, et comprendre l’avantage pour tous d’apporter une meilleure contribution à la communauté des "penseurs sur l’espace de l’humanité" 16. La démarche a déjà été engagée mais elle est récente ; il la faut poursuivre, sans préjugés ni partialités.

La carte et le savoir-penser-l’espace

L’expression cartographique est le premier registre à prendre en compte, dans la présente réflexion, et cela pour deux raisons. En théorie, la carte est bien la transcription initiale, l’écriture graphique par excellence, de l’espace géographique et de tout ce qui s’y produit ; outil privilégié souvent et révélateur toujours de la plus ou moins grande qualité d’investigation des différents territoires étudiés17. Mais en pratique, la carte connait un usage restreint, beaucoup plus limité qu’il ne faudrait en réalité : à témoin la plupart des travaux de géopolitique dans lesquels son développement est d’une indigence extrême. Pourquoi une telle insuffisance ? Les géographes - universitaires ou militaires - seraient-ils les seuls porteurs de l’expression cartographique ? En France, cette tradition se perpétue dans des documents à base de nomenclatures et de localisations - des noms en des lieux - avec des objets géographiques identifiés comme importants pour la compréhension d’un espace et représentés par des signes et codes divers. Héritière du modèle de Cassini, la carte d’état-major, "géo-cartographie"18 par excellence, en est historiquement le modèle le plus prégnant. Hachures puis courbes de niveau, ombres et couleurs, y expriment la topographie, pour le déplacement sur le terrain, au 1/20 000e, échelle de prédilection, ce qui n’en exclut pas forcément d’autres. Couvert végétal et hydrographie complètent le dispositif naturel, avec mention des endroits habités (fermes isolées, hameaux, villages), des modalités de circulation (chemins, routes), de passage (défilés, ponts) et autres points remarquables (belvédères, éperons rocheux, crêtes). Dans ses applications militaires les plus sensibles, la carte a logiquement été soumise à une confidentialité variable. Ce n’est pourtant pas dans ce traitement que réside la principale explication d’une utilisation insuffisante de la cartographie dans la plupart des travaux sur les réalités spatiales. En fait, on retrouve là une double tendance. Pour le néophyte, la carte demeure un document statique, mettant en place des localisations, en illustration éventuellement d’un texte qui lui correspond. Elle n’est jamais, ou trop peu souvent, constitutive du raisonnement géographique développé par ailleurs. Dans cette conception restrictive, la carte n’est pas un instrument de la réflexion mais seulement un élément du repérage ; ce qui l’ampute dommageablement de tout rôle heuristique élaboré et dynamique.

Les atlas à destination du grand public n'ont pas peu contribué à figer cet emploi sommaire, dans la réflexion sur les données spatiales, et cela bien qu'ils soient aujourd'hui d'excellente facture et très diversifiés. Pour des raisons économiques - un atlas coûte cher à réaliser - les conditions de production de tels recueils ne favorisent pas la meilleure exploitation possible des différentes méthodes cartographiques disponibles. La projection de Mercator, d'avant la révolution galiléenne, et qui surestimait les superficies des territoires de l'hémisphère nord au niveau des hautes latitudes, au détriment de celles des basses latitudes, n'a pas complètement disparu. Lorsqu'elle est remplacée par d'autres - projections de Mollweide, Peter, Sanson-Flamsteed, Goode, Grégory, Winkel - il n'en demeure pas moins que subsiste une vision immobile et monoculaire de la carte, ce qui n'est pas le meilleur moyen de faire accéder le lecteur à une véritable compréhension des dynamiques spatiales. Parce que les atlas, quelles que soient par ailleurs leurs qualités, sont soumis à une logique de compilation exhaustive, la lecture du document cartographique ne se confine-t-elle pas trop souvent dans une contemplation béate de signes en très grand nombre ? Pour autant cela ne favorise jamais le moindre énoncé intelligible en matière de problématisation d’espace, hormis la possibilité de déchiffrer tel objet géographique, tel événement historique, tel phénomène ou qualité, "accrochés" en un endroit. Telle qu’elle est présentée et telle qu’on en use habituellement, la carte "donne" à voir, rarement à comprendre. Or, le savoir-localiser ne saurait jamais tenir lieu de savoir-penser-l’espace au sens d’une capacité mentale supérieure à penser dans/sur/avec/par l’espace, et supposant, sans doute des structures cognitives particulières, d’où la nécessité forte d’un apprentissage approfondi, d’une éducation spécialisée à la gestion intellectuelle de l’outil cartographique. Les géographes en la matière sont potentiellement les plus performants, même si leur aptitude pédagogique à diffuser un tel savoir-faire reste modeste19.

Donc la carte est à promouvoir autrement. Document non plus unique mais pluriel. Non plus la carte mais les cartes pour l’étude d’un même espace, tant il est vrai que ce dernier est lui aussi pluriel, par essence, et qu’il faut l’aborder à des échelles différentes, sous des angles de vue nombreux, selon des temps successifs, à partir de critères diversifiés. Avec l'objectif d'une vision kaléidoscopique en "relief" et en mouvement : là est la source d'une pensée "géospatiale" améliorée20. Dans le même esprit, il faut cesser de considérer que la seule représentation du monde est cette planisphère qui met en place l’Europe au centre, avec l’Afrique au sud (en bas), l’océan atlantique et le continent américain à l’Ouest (à gauche) et l’ensemble asiatique à l’Est (à droite). Une telle grille de disposition "européo-centrique" des continents et océans déforme davantage qu'on ne le pense la gestion mentale de la planète (déterminisme cartographique), avec une kyrielle de porte-à-faux méthodologiques et d'incompréhensions dommageables. A la limite de la caricature, cela aboutit parfois à "oublier", de fait, la rotondité de la Terre et ses effets induits (avec le problème majeur de savoir si, à petite échelle, c'est à dire pour un grand espace, il n'est pas tout simplement impossible de bien penser l'espace sphérique à partir d'un document-plan), à sous-estimer les proximités et les éloignements, à mal concevoir certaines entités spatiales pour cause de découpage cartographique inadéquat. Ainsi tout cadrage de carte est-il un parti-pris, toujours une frustration pour l'esprit, et qui peut s'avérer être une déformation fatale.

Le rapport modifié à la cartographie suppose l'acquisition d'une compétence graphique, non sur le modèle sophistiqué et inhibant des cartes imprimées, mais selon des modes plus accessibles (le croquis géographique schématisé par exemple). Car cela constitue une carence fondamentale que de "dire" l'espace, "l'écrire" et ne pas savoir, de manière organique, le "produire", le "reproduire" graphiquement et visuellement. Certes la tradition intellectuelle française, d'essence littéraire et rationnelle, n'a jamais favorisé une expression graphique qui soit à la fois approximative (schématique) et opératoire (facile à réaliser à tout moment d’une démonstration), alors même que la France est réputée par ailleurs pour l'excellence de sa tradition cartographique, avec cet organisme mondialement reconnu qu'est l'Institut géographique national. Un hiatus existe donc entre les deux traditions21, qu'il faudrait s'employer à réduire, afin de parfaire significativement le "penser géographiquement ou géostratégiquement"22. A ce propos, ce n’est peut-être pas un hasard si la formule "savoir-penser-l’espace" a été produite par un géographe, pour lequel l’expression cartographique et la prise en compte de différents ordres de grandeur dans l’espace et de différents niveaux d’analyse spatiale sont à l’origine de la méthodologie complexe et rigoureuse à promouvoir pour mieux cerner et comprendre les réalités du monde23.

La réalité de l’espace et l’étude de ses objets

Que ce soit le fait du géographe, du géopoliticien ou du géostratège, toute réflexion sur l’espace de la Terre pose le problème initial de savoir quels objets prendre en compte et quels raisonnements promouvoir pour les démonstrations recherchées. De toute évidence, au-delà des projets de chacun, les réponses différentes s’expliquent par la surestimation des appartenances disciplinaires cloisonnées au détriment de la prise de conscience d’une communauté d’intérêt pour les problématiques spatiales. Lorsque les catégories se figent et que les relations se crispent, le géographe ne considère-t-il pas le géopoliticien d’un air goguenard et méprisant, lequel le rejette sinon l’ignore ? Souvent le géostratège, seul, pour avoir peut-être mieux compris la nécessité d’une convergence et d’une complémentarité de la démarche de l’un et de l’autre, et avoir lui-même sollicité les deux, rétorque que de tels comportements sont néfastes et préjudiciables au progrès de la pensée géospatiale. On ne peut certes nier les traditions et le contexte passé. L’Ecole de pensée géographique française fut instaurée par Paul Vidal de La Blache24 ; on peut regretter qu’elle ne le fut par Elisée Reclus25. De même, la géopolitique marginalisée en France, dès la fin du XIXe siècle et jusqu’à une date récente, s’est développée et affirmée en dehors d’une véritable culture géographique, plutôt centrée qu’elle était, et sans doute trop exclusivement, sur la science politique d’orientation "très diplomatique", avec le recours surtout à des juristes, des sociologues, des économistes, des militaires, des politiques, quelquefois des historiens, très rarement des géographes, dissociée ainsi de la géographie politique toujours "rivée au sol". Paradoxalement, ce sont ces spécialités distinctes, ces démarcations, ces traditions différentes, ces évolutions séparées, qui sont aujourd’hui "porteuses" des avancées intellectuelles les plus décisives, à condition de bien gérer l’échange. L’heure semble propice. Pour la géopolitique, "il ne s’agit pas seulement d’une nouvelle atmosphère diplomatique mais de la fin d’un cycle, d’un changement d’époque" 26. Pour la géographie, "une fois encore elle retrouve sa chance si elle sait s’adapter à une situation et témoigner d’un esprit de l’espace" 27. Attentifs au fait que les sciences progressent habituellement par leurs marges, notons avec grand intérêt que des géographes s’intéressent désormais à la géopolitique, proposant enfin leurs compétences et.... de nouvelles définitions du champ d’étude28.

La contribution que la géographie peut apporter à la réflexion géospatiale est plus importante que d’aucuns le pensent a priori. Si la
discipline s’est vue déqualifiée un temps, pour ne pas avoir su adapter ses problématiques aux enjeux du monde, et si elle a pâti par la suite de la mauvaise réputation durable dont on l’affublait, elle émerge à nouveau et redevient crédible par ses démarches intellectuelles, ses méthodes d’investigation, son raisonnement, en un mot sa longue expérience de l’espace29. Sa validité scientifique est en voie de rétablissement au terme d’un véritable aggiornamento disciplinaire, lequel a abouti à faire davantage évoluer et même muter la géographie en France depuis une décennie que durant tout le demi-siècle précédent ; ce qui est bien souvent méconnu. Les géographes français, au vu de la crise aggravée de l’Ecole vidalienne ont tiré profit des apports d’Ecoles étrangères, notamment ce qui fut nommé "la nouvelle géographie" d’influence anglo-saxonne avec quatre apports décisifs : la quantification des données, la théorisation, la conceptualisation, la modélisation30. Après de nombreux débats internes et bien que les questionnements épistémologiques n’aient pas cessé depuis, l’assimilation s’est faite tant bien que mal ; ce qui amène à penser que la géographie française, forte d’une tradition prestigieuse à redécouvrir, et dotée d’une nouvelle modernité, redevient comme au début du siècle, une des plus performantes dans le monde.

Alors que le reproche lui a souvent été fait de s’être laissée enfermer dans une conception trop naturaliste, la géographie est la seule science ayant procédé avec rigueur et exhaustivité à l’inventaire des réalités terrestres naturelles, systèmes d’explication à l’appui. Démarches indispensables qui justifient à elles seules de la grande utilité des géographes-observateurs scrupuleux (ce qui n’a pas empêché Vidal de La Blache d’avoir été sinon aveugle, du moins peu curieux de l’important impact géographique de la Révolution industrielle au XIXe siècle). Car notre planète n’est pas lisse et indifférenciée comme une boule de billard31. Les registres habituels d’étude de tous les territoires32 (topographie, géodésie, géologie, morphologie, pédologie, climatologie, hydrographie, biogéographie et autres) ne sont plus gérés en catégories distinctes comme auparavant - ce qui fut sans doute à l’origine de leur rejet. Aujourd’hui, leur traitement selon les éco-systèmes33 au sein desquels chaque donnée physique est abordée en relation, en combinaison avec toutes les autres, par le biais d’une approche systémique globale, permet de mieux comprendre les phénomènes qui, dans leur grande complexité, affectent les territoires des hommes. Connaissances indispensables pour éviter de parler de l’espace terrestre n’importe comment, dans le plus grand flou et d’une manière bien approximative, inconséquente, au vu des événements qui s’y produisent ; alors que justement, la prise de conscience récente des déséquilibres écologiques de toutes sortes, menaçant l’Humanité elle-même, amène à penser que la dynamique physique participe largement et à sa façon, à toutes les problématiques spatiales. Milieux naturels à reconsidérer donc, avec discernement toutefois, en tenant compte de la multiplicité des faits et des échelles auxquelles ils doivent être analysés, car toutes les données n’interviennent pas d’égale manière, ni au même moment, ni partout. Mais le sol est toujours là, avec l’atmosphère, omniprésents en un lieu, semblables ou différents au sol et à l’atmosphère d’un autre lieu. Permanences d’une Terre qui perdure et qui bouge à la fois, et qu’une pensée géospatiale ne peut plus négliger.

Hormis les milieux naturels, la géographie a toujours excellé dans l’étude des établissements humains sur la planète, sans pouvoir en retirer le meilleur profit d’ailleurs. Quels rapports les sociétés humaines, les civilisations entretiennent-elles avec les territoires ? Question difficile et fondamentale, d’autant qu’il faut se garder aussi bien de tout déterminisme géographique que de généralisation abusive. C’est peut-être pour éviter ce double travers que l’Ecole vidalienne a développé dès son origine et à parts égales l’approche idiosyncrasique pour le traitement du particulier (géographie régionale) et celle nomothétique pour la recherche de lois (géographie générale). Ces deux axes de recherche, essentiels pourtant ont surtout bénéficié de la reconnaissance universitaire des géographes eux-mêmes, à travers la promotion du "paysage" et
la suprématie de la "région". Paysage et région, deux concepts fondateurs qui résument à eux seuls la spécificité française. De bien belles descriptions littéraires jusqu’à l’excès. Et pourtant, deux pôles de réflexion majeurs, omniprésents dans cette pensée géographique qui est la seule à prendre autant en considération le temps. Espace et temps - couple indissociable. Les géographes français sont toujours historiens, la réciproque n’étant pas vraie. La géographie française est par essence géo-historique. Paul Vidal de la Blache n’était-il pas lui-même historien ? "Le fait est fils d’un autre fait, et il ne faut jamais en oublier la généalogie" (proverbe cafre). Ainsi "se noue" l’esprit géographique, soucieux de la durée, attentif à l’archéologie des aménagements successifs, sensible aux solidarités34 entre des hommes et des terroirs, vigilant aux rapports, aux combinaisons, aux proportions et aux échelles dans l’espace, inquiet de l’introduction des déséquilibres de toute nature, que ce soit à la ville ou à la campagne, avec cette conviction que l’aléatoire est irréductible et que pour l’homme, la liberté du choix, le libre arbitre demeurent en toutes circonstances, au-delà des contraintes. "Juge du monde, la géographie se doit de ne pas croire aux situations acquises. Et cela donne la nature de sa grande utilité. Notre terre est de bonne espérance, non par une générosité divine, mais parce qu’elle offre une assise, indifférente bien sûr et à tout prendre accueillante, aux entreprises humaines. Les échecs ne sont pas imputables à de maléfiques conditions naturelles : les réussites de civilisation ne sont pas nées de la baguette des fées" 35. Si la géographie est bien l’expression scientifique d’un réseau de liens, le géographe doit veiller à rester un "ensemblier"36, à partir de l’observation des "traces", des "chemins", et des "répartitions" au sein des territoires.

Suite à la réorientation de la géographie française - science des territoires, de l’organisation et de la différenciation des lieux, dans le champ des sciences sociales - un certain nombre d’améliorations épistémologiques, méthodologiques et techniques37 sont enfin à la disposition des investigateurs de l’espace, avec des concepts et des instruments renouvelés pour l’expression spatiale des phénomènes. De fait, la géographie a toujours pour particularité de mettre en avant le concept de situation du lieu, de l’espace du phénomène dont la distribution spatiale est étudiée (par rapport aux autres, aux milieux, dans les champs qui structurent le Monde), ce qui lui permet de disposer d’une démarche déductive et d’asseoir sa capacité de vérification, et ainsi d’une forme d’expérimentation ; de même, elle accorde une grande importance à la gestion des concepts de milieu et d’échelle des phénomènes, attentive qu’elle est à la relativité des mécanismes, lois et déterminations38.

L’apport de la géopolitique, dans la problématique de l’échange est quant à lui d’une toute autre nature que celui de la géographie : non moins décisif, mais différent. Ici, pas d’école fondatrice hégémonique et bien constituée comme précédemment, pas d’ordre épistémologique strict, plutôt des tendances éparses, des courants de pensée pluriels et hétérogènes, selon les pays (écoles germaniques, anglo-saxonne, française notamment), selon le rayonnement intellectuel de certains auteurs au travers de spécialités multiples, de visions du monde prégnantes (Heartland de H.J. Mackinder, le Rimland de N.J. Spykman, le Nord face au Sud), d'événements et phénomènes mondiaux marquants (la décolonisa-tion, l’internationalisation des échanges et la suprématie économique de l’Allemagne et du Japon, la guerre froide et la logique des blocs Est-Ouest, la pression démographique en Afrique et le sous-développement, les narco-dollars et le sida, l’éclatement de l’empire soviétique) ou d’idéologies dominantes à un moment donné (les impérialismes successifs, le capitalisme et le communisme, le tiers-mondisme). Une réelle diversité donc pour des travaux le plus souvent de qualité mais qui pèchent fréquemment par une réflexion spatiale tronquée voire galvaudée, dès lors que la géopolitique définie comme "théorie de l’action dans l’espace politique"  39 se préoccupe trop peu de la dimension géographique des territoires, notamment à grande échelle (espaces de petite dimension).

Contrairement à la géographie et ses approches traditionnelles physiques (le cadre naturel), ruralistes (l’ordre éternel des champs) et paysagères (le culte du beau paysage) - autrement dit historisante, terrienne, et esthétique - la géopolitique s’est construite en s’ouvrant sur des problématiques davantage "contemporaines" et "d’ampleur mondiale", ordinairement laissées en friches par les géographes eux-mêmes : celles ayant trait à la politique des Etats et à leur influence réciproque, au droit international, aux relations diplomatiques, à la sécurité et à la défense, aux rapports de puissance dans le monde. Il s’agit aussi de traiter de l’action des différents organismes internationaux tels l’Otan, l’Oua, l’Asean, la Cee, l’Unesco, l’Oms et bien d’autres sur la planète, avec la prise en compte de ce que l’on pourrait appeler "les règles du jeu" appliquées à l’espace, dans leurs aspects qualitatifs et quantitatifs : juridictions internationales (délimitations de souveraineté territoriale, ou le thème permanent de la frontière), modalités de passage et de circulation dans le monde (détroits, archipels, survol des territoires), réglementations diverses éventuellement des opinions, attitudes et comportements (pacte de non-agression, traité d’assistance, accords militaires, alliances diplomatiques, restrictions de déplacement, différends frontaliers, contentieux historiques...). L’approche macrocosmique a la faveur du géopoliticien, alors que le géographe a toujours préféré celle microcosmique. La promotion de l’action des hommes, des organismes, des sociétés concerne les procédures du choix (politique, idéologique, économique, militaire), des acteurs de la décision (gouvernements, états-majors, instances internationales, lobbys), et des lieux et des temps d’application (conventions décennales, zones démilitarisées, aires d’influences, eaux territoriales, espace aérien, territoire-tampon, no man’s land, glacis stratégique...) selon un certain nombre de caractéristiques de la relation, du droit et/ou de la force. De la sorte, se profilent les dynamiques territoriales - terre, air, mer - avec une approche "internationaliste" et en termes de puissance telles que les étudient les géopoliticiens habituellement.

Dans le même ordre d’idée, c’est aussi par caractéristiques d’Ecole, que la géographie, en France, jusqu’à une date récente, n’avait jamais pris en compte la mer. Car l’Ecole géographique française est historiquement science des espaces terrestres (au sens du terroir) et non des espaces maritimes. Lacune dommageable de la part des géographes et qui n’est pas toujours comblée de la meilleure façon par la démarche complémentaire malgré tout fort intéressante, des géopoliticiens.

La géopolitique se donne ainsi pour objectif de prendre en compte tout ce qui organise, en une hiérarchie de puissance politique et militaire surtout, économique et culturelle, les Etats et leurs alliances - leur destin et leur projet - dans les registres de la force et de son évolution, du droit et de son application. Point de vue intéressant, pour l’étude scientifique des "grandes gesticulations des différents empires" au regard de l’histoire, avec l’échafaudage de théories spatiales, certes contingentes, mais outils conceptuels fondamentaux, à condition de ne pas les idéaliser. Tout cela pour suggérer qu’une théorie n’a que le crédit qu’on lui octroie et qu’il faut bien se garder de la "féchitiser" de crainte que la pensée géospatiale ne soit piégée dans un processus d’aliénation déterministe. A titre d’exemple, la théorie très séduisante mais par trop schématique du "pivot géographique mondial" (Mackinder) qui a alimenté sans doute bien des fantasmes, ou la relation un peu simpliste que Mahan, établissait entre la terre et la mer et selon laquelle celle-ci peut intervenir contre celle-là et non l’inverse, ce qui consacrait toujours à terme la supériorité de la seconde sur la première. A l’encontre d’un tel dogmatisme, référence parmi bien d’autres, l’amiral Castex a développé une pensée géopolitique plus complexe, avec une dialectique de la terre et de la mer, énoncée pour certains en un véritable théorème : "l’influence de la puissance de mer dans les grandes crises de ce monde est fonction de la force aéro-terrestre qu’elle est capable de déployer et l’influence de la puissance de terre se mesure aux mêmes moments, à la force aéro-navale qu’elle peut jeter dans la balance" 40. Pour intéressante que soit la formulation, on peut admettre qu’elle est à ce point évidente que cela relativise son intérêt. Cette remarque ne témoigne-t-elle pas d’une certaine ambiguïté des études de géopolitique quant à la qualité des réflexions géospatiales qu’elles mettent en oeuvre ? Malgré la pertinence de problématiques qu’elles sont seules à aborder, l’originalité des méthodes d’investigation qu’elles adoptent41 et bien qu’elles aient une "vocation globale42, leur lecture du monde ne demeure-t-elle pas trop monolithique sinon superficielle ? D’un côté, cela autorise certes un ordonnancement conceptuel intéressant des réalités géo-spatiales (centre-périphérie, théorie des cercles...), de l’autre et de façon concommittante, cela les caricature si l’on n’y prend garde.

Un peu d’histoire, un peu de géographie, un peu d’actualités diverses et des références intellectuelles variées mais souvent les mêmes : tels sont les ingrédients de l’écriture géopolitique. Cela est-il suffisant pour promouvoir le sens de l’espace de manière satisfaisante ? Faut-il se contenter d’accumuler des expériences historiques multiples, d’accorder de grands développements à l’évolution de la politique des Etats, de leurs doctrines militaires et de leurs caractéristiques de puissance, pour eux-mêmes ? Où est l’épistémologie dans tout cela ? Les écrits géopolitiques, certes très divers et donc inégaux, ne cèdent-ils pas trop souvent à un esprit de système préjudiciable, avec une relativité mal établie des faits et phénomènes, une pondération trop peu marquée des analyses, une considération insuffisante de l’aléatoire des situations à venir ? Si la compilation tient lieu parfois de computation, la remédiation s’impose ; l’anathême n’a pas de raison d’être pour autant.

De fait, la géopolitique a les défauts et les qualités inverses de la géographie. Une chance pour l’échange. La complémentarité de l’une et l’autre est évidente. Les géopoliticiens "très juristes" et "hommes d’action et de pouvoir" gèrent la prospective avec talent souvent, ce qui ne les met pas à l’abri d’un manque de discernement. Les géographes "très humains" et "hommes de conseil"43 se présentent eux-mêmes comme démiurges et adeptes d’une véritable géosophie, installés dans le présent et en relation avec le passé, ce qui les taxe à l’occasion de conservatisme et d’inaction. les géographes ne seraient-ils que des voyeurs ?, le procès a déjà été instruit. Pour autant, le développement d’une pensée géo-spatiale en progrès suppose aussi bien la démarche prospective dans la rigueur scientifique et le doute critique, que la connaissance exhaustive des héritages historiques et la gestion lucide du monde au quotidien. Le géopoliticien exprime sa volonté d’anticipation du fonctionnement du monde dans une certaine logique44, le géographe traduit sa préoccupation de restitution de l’état du monde dans une autre : double distinction notable. Au vu de ces deux attitudes différentes, le problème de l’investigation géospatiale se libelle alors plus nettement, à décliner dans les registres de la méthode, de l’épistémologie, du cogito, des finalités. L’espace de la planète, dans toutes ses dimensions est à considérer comme un produit complexe, un agrégat à multiples facettes, en mouvement et non comme une banale surface d’extension, un simple support, plan, immobile, neutre : équation à plusieurs inconnues, variables selon les temps et les contextes, à l’origine de combinaisons compliquées dans l’ordre des données naturelles (la base), de l’action passée, présente, et à venir des sociétés (le vecteur), de la pensée humaine en évolution, individuelle et collective, scientifique ou commune (le sens), et de leur interférence (le processus).

Le géographe et le géopoliticien ont des intérêts communs à se rejoindre dans la conduite de leurs travaux, au-delà des évolutions disciplinaires qui les ont séparées. Opposer géographie et géopolitique est un faux et vain débat. Les deux termes distraient la pensée dans la relation polémique qu’ils entretiennent parfois l’un envers l’autre. Il est admis désormais que le dénominateur commun fondamental réside dans une gestion intellectuelle complice de l’espace et ses multiples aspects, ensuite que des traditions différentes constituent autant de sources de richesses d’idées, de méthodes, de raisonnements et de compréhensions, à condition d’en considérer les meilleurs éléments et de bien les articuler entre eux, enfin que la gravité des problèmes mondiaux et l’urgence à les résoudre sollicitent de façon impérative, cette approche plurielle, dont l’exemple magistral pourrait être incarné par Elisée Reclus45, figure emblématique - politique, historien, géographe et/ou géopoliticien - géopenseur assurément, dans toute l’acception du terme.

Et la géostratégie dans ce développement ! Faut-il suggérer de manière aussi évidente qu’elle doit faire l’objet d’un traitement distinct, par rapport à la géographie et à la géopolitique ? Certainement. Ce qui n’invalide aucunement d’ailleurs la probléma-tique centrale de ce propos. Mais la géostratégie, davantage que les deux autres registres disciplinaires abordés, est dans une logique intellectuelle de "l’agir" immédiat, proche ou à envisager à terme. Le contexte planétaire n’est-il pas en mutation complète, depuis que, après le déplacement plus ou moins lent à la surface de la mer, des "caravelles", "goëlettes" et autres "cuirassés" - ce qui avait contribué déjà à rétrécir le monde - un B 29 a pu lâcher Enola Gay sur Hiroshima, et que plus récemment, les missiles balistiques intercontinentaux multi-têtes peuvent surgir de toutes part, du fond des océans, des silos enterrés, de rampes terrestres mobiles, et atteindre leurs cibles en quelques dizaines de minutes ? La prolifération massive de l’arme de la terreur renvoie à un ultime rétrécissement de la terre. A l’ère nucléaire, la géostratégie change de repères et de nature, d’équations et de culture. Les projections révèlent que l’évolution n’est pas achevée, pour preuve suprême "l’Initiative de défense stratégique" et le déplacement du champ de bataille dans l’espace inter-sidéral selon une métaphore abusive,- "la guerre des étoiles"-. Déjà, les satellites "voient" tout ou presque tout, à toute échelle, à tout moment, à tout endroit ; - dans vingt ans, trente ans, cinquante ans - les sous-marins, SNA ou SNLE, ne seront-ils pas détectés à partir de l’espace ? nouvelle révolution copernicienne dans la culture géostratégique mondiale. La terre, monde fini, est aujourd’hui une entité stratégique globale, pour laquelle les données de l’espace - terre, air, mer - sont à redécouvrir, à revaloriser, à repenser, à "ré-articuler".

Le géostratège l’a fort bien compris, par nécessité opérationnelle d’abord, par exigence théorique ensuite. Parce que les enjeux de défense et de sécurité dont il traite sont d’une importance cruciale, il a, semble-t-il, une considération toute particulière pour les dynamiques territoriales. Les temps ont changé. Les références habituelles - Clausewitz, Mahan, Ader et bien d’autres - ne sont plus le seul horizon de la pensée stratégique. Aujourd’hui trop de paradigmes fondamentaux ont été modifiés pour que l’on ne prenne pas la mesure des principales ruptures épistémologiques, méthodologiques, technologiques, politiques, dans la logique polémologique (préparation et conduite des guerres, dissuasion, équilibre de la terreur, résolution des crises et conflits divers). Encore faut-il en retirer tous les enseignements. La géostratégie s’emploie désormais à penser "spatialement" le fait militaire, davantage qu’auparavant peut-être, dès lors que les caractéristiques de l’arme nucléaire notamment et les modalités de son emploi éventuel, imposent une maîtrise supérieure des données multivariées de l’espace des lieux, des objets, des actions, des intentions, des rapports de force.

Quelles sont les préoccupations, les priorités et les compétences du géostratège ? Dans les conduites d’exercice de la défense et de la sécurité, l’étude des réalités géospatiales est redevenue décisive, à petite et grande échelle. Les menaces contemporaines, dans tous leurs aspects requièrent, afin de les contrer, une extrême précision dans la localisation des lieux (géodésie), les caractéristiques des surfaces (topographie), des linéarités (axes, flux), des verticalités (gradients). Il est devenu essentiel de calculer strictement les coordonnées géographiques, de mesurer les angles, d’évaluer l’extension des phénomènes dans l’eau et dans l’air (températures, courants marins, bilans hydriques de l’atmosphère, nébulosité), d’apprécier les discontinuités spatiales de toutes sortes, de cerner l’ensemble de la dynamique terrestre, sans oublier les mouvements astraux qui l’affectent (rotation et révolution). Il n’est pas indifférent que la terre "tourne" d’ouest en est, et que la circulation atmosphérique s’effectue en sens inverse selon les latitudes, par rapport à la répartition des continents, à l’expression des menaces et aux stratégies que l’on opposent à ces dernières.

Ainsi les militaires se révèlent-ils souvent des géographes avertis, plus rarement des géopoliticiens. La proximité différente est entérinée. Ce qui valide la formule du géographe Yves Lacoste : "La géographie, ça sert d’abord à faire la guerre". Les armées doivent tenir compte au mieux de l’ensemble des caractéristiques du milieu dans lequel il est prévu de faire évoluer les hommes et les matériels, selon une stratégie, dans l’attente de la tactique, à des fins précisées. Le milieu, consubstantiel à "l’agir", à toute échelle, est la préoccupation principale des états-majors : toute première priorité même. Cela n’a pas toujours été le cas. Pour mémoire, la défaite de 1870 en France. Un général, dans l’enceinte de l’Assemblée nationale, ne rétorquait-il pas que la meilleure des cartes était celle qu’il portait toujours à ses côtés, en brandissant son sabre. A cette époque, les officiers français avaient failli devant leurs homologues prussiens ; les premiers ne savaient pas utiliser les documents cartographiques sur le terrain et n’en avaient d’ailleurs pas ou peu, alors que les seconds savaient. Différence de disposition intellectuelle majeure. Il fallu bien en tirer leçon. La géographie devint cause nationale. "Apprenons la France à nos enfants, en la connaissant bien, ils l’aimeront davantage et la défendront encore mieux". Tel était le contenu d’une préface d’un très célèbre livre de lecture (mais aussi de morale, d’histoire, de géographie, d’instruction civique) - "Le tour de France de deux enfants", à destination de tous les petits français, à l’école de la République. Lien spectaculaire entre un champ disciplinaire qualifié souvent d’anodin et son usage civique décisif. Alors les finalités de la géographie étaient fortes, ce qui n’est manifestement plus le cas aujourd’hui dans le système éducatif français.

Dans une autre approche, la sphère de la défense et ses penseurs - géostratèges par définition - disposent, pour des nécessités de sécurité et d’efficacité évidentes, des technologies les plus avancées, d’investigation des réalités géospatiales, notamment celles relatives à l’usage militaire des espaces, dans l’ensemble de leurs qualités intrinsèques, leurs dimensions, leurs volumes, leurs interactions, leurs devenirs. Les résultats d’analyse, de calcul, de restitution, d’interprétation sont à la hauteur des moyens employés : de la télédétection à l’image numérique, aux traitements informatiques des données aux modèles de simulation. Prodigieuses connaissances de l’espace de la terre, confidentielles souvent, parfois secrètes, établies avec rationalité et scientificité incontestablement. Pour autant, il est toujours possible de regretter que le développe-ment de travaux de recherches géospatiales soit insuffisant, au vu des besoins et de l’état du savoir effectivement acquis.

Si le géostratège est toujours proche du géographe, et parce qu’il est obnubilé par l’issue de la confrontation des forces sur le terrain, il peut attendre de celui-ci qu’il lui apporte une culture de la relativité, de l’aléatoire, de l’humain en quelque sorte. Si les géographes sont "très humains", les géostratèges quant à eux, sont peut-être trop "catégoriques". Certes les catégories sont utiles, mais dans le discernement, car en fait, toute la pensée géospatiale des uns et des autres est en quête d’ordre, de hiérarchies, de classement ; ce qui ne doit jamais signifier rigidité, cloisonnement, immobilisme. Faut-il recourir à la pensée complexe qu’Edgar Morin tente d’investir, pour maîtriser cette combinatoire fondamentale et difficile d’une gestion dynamique de l’espace lui-même toujours en mouvement. Sans doute. Projet essentiel. La géostratégie peut bénéficier de la capacité de la géographie à investir la complexité du monde des humains ; inversement, elle propose des théories et des modélisations, d’autant plus ad hoc qu’elles sont bien finalisées. La victoire ne requiert-elle pas l’efficacité en premier lieu, à conjuguer dans la double logique de la maîtrise de l’ordre (au sens de l’ordonnancement) et de la culture (au sens des civilisations en particulier et de l’humanité en général). Conceptions mathématique d’un côté (le géostratège est toujours calculateur) et artistique de l’autre (la géographie n’a-t-elle pas été définie jadis comme un art) se rejoignent. La filiation commune est bien là. Les premiers géographes - théoriciens - n’étaient-ils pas mathématiciens, tels Eratosthène, Anaximandre, Strabon ? De fait, la cosmographie, la chorographie et autre orographie n’ont-elles pas été élaborées à partir de l’espace interplanétaire (calculs astronomi-ques) et dans une pure tradition géométrique (triangulation) : retour aux sources, l’espace originel46.

Outils, canevas, épures...

Géographie, géopolitique, géostratégie : trois champs disciplinaires distincts et se superposant localement parfois, mais trois cultures particulières, trois traditions, qu’il ne convient plus d’opposer ni de confondre. La problématique de l’échange arrive à son heure, au moment même où l’enfermement disciplinaire devient préjudiciable à tout progrès fondamental en matière d’espace. L’analyse de l’espace-temps et des phénomènes qui s’y développent plaident en faveur d’un rapprochement des disciplines, d’une osmose de leurs meilleurs paradigmes et méthodes. "Il s’agit bien plus que d’établir des relations diplomatiques et commerciales entre les disciplines, où chacune se confirme dans sa souveraineté. Il s’agit de mettre en question le principe de discipline qui découpe en hachoir l’objet complexe, lequel est constitué essentiellement par les interrelations, les interventions, les interférences, les complémen-tarités, les oppositions entre éléments constitutifs dont chacun est prisonnier d’une discipline particulière. Pour qu’il y ait véritable interdisciplinarité, il faut des disciplines articulées et ouvertes sur les phénomènes complexes, et bien entendu, une méthodologie ad hoc. Il faut aussi une théorie, une pensée transdisciplinaire47. Comment envisager les déconstructions et les restructurations nécessaires ? Quelle position épistémologique commune ? La primauté de l’espace, à travers sa réaffirmation récente dans l’étude des réalités mondiales, est patente. Trois processus de restructuration interdé-pendants érigent la géospatialité en paradigme fondateur commun : la restructuration ontologique avec une formulation nouvelle des relations complexes entre l’espace, le temps et les êtres ; la restructuration économique, politique et sociale ; enfin la restructura-tion civilisationnelle selon les idéologies et les cultures. Le monde est tel qu’il est, en devenir, et tel que les individus et les sociétés le pensent et le pratiquent. Géo-culture immense, sans bornes, comme l’imagination. L’espace, lieu de la puissance de l’Homme, le temps, signe de son impuissance. La question permanente consiste à savoir si, comme le soutenait Kant, l’espace n’est qu’une forme a priori de la sensibilité. "L’espace est l’acte par lequel je m’approche d’un monde étrange et fonde du même coup cette étrangeté, cette extériorité, matrice de toute connaissance des choses ; il précède toute perception réelle, matrice de l’expérience, il est comme une intuition pure qui détermine les objets et les relations qui s’établissent entre eux" 48. L’espace : un acte, une action avec maintes dimensions cachées selon Peter Hall. Espèces d’espaces selon Georges Pérec, espace concret de la perception, voluminosité de l’être vivant dans son étendue, de Merleau-Ponty, et jusqu’à la poétique de Gaston Bachelard.

Géographie, géopolitique, géostratégie.

les termes de l’échange...

Dominants

du champ

Discipline

Paradigme

initial

Logique intellectuelle

Problématique fonctionnelle

Finalités

Géographie

Localisation et différencia-tion spatiale

Culturelle et littéraire

Interface hommes / territoires

Conservation et aménagement des territoires

Géopolitique

Le système, les systèmes socio-politiques

Diplomatique, juridique et socio-économique

Théorie de l’action politique et relations entre les acteurs

jeu sur l’échiquier mondial

Géostratégie

Les conflits

Manœuvre

des forces

Planification de l’action stratégique

Sécurité et défense

... et le choix de la convergence.

La géo-culture

Dominants

du champ

Discipline

Paradigme

initial

Logique intellectuelle

Problématique fonctionnelle

Finalités

Géosophie

La projection spatiale de la pensée et de l’action

Philosophique

Le forum des théories et thèses

Savoir-penser-l’espace

Géopraxis

La discrimination des objets et des territoires

Dialectique de la théorie et de la pratique

Dispositions spatiales réciproques et prévisions

Le chaos et l’équilibre des systèmes distribués dans l’espace

Géo science

Universalité de la conscience spatiale

Scientifique

Le laboratoire trans-disciplinaire

Connaissance géospatiale : outils d’investigation, de représentation et d’explication

Dans la Figure de Fraser, de même, l’espace est là, omniprésent avec des désordres plus vastes que les ordres. Défi contre le chaos : pour avancer il faut théoriser. L’espace est un chantier, qui ne vit que de circulation des phénomènes, des objets, des crises, des idées. "Une réflexion sur l’espace est ainsi une analyse de la vie" 49. Espace de la vie et temps de la mort. Formule insécable dont le second terme, au détriment du premier, a toujours davantage attiré l’historien, le philosophe, le théologien. Avec la durée de l’action
au milieu. A l’encontre du passé, l’avenir doit être à l’Homo spatialis -profil à développer chez Homo sapiens. Le géographe, le géopoliticien, le géostratège sont des espèces d’Homo spatialis, cousines mais distinctes, sensibles à toutes les réalités géospatiales. Artisans, producteurs, penseurs d’espace, leurs disciplines consti-tuent autant de "corps de métier", si l’on veut pousser la métaphore, pour comprendre, réaliser, infléchir l’architecture spatiale mondiale, à tous les niveaux, et dans tous les secteurs de son usage. Encore faut-il pour travailler, disposer d’outils, de canevas, d’épures. Ils existent pour une part, à l’intérieur de chaque science, et doivent être utilisés ensemble et de façon complémentaire. Il faut aussi en créer d’autres. Cela suppose une connaissance mutuelle des spécialistes et de leurs disciplines (historique, épistémologie, méthodes, finalités), et une volonté intellectuelle convergente, afin de traiter de l’espace dans l’absolu, et créer une matrice nouvelle, une géoscience, champ d’investigation de la spatialité et pour laquelle il faudra bien un jour produire un traité de géospatiologie, dégagé de toute contingence disciplinaire, au-delà des cloisonnements habituels, selon une géosophie qui pourrait elle-même aboutir à une véritable géopraxis, car le constat de l’existant (en ce qui concerne le savoir-penser-l’espace) révèle de nombreuses carences, épistémologique, théori-que, méthodologique, relativement aux choses de l’espace. Avec l’objectif premier de dépasser les horizons disciplinaires, la finalité principale réside bien dans la recherche d’une axiomatisation novatrice des réalités géospatiales dans le monde. Celle-ci doit promouvoir les études essentielles : les principes de quantité (le réservoir des objets dans les lieux), d’organisation (l’ensemble des combinaisons et hiérarchisations géospatiales selon les échelles, les durées et les contextes), de mouvement (la dynamique des lieux et le fonctionnement pluriel des acteurs), de sens (le spectre de qualité des objets, l’économie des continuités et des ruptures, et toute autre caractéristique de phénomènes, actions et intentions dans l’espace), de l’aléatoire (l’espace en devenir incertain, le recensement des projets, la nécessaire et hypothétique prospective). Si les objectifs principaux de l’interrogation géospatiale sont formulables en termes de théorisation, de conceptualisation et de modélisation, à tester en permanence et à réinvestir de même, dans une géopraxis définie comme le rapport dialectique que le géopenseur et/ou géoacteur entretient avec l’espace, la vigilance première, constitutive du savoir-penser-l’espace, telle que cette disposition intellectuelle a été définie, est de toute évidence d’ordre épistémologique. Quand tout bouge, tout mute, tout se transforme, telles les réalités géospatiales, la géoscience qui les étudient est aussi inévitablement en mouvement, en instabilité, en turbulence, en recherche de sa propre identité scientifique, de son utilité dans la société civile et militaire.

D’une complexité infinie et changeante, les lieux dont on a pu dire qu’ils avaient du génie, sont à repenser en permanence : épreuve magistrale pour le génie humain, au-delà des cloisonnements, des déterminismes et des sectarismes de toutes sortes. De la problématique de l’interface à celles de la communication et de la considération de l’Autre, l’avenir est à l’échange.

 

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Notes:

1 Yvon Bourdet, L’espace de l’auto-gestion : le capital, la capitale, Paris, Galilée, 1978.

2 Jean-Baptiste Racine et André Bailly, “Les géographes ont-ils jamais trouvé le Nord ?, questions à la géographie”, Espace géographique, 1978, n° 1, pp. 5-14.

3 François Dagognet, Une épistémologie de l’espace concret : néo-géographie, Paris, Vrin, 1977. “On ne peut plus confiner la géographie dans la glorification d’un moment ou d’une image du monde. Il est important d’arracher la science des paysages à son infirmité congénitale, par où elle s’enferme dans l’étendue concrète et coloriée, teintée de nostalgie, au lieu d’apercevoir l’espace et ses lois, ce qui nous a valu aussi bien le lyrisme de la poésie de campagne et des versants que la platitude pseudo-savante de l’interminable monographie”.

4 Yves Lacoste, La géographie ça sert d’abord à faire la guerre, Paris, Maspéro, 1978.

5 Pierre Gallois, Géopolitique : les voies de la puissance, Paris, Plon/FEDN, 1990, “La géopolitique : ses définitions”, chapitre 1, pp. 25-38.

6 Karl Haushofer, De la géopolitique, Paris, Fayard, Jean Klein et H.-A. Jacobsen, 1986. “La géopolitique prend la place de la passion politique, une évolution conforme aux lois de la nature donne une forme nouvelle aux créations de l'arbitraire d'une volonté humaine déchaînée. La nature, chassée par l'épée ou la fourche, reprend ses droits sur la surface et à la face de la Terre. C'est cela la géopolitique”.

7 “Séduisant pour l'esprit, le raisonnement géopolitique s'est souvent révélé décevant lorsqu'il a été mis en pratique. Il est intéressant et utile de mettre en évidence les caractéristiques géographiques du monde, mais celles-ci ne rendent pas compte des facteurs humains, de leur évolution, du mouvement des masses et des volontés de ceux qui les dirigent”. Pierre Gallois, Géopolitique. Les voies de la puissance, op. cit., p. 255.

8 Gérard Chaliand et Jean Rageau, Atlas stratégique. Géopolitique des rapports de forces dans le monde, Paris, Fayard, 1983, p. 5.

9 Lucien Poirier, Les voix de la stratégie, Paris, Fayard, 1985.

10 “L'homme contemporain ne vit plus comme ses ancêtres sur l'aire étroite d'espace et de temps où le hasard l'a mis. Depuis la mise en service des satellites, la communication est immédiate et mondialisée. L'homme moderne, doué d'ubiquité, peut être présent partout à l'heure même où l'événement arrive, et jusque sur la lune”. Jacques Ruffié, De la biologie à la culture, Paris, Flammarion, 1978, p. 507.

11 “Le passage à une société de l’immatériel préfigure l’émergence d’une conscience globale. Le cerveau planétaire commence à penser. Le choc en retour de cette conscience collective sur nos vies individuelles est en train de bouleverser notre relation à l’espace, au temps et à l’information”, Joël de Rosnay, Le cerveau planétaire, Paris, Seuil, coll. Points, 1986, pp. 13-14.

12 Pierre Gallois, La guerre des cent secondes : Les Etats-Unis, l'Europe et la guerre des étoiles, Paris, Fayard, 1985.

13 Dans l’acquisition, le traitement, la diffusion et le stockage de l’information, trois générations techniques sont à prendre en compte : l’ère physico-chimique du XIXe siècle, l’ère électronique du XXe siècle jusqu’aux années 80, l’ère optronique de la fin du XXe siècle. Avec cette dernière, le vecteur du signal n’est plus physico-chimique ou électronique, c’est le photon cohérent, médiatisé par l’invention récente du laser. A nouvelles technologies, nouvelles cultures et donc aussi en l’occurrence, nouvelles façons de penser l’espace. La réflexion sur les dynamiques territoriales n’échapperont pas à cette évolution. Mais comme le dit Keynes : “La difficultés n’est pas de comprendre les idées nouvelles. Elle est d’échapper aux idées anciennes qui ont poussé leurs ramifications dans tous les recoins de l’esprit”.

14 “La connaissance perceptive du monde extérieur ne fait, dans sa manière d’unir mysticité et rationalité que subir l’influence de l’ambiance de la société où elle se développe”. Ainsi l’épistémé peut-elle être définie comme étant le champs de la connaissance scientifique tel qu’il s’organise de façon dominante à un moment donné dans une société. Elle détermine, en tant qu’infrastructure intellectuelle majeure, le mode de traitement des réalités du monde. Elle évolue avec le temps, d’une période historique à une autre. Gaston Gurvitch, Les cadres sociaux de la connaissance, Paris, PUF, 1966.

15 Pierre Bourdieu, Le métier de sociologue, Paris, Mouton-Bordas, 1978.

16 Dans la préface de leur Atlas stratégique. Géopolitique des rapports de forces dans le monde, Gérard Chaliand et Jean-Pierre Rageau insistent sur les apports différents et complémentaires en matière de savoir-penser-l’espace, en évoquant des noms célèbres : “Cet atlas est dédié au géopoliticien britannique Halford J. MacKinder (1861-1947), au théoricien de la puissance maritime l’américain Alfred T. Mahan (1840-1914), au pionnier de la géopolitique l’allemand Friedrich Ratzel (1844-1904), et au géographe français Paul Vidal de la Blache (1845-1918)”.

17 “Miroirs du Monde, les cartes reflètent tout autant les hommes et leurs représentations de la Terre : objet de la technique, objets d'art ou d'histoire, les cartes fascinent. Après avoir visualisé des faits concrets, elles visualisent les différences dans la distribution des objets, les structures non immédiatement visibles qui font l'organisation des lieux, les dynamiques qui en déterminent la valeur”. Maryse Clary, “Enseigner la carte”, Mappemonde, Reclus, 1990, n° 3.

18 Nous entendons par “géo-cartographie” toute carte dont la perception renvoie à l'image de la discipline géographique et réciproquement. Afin que la géopolitique et la géostratégie utilisent davantage le mode graphique, il faut aboutir à ce que les productions cartographiques qu'elles pourraient envisager, soient d'une forme et d'un contenu éventuellement spécifiques et donc différents de ceux des habituelles cartes dites de géographie. Si la carte est un moyen très usité des géographes, elle ne saurait en être la propriété exclusive. D'où la nécessité d'accéder à une expression cartographique novatrice et maîtrisée par tous ceux soucieux de comprendre le fonctionnement des différents systèmes spatiaux.

19 “Les géographes publient, mais relativement peu et mal. Et ils se soucient modérément de diffuser. Il leur est nécessaire de se doter d'une réelle volonté de transfert et de diffusion des connaissances. Ils ont plus à dire qu'ils ne le disent, et pour ré-employer des termes connus, leur faire-savoir n'est pas à la hauteur de leur savoir-faire”. Roger Brunet, “L'état de la géographie française”, Rapport Godelier, Paris, la Documentation française, tome 1, 1982, p. 418.

20 “L’espace n’est plus un cadre ou un contenant, mais un opérateur décisif d’analyse ou de constitution”, François Dagognet, op. cit.

21 “Ce n’est pas, aujourd’hui de rhétorique ni de discours dont nous avons besoin, mais d’une investigation, d’une expérience qui retrouve avec les “choses mêmes”, le gisement matériel d’une vie que nous arrachent trop aisément les technocraties déchaînées. Une réflexion sur l’espace est une analyse de la vie. L’espace est pour notre existence plus important que le temps”. Jean Duvignaud, Lieux et non-lieux, Paris, Galilée, 1962.

22 Jacques Soppelsa, “De la géographie à la géostratégie”, Les cahiers français, 1981, janvier-avril, n° 199-200, pp. 6-9.

23 “Une façon de penser l’espace basée fondamentalement sur la combinaison de deux méthodes d’analyse spatiale : d’une part la distinction systématique de différents niveaux d’analyse, selon les différents ordres de grandeur, selon les dimensions qu’ont les différents ensembles spatiaux dans la réalité ; d’autre part à chacun des niveaux, l’examen systématique des intersections entre les différents ensembles spatiaux du même ordre de grandeur”. Yves Lacoste, Unité et diversité du tiers-monde, Paris, Maspéro, tome 1, 1980, p. 60.

24 En 1902, Paul Vidal de la Blache s’opposait à Emile Durkheim. Celui-là définissait la géographie comme “sciences des lieux et non sciences des hommes”, ce qui devait amener celui-ci en rejet de la thèse vidalienne à fonder la sociologie française.

25 Elisée Reclus, L’homme et la Terre : “Si l’histoire commence d’abord par être “toute géographie” comme le dit Michelet, la géographie devient graduellement “histoire” par la réaction continue de l’Homme sur l’Homme. L’Humanité se forme et se reforme avec alternances de progrès, de reculs et d’états mixtes, dont chacune contribue diversement à façonner, pétrir et repétrir la race humaine”.

26 Alain Joxe, Le cycle de la dissuasion (1945-1990). essai de stratégie critique, Paris, La Découverte-FEDN, 1990, p. 4. “On peut considérer que la géopolitique est le joint entre la représentation militaire et la représentation politique de l’espace. Toutefois l’espace du géopoliticien n’est pas simplement un espace militaire technique, il est aussi une croyance dans la pertinence universelle de l’espace défini par la projection de force pour la saisie de toute donnée sociologique et politique. La géopolitique fonctionne toujours comme représentation stratégique”? p. 51.

27 “Science de la différence, la géographie est science du mouvement et de la différence du mouvement. La mission du géographe n’est pas de déterrer des témoins archéologiques, mais de détecter la mosaïque des permanences, même quand elles sont masquées par des couvertures qui les oblitèrent sans les effacer”. Pierre George, Le métier de géographe, un demi-siècle de géographie, Paris, Colin, 1990, p. 210

28 Michel Foucher, Fronts et frontières : un tour du monde géopolitique, Paris, Fayard, 1988. “Géopolitique : méthode globale d’analyse de situations socio-politiques concrètes envisagées en tant qu’elles sont localisées et des représentations habituelles qui les décrivent. Elle procède à la détermination des coordonnées géographiques d’une situation et d’un processus socio-politique et au décryptage des discours et des images cartographiques qui les accompagnent”.

29 André Meynier, Histoire de la pensée géographique française, Paris, Colin, 1968.

30 Paul Claval, La nouvelle géographie, Paris, PUF, coll. Que-sais-je ? n° 1693, 1982.

31 Philippe Pinchemel, La face de la terre, Paris, Armand Colin, 1988.

32 “Les classifications conventionnelles, artifice nécessaire, mais artifice seulement, ne doivent nulle part masquer la coordination fondamentale”, André Allix, “Propos d’un géographe”, Revue de géographie de Lyon, 1960, p. 250.

33 Jean Tricart, Eco-géographie, Paris, Maspéro/La découverte, 1978.

34 Pour ces solidarités de faits terrestres qui font dans leur distribution l’objet de l’étude des géographes, André Cholley proposait hier le terme de “combinaison”, Charles Morazé quant à lui parlait de “cohérence”, et André Allix de “complexe”. D’autres aujourd’hui utilisent les notions de “géo-système”, “dispositif”, “réseau”, “trame”, “canevas” et “microcosme”.

35 Pierre Gourou, Terres de bonne espérance, Paris, Plon, 1982, p. 7.

36 “Comme l’histoire, la géographie se diminue en se contentant de brosser un tableau. La civilisation qui nous importe est un devenir en ligne brisée, mais sans coupures. Nos disciplines doivent ouvrir des perspectives, révéler des tendances, déceler des finalités. Ainsi peuvent elles préparer des politiques et conseiller des aménagements. Il suffit que la finalité ne soit ni arbitrairement décrétée, ni farfelue”. Maurice le Lannou, Le déménagement du territoire, Paris, Seuil, 1968.

37 La puissance des instruments de la télédétection et des systèmes d’information géographique (SIG) est aujourd’hui reconnue. Les géographes révèlent maintenant des aptitudes solides dans l’utilisation des banques informatiques et dans la pratique de l’analyse des données.

38 La géographie : situer, évaluer, modéliser, Grand colloque de Prospective, Ministère de la recherche et de la technologie, Organisation GIP Reclus, Paris, décembre 1990.

39 Alain Joxe, Le cycle de la dissuasion, op. cit.

40 Hervé Coutau-Bégarie, La puissance maritime : Castex et la stratégie navale, Paris, Fayard, 1985, p. 219.

41 Saül B. Cohen, Geography and Politics in a world divided, New York, Oxford, University Press, 1973, pp. 7-18, (la méthode géopolitique peut faire l’objet de six approches différentes : historique, morphologique, fonctionnelle, “béhavioriste”, systémique, analyse de puissance).

42 Hervé Coutau-Bégarie, op. cit. p. 213.

43 “Les géographes manifestent l’humilité des dispositions qui conviennent à leur position, en prenant le parti du style neutre qui est l’équivalent dans l’ordre de l’expression, de l’abdication empiriste à laquelle ils se résignent la plupart du temps”, Pierre Bourdieu, Homo academicus, Editions de Minuit, 1984, p. 45.

44 Hervé Coutau-Bégarie, “Géopolitique théorique et géopolitique appliquée en Amérique latine”, Hérodote, 2e trimestre 1990.

45 Yves Lacoste, “Géographicité et géopolitique : Elisée Reclus”, Hérodote, 3e trimestre 1981, pp. 14-55.

46 Georges Nicolas, L’espace originel, Berne, Peter Lang, 1984.

47 Edgar Morin, La nature humaine : le paradigme perdu, Paris, Seuil, p. 227.

48 Jean Duvignaud, Lieux et non-lieux, Paris, Galilée, 1977, p. 127. “Il existe un jeu constant d’aller et retour entre tous les éléments qui composent la sphère aux parois invisibles de l’espace et des êtres vivants qui s’y enracinent”, p. 141.

49 Ibid.

 

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