À QUOI SERT LA GÉOSTRATÉGIE ?

 

Franck DEBIÉ - Raphaële ULRICH - Henri VERDIER

 

 

La "géostratégie" n’est-elle qu’un néologisme supplémentaire ajouté à un jargon où tout le monde se perd un peu : géographie politique, géographie du politique, géopolitique... Qu’est-ce que la géostratégie, quels sont ses concepts, ses méthodes, son histoire ? Répondre à ces questions suffirait à remplir un livre assez épais. Nous avons préféré donner une idée de la spécificité de la géostratégie en posant la question de sa finalité : à quoi sert la géostratégie ?

Si la géostratégie n’est pas une pseudo-discipline inventée par quelques chercheurs nécessiteux en quête d’un champ d’expertise, elle sert à quelque chose, et l’effort et le jeu de la pensée "géostratégique" ne sont pas sans gain pour le stratège. Peut-on définir la géostratégie - ainsi que son nom semble l’indiquer - comme une stratégie de l’espace de même que la géopolitique se veut une politique de l’espace ?

 

 

LA CONQUÊTE DE L’ESPACE : OBJECTIF DE LA GÉOSTRATÉGIE ?

Présenter la géostratégie comme une "stratégie de l’espace" revient à dire que le géostratège est un type de stratège particulier qui organise sa pratique stratégique pour transformer l’espace au mieux de ses intérêts. Le géostratège rêverait de contrôler des positions géostratégiques, des forteresses, des ports, des îles, des canaux, des bases sur les grandes voies de communications et d’approvisionne-ment. Il méditerait de nouvelles conquêtes territoriales. La géostratégie désignerait un certain type de réflexion et de pratique stratégique.

L’essentiel pour le géostratège serait de faire passer sous son contrôle une partie de l’espace adverse. La géostratégie théorique étudierait - cartes, concepts et expérience historique à l’appui - la manière la plus efficace de couper les communications, d’isoler les places et les armées, de soulever les populations, d’établir un contrô-le efficace des provinces tombées. Elle décrirait la suite cohérente d’opérations intellectuelles, matérielles et déclaratoires permettant de rendre l’espace adverse comme étranger à l’adversaire lui-même, et comme ouvert, transparent, contrôlable à l’envahisseur.

Voilà la "géostratégie" pourvue de prestigieux parrains. La géostratégie pourrait revendiquer une pléiade de grands praticiens, de Fabius Cunctator aux guerilleros sandinistes du Nicaragua, qui ont su faire leur l’espace contrôlé au départ par l’adversaire. Faire passer un espace, ou une portion d’espace, d’une tutelle sous une autre, nous tiendrions là l’objet même de la géostratégie. Il serait alors possible d’écrire plusieurs belles pages d’album sur les grands noms de la géostratégie, panthéon où l’on retrouverait pêle-mêle conquérants et résistants, théoriciens de la guerilla et historiens des constructions impériales.

L’idée que le géostratège s’occupe de l’espace nous semble assez satisfaisante pour l’interprétation du préfixe : le gain territorial, les méthodes qui y conduisent le plus sûrement, les opérations à prévoir sur les routes, les aéroports, les réseaux de communications, les voies de chemins de fer, la destabilisation des campagnes et des villes... tout cela nous semble parfaitement géographique et tout à fait passionnant. Mais à trop s’attacher au préfixe, on en vient à oublier le nom. Qu’y a-t-il de stratégique dans toute cette "géostratégie" dont nous forçons un peu le trait à dessein ?

 

 

Organiser l’espace-temps du stratège

Posons, de manière sommaire, que l’activité du stratège peut se concevoir comme un art de la décision. Tout ce qui contribue à perfectionner, faciliter, améliorer la décision du stratège, voila ce qui est réellement d’ordre stratégique, voila le sens des patients efforts de la stratégie théorique, qui travaille à rendre les instruments intellectuels de la décision plus précis et plus efficaces. La "géostratégie" n’est vraiment "stratégique" que si elle utilise l’espace, la réalité "géographique", de manière à servir la décision du stratège. Mais comment l’espace peut-il servir ?

Si l’espace a une chance de trouver quelque utilité pour
la pratique stratégique, c’est d’abord en fournissant du temps et de l’information. L’espace que cherche à conquérir la géostratégie c’est un espace/temps. La géostratégie fait partie de la stratégie dans la mesure où le stratège se préoccupe d’organiser son espace pour améliorer le temps et l’information dont il dispose pour prendre sa décision. Fabius Cunctator est bien le père de la géostratégie, moins dans la mesure où il rend la vie impossible à Hannibal que parce qu’il dégage, pour Rome, un temps de répit qui permet de se réorganiser, d’observer l’ennemi et ses faiblesses. Temporiser, utiliser toutes les possibilités de l’espace pour gagner du temps et recueillir de l’information. Voila bien le génie géostratégique qui permet à ce médiocre général de passer à la postérité au côté des Scipions.

Le but de la géostratégie n’est pas cependant de temporiser pour temporiser, ni même de gagner du temps pour faciliter la manoeuvre. Si la géostratégie organise l’espace pour gagner du temps c’est pour rendre plus sûre la décision du stratège. Du temps et de l’information, c’est l’information qui est la plus importante : le temps ne sert à rien si l’espace est muet. C’est peut-être un des axiomes "géostratégiques" de la guerre du Golfe, où les Américains ont su réduire à rien l’avantage du temps dont dispose le défenseur - selon Clausewitz - en rendant l’espace totalement muet. Le bombardement systématique et continu n’avait pas seulement pour effet de réduire l’agressivité des forces adverses mais aussi de rendre de plus en plus difficile la collecte et le traitement de l’information, forçant l’adversaire à décider dans le vide et l’incertitude la plus grande.

 

 

Le glacis : une solution géostratégique contemporaine

Ce n’est pas par hasard si, dans la vaste production de la géopolitique, un thème surtout a retenu l’attention non pas seulement des politiques mais aussi des stratèges : le glacis. Un glacis est un espace/temps d’information plus qu’un simple terrain de manoeuvre. Sur le glacis se teste la détermination de l’adversaire, d’escarmouches d’avant-postes en manoeuvres de grande ampleur. Le glacis renforce l’avantage du temps dont dispose la défense : il retarde, il permet de "voir venir". Un glacis géostratégique est tout le contraire d’un vide où l’on attend de voir paraître l’ennemi à l’horizon : c’est un système d’information échelonné où la détermination de l’adversaire rencontre des obstacles de plus en plus puissants.

Il nous semble que l’organisation de glacis à différentes échelles - du no man’s land le long du rideau de fer aux systèmes d’alliance périphériques - constitue la principale solution géostratégique trouvée par les grandes puissances au temps de la guerre froide, peut-être parce que la gravité des décisions stratégiques à l’âge nucléaire réclame plus de temps et d’information. Le croissant interne de Mackinder devient une vaste zone où l’URSS comme les Etats-Unis se taillent de larges glacis, l’URSS - qui se souvient de la blitzkrieg allemande - pour protéger son territoire, les Etats-Unis pour protéger les mers libres et les nations industrielles. La politique de la Chine en Mongolie, au Tibet, au Cambodge semble s’expliquer par la volonté de constituer face à l’URSS et à l’Inde les éléments d’un glacis géostratégique. A une échelle très différente, la zone de sécurité d’Israël au Sud-Liban, l’occupation de la Cisjordanie et du Golan, désastreux d’un point de vue politique, sont rendus nécessaires par les exigences de la rationalité géostratégique.

La question des glacis est embarrassante d’un point de vue politique : personne ne souhaite voir son territoire servir de glacis à une puissance alliée. Dans le cas de l’Europe occidentale la question est particulièrement embarrassante : personne n’ose se demander si les nations de l’OTAN servent de glacis aux Etats-Unis, ni si la France ou l’Angleterre considèrent une partie de l’Allemagne comme un glacis géostratégique. L’insistance allemande en faveur d’une défense musclée de l’avant cherche à éviter que l’Allemagne joue effectivement ce rôle.

La différence entre un glacis et une zone d’influence permet de bien comprendre la différence entre géopolitique et géostratégie. La géopolitique fait de la politique : une zone d’influence est un moyen d’assurer à la métropole des ressources et des débouchés commerciaux, un certain poids dans les décisions concernant un ensemble régional, un rayonnement idéologique et culturel. La lutte pour les zones d’influence s’inscrit dans la logique de la politique économique et de la politique étrangère d’une puissance. Un glacis permet d’observer l’adversaire, de collecter des informations, éventuellement de gagner du temps pour favoriser la décision stratégique. La géopolitique essaie de réaliser un programme politique. La géostratégie essaie de faciliter la décision stratégique. Il se trouve qu’en Europe glacis géostratégique et zone d’influence géopolitique coïncident, ce qui n’est pas le cas en Afrique par exemple.

CONCLUSION

La géostratégie n’est pas un type particulier de stratégie. Elle ne fixe pas comme objectif au stratège la conquête de l’espace adverse. La géostratégie travaille à conquérir pour le stratège un espace-temps qui lui permette d’optimiser ses décisions. La géostratégie théorique essaie de comprendre comment organiser de manière optimale l’espace-temps dont il va disposer pour prendre la suivante. La géostratégie théorique est donc un des instruments d’aide à la décision dont dispose le praticien, et c’est en tant que telle qu’elle mérite qu’il s’y intéresse.

 

 

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