UN CONTENTIEUX INSULAIRE MAJEUR EN EXTREME-ORIENT LES KOURILES

Elisabeth Fouquoire-Brillet 

 

 

 

Le renouvellement de la politique asiatique de l'Union Soviétique a sensiblement modifié la carte diplomatique en Extrême-Orient, bouleversant le clivage de la confrontation Est-Ouest et suscitant d'étonnants rapprochements.

Les principes énoncés par M. Gorbatchev en 1986 à Vladivostok et en 1988 à Krasnoïarsk1 se sont d'abord traduits par un désengagement des forces soviétiques en Asie. En 1987, l'URSS accédait à la revendication chinoise et japonaise du retrait des forces nucléaires intermédiaires (FNI) stationnées sur le théâtre asiatique de l'URSS, dans le cadre des négociations bilatérales américano-soviétiques2. Le caractère unilatéral de ce démantèlement constituait un facteur de détente en Extrême-Orient. Puis ce furent successivement le retrait des troupes soviétiques d'Afghanistan et de Mongolie, et la réduction des forces aéronavales stationnées au Vietnam.

Par ailleurs, la prise de conscience par les soviétiques que leur diplomatie en Asie reposait trop exclusivement sur leurs alliés traditionnels, a conduit à l'établissement d'étonnants rapproche-ments en Asie du nord-est. Point de départ de ce qu'il faut bien appeler un bouleversement des relations internationales en Extrême-Orient : la normalisation des relations sino-soviétiques au mois de mai 1989. Elle marquait la fin de trente années d'hostilité entre les deux pays, contraignait pour la première fois la Chine à s'engager dans un processus de désarmement3, et offrait à l'Union soviétique la possibilité d'établir ou de resserrer ses liens avec les pays les plus prospers de la région Asie-Pacifique. L'annonce, le 30 septembre 1990, de l'établissement de relations diplomatiques entre l'Union soviétique et la Corée du sud confirmait l'évolution des clivages issus de la guerre froide, déjà ébranlés par l'établissement de relations diplomatiques entre Séoul et Ulan Bator le 26 mars 1990. Quant à la visite de M. Gorbatchev au mois d'avril dernier à Tokyo, la première d'un chef du Kremlin au Japon, elle marquait une nouvelle étape dans la réduction des tensions en Extrême-Orient.

C'est dans ce contexte de mutation des données stratégiques en Extrême-Orient, qu'il convient aujourd'hui d'analyser la question des îles Kouriles, contentieux insulaire majeur en Extrême-Orient, qui continue de faire obstacle à la signature d'un traité de paix entre Moscou et Tokyo.

LEGS DU PASSÉ

Les quatre îles du sud des kouriles, occupées depuis 1945 par les Soviétiques, et revendiquées par Tokyo, font l'objet d'un contentieux majeur en Extrême-Orient. Situées entre la pointe nord-est d'Hokkaido, ces quatre îles, que les Japonais désignent sous le nom de "territoires du nord", se composent en réalité de trois grandes îles, Etorofu (3 139 km2), Kunashiri (1 500 km2), Shikotan (255 km2), et d'un groupe d'îlots, les Habomai (102 km2). Les deux plus grandes, Etorofu et Kunashiri, font partie de l'archipel des Kouriles qui s'étend sur 1 200 km jusqu'à la péninsule du Kamtchatka. En revanche, Shikotan et les Habomai ne se situent pas dans cet alignement. Elles prolongent le cap Nosappu, situé à l'est d'Hokkaido. L'îlot de Suisho, qui fait partie des Habomai, se trouve seulement à 3 700 mètres des côtes japonaises.

Au regard de l'histoire, les "territoires du nord" furent intégrés très tardivement à l'Empire nippon4. En 1590, le Shogun Foyotomi Hideyoshi attribua à la famille japonaise Matsumae un fief composé d'Ezo (l'ancien nom d'Hokkaido), Chishima (les îles Kouriles) et Karafuto (Sakhaline). Cet octroi marquait le début de la colonisation du nord, c'est-à-dire Hokkaido, les Kouriles et Sakhaline. Le clan Matsumae ouvrit des comptoirs et accorda aux marchands japonais l'autorisation de commercer avec les populations Ainu qui peuplaient cette région5. Un siècle plus tard, au début du XVIIIe, les Russes commencèrent à leur tour à explorer les îles Kouriles, contraignant ainsi le Japon à considérer la défense de ses "territoires du nord". En 1785-1786, le Shogun envoya une expédition à Kunashiri, Etorofu, et jusqu'à Urup. Les Russes, quant à eux, s'arrêtèrent à Urup. Enfin en 1800, les Japonais implantaient une garnison sur l'île d'Etorofu, marquant ainsi les limites de l'Empire.

Après qu'un navigateur russe, Valisiliy Golovnin, ait été arraisonné à Kunashiri en 1811, puis emprisonné, les Russes proposèrent deux ans plus tard qu'un accord frontalier fût conclu entre les deux pays. Cette proposition resta lettre morte. Néanmoins, au début du XIXe siècle, Japonais et Russes reconnaissaient de facto que leur frontière commune passait entre Urup et Etorofu. En 1853, le Tsar Nicolas Ier engagea des négociations pour fixer la frontière russo-japonaise. Le 7 février 1855, le premier traité de commerce, de navigation et de délimitation de frontière était signé à Shimoda. Il faisait passer la frontière entre Urup et Etorofu, respectant ainsi les zones d'influence. Les îles au sud de cette ligne (territoires du nord pour les Japonais), appartenaient au Japon, les quatorze autres îles des Kouriles revenaient à la Russie. Enfin, Sakhaline restait propriété conjointe de la Russie et du Japon. Puis, par le traité de Saint Petersbourg, signé le 7 mai 1875, le Japon céda ses droits sur Sakhaline contre les Kouriles6. En 1905, par le traité de Portsmouth, qui mit fin à la guerre russo-japonaise, le Japon récupéra la partie sud de Sakhaline. En 1925, une déclaration du gouvernement soviétique réaffirma la validité du traité de Portsmouth.

Pendant la seconde guerre mondiale, en avril 1941, Soviétiques et Japonais signèrent un pacte de non-agression de cinq ans, prorogeable automatiquement de cinq ans en cinq ans si aucune des deux parties ne l'avait dénoncé un an auparavant. Lorsqu'en 1945, Roosevelt, Churchill et Staline se réunirent à Yalta pour coordonner leurs efforts de guerre contre l'Allemagne, le chef du Kremlin et le président américain s'entretinrent séparément de la guerre contre le Japon. Le 8 février, par un accord secret, Joseph Staline acceptait l'entrée en guerre de l'URSS contre le Japon, mais exigeait en contre-partie les territoires perdus (la partie sud de Sakhaline et les Kouriles), mais aussi les "kouriles du sud" et les intérêts japonais en Mandchourie. Au mois d'avril 1945, l'URSS dénonçait le pacte de non-agression nippo-soviétique, et le 8 août, déclarait la guerre au Japon. Le 18 août, les forces de l'Armée rouge pénétraient à Etorofu, Kunashiri, Shikotan et les Habomai. Trois jours auparavant, le 15 août, le Japon vaincu avait notifié aux alliés qu'il acceptait les termes de la déclaration de Potsdam, laquelle avait établi au mois de juillet que le territoire japonais serait limité à ses quatre îles principales (Honshu, Hokkaido, Kyushu et Shikoku), plus les territoires que les alliés lui reconnaîtraient après la fin de la guerre. Or, le 21 septembre, Staline proclamait l'annexion des "kouriles du sud". Depuis cette date, Sakhaline et les Kouriles (l'ensemble de l'archipel et les îles méridionales attenantes à Hokkaido) font partie intégrante du territoire soviétique. Les 16 505 habitants qui vivaient sur les quatre îles annexées au Japon ont tous été expulsés en 1947 et 19487. Les japonais n'étaient alors pas en mesure de protester.

Ce n'est qu'au début des années 1950 qu'ils soulevèrent la question des Kouriles. Leurs revendications portèrent d'abord sur Shikotan et les Habomai. En signant le traité de San Francisco avec les alliés en septembre 1951, le Japon avait renoncé aux îles Kouriles et à Sakhaline - sans qu'elles fussent pour autant attribuées à l'URSS, mais nullement à Shikotan et aux Habomai qui, soulignait-on à Tokyo, appartenaient à Hokkaido. Le Japon fondait son argumentation sur la géographie, mais aussi sur l'histoire. Rappelant que le traité de Shimoda, signé en 1855 avec la Russie faisait passer la frontière nippo-soviétique entre Etorofu et Urup, qu'en outre le traité de Saint Petersbourg, signé en 1875, définissait également les Kouriles comme l'ensemble des îles qui s'étendent de Shimushu à Urup, le Japon en déduisait que les îles méridionales n'appartenaient pas à l'archipel des Kouriles. Les Soviétiques, quant à eux, se refusèrent à faire la distinction entre Kouriles et îles méridionales, et s'abstinrent de signer le traité de San Francisco, qui ne reconnaissait pas la souveraineté soviétique sur les territoires annexés au Japon.

La question des Kouriles fut abordée pour la première fois entre l'URSS et le Japon au cours des négociations pour la normalisation de leurs relations diplomatiques. En 1955, le gouvernement japonais posa comme condition préalable à l'établissement de relations diplomatiques avec l'Union soviétique, le retour au Japon de Shikotan, des Habomai, mais aussi de toutes les Kouriles et de la partie sud de Sakhaline. Le 29 septembre 1956, Moscou déclarait quant à lui que la question territoriale et la signature d'un traité de paix feraient l'objet de négociations après la normalisation des relations entre les deux pays. Le mois suivant, les deux parties aboutissaient néanmoins à un compromis. La déclaration conjointe du 19 octobre qui marquait le rétablissement des relations nippo-soviétiques, prévoyait dans son article 9 que l'URSS rétrocèderait au Japon les îles Habomai et Shikotan dès qu'un traité de paix aurait été signé. Mais après que le Japon eût conclu un nouveau traité de sécurité avec les Etats-Unis en 1960, l'URSS dénonça l'article 9 de l'accord de 1956, et formula de nouvelles exigences pour la rétrocession des îles Shikotan et Habomai au Japon. En janvier 1960, le gouvernement soviétique précisa qu'outre la signature d'un traité de paix, la rétrocession des territoires revendiqués par le Japon exigeait le retrait total et définitif des troupes américaines stationnées sur le sol japonais. Tokyo répliqua que le retour des "territoires du nord" était la condition préalable à la signature d'un traité de paix, liant par ailleurs sa coopération économique à la résolution du problème des Kouriles. A partir des années 1970, l'URSS refusa toute négociation.

UN ENJEU DE POLITIQUE STRATÉGIQUE GLOBALE

La politique asiatique mise en oeuvre par Mikhaïl Gorbatchev à partir de 1986 laissait entrevoir un assouplissement de la position soviétique. Après la normalisation des relations sino-soviétiques, au mois de mai 1989, les dirigeants soviétiques entreprirent d'ouvrir la voie à de nouvelles relations politiques avec le Japon. Le fait que M. Aleksandre N. Yakovlev, l'un des responsables de la "nouvelle diplomatie" soviétique, ait été envoyé au Japon en novembre 1989, montrait l'intérêt que M. Gorbatchev accordait désormais aux relations nippo-soviétiques.

D'autre part, la détente américano-soviétique, avec la perspective d'un désengagement partiel des forces américaines en Extrême-Orient, et en corollaire, la nécessité pour le Japon de contribuer à sa propre sécurité, ont conduit ces dernières années à un assouplissement de la position japonaise à l’égard du contentieux des Kouriles.

Depuis 1989, les rencontres nippo-soviétiques se sont multipliées. Au début de l’année 1991, un proche conseiller de Mikhail Gorbatchev - Sergey Akhromeyev - a proposé que le Japon et l’Union soviétique entament des négociations pour le retour de Shikotan et des Habomai au Japon, sur la base des propositions que Moscou avait faites en 1956. Bien qu’il ait précisé qu’il ne s’agissait là que d’un point de vue purement personnel, c'était néanmoins la première fois qu'un haut responsable de l'administration soviétique formulait une telle opinion. Cette déclaration intervenait juste avant la visite de M. Gorbatchev au Japon, prévue pour le mois d'avril. Et Akhromeyev d'ajouter que "les îles contestées occupent une position stratégique fondamentale dans la mer d'Okhotsk, mais qu'une grande nation comme l'Union soviétique se doit de ne pas revenir sur les positions qu'elle a prises antérieurement. Au cours des négociations, précisa-t-il, des considérations d'ordre militaire, mais également d'ordre politique et économique devront être prises en compte" 8. Le 30 mars, le ministre des affaires étrangères soviétique M. Bessmertnykh en visite à Tokyo, s'est mis d'accord avec son homologue japonais Taro Nakayama sur la nécessité d'une "décision politique" pour aboutir à la signature d'un traité de paix, bloqué depuis la seconde guerre mondiale par le contentieux insulaire. "Tout le monde sait qu'il existe un problème territorial entre les deux pays", a ajouté M. Bessmertnykh9. La présence aux côtés de M. Bessmertnykh d'Andrei Kozyrev, ministre des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, qui gère administrativement les îles contestées, montre l'importance du dossier dans la politique japonaise de l'URSS. Toutefois, le fait que Moscou reconnaisse l'existence d'un contentieux ne doit pas être considéré comme un assouplissement de la position soviétique, mais plutôt comme un nouveau pas en direction d'une négociation sur les territoires revendiqués par le Japon. Cette avancée constitue un changement révélateur de la façon dont Moscou entend désormais gérer cette question.

En 1956, l'URSS avait pu s'engager à restituer Shikotan et les Habomai, car les relations nippo-américaines n'étaient pas assorties d'un traité d'alliance militaire dirigé contre son territoire. Aujourd'hui, le contexte est différent, et cette question relève pour Moscou de sa politique stratégique globale. "Les erreurs passées (annexion des territoires du nord) doivent être corrigées avec prudence pour la raison évidente qu'au fil des années une nouvelle réalité est apparue dont il faut tenir compte", a déclaré M. Gorbatchev, lors de son voyage au Japon du 16 au 21 avril dernier10, après avoir lancé une nouvelle initiative pour la convocation d'une conférence multilatérale sur la sécurité et la coopération en Asie, sorte de CSCE asiatique. Le ministre de la défense soviétique - Dimitri Yazov - avait quant à lui déclaré le 10 avril, qu'il n'y avait place pour aucun compromis entre l'URSS et le Japon au sujet des îles Kouriles, compte tenu du rôle vital qu'elles constituent pour la sécurité nationale de l'URSS11.

La question des Kouriles marque en définitive la limite des concessions que l'URSS est prête à faire pour atteindre les objectifs qu'elle s'est fixés en Asie. Il s'agit tout d'abord pour Moscou de trouver sa place dans une région en pleine expansion. Là où la puissance soviétique se mesurait en termes de moyens militaires, M. Gorbatchev entend mettre l'accent sur les relations économiques et politiques. Le second objectif de l'URSS est d'amener les Etats-Unis à réduire leur dispositif militaire présent en Extrême-Orient.

Pour atteindre le premier objectif, l'URSS a normalisé ses relations avec la Chine, établi des relations diplomatiques avec la Corée du sud, développé ses relations commerciales avec Taïwan et les pays d'Asie du sud-est, et tente à présent de développer ses relations commerciales et politiques avec Tokyo. En réponse au second objectif, Moscou a pris l'initiative d'un désengagement de ses forces militaires stationnées en Asie. Le retrait de ses troupes d'Afghanistan et de Mongolie, le désengagement de ses forces aéronavales du Vietnam, et l'engagement pris lors du traité de Washington signé en décembre 1987 de démanteler une partie de ses forces nucléaires intermédiaires stationnées en Asie, étaient autant de concessions faites à la Chine et au Japon et avant tout destinées à amorcer un processus de désarmement dans la région Asie-Pacifique.

Pour les Japonais, l'espoir de recouvrer leur souveraineté sur les "territoires du nord", paraît bien mince depuis qu'ils se sont liés aux Etats-Unis par une alliance militaire dirigée contre l'Union soviétique. Cette réalité a vraisemblablement dicté la position intransigeante du Japon dans le conflit territorial qui l'oppose à Moscou, et conduit les japonais à utiliser la question des Kouriles comme un instrument de politique étrangère. Au cours des trois dernières décennies, le Japon n'a pas cessé de demander le retour simultané des quatre îles Kouriles annexées par l'URSS en 1945 comme préalable à la signature d'un traité de paix entre les deux pays. Aujourd'hui, la position japonaise semble s'être assouplie. Plusieurs hommes politiques et haut fonctionnaires ont déclaré que la question de la souveraineté passait désormais avant celle de la restitution des îles. Lors de sa visite dans la capitale soviétique, le secrétaire général du Parti Libéral Démocrate au pouvoir au Japon, M. Ichiro Ozawa, a précisé que son pays pourrait accepter "un retour des îles par étapes", une fois le problème de la souveraineté réglé. D'un point de vue diplomatique, Tokyo ne pouvait pas paraître trop intransigeant au moment où le chef du Kremlin semblait quant à lui disposé à reprendre les discussions sur cette question litigieuse. Il semble par ailleurs, que les Japonais ont vu, au moment de la visite de M. Gorbatchev, l'oppor-tunité de jouer la carte économique. En échange de sa souveraineté sur les quatre îles des Kouriles, le Japon aurait proposé à l'URSS une aide de 13,3 milliards de dollars, dont 4 milliards d'aide d'urgence et le reste sous forme de coopération économique à long terme. En outre, Tokyo aurait offert de donner 3 milliards de dollars à l'URSS pour le redéploiement de ses forces stationnées sur ces îles12.

PERSPECTIVES

Les "territoires du nord" ont une importance stratégique et militaire telle qu'il n'était pas possible pour M. Gorbatchev de promettre leur restitution, même échelonnée, lors de sa visite au Japon en avril dernier. Sur le plan militaire, les îles et les détroits de l'archipel des Kouriles forment un rempart naturel pour la mer d'Okhotsk, bastion de la flotte du Pacifique, devenue la première composante de la marine soviétique avec près de 400 bâtiments de surface et 112 sous-marins nucléaires lance-missiles et d'attaque13. Les îles Kouriles revendiquées par le Japon occupent une position clé qui permet à l'URSS de contrôler tous les points d'accès à la mer d'Okhotsk. Elles comptent l'équivalent d'une division de l'armée soviétique. Par ailleurs, en déployant un escadron de 40 chasseurs bombardiers Mig-23 à Etorofu, l'URSS s'est dotée d'une capacité de projection à l'encontre du Japon. Sur le plan stratégique, la sanctuarisation de la mer d'Okhotsk doit permettre à l'Union soviétique de réduire l'impact de l'ouverture d'un front asiatique en cas de guerre en Europe.

Dans ce contexte, l'objectif à court terme du Japon n'est pas tant de récupérer ses territoires perdus que de parvenir à un retrait du dispositif militaire qui s'y trouve déployé. Mais la partie sera d'autant plus difficile à jouer qu'elle relève de la politique stratégique globale de l'URSS. Si M. Gorbatchev a pu consentir à un désengagement militaire en Asie lui permettant d'atteindre la normalisation sino-soviétique, l'importance militaire et stratégique du front oriental de son territoire ne lui permet pas de faire de telles concessions en Asie du nord-est, sans qu'il y ait contre-partie de la part des japonais et des américains. Au cours de son voyage au Japon, le chef du Kremlin a exprimé l'intention de l'URSS de réduire sa présence militaire en Asie et dans le Pacifique, ajoutant que le "processus pourrait se développer plus rapidement si les autres puissances navales en faisaient autant". Le président soviétique a également suggéré que soient engagées des consultations trilatérales afin de "faire disparaître la méfiance et promouvoir des mesures de confiance à travers des accords concrets" 14. Par ailleurs, M. Gorbatchev a proposé l'organisation d'une conférence sur la sécurité et la coopération en Asie (CSCA), réunissant l'URSS, les Etats-Unis, la Chine, l'Inde et le Japon15.

Si l'attitude de Moscou à l'égard de la question des Kouriles est incontestablement liée à l'intérêt stratégique global de ces îles, elle résulte également de la volonté de l'URSS "d'éviter tout précédent qui pourrait être invoqué contre ses acquis territoriaux en Europe"16. Restituer les îles aurait inévitablement été perçu dans le monde comme un recul de notre part, une faiblesse qui aurait créé un dangereux précédent susceptible de faire resurgir des revendications territoriales de la part d'autres pays", a déclaré un observateur soviétique au lendemain de la visite de Gorbatchev au Japon17.

En conséquence, il paraît peu probable que Moscou accepte des discussions sur la base des traités internationaux signés à l'issue de la seconde guerre mondiale. Au regard du droit international, les soviétiques maintiendront leur position selon laquelle "le problème territorial en tant que tel n'existe pas, car les accords de l'après-guerre ont définitivement résolu la question de la souveraineté des îles Kouriles" 18.

La question des Kouriles pourrait en revanche être inscrite dans un processus plus général de négociations entre le Japon et l'Union soviétique, tenant compte des problèmes politiques, économiques et militaires de chacun des deux pays. Quelques jours avant le voyage de M. Gorbatchev au Japon, Boris Eltsine, alors président du Soviet Suprême de la République de Russie a déclaré qu'il s'opposerait à le rétrocession, même partielle, des îles Kouriles19. Il a en outre précisé que cette question devrait être résolue en cinq étapes, et sur une très longue durée. La première étape, commencée au printemps 1990, consiste à informer l'opinion publique soviétique sur ce problème. La deuxième, prévoit l'obtention du statut de la nation la plus favorisée de la part du Japon. Les besoins économiques et financiers de l'URSS, ont fait l'objet d'une proposition japonaise d'aide économique de plusieurs milliards de dollars à l'Union soviétique, en échange de sa souveraineté sur les quatre îles contestées, étant entendu que la rétrocession proprement dite pourrait intervenir ultérieurement. Cette proposition montre la volonté japonaise d'entrer dans un processus de négociation général avec l'URSS. La troisième phase, selon le plan établi par Boris Eltsine, prévoie la démilitarisation des îles revendiquées. Or, comme nous l'avons déjà souligné, le retrait du dispositif militaire soviétique des Kouriles ne pourra se faire que dans le cadre de négociations multilatérales. Si aujourd'hui le Japon ne paraît pas être favorable à l'organisation d'une Conférence sur la sécurité et la coopération en Asie, il pourrait à terme être tenté par le concept de sécurité collective proposé par les soviétiques. Au cours des négociations américano-soviétiques pour la réduction des forces nucléaires en Europe et en Asie, le Japon a réalisé combien sa sécurité se conçoit dans un contexte global. Si la sécurité collective peut jouer un rôle dans la réduction des tensions en Extrême-Orient, il est possible que le Japon y soit favorable. Enfin, la cinquième et dernière étape de ce long processus de résolution du contentieux des Kouriles, envisage soit l'administration conjointe des îles, leur indépendance, ou leur rétrocession au Japon. Et Boris Eltsine de conclure que cette décision finale appartenait "aux générations futures".

Pour l'heure, le gouvernement nippon vient de décider de renforcer son dispositif de défense dans le nord de son territoire, estimant que le potentiel militaire soviétique en Asie continue de constituer une sérieuse menace pour le Japon.

Parallèlement, il est vraisemblable que les japonais s'appliquent à amener l'Union soviétique à réduire son potentiel militaire stationné en Asie, dans le cadre des négociations américano-soviétiques START.

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Notes:

 

1 - non-accroissement du potentiel nucléaire de l'Union soviétique et des Etats-Unis dans la région Asie-Pacifique.

2 Par la signature du traité de Washington, le 8 décembre 1987, l'Union soviétique s'engageait à démanteler près de 300 armes opérationnelles en Asie dont 162 SS-20. Pour plus de détails, Le Désarmement nucléaire en Asie, sous la dir. de François Godement, Paris, Masson, 1990, coll. “Enjeux internatio-naux/Travaux et recherches de l'IFRI.

3 Sur cette question se rapporter à notre analyse “Les relations stratégiques sino-soviétiques”, Défense nationale, août-septembre 1990, pp. 117-129.

4 Voir le chapitre X que François Joyaux consacre à la conquête de l'espace japonais, dans Géopolitique de l'Extrême-Orient, tome I, Paris, Complexe, 1991.

5 Toru Nakagawa, “Japan's Northern Territories in International Politics”, Japan Review of International Affairs, printemps-été 1988, pp. 3-23.

6 Se reporter ici à l'ouvrage d'Alexander Lensen, The Russian Push Toward Japan : Russo-Japanese Relations, 1697-1875, Princeton University Press, 1959.

7 Selon le département des statistiques de Sakhaline, les 4 îles compteraient aujourd'hui 24  600 russes. Entre 1979 et 1988, la population s'est accrue de 15 000 personnes, naissances (300 à 500 par an) et migrants confondus (SWB, FE/ 1062, 3 mai 1991, P. A2/2). Cette augmentation spectaculaire de la population des îles revendiquées par le Japon résulte en très grande partie d'une politique de migration menée par les autorités soviétiques, à mettre en parallèle avec le renforcement du dispositif militaire soviétique en Extrême-Orient à partir des années 1978-1979.

8 Déclaration de Sergey Akhromeyev à Kyodo News Services, le 28 février 1991, SWB (Summary of World Broadcast) SU/1020, 14 mars 1991, p. A3/2.

9 Agence France Presse, Tokyo, 30 mars 1991.

10 AFP, Tokyo, 17 avril 1991. A l'occasion du sommet de la CSCE (Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe), qui s'est tenue à Paris au mois de novembre 1990, M. Gorbatchev avait déjà évoqué “la nécessité de prolonger plus à l'est l'arche de coopération européenne”.

11 Interview accordée au journal Mainichi, AFP, Tokyo, 10 avril 1991.

12 AFP, Tokyo, 25 mars 1991.

13 Jérôme Paolini, dans Le désarmement nucléaire en Asie, op. cit., p. 25.

14 AFP, Tokyo, 17 avril 1991.

15 L'idée d'un système de sécurité collective en Asie, avancée par les autorités soviétiques, s'inscrit dans le cadre de la “nouvelle politique asiatique” de l'URSS, dont les principes ont été rappelés à la note 1.

16 Hervé Coutau-Bégarie, Géostratégie du Pacifique, Paris, Economica, 1987, p. 172.

17 SWB, SU/1055, 25 avril 1991, p. A3/1.

18 Extrait de Krasnaya Zvezda, 1ère édition, 2 avril 1991 (SWB, SU/1037, 4 avril 1991, p. A3/1).

19 Le 6 juin 1990, la Fédération de Russie a adoptée une nouvelle charte administrative. L'article 8 stipule que la souveraineté territoriale de la république de Russie, dont dépendent administrativement les îles Kouriles, ne peut pas être modifiée sans le consentement majoritaire du peuple exprimé par un référendum régional. Autrement dit, Boris Yeltsin s'est donné les moyens de s'opposer à tout accord territorial conclu entre M. Gorbatchev et le gouvernement japonais, sur la base de sa propre autorité territoriale. Conformément à cette résolution, la république de Russie a organisé, le 17 mars dernier, un référendum dans l'ensemble des îles Kouriles. 70 % des votants se sont exprimés contre la rétrocession des îles au Japon, 22 % se sont prononcés pour, selon des sources ministérielles soviétiques (SWB, FE/1024, 19 mars 1991, p. i).

 

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