Apothéose de la géostratégie

CETTE TERRE QUI M’APPARTIENT

 François Géré

 

Dans sa Geste des Normands, le poète Wace rapporte que le duc Guillaume, abordant le rivage anglais, perd l'équilibre et s'étale sur le sable. Effroi de l'entourage. Mais le souverain qui sait l'art du présage, s'exclame : "Par la splendeur de Dieu ! Cette terre, voilà que je l'ai saisie dans mes mains. Elle ne nous échappera plus". Ainsi l'envahisseur prononce-t-il par cette étreinte symbolique la prise de possession de la terre.

Inversement, au printemps 431 av. J.C., au début de la première année de la guerre du Péloponnèse, Périclès, pour persuader les Athéniens de se replier à l'intérieur des Longs Murs et de laisser, sans broncher, l'ennemi ravager les terres, "leur répéta que leur puissance reposait sur les revenus que ceux-ci (leurs alliés) leur procuraient et qu'à la guerre, le succès, était essentiellement affaire de jugement et de ressources financières" 1. Tout est dit. Ici la puissance maritime envahie se comporte à l'intérieur de ses remparts comme sur un navire, mais surtout comme si son environnement terrestre ne représentait qu'une valeur dérisoire. Et là, à l'opposé, cette tradition qui, de l'hoplite spartiate à l'ost normand, fait de la terre et la valeur suprême et le moyen de l'exercice de sa puissance militaire.

Abruptement, voici donc la question que pose ce texte : qu'en est-il, aujourd'hui, au sortir de la guerre froide, de la valeur de cet élément, la Terre, à la fois comme enjeu de conflit et comme outil militaire, c'est-à-dire, comme objet-support de la pensée stratégique ? Si, comme nous le soutenons, son caractère suprême est irréversiblement dégradé, existe-t-il des enjeux de substitution qui permettraient encore de répondre à la fameuse question : pourquoi nous combattons ? Qu'on entende bien. Pourquoi ne signifie pas, ici, au nom de quoi, ce qui relève de la conscience morale ou historique, comme on voudra. Pourquoi signifie pour obtenir ou ne pas perdre quelque chose auquel, à tort ou à raison, on est convenu d'attribuer une valeur. La question interpelle donc la raison économique et la logique symbolique des entités collectivement constituées : groupes, entreprises, états... etc. Question gênante peut-être mais, à la fin de la Guerre froide durant laquelle la résistance au communisme soviétique tint lieu, souvent, de réponse à tout, croit-on vraiment pouvoir se dispenser de la poser ?

La Terre, enjeu fondateur

Terre et identité

Parce qu'elle est source de vie, matériau élémentaire du travail humain, la terre prend valeur d'enjeu. Sitôt arrachée à la nature, cette terre dominée et exploitée par un groupe humain se voit délimitée et change de statut pour devenir territoire : le lieu où l'on est. Du même coup, la délimitation d'un espace fini, donc repérable, autorise l'accès au signifiant : le nom du lieu. Où l'on est et d'où l'on vient. Celui-ci est de Takrit, celui-là de Yazovo2. La définition du lieu accompagne et autorise l'arrachement à l'anonymat. Voici que, vivant là, je suis, UN parmi d'autres : identité et persévérance dans l'être. Ce même mouvement fondateur qui unit le sujet au lieu fait de la terre un objet de convoitise pour cet autre qui, de fait, s'en trouve exclu. La terre se fait proie et la logique qui crée la douce familiarité natale (le heimat holderlinien) produit l'étrangeté de l'extérieur, de l'inconnu inquiétant, cet Unheimlich auquel Heidegger donne le sens de "troublant-dépaysant" et que dans une construction vertigineuse il relie à l'énergie atomique par le pont du principe de rendre-raison3. Mais aussi bien Freud a-t-il donné de l'unheimlich l'étude littéraire la plus complète4 où il découvre l'angoisse qui me saisit en ce lieu d'où surgit l'Autre, celui qui, virtuellement, vient à ma place. C'est l'hôte qui passe et que l'on prend précaution d'interroger dans le cérémonial d'hospitalité5 mais, aussi bien, l'hostile, l'envahisseur, l'usurpateur d'identité. Avec la terre est né l'ennemi radical, celui qui s'en prend à mon bien mais, plus grave encore, celui qui effacerait mon nom.

Terre et stratégie

Traditionnellement, du fantassin qui creuse son trou sous le bombardement au stratège qui calcule les risques et les enjeux, la terre a structuré toute la pensée militaire. Avec elle, naît le calcul stratégique. La valeur-terre fonde ce que Lucien Poirier a nommé l'espérance de gain politico-stratégique qui conduit à la décision de déclencher les hostilités. On sait bien que l'on court un risque mais la terre conquise (ou simplement pillée) dédommagera largement. Ces promesses exaspèrent l'optimisme conquérant qui peut toujours exciper des traites qu'il tire sur les ressources de la terre. Et rien, jusqu'à l'ère nucléaire, n'était parvenu à contrer cette irrésistible orientation de la comptabilité guerrière.

Elle est la grande scène que le regard pan-optique du stratège découpe en autant de théâtres qu'il est nécessaire. Etalon de référence pour l'organisation des postures agonistiques primordiales : offensive et défensive, la terre est aussi bien le support des opérations complexes de l'imagination tactique. L'art géométrique fragmente le plan terrien en autant de sous-ensembles interactifs où il dispose les instruments du combat. Pourtant elle n'est pas une simple matière passive, en raison de la valeur qui s'y attache et qui se traduit en projet politique. la terre contraint aussi bien le stratège que le tacticien. Le souci de son inviolabilité aura pour effet d'imposer une rigoureuse bipartition entre le front et les arrières, ce qui interdira au génie tactique cette esthétique de la manœuvre dans l'espace-plan à quoi la nature de son œuvre le pousse irrésistiblement. Il y a là une antinomie fondamentale. En 1982, la tactique américaine osera finalement enfreindre le tabou ou simplement dire que l'on pourrait bien l'enfreindre, même en termes de dissuasion. organisation de fronts échelonnés en profondeur, tactique de retardement dite de la terre brûlée qui consistera à priver l'ennemi de toute source de ravitaillement tant pour les hommes que pour les machines et à ne lui céder que la stérilité d'un espace harassant. Espace, la terre s'échange constamment contre du temps dont seule l'offensive éclair lorsqu’elle trouve son point d’application (Schwerpunkt) vient à bout. La terre, enfin est matière première où s'active le génie chtonien qui construit, creuse, mine, sape et contre-sape, double la surface d'un réseau sous-terrain toujours ambivalent, protecteur et agresseur, aussi bien. Dig or die, disait-on sur les plages de Normandie.

La Disjonction : valeur terre et postures stra-tÉgiques dans l'Ère manufacturiÈre finissante

Sacralisation

Siècle après siècle, guerre et terre ont donc évolué en symbiose. La révolution industrielle avait bien laissé penser que quelque chose, fondamentalement, se modifiait. Mais l'exode rural et le transfert du capital s'effectuaient - sauf en Grande-Bretagne - avec une si grande lenteur que le phénomène était à peine perceptible, tandis que les premiers affrontements mettaient les matériels modernes au service de stratégies terrestres. Or, loin de précipiter l'évolution de la civilisation les guerres manufacturières de la première moitié du XXe siècle ont eu pour effet de figer les représentations et les perceptions de la valeur terre. Avec elles, à causes d'elles s'introduit et se développe une disjonction fondamentale entre la valeur réelle de la terre dont elle favorise le déclin en précipitant la tendance démographique et la valeur affective-symbolique. La guerre devient schizophrène entre le but rationnel et le but affectif. L'équilibre des potentiels en 1914 enterra les combattants et sacralisa la terre gorgée du sang des sacrifiés.

La guerre nazie de 1939 aggrava durablement ce phénomène. Rejouant la première guerre mondiale, déplaçant les enjeux vers un amont mythique, Hitler avance dans l'avenir à reculons. Au couple nation/territoire qui avait fait, quand même, la modernité de la première grande guerre manufacturière, il substitue le couple race/terre (blut und boden). Les incessantes controverses avec son état-major procèdent aussi de cela : les généraux perçoivent le caractère moderne de la guerre qui implique irrésistiblement des objectifs raisonnables, inverses par rapport aux buts que le Führer impose. Quoiqu'il en soit cette régression chtonienne est prise au sérieux (et pour cause : il y va effectivement de la survie) par à peu près tout le monde - sauf par les Américains dont le territoire n'est pas sérieusement visé. Et d’abord par la France qui répond par une réaction d'alignement mimétique agrarien ("la terre, elle, ne ment pas" du maréchal Pétain) et de résistance tellurique (les F.T.P.F.). Versions antinomiques certes mais auxquelles, au niveau stratégique (j'insiste sur ce point pour qui lirait mal) le chef de la France Libre préfère une conception plus évoluante et, si l'on y tient, plus moderne : la France est là où je suis et d'où je dis qu'elle est : l'empire, Londres... n'importe où, à la limite. Littéralement, la France est libre. Dès lors qu'elle s'exprime en tant que France, elle est partout. Magie efficace du Verbe, tous les peuples, toutes les cultures de diaspora savent cela. Mais c'est surtout la réaction soviétique qui va durablement instaurer une disjonction entre l'évolution des situations socio-économiques et le fixisme de la situation militaire. La grande guerre patriotique dit l'effroyable effort du peuple terrien pour survivre, sauver sa terre et, durablement la protéger. Stalingrad est la dernière grande bataille chtonienne de l'Europe. Et les conséquences de cet enracinement affectif qu'incarne exemplairement Khrouchtchev, le mineur, (celui-là même qui choisit, pour les protéger, d'enterrer les missiles balistiques dans des silos et, pas un instant n'envisage la mobilité comme mode de mise à l'abri) sont à la fois, pour la suite, profondes et durables. Pourquoi ?

Toujours prêt à défendre la patrie6 ou la nature de la puissance soviétique

La Guerre froide fonctionne comme conservateur de cette tendance (la révolution ubiquiste de Lénine et Trotski s'enterre elle-même dans cette opération contraire à la nature comme à la finalité de son projet) maintient la valeur terre à un niveau de surévaluation artificiel. A la bourse des valeurs stratégiques la valeur terre voit sa cotation indéfiniment suspendue. Pour deux raisons : la première, évidente, tient aux séquelles de la deuxième guerre mondiale.

Dans ce schéma, la France occupe une place privilégiée : là où la centralisation a été la plus forte et la plus durable, l'agression, l'invasion, l'occupation ont été intensément éprouvées. Le sentiment qui domine la classe politique, à partir de 1945, est qu'une nouvelle invasion aurait pour conséquence l'anéantissement de l'identité nationale déjà fortement ébranlée durant quatre années d'occupation. M. Paul Ramadier avait eu, à l'adresse du président Truman, une formule tranchée : cette fois, vous ne libéreriez plus que des cadavres.

Même traumatisme, même obsession chez les Russes et les Ukrainiens. A quoi vient s’ajouter la seconde raison.L'immobilisme de l'économie socialiste soviétique la met dans l'incapacité d'assurer la transition vers un système de production évolutif moderne. Il conserve la valeur terre tout en la niant comme telle et du coup manque à en transformer la valeur.

Empire archaïque, attaché à des valeurs traditionnelles qu'il brisait, l'URSS a favorisé la persistance en Europe d'un système de défense reposant sur la protection des territoires parce que le développement extensif soviétique en faisait encore un enjeu.

Tout en liquidant sa paysannerie avec la brutalité que l'on sait, l'économie soviétique n'a pas été en mesure de conduire l'évolution nécessaire de sa classe ouvrière soi-disant dirigeante. Le travail ouvrier est demeuré fondamentalement lié à l'exploitation extensive des matières premières (in-put) alors que la transformation et l'incorporation de valeur ajoutée (out-put) est restée gravement insuffisante, en sorte que l'ensemble du système n'a jamais pu s'arracher à la gangue terrestre et, dans son ensemble, atteindre à ces valeurs abstraites créées par les économies post-industrielles. L'URSS connaît bien sûr une évolution mais qui tend à intérioriser les contradictions : c'est son propre devenir qui est en question. Sa modernité passe aussi par le renoncement à la terre : elle doit se réviser de façon déchirante : perestroika. Or le rideau de fer qui est tombé au travers de l'Europe ne fait qu'aggraver une tendance déjà avérée entre un occident à évolution rapide et un orient central plus terrien, moins perméable aux transformations industrielles. L'URSS enracine l'Europe orientale là où elle-même s'attarde. L'exode rural réel pour avoir sa signification économique ne pouvait être qu'expatriation, ce qui, comme on sait, fut interdit. Ainsi a-t-on maintenu en Europe des dispositifs conventionnels lourds, sur numéraires, redondants, directement hérités de la seconde guerre mondiale. On sait que le maréchal Ogarkov, au début des années 1980, avait dénoncé ce retard au moment même où les Etats-Unis entreprenaient la mutation tactico-technique propre à adapter le dispositif militaire à la réalité de l'accélération de la mutation décisive de la valeur terre et des perceptions qui traditionnellement s'y attachaient.

La mutation : de la terre À la planÈte

Les transformations de la valeur terre

Lieu d'enracinement par le vivre et l'habiter la terre se métamorphose par l'effet d'un triple phénomène de déplacement.

Premier déplacement : dévalorisation relative de la terre par rapport aux nouvelles sources de richesse

Le capital foncier a cessé de constituer la richesse des nations à mesure que la révolution industrielle accomplissait la très progressive suprématie du capital manufacturier. Avec la transnationalisation, la délocalisation des activités manufacturières et tertiaires, la géographie du tissu industriel fait apparaitre le déplacement des activités productrices vers les périphéries littorales ou le long de grands axes de circulation continentaux ou transcontinentaux7. Le réenracine-ment traditionnel de l'ouvrier sur la matière première qu'avait encouragé le patronat éclairé du XIXe siècle, Owen ou Schneider, n'en finit plus de Liverpool à Longwy de laisser la place à la divagation d'un tissu industriel plus troué que jamais. A-t-on assez regardé les pays noirs ou les pays de l'acier : ces terres industrieuses de la matière première qui réenracinait l'homme rural déplacé. Qu'on relise ces lignes émouvantes où le général de Gaulle, homme du Nord, dit son chagrin de devoir s'opposer aux grandes grèves des mineurs de 1959. Trente ans plus tard, en URSS, d'autres mineurs se dressent contre les rigueurs modernistes de la perestroika.

La fin du siècle consacre une nouvelle hégémonie, celle de l'information qui prend le sens impérial englobant de collecte accélérée des données (renseignement), de développement du savoir-faire (technologie) et de production de savoir (interprétation rationnelle du monde, ou science). Au domaine agraire et au pôle industriel se substitue le réseau informatif. Ce qu'Alvin Tofler nomme la dissémination planétaire8 : circulation du flux de données. Cette mutation s'accompagne d'un flottement notionnel dans la définition de l'instrument de l'échange qui pénalise un peu plus la valeur-terre. En effet la monnaie décroche par rapport à son ancrage chtonien ancestral : le minéral extrait de la terre a cessé de la définir. L'exploitation d'un quelconque Potosi n'a plus pouvoir à garantir la richesse des nations. Qu'elle soit totalement a-symbolique (Baudrillard) ou supersymbolique (Toffler), l'économie s'est progressivement défaite de la relation primordiale terre-monnaie comme pilier fondateur garant de l'échange.

Second déplacement : les hommes

A l'attachement à la glèbe succède le déplacement des masses et des élites rebaptisées décideurs, et au sédentarisme se substitue le nomadisme planétaire. Toutes les monographies historiques ont souligné la très faible mobilité des populations pré-industrielles9. Guerrier et paysan partageaient ainsi un sort commun : l'attachement à la glèbe. Si le serf suit la terre, le miles n'en est pas moins dépendant. Et le franc-tireur et le partisan tellurique10 ne sont jamais que la version plébéienne du junker qui, seul, insoucieux des armistices, poursuit sa guerre agrarienne dans les corps-francs11. La levée en masse dans la tradition française de 1793 puis de 1870 correspond à la réaction du peuple lorsque ses élites militaires viennent à faire défaut. Et le mythe républicain du peuple en armes jusque dans ses avatars modernistes de la dissuasion civile infra-nucléaire ou de la défense défensive ne sont finalement que l'expression archaïsante à la fois de la vieille méfiance à l'égard des élites militaires professionnelles qui pourraient bien n'avoir pas les mêmes intérêts que le peuple sédentaire et du souci de défendre la terre sacrée. Le sans-culotte se rêve en techno-guerrillero à la veille de la fin de la Guerre froide.

Que reste-t-il de tout cela aujourd'hui ? Après l'exode rural est survenu, dans le court laps de temps de ce dernier demi-siècle, le déplacement permanent des masses humaines sur des rayons en constante extension : Français en Espagne, Allemands en Italie et en France. Retraités japonais vaporisés sur les littoraux méditerranéens (Colombus program). Littéralement, la domiciliation se dédouble : la résidence devient secondaire et se déplace. Propriétaires à "l'étranger", locataires "chez soi" au mieux des opportunités cambistes offertes par le serpent monétaire. Le droit européen, peu à peu, achève d'entériner cet état de fait.

Une fois combinés entre eux, ces deux déplacements ont une conséquence essentielle pour l'activité guerrière : d'une part la transnationalisation de la propriété, d'autre part la relative dévalorisation de l'achat foncier font que la guerre de conquête territoriale perd de sa raison d'être. A quoi bon conquérir ce que l'on peut acheter ? A quoi bon refuser de vendre ce qui n'a plus de valeur fondamentale et qui pourrait aussi bien s'échanger contre autre chose de plus précieux ? A ceux que préoccupent les achats de terres polonaises par les Allemands, osons dire que peut-être ces Polonais ne sont pas fâchés de s'en débarrasser à condition, bien entendu, qu'ils puissent consacrer à autre chose le capital de devises fortes ainsi obtenu !

Reste la terre-symbole. Les japonais ne sauraient acheter la Romanée-Conti (soit 1 ha et demi). Le symbole est invendable puisqu'il incarne la dimension signifiante de l'échange. Une transaction d'objet symbolique revient à accepter et à proclamer qu'on accepte un changement d'identité. En revanche, il est possible d'acheter des objets que l'on emblématisera progressivement. Mais à force d'investir dans les symboles d'autrui, c'est autrui qui vous resymbolise à travers sa vision du monde, du lieu, de l'être. Graecia capta... a dit Horace. A moins bien sûr que tous les symboles ne finissent par s’annuler mutuellement. Quoiqu’il en soit, la relation à la terre change donc profondément et avec elle, bien entendu, le sentiment d'appartenance et la posture par rapport à l'Autre. L'attachement à la glèbe plaçait en situation obsidionale. Il n'offrait d'autre sort que l'attente angoissée de ce qui survient, sans espoir de fuite. La contrainte de résidence une fois levée, je ne dis pas que le sentiment d'appartenance nationale disparaisse mais il perd son caractère de contrainte et de fatalité. Il va désormais se teinter d'un choix et participer davantage de l'affinité élective. D'où, nécessairement la réduction de l'aspérité nationale en négatif (je me définis par l'incapacité à être ailleurs) et l'affirmation positive d'un goût qui, au demeurant, peut se prononcer avec force. Ceci conduit finalement à dire que la défense des propriétés, des biens, des zones réservées restera durablement nécessaire mais que l'agression brutale contre la terre afin de la ravager ou de s'en approprier les richesses agricoles ou minérales perd de sa raison d'être sauf pour un agresseur si incroyablement démuni que, du coup, il ne semble pas aujourd'hui disposer des moyens nécessaires pour mettre à exécution un aussi pauvre dessein.

Et Saddam Hussein, dira-t-on ? De quelle valeur était pour lui la terre koweitienne gorgée de pétrole ? Qu'a signifié la proclamation du retour à la patrie de la l9e province de l'Irak par rapport à la prise de contrôle du flux des pétro-dollars ? Nous y reviendrons plus loin.

troisième déplacement : le pouvoir

Déplacement est ici à entendre dans un double sens : la mutation des lieux de pouvoir et le transport des hommes qui le détiennent. Multinationalisation, délocalisation, investissements croisés, prises de participations, ce tissage de réseaux proliférants et mutants pose la question du centre, du lieu décisionnel. Et là encore quelque chose s'est dispersé qui s'était d'abord enraciné. A la maison-mère, au siège social se substituent les noeuds dans les réseaux de flux transactionnels : les centres nerveux des flux de décision, d'information, de valeurs électro-magnétiques. L'activité décisionnelle n'est plus circonscriptible dans une géographie compartimentée stable, elle devient mobile le long de ces réseaux dont la configuration obéit à des stratégies complexes qui jouent de plus en plus sur des laps de temps courts. Ce qui était là hier, demain ne sera plus. Se pose alors la question du commandement central, du principe organisateur de cette dissémination qui est bien obligé, si j'ose dire, de suivre le mouvement. Traditionnellement, le souverain occupait le centre. Il s'y trouvait, fixé. Le dirigeant d'aujourd'hui, rebaptisé décideur, comme les mobiles de Calder glisse dans l'espace sans connaître d'arrêt. Son domaine est la surface planétaire qu'il parcourt ne se posant que l'instant du relais. Son déplacement s'effectue selon la répartition des intersections des réseaux, le long des ramifications mutantes. Il s'agit donc moins d'un a-centrage12 que d'une diffusion à la surface du réseau planétaire. Le décideur opère en constant survol de l'étendue terrestre et tire l'efficacité de son pouvoir de sa vitesse de déplacement et de sa capacité ubiquiste. Il se confond avec le spot radar qui localise l'avion qui lui tient lieu de demeure tandis qu'il passe d'un noeud à un autre de son dispositif. Affranchi de l'espace terrestre pour ne connaître qu'un temps artificiel réétalonné par le calendrier de ses intérêts prioritaires, icarien enfin réalisé, il vit, pense et agit en état de transport permanent. Où donc situer le pouvoir réel ? Question essentielle aussi bien pour le candidat putschiste qui prétend s'en emparer que pour le gouvernant qui assigne des cibles aux planificateurs du bombardement nucléaire. Dans un bref essai, déjà ancien, Curzio Malaparte13 avait fait remarquer qu'à l'âge industriel l'on ne prenait plus le pouvoir en occupant les édifices symboliques type "palais d'hiver" ou "assemblée nationale" mais les centrales électriques : le putsch raté de von Kapp, en 1922, en témoignait clairement. La mobilité et la dissémination des lieux et des hommes de pouvoir dans les sociétés post-manufacturières lance un défi croissant lorsqu’il s’agit de produire ou de menacer de produire des effets physiques sur ce à quoi l’adversaire attache le plus de prix. Où est la valeur ? Le targeting anti-forces américain s’autorise des cibles significatives par rapport à un Etat encore terrien. Or rien ne garantit que, dans un futur assez lointain, il ne faille envisager de reconsidérer les notions de forces, de valeur et même de cible. Tout comme on a commencé de s’interroger pour savoir si aujourd’hui le pouvoir ne se prend pas sous d’autres formes et par d’autres moyens qui n’ont plus rien à voir ni avec le bulletin dans l’urne ni avec les chars au carrefour des villes principales. La stabilité des pouvoirs démocratiques ne serait-il dû qu’à leur caractère insaisissable ?

De la terre à la planète

Le résultat final de l'ensemble de ces mutations irréversibles aboutit à la construction d'un objet homogène et fini, la terre en tant que planète et à la substitution d'une logique du local par une logique du global. Dont on voit aujourd'hui l'ascension irrésistible non pas seulement dans le discours dit écologique mais bel et bien dans le discours politico-stratégique.

L’espace fini

Le déplacement est aujourd'hui borné au point qu'on tourne en rond. Irrésistiblement, le temps s'est substitué à l'espace. L'accroissement des vitesses avait eu jusqu'ici pour but de vaincre les distances, d'assurer la maîtrise de l'espace. La transmission en temps réel vise à abolir l'espace. Une fois celui-ci reconnu, dûment pourvu de bases d'appui et de points relais, il ne reste plus qu'à gagner du temps par la vitesse et de l'énergie grâce aux effets de surprise liés aux accélérations. Alors que la terre avait été jadis arrachée à la nature, segmentée en propriétés territoriales, la terre aujourd'hui se recompose dans l'homogénéisation planétaire qui relie chaque parcelle entre elles dans la formation du grand tout interdépendant. Le remembrement planétaire s'achève avec l'interconnection mondiale.

L’espace fragile

Un cycle s'achève.

Celui qui voit le passage de la nature dominante à la nature dominée, donc protégée. Du moins là où les grands tremblements sont soit peu envisageables, soit maîtrisables (San Francisco, 1989). Car il faut nuancer : l'écart des capacités bien plus que celui des situations géographiques reste immense. Je doute que les Arméniens ou les Bengalis aient de la nature la même perception que nous... Mais partout où il le peut, le prédateur agressif se fait conservateur bonasse y compris des espèces animales. L'homme est bon... pour le loup. La nature transformée en terre ouvrageable (labourée/ élaborée) puis segmentée en territoires, retrouve son unité dans la domestication de la planète fragile.

A quoi devons-nous attribuer ce retournement ? A la pollution génératrice de l'effet de serre ? Au trou d'ozone ? Sans doute. Commençons pourtant par l'essentiel : l’arme nucléaire.

La révolution nucléaire de 1945-1950 signifie pour la première fois la capacité de destruction de la terre comme totalité planétaire. Non certes que ce résultat soit assuré mais il est devenu possible, faisable. Ceci a une conséquence essentielle : le calcul stratégique se modifie et modifie en retour la valeur de la terre : autrefois garante de l'espérance de "refaire" ses forces (le mythe d'Antée) la terre se voit dépossédée par la violence nucléaire virtuelle de cette capacité de renouvellement. Hiver nucléaire ou tout autre catastrophe imprévisible, la capacité nucléaire introduit à la mortalité écologique. Elle transforme radicalement l'échelle des temps : le temps planétaire fait de vie et de mort cosmique hors de portée humaine s'inverse : l'homme impose à la planète sa temporalité fragile : la contraint d'envisager une concordance jusqu'alors inimaginable.

De tout cela, les esprits les plus angoissés de l'abandon progressif de l'identité, de l'éloignement et de la terre natale se sont rendu compte avec une acuité prémonitrice : écologie de Heidegger14, planétarisation de Carl Schmitt. Ce n'est pas hasard si le message vient d'abord de ce côté de la pensée, c'est-à-dire du lieu de conceptualisation de l'angoisse ontologique devant la technique. Qu'en font de leur côté les acteurs militaires ?

RÉaction des organisations militaires : Évolution, conservation, transformation

Comment les organisations militaires occidentales ont-elles réagi par rapport à la disjonction de plus en plus accusée ? Elles ont vécu la disjonction. Ce qui signifie qu'elles ont agi sur chacun des termes de la disjonction et sur la disjonction elle-même en tant que phénomène global. Que tout à la fois elles ont été conservatrices face au conservatisme soviétique et à leurs propres tendances nationales à maintenir la valeur terre. Mais qu'elles ont aussi précipité la dévalorisation en s'adaptant et en promouvant la modernité : paradoxe apparent et nécessaire : elles dévalorisaient cela-même qu'elles avaient pour mission de conserver.

D'où ces doctrines complexes, retorses, ambiguës, ces ripostes flexibles, ces échelonnements escaladants réversibles. Le système militaire occidental, son organisation, sa doctrine d'emploi recherchent la compatibilité avec l'incompatible. Ceci a pour conséquence que tous les discours critiques ont pu être vrais en même temps car ils n'étaient que partiels et formaient, les uns par rapport aux autres, des unités discrètes. Ceci explique en particulier que le discours de la modernité militaire ait pu condamner l'inadaptation de l'outil à l'ère du temps. Il fallait protéger ce qui avait du prix moins pour soi que pour l'adversaire qui semblait continuer à en faire une valeur suprême faute de pouvoir en produire et en définir d'autres.

Caméléon intelligent, le système militaire a donc dû se préparer à l'affrontement ubiquiste de haute technologie, dissuader le cataclysme nucléaire planétaire et conserver la terre contre l'assaut archaïque. Bien entendu, il convient d'introduire des distinguos. Toutes les organisations n'ont pas réagi avec le même degré d'intensité. Et chaque pays membre d'une alliance a eu un comportement particulier, privilégiant un élément de la disjonction sur l'autre. Il ne fait guère de doute que les Etats-Unis se trouvaient à l'extrémité technologique du spectre des postures stratégiques, alors que l'URSS se situait à l'opposé ; mais l'URSS était sensible aux mutations tout comme les Etats-Unis devaient bien tenir compte des vicissitudes de la terre européenne.

Ce que l'on déclarait conserver, l'inviolabilité de la terre nationale garantie par le front-rempart, ne cessait pourtant d'être remis en cause et ce depuis les lendemains de la seconde guerre mondiale par le développement de trois facteurs, d'importance inégale.

1) l'action aéroportée avait déjà fortement mis en cause les notions de front et le découpage zonal du territoire en guerre. La défense dite "en surface" cherche à mobiliser l'intégralité du territoire devenu accessible. Mais aussi la 5e colonne : l'ennemi est sur notre terre qui n'a plus la sûreté absolue de la fin du XIXe siècle.

2) l'apparition des armes nucléaires et des vecteurs balistiques contre lesquels on se savait sans défense dévalorise l'organisation militaire liée à la terre : elle unifie les espaces, semble, un moment, restaurer un néodouhetisme qui se joue des barrières terrestres. Enfin, elle interdit toute concentration aussi bien des matériels que des hommes. C'est du même coup le principe de la levée en masse qui se voit condamné. Que signifierait la mobilisation générale sous la menace d'armes à la recherche de cibles payantes ? L'ordonnance de 1959 rendait compte, à sa manière, de cet aspect nouveau du champ de bataille mais calé sur l'interdit dissuasif qui reconstituait un front immatériel dans la tête de l'agresseur potentiel. Permanence et globalité de la défense donc. On s'acheminait vers l'ubiquité du champ de bataille.

3) l'effet des moyens électroniques et informatiques achève la transformation. La circulation accélérée, la recherche de la fusion instantanée des données issues des collecteurs dans les trois dimensions15, la transmission de plus en plus proche du temps réel abolissent tendanciellement le traditionnel échange espace-temps. La bataille se gagne sur les écrans de représentation-substitution du réel16, l'essentiel se jouant au niveau de la capacité à exercer des effets physiques destructeurs sur des "spots", des noeuds vitaux dans les réseaux maillés de C-3 I. Une fois ces effets obtenus, sur le terrain, sourdes, aveugles, les forces ne disposent littéralement plus de rien à quoi "s'accrocher", comme on disait autrefois.

Le caractère "scandaleux" d'Air Land Battle 2000 qui inquiéta tant les Européens n'était pas tant qu'il rompait avec la posture défensive imposée par l'adversaire mais qu'il proclamait le déplacement de la valeur terre. Il enregistrait le fait que le champ de bataille technologique ne coïncidait plus avec la représentation de l'affrontement sur la frontière terrestre séparant les deux blocs antagonistes. La recherche de l'interdiction dans la profondeur du dispositif adverse disait - et dit de plus en plus, c'est le sens du nouveau concept dit Joint Precision Interdiction - la disparition du front linéaire dans la globalisation techtronique du champ de bataille. A la terre protégée, découpée en espaces réservataires succède la surface totale du combat ubiquiste qui tend à se confondre avec le pur et simple positionnement des adversaires sur l'étendue planétaire, incluant nécessairement l'espace proche où évoluent les satellites. Toutes raisons qui donnent à penser qu'un affrontement américano-soviétique en Europe eût été difficile à circonscrire en raison de la planétarisation du champ de bataille.

Si l'on admet que la fin de la Guerre froide est donc aussi celle de la disjonction entre les dispositifs militaires et la métamorphose de la valeur terre, qu'elle annonce un ajustement progressif entre les modernités, reste à examiner en quels termes et sous quelles formes s'esquisse la conflictualité planétaire. Reste à définir non pas une stratégie de l'environnement mais l'environnement comme stratégie.

La conflictualitÉ planÉtaire. ApothÉose de la GÉostratÉgie

Et d'abord la planétarisation ne signifie-t-elle pas la fin de la conflictualité ?

Village mondial, esprit mondial peut-on lire jusque dans la littérature militaire17. N'assisterait-on pas à la réalisation finale du vieux communisme agraire : la terre est notre bien commun ? La belle âme en concluera, en a déjà conclu18 à l'obsolescence de la guerre, en Europe du moins. L'unanimisme planétaire bien intentionné connaît déjà de nombreuses variantes. Celle, peu gratifiante dans sa version minimale biologique, d'un Jonathan Schell19 sur fond de solidarité post-tchernobylienne. Celle, fort ambiguë, des adversaires du nucléaire qui annoncent l'hiver de la terre ; celle enfin, plus valorisante et plus sérieuse qui exprime le souci de préserver les composantes de base de reproduction de l'oekoumène. Allons plus loin.

Si la terre se fond dans la planète n'est-ce pas aussi l'Autre, l'hostile qui disparaît ? Dans le "nous" planétaire pacifiant se dissout l'antinomie moi/toi belligène puisqu'aussi dans le village planétaire ne cohabiteraient plus que des voisins vivant en bonne intelligence. A vrai dire, cette argumentation euphorique n'est pas nouvelle. Toutes les visions universalistes fondée sur la rationalité éthique ont peu ou prou prononcé l'abolition nécessaire de la relation agonistique. Déjà la circumnavigation avait ouvert cette perspective. Avoir fait le tour, n'était-ce pas revenir au Même ? De cette découverte (transparence-glasnost) du monde s'était fondé l'optimisme des Lumières. A monde fini, paix universelle.

Les débuts de l'exploration spatiale, singulièrement, les premières expérimentations de satellites ont vu le renouveau de cette interrogation sur la relation d'inconnu. La terre étant finie, restait l'énigme de l'univers peuplé d'extra-terrestres. Monde merveilleux de science fiction dont on a démontré combien, avec les péripéties de la Guerre froide, il avait connu de variations, tantôt d'une extrême subtilité, tantôt d'un manichéisme consternant20. Il s'agissait d'interroger l'Autre à partir du postulat de l'unité du "nous terriens". Interrogation optimiste puisqu'elle concluait volontiers à la solidarité de la communauté terrienne face à l'altérité cosmique. Mais la réalité déçoit toujours la fiction et l'arrivée sur la lune, les explorations plus lointaines ont démontré à la fois les bornes de l'entreprise, et leur faible intérêt, même à long terme. La fin du XXe siècle coïncide donc avec un géocentrisme qui se fait de désillusion et de narcissisme. Il n'y plus d'ailleurs. A cet espace vers lequel on s'élançait succède un espace au contraire, introverti sur la planète parce qu'il l'entoure, la protège, la vivifie et parce qu'aussi, on commence à le savoir, c'est, peu à peu, de là que s'exercera, le plus aisément, le contrôle global nécessaire à la gestion planétaire. Carl Schmitt, en 1962, notait que "ces domaines illimités ne sont, eux aussi, que le théâtre potentiel d'une lutte dont l'enjeu sera la domination de la Terre"21. Il faut ici dissiper une ambiguité. Le conflit écologique peut appartenir à cette première catégorie : un litige pour la maîtrise de l'eau ou d'une matière première jugée vitale peut dégénérer. Ce type de guerre remonte aux temps les plus éloignés de la conflictualité et connaîtra encore d'importants développements. Le Nil, l'Euphrate, le Danube constituent des enjeux d'autant plus importants qu'ils affectent des sociétés agrariennes qui maîtrisent mal leur démographie. En revanche, les conflits liés à l'influence que peut avoir un état, soit par son action, soit par son incapacité à agir sur la globalité planétaire correspond à une toute autre stratégie qui relève du pouvoir "des activités humaines à affecter le système Terre"22. La planétarisation ouvre ainsi la voie à trois grandes catégories de conflits. Je ne dis pas niveaux parce que, comme on va voir, il y a communication, interpénétration de ces catégories et il conviendrait pour en rendre compte de trouver une topique appropriée, souple.

Conflits tribaux, ethniques, barbares, archaïques ou de première génération23

La terre y jouera encore un rôle considérable. Puisque les conditions économiques et culturelles des sociétés concernées continueront de faire de la terre un enjeu majeur doté d'une profonde valeur symbolique et affective. Ces conflits devraient, sauf approvisionnement inconsidéré en armes de destruction massive, se maintenir à une échelle réduite. On devrait prendre garde de les circonscrire et de prévenir leur capacité d'entraînement. Mais on pourrait éventuellement chercher à en infléchir le cours au service d'autres objectifs. Crûment, disons qu'ils seront manipulables, y compris au nom de l'intérêt de la communauté planétaire. Non sans risques graves. Inversement, ils pourraient en effet manipuler ceux qui inconsidérément, croyant en être les maîtres, finiraient par se laisser entraîner au niveau planétaire : il n'existe pas de virtualité plus risquée que la relation Israël-Etats-Unis, dans la mesure où Israël, de toute évidence, conquière la terre à un niveau tribal mais en disposant de moyens, y compris nucléaires, qui sont propres à de très grandes puissances militaires mondiales dont les enjeux sont effectivement planétaires. Une règle de sécurité élémentaire consisterait donc à déconnecter les conflits tribaux du fait nucléaire soit en faisant en sorte qu'un pays ayant des intérêts chtoniens ne disposât pas d'arme nucléaire, soit en évitant qu'il soit lié par des engagements profonds à une puissance nucléaire dominante.

Conflits entre représentants autorisés de l'ordre planétaire et contrevenants

"Les déprédations de Saddam Hussein contre l'environnement ont souligné que la protection de l'écologie mondiale constitue une priorité majeure sur le calendrier de la coopération internationale" 24 écrit un haut responsable américain. Ainsi les états, confédérations ou alliances ayant prétention et droit à régir la planète pourraient désormais entrer en conflit avec un état ou une organisation qui seraient accusés de menées attentatoires à la bonne santé planétaire.

Ce thème ancien de la lutte contre la prolifération chimique, bactériologique, nucléaire, ne voit-on pas quelle jeunesse il a trouvé en se réclamant de préoccupations écologiques ? Il est tout-à-fait envisageable que le contrôle de la prolifération des armes dites de destruction massive s'appuie de plus en plus et non sans raisons valables sur une argumentation écologique dans la mesure où certains états ne respecteraient pas des normes jugées élémentaires de sécurité. Atteinte à la souveraineté nationale ? Sans doute, mais justement la planétarisation vise le dépassement des droits de l'état-nation par un droit planétaire (nouvel ordre mondial) qu'il soit édicté par les Nations-Unies ou par tout autre organisme pouvant se prévaloir d'une légitimité internationale. C'est ici qu'il convient de revenir sur la guerre contre l'Irak en faisant les remarques suivantes.

L'argument de la récupération légitime de la 19e province de l'Irak n'a convaincu personne. La symbolique territoriale n'a eu d'impact que chez les Palestiniens pour d'évidentes raisons. On a pu le vérifier lorsqu'il s'est agit de défendre ce territoire sacré contre l'envahisseur. Cette rhétorique, déjà bien usée, a pris là un mauvais coup. En réalité, l'Irak visait les pétro-dollars.

En annexant le Koweit, Saddam Hussein prétendait non seulement accéder au rang de grande puissance régionale, ce qui serait encore supportable mais - l'avait-il exactement perçu ? - il se plaçait en travers de l'intérêt vital de plusieurs grandes puissances, dont la plus grande, et, de ce fait, créait une sorte de précédent que d'autres Etats ne sauraient considérer avec bienveillance. Il tendait à faire bouger la hiérarchie des responsabilités planétaires, sans s'être donné la peine de négocier à ce niveau la valeur de l'enjeu. La riposte était donc logique et nécessaire en terme de géostratégie planétaire.

Enfin on n'aura point manqué de remarquer comment fut exploité, non sans raisons, le début de marée noire et la destruction des puits koweitiens, c’est-à-dire en termes de destruction de l'environnement et d'attentat contre la santé planétaire25. L'éco-terrorisme approche. aussi bien en tant que menace réelle que comme justification d’une action punitive.

Conflits géostratégiques

Reste évidemment la catégorie supérieure, celle où se posera la question de l'organisation du condominium planétaire. Qui aura autorité à décider, selon quels principes de légitimité ? Alors même qu'il n'existe pas de communauté internationale authentiquement constituée par un droit universellement reconnu, comment rendre compatible, la globalisation planétaire et l'état de jungle des relations inter-étatiques ? Comment éviter que le village mondial ne soit la jungle mondiale ? Là se situe sans doute la vraie question du "new world order" ou organisation juridique du devenir planétaire. Qui, derrière le nécessaire paravent de la communauté assemblée, détiendra la réalité des pouvoirs ? Quels conflits surgiront pour accéder à cette capacité, ou, inversement, pour barrer la route à celui qui semblerait avoir prétention à accéder à ce statut supérieur ?

Quelles seront les puissances suffisamment étoffées au niveau des moyens dont elles disposent : puissance nucléaire, dimension des Zones économiques exclusives, technologies avancées qui pourront prétendre à dire, infléchir, guider, diriger le fragile et précieux "village planétaire" ?

Nul doute que l'espace, introverti sur la terre, ne joue un rôle déterminant en permettant d'obtenir les données qui établiront la santé de la planète et révèleront l'action négative des agents de détérioration. On sait déjà le rôle des satellites météorologiques qui permettent de connaître les évolutions climatiques et d'en inférer les conséquences pour certaines grandes zones de culture. Elargi à l'ensemble des phénomènes planétaires, la question se transforme : qui disposera du renseignement planétaire légitimant telle ou telle décision et action ? Qui, maîtrisant ces données, disposera de la capacité à définir le partage des droits, des responsabilités, des bénéfices. Au moment même où le concept de grande stratégie effectue un heureux retour en force, encore que dans une dimension trop historiciste, dans notre paysage intellectuel, la stratégie planétaire fait son apparition. L'installation des centres écologiques américains à Budapest et à Cracovie ne sont ni des gadgets futiles, ni de simples réponses à des situations effectivement préoccupantes, ce sont les premiers pas de la stratégie intégrale planétaire des Etats-Unis. L'affaire est donc déjà engagée. Derrière les débats sur la sécurité de l'après Guerre froide et sur le nouvel ordre mondial, c'est cette partie là qui, déjà, se joue. Ceci conduit à penser qu'une grande stratégie ou stratégie nationale intégrale doit aujourd'hui intégrer la dimension géostratégique faute de quoi, elle manquerait à définir de façon adéquate son but politique.

 

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Notes:

 

1 Thucydide, Guerre du Péloponnèse, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, p. 798.

2 Je dois à l'amicale compétence de J.Ch. Romer de pouvoir signaler ainsi le village de naissance de l'actuel ministre de la défense de l'Union soviétique, D. Yazov.

3 Martin Heidegger, Le principe de raison, 1957, trad. fr., pp. 95-96, Gallimard, Tel, 1983.

4 Sigmund Freud, “L'inquiétante étrangeté”, Imago, 1919, trad. fr. dans Essais de psychanalyse appliquée, collection Idées, Gallimard, 1971.

5 Moses Finley, le Monde d'Ulysse, Maspero, 1969.

6 C'est le titre de l'opuscule du maréchal Ogarkov, publié en 1982.

7 Pierre Claval, L'espace européen. Vers une nouvelle structuration, conférence, Paris, 1989.

8 Alvin Toffler, Les nouveaux pouvoirs, Fayard, Paris, 1991.

9 Citons parmi d'innombrables études : Georges Lefebvre, La grande peur, 1932, réédition Armand Colin 1970, et Jean-Louis Flandrin, Amours paysannes, collection Archives, Julliard 1974.

10 Carl Schmitt, Théorie du partisan, 1963, trad. fr. Calmann-Lévy, 1972.

11 Ernst Von Salomon, Les réprouvés, Gallimard, 1930.

12 pour la compréhension de ce concept, voir l'intéressante étude du CIRPES, A. Joxe, M. Dobry, P. Fabbri, Principes de dissuasion civique, cahier n° 6, 1984.

13 Curzio Malaparte, Technique du coup d'état, première édition, Grasset, 1931.

14 Dominique Janicaud, “Face à la domination. Heidegger, le marxisme et l'écologie” dans Martin Heidegger, Cahier de l'Herne, 1983.

15 Neil Munro, Defense News, vol. 4 n° 44, octobre 1989.

16 voir les belles analyses, très angoissées, de Paul Virilio, Logistique de la perception, Cahiers du cinéma, Editions de l'Etoile, 1984.

17 Général Butler, “Adjusting to Post-Cold War Strategic Realities”, Parameters, printemps 1991.

18 John Mueller, Retreat from the Doomsday, Vintage books, 1990.

19 Jonathan Schell, Le destin de la terre, Albin Michel, 1982.

20 Spencer R. Weart, Nuclear fear, Harvard University Press, 1988.

21 Carl Schmitt, op. cit., p. 295.

22 Hans Mark, ancien secrétaire d’Etat de l’US Air Force, réponses à l'enquête de Policy Review, avril 1990.

23 Our Changing Planet, a report by the Committee on Earth Sciences, Fiscal Year 1991, p. l.

24 Général Brent Scowcroft, National Security Report, 1991.

25 M. James Baker, Témoignage devant la sous-commission pour l’allocation des fonds pour les opérations à l’étranger de la chambre des Représentants, 23 mai 1991.

 

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