GÉOSTRATÉGIE DE L’OCÉANIE

 

Pierre-Charles GONNOT

 

Selon les limites qu’on lui assigne, la superficie du Pacifique peut aller de 168 à 220 millions de km2. Un découpage de cette “moitié du monde” apparaît souhaitable. Certains auteurs veulent privilégier une approche dont la simplicité est le premier avantage. Ils peuvent alors effectuer une répartition simple en quatre espaces de navigation, séparés par deux lignes connues, l'équateur et le méridien 180, peu différent de la ligne de changement de date. Ils sont alors amenés à distinguer les quatre théâtres maritimes des Pacifique Nord-Ouest, Nord-Est, Sud-Est et Sud-Ouest.

Une autre approche, retenue dans cette étude, est fondée sur l'observation générale de l'amiral Castex qui notait1, lorsqu'il participait à des opérations interarmées en Méditerranée pendant
la Grande Guerre, que celles-ci, même lorsqu’elles comportent une phase préalable sur mer, ont toujours leurs buts ultimes sur terre. Cela revient à privilégier la prise en compte des données géopolitiques et incite à diviser le “bassin Pacifique”, notion plus étendue que celle “d’océan Pacifique”, en sept théâtres comportant des étendues maritimes et d’autres terrestres adjacentes. Deux d’entre eux, le Nord-Est asiatique et le Nord-Ouest américain, couverts par la dissuasion nucléaire, peuvent être considérés comme “centraux”. Deux autres, les Sud-Est asiatique et Centre-américain, apparaîssent comme “périphériques proches”. Deux autres encore, le Sud-Ouest américain et l’Antarctique, font figure de “périphériques éloignés”. le “théâtre stratégique océanien”, prolongement de chacun des six autres, apparaît comme un espace de manoeuvre important.

 

Un espace de manœuvre apparemment isolÉ

Dans le centre du “bassin Pacifique”, le théâtre océanien s’étend selon deux bandes de dimensions inégales. Dans l'hémisphère Nord, la première (25 millions de km2) est comprise, en latitude, entre le parallèle 30° nord et l'équateur, et en longitude entre les méridiens 130° est (à l'ouest de Belau) et 154° ouest (à l'est de Hawaï). Au sud de l'équateur, la seconde (65 millions de km2), est comprise, en latitude, entre l'équateur et le parallèle 60° sud (limite entre les zones des traités sur la dénucléarisation de l'Antarctique et Pacifique Sud) et, en longitude, entre les méridiens 140° est (ouest de la Papouasie - Nouvelle-Guinée et de la Tasmanie, centre de la Terre Adélie) et 115° ouest (limite entre les zones des traités sur la dénucléarisation de l'Amérique latine et du Pacifique Sud). Ce vaste espace d'environ 90 millions de kilomètres carrés, essentiellement maritime, malgré le bloc semi-continental Australie-PNG à l'ouest, où l'on trouve la seule frontière terrestre (760 kilomètres) du théâtre, entre l'Indonésie et la PNG, s'étend sur 10 000 kilomètres du nord au sud (30° nord/60° sud) et sur 12 600 kilomètres d'est en ouest, à hauteur de l'équateur (130° est/115° ouest).

Malgré la grande diversité des reliefs terrestres, caractérisés par l'existence de structures aussi diversifiées que les atolls, simples affleurements de petites couronnes de terre flottant à quelques mètres au-dessus de la mer, et les chaînes de montagnes de PNG, ensembles de pics dominant les nuages, malgré l'éventail des climats caractérisés par l'existence de cyclones parfois dévastateurs pendant l'été austral (décembre - mars), de sécheresses fréquentes sur certaines terres le reste de l'année, de glaciers qui se fondent dans la mer en Nouvelle-Zélande, il y a un trait dominant dans l'ensemble du théâtre : la proximité permanente des vastes étendues maritimes.

A propos de ce théâtre d'opérations, trois observations générales peuvent être faites. En premier lieu, à l'exception de Hawaï, aucun territoire n'y est couvert par la dissuasion nucléaire : pour les grandes puissances, il s'agit d'un espace propice pour les stratégies indirectes. Ensuite, il y a peu de conflits armés retentissants : le terrain est favorable aux actions psychologiques. Enfin, si le nombre des acteurs militaires est resté limité, celui des entités politiques a été fortement accru : la multiplication des centres de décision est un facteur favorable à la déstabilisation. Aussi, pour un temps non illimité, seuls le poids des héritages de l'histoire, l'éloignement relatif des théâtres centraux et les difficultés logistiques pour mener d’éventuelles opérations ont permis que cette zone océanienne reste un espace de manœuvre apparemment isolé. La présentation des caractéristiques du théâtre, des forces en présence et des politiques de défense des parties concernées a pour but de préciser cette appréciation de situation.

 

Un espace de manœuvre diversifiÉ

Si le théâtre océanien, encore plus que le Pacifique, a pu être considéré comme un “lac anglo-saxon”, la prise en compte des nouvelles identités nationales conduit aujourd'hui à y discerner trois zones, d'environ 30 millions de kilomètres carrés chacune, situées essentiellement pour la première dans le Pacifique Nord et pour les deux autres dans le Pacifique Sud.

Au nord, on trouve la zone sous contrôle américain. Elle s'étend de la ligne Okinawa-Belau, à l'ouest, jusqu'à l'est de Hawaï, à l'est. Les Etats-Unis y utilisent des territoires pour une partie de leur dispositif, situé entre les théâtres centraux nord américain et nord-est asiatique et périphérique sud-est asiatique. Pour eux, il s'agit là d'un ensemble de petites terres leur permettant d'utiliser un système de bases installé dans la largeur et la profondeur de la zone. Cela leur donne la possibilité de planifier l'utilisation de leurs moyens en fonction de leurs performances (comme des SNLE à Guam, lorsque la portée des missiles était relativement limitée) ou des situations opérationnelles (comme, par exemple, pendant la guerre du Vietnam).

Au sud de l'équateur, on trouve deux zones schématiquement sous influence, l'une, mélanésienne, de l'Australie et l'autre, polynésienne, de la Nouvelle-Zélande2.

Dans la première, on peut distinguer la partie du continent australien située à l'est d'une ligne Darwin-Melbourne, incluant les Etats fédérés du Territoire du Nord, du Quennsland, Nouvelles Galles du Sud, Victoria. A eux seuls, les trois derniers comprennent la majorité de la population et des centres technologiques et industriels de l'Australie, éloignés des principales zones de compétition entre les superpuissances et protégés par les étendues terrestres inhospitalières, au nord et à l'ouest, et maritimes, à l'est et au sud. Pour cette raison, les menaces directes semblent pouvoir venir soit de l’Asie du sud-est3, le continent asiatique lui-même étant à environ 3 000 kilomètres, soit des archipels voisins, essentiellement dans le nord, où le détroit de Torres, entre l'Australie et la PNG, est large de 160 kilomètres et la mer de Timor, entre l'Australie et l'Indonésie, de 250 kilomètres. Ces données géographiques portent à estimer qu'une attaque militaire classique contre l'Australie serait probablement dirigée entre la partie nord du territoire australien, ses approches maritimes ou ses possessions extérieures insulaires. Le corollaire de cette perception est l'importance fondamentale des forces maritimes australiennes pour interdire à un éventuel adversaire de contrôler cette partie de la zone.

Par ailleurs, on peut aussi distinguer les terres de l'arc mélanésien, allant de la PNG à Fidji (et englobant la Nouvelle-Calédonie). Dans cette partie insulaire, les risques de déstabilisation de différentes natures sont nombreux. Malgré le savoir-faire des Australiens dans le domaine de la lutte anti-guérilla, acquis entre 1947 et 1962, au cours de la guérilla remportée contre les maquisards communistes de Malaisie (milieu quasi-insulaire), l'installation d'un foyer de menaces dans l'un des Etats ou territoires mélanésiens est porteur de conséquences graves pour la sécurité du Sud-Est australien. En effet, des bases anciennes, comme celle de Manaus, pourraient être réactivées. Des nouvelles pourraient être créées, comme à Port Vila...

Dans la deuxième zone, celles des terres polynésiennes peu étendues, la Nouvelle-Zélande, forte de sa minorité maorie, qui constitue le groupe polynésien le plus important dans la région, entend exercer une influence lui permettant de protéger au mieux ses intérêts nationaux. La position de la Nouvelle-Zélande, à l'une des extrémités du bloc des masses continentales mondiales, concentrées dans l'hémisphère nord, lui procure un sentiment d'éloignement sécurisant. Alors qu'une partie de l'Australie était à portée des missiles SS20 soviétiques installés en Sibérie ou de l'aviation stratégique basée au Vietnam, la Nouvelle-Zélande, enjeu limité au niveau planétaire, se trouve hors d'atteinte de ces systèmes d'armes. De là à considérer que le nucléaire, qui, selon certains experts, “ne dissuade que face au nucléaire”, n'est pas adapté pour assurer la sécurité de la région, il n'y a qu'un pas, allégrement franchi par une majorité de Néo-zélandais.

La perception de leur situation géographique incite naturellement les Australiens à se sentir impliqués dans les affaires du monde et les Néo-zélandais à pratiquer un certain isolationnisme. Toutefois, l'importance des défis à relever dans le théâtre océanien, environ trois fois trente millions de kilomètres carrés, et dans ses bordures, comme en Antarctique, en océan indien... pourrait bien faire évoluer les actuelles appréciations de situation effectuées par les puissances régionales océaniennes.

 

Un espace non activÉ et dÉsarmÉ

Avant de présenter les potentiels et les activités des forces en Océanie, il convient de considérer que la réalisation d'un outil militaire moderne nécessite du temps. Chacun sait que la marine soviétique actuelle résulte d'un gigantesque effort de l'URSS, entrepris sous la direction de l'amiral Gorshkov en 1956. Nul n'ignore que c’est la détermination prolongée de M. Reagan, pour réarmer son pays, au cours de ses deux mandats (1981-1989), qui a constitué un facteur déterminant dans le choix politique des Soviétiques de sortir de la “deuxième guerre froide” (1975-1985).

Après avoir rappelé ce constat fondamental précédent, il est possible d'effectuer une appréciation de la situation militaire en Océanie jusqu’au milieu des années quatre-vingt. Son évolution récente est marquée par le passage au pouvoir des partis travaillistes australien et néo-zélandais, en Australie et en Nouvelle-Zélande, de 1972 à 1975, puis leur retour aux responsabilités, en Australie, le 3 mars 19834 et en Nouvelle-Zélande, à partir du 14 juillet 19845.

 

Capacités des grandes puissances

Les deux superpuissances sont relativement absentes militairement dans le Pacifique Sud. Cette attitude commune résulte du risque de coût politique d'une démonstration de puissance, propre à effrayer les petits acteurs océaniens, de l'éloignement des théâtres d'opérations centraux et des limites ou de l'absence de facilités logistiques dans la région. En ce qui les concerne, les Soviétiques envoient en Océanie quelques bâtiments scientifiques, leur permet-tant de proposer leurs loyaux services aux pays intéressés ou réticents. Ils utilisent aussi de nombreux navires de croisière pour Occidentaux, leur permettant de découvrir les îles heureuses du Sud, y compris la Polynésie française. On peut noter, par exemple, que les équipages des quatre paquebots soviétiques, qui se succèdent dans le port de Papeete du 4 au 9 février 1984, ne semblent pas effrayés par les risques de retombées radioactives... Naturellement, ceux des sous-marins, en patrouille ou en transit, n'ont pas l'occasion d'exprimer leurs sentiments. Quant aux Américains, ils effectuent annuellement une quinzaine d'escales avec des bâtiments de la VIIe flotte, pour l'essentiel, et une douzaine d'exercices maritimes (Sea Eagle, annuel ; Roll Call, bi-annuel, etc.) ou terrestres (Kangaroo, bi-annuel ; etc.), en liaison avec leurs alliés australien, néo-zélandais, et, à l'occasion, français. En bref, la partie Sud du théâtre océanien n'est pas activée par les deux acteurs ayant des moyens suffisants pour agir dans une vaste étendue. En effet, à l'exception de la France, les autres puissances n'ont pas de marine océanique. Ainsi, la Chine ne se manifeste-t-elle que rarement en Océanie, principalement à l'occasion d'essai de missiles balistiques6.

 

Capacités des acteurs régionaux

Quel que soit le critère utilisé (superficie terrestre ou maritime, nombre d'habitants, etc.) pour diviser le nombre de personnels militaires d'active dans le théâtre océanien, le quotient obtenu indique toujours que les efforts de défense des acteurs de la région sont faibles. Par ailleurs, dans toutes les forces armées ou paramilitaires des pays anglophones de la région qui en ont, on trouve une forte empreinte à la fois de la tradition britannique et de l'organisation américaine. Même pour les deux puissances régionales, qui se partagent le Pacifique Sud selon leurs zones d'influence, les capacités de surveillance7 et de projection de forces sont réduites.

 

Forces australiennes

Les forces royales australiennes comprennent 70 500 personnels d'active (27 600 de réserve). Cela est peu au regard de la population (16,5 millions d'habitants) ou des étendues prises en compte8.

L'armée de terre, 32 000 personnels, est équipée d'une centaine de chars léopard 1A3, de 725 véhicules transport de troupes M113, d'une cinquantaine d'hélicoptères Bell, etc. Elle représente une force comparable à celle de deux divisions d'infanterie renforcées françaises, ce qui ne permet en aucun cas d'envisager une importante opération autonome et prolongée sur un territoire quelque peu étendu.

La marine, 15 200 personnels, l'armée la moins nombreuse, dont les principales bases sont à Sydney, Cairns et Darwin, est équipée de 6 sous-marins Oberon, d'origine britannique, d'une douzaine de navires de combat de surface (dont 3 vieux destroyers Charles Adams d'origine américaine, 5 frégates anciennes Rothesay d'origine britannique et 4 frégates récentes du type Perry9, de conception américaine), de 22 patrouilleurs (dont 15 récents de type Freemantle), du navire de débarquement Tobrouk (entré en service en 1981 ; capacité de transport de 550 hommes sur 6 chalands) et de 6 navires de soutien (dont un pétrolier du type français Durance). Les problèmes de cette marine sont liés au manque de protection aérienne éloignée et de capacité de projection de force (le porte-avions Melbourne a été désarmé en 1983).

L'armée de l'air, 22 600 personnels, est équipé de 22 avions de bombardement et de reconnaissance (18 F111 C et 4 RF 111 C d'origine américaine), de 33 chasseurs-intercepteurs (F18 A d'origine américaine, ayant remplacé les Mirage III d'origine française), de 20 avions de patrouille et de surveillance (P-3C), de 4 aéronefs de surveillance avancée (CA 25 Winjeel) et de 68 aéronefs de transport (24 C130 ; 6 Boeing 707 ; 19 DHC4 ; 16 UH-1H ; 4 BAE ; 3 Falcon 200) ; L'armée de l'air, dans laquelle est intégrée depuis 1983 l'ex-aviation embarquée, est chargée d'assurer la protection aérienne de la marine.

En 1985, les forces sont réorganisées et placées sous les ordres d'un commandement territorial, chargé d'assurer la surveillance du glacis protecteur du nord, en vue de rendre possible la défense du territoire.

 

Forces néo-zélandaises

Les forces néo-zélandaises sont d'un volume réduit : 12 800 personnels d'active et 9 700 dans la réserve. Le sentiment d'appartenir à un pays éloigné des masses continentales, eurasiatique et américaine, porte naturellement les Néo-zélandais à limiter leurs capacités militaires, malgré leur ambition de maintenir la prédominance de leur influence, dans une vaste zone allant de Fidji aux Cook et de l'Antarctique à l'équateur.

En 1983, l'armée de terre, 6 000 personnels, est réorganisée en vue de permettre de créer une force de réaction rapide (Ready Reaction Force), du volume du bataillon, susceptible d'être projetée en Océanie, à la demande des gouvernements des nouveaux micro-Etats insulaires.

La marine, 2 600 personnels, est principalement basée à Auckland10. Elle est équipée de 4 frégates Waikato (d'origine britannique, dont 2 acquises en 1982), de 8 patrouilleurs et de 4 navires de soutien (le pétrolier Endeavour).

L'armée de l'air, 4 200 personnels, est équipée de 22 avions d'assaut (17A-8 et 5 TA-4), de 6 avions de patrouille maritime (P3 C Orion), de 7 hélicoptères (Wasp, affectés à la marine), de 15 avions de transport (dont 5 C 130 Hercules, 8 AE 748, 2 Boeing 747), etc.

Les lacunes présentées par les forces néo-zélandaises sont considérables : l'armée de terre ne dispose ni de chars de combat, ni d'armes anti-char ; la marine n'a ni sous-marins, ni missiles mer-mer. L'aviation, la seule armée à avoir quelque poids dans le pays et des racines dans le milieu industriel, n'a pas de capacité de défense aérienne du territoire. Au début des années 80, ces forces apparaissent dépendantes d'un soutien extérieur, qu'elles trouvent notamment auprès de l'Australie et des Etats-Unis. En 1984, les limites des capacités de projection de force sont mesurées, au cours de l'exercice Northern Safari, dont le but est de les évaluer sur l'île Nord de Nouvelle-Zélande. Le soutien logistique de l'Australie, en particulier du LST Tobrouk, apparaît indispensable.

 

Etats insulaires océaniens : des capacités militaires faibles ou inexistantes.

Les forces de défense fidjiennes, 3 500 personnes, tous Mélanésiens, sont essentiellement des unités d'infanterie (3 200 personnes, en 5 bataillons, dont deux au Sinaï, au sein de la Force multinationale d'observation, et au Sud-Liban, dans la Force intérimaire des Nations Unies au Liban), bien entraînées et disciplinées. Elle comptent aussi une compagnie du génie permettant de réaliser des travaux d'intérêts public et de porter des secours en cas de catastrophes naturelles. Elles peuvent aussi assurer une certaine surveillance côtière et maritime grâce à une flottille de cinq patrouilleurs (300 personnels). Ces éléments, en raison de leurs équipements, n'ont pas de capacité de projection de force. En revanche, ils sont bien adaptés et préparés pour effectuer un contrôle de zone terrestre, dans le cadre soit des opérations de maintien de la paix par l'ONU, soit dans celles du rétablissement de l'ordre sur leur territoire national.

Les forces militaires de la Papouasie-Nouvelle-Guinée, 3 200 personnels, sont comparables à celles de Fidji. Les forces terrestres, 2 900 personnels, sont réparties en trois bataillons, deux d'infanterie et un du génie. Les moyens marine comprennent également cinq patrouilleurs (200 personnels). En revanche, elles disposent de quelques petits aéronefs mis en œuvre par une centaine de personnels. Initialement encadrées par des officiers australiens ayant pris la nationalité papoue, ces forces ont montré une certaine tenue, lors de leur intervention au Vanuatu, en août-septembre 1980. Toutefois, dans un pays où le sentiment national est naturellement sous-développé, elles doivent assurer des missions difficiles en raison de leurs moyens : surveillance des approches maritimes et de la zone frontière avec l'Indonésie, contrôle de la situation interne dans un milieu étendu, hostile, cloisonné...

Tonga a une petite force, 300 personnels, essentiellement marine. Vanuatu a une garde paramilitaire - 300 personnels - conçue initialement pour s'opposer aux mouvements sécessionnistes. Les Salomon ont un élément d'intervention léger, 70 personnels, rattaché à la police. Tous les autres Etats se reposent sur leurs petites forces de police pour prendre en charge le maintien de l'ordre et assurer la défense du territoire. Dans quelques pays, par exemple au Kiribati, il y a moins de policiers que d'îles habitées...

Peu d'Etats sont préparés à s'opposer à des actions de déstabilisation. Seule la PNG a un organisme de renseignement structuré. Fidji et le Vanuatu ont des services de police spécialisés. Les autres n'ont rien... La combinaison des différents facteurs de faiblesse des Etats insulaires (petite taille, absence de capacité d'auto-défense, économie fragile), les place dans une situation de grande vulnérabilité, qui, lorsque certaines menaces se précisent, se transforme en insécurité. Enfin, l'ensemble des Etats de la région, de création récente, a des difficultés à anticiper les évolutions de situation, les politiques, y compris de défense, nécessitant des choix pour le long terme.

 

interdépendance des Politiques de défense

En Océanie, la faiblesse des outils militaires conduit les parties concernées à faire une place importante aux accords internationaux dans leur politique de défense. Les relations militaires sont caractérisées par l'existence de trois réseaux, au sein desquels l'Australie et la Nouvelle-Zélande jouent un rôle essentiel. Certains des accords réalisés apparaissent plus formels que contraignants.

 

Les accords de défense avec participation des
Etats-Unis

Dans le premier réseau, caractérisé par l'existence de liens entre les Etats-Unis et d'autres acteurs, le traité ANZUS occupe une place importante. Au cours de la deuxième guerre mondiale, l'Australie et la Nouvelle-Zélande prennent conscience de la faiblesse du Royaume-Uni, dont la prise de Singapour par les Japonais (1942) est le symbole. Dans un premier temps, par le Pacte Anzac (Australia-New Zealand Cooperation) signé à Canberra, le 21 janvier 1944, elles institutionnalisent leur coopération déjà ancienne. Dans un deuxième temps, après le déclenchement de la guerre de Corée, elles obtiennent l'établissement du Pacte Anzus (Australia-New Zealand-United States), signé à San Francisco le 1er septembre 1951, et entré en vigueur le 29 avril suivant. Sa durée est illimitée. La coopération avec d'autres alliances, comme l'OTAN, n'est pas envisagée. Ses objectifs, vagues, sont favorables à une évolution de son application.

Le Pacte Anzus est complété par l'accord Radford-Collins11, signé à Hawaï, en 1951. La faiblesse des menaces maritimes conduit les deux puissances régionales océaniennes à accepter la responsabilité de la défense des lignes maritimes dans une zone très vaste. La partie australienne s'étend, en latitude, du 3° sud à l'Antarctique et, en longitude, du 60° est, (en océan indien), au 160° est (Honiara aux Salomon, milieu de la mer de Tasman), soit plus de 11 000 kilomètres au niveau de l'équateur. La partie néo-zélandaise, recouvrant le Pacifique Sud-Ouest, complète la précédente vers l'est, jusqu'à la Polynésie française. La pénétration soviétique dans le Pacifique tend à la faire apparaître dépassée. Toutefois, des manœuvres conjointes continuent d'être organisées. En 1977, les limites des différentes zones de surveillance sont précisées dans l'accord “Anzus Marsar” (Maritime Search and Rescue).

A l’époque du retour des travaillistes au pouvoir en Australie (1983) et en Nouvelle-Zélande (1984), les gouvernements de ces deux pays resserrent leur coopération militaire bilatérale (2 juin 1983) et commencent à se montrer des alliés non-inconditionnels des Etats-Unis. Une période d'incertitude s'ouvre alors pour l'Anzus. Le comportement des deux gouvernements, même s'il se traduit de manière spécifique, révèle un isolationnisme profond et la conviction qu'ils pourraient rester à l'écart des affrontements Est-Ouest. Or le nucléaire apparaît comme introduisant un risque dans la région.

En Australie, la critique de l'engagement auprès des Américains au Vietnam et au sein de l'Otase, avait conduit à la publication en 1976 d'un Livre Blanc sur la défense, recommandant la fin des interventions extérieures et le repli sur la défense du territoire national. Par la suite, et alors que l'Australie restait attachée à l'Anzus, cette orientation était reprise par l'aile gauche du parti travailliste12. Sur le plan militaire, l'argument selon lequel l'Australie, du fait de l'importance stratégique des installations américaines, pourrait devenir une cible en cas de conflit, a certainement contribué au succès du mouvement pacifiste. A cela s'ajoute, bien qu'elle ne soit pas exprimée ouvertement, la sensibilité profonde des Australiens à tout risque d'assimilation de leur situation à celle de l'Afrique du Sud13. Cela les conduit à chercher à jouer un rôle actif en matière de désarmement vis-à-vis des Etats de la région.

Le 20 avril 1983, M. Robert Hawke, nouveau Premier ministre australien, rompant avec la réserve de son prédécesseur, émet une très vive protestation contre les essais nucléaires français à Mururoa et annonce le lancement d'un projet de zone dénucléarisée dans le Pacifique Sud. Deux semaines plus tard, il déclare devant le Parlement australien que son gouvernement s'oppose aux essais et au stockage d'armes nucléaires dans l'ensemble du Pacifique Sud, mais qu’il ne tient pas à mettre en danger l'alliance avec les Etats-Unis. Les décisions prises par le nouveau gouvernement australien apparaissent dès lors ambiguës. Par exemple, en février 1985, il refuse de prêter le concours de ses installations à terre, pour la réalisation d'essais du nouveau missile américain MX, entre la Californie et la mer de Tasman14. Il hésite à autoriser les escales des navires à propulsion nucléaire ou porteurs d'armes nucléaires, des puissances alliées. Il décide, avant de modifier cette attitude, d'interdire l'accès des ports australiens au porte-avions britannique Invincible, dont le commandant ne veut pas faire de déclaration préalable sur ses équipements nucléaires à bord...

L'arrivée au pouvoir en Nouvelle-Zélande du gouvernement travailliste, faisant une grande place aux aspects moraux de l'emploi du nucléaire, contribue à accentuer les risques d'une crise de l'Anzus qui éclate en 1985 à l'occasion de l'affaire du Buchanan. Le 31 janvier 1985, ce bâtiment ancien, de la classe Charles Adams, peu susceptible de transporter des armes nucléaires, arrive à la limite des eaux territoriales néo-zélandaises. Une demande d'autorisation d'escale est effectuée. Les autorités américaines, conformément à leur attitude de principe, refusent de “confirmer ou démentir” la présence d'armes nucléaires à bord. Le gouvernement néo-zélandais interdit l'accès de ses ports pour le navire américain.

L'importance stratégique de la Nouvelle-Zélande est secondaire pour les Etats-Unis. Toutefois, afin de décourager tout autre pays d'adopter une attitude similaire à celle de ce pays, ils prennent des mesures immédiates et brutales. Ils annulent les réunions d'état-major prévues pour préparer des exercices (Kangaroo, Sea Eagle, Roll Call). Ils décident de ne plus recevoir de nouveaux officiers stagiaires dans leurs écoles. Ils cessent les échanges de renseignements militaires, dont les Néo-Zélandais sont les principaux bénéficiaires...

En 1986, la détermination de M. D. Lange de faire voter un projet de loi visant à faire de la Nouvelle-Zélande une zone dénucléarisée provoque une ferme mise au point américaine. Se trouvant en juin aux Philippines, M. Shultz, par “la déclaration de Manille”, souligne que “la Nouvelle-Zélande s'est retirée d'elle-même de l'Anzus et que l'engagement américain de défendre son ancien allié n'existe plus”. Le 22 août 1986, M. Charles Redman, porte-parole du Département d'Etat américain, précise que l'Anzus “continuait d'exister” malgré la décision de Washington de “suspendre ses obligations de sécurité” vis-à-vis de Wellington. Il ajoute que les gouvernements australien et américain ont procédé à des échanges de lettres “réaffirmant la poursuite de leurs obligations et de leur coopération aux termes du traité de l'Anzus”. L'Australie s'est jointe aux Etats-Unis pour condamner la politique antinucléaire de la Nouvelle-Zélande.

Dans le premier réseau d'accords à portée militaire, auquel participent les Etats-Unis, on trouve aussi les traités d'amitié, conclus en 1983, par cette grande puissance avec les gouvernements des Cook, de Tuvalu et de Kiribati. En échange du renoncement américain à faire valoir des prétentions territoriales, les Etats insulaires s'engagent à consulter les Etats-Unis, au cas où une troisième partie tenterait d'obtenir des avantages ou des facilités dans le domaine de la sécurité. Il faut ajouter les accord déjà mentionnés, avec les anciens TTIP de Micronésie. L'ensemble de ces dispositifs juridiques bilatéraux permet aux Etats-Unis d'avoir de nets avantages militaires dans tout le nord de l'Océanie.

 

Accord de défense des cinq puissances

Le deuxième réseau de relations militaires résulte de l'accord de défense des cinq puissances (ADCP), signé le 5 novembre 1971, par le Royaume-Uni, l'Australie et la Nouvelle Zélande et, en Asie du Sud-Est, la Malaisie et Singapour. Relancé en 1980 par une initiative du Premier ministre australien Malcolm Fraser, il est concrétisé par la reprise depuis cette date d'excercices entre les forces des Etats-membres et par le maintien du stationnement d'éléments militaires australiens et néo-zélandais dans l'isthme de Kra (péninsule malaise).

L'Australie fait stationner deux escadrons de Mirage et deux ou trois P3 C Orion sur la base de Butterworth (Malaisie), jusqu'à leur retrait du service en 1988. A partir de cette date, des F18 / A Hornet (successeurs des Mirage) et un P3 C Orion, basés dans le Nord de l'Australie, y sont mis en place périodiquement, tandis que deux frégates et un sous-marin sont détachés en permanence en Asie du Sud-Est.

La Nouvelle-Zélande entretient à Singapour un bataillon d'infanterie, dont le retrait est envisagé dans le “livre blanc” sur la défense néo-zélandaise publié en 1968. En 1983, elle décide son maintien sur place, mais avec une réduction des effectifs. En août 1989, l’essentiel des forces néo-zélandaises encore présentes à Singapour (1 250 personnels) est rapatrié. Ce retrait met fin à 34 années de présence en Asie du Sud-Est. A terme, elle semble pouvoir être limitée à la section de renseignement militaire australo-néo-zélandaise, l'Anzmis, très efficace, basée à Singapour et opérant en Asie du Sud-Est.

 

Accords inter-océaniens

Le troisième réseau est celui qui relie les Etats océaniens entre eux. Un accord entre l'Australie et la Papouasie-Nouvelle Guinée, signé en 1977, prévoit l'existence de consultations pour traiter des problèmes de sécurité communs. Des négociations sont en cours pour lui donner une portée plus large. Par ailleurs, en 1983, dès son retour au pouvoir, le gouvernement travailliste australien lance un vaste programme de dotation d'une vingtaine de “patrouilleurs du Pacifique” de 150 tonnes, pour les Etats insulaires intéressés. L'objectif recherché est, semble-t-il, de permettre de disposer dans le Pacifique Sud d'un système commun de surveillance des ZEE (zones économiques exclusives) et de communications, coordonné par l'armée australienne. Par ailleurs, des accords de défense et de coopération militaire existent entre la Nouvelle-Zélande et les Samoa occidentales et Fidji. Enfin, on peut rappeler l'accord militaire entre la PNG et le Vanuatu, résultant d'un échange de notes en 1980.

En 1983-1984, l'évolution en cours, illustrée par le programme australien des “patrouilleurs du Pacifique”, est caractérisée par la volonté des Etats océaniens de mettre en œuvre une forme de sécurité collective. Cette démarche des Etats du Forum du Pacifique Sud, qui progresse vers la réalisation du traité de Rarotonga, pose le problème des relations avec les puissances nucléaires, dont les Etats-Unis et la France, possessionnées en Océanie.

Malgré l'évolution des perceptions spécifiques des affaires de sécurité aux Etats-Unis, en Australie et en Nouvelle-Zélande, les relations entre les professionnels de la défense des trois pays sont longtemps cordiales et efficaces. Une certaine interdépendance dans les domaines du renseignement15, de la logistique et de l'opérationnel16 est illustrée par de nombreux liens.

Toutefois, les relations militaires sont rendues plus difficiles par l'attitude parfois réservée, voire hostile, de certaines autorités et d'une partie de l'opinion publique. L'escale du croiseur nucléaire américain Truxtun, à Wellington, du 25 au 29 mai 1982, en donne une illustration.17 Le dernier exercice important de l'Anzus, nommé Triad 84, a lieu du 1er au 14 octobre 1984, trois mois après l'arrivée au pouvoir du gouvernement travailliste de M. David Lange18.

L'attitude australienne apparaît moins menaçante à travers, par exemple, la prise de position de M. Scholes, ministre de la défense, le 27 février 1984, soit près d'un an après le retour au pouvoir des travaillistes. Selon lui, son gouvernement “n'exige pas que les gouvernements alliés disent si leurs navires transportent ou non des armes nucléaires”. Il ajoute que “l'Australie en aucun cas ne mettra en danger la sécurité d'aucun navire ou équipage ami ou allié ayant soin d'avoir accès aux installations australiennes”. Cette déclaration clôt les conversations engagées avec les gouvernements américain et britannique après “l'affaire de l'Invincible”. Les autorités de Canberra rentrent de facto dans l’alliance avec les Etats-Unis. Toutefois, la décision du gouvernement australien ouvre inévitablement une controverse au sein du parti travailliste et des syndicats. Elle aboutit à vider de sa substance le projet australien d'une zone dénucléarisée dans le Pacifique Sud.

En août 1986, à San Francisco, les Etats-Unis et l’Australie décident d’un commun accord, d’envisager désormais l’avenir à deux et de rendre inopérant le traité de l’Anzus. Celui-ci n’est pas abrogé, il est simplement mis en sommeil.

 

Les nouvelles évolutions des politiques de défense

En 1985, le gouvernement australien confie une mission d’évaluation de la politique de défense à l’expert militaire Paul Dibb. Celui-ci passe pour un “minimaliste”, favorable à une diminution de l’effort de défense. Dans son rapport, rendu public en juin 1986, il propose une “stratégie de dénégation”, nécessitant de transformer l’outil militaire, en particulier en renforçant la marine par la réalisation de huit frégates légères et en la redéployant par la mise en place de la moitié de son potentiel vers l’ouest (Perth).

Après des études complémentaires, un nouveau “livre blanc” est présenté au Parlement en mars 1986. Selon l’Age de Melbourne, l’un des principaux quotidiens australiens, ce texte présente une “stratégie de défense réelle”. Il précise les priorités du gouvernement, en matière de sécurité et de programmes d’équipements militaires, jusqu’à l’horizon 2000. Il définit deux zones, l’une “d’intérêt militaire direct” (Australie, Indonésie, PNG, îles du Pacifique Sud-Ouest et Nouvelle Zélande) et l’autre “d’intérêt stratégique prioritaire” (Est de l’Océan Indien, Asie du Sud-est, Sud-Ouest du Pacifique). Il contient la notion de danger potentiel qui n’existait pas dans le “rapport Dibb”. Il tient compte aussi de la présence militaire de l’URSS à Cam Ranh. Il établit, sans les nommer19, que certains Etats voisins pourraient être à l’origine d’attaques, à caractère limité, contre le territoire australien. Toutefois, un conflit important est estimé improbable à moyen terme. Il présente la poursuite des essais nucléaires français à Mururoa et les tensions liées à l’avenir de la Nouvelle Calédonie comme dommageables aux intérêts occidentaux. Il fait apparaître un renoncement à la doctrine du “repli sur soi” pour une “défense en profondeur”, qui implique une capacité d’intervention en Asie du Sud-Est et dans le Pacifique Sud. Il recommande la “défense au Nord”.

Précis sur les options statégiques, le livre blanc reste flou sur les moyens à mettre en oeuvre et sur les contingences budgétaires. Il met l’accent sur la nécessaire alliance avec les Etats-Unis, les mieux placés pour apporter, à la fois, une aide pour l’acquisition du renseignement, une coopération pour l’entraînement, voire pour l’emploi des forces, et un soutien logistique. En fait, les armées australiennes souffrent surtout des contraintes financières qui leur sont imposées. Le budget de la défense20 demeure très insuffisant pour réaliser le programme d’amélioration fixé.

En décembre 1989, le sénateur Evans, ministre des Affaires étrangères, publie un rapport sur “la sécurité régionale australienne”. Reprenant les prescriptions du livre blanc, il rejette pour son pays le rôle d’arbitre régional, réaffirme les principes de non-alignement, de défense en profondeur et d’attachement à l’Anzus. Il estime qu’il n’y a pas de menace immédiate dans la région mais que la situation y demeure précaire en raison des conflits internes en cours.

Au niveau factuel, quelques événements significatifs permettent de prolonger les appréciations précédentes. En novembre 1988, l’accord Australie-Etats-Unis sur les installations américaines de Pinegap et de Nurrungar est reconduit pour une durée de dix ans. En mars 1990, M. Hawke annonce la prochaine rétrocession à l’Australie de la station de North West Cape, installée en 1963 par les Etats-Unis et utilisée depuis cette date par les forces de ces deux pays pour communiquer avec leurs sous-marins en patrouille.

Le déploiement des forces australiennes vers le Nord et l’Ouest du pays est mis en application avec l’inauguration, en mars 1989, de la base de Tindal, dans les territoires du Nord, où sera stationné un escadron de F18.

L’acquisition des nouveaux équipements se poursuit avec lenteur : achat en juin 1989, auprès de la Royal Navy, du HMS “Apple Leaf” rebaptisé “Westralia” et basé à Freemantle, le choix, en août 1989, de la frégate allemande Meko 200 pour le projet “Anzac”, à construire sous licence dans les chantiers de Williamsown (Melbourne) et Newcastle (Sydney), commandée par l’Australie (8 exemplaires) et la Nouvelle Zélande (2 exemplaires et 2 options). Pour ce qui est du programme de “patrouilleurs du Pacifique”, visant depuis 1983 à la mise en place, dans les micro-Etats insulaires du Pacifique Sud, d’une vingtaine de petits (150 tonnes) navires de surveillance, il est poursuivi avec constance21.

L’accent est mis sur l’entraînement des forces, avec notamment l’exercice Kangaroo 89, mettant en jeu près de 27 000 militaires australiens et américains, en juillet-septembre 1989, dans la partie Nord de l’Australie. A cette occasion, le nouveau commandement interarmées du Nord (Norcom) a été activé pour la première fois. On peut aussi remarquer la participation australienne aux exercices aéro-maritimes bi-annuels Rimpac, avec des forces des Etats-Unis, du Canada, du Japon (depuis 1980) et de la Corée du Sud (depuis 1990).

Pour ce qui est de l’emploi opérationnel, on peut noter l’envoi d’un détachement de 304 militaires en Namibie à la disposition de l’ONU, l’engagement, à l’occasion de la crise du Moyen-Orient, d’une force composée de deux frégates et d’un pétrolier-ravitailleur, d’abord de façon autonome dans la mer d’Oman, puis sous contrôle opérationnel américain dans le golfe Persique.

En Nouvelle Zélande, l’organisation de la défense longtemps régie par une loi de 1964, plusieurs fois modifiée, l’est maintenant par une loi du 30 mars 1990. Au cours de la période récente, marquée par l’exercice du pouvoir alternativement par le parti national (jusqu’au 14 juillet 1984, puis à partir du 27 octobre 1990) et par le parti travailliste, trois documents retiennent l’attention : les livre blancs de 1983 et de 1987 et le “rapport Quigley”. L’affirmation, dans les deux premiers de la volonté de limiter le budget de la défense à moins de 2 % du PNB22, est à l’origine de réformes inachevées et d’un malaise prolongé dans les forces.

La politique de sécurité a été recentrée sur l’Océanie. Elle vise à assurer la protection des intérêt du pays dans la “zone de préoccupation stratégique immédiate” incluant l’Australie, la PNG, les territoires insulaires du Pacifique Sud jusqu’aux Etats fédérés de Micronésie et aux Marshall vers le nord et les îles Cook vers l’est. La Nouvelle Zélande considère improbable toute invasion ou attaque extérieure dans les dix prochaines années. L’URSS, avec laquelle des accords de pêche existent depuis 1979, n’est pas perçue comme dangereuse. En revanche, Wellington retient une menace sur les voies de communication aériennes et maritimes et même sur les ports néo-zélandais. Elle prend également en considération le danger représenté par le terrorisme (affaire du Rainbow Warrior) et des violations des ZEE (pêcheurs, pirates, contrebandiers, immigrants illégaux,...).

La Nouvelle Zélande est consciente de son interdépendance avec l’Australie, surtout depuis la cessation de toute coopération militaire avec les Etats-Unis, en matière de renseignement et d’équipement.

Recherchant une solution au financement “à bilan nul” des projets contenus dans le livre blanc de 1987, le gouvernement a demandé au cabinet de “consultants” de M. Quiggley de proposer des mesures permettant d’effectuer une meilleure gestion des ressources. Le rapport, remis le 5 décembre 1988 au gouvernement, a été rendu public le 2 mars 1989. Recommandant de restructurer l’Administration centrale - pour la recentrer autour du chef d’état-major, tout en réduisant les effectifs de 1 500 à 300 -, de fermer 14 bases militaires et de modifier le statut des militaires, il a été bien accueilli par M. Tizard, ministre de la défense d’alors, mais très controversé par ailleurs. Il a commencé à recevoir une application, en particulier avec la refonte des services du ministère et de l’état-major en octobre 1989.

Le 10 avril 1990, le nouveau ministère de la défense a remis au Parlement un rapport, approuvé par le général Mace, chef d’état- major, émettant de sérieux doutes sur la capacité des forces à faire face à une menace de basse intensité dans le Pacifique Sud...

Au niveau factuel, quelques observations permettent de compléter les informations précédentes. Le 12 octobre 1989, répondant à un parlementaire, M. Geoffrey Palmer, alors Premier ministre, a déclaré que le gouvernement n’envisageait plus de se retirer de l’Anzus. Le violent discours anti-américain prononcé à Yale (EU), le 24 avril 1989, par son prédecesseur, se trouve ainsi dépassé. La rencontre entre M. James Baker, secrétaire d’Etat américain, et M. Mike Moore, ministre néo-zélandais des relations extérieures et du commerce, le 2 mars 1990 à Washington, marque un certain réchauffement des relations entre les Etats-Unis et la Nouvelle Zélande...

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En Océanie, comme cela s’est passé et se passe en Afrique, la situation des jeunes Etats est préoccupante, en raison d’une déstabilisation qui s’étend rapidement. Par incapacité militaire tout autant que par choix politique, les deux puissances régionales, qui ont contribué à la construction nouvelle de la région autour d’elles, ne contrôlent pas les évolutions en cours. Le théâtre stratégique océanien est en voie de déstabilisation.

Aujourd’hui, comme dans d’autres régions du monde, l’Union soviétique n’apparaît pas menaçante. Cependant, depuis une quinzaine d’années, différents indices révèlent une lente pénétration de cette puissance mondiale dans le Pacifique Sud. Dans son discours de Vladivostok, du 28 juillet 1986, Mikhaïl Gorbatchev annonce clairement son intention de rechercher à développer des relations avec tous les Etats de la région. Dans un article de la Pravda du 27 août 1986, certains des objectifs déclarés sont clairement exposés : interdiction de l’accroissement des activités navales des grandes puissances à grande distance des côtes de leurs territoires ; limitation des forces et moyens de lutte anti-sous-marine ; limitation du nombre de porte-avions. Le but poursuivi semble bien pouvoir être un certain affaiblissement des Occidentaux, si ce n’est sur le plan militaire, au moins dans les esprits. Prochainement, il faudra peut-être répondre à une relance de la proposition soviétique de conférence internationale sur le désarmement organisée à Hiroshima...

 

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Notes:

 

1 Hervé Coutau-Bégarie, Castex le stratège inconnu, Economica, 1985.

2 Hervé Coutau-Begarie, géostratégie du Pacifique, Economica, 1987, p. 283.

3 l’ensemble du territoire australien est dans le rayon d’action des appareils soviétiques de reconnaissance (TU-95- Bear D) et de bombardement (Badger) basés à Cam Ranh (leur retrait a été annoncé au début de l’année 1990).

4 Succédant à M. Malcolm Fraser, libéral, M. Robert Hawke, travailliste, est Premier ministre depuis cette date.

5 Succédant à M Muldoon, conservateur, M David Lange, travailliste, exerce les fonctions de Premier ministre jusqu’à sa démission en 1989.

6 Hervé Coutau-Bégarie, op. cit.

7 En particulier des zones économiques de la région depuis l'extension de celles-ci à 200 nautiques par les membres du FPS en 1978.

8 7,8 millions de kilomètres carrés pour le continent australien ; 30 millions de km2 pour la zone d'influence.

9 La construction sous licence de deux de ces quatre navires montre le niveau de développement de l'industrie navale australienne.

10 Comme Greenpeace, et non à Wellington, la capitale.

11 Commandant la flotte américaine du Pacifique et Chef d'état-major de la marine australienne.

12 Contestation des facilités logistiques militaires consenties aux Etats-Unis, stations de communication, de transmission et d'alerte avancée, facilités d'escales.

13 peuplement blanc immigré ; technologie avancée ; ressources d'uranium.

14 En juin 1983, a lieu le premier essai en vol sur une distance plus courte, entre la Californie et Kwajalein (Marshall)

15 Des échanges d'informations et d'appréciations de situation existent à des niveaux différents, allant des réunions ministérielles annuelles (auxquelles participent des autorités militaires) à celui des contacts informels entre les personnels des services de renseignement. Ceux-ci, par leurs spécificités (meilleur implantation australienne en Asie du Sud-Est, à l'exception des Philippines ; forte présence néo-zélandaise dans le Pacifique Sud ; capacité d'observation par satellite américaine ), contribuent à faciliter les études complémentaires du milieu dans l'ensemble de la région Asie-Pacifique.

16 Les Etats-Unis disposent de facilités pour la VIIe flotte à Sydney, Cockburn Sound (Perth), Brisbane et Melbourne. En outre, depuis mars 1982, les B-52 de Guam ont le droit d'utiliser l'aéroport de Darwin pour l'entraînement au vol à basse altitude vers l'océan Indien et des avions de ravitaillement KC 135 sont basés à Learmonth (Australie occidentale). En Nouvelle-Zélande, l'aéroport de Harewood, près de Christchurch, est utilisé comme escale par les avions de ravitaillement allant en Australie ou à Diego Garcia. A Tangimoana (île du Nord), se trouve une base d'étude de la guerre anti-sous-marine.

17 Après avoir participé à un exercice avec la frégate Taranaki, deux patrouilleurs et des “Skyhawk” des forces néo-zélandaises, ce navire est autorisé à mouiller en rade, à environ 1 000 mètres du quai utilisé par les porte-conteneurs. L'escale du Truxtun est la troisième de cette unité dans la capitale néo-zélandaise. La première a eu lieu en 1976, la deuxième en septembre 1980. Depuis cette dernière, aucune visite d'un bâtiment à propulsion nucléaire n'a été effectuée en Nouvelle-Zélande. Pendant l'escale, une importante délégation du gouvernement, conduite par le Premier ministre, se rend ostensiblement à bord du croiseur américain, pour un déjeuner officiel. En revanche, plusieurs mouvements manifestent leur hostilité à ce genre d'escale. Le Parti Travailliste se montre le plus déterminé. Ses chefs parlementaires, M. Rowling et M. Lange, expriment une opposition totale.

18 C'est le troisième dans sa série, dont le maître d'œuvre est la Nouvelle-Zélande. Il a été précédé par les exercices Triad 76 et Triad 81, caractérisé par une faible participation américaine par “défaut de planification”. Pour Triad 84, qui comporte deux phases, l'une aérienne (5-9 octobre) et l'autre terrestre (9-14 octobre), la participation totale est pour la première de 61 aéronefs, dont 21 pour les Etats-Unis (8 F15, 10 F16, 1E-3A, 2 KC 135) et 15 pour l'Australie (10 Mirage III, 4 F 111 et 1 Caribou) et, pour la seconde de 1 485 militaires, dont 85 pour les Etats-Unis (un poste de commandement de brigade) et de 122 pour l'Australie (1 PC de brigade).

19 L’Indonésie protestera contre ce qu’elle considère comme sa mise en cause non fondée.

20 En 1987-1988 : 7 404 millions de dollars australiens. Il accuse une diminution de 1 % en termes réels par rapport au budget précédent. En 1988-1989 : 7658.

21 Mise en place en PNG (juillet 1989), aux Cook (septembre 1989), ...

22 Le budget a été plafonné en 1989-1990 à 1,4 millions de dollars pour trois ans. Il représente actuellement 54 % du budget de l’Etat et 1,86 % du PIB.

 

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