ENTRE LA STRATEGIE ATLANTIQUE ET UNE GEOPOLITIQUE

Bernard Labatut

 

 

 

 

Les profondes mutations qu'a connues la politique de défense espagnole depuis la transition démocratique en 1975 ont suscité bien des commentaires, tant en Espagne qu'à l'extérieur. Bien peu d'auteurs ont cherché à analyser la perception espagnole de la géostratégie, beaucoup ont tenté de plaquer des schémas importés, n'apportant par là que des explications partielles et parfois partiales aux importantes mutations qui étaient en train de s'opérer1.

De fait, la difficulté de l'analyse tient au caractère équivoque de la notion même de géostratégie qui inclut à la fois les paramètres géographiques et par ailleurs l'ensemble des paramètres qui conduisent à l'élaboration de la stratégie ; toute la difficulté résidant dans l'évaluation du juste équilibre ou point de rencontre de ces deux données convergentes au niveau espagnol et non pas selon une lecture abstraite.

Comme le fait remarquer Gérard Chaliand, le risque est de sombrer dans le déterminisme géographique2 ; or, il est indispen-sable de prendre en compte l'ensemble des données d'un rapport de force. De ce point de vue, les conditions concrètes dans lesquelles ont été redéfinies les priorités stratégiques en Espagne à partir de la transition démocratique ont rendu difficiles et souvent opaques les conceptions stratégiques espagnoles, souvent altérées dans leur formulation claire par les contraintes politiques externes et internes du moment.

On doit tout d'abord constater que ces difficultés tiennent d'abord au faible niveau de la réflexion stratégique, que ce débat jusqu'à la fin des années 80 a été très largement soumis à la poursuite d'un objectif politico-diplomatique considéré comme supérieur : l'intégration de l'Espagne dans les institutions européennes et occidentales qui avait pour corollaire le rejet de ce qui existait précédemment, marqué du sceau du franquisme et synonyme d'isolationnisme, d'autoritarisme, de marginalisation et d'infériorisa-tion sur la scène internationale. Cette volonté de rupture était d'autant plus forte que le système de défense antérieur était considéré aussi comme étroitement lié au rôle qu'avaient les Forces Armées sur la scène politique interne.

Les perceptions géostratégiques espagnoles ont eu également à connaître au cours de la période d'une infra-valorisation qui s'expliquait par la volonté politique de redéfinir un modèle de politique de défense sur la base d'un redimensionnement des Forces armées espagnoles allant dans le sens de leur réduction.

Cette situation a fait que les tenants les plus déterminés de l'intégration à l'Alliance Atlantique comme beaucoup d'observateurs extérieurs se sont interrogés au cours des années 80 sur le fait de savoir s'il existait en Espagne une réelle conscience des nécessités stratégiques. La stabilisation progressive du système de défense, étroitement dépendante de l'évolution de la situation politique interne, va peu à peu fournir les éléments de réponse et révéler des conceptions stratégiques renouvelées dans un contexte dominé par une excessive prise en compte de la dimension Est-Ouest.

Mais en fait, sous la "modernité" des conceptions stratégiques telles que formulées dans les années 80 réapparaissent un certain nombre de constantes géopolitiques auxquelles les années 90 pourraient redonner vigueur.

LA FAIBLESSE DU DÉBAT STRATÉGIQUE

Dans un ouvrage publié en 1984, le général Eduardo Munilla qui occupa d'importantes charges au sein du ministère de la Défense créé en 1978, décrit parfaitement cet état de faiblesse :

“Notre propre ordonnancement légal en matière de Défense était jusqu'à ces derniers temps vétuste et manquait d'une véritable coordination au niveau national, en raison de l'inexistence d'un ministère de la Défense ; et naturellement dans le domaine international, comme résultat de notre isolement prolongé au cours des deux derniers siècles.

 

Pour ces raisons, il n'y a rien d'étonnant à ce que les études stratégiques aient été de bien moindre importance et intensité que dans les autres pays européens et, comme
il est naturel, les publications touchant à ce thème ont été relativement rares.

L'exception est constituée par les diverses Ecoles d'Etat-Major et les Ecoles Supérieures des trois Armées dans lesquelles ont été réalisées des études notables et intéressantes mais qui étaient, en général, trop spécifiques et quelque peu fragmentaires et passaient ensuite dans les archives et bibliothèques sans être pratiquement jamais publiées de façon officieuse ou officielle ... Les études stratégiques ont été presque toujours des matières secondaires dans ces Ecoles.

La majorité des publications et des travaux ont été le résultat d'entreprises individuelles... De telles études ont porté, dans l'Armée de Terre, sur les aspects touchant au terrain et à la géographie militaire de la Péninsule, dans l'Armée de l'Air elles se sont limitées à la stratégie aérienne et c'est peut-être dans la Marine que l'on a eu la vision la plus judicieuse, surtout au niveau européen et pour ce qui concerne nos espaces maritimes insulaires et limitrophes” 3.

L'état de la réflexion stratégique est tel dans les premières années de la transition que l'un des principaux protagonistes du débat stratégique, partisan convaincu de l'entrée dans l'OTAN, Antonio Sanchez Gijon, s'attachera à démontrer, dans un ouvrage non dénué de vocation pédagogique et publié en 1978, l'inexistence d'une entité stratégique espagnole indépendante4.

Pour cet auteur, ce n'est qu'à l'époque où une monarchie catholique enrichie par l'or des Amériques put exercer son contrôle sur l'Espagne en se démarquant clairement des zones dominées par les Turcs et les Européens en Méditerranée ainsi qu'en raison de la conformation particulière de la géographie politique et religieuse de l'Europe du Nord et de l'Europe centrale que la péninsule a pu exister en tant qu'unité stratégique indépendante :

“L'Espagne était alors en mesure d'assumer l'indépendance de l'espace stratégique qui l'intéressait pour mener à bien les buts politiques de la Couronne, et c'est en ce sens que l'on peut parler d'unité stratégique indépendante, c'est-à-dire dans la mesure où, par des moyens politiques (s'appuyant sur des moyens militaires), elle put se maintenir à l'abri d'agressions, de pressions et de vassalisations, en préservant les avantages qu'une certaine configuration politico-stratégique de sa géographie lui donnait”.

 

Mais, s'empresse d'ajouter cet auteur :

“Ce qu'il y a de déterminant ici c'était les conditions politiques qui garantissaient l'indépendance de cet espace géographique et non pas la configuration particulière de sa géographie ; parce qu'il y a seulement unité stratégique indépendante dans un sens politique et non pas dans un sens géographique” 5.

 

Une telle remarque était loin d'être innocente dans le contexte des premières années de la transition et peut être considérée comme une véritable mise au point face à l'idée diffuse mais largement partagée que la situation géographique particulière de la péninsule Ibérique place l'Espagne dans une situation favorable pour lui permettre de développer une stratégie d'orientation sinon neutraliste, tout au moins autonome par rapport au cadre Est-Ouest. Rappelons qu'en ces années, l'adhésion à l'OTAN, l'option atlantique, ne ralliait que peu de suffrages et que jusqu'à son départ du gouvernement fin 1980, le président Adolfo Suarez adoptera une attitude incertaine vis-à-vis des grandes orientations de la politique extérieure et de sécurité.

Une telle attitude fera rapidement apparaître l'impasse doctrinale dans laquelle elle placera la réflexion stratégique en prenant le risque de voir réapparaître de vieilles conceptions géopolitiques peu adaptées aux contraintes de l'environnement stratégique de cette deuxième moitié des années 70. Il semble d'ailleurs qu'au cours de l'année 1980, le président Adolfo Suarez ait lui-même opéré un revirement d'attitude en faveur de l'adhésion à l'OTAN6.

L'AFFIRMATION DES CONCEPTIONS GÉOSTRATÉGIQUES :

LA MÉTHODE IMPRESSIONNISTE

Ce n'est que par touches successives et au fur et à mesure que le nouveau système politique espagnol se consolide que les conceptions géostratégiques espagnoles vont aller en s'affirmant.

Un premier pas est franchi avec l'arrivée au pouvoir de Leopoldo Calvo Sotelo en 1981 dont le débat d'investiture sera marqué par la tentative de coup d'Etat du colonel Tejero. Calvo Sotelo affiche dans son programme de gouvernement une orientation clairement pro-occidentale qui a surtout pour but d'accélérer l'entrée de l'Espagne dans la CEE, considérée comme
la seule solution possible pour sortir le pays du marasme économique dans lequel il se trouve. Cette situation a évidemment pour conséquence d'affirmer également l'engagement pro-occidental de l'Espagne au plan de la sécurité. Ceci implique logiquement pour Calvo Sotelo l'entrée de l'Espagne dans l'OTAN, idée encore difficilement acceptée en 1980, y compris dans les rangs de la majorité centriste7. Mais il faut surtout noter qu'à partir de cette époque les principales forces politiques du pays ne remettront plus en cause cette orientation pro-occidentale, notamment le Parti Socialiste Ouvrier Espagnol (PSOE), à ce moment-là farouchement opposé à l'entrée dans l'OTAN8.

On peut donc considérer qu'à partir de cette époque là, le critère des implications stratégiques de l'orientation fondamentale de la politique étrangère : l'Europe et l'Occident, devient la donnée essentielle à partir de laquelle sont réaffirmées les conceptions géostratégiques espagnoles.

Dès 1980, la Junte des chefs d'état-major, instance de commandement militaire suprême, déclare officiellement que le détroit de Gibraltar et l'axe Baléares-Détroit-Canaries constituent l'axe essentiel de la stratégie espagnole. Autrement dit, l'idée de lien direct ou de causalité immédiate permet de définir avec plus de précision les espaces géostratégiques puisqu'il s'agit de délimiter ces espaces par l'implication directe qu'ils ont sur la stratégie militaire espagnole.

Mais ce critère, s'il paraît satisfaisant parce que relativement objectif, trouve aussi ses limites d'utilisation en raison de la situation particulière de l'Espagne au sein du système de défense occidental depuis 1953, date de signature des premiers accords bilatéraux avec les Etats-Unis, ainsi que par l'incertitude que vont maintenir les socialistes parvenus au pouvoir en 1982 sur la participation de l'Espagne à l'OTAN, et ce jusqu'au référendum de 1986.

L'année 1984 constitue une autre étape clé dans la formulation des conceptions stratégiques espagnoles. Elle correspond à la présentation par le gouvernement du programme dit "de paix et de sécurité", destiné à fixer les grandes coordonnées de la politique d'alliances de défense suivie par l'Espagne. C'est aussi en 1984 que pour la première fois, en application des nouveaux mécanismes d'organisation de la Défense mis en place par la loi organique de la Défense de 1980, est promulgué le Plan Stratégique Interarmées (PEC) établissant sur une période quadriennale les grands objectifs que doivent atteindre les Forces Armées pour assurer la défense du pays.

Il faudra attendre 1986 pour que l'Espagne établisse sa proposition de participation à la défense commune dans le cadre de l'OTAN. Entre temps, en 1984, l'ouvrage du général Munilla, précédemment cité, constituait un apport important pour la compréhension des conceptions géostratégiques espagnoles. Les décisions qui seront prises ultérieurement montreront d'ailleurs que l'essentiel des positions espagnoles figure dans cet ouvrage écrit par un général qui, par les responsabilités qu'il occupa au ministère de la Défense au début des années 80, a joué un rôle important dans la définition de la stratégie espagnole.

L'ENVIRONNEMENT GÉOSTRATÉGIQUE ESPAGNOL

"La politique d'un Etat est dans sa géographie" : cette formule de Napoléon, souvent cité, a été également critiquée parce que donnant de l'influence de la géographie sur la politique une vision trop statique.

Pour notre part, nous considérons qu'elle a le mérite de souligner que la politique d'un Etat ne peut échapper à un certain nombre de contraintes géographiques. Ceci est vérifié pour l'Espagne. Ainsi, malgré la volonté des gouvernements de la transition de rompre avec tout ce qui pouvait être identifié
au franquisme, on doit admettre que les coordonnées fondamentales de la géostratégie espagnole restent les mêmes au-delà du changement de régime politique.

Alberto Martin Artajo, ministre espagnol des Affaires étrangères dans les années 50, expliquait ainsi la position géostratégique de l'Espagne :

“Au regard du monde, l'Espagne est une maison à quatre façades : une, au Nord, s'ouvre en direction de l'Europe ; une autre, tournée à l'Ouest, observe l'Amérique lointaine ; la troisième, vers le Levant, nous place face à la Méditerranée ; celle du Sud regarde vers l'Afrique” 9.

 

Par son caractère très général, cette formule n'est guère contestable même s'il faut introduire l'élément différenciateur qu'est le degré d'intensité et d'importance des relations politico-diplomatiques de l'Espagne dans ces quatre directions.

Au plan stratégique, cet élément différenciateur joue un rôle encore plus important dont Alberto Martin Artajo prend toute la mesure lorsqu'il ajoute :

“Gibraltar représente le point nodal des coordonnées géographiques qui déterminent notre politique extérieure” 10.

 

Le détroit de Gibraltar, pivot de la stratégie espagnole

A partir des années 80, une fois qu'elle aura clairement affirmé sa vocation européenne et occidentale, l'Espagne s'attachera à démontrer que la meilleure contribution qu'elle puisse faire à la défense occidentale se situe précisément dans le détroit de Gibraltar11, qui s'affirmera effectivement comme le point nodal déterminant les grandes coordonnées de la projection extérieure de l'Espagne.

L'affirmation de cette priorité stratégique pour le détroit de Gibraltar représente sans aucun doute, compte tenu du choix fait par l'Espagne de s'intégrer dans les années 80 au système de défense occidental, la meilleure équation stratégique possible, selon un certain nombre de déterminants géostratégiques que l'on peut articuler autour de trois aires géographiques principales : l'espace océanique, la Méditerranée et l'espace péninsulaire.

L'espace océanique

L'Histoire est là pour rappeler combien la dimension océanique de l'Espagne a joué un rôle fondamental dans son essor puisque c'est grâce à la découverte des Amériques que ce pays put, au XVIe siècle, connaître une période de prospérité et d'expansion sans précédent que résume parfaitement son qualificatif historique : le Siècle d'Or12.

De nos jours, l'influence de l'espace atlantique sur la stratégie espagnole est réelle, du seul fait de l'importance de la façade atlantique de ce pays. Le front atlantique de l'Espagne est coupé ou divisé en deux par l'interposition géographique du Portugal. On trouve donc un front septentrionnal, composé de la façade maritime cantabrique et de la région galicienne, front secondaire aujourd'hui qui ne joue plus principalement qu'un rôle de soutien logistique avec les arsenaux d'El Ferrol ; et un front méridional, au Sud-Ouest de la péninsule, constitué par la baie de Cadix, considéré par la doctrine stratégique espagnole comme appartenant à l'espace stratégique du détroit de Gibraltar et abritant l'importante base de Rota, en cours de renforcement. Beaucoup plus au Sud, et quasiment en contact avec l'Afrique - l'île de Fuerteventura n'est qu'à 80 kilomètres du continent africain - on trouve l'espace maritime canarien que l'Espagne considère comme une prolongation du front océanique péninsulaire, bien que "bénéficiant d'une certaine particularité en raison de ses caractéristiques physiques et de la position géographique qu'il occupe dans l'Atlantique" 13.

Cette façade, qui s'ouvre aux vastes espaces atlantiques, représente une importance stratégique que l'on peut évaluer à l'aide de plusieurs facteurs: tout le trafic maritime en provenance du golfe Persique et contournant le cap de Bonne Espérance passe au large de l'archipel canarien pour ensuite bifurquer soit vers l'Amérique du Nord, soit vers l'Europe. Ces espaces, situés au débouché occidental de la Méditerranée, permettent d'exercer un contrôle sur l'accès à cette mer dont l'importance était jusqu'ici soulignée dans tous les scénarios de conflits avec l'Est. De plus, pour l'Espagne, le contrôle de ces espaces est important puisqu'il lui permet d'assurer la défense de ses intérêts particuliers : archipel canarien, transport maritime national (qui représente un pourcentage élevé des transports espagnols), surveillance de zones de pêche très riches.

Au-delà de ces nécessités, l'accent est souvent mis en Espagne sur une vocation océanique qui correspond à une certaine vision géopolitique. Il s'agit pour elle de réaffirmer ses liens privilégiés avec l'Amérique du Sud hispanophone ; il s'agissait aussi, au début des années 80, de réaffirmer son positionnement océanique par rapport à son voisin péninsulaire, le Portugal, qui bénéficiait sur ce plan d'une situation privilégiée dans le dispositif des commandements géographiques de l'Alliance Atlantique.

L'espace méditerranéen

Méditerranée ou rive Sud ? La question est difficile à trancher. Pays disposant d'une importante façade méditerranéenne et qui plus est situé au principal débouché océanique de cette mer, l'Espagne est inéluctablement concernée par tous les événements de la zone et même directement impliquée en raison des accords militaires bilatéraux qui la lient aux Etats-Unis depuis 1953.

De plus, l'Histoire des trente dernières années a montré que l'Espagne était directement impliquée dans ses intérêts territoriaux par l'évolution politique et stratégique du Maghreb, d'où la tentation de considérer cette région comme un espace géostratégique spécifique.

Tous ces éléments font de la Méditerranée un lieu de préoccupation essentiel pour l'Espagne, tant au plan de son action diplomatique que de ses intérêts de sécurité. Car, même si l'Espagne s'est défendue au cours de la dernière décennie de vouloir militariser ses relations avec le Maghreb, on ne peut nier que ces relations comportent une composante militaire, particulièrement avec le Maroc du fait des enclaves de Ceuta et Melilla, qui n'est pas négligeable.

L'espace stratégique péninsulaire

Le territoire péninsulaire ne constitue, selon les conceptions stratégiques espagnoles, qu'un front éventuel tout à fait secondaire et l'hypothèse de voir le territoire péninsulaire transformé en théâtre d'opérations paraît relever de la pure spéculation intellectuelle. Cette idée communément admise est renforcée par la circonstance qui place le seul théâtre de conflit potentiel qui ne s'inscrive pas dans la perspective globale Est-Ouest qui a tant pesé sur l'analyse stratégique jusqu'à ces dernières années, de l'autre côté du détroit de Gibraltar. Il s'agit des enclaves de Ceuta et Melilla que revendique le Maroc, les eaux du détroit servant ici de fossé à la forteresse Espagne.

L'une des caractéristiques principales du territoire espagnol est son inaccessibilité. Outre le fait que l'Espagne, à l'exception de la Suisse, est le pays d'Europe dont l'altitude moyenne est la plus élevée, c'est surtout la complexité et l'enchevêtrement de son orographie qui accusent ce caractère qui a pu favoriser le développement et le succès de la guerilla contre les troupes de Napoléon.

Si de nos jours évidemment la topographie a perdu une partie de son importance en raison de la puissance des moyens militaires, l'importance du terrain ne doit cependant pas être sous-estimée pour une raison essentielle que nous pourrions définir comme déterminisme historique de la géographie. Dans un pays où les pesanteurs historiques ont peut-être plus qu'ailleurs joué un rôle essentiel dans la période récente, ce facteur ne doit pas être négligé. Le repli historique de l'Espagne et son isolement du concert des nations européennes au cours des deux derniers siècles ont conduit l'armée, en raison également du rôle politique qu'elle a joué et de sa fonction de quadrillage du territoire, à avoir une vision excessivement territoriale comme le reflète d'ailleurs l'absence d'études stratégiques que signale le général Munilla. Cette vision s'est traduite par un certain modèle de déploiement des forces et par le développement de certains types d'unités qui se sont vus affectés au cours de la dernière décennie par une série d'importantes réformes.

La stratégie et la politique militaire actuellement suivies traduisent également une autre grande caractéristique des conceptions géostratégiques espagnoles. Le territoire espagnol occupe 84,7 % du sol péninsulaire, face au Portugal qui n'en occupe que le restant, soit 15,2 %, ceci sans compter le territoire du rocher de Gibraltar. Ce déséquilibre a fortement influé sur le fait que, le Portugal ayant toujours montré une certaine méfiance face à son imposant voisin, il n'existe pas à l'heure actuelle de véritable stratégie péninsulaire intégrée qui paraîtrait pourtant répondre à la logique de la nécessité, comme le fait remarquer le général Munilla14.

Les frontières terrestres avec la France et le Portugal peuvent être considérées de nos jours comme des "fronts morts", pour reprendre l'expression qu'emploie ce dernier. La frontière avec la France, qui s'étend sur 677 kilomètres, paraît totalement stabilisée depuis près de trois siècles, c'est-à-dire la Paix des Pyrénées (1659). On peut, à titre purement anecdotique, citer les anomalies de cette frontière qui pourraient susciter des frictions entre les deux pays, comme par exemple le cas de l'enclave espagnole de Llivia, située dans le département des Pyrénées orientales. Mais, si ne pèse aucune menace globale sur cette frontière, il n'en pèse pas davantage au niveau bilatéral. La frontière hispano-portugaise, longue de 987 kilomètres, ne fait pas davantage l'objet de menaces militaires en dépit de la revendication par le Portugal de la ville d'Olivenza qui fut occupée par les Espagnols au cours d'affrontements multiples qui émaillèrent dans le passé les relations entre les deux pays15. Ces éléments n'ont qu'un aspect anecdotique et n'ont aucune influence sur les conceptions stratégiques.

LE RETOUR DE LA GÉOPOLITIQUE ?

Il n'existe pas à l'heure actuelle en Espagne d'auteur ayant donné à une réflexion géopolitique un caractère suffisamment systématique pour mériter le nom de théorie. Rappelons simplement que face
au mouvement général de suspicion à l'égard de la géopolitique du fait des perversions auxquelles conduisit le nazisme, la géopolitique a connu en Espagne une excroissance tardive au cours des années 40, début des années 50 qui virent fleurir le mythe de l'Hispanité et de l'Empire, tout comme l'idée d'Etat-archipel qui a été également développée au Portugal.

On ne peut cependant nier toute influence de la géopolitique en Espagne. Celle-ci n'est pas le fait d'auteurs particuliers mais elle se perçoit au niveau de certaines lignes de force de la doctrine stratégique officielle. Au moins deux séries de considérations plaident pour la prise en compte de la vision géopolitique espagnole dans l'explication de ses conceptions géostratégiques.

Tout d'abord, nous considérons avec le géographe Yves Lacoste, que :

“il ne sert à rien de rejeter par principe ce qu'il faut objectivement considérer comme un ensemble de représentations historiques et géographiques plus au moins contradictoires. Il faut au contraire se familiariser avec les raisonnements géopolitiques, comprendre leurs ruses, comment ils évoluent, savoir discerner ce que chacun d'eux a de partiel et de partial et comment ils forment, en vérité, des paires antagonistes” 16.

 

En Espagne, par souci de rompre avec le passé mais aussi par volonté, dans les années 80, de s'intégrer dans les grands schémas d'analyse stratégique en vigueur faisant prévaloir quasi-exclusivement l'affrontement idéologique Est-Ouest, certains éléments de cette stratégie, ayant pour finalité d'affirmer une certaine vision géopolitique de l'Espagne, ont été occultés.

Outre que les problèmes auxquels ils touchent demeurent, il est d'autre part permis de penser que :

“à l'époque où le marxisme perd de son audience et ne peut plus prétendre fournir à lui seul l'explication des sociétés, la démarche géopolitique apparait aujourd'hui comme une autre façon d'envisager efficacement les problèmes politiques, en privilégiant, dans l'analyse, leurs rapports aux territoires” 17.

 

Nous pouvons relever en Espagne trois grandes séries de questions directement liées à une certaine vision géopolitique espagnole.

Tout d'abord, sur le plan le plus général, les mutations à l'Est et l'action menée par les pays occidentaux en faveur des anciens satellites de l'Union soviétique ont conduit l'Espagne à réaffirmer son ancrage méditerranéen, montrant sa préoccupation de ne pas voir ce nouvel intérêt de la Communauté occidentale pour l'Est se traduire par un désengagement ou même l'inaction vis-à-vis des pays de la rive Sud aux équilibres politiques, économiques et sociaux précaires. Ses positions en faveur d'une conférence sur la coopération et la sécurité en Méditerranée et, d'une façon plus globale, son engagement actif dans les divers processus de négociation dans la région, traduisent une préoccupation géopolitique évidente.

D'autre part, la présence sur la côté marocaine des enclaves de Ceuta et Melilla, revendiquées par le Maroc, constitue un abcès de fixation qui pour l'heure voit ces deux pays camper sur des positions conservatrices et par la même occasion antagonistes. On aurait pu penser qu'avec la transition démocratique et compte tenu des positions initiales du PSOE sur les questions internationales, l'arrivée au pouvoir de celui-ci aurait pu ouvrir de nouvelles perspectives de dialogue entre les deux Etats. Or, très vite sur cette question les socialistes espagnols ont fait montre d'une attitude conservatrice, et compréhensible étant donné l'environnement interne, qui aboutit aujourd'hui à un statu-quo laissant supposer que l'appartenance de ces enclaves à l'Espagne est insusceptible d'être remise en cause, exprimant par là une vision géopolitique dont on doit tenir compte dans l'analyse des enjeux diplomatico-stratégiques de la région.

Enfin, on ne peut sous-estimer les pesanteurs des conceptions géopolitiques des deux Etats péninsulaires, Espagne et Portugal,
qui pendant des siècles se sont tourné le dos et qui aujourd'hui sont amenés à redéfinir leurs relations par rapport à un même espace géopolitique : l'Europe et l'Occident. Comme nous l'avons déjà signalé, il n'existe pas de stratégie péninsulaire. Dans le cadre d'une future organisation de la sécurité européenne18, il y a de fortes raisons de penser que pour de longues années encore les phénomènes de méfiance et de réticences entre ces deux pays devront être pris en compte dans toute planification stratégique. Parce que, là encore, l'influence des conceptions géopolitiques se fera sentir19.

En s'engageant sur la voie de la démocratisation interne et de sa réinsertion sur la scène politique européenne, l'Espagne a voulu tourner le dos au passé en rejetant tout ce qui pouvait être assimilé à de vieux démons.

Mais sa difficulté a été aussi, sur le plan stratégique, de s'insérer dans un dispositif qui avait été élaboré quelques quarante ans plus tôt. Les hasards de l'Histoire ont fait qu'au moment où elle parvenait à concilier ses impératifs stratégiques particuliers avec ceux du monde occidental, l'évolution à l'Est a en partie rendu caducs les dispositifs actuels, posant une nouvelle fois la question de la redéfinition des dispositifs stratégiques existants et faisant réapparaître une dimension qui avait été quelque peu gommée par la dimension idéologique, tout au moins dans le discours : l'importance des représentations historiques et géographiques dans leur rapport à la politique.

 

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Notes:

 

1 En Espagne, parmi les travaux les plus remarquables, nous citerons ceux d'Antonio Sanchez Gijon et l'ouvrage du général Eduardo Munilla Gomez, Introduccion a la estrategia militar española, Madrid, Ed. EME, 1984.

2 Gérard Chaliand et Jean-Pierre Rageau, Atlas stratégique, Paris, Fayard, 1989, p. 20.

3 Eduardo Munilla, op. cit, p. 18. Sur la stratégie navale espagnole, voir nos articles : “Le détroit de Gibraltar, nœud gordien de la stratégie espagnole”, Stratégique, n°1/87, pp. 37-72 ; “La politique navale espagnole : grandeur et limites d'une ambition”, Stratégique, n°4/90, pp. 203-224.

4 Antonio Sanchez Gijon, España en la OTAN, Madrid, Defensa, 1978, pp. 45 et sq.

5 Ibid.

6 Sur ce point, voir notamment l'ouvrage de Javier Ruperez, España en la OTAN : relato parcial, Barcelone, Plaza y Janes, 1986.

7 Comme le montreront les conditions dans lesquelles s'effectuera le dépôt des instruments de ratification du traité de l'Atlantique Nord. Voir notre thèse de doctorat : La politique de défense de l'Espagne démocratique (1975-1986), Toulouse, série “Méditerranée : Armées, sociétés, stratégies”, Centre d'Etudes et de Recherches sur l'Armée, 1988.

8 Dans leurs déclarations, les principaux responsables socialistes s'attacheront à montrer, en l'absence de réelle proposition alternative, que l'Espagne doit de toute façon rechercher un système d'alliances en relation avec la défense occidentale.

9 Alberto Martin Artajo : “Las constantes geopoliticas de las relaciones internacionales de España”, Geopolitica y estrategia I, actes de la Chaire Palafox, Université de Saragosse, 1965, pp. 7-48.

10 Alberto Martin Artajo, op. cit., p. 12.

11 Nous avons analysé l'importance du détroit de Gibraltar dans la stratégie espagnole dans l'article précédemment cité : “Le détroit de Gibraltar, nœud gordien de la stratégie espagnole”.

12 Pour une connaissance de cette période, on citera dans la littérature française l'ouvrage de Bartolomé Bennassar, Un Siècle d'Or espagnol, Paris, Robert Laffont, 1982.

13 Fernando de Bordeje, España, poder maritimo y estrategia naval, Madrid, Empresa Nacional Bazan ed., 1982, p. 72.

14 Eduardo Munilla Gomez, op. cit., p. 61.

15 Sur la revendication de la ville d'Olivenza par le Portugal, on consultera Joaquin Oltra: “The future of Iberia”, L.S. Kaplan, R.W. Clawson, R. Luraghi, eds : Nato and the Mediterranean, Wilmington, Scholarly Resources Inc., 1985, p. 118.

16 Yves Lacoste, préface à l'ouvrage de Michel Korinman, Quand l'Allemagne pensait le monde, Paris, Fayard, 1990, p. V.

17 Idem, p. III.

18 Cette formule ne saurait présager bien évidemment de la nature de cette défense européenne, et nous employons ici ce vocable dans son acception la plus générale et la plus vague.

19 Le refus du Portugal de participer à un gazoduc en provenance d’Algérie et qui passerait par le territoire espagnol est sur ce plan très significatif.

 

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