GÉOPOLITIQUE ET GÉOSTRATÉGIE

 

Yves LACOSTE

  

C’est depuis une douzaine d'années que le mot géopolitique qui était proscrit (sous prétexte d’"hitlérisme") depuis la seconde guerre mondiale, est petit à petit entré dans le langage des média : d’abord pour rendre compte d’un événement qui fut alors très surprenant, la première guerre entre deux États communistes, le Cambodge et le Vietnam ; puis on a parlé de géopolitique à propos de la guerre Irak-Iran, des embrouillements libanais etc. A partir de 1989, les références à la géopolitique se sont multipliées avec l’effondrement des régimes communistes en Europe, la soudaine ouverture du "mur de Berlin", la réunification de l’Allemagne, les risques d’éclatement de l’URSS sous l’effet des revendications nationales, la "guerre du Golfe" et plus récemment encore la dislocation de la Yougoslavie. Bref, tout cela est l’occasion d’invoquer de plus en plus souvent la Géopolitique, comme s’il s’agissait d’une science nouvelle, d’une façon plus efficace de penser un monde qui connaît tant de surprenants changements, depuis la fin de la "guerre froide".

Certes, il s’agit pour une bonne part (mais pas seulement) de ce que l’on appelle aujourd’hui (et pour certains, non sans quelques mépris) un "phénomène médiatique". Le rôle des média est certes considérable et ceci pour la bonne raison que les changements et les rebondissements dans un si grand nombre de pays sont tellement rapides et fondamentaux que ce sont principalement les journalistes qui cherchent à les expliquer, avec les ressources et les contraintes de leur métier, avant que les différents "spécialistes" aient eu le temps de réfléchir pour écrire des analyses approfondies. Il faut évidemment tenir compte de l’effet de mode, mais on peut aussi constater que le mot géopolitique est dans le très grand nombre de ses concurrents, le plus souvent utilisé relativement à bon escient et somme toute de façon plus raisonnable que certains termes, comme stratégie, qui depuis quelques temps font flores.

C’est dans ce contexte que se développe depuis quelques temps l’usage d’un terme nouveau, géostratégie, pour désigner des problèmes qui relèvent manifestement du même champs que la géopolitique. Deux signifiants pour une même catégorie de signifiés, s’agit-il d’un simple effet de redondance ? ou pour certains, ne s’agit-il pas de la volonté d’employer un terme plus savant, plus scientifique, moins controversé historiquement que géopolitique, qui leur paraît trop "journalistique". Mais aujourd’hui, l’argument de la soi-disant "essence nazie" de la géopolitique, argument dont on a usé pendant près de quarante ans, n’est plus de mise. De surcroît, ce sont autant les journalistes que les spécialistes qui emploient concurremment des deux termes, géopolitique et géostratégie, tout en rechignant à les différencier comme à les considérer comme synonymes.

Cette discussion est le plus souvent éludée, sous prétexte qu’il s’agit de "phénomènes médiatiques". Mais ceux-ci, surtout lorsqu’il s’agit de représentations du monde et des luttes qui s’y déroulent, forment, en vérité, un domaine moins absurde qu’on semble le penser dans l’intelligentsia. Il y a sans doute des raisons à l’apparition d’un terme nouveau, géostratégie, tout comme il y en a eu pour la remise en circulation du mot géopolitique. Réfléchir à leur possibles différences est une occasion de clarifier ce qu’il faut entendre par l’un et par l’autre terme.

Quelques universitaires se sont efforcés de poser ces problèmes en termes qui se veulent savants (et qui ne sont en vérité qu’académiques), en se référant à de soi-disant principes épistémologiques. Il me paraît assez vain de partir de l’idée que la géopolitique et la géostratégie seraient à priori des disciplines scientifiques, subdivisions d’une même science, la géographie dont les fondements historiques détermineraient la spécificité de ses divers sous-ensembles théoriques. Certes, qu’il s’agisse de géopolitique, de géostratégie, ou des rubriques plus traditionnelles de la géographie universitaire que sont la géographie politique ou la géographie économique, il est question de territoires, mais ces démarches et ces discours ont des statuts scientifiques et universitaires extrêmement différents les uns des autres : ainsi jusqu’à ces dernières années, la quasi-totalité des géographes universitaires, (et pas seulement en France) s’ils acceptaient à la rigueur la géographie politique, c’est-à-dire l’analyse des caractéristiques spatiales de divers phénomènes politiques, récusaient par contre radicalement tout allusion à la géopolitique. A leurs yeux, il ne s’agissait que de propos partisans non seulement tout à fait discutables du point de vue scientifique, mais de surcroît objets de violentes controverses. Et pour cause, puisqu’il n’est de discours et d’entreprises géopolitiques qu’en fonction de rivalités de pouvoirs sur des territoires.

C’est seulement en prenant en compte ce caractère fondamentalement contradictoire des arguments géopolitiques qu’il est possible d’envisager une analyse géopolitique qui relève d’une démarche relativement objective. De même que l’on a pu commencer à parler de "science politique" lorsqu’au début du XXe siècle, on s’est risqué à prendre en compte, dans leurs contradictions, les discours partisans d’homes politiques rivaux, les comportements de militants adversaires, les thèses et les agissements de partis politiques plus ou moins antagonistes, de même l’on peut aujourd’hui envisager la géopolitique comme une démarche de type scientifique, à la condition de partir du caractère contradictoire des discours qui émanent de telle ou telle force politique (pas seulement des gouvernements), chacune d’elles prétendant se référer au bon droit, à la Science et à l’Histoire afin de justifier ses ambitions territoriales ou les positions qu’elle occupe.

C’est sur ces principes et avec l’expérience de la revue de géographie et de géopolitique Hérodote (fondée en 1976), que s’est constituée, il y a seulement deux ans, à l’université Paris-VIII, une formation doctorale de Géopolitique qui connaît un grand succès. Elle est pour le moment la seule en France à se référer explicitement à la géopolitique, qu’il s’agisse de géopolitique interne (au sein d’un même État) ou de géopolitique externe (entre divers États).

Pourquoi est-ce seulement dans les dernières décennies du XXe siècle que la géopolitique fait l’objet de réflexions scientifiques et commence en France à avoir un statut universitaire ? Dans ce domaine, la recherche française n’est d’ailleurs pas en retard, bien au contraire. Les rivalités territoriales entre les États ou les diverses formes d’organisations politiques sont pourtant fort anciennes, mais durant des siècles, ce furent les historiens qui en rendirent compte, mais a posteriori, après coup, en sachant qui avait gagné la bataille, et en ne prêtant pas une attention majeure aux configurations topographiques et humaines des territoires disputés. Les démarches géopolitiques, non seulement prennent bien davantage en compte ces caractéristiques géographiques, mais surtout elles sont chacune fonction d’un projet, elles sont essentiellement stratégiques et n’invoquent l’Histoire que pour justifier des positions ou des revendications territoriales.

Ce que l’on a appelé les sciences politiques ont aussi une démarche prospective, mais elle ont commencé de se développer près d’un siècle avant les débuts d’une analyse géopolitique de type scientifique, celle qui prend en compte pour chaque territoire disputé, les arguments des forces politiques adverses. Les sciences politiques, qui elles aussi analysent la vie politique en termes de contradictions, ont eu un développement assez parallèle aux progrès de la liberté de la presse dans les États qui devenaient plus démocratiques. Dans ces pays, les débats de politique intérieure bénéficient depuis plus ou moins longtemps d’une relativement grande liberté d’expression, mais il n'en est pas de même lorsque l’unité du territoire de la nation se trouve contestée ou ses frontières menacées du fait d’une menace extérieure. C’est lorsqu’il s’agit de territoires, enjeux géopolitiques primordiaux chargés de fortes valeurs symboliques, que les rivalités de pouvoirs s’exacerbent, et que monte le risque de la guerre. Aussi la liberté d'expression sur ce genre de problèmes a été des plus limitées jusqu’à ces dernières années.

Pour expliquer le retard d’une réflexion géopolitique de type scientifique, il faut aussi tenir compte de ce qu’elle nécessite d’assez complexes méthodes d’analyse des représentations spatiales pour démêler les contradictions des revendications territoriales. Or, la mise au point de ces méthodes et leur diffusion dans les milieux intellectuels ont été longtemps retardées au XXe siècle par le comportement de la corporation des géographes universitaires. Celle-ci (et pas seulement en France) a subi, depuis sa formation à la fin du XIXe siècle, avec l’apparition de la géographie scolaire, une évolution épistémologique assez singulière, inverse de celle de la corporation des historiens dont le champ de l’historicité s’est progressivement élargi. Au contraire, c’est une véritable régression épistémologique qui, sous prétexte de "scientificité" a amené les géographes universitaires à exclure plus ou moins consciemment du champs de leurs préoccupations tout ce qui avait été, depuis des siècles, depuis Hérodote, la raison d’être de la géographie fondamentale, celle des géographes-cartographes, des géographes d’état-major ou des grandes entreprises commerciales et coloniales, à savoir le mouvement, la découverte, la conquête, tout ce qui implique un savoir-penser l’espace pour pouvoir agir efficacement. Il a fallu du temps et certaines circonstances pour qu’un petit nombre de géographes universitaires renouent avec tout cela.

Enfin, pour expliquer que des réflexions géopolitiques de type scientifique ne se développent, en France notamment, que depuis quelques années, il faut tenir compte de ce que la problématique nations/territoires, qui est à la base de toutes les controverses géopolitiques, a été occultée depuis la fin de la seconde guerre mondiale par des idéologies certes rivales, mais qui l’une et l’autre proclamaient le caractères primordial des formes d’appropriation des moyens de production et des rapports de classe. L’idéologie marxiste affirmait que les rivalités entre les nations étaient devenues secondaires en regard du conflit fondamental, celui du socialisme et du capitalisme. Quant à l’idéologie adverse, elle prônait, face au communisme, la défense de l’ensemble du "Monde libre" et cherchait de ce fait à y minimiser les rivalités nationales héritées du passé. Alors que les fameux "Accords de Yalta" et le partage de l’Europe en deux blocs étaient le début de toute une série de décisions et d’opérations, que l’on qualifierait sans nul doute aujourd’hui de géopolitique ou géostratégique, ces adjectifs furent proscrits, tant par les Soviétiques que par les Américains, sous le prétexte, vraisemblable en 1945, que ces termes rappelaient trop les récentes entreprises hitlériennes. Mais il continua d’en être de même, vingt ans plus tard : à propos de Cuba et de la guerre du Vietnam, il n’était pas question à Moscou comme à Washington de dire qu’il s’agissait de problèmes géopolitiques voire même géostratégiques : il n’était pas question de nations, ni de territoires (même à propos de la réunification du Vietnam), mais de la lutte contre l’impérialisme ou celle du Monde libre. On évita tout autant de faire allusion à des problèmes territoriaux, donc géopolitiques, en Afrique, au moment de la décolonisation, puisque les frontières des nouveaux États reprirent les limites qu’avaient tracées les colonisateurs.

C’est seulement en 1978-1979 avec la guerre entre deux États communistes pour le tracé de la frontière dans le grand delta du Mékong, puis avec la guerre Irak-Iran que la problématique nations/territoires commença à être reprise en considération, et c’est justement le moment où le mot géopolitique apparu dans les média. Mais c’est surtout avec l’effondrement des régimes communistes, la montée des revendications nationales en URSS, que le mot géopolitique est devenue une idée-force de cette fin du XXe siècle ; la problématique nations/territoires trop longtemps occultée revient en force dans les luttes que se livrent, et pas seulement en URSS, mais aussi en diverses parties d’Europe centrale et des Balkans, des nations qui veulent être indépendantes et qui chacune d’elles veulent surtout avoir le contrôle, la possession de ce qu’elle considère comme son territoire historique, lequel est tout autant revendiqué par la nation voisine et rivale.

Mais l’apothéose des discours géopolitiques a sans doute été atteinte lors de ce que les média ont appelé la "guerre du Golfe", après l’invasion et l’annexion du Koweït par l’Irak en août 1990 et dans les semaines qui ont précédé l’intervention des forces occidentales (surtout américaines) et arabes. Il me paraît particulièrement intéressant d’analyser le grand débat géopolitique qui s’est déroulé dans les pays occidentaux au début de l’année 1991, car il permet de faire assez clairement la différence entre géopolitique et géostratégie.

Durant des semaines, au fur et à mesure qu’une guerre contre l’Irak et Saddam Hussein devenait une hypothèse de plus en plus probable, ses causes évidentes ou profondes, ses enjeux directs ou lointains, ses conséquences immédiates et possibles, tout cela a fait l’objet, ne serait-ce qu’en France, d’un très grand nombre d’affirmations, de supputations, d’accusations contradictoires, chacune d’elles se référant à telle période de l’histoire ou à des territoires précis, aux allégories que sont le Nord et le Sud ou à un plus ou moins grand nombre de protagonistes. Bref, la presse française a exprimé des points de vue très différents sur ce qu’il convenait de faire ou de ne pas faire, ceux-ci se référant plus ou moins explicitement à des représentations géopolitiques dissemblables ou radicalement opposées.

Il n’est pas inutile de souligner qu’aucune guerre en France ou dans d’autres pays européens et peut-être aussi aux États-Unis n’avait été précédée d’un aussi grand débat interne. Non seulement parce qu’il a pu se développer durant des semaines, avant l’expiration de l’ultimatum du Conseil de sécurité, mais aussi et surtout en raison de la très grande liberté d’expression en cette fin du XXe siècle dans les pays démocratiques : toutes les tendances politiques, notamment celles qui étaient plus ou moins favorables à la politique irakienne, ont pu exposer largement leur point de vue et leurs divisions et vitupérer le gouvernement, grâce au concours intéressé des divers média.

Certes bien d’autres polémiques se sont déroulées depuis des décennies, la vie politique française n’en est pas avare, mais c’est sans doute la première fois que se déroule en France un grand débat véritablement contradictoire sur l’éventualité d’une guerre et les raisons de celle-ci. Autrefois s’il était bien une question dont il ne fallait guère débattre entre citoyens, c’était bien celle de la guerre, des raisons pour lesquelles il allait falloir la faire. Tous les régimes, dans tous les pays, se sont jusqu’à présent efforcés de réduire les interrogations et d’imposer de gré ou de force "l’union sacrée". De même, les débats sur l’extension du territoire national ont eux aussi été très rares ou très contraints : pas de débat dans l’opinion en 1871 sur la perte de l’Alsace-Lorraine (parce qu’il venait d’y avoir cette tragédie que fut la Commune de Paris), ni sur sa ré annexion en 1918, pas plus que sur "l’autonomie" de l’Algérie en 1946, ni sur les relations avec l’Indochine dans la période 1945-1947 avant que ne commence la guerre du même nom… et les gouvernements de l’époque usèrent de tous les moyens de 1954 à 1962 pour étouffer les débats quant à "l’Algérie française", avant de se résoudre à son indépendance.

Aussi le large débat géopolitique qui vient de se dérouler en France sur la guerre du Golfe, peut-il être considéré comme une nouveauté historique, qui aura sans doute valeur exemplaire pour l’avenir. Certes il s’est agi d’un conflit lointain et qui n’impliquait au départ que des soldats de métier, encore que l’affaire aurait mal tourner, mais il y avait les principes, les enjeux internationaux et l’idée que l’on se fait du rôle de la France et de son rang au plan mondial. Ce débat m’a amené à réfléchir davantage encore à ce qu’est la géopolitique.

Maintes fois, nous avons dit, dans Hérodote, qu’il ne fallait pas considérer la géopolitique comme une "science" avec de prétendues lois permettant d’opposer le vrai du faux, le juste de l’injuste, mais comme l’approche rationnelle d’un ensemble de représentations et d’arguments contradictoires traduisant les rivalités de divers types de pouvoir sur des territoires. Or, ce débat sur la guerre du Golfe entre toutes les tendances politiques de l’opinion en France incite à penser qu’il est utile, par souci de clarté, de faire une distinction entre ce type de polémiques entre citoyens d’une même nation et la rivalité par divers moyens et arguments, entre États ou d’autres types d’adversaires.

Je pense qu’il est préférable de réserver le terme de géopolitique aux discussions et controverses entre citoyens d’une même nation (ou habitants d’un même pays), et le terme de géostratégie lorsqu’il s’agit des rivalités et des antagonismes entre États ou entre des forces politiques qui si considèrent comme absolument adverses. Ainsi, l’invasion du Koweït par Saddam Hussein relève de la géostratégie qu’il s’agisse de son plan d’action et des arguments qu’il a proclamés pour justifier cette annexion. De même les raisons qui ont décidé les dirigeants américains à intervenir aussi rapidement et puissamment relèvent elles aussi de la géostratégie. Par contre, relève à mon sens de la géopolitique ce débat qui s’est ensuite déroulé en France ou aux États-Unis entre citoyens plus ou moins influencés par des organisations politiques plus ou moins rivales.

La politique, au sens premier du terme, ce sont les affaires de la cité (Polis), c’est aussi le débat sur ce qui convient de faire entre citoyens d’une même cité, et plus largement d’une même nation, qui ne sont pas du même avis. Mais faire de la politique, ce n’est pas véritablement faire la guerre, chercher à tuer l’adversaire. Certes on peut en arriver là dans ces périodes redoutables que sont les guerres civiles et les révolutions. Mais on a trop glosé, sous la dangereuse influence de Lénine, sur la trop fameuse phrase de Clausewitz "la guerre, c’est la continuation de la politique par d’autres moyens". On sait aujourd’hui ce qu’il en coûte lorsque les luttes de classes ont été poussées à de telles extrémités.

Ainsi, la géopolitique, ce pourrait être, au premier chef, le débat entre citoyens quand il s’agit du territoire de la nation, de ses vraies limites, donc des problèmes de décolonisation, et plus largement de la politique extérieur de l’État, surtout lorsqu’il est question de rivalités territoriales. Le mot même de géopolitique et le courant d’idées qu’il désigna au départ n’apparurent-ils pas dans l’Allemagne de 1918, lors du grand débat entre des citoyens qui s’interrogent sur ce qu’il convient de faire : faut-il accepter certaines des frontières que prétendent imposer les alliés, et en refuser absolument d’autres, leur montrer qu’elles sont injustes, absurdes, dangereuses pour l’avenir ? Faut-il chercher à se réunir à l’Autriche, cet autre État allemand terriblement touché par la défaite ? Comme le montre Michel Korinman dans Quand l’Allemagne pensait le monde, la géopolitique fut d’abord un débat démocratique entre citoyens et c’est seulement quinze ans plus tard qu’il fut confisqué et étouffé par le parti nazi.

Ce genre de débat géopolitique a été jusqu’à ces derniers temps tout à fait exceptionnel et éphémère, y compris dans les États démocratiques. En effet, s’il y est admis depuis plus ou moins longtemps que les citoyens débattent de divers problèmes, fussent-ils graves, par contre les polémiques sur le territoire de la nation et plus encore sur la nécessité de faire la guerre restent sévèrement réduites dans la plupart des cas. C’est pourquoi cette grande controverse entre Français sur la guerre du Golfe apparaît comme un phénomène tout à fait nouveau, comme une marque des progrès de la démocratie. Un vrai débat géopolitique s’est ouvert en URSS avec les progrès de la perestroïka et le développement des diverses revendications nationales plus ou moins contradictoires, mais il est sans doute menacé par la poussée chauvine dans de nombreuses républiques.

Si la géopolitique, dans l’acception que je propose, peut être considérée comme un phénomène nouveau et encore assez exceptionnel, par contre la géostratégie est sans doute aussi ancienne que les États, car depuis des siècles les souverains ont tout à la fois ourdi des plans de conquête et cherché à justifier leurs annexions : non pas tant à l’égard d’instances internationales qui n’existaient guère, mais pour se prouver à eux-mêmes et à leurs descendants la logique de leurs entreprises.

Mais le terme de stratégie, aujourd’hui, est à la mode et on en fait un tel usage qu’il se déprécie par inflation sémantique, au point d’en arriver à désigner un ensemble de pratiques menées de façon tant soit peu cohérentes, sur un certain temps et en fonction d’un objectif quelconque. En vérité, la stratégie, l’art de conduire une armée (strato armée, agein conduire) implique fondamentalement l’existence d’un ennemi, d’un rival qu’il faut battre ou supplanter ; c’est un plan, un ensemble de raisonnement établi, non seulement en fonction d’un projet et des moyens dont on dispose, mais aussi en supputant ce que pourrait faire l’adversaire. Mais toute stratégie n’est pas géostratégie.

Certes toute stratégie militaire implique, entre autres, la prise en compte de configurations géographiques, mais dans la plupart des cas, celles-ci ne sont pas la raison fondamentale d’affrontements, qui sont d’ailleurs plus ou moins limités dans le temps. Par contre le terme de géostratégie souligne l’importance, dans certains rapports de force, de données géographiques qui sont alors considérées comme des enjeux majeurs et ce, pour des périodes de temps particulièrement longues. C’est parce que tel détroit, tel passage, tel archipel, tel gisement ou tel espace ethnique présentent un exceptionnel intérêt aux yeux de puissances rivales que celles-ci, et surtout l’une d’entre elles, mettent en œuvre des moyens importants, soit pour s’assurer le contrôle durable ou la possession de ce territoire, soit pour y contrer une influence adverse. Ainsi, pour prendre des exemples fameux dans la zone méditerranéenne et moyen-orientale, le détroit de Gibraltar, ceux des Dardanelles et du Bosphore, l’isthme de Suez et son canal, le secteur Aden-Djibouti, le détroit d’Ormuz, et les grand gisements pétroliers du Golfe persique sont l’objet depuis des décennies et parfois même depuis des siècles de géostratégies rivales. Celles-ci sont évidemment le fait des dirigeants, des chefs d’État et des états-majors, et ceux-ci justifient leurs actions ou leurs projets par des propos ou des discours qui eux aussi relèvent de leur géostratégie, et non de la géopolitique, du moins si l’on donne à ce terme indiqué ci-dessus.

Par contre, il s’agit bien de géostratégie lorsque Saddam Hussein décide de s’emparer des gisements du Koweït et aussi pour élargir le débouché maritime de l’Irak, géostratégie et non pas géopolitique car le projet de cette entreprise ne fut évidemment pas discutée par le peuple irakien ! Relèvent aussi de la géostratégie, les arguments que Saddam Hussein utilisa pour justifier son action auprès des autres États arabes et des instances internationales : les droits historiques soi-disant séculaires et même millénaires de l’Irak sur le Koweït, l’unité arabe, la libération de la Palestine, etc.

C’est hors d’Irak qu’ensuite les débats véritablement géopolitiques se développèrent, de façon plus ou moins complexe dans les divers pays, surtout aux États-Unis et en France, non seulement en fonction des arguments des partisans de Saddam Hussein, mais aussi en fonction des thèses adverses et des hypothèses contradictoire quant aux raisons qui poussèrent George Bush à prendre la décision géostratégique de la riposte. On peut s’interroger encore aujourd’hui sur les objectifs géostratégiques des États-Unis puisqu’après la défaite quasi-totale de l’armée irakienne, le gouvernement américain n’a pas jugé bon de soutenir les révoltes des Chiites au sud et des Kurdes au nord, ce qui a permis le maintien au pouvoir de Saddam Hussein, encore aujourd’hui.

 

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