MONTCALM ET LA PERTE DU CANADA

 

Jean-Pierre POUSSOU

 

Comme cela est déjà arrivé à plusieurs reprises, un de nos plus récents navires1 porte le nom de Montcalm, ce qui ne laisse pas aussitôt d'étonner, car, même si celui-ci a été à bien des égards un bon soldat, il est resté dans l'histoire à cause de sa défaite de 1759, sous les murs de Québec, à la suite de laquelle nous avons perdu le Canada. Est-il normal de donner à un navire le nom d'un général vaincu, même s'il est mort au combat, ce qui est sans aucun doute, pour qui étudie cette bataille, le seul motif qui permette de l'expliquer ?

On me permettra de répondre par la négative, et de refuser de participer à ce syndrome français bien connu qui nous fait toujours préférer le second au premier et le vaincu au vainqueur. Dans un domaine certes tout différent, celui du Tour de France, tout le monde se rappelle à quel point Poulidor a toujours été préféré à Anquetil ; quant à Vercingérorix, malgré les erreurs qu'il a commises, il fait toujours figure de héros national, ce qui reste à démontrer et a été passablement remis en cause depuis un demi-siècle.

L'existence de la frégate Montcalm nous oblige donc à revenir sur cette question et à proposer ce bref essai, en souhaitant que désormais l'on pense plutôt à d'Iberville ou au chevalier de Lévis2, si l'on souhaite donner à nos navires des noms rappelant l'histoire - souvent glorieuse - du Canada français.

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Louis-Joseph de Montcalm, marquis de Montcalm, seigneur de Saint-Véran, Candiac et autres lieux, baron de Gahiac, était né au château de Candiac, près de Nîmes, le 28 février 17123. Ses ancêtres étaient des nobles de robe qui s'étaient tournés au XVIIe siècle vers le service du roi sur les champs de bataille. Et c'est pourquoi dès l'âge de neuf ans, en 1721, conformément à la tradition familiale, il obtint une commission d'enseigne au régiment de Hainaut, transformée en 1729 en une commission de capitaine. Il ne commença vraiment à servir qu'à partir de 1732, et participa durant la Guerre de Succession de Pologne (1734-1736) aux campagnes que menèrent dans la vallée du Rhin le Maréchal de Saxe et le Maréchal de Berwick. Au sortir de cette guerre, il se maria le 3 octobre 1736 avec Angélique-Louise Talon de Boulay, qui appartenait à une famille de noblesse de robe, riche et puissante ; son père était pour sa part colonel. Cette alliance devait aider Montcalm à monter rapidement dans la hiérarchie militaire.

Lorsqu'éclata la Guerre de Succession d'Autriche, à laquelle la France participa à partir de 1741, il devint aide-de-camp du Marquis de la Fare, participa au siège de Prague et à la retraite de Bohême. En mars 1743, il acquit pour 40 000 livres tournois une commission de colonel au régiment d'Auxerrois et fit désormais la guerre en Italie. Au cours de cette guerre, qui s'acheva en 1748, il fit montre de beaucoup de vertus militaires, ce qui lui valut en 1744 la croix de Saint-Louis ; il fut blessé trois fois et fait prisonnier en 1746. Son régiment fut dissous en 1749 mais il reçut une commission de maître-de-camp pour lever un régiment de cavalerie portant son nom, puis en 1753 une pension de 2 000 livres tournois. Les années de paix qui suivirent 1748 le virent mener la vie paisible d'un noble provincial, qu'il partageait entre son château de Candiac et de fréquents voyages ou séjours à Montpellier. De petite taille, plaisant beaucoup, notamment aux femmes, cultivé, mais vif, impétueux, volontiers arrogant, il symbolisait parfaitement le type même du militaire noble de son époque et croyait à sa bonne étoile ; capable assurément d'entraîner ses hommes, d'un réel courage, il était également fort entêté, peu capable de revenir sur les idées qu'il s'était formé rapidement, en général trop vite et sans beaucoup de réflexion. Par ailleurs, fort soucieux de ses prérogatives ce qui l'amena de manière tout à fait catastrophique à être subordonné au Canada au gouverneur-général, le marquis de Vaudreuil, pour lequel il n'avait pas de considération dans la mesure même où il voyait en lui un administrateur et non un militaire. Par ailleurs aussi généreux qu'il était impulsif et ambitieux, toutes caractéristiques qui lui avaient justement permis de briller dans les campagnes précédentes au cours desquelles il ne commandait pas.

Il n'envisageait sans doute absolument pas d'aller combattre au Canada auquel rien ne l'attachait, lorsque le hasard vint lui en offrir la possibilité. Les Anglais ayant ouvert les hostilités en Amérique du Nord avant même la déclaration de guerre, le Baron de Dieskau qui commandait les troupes royales envoyées au Canada, fut fait prisonnier, essentiellement parce qu'il n'avait pas écouté les conseils de Vaudreuil et attaqué imprudemment, ce qui amena le gouverneur général à informer Versailles que les Canadiens avaient perdu confiance dans les officiers européens et qu'il serait souhaitable de ne pas lui envoyer un officier général pour remplacer Dieskau, mais il ne fut pas écouté. Cependant, aucun des officiers généraux ne voulut partir pour un théâtre d'opérations si lointain à un moment où il était évident qu'un conflit de grande envergure aurait lieu en Europe. Il fallut donc descendre plus bas dans la hiérarchie militaire et c'est ainsi que Montcalm fut pressenti quoique n'ayant jamais commandé un régiment sur les champs de bataille. Ayant accepté, il fut nommé le 11 mars 1756 maréchal de camp et partit commander les régiments qui avaient été envoyés sur les rives du Saint-Laurent, le commandement suprême des forces armées appartenant au gouverneur-général, le marquis Pierre de Rigaud de Vaudreuil de Cavagnial4, comme c'était l'usage ; les instruction données à Montcalm le précisaient et ajoutaient qu'il lui reviendrait seulement de commander sur le champ de bataille. Elles étaient très précises, justement pour éviter un éventuel conflit et surtout une dualité de commandement. Il prit congé du roi le 14 mars 1756 et, accompagné du Chevalier de Lévis qui serait son commandant en second, du colonel Bourlamarque et du jeune colonel Bougainville5, il s'embarqua pour le Canada, arrivant à Québec le 13 mai.

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Depuis la fin du XVIIe siècle, notre colonie était en butte à l'hostilité résolue et sans merci des colons anglais de Nouvelle-Angleterre auxquels l'opposait toute une série d'intérêts qui étaient largement commerciaux - notamment pour la maîtrise de la traite des fourrures6 - mais qui concernaient aussi les relations avec les Indiens. Ce conflit était devenu depuis longtemps une bataille acharnée pour le contrôle de l'ensemble de l'Amérique du Nord. Déjà, lors des guerres de la fin du règne de Louis XIV les affrontements avaient été sévères et une première expédition avait tenté de prendre Québec en 16907.

En apparence, les Canadiens Français étaient dans un état d'infériorité totale puisque leur population était considérablement inférieure à celle des colonies anglaises : un peu plus de 64 000 habitants contre 1 500 000. Mais à peu près 45 % de ces derniers vivaient dans les colonies du sud dont la participation à la lutte fut réduite entre 1680 et 1700 ; surtout, on avait affaire à deux populations très différentes. Les colons anglais étaient essentiellement des marchands, agriculteurs ou planteurs, avec déjà un nombre important de citadins au XVIIIe siècle. Tout à fait capables de former de bonnes milices, ils n'avaient aucune aptitude spéciale pour la guerre ni aucun entraînement poussé, à l'exception de ceux d'entre eux qui avaient servi comme militaires. Et “les officiers anglais qui servirent en Amérique du Nord durant la Guerre de Sept Ans ne se lassèrent jamais de souligner combien les colons américains étaient les pires soldats du monde : indisciplinés, “incapables de supporter la moindre privation”, hostiles à tout ce qui les entraînait loin de chez eux” 8. En face, Montcalm ne cacha pas non plus qu'il considérait les Canadiens Français comme de très mauvais soldats, en regard des troupes régulières qu'il avait l'habitude de commander. Mais le parallèle ne saurait aller plus loin : dans les conditions normales de combat en Amérique du Nord, ils étaient, au contraire des colons anglais, de redoutables guerriers, bien supérieurs sur le plan militaire. D'une part, beaucoup d'entre eux descendaient d'anciens soldats ou étaient eux-mêmes d'anciens soldats, surtout avant 17209. D'autre part, à la différence des colons anglais, les Canadiens français pratiquaient la course des bois, vivant à l'indienne, souvent en très bonne intelligence avec eux ; les Indiens faisaient donc normalement partie des troupes canadiennes et celles-ci n'hésitaient pas à mener la guerre à l'indienne ; on avait donc, à la différence par exemple du Massachussetts où la milice était essentiellement provinciale10, à la fois une milice paroissiale, très bien entraînée, et des soldats n'hésitant pas en cas de nécessité à aller combattre loin de leur foyer, ce que l'on avait déjà vu à l'époque de Frontenac11. A partir de 1755, ce qui occasionna de nombreux heurts avec Montcalm, le Marquis de Vaudreuil fut le grand défenseur de la guerre à la canadienne, entièrement basée sur la mobilité et sur l'aide et la participation des Indiens ; son point de vue était en effet que la supériorité numérique anglaise était largement compensée par le souci de disposer d'une infrastructure et d'une logistique importantes que des attaques mobiles, variées et imprévues - à l'indienne - pouvaient parfaitement désorganiser comme on l'avait vu depuis trois quarts de siècle. Enfin et surtout, les Canadiens savaient depuis longtemps que leur survie en face des colonies anglaises dépendait de leur pugnacité au combat, les renforts métropolitains ayant toujours été limités et la flotte anglaise maîtresse des mers. L'objectif était donc tout à fait différent : malgré leur acharnement, les colons anglais voulaient avant tout faire disparaître une menace et rompre l'encerclement créé par l'expansion des Français vers l'Ouest12 ; les Canadiens luttaient pour rester Français voire pour pouvoir rester sur place ce qui, après la déportation des Acadiens13, n'était pas une crainte vaine et dénuée de fondement. On en avait parfaitement conscience du côté anglais où l'on avait eu tout le temps de tirer les enseignements nécessaires des conflits postérieurs à 1680 ; il était clair que seules la flotte et l'armée régulière anglaises étaient capables de l'emporter.

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C'est dans ce contexte que se situe l'action de Montcalm au Canada. Avant de l'aborder, il convient de préciser que nous sommes dans un domaine où se sont affronté les historiens et ce débat, pour une part, a été une opposition entre métropolitains et Canadiens français. Elle a porté à la fois sur l'interprétation des mauvais rapports entre Vaudreuil et Montcalm, et sur celle de la bataille des Plaines d'Abraham. Sans aucun doute parce qu'aussitôt les Canadiens avaient mis en cause l'insuffisance des renforts français durant toute la guerre, puis Montcalm lui-même qui, il est vrai, ne leur avait pas épargné les critiques, du côté métropolitain, celui-ci a gardé un réel prestige, incarné une belle figure du soldat. Comme le souligne W.J. Eccles14, Louis XV et ses ministres ont tout de suite rejeté la faute de l'échec sur Vaudreuil et son entourage, à la fois parce que Montcalm n'avait cessé dans sa correspondance d'annoncer la défaite et parce que c'était éviter par avance, alors que l'on était encore en pleine Guerre de Sept Ans, de voir mettre en cause la responsabilité du gouvernement. Au surplus, comme nous le verrons, malgré des conditions qu'il n'avait cessé de juger désavantageuses, Montcalm avait remporté quatre victoires avant d'être battu et mortellement blessé devant les murs de Québec le 13 septembre 1759. L'allant et le panache dont avait fait preuve Montcalm au cours du combat, sa mort héroïque firent taire, même sur place, la plupart des critiques et l'on garda l'image d'un grand soldat auquel la fortune des armes n'avait pas été indulgente. Ce que l'on n'aperçoit pas, en général, c'est que les Anglo-Américains contribuèrent également à lui ciseler un profil de médaille. La victoire de Wolfe sur les Plaines d'Abraham puis la capitulation de Québec furent en effet considérées comme des événements considérables qui donnèrent lieu à illumination et à d'énormes manifestations de joie en Grande-Bretagne comme dans les colonies. Le major-général James Wolfe y acquit un prestige énorme et, par voie de conséquence, son adversaire ne pouvait être également qu'un grand général, d'ailleurs victorieux jusque-là. Il est tout à fait frappant de voir combien les historiens anglo-américains ont à la fois loué Wolfe et Montcalm, même si, bien entendu, le premier, in fine, ressortait comme un très grand général, bien meilleur que son adversaire, ce qui est tout à fait naturel15. G.P. Stacey16 et W.J. Eccles17 ont fort heureusement rompu avec une tradition dont la force fut cependant telle que Montgommery voyait dans cette bataille “l'une des plus grandes du monde”, ce qui n'est vrai que par ses conséquences, et que Mac Arthur aurait prétendu avoir imité en Corée la manière dont Wolfe avait “débarqué sur les arrières” (sic) de l'ennemi18. Cela nous explique pourquoi la Marine française a pu encore récemment juger fondé de donner à un navire le nom de Montcalm.

Pourtant, depuis la fin du XIXe siècle les historiens canadiens français n'avaient pas été tendres pour Montcalm. L'abbé Casgrain avait montré que le seul bon général du côté français avait été le chevalier de Lévis19 ; et F.X. Garneau avait été très sévère à l'égard de Montcalm, lui reprochant d'avoir toujours considéré la défaite comme inéluctable, de n'avoir cessé d'affronter le Marquis de Vaudreuil auquel il était subordonné et de n'avoir pas écouté celui-ci qui connaissait mieux les réalités canadiennes20. Malgré les efforts de l'abbé Robitaille21, les historiens canadiens français ne cessèrent depuis de se montrer très sévères envers Montcalm, tels Claude de Bonnault22 ou surtout Guy Frégault lequel, écrivit un livre plein d'admiration pour Vaudreuil : “les faits parlent : dans leur éloquence massive, ils démontrent que Pierre de Rigaud de Vaudreuil mérite de passer dans l'histoire sous le nom du Grand Marquis” 23. Bien entendu, tout cela n'est pas neutre : il s'agit également, plus ou moins consciemment, de souligner que la France n'a pas fait ce qu'elle devait pour sauver le Canada, et que la perte de celui-ci est due avant tout à l'obstination de Montcalm à ignorer les conseils et à ses erreurs le 13 septembre. Ce qui offre au demeurant l'avantage de faire oublier la capitulation trop rapide de Québec dès le 18 septembre alors que non seulement les forces armées françaises n'étaient pas écrasées, mais étaient encore tout à fait capables d'infliger aux troupes anglaises un sérieux revers car elles se trouvaient dans une situation à coup sûr très difficile... au lendemain de leur victoire ! Ce qui n'en rend que plus regrettable la précipitation de Montcalm à engager le combat.

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Il faut donc en venir maintenant aux campagnes des années 1756 à 1760, et à la bataille des Plaines d'Abraham pour essayer de montrer ce que l'on peut désormais considérer comme historiquement établi.

Pour les colons anglais, l'implantation française était insupportable à la fois parce qu'elle établissait à l'Ouest une barrière pour leur expansion géographique grâce à la possession de la Louisiane, de la vallée de l'Ohio et à l'implantation d'une série de forts qui étaient autant de postes de défense avancée pour la vallée du Saint-Laurent ou de points de départ pour la traite des fourrures24, et parce qu'à partir de ces points d'appui il était possible de mener des raids meurtriers contre les colonies de Nouvelle-Angleterre25. Or, il était évident que prendre ces forts ne serait que partiellement résoudre le problème et que la menace risquerait toujours de surgir : ils n'étaient en effet que des pseudopodes de la vallée du Saint-Laurent. Au sortir de la Guerre de la Succession d'Autriche, en 1748, il était donc parfaitement établi pour les colons comme pour le gouvernement anglais que seule la prise de la vallée du Saint-Laurent et des deux villes de Montréal et de Québec permettrait de régler définitivement la question.

Les décisions à prendre n'en étaient pas pour autant très simples. Si les colons anglais avaient de très loin l'avantage du nombre, il était peu vraisemblable qu'ils seraient capables de l'emporter sur le terrain, comme l'avaient montré les guerres précédentes. Il fallait donc faire venir des troupes anglaises en nombre suffisant pour acquérir l'avantage militaire ; il fallait également réunir une flotte et une armée de débarquement, d'une part pour venir à bout de Louisbourg - qui commandait l'entrée du Golfe du Saint-Laurent -, ce qui avait déjà été réalisé en 1745 et qui n'était donc pas le plus difficile, d'autre part pour renouveler l'expédition malheureuse tentée en 1690 par Sir William Phipps, les distances rendant très incertaines le succès d'une expédition terrestre contre Montréal et Québec : les troupes françaises se trouveraient en effet en trop bonne position face à une armée si éloignée de ses bases et dont la logistique pouvait difficilement suivre, pour les mêmes raisons. Le coût d'un tel effort était très élevé et nécessitait un choix politique au plus haut niveau. Ce fut le premier William Pitt (1708-1778) qui l'imposa, mais pas immédiatement. Nommé secrétaire d'Etat en 1756 puis renvoyé, il fallut que l'Angleterre connaisse une série de revers pour que Georges II le rappelle en 1757. Il choisit aussitôt de mener la grande politique coloniale qu'il avait toujours préconisée, malgré son coût considérable : “Il fit pression sur les colonies pour qu'elles livrent des troupes. Il se fit voter par le Parlement quatre-vingt millions de livres sterling, ... soit des crédits vingt-cinq fois supérieurs aux fonds que la France consacra à la guerre” 26. Il décida donc qu'il fallait s'emparer du Canada. Un plan d'ensemble fut mis sur pied qui comportait l'envoi de 23 000 soldats, d'une flotte, puis la mise sur pied d'une double opération militaire : une attaque terrestre dans la région des Grands Lacs et le haut Saint-Laurent, la prise de Louisbourg ; après celle-ci, viendrait une expédition navale contre Québec afin de débarquer à proximité une armée capable de la prendre.

En regard l'effort français fut moindre parce que la France, au contraire de l'Angleterre, était obligée de donner la priorité aux champs de bataille européens. On a assez souvent incriminé la politique menée par Louis XV et ses ministres, et on l'a rendue responsable de la perte du Canada. En fait, les dépenses françaises ont été considérables et, comme on le verra, ce n'est pas ainsi que fut jouée et perdue la partie. Elle le fut sur le plan maritime dans la mesure même où il était devenu très difficile d'amener davantage de secours au Canada. On verra cependant plus loin qu'à l'automne de 1758 c'est, par une aberration totale, Montcalm lui-même
qui demanda qu'il n'en soit point envoyé. Mais il est certain que la maîtrise des mers acquise par l'Angleterre permit à Wolfe d'aller jusqu'à Québec et surtout empêcha Lévis en 1760 de renverser la situation après que fut survenue en novembre 1759 la défaite de notre flotte de l'Atlantique au large de Belle-Ile. La partie avait au préalable été largement perdue à Québec au cours des désastreuses journées des 13 et 18 septembre 1759. Telles sont les deux causes de la perte du Canada. La première pouvait difficilement être évitée car l'amélioration de la flotte demandait un effort de très longue haleine et le résultat n'était nullement acquis à l'avance. La seconde aurait parfaitement dû l'être.

Auparavant, revenons à l'effort de guerre anglais longuement suscité par la pression des colons d'Amérique qui voulaient à tout prix en finir avec la menace canadienne. Le choix de Pitt se comprend bien dans la mesure où le conflit, qui avait commencé en Amérique avant toute déclaration de guerre, avait mal débuté pour les Anglais. Le différend concernait au premier chef la vallée de l'Ohio dont les colons anglais voulaient les terres qui paraissaient excellentes mais sur lesquelles les Français avaient depuis longtemps affirmé leur suzeraineté. Le gouverneur général, La Galissonière, décida à la fois en 1749 d'établir des forts dans la vallée de l'Ohio et de s'assurer l'alliance des tribus indiennes, opérations qui furent essentiellement réalisées en 1753. Les Iroquois, rompant leur alliance traditionnelle avec les Anglais, proclamèrent leur neutralité. Après quelques escarmouches dont celle des Grandes Prairies au cours de laquelle Washington, battu à plate couture, fut obligé de capituler, le major-général Braddock fut envoyé avec deux bataillons, soit 800 soldats de ligne, pour conquérir Fort Duquesne qui commandait l'accès à la “Belle-Rivière”, cependant que d'autres actions étaient prévues contre une partie des forts français. Le 9 juillet la première grande rencontre eut lieu, qui se termina par un désastre pour les Anglais : ils laissèrent plus de 500 hommes sur le champ de bataille, Braddock mourant de ses blessures quatre jours après. Malgré cela, l'Acadie fut définitivement perdue pour les Français et ses habitants déportés (“Le Grand Déménagement”) en septembre 1755 mais, malgré la défaite du Baron de Dieskau à Monongahéla le 8 septembre 1755, tout restait à faire pour les Anglais.

Du côté français, le gouverneur-général était depuis janvier 1755 le marquis de Vaudreuil qui était arrivé à Québec le 23 juin. Vaudreuil était né à Québec et y avait passé une partie de sa jeunesse, son père ayant été gouverneur-général du Canada de 1703 à 1725. Il connaissait donc parfaitement le Canada dont les habitants le considéraient comme l'un des leurs. Il accueillit comme commandant des troupes, en mai 1756, le marquis de Montcalm. Leurs premiers rapports furent aussitôt militaires, le gouverneur-général étant à Montréal en train de préparer un assaut contre Fort Oswego, l'un des trois forts anglais en bordure sud-est du lac Ontario. Ce fut un très grand succès : à la suite du siège que dirigea Montcalm, le fort se rendit le 14 août ; les Franco-Indiens n'avaient qu'une poignée de pertes : au contraire les Anglais avaient perdu 1 700 prisonniers et les trois forts qu'ils avaient bâtis sur les bords de L'Ontario furent rasés. L'année suivante, ce fut au tour du Fort Georges, sur le lac du Saint-Sacrement, enlevé le 9 août 1757. Vaudreuil aurait souhaité continuer et prendre le Fort Edward qui commandait la haute vallée de l'Hudson ; mais Montcalm préféra rentrer à Montréal.

En fait, leurs relations étaient déjà extrêmement tendues. D'une part, Montcalm supportait mal la supériorité hiérarchique de Vaudreuil, laquelle lui donnait le pouvoir de définir les plans de campagne. D'autre part, habitué aux guerres européennes, où la supériorité du nombre et de la puissance de feu jouaient un rôle essentiel, il fut convaincu aussitôt que les Anglais - dont il exagéra très vite le nombre sur la foi de mauvais renseignements qu'il ne contrôla point - l'emporteraient inexorablement. il était donc certes décidé à défendre le Canada, comme le voulait sa mission ; mais avec la conviction que c'était sans doute inutile et qu'à la limite un effort trop important et trop prolongé serait nuisible aux intérêts français. Enfin, tout en se glorifiant auprès du gouvernement des succès obtenus, il estimait à peu près indéfendables les forts : ils ne pourraient résister à l'avancée d'une armée nombreuse ; or, à son avis, la partie se jouerait dans la vallée du Saint-Laurent et, comme il ne disposait pas de troupes très nombreuses, qu'il ne savait pas si le gouvernement serait en mesure de lui envoyer des renforts, et, dans ce cas, s'ils arriveraient, il voulait économiser ses hommes. C'était là d'ailleurs un réflexe normal chez un soldat habitué à la guerre européenne : le bon soldat coûtait cher et était difficile à remplacer27. Le point de vue des Canadiens, fidèles à leur tradition, était au contraire de retarder l'avance anglaise en multipliant les obstacles et, en s'assurant d'excellentes positions, de mener des raids permettant de détruire leurs ressources alimentaires, dépôts de munitions, et tout ce qui pouvait permettre à une armée d'avancer dans de bonnes conditions. Dans ce domaine, la prise de Fort Edward était incontestablement intéressante.

En réalité, les deux points de vue étaient à la fois justifiés et conciliables. Dans l'état où se trouvaient les forces anglaises en 1756-1757, la destruction de leurs points d'appui, la politique de la terre brûlée, les obligeraient à coup sûr à consacrer de longs efforts à reprendre le terrain perdu et à rebâtir les bases nécessaires à toute attaque visant la vallée du Saint-Laurent ; leur flanc nord-ouest, déjà ouvert depuis la prise du fort Oswego, était une incontestable faiblesse qu'il leur fallait d'abord réduire, d'autant plus que, n'ayant plus la maîtrise de l'espace, ils seraient toujours à la merci d'attaques sur leurs flancs ou sur leurs arrières. Mais, à partir du moment où une forte armée serait réunie, les forts ne pourraient être défendus et la perte de leurs garnisons serait autant d'affaiblissements pour les Français qui étaient très inférieurs en nombre. La politique que souhaitait Vaudreuil n'avait donc de valeur que si les conditions de lutte habituelles perduraient ; dans le cas contraire, un décrochage rapide des Français et de leurs alliés indiens était la seule solution avec pour inconvénient que ce repliement risquait d'amener la défection des Indiens.

Contrairement à ce qu'ont écrit de nombreux historiens canadiens, Montcalm avait donc tout à fait raison de penser que la partie décisive se jouerait dans la vallée du Saint-Laurent, et que les succès remportés dans le haut pays ne seraient qu'éphémères si l'Angleterre décidait d'envoyer en Amérique suffisamment de troupes. Dans un premier temps pourtant son courage, sa valeur et celle de ses officiers et soldats parurent lui apporter un démenti puisque le 8 juillet 1758, avec seulement 3 600 hommes, essentiellement des soldats “réguliers”, il repoussa victorieusement l'assaut de l'armée du major-général Abercombry - 15 000 hommes dont 6 000 soldats de ligne - contre Fort Carillon ; les Français n'avaient perdu que 377 hommes, les Anglais 1 944, dont 1 610 soldats “réguliers”. Il n'était pas évident qu'un même exploit pourrait être renouvelé chaque année ; Montcalm le croyait d'autant moins qu'il avait été obligé d'engager l'essentiel de ses forces “régulières” et qu'il était persuadé, par des renseignements nettement exagérés, que les Anglais étaient en train de rassembler 50 000 hommes.

Jusque-là les différends avec Vaudreuil avaient gardé des proportions limitées, en dehors du refus de Montcalm d'attaquer Fort Edward : ils se plaignaient l'un de l'autre auprès du gouvernement, ne cessaient de se dénigrer et à l'opposé de s'attribuer la gloire de chacun des succès, mais sans conséquences réellement négatives. Il n'en fut plus de même en septembre-octobre 1758. Estimant impossible de maintenir les positions avancées, de renouveler chaque fois l'exploit de Carillon et de faire face à une éventuelle attaque de la Marine anglaise, Montcalm proposa à Vaudreuil d'abandonner la vallée de l'Ohio et les forts des lacs Ontario et Champlain, de cesser la guérilla, et d'incorporer la milice canadienne parmi les troupes régulières. Vaudreuil refusa, jugeant que le mieux continuait d'être la maintien de l'ennemi loin de la vallée du Saint-Laurent.

Le gouverneur-général ayant envoyé à Versailles pour demander des secours le major Péan, un officier canadien, Montcalm obtint qu'y partent également son adjoint préféré, Bougainville, et le commissaire à la Guerre Doreil qu'il munit d'instructions secrètes. Alors que Vaudreuil dépeignait déjà la situation comme difficile28, Bougainville, conformément aux instruction de Montcalm et aux points de vue de celui-ci, la décrivit comme sans espoir. Il le fit bien entendu sur instructions de Montcalm, dont le moins que l'on puisse dire est qu'il se conduisit en l'espèce en toute déloyauté vis-à-vis de son supérieur hiérarchique. Dans les entrevues qu'il eut et dans deux mémoires, il estima donc que des renforts étaient inutiles et au demeurant seraient interceptés, point de vue que le gouvernement royal suivit, et que tout ce que l'on pouvait tenter c'était une attaque de diversion contre la Caroline du Nord, dont l'idée ne fut pas acceptée. Montcalm qui avait demandé à être rappelé, fut au contraire promu le 20 octobre 1758 au grade de lieutenant-général, qui était le second en importance dans l'armée française ; il reçut le commandement des forces militaires au Canada et Vaudreuil eut instruction de s'en remettre entièrement à lui dans ce domaine ; enfin, l'un et l'autre recevaient la recommandation de s'en tenir à une stratégie strictement défensive, comme l'avait souhaité Montcalm.

Le gouverneur-général et lui n'étaient en fait d'accord que sur un point : l'attaque principale se ferait par voie de terre en gagnant le Saint-Laurent par le lac Champlain, la navigation sur le fleuve étant trop difficile et nécessitant de disposer de pilotes canadiens qui en connaissaient bien les pièges. Si cela avait été le cas, alors il aurait fallu prendre Fort Edward et tenter, comme le voulait Vaudreuil, une défense avancée, l'opinion de Montcalm étant à coup sûr mal adaptée : tout ce qui pouvait gêner et retarder l'armée ennemie, affaiblir son avance, était en effet intéressant et d'ailleurs Amherst qui commandait l'armée anglaise partie de Nouvelle-Angleterre, ne pensa pratiquement jamais que Québec pourrait être prise en 1759. Mais, à peine Bougainville était-il revenu au début de mai 1759 avec 20 navires, 331 volontaires et quelques officiers - ce qui montre que l'on pouvait encore gagner Québec -, une flotte anglaise se présenta au début du mois de juin sans grandes difficultés car les Anglais avaient capturé des pilotes canadiens. Forte de 76 vaisseaux, occupant 13 500 matelots, elle transportait une armée de 8 500 hommes, essentiellement des troupes régulières, que commandait le major-général James Wolfe choisi spécialement par Pitt. Montcalm n'en avait pas la moitié mais, avec les milices il disposait au total de 15 à 16 000 hommes et pouvait s'appuyer sur un sîte naturel difficile à prendre et partiellement fortifié, même s'il n'avait pas confiance dans les remparts de Québec qu'il jugeait insuffisants.

Ici commencent les reproches qu'on peut lui faire : pourquoi ne pas les avoir améliorés depuis 1756 ? Les seuls travaux importants, dont on vit l'heureux effet lors de la tentative anglaise du 31 juillet, eurent lieu à Beauport par la construction d'une ligne fortifiée, mais ce fut grâce à Lévis. En particulier il n'avait pas fait fortifier Pointe-Lévy, aussi appelée Pointe-de-Lévis, ce qui permit aux Anglais d'y débarquer et d'y installer des batteries leur donnant le commandement de la rivière, et donc la possibilité à leur flotte de manoeuvrer en toute facilité. Et surtout la possibilité de bombarder facilement la ville où les destructions se multiplièrent, atteignant durement le moral des Québécois, ce qui explique la capitulation trop hâtive du 18 septembre, les habitants étant complètement découragés et craignant de tout perdre, plus de 500 maisons ayant brûlé ou été détruites. Il ne se décida à une attaque nocturne que le 11 juillet : elle était tout à fait inutile et vouée d'avance à l'échec qui fut le sien car les Anglais avaient eu tout le temps de se fortifier et disposaient de troupes deux fois plus nombreuses. “Par bonheur, écrit W. J. Eccles, Wolfe était un pauvre tacticien” 29, lui aussi pourrions-nous ajouter. Il décida d'attaquer là où c'était le plus difficile : en aval de Québec où se trouvaient les retranchements français de Montmorency-Beauport ; son attaque du 31 juillet fut repoussée et les pertes de son armée furent très lourdes. Vaudreuil en tira la conclusion que la prochaine attaque aurait lieu en amont ; il demanda donc à Montcalm d'y améliorer les fortifications, mais celui-ci resta persuadé que la menace se trouvait au nord.

Wolfe commençait à désespérer de pouvoir prendre la ville, ne voyant pas à quel endroit porter une attaque décisive. Il donna l'ordre de faire le plus de dégâts possibles sur les rives du Saint-Laurent, où plus de 4 000 fermes furent incendiées, ce qui finit par dégoûter une bonne partie de ses officiers. Lui-même était dans un très mauvais état de santé et resta alité du 1er au 19 août. Dès la fin de ce même mois d'août il devenait évident que le sort de l'expédition devenait de plus en plus incertain : malgré les bombardements la ville ne cédait pas et le potentiel défensif français restait intact. Or, il était impossible à la flotte de rester au-delà des 20-25 septembre sous peine de risquer d'être prise par les glaces au cas où surviendraient des coups de froid précoces. Wolfe se décida à tenter un dernier assaut. Comme le pensait Montcalm, il voulait de nouveau attaquer à Beauport, mais ses adjoints, qui avaient beaucoup plus d'expérience que lui30, s'y opposèrent et estimèrent que la seule solution était de porter une attaque en amont de Québec afin de couper l'armée française de ses communications avec Montréal et de son centre principal de fournitures et munitions que Montcalm avait établi à Batiscan, à plus de 60 kilomètres en amont de Québec, choix que critique W.J. Eccles, mais qui peut se justifier car ainsi il pouvait ravitailler à la fois Montréal et Québec. Le plan proposé par les brigadiers-généraux à Wolfe avait essentiellement pour but de faire sortir Montcalm de Québec et de sa ligne de fortifications. C'était véritablement une tentative désespérée car les Anglais ne pouvaient plus rester longtemps et n'avaient pratiquement pas de chance dans une attaque frontale. Vaudreuil prévoyant un mouvement de cette nature demanda en vain à Montcalm de faire revenir Bougainville et ses 3 000 hommes qui se trouvaient nettement en amont, au Cap Rouge.

A la dernière minute Wolfe changea les plans envisagés. Ayant appris, grâce à l'interrogatoire de prisonniers, que l'Anse au Foulon située au-dessous de l'extrémité occidentale de la Plaine d'Abraham était peu et mal défendue, Montcalm ayant jugé que les Anglais ne prendraient pas le risque d'un débarquement à cet endroit où il ne pouvait être que difficile et où il fallait après tenter une escalade si périlleuse, qu'une troupe peu nombreuse suffisait à rejeter les assaillants. Wolfe eut toutes les chances pour lui, en particulier l'absence de sentinelles et d'une garde effective31. Sous une pluie diluvienne, ses troupes purent donc gravir le sentier abrupt qui menait aux plaines d'Abraham entre 3 et 4 heures du matin. A 6 heures, son armée était rangée en ligne à l'extrêmité de celles-ci. La situation était grave pour les Français qui n'avaient pas réussi à empêcher cette manoeuvre ; mais rien de décisif n'avait eu lieu. Au contraire, l'armée anglaise se trouvait dans une situation très périlleuse à la suite des choix de Wolfe. Il ne pouvait faire venir beaucoup plus de soldats, les malades étant nombreux. Or, face aux fortifications de Québec (même si elles n'étaient pas excellentes), gardées par une armée plus nombreuse que la sienne et qui surtout pouvait recevoir d'importants renforts, un assaut s'avérait extrêmement difficile, d'autant plus qu'il fallait s'avancer en terrain découvert.

Par bonheur pour Wolfe et la gloire future de celui-ci, Montcalm choisit la seule solution qu'il ne fallait pas prendre : l'attaque, avec, il est vrai, les conseils quasiment unanimes de son état-major. Il semble qu'il ait cru, peut-être sous la foi de renseignements erronés, que seule une partie des troupes anglaises avait débarqué. Il disposa donc ses troupes sur le terrain à partir de 9 heures et ce n'est qu'un long moment après qu'il se rendit compte que les Anglais étaient plus nombreux que l'on croyait. Il maintint cependant l'idée de les rejeter dans le fleuve avant que toutes leurs troupes ne soient rassemblées. En moins d'une demi-heure la partie fut totalement perdue : Montcalm avait attaqué les troupes anglaises avec à peu près autant d'hommes qu'elles, mais la moitié de ses troupes était composée de miliciens qui n'avaient aucune notion de la guerre à l'européenne, et surtout il avait quitté ses abris et s'était littéralement exposé au feu meurtrier des lignes anglaises ; seuls les tirs de flanquement très puissants des Canadiens qu'il avait placés aux deux ailes avaient empêché les Britanniques d'écraser totalement l'armée française. Les deux généraux furent blessés à mort, ce qui, souligne W.J. Eccles, est “l'indication évidente qu'il y eut quelque chose de complétement faussé dans les tactiques qu'ils employèrent ce jour-là” 32..

Même si l'on admet que sa première décision d'attaque était justifiée - mieux valait en effet rejeter dans le Saint-Laurent un corps de débarquement réduit -, toutes les autres décisions, actions ou inactions de Montcalm furent catastrophiques. A aucun moment on ne le voit faire l'effort de se renseigner précisément sur le nombre des soldats anglais. Lorsqu'il se rend compte qu'ils sont plus nombreux que prévu, il a tout le temps de revenir sur sa décision d'attaquer. L'habitué des champs de bataille européens qu'il était ne pouvait ignorer que s'avancer ainsi en terrain découvert était prendre un risque énorme car la puissance de feu adverse pouvait pleinement s'exercer. Il apparaît ainsi comme ayant été littéralement la proie d'une excitation et d'une fièvre qui ont anihilé en lui tout esprit de réflexion. Ses fautes furent donc accumulées et extrêmement lourdes : il a littéralement livré le gain de la bataille à Wolfe qui avait pourtant lui-même accumulé les erreurs et pris un risque quasiment insensé. L'absurdité de la défaite, son caractère tout à fait évitable apparaît avec d'autant plus de clarté que si Montcalm avait seulement laissé les troupes de Bougainville, qui arrivèrent juste après la bataille, se réunir aux siennes, il eût disposé de près de deux fois plus d'hommes que les Anglais !

Il est même responsable de la capitulation hâtive de Québec car, depuis le lit d'hôpital où il était soigné, il avait écrit au brigadier-Général Townshend, qui avait succédé à Wolfe, qu'il lui rendait la cité ! Vaudreuil, revenu en toute hâte, ne le fit point et ramena l'armée à trente kilomètres de Québec sur le Jacques Cartier pour la reformer, retraite qui s'apparenta en fait à une débandade. Accouru en toute hâte de Montréal, Lévis repart alors à l'attaque avec son armée réformée : une bataille perdue ne saurait à ses yeux décider de l'issue de la campagne. Malheureusement, à Québec le désarroi est total et le défaitisme a gagné presque tous les esprits : l'idée maîtresse est désormais de sauver la ville, donc de la rendre. Or le gouverneur, de Ramezay, a entre les mains le texte de la capitulation prévue par Montcalm. Après avis, il fait ouvrir les portes de Québec le 18 à 3 heures de l'après-midi au moment même où l'armée de Lévis arrive à moins de trois quarts de lieue de la ville. Lors du Conseil de guerre tenu par Ramezay, 14 officiers sur les 15 présents ont répondu qu'il fallait capituler, ce qui montre à quel point le défaitisme de Montcalm, qu'il n'avait cessé d'exprimer à ses officiers et soldats, avait fait des ravages. Le contraste est absolu avec Lévis qui estime au contraire que rien n'est perdu et dont il est certain que s'il eût été déjà présent, cette fatale capitulation n'aurait pas eu lieu. Le chevalier de Lévis mène alors pendant plusieurs mois une campagne remarquable, écrasant à la bataille de Sainte-Foy ou seconde bataille des plaines d'Abraham le 28 avril 1760 Murray, qui commande l'armée anglaise de Québec et qui commet la même erreur que Montcalm en sortant de la ville. Mais Lévis n'a pas d'artillerie et Murray peut attendre la flotte anglaise qui arrive le 9 mai. Lévis livre ensuite une campagne aussi remarquable que désespérée mais cette fois la partie est définitivement perdue et c'est en faisant preuve de sagesse que Vaudreuil signe la capitulation française le 8 septembre 1760 : l'honneur avait été totalement sauvé mais il n'y avait plus rien à faire.

*

* *

Cette résistance héroïque du chevalier de Lévis et de ses troupes n'en met que davantage en lumière l'énorme responsabilité de Montcalm qui a, en fait, par une accumumation d'erreurs, littéralement livré le Canada aux Anglais, et ne mérite en rien de rester parmi les grands noms de notre histoire militaire. Certes, sa bravoure de soldat n'est pas discutable et nombre de ceux qui l'ont rencontré l'ont dépeint comme un homme altier, très imbu de lui-même, mais également cultivé et charmeur. On peut lui laisser la gloire des victoires de Fort Oswego et de Fort Carillon où son courage se montra pleinement ; mais on se demande même si ces victoires doivent lui être attribuées le chevalier de Lévis ayant déclaré : “le vainqueur de Carillon, c'était moi ; le vainqueur de William-Henry, c'était moi ; comme le vainqueur de Chouaguen (Oswego), c'était encore moi, Lévis” 33. Et il est certain que les qualités remarquables dont il fit preuve en 1759-1760 amènent à le croire.

Lévis, par ailleurs, se comporta moralement en véritable général et entraîneur d'hommes, décidé jusqu'au bout à l'emporter et à saisir toute chance de victoire. Quelle opposition avec ce qu'il faut bien appeler le défaitisme de Montcalm ! Celui-ci ne cessa dès son arrivée au Canada de prédire la défaite et de l'annoncer comme inexorable. On a vu la démarche qu'il fit faire à Bougainville. Il n'avait réuni que du ravitaillement pour six semaines, alors qu'il disposait de ressources bien supérieures, comme si, souligne avec raison G. Frégault, il avait pensé que Québec soutiendrait le siège au maximum six semaines !34. Il faut encore ajouter, attitude qui ne laisse pas de surprendre, qu'il avait rédigé les termes d'une capitulation quelques semaines avant le 13 septembre, et obtenu d'ailleurs l'accord de Vaudreuil !

En un sens, cette attitude, dont il ne se départit jamais, est peut-être l'explication de ses erreurs fatales lors de la bataille des Plaines d'Abraham : il avait tellement prévu et annoncé le succès anglais que son stupide assaut n'était peut-être à ses yeux qu'un sursaut aussi ultime que désespéré, une fois qu'il eût découvert que les troupes anglaises débarquées étaient plus nombreuses qu'on ne le lui avait dit.

W.J. Eccles, peut-être pour compenser les critiques qu'il a accumulées contre lui, estime que sa responsabilité est en partie atténuée, qu'il n'a été finalement que le produit d'un système militaire qui avait bien besoin d'être réformé35 ; je ne crois pas qu'on puisse le suivre : Lévis est passé par le même sytème. En réalité, Montcalm n'était pas fait pour assumer les charges qu'il eut à remplir. Wolfe n'était sans aucun doute guère meilleur mais ce fut Montcalm qui commit l'erreur décisive. Elle ne lui permet bien évidemment pas de figurer à notre panthéon militaire. Contrairement à ce qu'a écrit A. Sauvy, si aujourd'hui presque toute l'Amérique du Nord est de langue anglaise, ce n'est pas seulement pour des raisons démographiques, par suite du poids du nombre : c'est bien aussi parce que Montcalm s'est fait battre par Wolfe, contrairement à ce qui aurait dû se passer36. Certes, la loi du nombre aurait peut-être joué inexorablement. Mais ce qui est sûr c'est que l'Angleterre n'était pas en mesure de recommencer en 1760 l'énorme effort entrepris en 1759 et que le sursis qu'auraient gagné les Français s'ils l'avaient emporté sur les Plaines d'Abraham, le désarroi qui en aurait résulté en Angleterre et dans les colonies américaines, auraient largement pu changer le cours des événements, l'histoire n'étant jamais écrite à l'avance37.

 

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Notes:

 

1 La frégate Montcalm est l’héritière d’une lignée illustrée en dernier lieu par un croiseur léger de la seconde guerre mondiale.

2 Sur Pierre le Moyne d'Iberville, voir G. Frégault, Iberville le conquérant, Montréal, Société des Editions Pascal, 1944 ; sur Lévis, voir la notice de W.J. Eccles dans le Dictionnary of Canadian Biography, tome 4, pp. 477-482, et le livre vieilli de G. de Hauteclocque, Le maréchal de Lévis, gouverneur-général de l'Artois (1765-1787), Arras, 1901.

3 Voir dans le Dictionary of Canadian Biography la notice que lui a consacré W.J. Eccles, tome 4, pp. 458-468.

4 Sur Vaudreuil, voir G. Frégault, Le Grand Marquis, Montréal, Fides, 1952, ouvrage qui s'arrête malheureusement à la fin de sa charge de gouverneur en Louisiane ; et dans le Dictionary of Canadian Biography, tome 4, pp. 662-674 la notice de W.J. Eccles, tout à fait remarquable.

5 Montcalm avait lui-même choisi Bougainville dont tout le monde connaît le brillant destin.

6 Sur le commerce des fourrures, voir H.A. Innis, The Fur trade in Canada, Toronto, University of Toronto Press, 1970 ; A.J. Ray, Indians in the Fur trade, Toronto, University of Toronto Press, 1974.

7 Il s'agit de la flotte commandée par Sir William Phips qui arriva devant Québec le 15 octobre 1690 et dut repartir dans la nuit du 21 au 22, à la fois parce que les assauts anglais avaient échoué et que le froid et la glace ne lui permettaient pas de rester davantage.

8 F.W. Anderson, “Why did colonial Englanders make bad soldiers ? Contractual principles and military conduct during the Seven year's war”, The William and Mary Quarterly, tome 38, 3, juillet 1981, pp. 395-417.

9 Voir H. Charbonneau, Naissance d'une population : les Français établis au Canada au XVIIe siècle, Paris et Montréal, I.N.E.D., PUF et Presses de l'Université de Montréal, 1987.

10 F.W. Anderson, “A people’s army : provincial military service in Massachussetts during the Seven year's war”, The William and Mary Quarterly, tome 40, 4, octobre 1983, pp. 499-527.

11 Sur Frontenac et son époque, voir W.J. Eccles, France in America, nouvelle édition, Markham (Ontario), Fizhenry and Whiteside, 1990 ; id., The Canadian Frontier 1534-1760, Albuquerque, the University of Mexico Press, 1978 ; id. Essays on New France, Toronto, Oxford University Press, 1987 ; id., Frontenac : the Courtier Governor, Toronto, 1950. Les historiens français et surtout canadiens français ont beaucoup insisté sur les méthodes de guerre canadiennes et sur la guerre à l'indienne, mais sans jamais vraiment approfondir, malgré de bonnes pages de G. Frégault dans son Iberville le conquérant, op. cit. On trouvera de bons développements, mais du côté anglais, dans D.E. Leach, Arms for Empire : a military history of the British Colonies in North America 1607-1763, New York, MacMillan, 1973 ; id., Flintlock and tomahawk : New England in King Philip's war, New York, MacMillan, 1958 ; J.K. Mahon, “Anglo-american methods of Indian warfare 1676-1794”, The Mississipi Valley Historical Review, tome 45, 1958, pp. 254-275. - Ces ouvrages anglo-américains expliquent parfaitement les méthodes - au demeurant fort cruelles - de la guerre à l'indienne adoptées par les Canadiens, qui étaient toujours accompagnés d'auxiliaires indiens, et mettent en lumière l'infériorité militaire des colons anglais en face des colons français.

12 Voir The Canadian Frontier 1534-1760, op. cit.

13 Voir France in America, op. cit., p. 196 ; G. Frégault, “La déportation des Acadiens”, Revue d'Histoire de l'Amérique Française, tome VIII, 3, 1954-1955, pp. 309-358.

14 Voir l'article “Montcalm” dans le Dictionary of Canadian Biography, tome 4, p. 467.

15 Voir notamment W. Wood, The fight for Canada : a sketch from the history of the Great Imperial war, Toronto, Musson Book, 1906 ; F. Parkman, Montcalm and Wolfe : France and England in North America, 2 vol., Boston, Little-Brown 1926 ; F.E. Whitton, Wolfe and North America, Boston, Little-Brown, 1929 ; C. Llyod, The Capture of Québec, Londres, Batsfort, 1959.

16 G.F. Stacey, The siege and the battle : Québec 1759, 2e ed. Londres, Pan Books, 1973 (1ère ed. 1959) ; on peut également consulter le bon précis événementiel de J. Knox, The siege of Québec and the Campaigns in North America 1757-1760, Pendragon House of Missinanga (Ontario), 1980.

17 Voir les références déjà fournies. On s'attachera tout particulièrement à un article de premier plan : “The battle of Québec : a reappraisal”, réédité dans Essays on New France, p. 125-133. Pour les cartes se reporter en premier lieu au remarquable Atlas Historique du Canada, tome I, Des origines à 1800, Montréal, Presses de l'Université de Montréal, 1987. On examinera en particulier les planches 39 (“Commerce et rivalités impériales 1697-1739”), 40 (“La France contrôle l'intérieur 1740-1755”), 42 (“La guerre de Sept Ans”), 43 (“Batailles de Québec 1759 et 1760”), toutes accompagnées d'excellents commentaires.

18 Cité par W.J. Eccles, dans The Battle of Quebec : a reappraisal, p. 125.

19 Voir son Montcalm et Lévis, Montréal, 1891.

20 F.X. Garneau, Histoire du Canada, 2 vol., 5e ed., Paris, 1920.

21 G. Robitaille, Montcalm et ses historiens : étude critique, Montréal, Granger frères, 1936.

22 Cl. de Bonnault, Histoire du Canada français 1534-1763, Paris, PUF, 1949.

23 Le grand marquis, op. cit ; voir également son ouvrage : Histoire de la Nouvelle France, La guerre de Conquête 1756-1760, Montréal, Fides, 1975.

24 Comme l'avait fort bien pensé l'intendant Jean Talon, malgré les instructions de Colbert, et réalisé, toujours en infraction aux ordres reçus, le Comte de Frontenac à partir de 1672. Voir W.J. Eccles, The Canadian Frontier, et Cl. de Bonnault, Histoire du Canada français, op. cit.

25 Par exemple, de 1742 à 1748 - Voir Cl. de Bonnault, op. cit., p. 202.

26 J. Hamelin et coll., Histoire du Québec, Privat, Toulouse, 1976, loc. cit., p. 233.

27 En 1792 pendant sa campagne de France qui se termina à Valmy, le duc de Brunswick avait le même souci.

28 Pour tout ce développement, se reporter à l'article Montcalm rédigé par W.J. Eccles pour le Dictionary of Canadian Biography.

29 id.

30 Wolfe n'avait que 32 ans et n'avait ni la brillante origine sociale ni l'expérience de ses trois brigadiers généraux Townshend, Monckton et Murray qu'il ne consulta absolument pas durant tout le mois d'août. Si le présent article est rude envers Montcalm, je ne peux qu'ajouter qu'un article consacré à Wolfe serait tout aussi sévère : il a accumulé les erreurs et a eu beaucoup de chance de trouver un plus mauvais général que lui.

31 Vergor était un capitaine d'infanterie, protégé par l'intendant Bigot que la plupart des historiens ont jugé sévèrement. Ainsi pour Cl. de Bonnault, c'est “un des plus lamentables officiers qui ait jamais porté ou déshonoré l'uniforme français” (Histoire du Canada français, p. 291). G. P. Stacey estime qu'il ne mérite pas de porter une aussi lourde responsabilité, car il a été pris par surprise à l'issue d'une manoeuvre remarquablement réussie ; par ailleurs, à son avis, Montcalm et son état-major ont commis une lourde faute en ne faisant pas mieux surveiller l'Anse-au-Foulon - Voir The siege and the battle : Québec 1759, pp. 133-134.

32 W.J. Eccles, The battle of Quebec : a reappraisal, p. 133.

33 Cl. de Bonnault, op. cit., p. 294.

34 G. Frégault, La guerre de la Conquête, op. cit., p. 340.

35 Dictionary of Canadian Biography, p. 468.

36 A. Sauvy, La population, coll. Que sais-je, 13e ed. Paris, PUF, 1979, p. 1.

37 A cet égard l’ouvrage, par ailleurs excellent, rédigé sous la direction de C. Brown, Histoire générale du Canada (Boréal, Québec, 1988) surprend un peu. C. Moore qui a écrit le chapitre consacré à la période 1600-1760 et notamment les pages qui décrivent la guerre de la conquête et la perte de Québec (pp. 204-221), ne parle en effet ni du différend de Wolfe avec ses brigadiers ni des erreurs de celui-ci ou de Montcalm, et considère que la partie était jouée d’avance dans la mesure où les forts du haut pays avaient été perdus. il semble qu’il n’en ait pas tenu compte, ce qui est tout à fait regrettable.

 

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