GEOSTRATEGIE DE L’ESPACE

 

Isabelle SOURBÈS

 

 

"Qui commande l’espace circumter-restre, commande la planète Terre,

 

Qui commande la Lune, commande l’espace circumterrestre,

Qui commande L4 et L5 commande le système Terre-Lune."

 

Qui parle de géostratégie se réfère spontanément à Mackinder et il est instructif de constater qu’en 1989 une nouvelle version de sa théorie de la suprématie mondiale sert d’exergue à un ouvrage de prospective sur l’utilisation militaire de l’espace 1.

Cette référence est cependant assez inattendue dans la mesure où ni la maîtrise de l’atome, ni la conquête de l’espace n’avaient pu être intégrées par Mackinder dans sa réflexion alors que ces deux facteurs sont aujourd’hui des données essentielles pour une réflexion géopolitique. La géostratégie de l’espace ainsi présentée se réduit donc, apparemment, à postuler la supériorité de l’espace en termes tactiques, à la fois pour la domination de la Terre et pour la mise en valeur des ressources circumterrestres.

Traiter d’une géostratégie de l’espace autrement qu’en projetant sur ce nouveau milieu les raisonnements habituels est certainement illusoire, une génération seulement après les premières réalisations humaines dans ce domaine et alors que de nouveaux progrès technologiques se profilent pour un avenir très proche. Il demeure que, toujours en suivant le raisonnement de Mackinder, il est possible de mener une première réflexion géostratégique en présentant les conditions du milieu, le poids des relations internationales et les facteurs de la puissance. Cette démarche est sans doute le plus sûr moyen, surtout pour un géographe, de découvrir de quelle façon, et dans quelle mesure, les utilisations de l’espace, dont les premiers effets sont déjà perceptibles, illustrent les approches traditionnelles.

Les contraintes du milieu

Le milieu spatial, profondément original, est différent à bien des égards des milieux dans lequel l’Homme évolue habituellement. Certaines de ses caractéristiques le rapprochent du cas de l’Antarctique, mais le poids de chacun de ces deux domaines sur les activités terrestres actuelles est incomparable. Autant l’Antarctique est pensée en termes de futur, autant l’espace est déjà très présent dans les rapports entre Etats et dans les utilisations quotidiennes. L’analyse des contraintes de ce milieu doit donc aussi bien concerner les facteurs physiques que juridiques.

Des contraintes physiques spécifiques

L’espace est un milieu dont les frontières sont encore floues. Si l’on s’en tient à la partie accessible pour l’instant à l’Homme, il peut être, en première approximation, partagé en deux domaines : l’espace profond, seulement parcouru par les sondes interplané-taires, et l’espace proche, où l’attraction de la Terre est dominante.

L’espace profond s’étend dans la partie centrale du système solaire et comprend une étoile, le Soleil, neuf planètes principales, dont certaines sont dotées d’anneaux et possèdent leurs propres satellites, plusieurs milliers d’astéroïdes et des comètes. Il est en outre parcouru par le vent solaire, des courants de particules ionisées émises par le Soleil, et des poussières interplanétaires. La distance géocentrique et la période de révolution synodique sont les principaux paramètres qui permettent de situer les astres du système solaire par rapport à la Terre.

L’espace proche est de loin le plus fréquenté par les satellites artificiels. Sa limite inférieure n’est pas officiellement déterminée et une des acceptions les plus courantes la fixe à la plus basse altitude à laquelle un engin peut décrire une orbite sans retomber sur Terre. Une coupe simplifiée de l’espace proche permet d’identifier une enveloppe gazeuse, l’atmosphère, dont une frange seulement appartient à l’espace et un champ magnétique engendré par le noyau métallique de la Terre, la magnétosphère. Surmontant l’atmosphère, circule un plasma, ordonné ou piégé par les lignes de force de la magnétosphère, qui constitue l’ionosphère et les différentes zones plasmatiques de la magnétosphère parmi lesquelles la zone de radiation, appelée ceintures de Van Allen, représente un milieu particulier. Enfin, comme l’espace profond, l’espace proche est parcouru par des poussières, dont les météorites constituent l’exemple le mieux connu, mais il est aussi aujourd’hui encombré de débris provenant des lancements de satellites artificiels.

Dans ce milieu dont les contraintes sont sévères (cf tableau), les mouvements des satellites naturels et artificiels sont régis par les lois générales de l’attraction universelle et leurs orbites obéissent à trois lois fondamentales : les lois de Képler. Tout déplacement d’engin spatial se caractérise par quelques paramètres essentiels souvent négligés dans la science-fiction, mais aussi parfois dans les discours de prospective.

Tableau 1

Les effets du milieu sur les satellites et sur l’Homme

 

Effets sur les satellites

Effets sur l’homme

Densité de l’atmosphère

* Décélération propor-tionnelle à la densité atmosphérique

 

* Négligeable à 800 km, la perte d’altitude est de l’ordre de la centaine de mètres à 200 km

* Echauffement lié à la décélération.

* Aérémie à 5 000 m

 

* Anoxie à 15 000 m

* Ebullition des fluides de l’organisme à 19 000 m

Effet thermique du rayonnement infrarouge

* Ecart de température de l’ordre de +150° à
-150°

 

* Dépendent de l’émis-sivité et de la réflexion de l’engin spatial

Rayonnement cosmique des éruptions solaires

* Freinage accru

 

* Surtensions électriques

* Destruction des cellules des panneaux solaires

* Forte irradiation

Apesanteur

* Pas d’effet de la gravité

* Troubles de la circu-lation

 

* Troubles articulaires

Le plan dans lequel s’inscrit la trajectoire de tout satellite est défini par son inclinaison, c’est-à-dire par l’angle qu’il forme avec le plan équatorial de la Terre, et par la direction de l’intersection de ces deux plans, ou ligne des nœuds. Cette direction est mesurée par l’ascension droite du nœud ascendant, angle que la ligne des nœuds forme avec la direction d’un référentiel galiléen, le point vernal. Sur son plan, l’orbite est caractérisée par la longueur de son grand axe, son excentricité et l’argument de son périgée, i.e. l’angle formé par le grand axe et la ligne des nœuds. Il reste encore à définir la position du satellite sur son orbite, en général par le temps écoulé depuis l’instant du passage en un point de repère comme le périgée.

Les caractéristiques de ce milieu ont un certain nombre de conséquences pratiques. Ainsi, sa transparence empêche de s’y dissimuler, sauf en se plaçant derrière la Lune et son absence d’atmosphère impose une grande précision dans l’usage des armes nucléaires, puisqu’elle annule les ondes acoustiques et réduit l’effet de choc. De leur côté, les contraintes de la mécanique céleste bornent les zones terrestres survolées, et imposent des lancements dans d’étroites fenêtres horaires afin d’obtenir, outre la même inclinaison, des ascensions droites semblables et donc de faciliter les rencontres.

Tous les types d’orbites des satellites et donc leurs traces, c’est-à-dire la projection sur Terre de leurs trajectoires, dépendent des conditions de la satellisation2. Seules les principales vitesses cosmiques et les types de trajectoires qu’elles déterminent seront ici mentionnés. La première vitesse cosmique assure une orbite circulaire, quelle que soit l’altitude. En deçà de cette vitesse, l’engin accomplit un vol balistique et retombe sur Terre. La deuxième vitesse cosmique détermine une parabole et la troisième vitesse cosmique permet au satellite de s’évader du système solaire.

Les orbites ne restent cependant jamais stables ; les perturbations naturelles provoquent des modifications qui peuvent s’exercer sur tous les paramètres déjà mentionnés et les manœuvres de changements d’orbite s’effectuent en jouant sur l’un ou l’autre de ces paramètres. L’utilisation d’orbites de transfert et la nécessité de rejoindre un satellite en s’inscrivant sur une trajectoire proche de la sienne représentent de lourdes contraintes et les déplacements spectaculaires des films de fiction n’ont guère de chance de se produire dans la réalité.

La partition de l’espace en fonction de son occupation

Cette présentation sommaire des conditions du milieu est essen-tielle pour penser dans ses termes véritables l’occupation de l’espace par des véhicules automatiques ou habités. Chaque satellite possède en effet un mouvement qui lui est propre, et si l’on ne prend en considération que les satellites actuellement opérationnels, il faut

Figure 1

La partition de l’espace

Les deux points L4 et L5, qui forment un triangle équilatéral avec la ligne Terre-Lune sont stables : si un objet s’en écarte, il est ramené à sa position. Les trois points L1, L2 et L3 sont instables : le moindre écart fera s’éloigner l’objet de ces points.

envisager plusieurs centaines de cas particuliers. Là réside d’ailleurs le problème actuel du suivi de la totalité des satellites que seuls les Etats-Unis et l’Union soviétique sont capables de réaliser.

L’étude des principaux types d’orbites parcourues par les satellites depuis le début de l’ère spatiale conduit à proposer la représentation schématique suivante (figure 1) divisant l’espace accessible aux engins artificiels en trois grandes régions.

L’image que l’on peut avoir des principales trajectoires dans l’espace se rapproche pour l’essentiel d’une pelote de ficelle irrégulièrement façonnée qui correspondrait à l’essentiel des lancements, souvent circulaires, effectués entre 300 et 1 500 km d’altitude. Un anneau à 36 000 km d’altitude sur lequel gravitent les satellites géostationnaires, compléterait cette représentation. L’utilisation géostratégique actuelle de l’espace favorise donc une zone particulière dont l’accès est assez aisé et qui offre de multiples applications tant civiles que militaires. Le milieu restant n’est que beaucoup plus faiblement occupé3. Si la Lune et ses environs ont été fréquentés par une cinquantaine de satellites, le reste de l’espace n’a guère été visité que par un nombre à peu près équivalent de sondes ce qui, compte-tenu de ses dimensions, correspond à une exploration encore très réduite.

Ainsi, la région 1 correspond aujourd’hui à l’espace utilitaire et se situe globalement entre 200 et 40 000 km d’altitude de la Terre. L’orbite des satellites géostationnaires sert souvent de limite "haute", ce qui est d’autant plus pratique qu’elle est circulaire. Cependant, le nombre important de satellites soviétiques de télécommunications de type Molnya gravitant sur des orbites elliptiques dont l’apogée est légèrement supérieure incite à repousser quelque peu cette frontière, de toute façon théorique.

L’orbite de la Lune figure l’étape ultérieure et délimite la région 2. Cette portion de l’espace est assez peu fréquentée par l’homme mais elle comprend quelques points dont l’importance stratégique potentielle est unanimement reconnue. Appelés points de Lagrange ou points de libration, ce sont des positions théoriques d’équilibre dans un système formé par deux corps. Dans le cas du système Terre-Lune, les engins spatiaux placés en ces points décriraient leur orbite autour de la Terre à la même vitesse angulaire que la Lune et garderaient des distances constantes avec l’une et avec l’autre (figure 2). L’intérêt de la stabilité relative de ces positions, dans la mesure où diverses perturbations dues à d’autres corps célestes interviennent,

Figure 2

Les points de Lagrange dans le système Terre-Lune.

porte sur les économies de consommation d’énergie qui peuvent y être réalisées. Ainsi, des colonies spatiales situées en des points stables, L4 et L5, demeureraient naturellement à distance constante de la Terre, ce qui représente un avantage considérable dans le cas de structures de très vaste ampleur. Les autres points pourraient également servir de ports spatiaux pour des transports interplané-taires ou simplement des trajets jusqu’à la Lune, le "décollage" ne nécessitant plus qu’une très faible dépense d’énergie4.

La région 3 est souvent appelée dans la littérature américaine "Outer envelope". L’expression est très évocatrice de la perception par l’homme de ce milieu dont il considère qu’il est véritablement à l’extérieur de son champ actuel d’activités. Il faut cependant noter que le point d’équilibre L1 est déjà utilisé par les scientifiques afin d’observer, sur une orbite semi stable entre la Terre et le Soleil et hors de la magnétosphère, les effets du vent solaire.

Le cadre juridique et son élaboration

Contrairement à la plupart des domaines dans lesquels se poursuit l’activité humaine, la mise en valeur de l’espace est très récente et les premières fusées ont ouvert l’espace aux ambitions des scientifiques mais aussi des militaires et des hommes politiques, de façon finalement assez inattendue, sans que personne ne s’y soit vraiment préparé. La législation en matière spatiale a donc dû prendre d’abord en considération le poids décisif de la technique et suivre le plus rapidement possible les réalisations.

Le droit spatial repose sur deux grands principes : la liberté de circulation et la liberté d’utilisation des ressources de l’espace circumterrestre à condition qu’il n’y ait ni appropriation, ni développement de systèmes d’armes de destruction massive. L’espace appartient à tous, même si quelques-uns seulement sont capables d’y accéder et de s’en servir.

D’une façon générale, le droit international en la matière tend à légitimer les réalisations actuelles en fixant toutefois quelques grands principes d’ordre éthique et en établissant quelques restrictions d’usage afin de préserver les utilisations futures. Les principales concernent les télécommunications et l’observation de la Terre.

Dans le domaine des télécommunications, l’orbite des satellites géostationnaires est un objet particulier de débat puisqu’elle seule permet aux satellites qui la parcourent de rester immobiles par rapport à la Terre. Les revendications de certains pays équatoriaux, l’assimilant selon le droit de la mer à une ressource côtière, ne pouvaient avoir de suite. L’Union Internationale des Télécommuni-cations, l’organisme coordonnateur, s’en tient au principe d’une réservation préalable des positions, limitée dans le temps afin d’éviter les blocages, et d’une stricte réglementation des fréquences. Un grave problème demande cependant encore à être résolu dans la mesure où, même hors service, les satellites continuent pendant des dizaines d’années à graviter sur des orbites très proches et que les risques de brouillage, voire à terme, de collision, s’en trouve accrus d’autant.

Dans des domaines d’activités sensibles au regard du principe de souveraineté nationale, comme l’observation de la Terre ou la télévision directe, quelques grands principes ont également été formulés par les Nations Unies5. Ainsi, les Etats menant des activités de télédétection doivent offrir aux pays observés un accès libre à un coût raisonnable aux données concernant leur territoire. De leur côté, les satellites de télévision directe doivent avoir des aires d’émission déterminées avec la plus grande précision afin d’éviter les débordements frontaliers et les émissions diffusées doivent respecter les convictions de chacun.

En ce qui concerne la réflexion géostratégique, ces restrictions ont donc des implications faibles. Pour les militaires, l’espace doit être protégé et servir à assurer la sécurité nationale. C’est sur ces deux principes que s’articulent les différentes propositions de doctrines spatiales mettant toutes en avant la nécessité d’une présence accrue et le développement d’un éventail complet d’activités auquel rien ne s’oppose. Il faut en effet noter que le droit spatial international est très peu restrictif à propos de la militarisation du cosmos. Si les activités agressives à l’encontre de la Terre sont interdites dans l’espace, l’inverse ne l’est pas et les activités antisatellites, par exemple, ne font l’objet que d’accords bilatéraux.

Enfin, l’avenir a été réservé, ce qui laisse augurer de débats futurs. Les frontières de l’espace ne sont toujours pas strictement délimitées et le développement de nouveaux moyens de transport, comme l’avion transatmosphérique, va poser de sérieux problèmes juridiques.

Dans ces circonstances, l’espace se prête à toutes les imaginations, mais avant de les envisager, il convient d’analyser comment l’homme utilise actuellement l’espace et à quelles perspectives géostratégiques il se réfère de fait.

La perception gÉostratÉgique actuelle de l’espace

L’étude de la mise en valeur de l’espace, telle qu’elle se développe depuis trente ans, souligne le poids des facteurs politiques nationaux et internationaux dans les choix qui ont été accomplis, en matière de grands programmes, mais aussi dans la conception des satellites dits d’applications. Ces aspects sont d’ailleurs explicitement mentionnés dans les discours américains sur la doctrine militaire en matière spatiale.

 

Le poids du contexte international

La conquête de l’espace n’a pas bénéficié pour ses débuts de grand soutien politique et le premier satellite artificiel de la Terre était un projet de scientifiques proposé dans le cadre de l’Année Géophysique internationale.

Du côté américain, et pour des raisons encore mal élucidées, le Président D. Eisenhower entendait que l’espace fût un domaine d’activité civil, ce qui imposait une coupure stricte entre les programmes de missiles et les programmes spatiaux, si bien que ces derniers ne pouvaient véritablement profiter de l’expérience acquise.

Du côté soviétique, le Premier Secrétaire, N. Khrouchtchev, n’était guère plus convaincu du rôle de l’espace du point de vue de l’intérêt national. La mise au point d’une bombe atomique et le lancement de missiles intercontinentaux, en revanche, étaient des priorités essentielles. L’orchestration médiatique d’août 1957, lors des essais d’ICBM coordonnés avec des essais nucléaires, était révélatrice des objectifs poursuivis : montrer que le territoire américain était désormais accessible et établir la parité stratégique. Le lancement de Spoutnik-1 ne devait pas bénéficier d’autant d’égards et N. Khrouchtchev raconte dans ses Mémoires que prévenu par S. Korolev du succès de la satellisation, il félicita l’équipe avant d’aller ... se coucher.

Le retentissement considérable de l’événement sur les opinions publiques devait cependant le transformer en fervent supporter des activités spatiales. La succession des Premières spatiales, qui caractérise les débuts du programme soviétique, était la preuve de la supériorité du régime communiste et l’effet recherché était au moins partiellement atteint, puisque dans ses discours électoraux J. F. Kennedy constatait amèrement que le premier satellite artificiel était soviétique, que les premières photos de la face cachée de la Lune l’étaient également et que le premier homme dans l’espace risquait de s’appeler Ivan..., ce qui fut presque le cas, au détail près qu’il se prénommait Youri !

Cette exploitation idéologique de l’espace a sans aucun doute culminé lors de la course à la Lune mais, même si elle s’est ensuite atténuée, l’espace a encore été choisi pour illustrer, avec le vol conjoint Apollo-Soyouz de 1975, une période de détente ou, avec la présentation de l’Initiative de Défense Stratégique, certains refroidissements. Le poids géostratégique de l’espace est donc d’abord symbolique. Il est lié à des facteurs de politique interne mais aussi à des contraintes terrestres physiques et économiques.

Le rôle des contraintes nationales

La satellisation est un élément déterminant de l’occupation de l’espace puisqu’elle commande la trajectoire des engins. Or, un certain nombre de contraintes terrestres interviennent lors d’un lancement et vont donc déterminer des politiques différentes de mise en valeur de l’espace.

La situation des bases en latitude est un facteur géographique de première importance6. Tout satellite possède une inclinaison originelle égale ou supérieure à la latitude du lieu de lancement. Dans ces conditions, et afin d’éviter les dépenses supplémentaires d’ergols, les puissances spatiales ont quelques orbites privilégiées qu’elles utilisent de façon préférentielle lorsqu’aucune autre exigence n’intervient.

Ainsi, les satellites américains et soviétiques, mais aussi européens, ont souvent des missions très proches qu’ils remplissent avec des inclinaisons différentes, les orbites soviétiques se situant aux inclinaisons les plus élevées. Ces contraintes ont même conduit les Soviétiques à développer un système original de télécommunications leur évitant de multiplier les lancements, très coûteux depuis Baïkonour, de satellites géostationnaires. Les satellites Molnya décrivent ainsi une orbite très elliptique qui permet à chacun de couvrir le territoire soviétique pendant environ huit heures. Trois satellites suffisent donc à assurer un relais permanent. L’inconvénient le plus grave reste qu’il faut modifier l’orientation des antennes au sol afin qu’elles puissent suivre les mouvements de chaque satellite...

Les différences presque naturelles des inclinaisons des satellites ont d’ailleurs servi de base à une proposition de la France, en 1988, au comité du désarmement des Nations Unies et qui s’intitulait "Règles de bonne conduite dans l’espace". Le principe de base du système consistait à surveiller les mouvements des satellites les uns par rapport aux autres et à signaler les rapprochements jugés inquiétants afin d’éviter qu’une attaque contre un autre satellite soit assimilée trop facilement à un malheureux accident.

La géostratégie classique s’intéresse aux facteurs constants, tels ceux qui précèdent, mais aussi à des facteurs variables. A ce titre le poids de l’organisation politico-économique dans la mise en valeur de l’espace est un autre élément déterminant7.

Le cas soviétique est sans doute le plus démonstratif. Il se caractérise par le lancement de très nombreux satellites. La région 1 est particulièrement concernée, mais le même phénomène est aussi sensible dans la région 2 et traduit un choix délibéré privilégiant le nombre des engins aux dépens de leur sophistication et de leur durée de vie.

Les caractéristiques du système industriel soviétique expliquent cette politique. La quasi-totalité8 des activités spatiales, s’effectue sous l’égide d’un ministère particulier, le MOM (Ministère des Constructions Mécaniques Générales), chargé de la réalisation des engins aussi bien civils que militaires. Tout ministère voulant développer un système spatial effectue une commande aux bureaux (OKB) spécialisés. Ceux-ci utilisent un nombre restreint de plate-formes qui sont ensuite équipées de matériels différents, une seule usine étant apparemment chargée de leur intégration. De sérieuses économies peuvent ainsi être accomplies, au détriment cependant de l’innovation technologique. Les points faibles traditionnels des technologies soviétiques, l’informatique et l’électronique, sont ainsi moins sollicités que dans les pays occidentaux. Enfin, l’ensemble du secteur spatial bénéficie, en tant qu’élément du complexe militaro-industriel, d’un statut particulier et d’une certaine liberté vis-à-vis des contraintes économiques.

Enfin, les moyens importants de lancement permettent un nombre élevé de tirs. De leur côté, les pays occidentaux dont les capacités sont moindres ont choisi de commercialiser leurs lanceurs. Les Soviétiques effectuent d’ailleurs aujourd’hui une démarche du même type ce qui, compte tenu des changements politiques et économiques récents, risque de les conduire à revoir profondément leur politique spatiale.

Le cas américain est totalement différent. L’espace est aussi perçu comme un élément capital de la politique nationale, en dehors même des préoccupations de sécurité et, en particulier, doit avoir un rôle leader dans le domaine des hautes technologies. Dans un pays, où l’intervention de l’Etat se doit de rester discrète, de grands programmes d’exploration humaine, comme la SEI (Space Exploration Initiative), mais aussi plus ponctuels, comme le développement de la télévision haute définition, ont pour mission officielle de favoriser la relance de la recherche-développement afin de permettre à l’économie nationale d’acquérir une place privilégiée sur la scène internationale.

Ainsi, l’espace tient une place notable dans les stratégies diplomatiques et économiques des Etats. Sa vocation principale reste cependant d’assurer la sécurité nationale et, à ce titre, il fait tout particulièrement partie des préoccupations militaires.

Les capacités spatiales militaires

Seuls les Etats-Unis et l’Union soviétique disposent de véritables capacités spatiales militaires. La mission première de ces satellites est de décupler l’efficacité des autres forces, qu’elles soient terrestres, aériennes ou maritimes, et leur rôle est aujourd’hui essentiel. Le deuxième volet des activités spatiales militaires, le développement d’armes spatiales, est en revanche beaucoup plus controversé9.

La plupart des activités accomplies par les satellites militaires concernent, comme leurs équivalents civils, les domaines de l’observation de la Terre, des télécommunications, et de la navigation. Ces utilisations de l’espace sont aujourd’hui traditionnelles et le caractère militaire de ces engins spatiaux apparaît à travers leurs spécifications techniques destinées à satisfaire des objectifs propres. Le deuxième point essentiel de divergence est la confidentialité des données et ce caractère secret des satellites militaires a d’ailleurs pu conduire à de fausses appréciations de leur pouvoir et des risques qu’il font courir à la sécurité internationale.

La mise en œuvre des différents systèmes spatiaux militaires américains à l’occasion de la guerre du Golfe permet de montrer leurs diverses facettes et en particulier d’insister sur l’intérêt de les utiliser de façon coordonnée.

Les satellites d’observation, appelés plutôt satellites de reconnaissance, ont une valeur stratégique fondamentale dans la mesure où ils permettent d’acquérir une information essentielle, en temps de paix comme en temps de guerre, sur l’état du monde. Officiellement, la principale mission de ces satellites est de prévenir les crises, en participant à des tâches diverses, comme la vérification des traités de désarmement, ou en assurant le suivi de zones jugées politiquement instables. Si l’on s’en tient aux événements d’août 1990, les systèmes spatiaux n’ont pas suffi à éviter un conflit, ce qui n’est pas fondamentalement surprenant pour des instruments, mais ils auraient pu servir, dans d’autres circonstances internationales, à limiter les risques d’escalade entre les Etats-Unis et l’Union soviétique. La haute résolution de ces systèmes a plutôt servi à établir une cartographie de la zone adverse et a considérablement facilité la localisation des cibles, même si la mise au point de leurres et la pratique de techniques de camouflage ont révélé certaines limites.

La disponibilité en temps quasi réel de ces informations, grâce aux satellites de télécommunications, a été un deuxième facteur important, même s’il est difficile de savoir à quels niveaux du commandement l’information était disponible. Plus fondamentalement encore, ces satellites ont permis de gérer les très grands besoins de communications dans des secteurs ne disposant d’aucune infrastructure terrestre et de coordonner l’action de très nombreuses forces.

Le troisième niveau fondamental a été celui des satellites d’alerte précoce, capables de détecter immédiatement les lancements de missiles et dont le rôle a été essentiel dans la mise en œuvre des missiles anti-missiles, ceux-ci bénéficiant aussi de l’extrême précision de localisation fournie par les satellites de navigation.

De leur côté, les satellites de météorologie ont permis de connaître à l’avance les périodes de couverture nuageuse susceptibles d’être utilisées pour des lancements de missiles et d’effectuer les missions aériennes aux moments les plus adaptés.

Enfin, les satellites d’écoute électronique, dont le rôle est semble-t-il resté marginal, ont été utilisés pour capter les radars météorologiques mis en œuvre par les Irakiens avant les lancements de Scud.

Qu’il s’agisse de l’acquisition ou de la diffusion de données, la maîtrise de l’espace assure celle de l’information. Cette capacité stratégique essentielle, en temps de paix comme en temps de guerre, est aujourd’hui indéniable, mais seule l’Union soviétique dispose de capacités équivalentes à celles des Etats-Unis. L’allocution du ministre français de la Défense, P. Joxe, le 10 avril 1991 sur la nécessité pour la France et l’Europe de développer des systèmes militaires d’information illustre bien cette prise de conscience10 et marque donc un tournant puisque de nouvelles puissances spatiales vont désormais essayer de coordonner leurs efforts pour acquérir une capacité autonome.

Le développement d’armes spatiales reste toutefois limité aux deux principales puissances spatiales. Il découle naturellement du rôle vital que les satellites jouent aujourd’hui et qui fait que leurs détenteurs sont aussi soucieux de les protéger d’une éventuelle frappe de l’adversaire qu’ils sont forcément tentés, de leur côté et sans bien sûr le dire explicitement, de neutraliser ceux qui s’opposeraient à eux.

Toutefois, si chacun des deux pays dispose de capacités antisatellites, les avantages du statu quo actuel et de la libre utilisation de l’espace l’emportent semble-t-il encore, et les systèmes ASAT se veulent pour le moment purement dissuasifs.

Enfin, d’autres projets comme l’IDS jouent aussi un rôle important dans la redéfinition des grands équilibres stratégiques puisqu’il s’agirait de rendre caduque la doctrine de la destruction mutuelle assurée. Les difficultés technologiques et le contexte international font que le débat a beaucoup perdu de son acuité par rapport aux années 1985. Il n’est cependant pas clos pour autant.

Les doctrines spatiales militaires et leurs projections gÉostratÉgiques

Tous les discours sur la doctrine spatiale militaire mettent en avant la nécessité de préserver les intérêts nationaux en utilisant l’espace comme un moyen, au même titre que la terre, la mer ou les airs. Les doctrines passées et les utilisations actuelles correspondent à cette problématique. Un tournant est toutefois apparu dans les années 1980 et l’espace, présenté comme un champ de bataille possible, mais aussi, pour les plus prophétiques des experts comme un lieu d’industrialisation et de colonisation humaine, se singularise de plus en plus.

Les prolongements des usages actuels de l’espace

Les doctrines militaires spatiales reposent sur quelques postulats. En tant que points hauts, les systèmes spatiaux disposent de capacités inestimables dont la militarisation actuelle du cosmos offre un premier aperçu. A ce titre déjà, l’espace présente donc un intérêt essentiel pour la défense des intérêts nationaux.

Cette approche se traduit par une concurrence dans le développement des moyens permettant sinon de régner seuls dans l’espace, ce qui reste à terme la meilleure solution, du moins de faire jeu égal avec les autres protagonistes. Les recommandations en la matière passent donc par le souci d’une recherche scientifique militaire active afin de tirer le meilleur parti d’un milieu difficile et de s’en assurer la maîtrise. Que ce soit du côté américain ou du côté soviétique, le leadership spatial est une exigence reconnue même si les formulations et les justifications sont présentées différemment.

Aux Etats-Unis, le spatial doit assurer la défense des intérêts nationaux dont une définition globale11 a pu être présentée en quatre points.

Le premier porte sur la survie des caractéristiques nationales, ce qui suppose la défense de la liberté, de l’identité politique et des institutions qui les fondent.

L’intégrité territoriale représente le deuxième point essentiel. Il s’agit de la protection du territoire américain, mais aussi de ses citoyens et de ses intérêts vitaux extérieurs.

Le bien-être économique est le troisième paramètre. Il convient d’avoir accès aux ressources et aux marchés extérieurs afin de garantir les bases de l’industrie, de l’agriculture et de la technologie américaines.

Enfin, le maintien d’un ordre international favorable, qui ne soit pas hostile aux intérêts américains, aux institutions démocratiques, ni au développement économique représente la dernière mission à accomplir.

Dans ce contexte, l’espace offre selon les auteurs une nouvelle occasion de développer et de protéger les intérêts nationaux américains dans le respect, bien sûr, de la législation internationale.

Si l’on s’en tient aux faits, la doctrine spatiale américaine, strictement divisée en une part civile et une part militaire par l’administration Eisenhower, n’a trouvé son contenu qu’avec l’administration Kennedy, les maîtres-mots étant alors, ainsi qu’il est apparu dans l’analyse de la perception géostratégique actuelle, le prestige et le leadership international. Sous la présidence de R. Nixon, l’espace apparaît comme une priorité beaucoup plus relative et, en dehors de la Navette, ce sont essentiellement les programmes d’application qui sont développés.

Le véritable tournant se situe sous l’administration Carter puisque l’espace se trouve désormais perçu comme un lieu potentiel de conflit et non plus seulement comme le moyen d’étendre les capacités des forces. L’administration Reagan synthétisera toutes ces missions en assignant à l’espace à la fois la mission de développer le potentiel traditionnel, par exemple avec la définition des C3I, mais aussi en renforçant son caractère militaire dans l’utilisation du Système de Transport Spatial mais surtout à travers l’Initiative de Défense Stratégique.

Du côté soviétique, il n’existe guère de doctrine spatiale officiellement formulée. Les réalisations montrent à l’évidence que les possibilités de l’espace à des fins militaires sont largement exploitées et les encyclopédies ou les dictionnaires militaires12 font état de systèmes spatiaux, mais le discours politique, en particulier aux Nations Unies, insiste sur la nécessité de démilitariser le cosmos et l’Union soviétique a longtemps refusé de reconnaître l’existence de ses programmes militaires, qu’elle s’attache d’ailleurs toujours à présenter comme défensifs.

Inversement, considérer comme le font de nombreux analystes occidentaux que l’espace soviétique n’est que militaire, demande à être nuancé par l’observation plus large de l’organisation d’ensemble du système soviétique. Certes, l’espace dépend de la VPK (commission militaro-industrielle), mais les industries de défense produisent des biens civils et les satellites soviétiques ne remplissent pas exclusivement des fonctions militaires. Même s’il est clair que l’espace a longtemps bénéficié d’un statut prioritaire, lié à son appartenance au secteur des industries de défense pris au sens large, les revendications actuelles de l’Académie des Sciences dans la conduite et la définition de nombreux programmes vont certainement conduire à une redéfinition des rôles et à une probable séparation de l’espace civil et de l’espace militaire.

Ainsi, les années 1990, se caractérisent par une réorganisation des activités militaires aussi bien aux Etats-Unis qu’en Union soviétique. L’espace est désormais un secteur-clef dans les priorités nationales. Les projections de son rôle dans le futur telles qu’elles sont envisagées par certains experts accusent encore ce caractère.

Vers une nouvelle géostratégie ?

L’occupation de l’espace est déjà bien entamée mais sa prochaine étape, l’industrialisation, est encore à venir. Une telle activité, que nul ne met en doute même s’il est difficile de prévoir quand elle se produira, supposera la protection des installations spatiales d’une certaine ampleur, que ce soit sur des points d’équilibre, sur la Lune ou sur des astéroïdes.

Dans ce contexte, quelques scénarios sont possibles afin d’assurer la sécurité des exploitations sur place mais aussi des trajets13. Les géostratégies envisagées par les uns ou par les autres ne sont pas de nature originale puisqu’il ne s’agit que d’une transposition dans l’espace de rivalités humaines bien ancrées sur Terre. En revanche, les contraintes du milieu vont imposer des démarches différentes même si elles s’inspirent de tactiques traditionnelles.

Dans la région 1, la sécurité peut être assurée, au moins partiellement, depuis la Terre. Il convient cependant de prendre en compte des délais de mise en œuvre relativement longs. La première contrainte vient du temps de préparation du lanceur et du vaisseau spatial. Ce délai, de quelques heures dans le meilleur des cas, ne correspond qu’à une première étape puisqu’il faut encore rejoindre le point désiré (figure 3). La latitude de la base de lancement peut présenter un handicap supplémentaire si elle est supérieure à l’inclinaison du plan de l’orbite visée et une manœuvre supplémentaire est alors nécessaire. De toute façon, il convient d’effectuer le changement de plan lorsque le plan de l’orbite de la cible et celui du satellite lancé à sa poursuite se recoupent, ce qui allonge également le délai d’intervention.

Le système ASAT américain est plus rapide à mettre en œuvre puisque le lancement est effectué à partir d’un avion et donc directement dans le plan recherché. Cette méthode cependant ne peut être envisagée que dans le but d’une interception rendant la structure visée hors d’usage et ne correspond pas aux besoins d’une intervention modulée en fonction des circonstances.

Figure 3

Essai d’interception d’une cible réalisé

par les Soviétiques en 1977

Figure 4

Transferts d’Hohmann entre la Terre et une planète

Figure 5

Les fenêtres de lancement pour Vénus et Mars

de 1960 à 2000

Les points noirs indiquent l’utilisation de ces fenêtres pour des lancements jusqu’en 1989.

Une deuxième possibilité est envisageable, celle d’une défense développée depuis l’espace grâce à une plate-forme dotée de moyens opérationnels. Il peut s’agir d’une station orbitant à des altitudes et inclinaisons variables mais sa capacité d’autonomie doit être alors particulièrement grande pour lui permettre d’atteindre d’autres trajectoires suivant des méthodes qui à l’exclusion du lancement sont identiques à celles suivies depuis la Terre. Une plate-forme géostationnaire paraît encore plus adaptée dans la mesure où elle représente un point haut en terme de gravité mais ce ne sont pas là des hypothèses dont la réalisation est véritablement envisagée.

La solution la plus facile reste celle de l’avion transatmosphé-rique, mais ce nouveau concept de transport suppose que de très nombreux problèmes technologiques soient résolus et personne ne s’aventure aujourd’hui à prévoir la date de son développement. Les problèmes d’ordre juridique qui vont également se poser lorsque la mise en service d’un tel système sera possible contribuent aussi à ne l’envisager qu’avec précaution. Les systèmes plus classiques de transport spatial tels les navettes et les véhicules de transport orbitaux restent donc les plus plausibles.

La région 2 peut aussi abriter des interventions à destination de l’espace circumterrestre proche qui seraient mises en œuvre depuis la Lune ou les points de Lagrange. Elle doit cependant plutôt servir à assurer la sécurité dans sa propre région.

Si l’exploitation minière de la Lune s’effectue véritablement, ce qui ne provoque d’ailleurs pas l’enthousiasme de la communauté des astronomes qui a d’autres projets pour notre satellite naturel, le Traité sur la Lune et les autres corps célestes interdit théoriquement le déploiement de matériel militaire autrement que pour des usages civils. Certes de nombreux Etats n’ont pas ratifié le traité mais il est aussi plausible d’envisager la militarisation de certains points d’équilibre, non soumis à ces restrictions juridiques et dont les avantages potentiels sont semblables à ceux de la Lune. Le contrôle de ces points revient effectivement à commander l’ensemble Terre-Lune puisque grâce à leur stabilité ils assurent la permanence de la surveillance comme des possibilités d’intervention. Le statut futur des points de Lagrange est donc considéré avec beaucoup d’attention par tous les géostratèges de l’espace, particulièrement soucieux d’éviter qu’ils ne soient tenus par une autre puissance.

La région 3 a une mission plus lointaine encore, que l’on pense en termes de distance ou de temps. Son importance stratégique potentielle tient en effet surtout aux perspectives d’utilisation des ressources des astéroïdes, des lunes de Galilée et de l’atmosphère de Jupiter. L’installation de structures minières ou de colonies reste assez hypothétique mais cela ne décourage pas les futurs défenseurs qui envisagent déjà les moyens de garantir la sécurité de bases échappant à l’influence de la Terre pour appartenir complètement à un système dans lequel le Soleil est le seul référentiel.

Leur doctrine s’inspire de la pensée géopolitique de Mahan auquel ils font explicitement référence. Les lignes de communication deviennent essentielles et les orbites d’Hohmann jouent alors un rôle essentiel pour la maîtrise de ce milieu puisqu’elles permettront de contrôler tous les mécanismes des échanges.

Cette projection à très long terme mérite d’être citée dans la mesure où elle offre un curieux mélange entre des perspectives très lointaines et une pensée stratégique dont la principale référence est finalement la conquête de l’Ouest américain14. Les orbites de transfert seraient ainsi parcourues sporadiquement par des patrouilles issues d’avant-postes militaires. La référence aux transferts d’Hohmann s’explique dans la mesure où il s’agit de la manœuvre la plus économique pour passer d’une orbite circulaire à une autre (figure 4). Dans le cas des planètes ou des astéroïdes, les fenêtres de lancement sont cependant assez espacées dans le temps et les distances à parcourir sont considérables. Comme de surcroît, le transfert d’Hohmann est différent selon que l’on rejoint ou quitte la planète, il est aisé d’imaginer les merveilleuses courses-poursuites qui pourraient s’en suivre... La figure 5 fournit à titre d’indication les dates de tirs possibles vers Vénus et Mars et la multiplication des contraintes de ce type laisse penser que le temps de la mise en valeur de ces ressources de l’espace profond est encore loin.

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Ainsi, les essais actuels de pensée géostratégique appliqués à l’espace tiennent compte du milieu mais restent complètement marqués par une approche traditionnellement terrestre (figure 6). Pourtant l’espace ne peut-il déterminer un jour une pensée aussi originale que l’est le milieu ? Il est peut-être temps de s’appliquer à réfléchir en prenant en compte d’autres caractères, comme la coopération, qu’il serait souhaitable de développer pour conquérir l’espace, en particulier lors des missions très lointaines.

De nouveaux patrouilleurs

 

Notes:

 

1 “Halford J. Mackinder’s Heartland Theory Applied to Space”, dans J. M. Collins, Military Space Forces, The Next 50 Years, New York, Pergamon Brassey’s, 1989.

2 F. Verger, L’observation de la Terre par les satellites, Que sais-je ? n° 1989, 1982.

3 Isabelle Sourbès, E. Hensinger, “Les satellites de la Terre à leur apogée”, Mappemonde 88/2, pp.17-20.

4 G. O’Neill, Les villes de l’espace, Robert Laffont, 1978.

5 Principes de la Télédétection et Principes de la Télédiffusion directe.

6 R. Ghirardi et F. Verger, “Géographie des lancements de satellites”, Mappemonde 87/2, pp. 15-21.

7 X. Pasco, Isabelle Sourbès, “American and Soviet Strategy on Human Exploration of Space”, Space Policy, août 1991.

8 Seule la navette Bourane est développée par un autre ministère, le MAP, (ministère de l’Industrie aéronautique) mais en association étroite avec le MOM à qui revient la présidence du comité de coordination.

9 Isabelle Sourbès, “Armement et désarmement de l’espace”, Stratégique n° 47, pp. 195-222.

10 Sirpa actualité, n° 14, vendredi 12 avril 1991.

11 Space Handbook, Maxwell Air Force Base, Air University Press, 1985.

12 Soviet Military Encyclopedia, 1976-1985 et Military Encyclopedic Dictionary, 1983.

13 The Fletcher School of Law and Diplomacy, International Security Dimensions of Space, 11th Annual Conference Report, 27-29 avril, 1982.

14 L’expression Far West vertical se retrouve d’ailleurs chez plusieurs auteurs et pourrait bien faire fortune.

 

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