LA QUATRIÈME DIMENSION DE LA STRATÉGIE MILITAIRE DE P'YONGYANG

 

Georges TAN ENG BOK

 

Des photos prises par satellite en 1989 avaient révélé l'intensification du programme nucléaire entrepris par la Corée du nord depuis 1984. Selon l'examen de ces photos, P'yongyang serait en mesure de fabriquer une bombe nucléaire expérimentale dans cinq ans. D'après des informations plus récentes, ces efforts se seraient accélérés, de concert avec les progrès nord-coréens dans le domaine des missiles balistiques. Lors d'une réunion avec des éditorialistes en avril 1991, le ministre de la défense de la République de Corée, Lee Jong-koo, avait mentionné en privé la nécessité de mesures préventives si la Corée du nord refusait de se soumettre au contrôle de l'Agence internationale de l'énergie atomique. La publicité résultant de cette indiscrétion - par la suite rectifiée - a éclipsé une autre révélation du gouvernement de la République de Corée. Il s'agissait de la publication d'un rapport détaillant le gigantesque réseau de voies de communications et d'installations souterraines entreprises par le nord depuis plusieurs décennies.

Trois tunnels nord-coréens furent découverts sous la ligne de démarcation entre 1974 et 1978. Un quatrième fut détecté en mars 1990. Ces tunnels devaient servir à infiltrer des agents ou des commandos au sud. Toutefois, ils représentent une partie infime des travaux souterrains effectués dans le cadre de la politique militaire de P'yongyang. Cette politique, dite des "Quatre grandes lignes militaires," vise à réunir la péninsule coréenne par la force. Elle table sur une offensive militaire qui serait lancée par surprise le moment voulu. Selon l'observation des manoeuvres nord-coréennes de grande envergure conduites de novembre à décembre 1981 et l'analyse de documents apportés par des défecteurs du nord, une telle offensive planifiée sur une semaine serait à la fois terrestre, aérienne, navale, et souterraine. L'objet de cet article concerne cette quatrième dimension de la stratégie militaire de la Corée du nord.

"QUATRE GRANDES LIGNES MILITAIRES"

La politique militaire de la Corée du nord a été adoptée au 4e Congrès du Parti du Travail en décembre 1962. Elle comporte quatre points : 1) armer le peuple tout entier, 2) fortifier la totalité du pays, 3) entraîner tous les soldats comme une force d'encadrement, et 4) moderniser l'armée toute entière. Le point 2 inclut la construction d'installations souterraines.

Cette politique militaire fait partie des "Trois capacités révolutionnaires" selon lesquelles, le renforcement des capacités du nord contribuera à celles du sud. Dans un discours devant des délégués du Parti du Travail en octobre 1966, Kim Il-song a précisé que :

“[La] ligne fondamentale pour la révolution en Corée du Sud à l'étape actuelle est de préserver la capacité révolutionnaire de l'oppression par l'ennemi et d'édifier sans relâche les capacités révolutionnaires pour l'arrivée du moment décisif pour la révolution” (souligné par l'auteur).

 

Ce "moment décisif" peut être suscité en provoquant une vacance du pouvoir en assassinant le président de la République de Corée.

Au cours du 5e Congrès du Parti du Travail tenu en novembre 1970, Kim Il-song a annoncé que les objectifs contenus dans les "quatre grandes lignes militaires" ont été accomplis. Il resterait, par conséquent, à décider du "moment décisif" pour passer à l'action.

"STRATÉGIE MILITAIRE DES TROIS JOURS"

De 1962 à 1968, le régime nord-coréen - certainement intoxiqué par sa propre propagande - avait cru que le sud se soulèverait de lui-même. Pour hâter l'apparition du "moment décisif," il avait envoyé dans le sud des agents subversifs et des équipes de guerillas, vite liquidés en l'absence du soutien effectif de la population sudiste. Les déconvenues rencontrées l'ont alors forcé à réviser ses plans, et à adopter une stratégie militaire frontale.

Les grands traits de cette stratégie militaire auraient été tracés par Kim Il-song lui-même en septembre 1972. Elle repose sur une attaque-surprise de grande envergure, conduite par les forces régu-lières, préparée et soutenue par des unités spéciales. Son objectif majeur vise à s'emparer de Séoul - la capitale de la République de Corée - dans les trois jours qui suivront le franchissement de la ligne de démarcation, et stabiliser le front par une victoire décisive au nord de la rivière Han avant l'arrivée des renforcements américains. L'ensemble des opérations devrait durer une semaine au plus.

La bataille décisive sur la rivière Han, menée par les formations blindées et mécanisées nord-coréennes, servirait à détruire - ou du moins mettre hors de combat - le corps de bataille principal de l'Armée de la République de Corée. La prise de Séoul devrait, selon les stratèges nord-coréens, amener la chute du gouvernement de la République de Corée, et permettre des négociations directes avec les Etats-Unis sur le statut futur de la péninsule coréenne - ceci a toujours été la position réelle du nord qui considère le gouvernement du sud comme un régime fantoche mis en place par "l'impérialisme américain" 1.

Dans l'absolu, le succès de cette stratégie militaire passe par la réunion d'au moins trois conditions. D'abord, le nord doit moderniser ses capacités offensives aéroterrestres régulières sur pied de guerre. Des forces d'usage spécial sont nécessaires pour briser la ligne de démarcation et exploiter la percée qui s'ensuit. Elles contribueront aussi à susciter le "moment décisif" en décapitant la direction politico-militaire de la République de Corée. Enfin, le dispositif souterrain facilitera l'attaque-surprise par les forces sur pied de guerre en réduisant les risques de détection des zones de regroupement avant l'offensive.

MODERNISATION DES CAPACITÉS OFFENSIVES AÉRO-TERRESTRES

La dernière estimation des forces armées nord-coréennes donne 1,1 million de soldats. Parallèlement à cet accroissement quantitatif qui représente un doublement en dix ans, l'armée nord-coréenne a bénéficié de plusieurs phases successives d'amélioration qualitative et de modernisation.

Vers la seconde moitié des années soixante-dix, la motorisation générale des forces terrestres a été accomplie. Entre 1971 et 1976, l'introduction des chars T-54/55/Type-59 et T-62 a permis de retirer progressivement les T-34, et standardiser entièrement les formations de chars nord-coréens à partir de 1982. Parallèlement, l'artillerie automouvante s'est substituée aux canons d'assaut soviétiques datant de la seconde guerre mondiale. Enfin, le dispositif avancé le long de la ligne de démarcation a été réorganisé avec la formation d'un corps d'armée blindé en 1984.

La Corée du Nord possède aussi des missiles tactiques terrestres et des capacités chimiques - estimées parmi les cinq les plus importantes du monde. Les missiles tactiques - 54 FROG-3/5/7 et environ 15 Scud B - peuvent emporter des ogives chimiques.

L'aviation nord-coréenne a été modernisée depuis le voyage de Kim Il-song en Union soviétique en mai 1984. Ce voyage a permis la signature d'un accord militaire entre P'yongyang et Moscou selon lequel, la Corée du Nord a reçu successivement :

- 58 MiG-23 Flogger à partir de mai 1985 ;

- 20 Su-25 Frogfoot et 50 Mi-24 Hind en 1987 ;

- 48 MiG-29 Fulcrum à partir de juin 1988.

L'accord militaire soviéto-nord-coréen incluait aussi la livraison d'environ 30 missiles SA-3 Goa en 1985, et 75 missiles SA-5 Gammon avec leurs radars de veille avancée et d'acquisition Tin Shield en 1987.

DÉVELOPPEMENT DES FORCES D'USAGE SPÉCIAL

Les forces d'usage spécial représentent environ 15 % de l'ensemble des forces armées de la Corée du Nord. Elles sont organisées en :

- 9 brigades d'infanterie légère ;

- 8 brigades aéroportées ;

- 3 brigades amphibies ;

- 4 brigades de reconnaissance ;

- 5 brigades inter-armes, et

- environ 35 bataillons d'infanterie légère organique aux divisions motorisées/mécanisées.

Les huit brigades aéroportées et les trois brigades amphibies sont subordonnées au VIIIe Corps d'armée d'usage spécial qui comporte, de surcroît, une brigade de reconnaissance et trois brigades d'infanterie légère. (Dans l'organisation et la chaîne de commandement des forces armées nord-coréennes, le VIIIe Corps d'Armée a le statut d'une arme). Les autres brigades d'infanterie légère et de reconnaissance sont affectées aux trois corps d'armées - I, II, et V - déployés face à la zone de démarcation. Enfin, les cinq brigades inter-armes sont placées sous le commandement direct de l'Etat-major général et déployées au sein du VIIe Corps d'armée. Depuis la réorganisation de 1984, l'artillerie d'une brigade inter-armes - deux bataillons d'artillerie automouvante, un bataillon de mortiers lourds de 120 mm, et un bataillon d'artillerie AA automouvante - correspond au régiment d'artillerie divisionnaire d'une division motorisée.

Les brigades de reconnaissance forment l'élite des forces d'usage spécial de la Corée du Nord. Leurs missions incluent une variété d'opérations stratégiques, de théâtre, et de diversion. Les opérations de diversion consistent notamment à semer la confusion dans les arrières adverses. Les membres des brigades de reconnaissance sont aussi employés dans des missions d'élimination du commandement politico-militaire de la République de Corée.

Les brigades inter-armes sont destinées, en priorité, à percer le front dans le cas d'une attaque-surprise et à servir de forces d'exploitation au cours de l'offensive. Ceci explique leur puissance de feu, comparable à celle d'une division motorisée. Leur mission secondaire vise à réduire les zones défensives américano-sud-coréennes qui entraveront la progression des forces régulières nord-coréennes.

APPARITION (SUSCITÉE) DU "MOMENT DÉCISIF"

Au début des années soixante, le régime de P'yongyang avait cru que la révolution éclaterait dans le sud. Dans cette perspective, il avait pensé que l'envoi d'agitateurs suffirait à renforcer les "capacités révolutionnaires" du sud pour susciter le "moment décisif" attendu.

En dépit de ses échecs à ce propos, le régime de P'yongyang n'a pas renoncé à son projet de réunifier la péninsule coréenne par la force. Ainsi, à trois reprises, les Coréens du nord ont tenté d'assassiner le président de la République de Corée :

1) "attaque contre la Maison Bleue" à Séoul en janvier 1968 - la Maison Bleue est la résidence du président de la République de Corée ;

2) attentat manqué contre le président Park Chung-hee en août 1974 - au cours de cette tentative ratée, la femme du président, atteinte à la tête, a succombé à l'hôpital de l'Université nationale de Séoul ; et

3) attentat manqué contre le président Chun Do-hwan à Rangoon en octobre 1983 - dix-sept personnalités gouvernementales dont le vice-premier ministre et ministre de la Planification, Suh Suk-joon, le ministre des Affaires étrangères, Lee Bum-suk, et le principal conseiller économique, Kim Jae-ik, ont péri dans l'attentat.

Les différents attentats ont été perpétrés par des membres appartenant aux brigades de reconnaissance de l'Armée nord-coréenne.

ÉDIFICATION DU DISPOSITIF SOUTERRAIN

Selon l'armistice conclu à Panmunjon en juillet 1953, une zone démilitarisée large de 2 km de chaque côté de la ligne de démarcation tracée le long du 38e parallèle a été établie. Longue de 243 km, cette zone accidentée et montagneuse favorise la défense statique. Son relief privilégie aussi les infiltrations et les mouvements de forces irrégulières.

La découverte de tunnels creusés par les Nord-coréens sous la ligne de démarcation au cours des années soixante-dix a indiqué une nouvelle étape dans les activités agressives de P'yongyang contre la République de Corée. En novembre 1974, un sapeur de l'Armée nord-coréenne a choisi la liberté en se réfugiant au sud. D'après ses révélations, le bataillon du génie de chaque division motorisée déployée le long de la zone démilitarisée est chargé de creuser 2 tunnels d'infiltration. Ceci représente théoriquement 22 tunnels à différentes phases d'achèvement, dont 4 ont été découverts jusqu'à présent.

Ces tunnels font partie d'un réseau infiniment plus vaste d'installations souterraines qui incluent des dépôts, des caserne-ments, des hôpitaux de campagne, des voies de communications, et d'autres abris. Plus de 300 installations souterraines ont ainsi été construites entre 5 à 10 km au nord de la zone démilitarisée, dont 120 casernements. Dans une zone s'étendant de 5 à 40 km au nord de cette zone, il existe un autre réseau comprenant plus de 60 dépôts de munitions et un ensemble d'installations permettant d'abriter deux corps d'armées. Plus de 12 000 emplacements souterrains pour chars et pièces d'artillerie ont été aussi édifiés. Enfin, dans les zones arrières à travers tout le nord, plus de 130 dépôts de munitions, 170 dépôts carburants, et 150 arsenaux ont été bâtis sous la terre.

Un abri standard est creusé à 100 m sous la terre. Il comporte plusieurs voies d'accès sur plus de 300 m de longueur, avec des battants d'acier de 2,5 m de hauteur et 0,3 m d'épaisseur. Chaque abri possède un poste de commandement, un dortoir, une cuisine/ réfectoire, une infirmerie, et des magasins.

Depuis le début des années quatre-vingt, les forces nord-coréennes déployées entre 20 à 30 km de la zone démilitarisée ont été réparties dans ces installations souterraines. Ce redéploiement a pour conséquence majeure de réduire drastiquement le temps de détection d'une offensive d'envergure nord-coréenne qui passerait de 24 heures à 6 heures seulement.

Les bases navales et aériennes comportent aussi des installations souterraines pour 12 des 14 bases navales et 20 des 24 bases aériennes. L'effort majeur concerne la protection de la totalité du potentiel aérien, avec des hangars souterrains reliés par tunnels aux pistes d'envol. Les installations aériennes achevées représenteraient une surface combinée de 312 000 m2.

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L'intérêt d'étudier cette quatrième dimension de la stratégie militaire nord-coréenne a été stimulé par deux séries de révélations. La première se rapporte aux installations militaires souterraines - casernements, dépôts, et tunnels - mises à jour dans la partie orientale de l'Allemagne depuis sa réunification. Le seconde concerne des installations similaires dont l'Irak se serait doté depuis vingt ans. Enfin, il existerait, en Union soviétique même, des installations souterraines très étendues, destinées aux sous-marins nucléaires lance-engins de la classe Typhoon, leur permettant d'accéder directement à l'océan Arctique. C'est dire, par conséquent, si la Corée du Nord n'a pas le monopole de la stratégie des souterrains.

 

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Notes:

 

1 C'est pour cette raison que, jusqu'à présent, les tentatives successives de dialogue inter-coréen ont échoué. Il est vrai que le régime socialiste du nord, amené dans les fourgons de l'Armée soviétique en 1945, a besoin de se forger une légitimité sur la base de la réunification nationale, et en niant au sud une existence propre. De surcroît, la prospérité de la République de Corée - assurée par la stabilité politique instaurée par le Président Park Chung-hee - accentue d'autant la faillite de la voie socialiste empruntée par P'yongyang, qui a conduit au désastre économique le plus complet.

 

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