LA POLITIQUE DE DEFENSE DE LA FRANCE

 

Hervé COUTAU-BÉGARIE

 

Le dilemme français en matière de défense, et même plus généralement en matière de politique étrangère, est assez bien résumé par la formule d’Alfred Grosser : "Comment puis-je avoir une influence mondiale alors que je sais au fond de moi que je ne suis plus une puissance mondiale ?" En matière de défense, le problème devient : "Comment puis-je affirmer et assumer mon indépendance alors que je sais au fond de moi que les conditions géographiques et le système international rendent inévitable une interdépendance ?"

Le problème s’est en fait trouvé posé dès le lendemain de la capitulation allemande. Les "aperçus sur la bombe atomique" de l’amiral Castex, publiés en octobre 1945 dans la Revue de Défense nationale, contiennent déjà une esquisse de la dissuasion proportionnelle. La IVe République a très vite cherché à se singulariser au sein de l’OTAN et la politique de la Ve République ne représente pas, de ce point de vue, un tournant aussi considérable et aussi radical que les thuriféraires du général de Gaulle l’ont ensuite proclamé. Dès le début des années 50, la France commence à réclamer un statut spécial au sein de l’OTAN et à mettre en question le rôle second auquel elle se trouve ravalée de par l’hégémonie américaine. Les gouvernants de la IVe République s’engagent très vite sur la voie qui va mener à l’acquisition de l’arme nucléaire. Le Bureau des armes nouvelles est créé au sein de l’Etat-Major de l’Armée (EMA) en 1952. Par touches successives, et, avec infiniment de prudence, les gouvernements Mendès-France, Mollet et Gaillard orientent irrévocablement la France dans la direction de l’arme nucléaire. Les études sont tellement avancées que, le 11 avril 1957, Félix Gaillard fixe les essais au premier trimestre 19601. La même année, le Conseil supérieur de la Marine prévoit l’acquisition de la bombe A vers 1965, de la bombe H vers 1970.

Lorsque le général de Gaulle revient au pouvoir en juin 1958, il n’a qu’à confirmer et amplifier des mesures arrêtées avant lui. Mais il va leur donner une portée et une ampleur que la IVe République n’aurait certainement pas osées. Dès le 7 mars 1959, la France reprend l’entier contrôle de son escadre de la Méditerranée. le 21 juin 1963, elle fait de même pour ses forces navales dans l’Atlantique. Dans son discours du 3 novembre 1959, à l’Ecole militaire, De Gaulle affirme la volonté de la France d’avoir un contrôle exclusif de ses forces stratégiques. Le 7 mars 1966, il met un terme à cette évolution en décidant de quitter l’organisation militaire intégrée.

Ce retrait est imputable à l’action personnelle du général de Gaulle. Les états-majors y étaient farouchement opposés. Ils avaient dans un premier temps approuvé l’action du général, qui leur permettait d’augmenter leur pression vis-à-vis des états-majors interalliés, c’est-à-dire des Etats-Unis, en vue d’obtenir une part plus grande dans lesdits états-majors. La marine, par exemple, espérait obtenir ainsi le commandement d’une zone Atlantique oriental- Méditerranée occidentale, qui aurait fait contrepoids au commandement britannique dans la Manche et en Méditerranée orientale. C’est la volonté du Chef de l’Etat qui met un terme à ces entreprises, et l’on assiste, au début des années 60, à un quiproquo étonnant, le ministre de la Défense félicitant la marine des concessions de plus en plus grandes qu’elle obtient des Américains, alors que les dites concessions vont à l’encontre de la volonté formelle du général de Gaulle, qui n’en est pas informé et ne le sera que par une maladresse du commandant américain pour l’Atlantique.

Dans le même temps, s’élabore une nouvelle doctrine stratégique au sein du ministère des Armées et de l’Etat-major des armées, sous la direction énergique du général Ailleret, ancien chef du Bureau des armes spéciales. Le Centre de prospective et d’évaluation définit les concepts qui vont structurer le modèle français de dissuasion. La doctrine de dissuasion est fixée par des directives entre 1964 et 1968 ; viennent ensuite, en 1967 et 1968, des directives sur le rôle des forces conventionnelles ; en 1968, c’est la première directive sur l’emploi de l’arme nucléaire tactique (le Pluton a été décidé en 1966, pour compenser la perte de l’accès aux armes américaines entreposées en Allemagne). En 1972, Michel Debré étant ministre de la Défense nationale, un Livre blanc vient donner ses concours définitifs à la doctrine française de défense. A cette date, les trois composantes de la triade sont sur le point d’être achevés : les 62 Mirage IV sont entrés en service entre 1964 et 1966, les deux unités de missiles SSBS du plateau d’Albion deviennent opérationnelles en août 1971 et mai 1972, et l’entrée en service des cinq SNLE de la classe le Redoutable s’échelonnera entre décembre 1971 et avril 1980.

Le général Lucien Poirier va résumer la doctrine en 1976 dans un article qui connait un grand retentissement et qui formule la théorie des trois cercles : territoire national (premier cercle) ; Europe (deuxième cercle) ; reste du monde (troisième cercle).

Dans le premier cercle, le maître-mot est indépendance.

Dans le deuxième cercle, le maître-mot est solidarité.

Dans le troisième cercle, le maître-mot est intervention.

Les trois cercles et l’évolution de la doctrine

Sous la présidence du général de Gaulle, priorité est donnée au premier cercle, avec l’affirmation de l’indépendance : l’une des toutes premières décisions est l’abandon de la coopération nucléaire avec l’Allemagne et l’Italie, prise dès le 17 juin 1958 ; le mémorandum du 17 septembre suivant exprime clairement le refus de s’en remettre aux Etats-Unis. Cette politique déclaratoire trouve sa forme la plus extrême avec la doctrine "tous azimuts" du général Ailleret, revue et approuvée par De Gaulle. La constitution de la force de frappe se fait au détriment des forces classiques qui connaissent une réduction drastique après 1962 : l’armée de Terre voit ses effectifs réduits de plus de moitié ; le renouvellement de la flotte de surface est pratiquement arrêté.

Le résultat est largement atteint sur un plan politique : le discours rencontre de grands échos à l’étranger et suscite de furieuses réactions outre-Atlantique. L’indépendance française est ainsi paradoxalement reconnue alors que, sur un plan matériel, les moyens sont encore embryonnaires : les Mirage IV des Forces Aériennes stratégiques sont affectés au bombardement nucléaire, mais leurs caractéristiques en font plutôt des avions d’attaque tactiques. Les missiles du plateau d’Albion ne sont que 18 au lieu de 27, la troisième unité étant finalement annulée, et surtout ils n’ont qu’une portée intermédiaire et sont exclusivement conçus pour atteindre le territoire soviétique. La volonté du général Ailleret d’obtenir des missiles intercontinentaux de 10 000 km de portée correspondant à la doctrine se heurtera à une impossibilité budgétaire. Sur le plan des forces conventionnelles, le retrait de l’organisation militaire intégrée est mené rapidement. Mais, dans la pratique, il est atténué par des mesures de substitution :

- la France reste membre de toutes les organisations techniques, par exemple le NAMPI, organisation qui gère les oléoducs, ou le réseau NADGE d’alerte aérienne avancée ; elle entretient des missions de liaison auprès des commandements intégrés et participe à la coopération en matière d’armements.

- sur terre, l’accord Ailleret-Lemnitzer, conclu en 1968 et personnellement revu et corrigé par de Gaulle, définit les modalités de coopération entre les forces françaises en Allemagne et les forces alliées.

- sur mer, sont conclus les accords Barthélémy-Smith pour l’Atlantique en 1964 et Barthélémy-Woods pour la Manche en 1965. La coopération opérationnelle trouve ainsi un cadre très général, mais suffisant, en raison de l’extrême souplesse des forces maritimes. En raison de la dissolution de l’escadre de la Méditerranée, l’équivalent pour la Méditerranée n’interviendra que beaucoup plus tard, en 1977, avec l’accord Tardy-Turner.

Sous la présidence de Georges Pompidou, la priorité donnée au premier cercle est réaffirmée, mais elle s’accompagne d’une prise en compte plus affirmée du deuxième cercle. C’est ce que l’on appelle, un peu abusivement, la "doctrine Fourquet" et l’extension des accords sur l’éventuelle participation des forces françaises à la bataille de l’avant. Alors que les accords Ailleret-Lemnitzer ne concernaient que les forces françaises en Allemagne, l’accord Valentin-Ferber signé en 1974 inclut l’ensemble de la 1ère Armée. Son contenu est resté secret, mais on sait aujourd’hui que la France fixait la limite de sa participation à la ligne RDM (Rotterdam, Dortmund, Munich).

Valéry Giscard d’Estaing, peu après son accession à la présidence, peu et mal informé des problèmes de défense, esquisse une inflexion de la doctrine, qui va notamment se manifester par une allocution à l’Institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale2 dans laquelle sont affirmés l’unité de l’espace stratégique européen et le caractère d’arme de bataille de l’arme nucléaire tactique3, un article du général Méry4, qui parle de "sanctuarisation élargie", et un discours de Jacques Chirac sur les armes nucléaires tactiques. Cette tentative d’élargissement du sanctuaire aux dimensions de l’Europe provoque une violente réaction des tenants de l’orthodoxie, le ministre (gaulliste) de la Défense allant jusqu’à "corriger" les propos présidentiels. confronté à des difficultés intérieures, Valéry Giscard d’Estaing n’insiste pas.

Après l’abandon de ces velléités, le fait le plus notable est l’émergence du troisième cercle, avec des crises à répétition en Afrique (Mauritanie, Tchad, Zaïre) et au Moyen-Orient (Liban). D’autre part, il est absolument nécessaire de consentir un effort en faveur des forces classiques, dont l’état est de plus en plus dramatique. La loi de programme de 1976 prend en compte, dans une certaine mesure, ces nouvelles priorités.

La présidence de François Mitterrand est d’abord marquée par une continuité. Durant le premier septennat, le pouvoir est très inquiet des éventuelles réactions de l’armée à une remise en cause de la doctrine. D’autre part, il n’a aucune véritable solution de rechange à proposer, dès lors qu’il a abandonné sa traditionnelle opposition à l’arme nucléaire, sous l’impulsion de Charles Hernu. L’élément le plus notable est l’accélération de la déstabilisation en Méditerranée et en Afrique, qui conduit au développement des forces d’intervention, avec la création en 1983 par Charles Hernu de la force d’action rapide. L’évolution va plutôt dans le sens d’un retour à la doctrine première, avec la substitution du concept d’armes pré-stratégiques à celui d’armes nucléaires tactiques.

La dominante de cette évolution est, avant tout, une remarquable continuité. Il n’y a pas opposition, mais au contraire continuité, entre les conceptions du général Ailleret et celle de son successeur Fourquet, nommé par De Gaulle et dont la "doctrine" a été mise en forme dans des études antérieures au départ du général. Celui-ci a personnellement approuvé la constitution de la 1ère Armée, qui entraînera les accords Valentin-Ferber. Le risque de "dérive" des premières années du septennat giscardien a été quelque peu amplifié par les gardiens de l’orthodoxie, essentiellement pour des raisons de politique intérieure. Les changements sont, souvent, d’abord des changements de forme : Georges Pompidou n’a pas le style flamboyant du général, Valéry Giscard d’Estaing veut ouvrir "une ère nouvelle de la politique française", dans tous les domaines, François Mitterrand se veut gaullien. Ils tiennent aussi à l’évolution des moyens : dans les années 80, la modernisation du plateau d’Albion, avec le remplacement des S2 par des S3, le maintien continuel, à partir de janvier 1983, de trois SNLE en patrouille et la perspective de la refonte M4 des SNLE (L’Inflexible, mis en cale en 1980, entre en service en 1985 ; il est le premier à recevoir le M4, à six têtes indépendantes et plus de 4 000 km de portée, qui est installé sur les autres SNLE lors de refontes) donnent à la force de frappe française une autre dimension, qui dépasse largement le seuil de la dissuasion minimale. Cinq SNLE représentent en effet 480 têtes, dont 288 sont en permanence à la mer, sans parler des Mirage IV et des 18 missiles mégatonniques du plateau d’Albion. Soit un triplement par rapport à l’époque des têtes uniques5. Aujourd’hui, se pose la question de savoir si "la dissuasion française pourrait, à terme, effectivement, constituer pour la sécurité de l’Europe une réassurance à l’affaiblissement aujourd’hui confirmé, de la stratégie de l’OTAN" 6. La réaffirmation de la doctrine traditionnelle, lors du sommet de Londres, en 1990, a montré que cette évolution n’était pas encore à l’ordre du jour. Il y a de bonnes raisons à cela.

Cette doctrine s’est, en effet, avérée, dans le long terme, remarquablement efficace. A l’intérieur, elle a fini par rallier presque tous les Français autour de l’arme atomique, qui avait d’abord été accueillie avec hostilité (il suffit de se souvenir des attaques de Raymond Aron contre le général Gallois) et scepticisme (cf les multiples sarcasmes contre la "bombinette"). Ce ralliement obtenu, la doctrine a préservé la France de la contagion pacifiste au début des années 80. Le mouvement contre les missiles de croisière américains, trop ouvertement manipulé par le Parti Communiste, n’a jamais réussi à obtenir l’écho qu’il a rencontré dans les autres pays européens.

A l’extérieur, la doctrine a été assez bien accueillie hors de l’alliance, et même chez l’adversaire désigné. Lors de la grande controverse sur les euro-missiles, la France a pu appuyer la décision de déployer des missiles Pershing II et des missiles de croisière, tout en affirmant qu’elle était étrangère à cette décision. Elle a ainsi préservé le consensus intérieur en matière de défense, tout en apportant son soutien à ses alliés et en proclamant la nécessité de maintenir les forces stratégiques françaises hors de la négociation sur la limitation des forces nucléaires intermédiaires en Europe. Il est assez remarquable de constater que l’Union soviétique, qui demandait avec insistance l’inclusion des forces britanniques dans le décompte des forces de l’OTAN, avait finalement renoncé à exiger au même titre l’inclusion des forces françaises (qu’elle demandait dans les années 70, lors de la première phase des négociations SALT).

En contrepartie, la doctrine française suscite toujours, à défaut de l’hostilité déclarée de McNamara dans son discours d’Athènes en juillet 1962, un large scepticisme au sein de l’OTAN : les Etats-Unis ont toujours été opposés à la remise en cause de leur monopole nucléaire, et ils n’ont fini par admettre le fait accompli qu’avec beaucoup de réticences. La déclaration du sommet d’Ottawa en 1974 reconnaissant que "les forces de dissuasion britannique et française apportent une contribution significative à la dissuasion globale de l’Alliance" est constamment citée par les Français, mais les Américains y attachent beaucoup moins d’importance. Ceux-ci considèrent toujours que le retrait français a occasionné des difficultés négligeables à la planification intégrée : "en l’état actuel des choses, l’OTAN est encore obligée d’établir ses plans sans tenir compte de la libre disposition éventuelle de l’espace aérien français, ni des installations logistiques et, d’une manière générale, des infrastructures situées sur le territoire français" 7. En Europe, la Grande-Bretagne s’obstine à regarder vers "le grand large" et à écarter toute coopération nucléaire avec la France. l’Allemagne rejette catégoriquement une éventuelle hégémonie française : le traité de l’Elysée de 1963 constitue un échec complet.

Ce scepticisme se teinte d’inquiétude quant à la validité de l’engagement français, Paris n’ayant jamais voulu définir ce que pouvaient les intérêts vitaux de la France : sur le Rhin ou sur l’Elbe ?, en raison de l’incertitude qui doit précisément s’attacher à la notion. Au-delà du message adressé ainsi à l’adversaire, ce refus exprime l’ambiguïté fondamentale qui entache la doctrine française : reconnaître que les intérêts vitaux de la France pourraient se limiter au Rhin aurait ouvert une grave crise de confiance avec l’Allemagne, les étendre jusqu’à l’Elbe n’aurait pas manqué de susciter en Allemagne une validité sur une telle garantie et, à terme, la demande d’un système de double clé. Les observateurs étrangers soulignent volontiers le décalage entre les ambitions de la France et l’état réel de ses forces, comme le montrent par exemple les livres de Lothar Ruehl et de David Yost.

Le décalage croissant entre le discours et les moyens

En fait, la doctrine repose sur un non-dit sur les véritables options opérationnelles. Le flou qui entoure la stratégie française permet de dissimuler l’insuffisance des moyens et les antinomies qui apparaissent entre l’affirmation de l’indépendance et les contraintes de la solidarité. Le livre blanc de la défense nationale date de 1972. Presque tous les ministres de la défense qui se sont succédé ont essayé de le remettre à jour, mais aucune de ces velléités n’a jamais abouti, dès lors que la formulation explicite de la doctrine aboutit, sinon à mettre en évidence des contradictions, du moins à susciter des questions gênantes.

Une illustration de ce non-dit est l’étouffement progressif de la pensée militaire. Les militaires en activité n’ont pratiquement plus la possibilité de s’exprimer sur la doctrine officielle. Pour plus de sécurité, on a supprimé toutes les revues spécialisées : la Revue militaire d’information, qui avait eu une très large audience nationale et internationale sous la IV République, disparaît au début des années 60, victime de la guerre d’Algérie. Forces aériennes françaises suit très rapidement après, au moment précis où le rôle de l’armée de l’air se trouve valorisé par la création des forces aériennes stratégiques. La Revue maritime parvient à survivre, mais elle est rendue au secteur civil, de sorte que son contenu militaire est aujourd’hui très faible. Ne reste que la Revue de défense nationale, qui publie assez peu de choses sur les options stratégiques et opérationnelles françaises en dehors des prises de position officielles. Le sort du commandant Brossolet, contraint de quitter l’Armée après la publication de son étincelant Essai sur la non-bataille (1976) constitue un avertissement très net à ceux qui ont le malheur de penser de manière originale.

La doctrine repose également sur, sinon une contre-vérité, du moins un abus de langage, qui a connu un succès éclatant. Tout le génie gaullien, maintenu après lui par ses successeurs (sur un mode mineur), va consister à faire croire que la France s’est retirée de l’OTAN alors que la réalité est plus ambiguë. Le président Pompidou déclarera ainsi : "La France est membre de l’Alliance atlantique, elle n’est pas membre de l’OTAN, tout est clair." Mais, justement, l’Alliance atlantique n’est rien d’autre que l’OTAN, organisation politique dont l’organe suprême est le Conseil, auquel siège la France. La France est, a toujours été, membre de l’OTAN, elle s’est simplement retirée de l’organisation militaire intégrée que l’OTAN a mise progressivement en place, alors que le traité de Washington était à cet égard très flou, à la suite du déclenchement de la guerre de Corée. "Il est donc tout à fait erroné de comprendre le terme OTAN comme désignant les seuls organismes militaires auxquels nous avons cessé d’appartenir. En droit comme en fait, la France est sortie du système militaire intégré qui fait partie de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord. Elle n’est pas sortie de l’ensemble de l’Organisation elle-même et les textes de 1966 sont sans ambiguïté sur ce point" 8.

Le plus extraordinaire est que cette confusion sémantique a parfaitement fonctionné. L’opinion publique interne est persuadée, dans une très large majorité, que la France n’est plus membre de l’OTAN. Mais cette situation se trouve aujourd’hui confrontée à un double problème.

D’abord, la doctrine est remise en cause par les bouleversements politiques, et d’abord le problème allemand. Même quand l’Allemagne était divisée, les Allemands de l’Ouest n’ont jamais admis l’emploi des armes nucléaires pré-stratégiques, ex-tactiques, dont la portée était limitée au territoire ouest-allemand pour le Pluton ou est-allemand pour le Hadès.

Surtout, elle se trouve remise en cause par le décalage de plus en plus net entre la politique déclaratoire et les moyens.

Depuis le début des années 60, l’histoire de l’armée de Terre est celle de l’amenuisement continu de ses moyens conventionnels, et les plans successifs de réorganisation et de redéploiement ont surtout eu pour but de dissimuler des diminutions :

- 1967 : la division "type 1967" est plus réduite que la division "type 1959". La mise sur pied d’une sixième division ne peut être opérée que par prélèvement sur les divisions existantes.

- 1976 : la réforme Méry supprime les brigades. En réalité, les divisions sont supprimées et les brigades rebaptisées divisions. La division tombe de 15 à 19 000 hommes à 7 à 10 000 hommes.

- 1984 : la réforme Hernu entraîne la création de la Force d’Action Rapide9. A côté d’un indiscutable réflexion sur un nouveau concept opérationnel, cette création a, aussi, pour but de camoufler l’inéluctable déclin de la 1ère Armée. Le nouveau concept est, aussi, une réponse à l’impossibilité de renouveler le corps de bataille (le char AMX 30 est démodé et son remplacement par le Leclerc n’interviendra que très tardivement).

- 1989 : le plan Armées 2000 s’accompagne d’un "resserrement" du format de l’armée de Terre, celle-ci devant compter 230 000 hommes à l’horizon de 1996, soit une diminution de 60 000 postes. Une division blindée est dissoute en 1991, une autre en 1992, ainsi qu’une division d’infanterie et l’état-major du 2e corps d’armée. La réduction du service militaire à 10 mois entraîne la mise en sommeil durant deux mois d’unités non professionnalisées (ce que l’on baptise disponibilité opérationnelle différée).

- aucune loi de programmation n’a été respectée et les objectifs doivent être constamment revus à la baisse. On prévoyait 1 400 chars Leclerc, puis 1 200, il n’y en aura finalement que 800 et sans doute moins. Les livraisons actuellement prévues sont d’1 char en 1991, 3 en 1992, 13 en 1993. Le rapporteur du budget des forces terrestres à l’Assemblée nationale a pu à bon droit en conclure qu’il semblait "dans ces conditions, impossible de tenir les objectifs fixés par la programmation, qui consistaient à équiper le premier régiment en 1995 et la première division blindée en 1996" 10. Le programme de véhicules blindés légers (VBL) est réduit de plus de moitié (584 exemplaires au lieu de 1 214), la plupart des programmes sont réduits ou "étalés".

La marine est tombée, en vingt ans, de 140 grands bâtiments de combat à moins de 100. Elle se flatte de conserver le quatrième rang mondial, ce qui est vrai en tonnage, mais elle ne vient qu’au septième rang, derrière des pays comme l’Inde ou l’Italie, pour les grands bâtiments de combat de surface de plus de 2000 tonnes. Elle reste la seule marine, avec l’US Navy, à mettre en ligne des porte-avions classiques véritablement opérationnels : mais ceux-ci ne disposent que d’intercepteurs Crusader, datant de 1964 et complètement à bout de souffle. Le Charles de Gaulle est en chantier, mais la commande indispensable de son similaire devient problématique.

L’armée de l’air, dont le programme de 1973 prévoyait 800 avions en ligne (il est vrai que ce programme, quelque peu irréaliste, n’avait jamais reçu de sanction officielle), n’en a eu finalement que 450, et il est acquis que l’on tombera à moins de 400 à la fin de cette décennie. La récente demande d’un Rafale biplace, aux lieu et place du monoplace qui a été développé, ne va certes pas arranger les choses.

Un futur sans avenir ?

Au début des années 60, le général de Gaulle avait eu une chance relative : la IVe République avait fait, avec l’assistance financière et technique des Etats-Unis, un effort substantiel en faveur des forces classiques : il disposait notamment d’une marine moderne, avec deux porte-avions neufs. Dans les années 70, l’heure de vérité s’est trouvée retardée par les exportations d’armement11, qui ont sensiblement allégé les coûts des matériels et préservé des pans entiers de l’industrie nationale : Dassault n’aurait pu survivre sans elles ; le missile Milan constitue un exemple peut-être extrême, puisque l’armée française n’a acheté que 2 % des 275 000 missiles anti-chars Milan fabriqués. Aujourd’hui, il faut tout renouveler en même temps : la dissuasion a besoin de sous-marins nucléaires lanceurs d’engins nouvelle génération, les missiles du plateau d’Albion arrivent en fin de vie, de même que les Mirage IV ; le corps de bataille a besoin de chars Leclerc et d’hélicoptères NH90 ; les deux porte-avions et leurs avions doivent être remplacés, de même que la plupart des bâtiments de la flotte de surface, tandis que doit être continué le programme des sous-marins nucléaires d’attaque qui a démarré avec beaucoup de retard par rapport à celui de la rivale (et référence) britannique.

Le tout dans un environnement devenu de plus en plus défavorable, marqué notamment par :

- un effondrement des exportations, dû à la diminution générale des budgets militaires, l’insolvabilité croissante de certains clients traditionnels et notre quasi-éviction (comme celle des autres fournisseurs) du Moyen-Orient par les Etats-Unis triomphants après la guerre du Golfe : de 37 milliards en 1988, elles sont tombées à 20 milliards en 1989. La reprise enregistrée en 1990, à la suite de la guerre du Golfe, n’est malheureusement qu’une anomalie dans une tendance dépressive qui semble appelée à durer.

- une croissance presque exponentielle des coûts : en francs constants 1992, un AMX30 coûtait, dans les années 60, 9 millions ; son dérivé B2 atteignait, dans les années 80, 14 millions ; le Leclerc dépassera 70 millions (même s’il reste officiellement fixé à 40 millions) ! La dérive est encore plus phénoménale pour les avions puisqu’un Rafale devrait coûter 30 fois plus que le Mirage III des années 60 ! De ce point de vue, il y aurait lieu de mettre un terme à certaines sophisticationss inutiles, dont les coûts cumulés finissent par être considérables12, et de surveiller les dérives financières justement dénoncées au Sénat13.

- une envolée des budgets de recherche, de plus en plus exigeants, puisqu’ils accaparent aujourd’hui plus de 15 % du budget total des armées, contre 10 % au milieu des années 70 ; ils n’en représentent que 10,5 % au Royaume Uni, 5,6 % en Allemagne.

- un contexte politique14 et bureaucratique qui rend très difficile la prise de véritables décisions, qui supposent des choix, et donc des éliminations. La non-fabrication du missile S4 pour le plateau d’Albion était en réalité acquise depuis plusieurs années, mais l’opposition d’une partie de la classe politique et les réticences de l’armée de l’air, qui refusait d’abandonner à la marine l’exclusivité de la dissuasion, ont conduit le gouvernement à différer pendant plusieurs années la décision définitive15, au prix du maintien de crédits de recherche substantiels.

La France se trouve aujourd’hui, en matière de défense, à la croisée des chemins. De Gaulle aurait un jour déclaré que la nouvelle doctrine fonctionnerait pendant environ un quart de siècle. Formulée au milieu des années 60, elle est arrivée au début des années 90 en fin de vie utile. Il ne s’agit pas là simplement d’une figure de style : non seulement la coupure de l’Europe, avec un adversaire soviétique désigné, n’existe plus, mais en outre le saupoudrage qui a présidé aux dernières lois de programmation a abouti à des retards généralisés, qui compromettent l’efficacité opérationnelle des forces. L’opération Daguet a été présentée comme un succès, mais si elle a montré une fois de plus les capacités d’endurance et d’adaptation du soldat français, elle a surtout mis en lumière les tragiques insuffisances de notre système de renseignement16, de logistique et l’inadaptation d’un corps de bataille fondé sur la conscription, alors que le pouvoir politique répugne dorénavant à engager les appelés et ne fait plus appel qu’aux engagés, au prix d’un panachage proche de l’absurde. L’opération Daguet, a en fait, concerné toutes les armées françaises, pour l’envoi d’un corps expéditionnaire qui ne dépassait guère 12 000 hommes, avec une cinquantaine d’avions de combat et une quarantaine de chars AMX. Il y a lieu d’en tirer les leçons et de procéder à un réexamen d’ensemble de la doctrine française de défense si l’on veut que celle-ci conserve une crédibilité. L’impressionnante performance technique du début des années 60 s’est accompagnée d’un intense effort de réflexion théorique, sans équivalent en dehors des Etats-Unis : les "quatre généraux de l’Apocalypse", présentés ici par François Géré, sont devenus des classiques de la stratégie. Il faut recommencer.

Mais il est clair, en toute hypothèse, que la constante réduction du volume du budget de la Défense (3,41 % du PIB en 1991 ; 3,26 % en 1992, avec un objectif de 3 % en 1997) ne sera pas sans conséquences sérieuses sur les capacités réelles des forces. Aucune solution satisfaisante n’est envisageable avec un budget à 3 % du PIB. La professionnalisation n’entraînerait aucune économie, au contraire : le plan Fillon en sous-estime notablement le coût17. Pierre Lellouche, au lendemain de la guerre du Golfe, estimait le coût des modernisations indispensables à 1 % du PIB18. Au-delà de la controverse inévitable sur les mesures qu’il proposait, il y a là un ordre de grandeur, techniquement acceptable, mais politiquement irréaliste. Pourtant, sans un tel effort, toutes les hypothèses actuelles seront balayées : dans la prochaine décennie, nous n’aurons plus une armée de Terre de 230 000 hommes (objectif actuel), ni même de 180 000 hommes (plan Fillon), mais peut-être de 100 000 hommes à peine ; l’armée de l’Air n’aurait plus que 200 à 300 avions au lieu de 400, la Marine quelques dizaines de navires19.

Ne resterait-il donc que l’Europe ? De même que Clemenceau disait que "ce n’est pas en bêlant que vous ferez taire le militarisme prussien", ce n’est pas par des discours incantatoires que l’on transformera la technocratie bruxelloise en autorité politique légitime, maîtresse de la paix et de la guerre, et un marché fondé sur l’intérêt en communauté qui pourrait demander à ses membres le prix du sang. Force est de constater que l’ardente obligation européenne est ici quelque peu défaillante20.

Le cadre national, dédaigneusement qualifié d’hexagonal, risque de rester longtemps irremplaçable. Certes, la question se pose alors de savoir si nous n’avons pas atteint nos limites, s’il est encore possible de maintenir simultanément une dissuasion nationale et des forces conventionnelles en rapport21. Nous ne sommes par les seuls, à en juger par les révisions drastiques opérées par les "Options for change" du gouvernement britannique. Beaucoup d’observateurs (et plus encore d’acteurs) ont été frappés par le décalage sans cesse grandissant entre les forces américaines et les autres lors de la guerre du Golfe.

Cela dit, il n’est pas certain que la situation soit pire qu’à la fin des années 50, lorsque les esprits les plus éclairés et les plus subtils dénonçaient la folie de la force de frappe. Raymond Aron n’avait pas de mot assez durs pour le "délire logique" du "champion du monde du dogmatisme", à savoir le général Gallois. Une génération après, il faut bien constater qu’il valait mieux avoir raison avec le général Gallois que tort avec Raymond Aron. Il ne faut pas tirer de ce précédent des conclusions absolues, mais il montre au moins que la volonté politique peut avoir le dernier mot contre les inerties de tous ordres.

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Notes:

 

1 Sur la genèse de la dissuasion française, cf. les actes du très riche colloque “De Gaulle et la dissuasion nucléaire”, Plon, 1985, à compléter par un numéro de Relations internationales, automne 1989, sur “la politique nucléaire de la France” et la révélation des projets et accords de coopération nucléaire militaire avec l’Allemagne et l’Italie entre 1956 et 1958 (les “accords Chaban-Strauss”) dans la revue d’histoire diplomatique, 1990-1-2.

2 Défense nationale, juillet 1976.

3 Général Guy Méry, “Une armée pourquoi faire et comment ?”, Défense nationale, juillet 1976.

4 Défense nationale, février 1975.

5 Encore en 1984, David Yost exprimait un avis très réservé sur le potentiel de représailles de la France en cas de première frappe soviétique. David Yost, La France et la sécurité européenne, PUF, 1985, pp. 83-84. Il est vrai que c’était l’époque où les capacités soviétiques étaient constamment amplifiées, comme l’avait montré le débat théâtral sur la soit-disant “fenêtre de vulnérabilité”. De toute manière, aujourd’hui, la question ne se pose plus.

6 Frédéric Bozo, “La France, l’OTAN et l’avenir de la dissuasion en Europe”, Politique étrangère, 1991-2, p. 516.

7 David Yost, op. cit., p. 199.

8 François de Rose, La France et la défense de l’Europe, Seuil, 1976, p. 26.

9 Alors que la réforme Méry avait entraîné un allègement sensible des structures, la réforme Hernu a plutôt eu l’effet inverse : alors que les effectifs doivent diminuer de 5 %, on passe de 2 corps d’armée à 3, plus la FAR qui équivaut à un quatrième corps.

10 A.N. 9e législature, n° 2258.

11 La France s’est placée au troisième rang des exportateurs avec 10 % du marché. L’année la plus faste a été 1984, avec plus de 61 milliards de francs de commandes.

12 Dont on trouve quelques exemples dans Jean-Baptiste Margeride, “La défense de la France face au désarmement”, Stratégique, n° 47.

13 Sénat, Rapport Chinaud, n° 92, 19 novembre 1991.

14 Les élus, traditionnellement partisans de la réduction des dépenses militaires, sont les défenseurs acharnés des implantations opérationnelles ou industrielles situées dans leur circonscription ou leur commune. Le retrait accéléré des Forces françaises en Allemagne, pris sans concertation avec le gouvernement allemand, qui s’en est agacé, est un moyen de réduire l’impact économique des réductions en cours, mais il n’est pas suffisant. Les mesures annoncées le 16 avril 1992 par le ministère ont suscité un tollé, les élus dénonçant le “fait accompli”. Le délégué du RPR à la défense a exigé “d’urgence l’organisation d’un débat” sans cependant “remettre en cause le bien-fondé de ces réformes”. Dans ces conditions, on voit mal ce qu'il y aurait à négocier.

15 Les mêmes atermoiements avaient déjà été observés au début des années 70, lors de l’abandon de la troisième unité de missiles SSBS.

16 Le ministre de la Défense l’a reconnu sans ambiguïtés dans la déclaration du gouvernement sur les orientations de la politique de défense, en juin 1991. “Enfin, ou peut-être avant tout, il nous faut revoir très profondément nos systèmes de renseignement, tant à l’échelle stratégique qu’aux échelons de théâtre et tactique. La faiblesse de ces moyens nous a empêchés d’accéder de façon autonome et complète à l’information nécessaire. Sans les renseignements alliés, américains, nous étions presque aveugles. Laisser nos systèmes en leur état présent d’insuffisance et de dépendance reviendrait, à terme, à fragiliser de façon considérable notre effort de défense actuel et à venir. En vérité, à long terme, nous serions désarmés”.

17 Sur cette question centrale, voir la controverse entre les rapports Fillon (A.N. 2258) et Hollande (A.N. 2255) lors de la discussion budgétaire pour 1992 à l’Assemblée.

18 Pierre Lellouche, Le Figaro, 13 mars 1991.

19 Ce sont les ordres de grandeur que retient Charles Pasqua dans une tribune publiée dans Le Monde le 18 avril 1992.

20 Ce problème sera abordé dans le prochain numéro.

21 Même dans le domaine nucléaire, qui bénéficie de la priorité, un rapport parlementaire a pu dire que “d’ores et déjà, une dérive vers un simple développement de l’acquis peut être observée, alors que la décennie précédente avait été marquée par le lancement de programmes comportant des sauts qualitatifs importants (missile à tête multiple M.4, missile aérobie ASMP, missile sol-sol mobile Hadès).” Rapport de Villepin, Sénat.

 

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