MEIOSE DU NUCLEAIRE FRANÇAIS

Alain BRU

 

 

Situation générale

Le Pakistan vient d’annoncer qu’il était une puissance nucléaire1. Le "club" nucléaire comprend donc maintenant officiellement 9 membres : Etats-Unis, France, Grande-Bretagne, Chine, Russie, Ukraine, Kazakhstan, Belarus (ex-Bielorussie), Pakistan ; officieusement 11, avec l’Inde et Israël.

Par ailleurs si l’Irak, envahissant le Koweit quelques 12 à 18 mois trop tôt, a ruiné ses espérances de peu, de multiples indices montrent qu’il a exporté ou mis à l’abri, in extremis, en Algérie ce (et ceux ?) qui pouvai(en)t être aéroporté(s) juste avant le début des bombardements alliés. Par ailleurs, le colonel Kadhafi n’a pas renoncé à se doter de l’arme nucléaire ; de même que les dirigeants de l’Iran, de la Corée du Nord, peut-être de celle du Sud et de quelques autres nations, plus discrètes ou moins avancées.

Un fait nouveau, technique, est apparu, avec l’effondrement politique et économique de l’ex-Union Soviétique : la mise sur "le marché du travail" d’un très grand nombre de spécialistes de l’atome militaire et des missiles. Certes il existe des plans pour que ces chômeurs du balistico-nucléaire soient maintenus sur place, travaillant sur contrats occidentaux, ou (pour les "vedettes"), aillent le faire aux Etats-Unis, en Europe, voire en Israël - qui aurait attiré une centaine d’ingénieurs de haut niveau. Mais il faut bien réaliser, qu’au moins pour ceux qui, restant sur le territoire de l’ex-URSS, n’y auront guère que le niveau de vie de nos "Smicards", la tentation est forte de louer leurs services, au prix fort, à des gouvernements prêts à payer des salaires élevés.

Il nous semble donc exister plus qu’un risque, mais une quasi-certitude, de transfert de matière grise vers des pays dont on peut craindre un certain manque de rationalité dans la "gesticulation" stratégico-politique ; manque pouvant aller jusqu’à la mise en oeuvre lors d’un paroxysme d’exaspération.

Les pires craintes sont-elles donc justifiées ?

Cette question appelle une réponse ambivalente : parce qu’il y a les armes d’une part, les vecteurs d’autre part ; parce qu’il y a les connaissances théoriques et le passage à l’application pratique ; parce qu’il y a les capacités industrielles propres, et les achats discrets de matériels dits "sensibles".

 

  1. Les armes
  2. Point n’est besoin au troublion de détenir des armes de grande "puissance"2 (thermonucléaires), sous faibles poids et volume, pour exercer un chantage, voire exécuter des frappes dévastatrices quand la cible est une nation de type occidental, notamment sa capitale.

    Prenons l’exemple de la France : une "banale" 5 kt explosant à l’improviste au dessus du pont de la Concorde ;

    - raserait l’Elysée, les Ministères de l’Intérieur, Défense, Affaires étrangères, Agriculture, Industrie...

    - ne laisserait guère de survivants à Matignon, aux ministères de la Santé, de l’équipement, de la Justice, et...à la Banque de France ;

    - et provoquerait une panique auprès de laquelle le fameux exode de 1940 n’apparaîtrait plus que comme une promenade dominicale mouvementée3.

    Produire une arme à fission rustique et de médiocre rendement n’est pas, malgré ce que l’on en a dit parfois, à la portée du fanatique-isolé-travaillant-sur-le-coin-de-l’évier-de-son-taudis. Mais l’exemple irakien montre, qu’en y mettant le prix, même un Etat très peu industrialisé peut arriver à ses fins s’il y consacre assez de temps et, surtout, d’argent : puisque les matériels "sophistiqués" sont procurés par des intermédiaires largement rémunérés, et que les "cerveaux" peuvent s’acheter ou/et être formés4.

    Une autre voie, encore plus simple, semble bien pouvoir s’ouvrir : si, en effet, les armes "stratégiques" - ICBM, IRBM, SLBM - détenues par les quatre républiques ex-soviétiques paraissent être bien répertoriées et soumises à un système de contrôle efficace, en revanche, nul ne semble capable de savoir où se trouvent les engins dits "tactiques" sol-sol ; comment ils sont contrôlés depuis que les forces du K.G.B. ont "éclaté" entre les républiques ; et même, préciser leur nombre exact.

    Or ces armes "tactiques" sont de la gamme des 2 et 5 kt pour les obus, jusqu’à 200 kt pour la tête du Frog 7. Dans l’actuelle grande braderie des matériels vieillis5, on peut redouter que viennent se glisser, pour revente ultérieure à "l’extérieur", un certain nombre de ces engins nucléaires. Leur volume et leur poids très limités ne devraient pas faire obstacle a une expédition discrète au sein d’un lot d’innocentes munitions classiques.

    Reprenons l’arme de 5 kt évoquée plus haut. Elle a été produite dans l’arsenal soviétique notamment pour les canons de 152 mm. L’obus pèse un peu plus de 40 kg, dont au moins la moitié pour l’acier du culot et des parois, (qui doivent encaisser la formidable accélération du départ du coup) : il reste une vingtaine de kg, au plus, et un volume de moins de 10 dm3 pour arme et appareillages. Gagner quelques dizaines de millions de dollars pour faire passer une frontière à un paquet - même s’il est placé par sécurité dans un petit conteneur de plomb avec ventilation - est une opération bien tentante dans des régions où existe une "mafia" très développée et bénéficiant souvent de la protection des autorités locales... Naturellement, 5 kt sur le champ de bataille ne constitue qu’une arme tactique, (ou "préstratégique" pour ce qui concerne la doctrine française). Mais ce que nous avons vu des effets à attendre sur une capitale la transforme, à notre avis, en une arme stratégique.

    En d’autres termes, ce n’est pas tellement sa "puissance" - dans certaines limites - qui fait qu’une arme nucléaire ou thermonucléaire est tactique ou stratégique, c’est la nature de la cible qu’elle frappe.

     

  3. Les vecteurs

Mis à part le bombardier furtif - beaucoup plus difficile et plus cher à créer qu’une charge nucléaire - lançant à bonne portée des missiles de croisière - eux aussi "ultra-sophistiqués" avec leurs guidages général, type TERCOM, et final, type DSMAC - le vecteur devenu maintenant classique est le missile balistique. Il représente, lui aussi, une sorte de sommet technique, mais de niveau variable selon ce qui lui est demandé.

La performance la plus médiatique est la portée : si elle est insuffisante pour atteindre la cible choisie, le missile construit à grands frais, ou acheté, est inutilisable. Toutefois, la guerre du Golfe a bien montré qu’à condition de réduire la charge - et d’augmenter en conséquence le propergol - il était possible d’augmenter très sensiblement les portées : le vieux Scud B à tête de 900 kg pour 300 km, passait à 600 km pour 600 kg (Al Hussein), et une autre extension, à 900 km pour (?) 300 kg, était prévue.

Le Scud B, de 1962 et dérivé du A de 1957, n’était guère qu’un V2 amélioré, comme l’avait été le Redstone, opérationnel en 1958. On a fait mieux depuis, mais encore faut-il soit construire, soit acheter, opération simple et moins coûteuse. A cet égard, les occidentaux sont plus que prudents, et les républiques issues de l’U.R.S.S. y sont contraintes. On voit mal une "mafia" subtiliser, puis exporter discrètement, des objets à la fois très volumineux et fragiles. La Chine, pourtant, s’est déjà signalée comme vendeuse6 de ses IRBM, CSS2, déployés dès 1970 et donnés pour une portée de 2700 km pour une tête de 4,5 tonnes. (charge "dopée" de 150 kt, système de guidage, d’explosion à la hauteur choisie, etc.)

A titre d’exemple, un cercle de 2700 km centré sur Alger passe par les Shetlands, Oslo, Riga, Minsk, Kiev, Ankara, Chypre et Le Caire. Avec Tripoli comme centre, il passe par Liverpool, Göteborg, Vilna, Karkov, Batoum, l’extrême Est de la Syrie, et Yambo sur la mer Rouge.

Il est bien évident, qu’avec une tête plus légère, la portée pourrait être très nettement augmentée. Ce sont d’ailleurs des CSS2 qui ont mis sur leurs orbites - donc "portée infinie" - les premiers satellites chinois. Et, de toute façon, s’il est difficile de créer à partir de zéro un missile, même de technique 1970, il est beaucoup plus facile d’en faire des copies dès que l’on en détient un exemplaire (ou la documentation complète : liasse de plans, etc.)

La seconde performance importante est, normalement, la charge "utile". Mais nous en avons assez dit, sans doute, pour avoir montré que ce facteur est quelque peu secondaire (à partir d’une limite inférieure, assez basse) pour un Etat maître-chanteur ou décidé à pratiquer la terreur.

La troisième est la précision. On l’exprime généralement par l’"E.C.P." écart circulaire probable, dont la valeur est donnée en mètres, hectomètres, kilomètres selon la précision obtenue à une distance de tir, D km. Pour des lancers successifs sur un même but - dont on connait la position exacte - donc avec les mêmes éléments de tir introduits dans le guidage, l’ECP est le rayon du cercle à l’intérieur duquel arrivent 50 % des coups, par définition. Cette précision a fait de très grands progrès depuis les premiers V2 qui ne pouvaient faire que du tir sur zone. Les progrès sont venus, d’une part, d’un contrôle de plus en plus précis du temps de poussée des tuyères principales ; d’autre part de l’amélioration des systèmes d’auto-guidage par des plate-formes inertielles et des accéléromètres sans cesse perfectionnés. Puis, certains missiles ont reçu des systèmes de repérage par rapport aux étoiles, associés à de petits moteurs-fusées "verniers" qui permettent de corriger la fin de trajectoire. Ces dispositifs étaient d’ailleurs indispensables pour passer des charges multiples "inertes" en grappes, les MRV, aux charges multiples visant des buts différents - quoique pas trop éloignées les uns des autres : les MIRV - Multiple Independently targetable Re-entry Vehicles.

Les perfectionnements en sont arrivés à des ECP de l’ordre de quelques dizaines de m seulement, pour des portées intercontinentales. Mais les techniques utilisées - arrêt de poussée à moins de 1/1000e de seconde près ; gyromètres lasers, etc - sont, ici aussi, d’"extrême pointe", donc très délicates à réaliser et les ensembles produits sont très surveillés : il y a peu de chances qu’avant très longtemps (sauf aide ou fourniture étrangère) une force de frappe "tiers-mondiste" puisse en disposer7.

Mais, est-il vraiment besoin de missiles pour exécuter une - une seule - frappe nucléaire ? (Ou, éventuellement, un petit nombre de frappes simultanées ?)

Les camions-suicide bourrés d’explosif qui à Beyrouth ont détruit le "Drakkar" et le PC américain montrent bien que les idéologies fanatiques trouvent facilement des zélateurs assez exaltés pour qu’ils soient prêts à donner leur vie à "la cause". On peut donc envisager, à défaut du vecteur moderne, de punir le "Satan" du moment en utilisant un vol pseudo-commercial ; l’équipage est chargé, au dernier moment, d’écraser son appareil sur le coeur de la capitale au lieu d’aller - comme l’attendent naïvement les contrôleurs aériens du dit "Satan" - se poser sur l’aérodrome de cette ville. Reprenons l’exemple de Paris : la distance entre l’aéroport d’Orly et le pont de la Concorde est de 14 km. Ceci est parcouru par un avion commercial simulant les manœuvres d’atterrissage - train et volets sortis - en 3 à 4 minutes.

Quelques frappes de ce type peuvent être exécutées contre divers "Satans", ou plusieurs grandes villes de celui considéré comme méritant le châtiment, sous la réserve que les différents avions pseudo-commerciaux aient décollé de manière à arriver simultanément sur leurs cibles : Paris, Londres, New-York, (ou/et Washington), Francfort (ou/et Berlin), Rome, Moscou, Kiev...

Conclusion provisoire : malgré les efforts des nations "raisonnables", la surveillance accrue des matériaux et matériels "sensibles", la prolifération nous semble devoir être inexorable. Il y a là un danger que ne sauraient contrer les discours incantatoires "pacifistes"8.

 

La situation française

 

  1. Quelle stratégie ?
  2. La stratégie de dissuasion française "du faible au fort", visait, avant tout, à interdire le déclenchement d’un conflit majeur en Europe ; même si, pour une raison ou une autre, l’allié américain décidait de ne pas intervenir. De plus, l’autonomie nucléaire française nous permettait de conduire une politique étrangère assez indépendante vis-à-vis de cet allié.

    L’ennemi potentiel était clairement désigné : c’était le bloc soviétique en raison de :

    - son surarmement classique,

    - son surarmement nucléaire,

    - sa proximité et l’absence de solution de continuité maritime entre lui et nous.

    L’effondrement du système soviétique, et l’accord plus ou moins général qui s’était dégagé contre le coup de force irakien, devaient nous conduire à un Nouvel Ordre mondial où les conflits seraient réglés par des voies sans violence. D’où le naïve évocation des "dividendes de la paix". Malheureusement la dure réalité s’est vite chargée de démontrer que ce projet de paix perpétuelle n’était pas plus près de se réaliser que l’avait été, au XVIIIe siècle, celui de l’abbé de Saint Pierre9.

    Pour la France, plus particulièrement, quelles peuvent être les menaces ?

    A terme, la République de Russie, après avoir versé dans une dictature extrémiste, peut à elle seule constituer un danger potentiel : sa population représente à peu près le total de celles des trois nations les plus peuplées de l’Europe et, malgré un taux de fécondité en diminution, cette population est, et sera, nettement plus jeune. Certes, l’état économique actuel est déplorable, mais qu’étaient ceux de la R.F.A et du Japon en 1945 ? Et ils ne disposaient pas des formidables richesses du sous-sol russe. Il manque une impulsion vigoureuse, sévère si besoin - ce qu’apporterait, malheureusement, une forme de dictature dont on peut redouter qu’elle reprenne la vieille tendance panslave.

    Mais ceci constitue une menace (toujours potentielle) à moyen, sinon long terme. Plus inquiétant pour le proche avenir semble être le fondamentalisme musulman qui s’est développé en Iran, en Libye - avec des répercussions, on l’a vu au moment de l’affaire irakienne, dans les pays considérés comme modérés au moins au niveau gouvernemental - du Maghreb, du Proche et du Moyen Orient où les sentiments sont exacerbés par l’existence même de l’Etat occidental d’Israël ouvertement aidé (malgré des nuages passagers) par le Grand Satan américain.

    Les républiques à forte population islamique du Sud de l’ex-URSS avec 2 500 km de frontières avec des nations musulmanes) seront-elles contaminées par ce fondamentalisme ? On peut le craindre, du seul fait que ces nations se sont senties colonisées par des afflux, variables mais toujours importants, de colons, essentiellement russes, que l’on nous dit - dans certaines zones - en train de partir, ou de préparer leur départ, parce que se sentent "de trop". Un fait est certain : dans toutes ces républiques la démographie musulmane est très supérieure à celle allogène qui finira par être tout à fait minoritaire10.

    Dans le proche avenir, le principal risque militaire contre la France nous paraît être la menace du "trublion" exalté, que nous avons évoqué déjà, dès qu’il se sentirait conforté par la détention de quelques armes nucléaires et de leurs vecteurs, aussi primitifs que soient les unes et les autres.

    Devant ce type de situation, notre seul choix paraît être une stratégie de dissuasion - pour une fois - "du fort au faible". C’est à dire "afficher" que toute attaque nucléaire contre une ville française serait automatiquement suivie d’une riposte dévastatrice sur toutes les grandes cités de l’agresseur et ses principaux centres de production, ports, etc : en un mot, qu’outre les pertes en vies humaines, il serait ramené d’une sorte de Moyen Age.

    Cette posture défensive dépendrait exclusivement du pouvoir politique français, et de l’image qu’il aurait réussi à se donner dans le monde.

    Nous avons pris comme exemple le tyran exalté. Mais il y a une différence entre l’exalté et le fou. En règle générale, même un passionné ne peut devenir chef d’un Etat que s’il possède une certaine dose de rouerie, c’est-à-dire de capacités de calcul politique ; ce qui implique qu’il ne soit pas un psychopathe intégral. On peut donc espérer que, selon le vieux proverbe ("La peur du Gendarme est le commencement de la sagesse"), même l’exalté - ou celui qui se fait passer pour tel - reculerait devant la perspective de l’anéantissement de son pays.

    Reste le cas du dément, ce vers quoi peut évoluer l’exalté11. Dans ce cas le problème est insoluble : il n’existe pas plus de stratégie de dissuasion contre un fou que de système policier, préventif, de protection de la population contre un dément circulant dans la rue, porteur d’une arme ; fût-ce un simple couteau.

    Tout au plus, pouvons-nous agir - et l’annoncer - de manière à ce que ce fou soit dans l’impossibilité de recommencer ; de même que s’il est impossible de faire autrement, les forces de l’ordre en sont réduites à abattre le forcené.

     

  3. Avec quels moyens ?
  4. Dans le cadre des "dividendes de la paix", la France a entamé un processus de diminution des dépenses de défense, désormais en valeur absolue au lieu - comme depuis 1963 - d’un décrochement progressif de ces dépenses par rapport au PIB national. Au plan nucléaire on relève :

    - la suppression de 3 des 5 régiments Pluton et celle du missile M.45 ;

    - le "flottement" - euphémisme - sur le préstratégique Hadès et le missile M 5 ;

    - la suspension, au moins pour 1992, des tirs d’essai dans le Pacifique.

    Il faut reconnaître que la portée du Pluton 12 a toujours été trop faible, et qu’elle est devenue ridicule avec la sortie des pays de l’Est du système soviétique ; plus encore, avec la réunification allemande.

    Malgré sa portée supérieure à celle du Pluton, il faut bien reconnaître que la nouvelle "donne" européenne rend celle du Hadès très insuffisante ; à moins que les ex-nations de l’Est en acceptent le stationnement sur leur territoire comme appui à leur défense contre une future et éventuelle République de Russie à tendances agressives. Mais ceci suppose :

    - que l’Europe accepte l’adhésion de ces nations ;

    - une politique extérieure réellement commune ;

    - une défense non seulement commune, mais intégrée.

    D’ici là, ce Hadès risque fort d’avoir été réformé, car radicalement périmé.

    Peut-on envisager son utilité pour une "campagne outre-mer" ? Non, puisque notre philosophie d’emploi de l’arme nucléaire, même de faible "puissance", n’est pas la super-artillerie mais l’ultime recours contre une menace de nos intérêts vitaux.

    Le missile stratégique sur chassis mobile nous a toujours semblé être une vue de l’esprit. Certes, il était prévu de le déplacer souvent de l’un de nos - trop petits - terrains militaires à un autre (pour dérouter l’observation par satellites), mais chaque déplacement suppose un trajet. A une époque où une simple foulure dans un site de centrales nucléaires fait l’objet d’un commentaire au journal télévisé de 20 h, comment peut-on supposer que les municipalités ne mettraient pas tout en œuvre pour interdire la traversée de leur ville, bourg, village, soutenues par le groupe écologiste local, qui n’hésiterait pas à se coucher sur la route pour stopper le convoi ?

    Le missile M.5 est-il nécessaire ? (Au sens, ancien, de "ce qui ne peut pas ne pas être".) Dans l’immédiat non, sans doute puisque le M4 à 6 têtes "mirvées" de type TN.70/71, 150 kt chacune, porte à 5 000 km ce qui, en choisissant les zones de patrouille des SNLE - Atlantique, océan Indien, etc- ne laisse aucun point du monde hors de leur portée.

    Toutefois, à défaut d’améliorer les charges, il semble prudent de continuer à le faire pour la pénétration dans une période où la défense ABM est en train de progresser rapidement : peut-être serait-il souhaitable de ne munir le M4 que de 5, ou 4, têtes de rentrée, et de profiter du gain en poids pour lui faire porter de multiples petits "simili-MIRV" denses donnant la même réponse radar que les ogives véritables ? Cette question de l’aide à la pénétration est devenue si importante que ce serait une lamentable erreur que de disperser les équipes de recherche qui y travaillent.

    Pour le M.5 proprement dit, le minimum paraît devoir être une "veille technique", veille qui ne saurait être faite à bas prix.

    Venons-en au "moratoire" des essais nucléaires.

    A quoi servent ces essais ? A valider les concepts nouveaux que donnent le calcul. Car, à chaque "choix", l’ordinateur peut très bien prendre la mauvaise option et fausser le résultat sans qu’on puisse s’en apercevoir. Jusqu’au début des années 80, il fallait de l’ordre d’une vingtaine de tirs expérimentaux pour valider une arme nucléaire. Depuis 1987 le laboratoire de Valenton a reçu des ordinateurs très puissants qui permettraient de diviser par 4, ou par 5, ce nombre d’essais13.

    Le moratoire de la campagne de tirs 1992 - 6 puis 4 essais prévus - représente donc, à peu près, la prise de retard d’un seul type d’arme, ce qui n’est pas d’une importance majeure, actuellement du moins.

    Une prise de décision beaucoup plus grave serait une prolongation sine die de ce moratoire : pour une année, il ne représente aucune économie budgétaire, puisqu’il faut continuer à entretenir les installations, payer les personnels, etc, Mais on peut être certain que les Finances accepteraient mal que se prolonge une telle situation. Le moratoire de longue durée se traduirait inévitablement par la recherche d’économies ; lesquelles ne pourraient se trouver que dans la dispersion de la partie jeune des équipes de recherche ; le vieillissement - puis la retraite - du noyau conservé ; le départ ou la faillite des entreprises associées (travaux publics, transports, etc) ; la dissolution - "provisoire" ? - du Régiment Génie-Légion présent sur le site...

    Et si le besoin de reprendre les essais se faisait sentir, il faudrait :

    - des années pour reconstituer les équipes de recherche, réintéresser des entreprises (y compris celles qui produisent les instrumentations de mesures, de très haute technicité), remettre en état le site de tests, etc ;

    - les plus grandes difficultés pour faire admettre aux principales nations antinucléaires de la région - Nouvelle Zélande à 4000 km, Australie à 6000 km14 - la reprise des essais (sans compter l’inévitable Green(?)peace... pour ce qui concerne les seuls tests français)15.

    Il est peut-être souhaitable d’ajouter que les tests ne concernent pas seulement les effets destructeurs de l’arme. La sûreté du stockage futur et le vieillissement des composants peuvent être étudiés en faisant exploser des armes déjà anciennes ; par ailleurs, tout changement de composant - explosif, mais électronique surtout : des firmes disparaissent, d’autres proposent de nouveaux "produits", en principe meilleurs, etc - peut donner des résultats très différents de ceux que donnait un engin déjà au point.

    *

    * *

    Nous terminerons par une remarque : le budget de défense français ne permet pas de reconstituer la "triade" M.S.B.S, S.S.B.S., A.S.B.S. que représentaient naguère les S.N.L.E, les missiles du plateau de Haute Provence et les Mirage IV.

    Les derniers - premier vol 17 juin 1959 ; opérationnels à partir de 1964 - ont été reconvertis (type IV P) en 1986 comme porteurs de missiles moyenne portée, (les ASMP), et sous cette forme n’ont qu’un rayon d’action à peine supérieur à 900 km. De toute façon ces appareils, en nombre réduit - 12 en service, 13 en stockage - arrivent en fin de vie et ne seront pas remplacés par des équivalents du B2 à missiles de croisière.

    Faut-il se limiter à la "monade" des S.N.L.E ; ou jouer encore sur la "dyade" qu’ils constituent avec les 18 S.S.B.S. de Valensole (les S-3D, déployés en 1980 et, avec portée de 3 500 km, tête unique type TN-61 de 1 MT) ?

    Face à l’extrême précision des dernières réalisations soviétiques, il est certain que les 18 silos auraient pu être détruits par des tirs "chirurgicaux" d’arme de très faible "puissance", qui n’auraient donné lieu qu’à des retombées radioactives faibles. Aurions nous riposté à ce type de frappe ? Après tout, elle n’aurait touché que des militaires - matériel consommable s’ils sont de métier – et quelques ruraux...

    Les choses changeraient dans le cas d’une menace "tiers-mondiste" : si les ECP ne sont pas très faibles, pour détruire ces silos il faut utiliser des charges de grande "puissance" explosant au sol16, donc donnant lieu à des retombées massives pouvant toucher non seulement le Sud-Est de la France, mais des pays voisins, comme la Suisse, le Sud de l’Allemagne et le Nord de l’Italie. Or :

    - il faudra bon nombre d’années avant que les nouveaux perturbateurs mettent au point des armes thermonucléaires ;

    - et sans doute quelques décennies avant que leurs missiles aient la précision décimétrique permettant l’emploi de charges très faibles.

    On peut penser à un "raid" d’avions suicide, chacun chargé de détruire un des 18 silos. Mais la probabilité de bon fonctionnement des charges ne pouvant être de 100 %, ce ne sont pas 18 avions qu’il faudrait prévoir ; au moins moitié plus, soit 27. Les 9 supplémentaires seraient-ils en mesure de repérer les silos non détruits par la première vague de 18, au milieu des "champignons soulevés par les premières explosions ? et cet adversaire aura-t-il assez d’armes pour en consacrer assez à un tel raid ? Par ailleurs, les effets "fratricides" des armes obligent à prévoir des délais de quelques minutes entre les frappes, ce qui étalerait le raid dans le temps : sur un minimum de 1,30 à 2 heures. On peut espérer que cette file d’avions mettrait en alerte notre défense aérienne, qui pourrait intervenir assez tôt pour abattre la majorité des avions suicide.

    A cet égard et d’ailleurs comme pour tout autre type de menace venant de la Méditerranée. il serait bon de maintenir une présence aérienne, Air et Aéronavale, dans le Sud-Est et aussi en Corse qui, de ce point de vue, constitue une sorte de porte-avions et porte-radar permanent17.

    Nous pensons donc que, pendant encore bon nombre d’années, il est souhaitable de conserver les S.S.B.S. du plateau d’Albion, afin qu’ils jouent vis-à-vis d’un adversaire nouveau et nucléaire, le rôle qui a été le leur depuis 25 ans :

    - soit ils sont attaqués par surprise et préventivement ; auquel cas leur destruction est un signe non équivoque de menace contre nos intérêts vitaux ;

    - soit l’adversaire s’en prend directement à nos grandes agglomérations, et les 18 têtes de 1 Mt chacune peuvent, à elles seules, ravager son territoire.

    Une fois de plus, des matériels trop vite considérés par certains comme périmés, conservent une indiscutable utilité.

     

    ________

    Notes:

    1 Bref entrefilé dans le numéro d’avril d’Armées d’aujourd’hui-page 9. Le ministre de la Défense, M. Ghous, annonçant cette nouvelle a déclaré que le Pakistan "n’a pas d’autre option" face à une Inde détentrice de l’arme atomique et toujours en conflit avec son Pays au sujet du Cachemire. Plus étonnant que cette nouvelle, est le fait qu’elle n’a guère été reprise et moins encore commentée en France par la presse écrite, la radio ou la télévision...

    2 Une fois de plus, rappelons qu’il s’agit non de "puissance", mais d'énergie.

    3 Panique justifiée pour les populations se trouvant (sur une certaine distance) "sous le vent" du lieu d’explosion, si elle se produisait au sol, mais qui - auprès d’une population soumise depuis des années au martèlement du lobby anti-énergie nucléaire - aurait toutes chances de se généraliser. Or, au dernier recensement la région Ile-de-France comptait 10 660 554 habitants.

    4 Les nations occidentales accueillent très libéralement des étudiants en énergie nucléaire, pourvu qu’ils aient le niveau nécessaire pour suivre les cours. Or, en quelques mois, un spécialiste en armes à fission peut transmettre l’essentiel de son savoir à un ingénieur en génie atomique de réacteurs.

    5 Le Jane’s Defence Weekly vient de rapporter la vente de chars T.55 et de transports de troupes blindés à une milice de l’Azerbaïdjan au prix unitaire de 1000 roubles, soit 55 francs environ.

    6 30 vendus et livrés à l’Arable Saoudite. Achat de 10 demandé par l’Algérie. (Autres ?)

    7 Cet état de chose, nous semble-t-il, pourrait changer dès que sera complétée la "constellation" des 24 satellites NAVSTAR du Global Positionning System, GPS. A l’heure actuelle, les 17 NAVSTAR en orbite permettent de "faire le point" instantanément avec, pour les récepteurs vendus aux utilisateurs civils (ordre de 10 000 F et de 2 kg) une précision de l’ordre de quelques dizaines de m. (Les signaux codés réservés à l’emploi militaire donneraient ce point avec quelques m-dm ? d’erreur seulement). Complet, le GPS donnera aussi l’altitude et, à quelques dm/s près, la vitesse des mobiles : même la précision "civile" sera suffisante pour rectifier la trajectoire d’un missile "tiers-mondiste" vers une cible aussi vaste qu’une grande ville. Ceci, toutefois, implique l’application immédiate des données reçues du GPS à un ensemble de petits moteurs "verniers", eux-mêmes très précis, avec interposition d’un ordinateur de capacités non négligeables, fonctionnant en temps quasi-réel. Le tout est-il à la portée d’une nation, plus ou moins "en voie de développement" ?

    8 Au passage, relevons le fait que notre époque ne semble plus guère faire la distinction entre le pacifiste, qui se dit prêt à subir tout plutôt que de se défendre, et pacifique (ce qu’est très généralement le militaire), qui hait la guerre, mais la fait si elle lui est imposée.

    9 Celui dont Frédéric II disait ironiquement à Voltaire : "L’idée est, tout à fait plausible, il ne manque plus pour son succès que le consentement de l’Europe et autres bagatelles de ce genre". Remplaçons Europe par monde entier, non sans tenir compte du fait que d’un certain point de vue les cours européennes avaient un degré de civilisation bien supérieur à celui de nombreux Etats actuels.

    10 Rappelons que ces républiques ex-soviétiques à population islamique représentent environ 62 millions de personnes, dont les deux tiers de musulmans ou - pour les non pratiquants - de culture musulmane.

    11 Hitler n’était qu’un passionné quand il prit le pouvoir. La solitude du pouvoir absolu l’a fait évoluer vers un état relevant de plus en plus de la psychiatrie, mais on peut penser que l’on ne peut qualifier cet état de démence caractérisée qu’à partir de l’été 1944 ; (peut-être en corrélation du fait qu’il échappa à l’attentat du 20 juillet et se crut, désormais, protégé par une sorte de "Providence nazie").

    12 A l’époque, le Centre de Prospective et d’Evaluation avait demandé une portée de l’ordre de 300 km au moins. Mais l’armée de Terre, qui y voyait une "super-artillerie" à la disposition des divisions, obtint presque satisfaction : 120 km au lieu des 70 à 80 km qu’elle jugeait suffisants.

    13 Il est de notoriété publique que la France "sait" comment produire des têtes "ECR", c’est-à-dire à Effets Collatéraux Renforcés - dites "bombes à neutrons". Ces armes seraient celles destinées au missile Hadès, mais pour le moment le passage à la production des ECR ne se fait pas, officiellement du moins. Il y a une certaine contradiction entre le développement du vecteur et l’abstention pour la charge qu’il doit recevoir.

    14 A noter que l’Etat américain d’Hawaï, quoiqu’un peu plus près de Mururoa que la Nouvelle Zélande, ne semble nullement inquiet des essais francais.

    15 Le Kazakhstan ayant décidé en octobre 1991 la fermeture du site - à vrai dire affreusement pollué - de Semipalatinsk, la Russie a annoncé aussitôt la réouverture (quand elle le pourra) de celui de la Nouvelle Zemble. Cette décision semble avoir totalement échappé au mouvement Greenpeace.

    16 Voir calculs et résultats dans Jean-Baptiste Margeride, "Données techniques de la stratégie contre-forces", Stratégique, n° 1, premier trimestre 1979.

    17 Mais la presse indique, pour 1993, la "mise en gardiennage" de la base air d’Asprettto, le transfert à Landivisiau de la flottille des Super-Etendards de Hyères, et la fermeture de la base aéronavale de Fréjus-Saint-Raphaël. Des appareils peuvent être repositionnés à Hyères et Aspretto, mais sous réserve d’un préavis de quelques jours (carburant, munitions, mécaniciens, moyens de contrôle, de réparation, de guidage...).

     

 

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