LA CULTURE STRATEGIQUE FRANÇAISE

 

Bruno COLSON

 

Pour le général de Gaulle, la première réalité historique était celle des peuples, des Etats, des nations1. A plusieurs reprises, il a émis des considérations générales, justifiées par l’histoire, à propos des particularités de la France et des Français dans le domaine militaire. Il a exprimé ses inquiétudes et ses regrets au sujet de leurs vulnérabilités : "brèche terrible" de la frontière du Nord-Est, qui fait de Paris une "proie si proche, si belle et si facile", "à une étape ou deux du tour de France", fragilité de la démographie, mais aussi faiblesses propres à la nature des Français2. "Il ne semble pas que l’esprit de discipline, le goût d’être liés, les capacités de série qui font la vigueur massive des hordes, nous soient impartis largement" 3. Charles de Gaulle a aussi stigmatisé les méfaits du dogmatisme, des "doctrines d’écoles" dans l’armée française : doctrine des positions en 1870, doctrine de l’"offensive immédiate et irraisonnée, par système" en 1914, de la "percée, entité suprême et comme divine" en 1915-1917, de la défensive en 19394. La France est le pays des "succès inouïs" comme des "revers lamentables" 5. Mais "au total, depuis Brennus jusqu’à Foch, aucune épée n’a pesé plus lourd que notre épée" 6.

Le général de Gaulle a esquissé une certaine spécificité française en matière de stratégie. Les réflexions du Fil de l’épée (1932) et de Vers l’armée de métier (1934) s’appuyaient sur une étude de l’histoire et visaient un but précis : l’amélioration de l’instrument militaire de la France. Le général de Gaulle a-t-il pour autant approché le concept d’une "culture stratégique" française ? Si l’expression est couramment employée aujourd’hui, surtout à propos des Etats-Unis, elle nécessite cependant un certain approfondissement théorique. Posons quelques jalons.

Le concept de culture en stratégie théorique

Lorsque le général Jean-Henri Mordacq, chef du Cabinet militaire de Georges Clemenceau, écrivait que le général anglais Robertson n’avait pas une "forte culture stratégique" mais qu’il était doué d’un grand bon sens, il voulait dire que celui-ci n’avait sans doute guère médité Clausewitz ou qu’il ne maniait pas avec dextérité des concepts comme celui de "pivot de manoeuvre" ou de "lignes d’opérations"7. S’appliquant à la France, l’expression "culture stratégique" peut toujours désigner, dans un premier temps, le patrimoine stratégique théorique d’une part, l’expérience stratégique pratique d’autre part : elle désigne à la fois le corpus des textes français de stratégie, oeuvre des "stratégistes", et l’ensemble des décisions prises, au cours de l’histoire, par des "stratèges" français. Une culture stratégique, c’est d’abord l’ensemble des aspects intellectuels liés à la stratégie dans une civilisation, une société, une nation.

Mais la véritable définition, "didactique" au sens du Robert, vient de l’anglais puisque ce sont des auteurs américains qui ont parlé, les premiers, de strategic culture. Elle recouvre alors un ensemble de formes acquises de comportement stratégique, dans un société humaine. L’adjectif anglais cultural désigne, par opposition à l’hérédité biologique, ces formes acquises de comportement. L’approche culturaliste en stratégie théorique consistera à faire ressortir l’action de celles-ci, c’est-à-dire du milieu "culturel", sur le stratégiste et, surtout, le stratège.

Yitzhak Klein définit une culture stratégique comme "l’ensemble des attitudes et croyances professées au sein d’un appareil (establishment) militaire, à propos de l’objectif politique de la guerre et de la méthode stratégique et opérationnelle la plus efficace pour l’atteindre" 8. Cette définition a le double défaut de limiter la culture stratégique à un "appareil" militaire et de la réduire au temps de "guerre". La stratégie n’est plus la seule affaire des militaires et elle inclut désormais le concept de guerre, depuis l’apparition de l’arme nucléaire et des stratégies de non-guerre élaborées autour d’elle, comme la dissuasion. Une culture stratégique émerge d’un ensemble plus vaste de pratiques internationales, à la fois militaires, diplomatiques et économiques, impliquant une communauté étatique sur la scène extérieure. Il ne s’agit pas d’un mécanisme structuré, mais d’un ensemble de contraintes propres à la culture d’une société et qui conditionnent la "production" de sa stratégie9.

La définition d’une culture stratégique est fonction des paramètres retenus pour la caractériser. Quelles sont les sources d’une culture stratégique ? Y. Klein pense qu’il est vain de chercher à établir, en théorie, une liste de facteurs qui devraient influencer la formation d’une culture stratégique10. Il préfère évaluer la qualité d’une culture stratégique en examinant à quel degré les moyens militaires sont bien intégrés aux objectifs politiques. Le niveau opérationnel est pour lui l’élément fondamental d’une culture stratégique, ce qui est normal puisque celle-ci concerne uniquement selon lui les "appareils" militaires. Pour étudier ceux-ci et leurs idées, il faut pour Y. Klein aborder toute la littérature "professionnelle" : manuels officiels, périodiques militaires, mémoires et ouvrages de réflexion personnels. Il faut toutefois distinguer les idées qui se reflètent réellement dans la politique militaire, dans les plans stratégiques, l’entraînement, l’acquisition des moyens. Seul ce qui est mis en application reflète la culture stratégique11. La précision est d’importance. Elle conduit à effectuer un premier tri dans la masse de la littérature censée refléter une culture stratégique. Il y a des débats et des contradictions dans toute culture stratégique mais celle-ci est abordée dans sa spécificité nationale en ce qu’elle présente de relativement homogène.

N’y a-t-il pas moyen, malgré tout, d’énumérer les principaux facteurs qui déterminent une culture stratégique ? Carnes Lord a avancé les suivants : la position géopolitique, les relations internationales, l’idéologie et la culture politique, la culture militaire (histoire, traditions, éducation), les relations civils-militaires et l’organisation bureaucratique et enfin l’armement et la technologie militaire12. Cette liste de facteurs ne doit pas être appliquée comme une formule a priori car chaque culture stratégique est unique et provient d’une expérience spécifique. Mais ces facteurs peuvent aider à cerner les spécificités nationales.

Les limites de cet article ne nous permettent pas de tenter une étude globale de la culture stratégique française à la lumière de ces facteurs. Nous poserons simplement quelques hypothèses de travail. En suivant plus ou moins la structure stratégique de Lucien Poirier, du projet politique à la stratégie militaire opérationnelle, nous essayerons de voir dans quelle mesure les grands axes de la stratégie française d’aujourd’hui s’enracinent dans un fonds culturel typiquement national13. Le travail consistera en grande partie à dégager une certaine historicité constitutive d’une culture, à montrer l’enracinement historico-culturel des choix stratégiques français, pour faire ressortir ce qui est permanent, ce qui est le moins susceptible de changer ou ce qui serait le plus difficile à changer. Car le concept de culture stratégique doit avoir comme vertu de faire apparaître ce qui pèse implicitement sur la liberté d’action du décideur stratégique. Elle sera d’autant mieux assurée que ce dernier sera conscient d’un certain nombre de pesanteurs culturelles. D’un autre côté, il pourra tabler sur les forces ou les richesses de sa culture stratégique et celles-ci ne sont pas toujours suffisamment connues : certaines traditions ont été oubliées ou occultées. Dans la mesure du possible, il ne faudra pas aller à l’encontre d’une tendance profondément ancrée dans la culture nationale. Si celle-ci est intériorisée, elle révélera suffisamment de richesses pour que les choix stratégiques soient effectués de la manière la plus judicieuse. "Gnôthi seauton !"

Indépendance, universalisme et “rang” mondial

Le premier objectif de la stratégie française ne fait aucun doute : il s’agit de sauvegarder la capacité de la France à penser et agir par elle-même, de faire en sorte qu’elle soit l’acteur de sa propre liberté. La force du sentiment national reste la première condition d’une stratégie française autonome14. La nécessité de l’autonomie stratégique nationale est périodiquement réaffirmée par tous ceux qui se font "une certaine idée de la France"15. L’autonomie de décision est essentielle dans la culture stratégique française et l’examen du passé lui donne toute sa dimension.

La conscience nationale s’est en effet forgée au cours des siècles contre les rêves impériaux, qu’ils viennent de Germanie ou d’Outre-Atlantique, qu’ils soient d’ordre spirituel, idéologique ou culturel. Les rois de France ont toujours lutté contre les prétentions germaniques à revendiquer la succession de l’empire romain, surtout à partir du moment où les Habsbourg ont commencé à détenir héréditairement le titre électif d’empereur16. En le relevant à son profit tout en l’abolissant en Allemagne, Napoléon conjura une menace vieille de dix siècles : cela explique, indépendamment de la virtuosité de l’homme de guerre, la place exceptionnelle qu’il occupe dans
la culture stratégique française. Le gallicanisme fut, lui aussi, une réaction à une autre prétention supranationale, celle de la théocratie romaine : toujours, il s’agissait de préserver la souveraineté nationale. Depuis les premiers Capétiens, la souveraineté française ne se partage pas, sinon elle disparaît. C’est à la lumière de cette constante historique que se comprennent le rejet de la Communauté européenne de Défense en 1954, le retrait de l’OTAN en 1966 et la réputation d"’allié difficile et exigeant" que la France garde auprès de ses amis anglo-saxons.

La guerre du Golfe a bien montré la persistance, dans toutes les familles de pensée, d’une sensibilité particulière, non conformiste, à l’intérieur du "camp occidental", soucieuse avant tout de maintenir une sorte d"’exception française" ou du moins d’indépendance nationale17. L’opposition française à la guerre, contrairement à celle qui se manifesta aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne ou en Allemagne, ne chercha pas à développer une argumentation juridique ou pacifiste, mais bien un discours politico-stratégique original, différent de celui des Américains. Il y a dans la culture stratégique française un vaste courant qui n’accepte pas une conduite dictée et qui exige au contraire un débat, ce qui n’empêche pas de choisir la "solidarité" avec les alliés.

L’affirmation de l’indépendance s’accompagne d’un universalisme aux implications stratégiques. Depuis 1789, la France est
la patrie des droits de l’homme universel, de "la" liberté et de l’égalité. La volonté de défendre, puis d’exporter, ces idéaux a justifié les conquêtes de la Révolution et de l’Empire. Bien qu’ayant perdu deux fois son statut d’empire, européen puis colonial – le règne de Napoléon III n’ayant pas conféré à la France une dimension impériale au sens d’une extension importante de territoire –, la France garde une culture stratégique à vocation universelle.

Les bouleversements des années 1989-1991 soulignent la nécessité durable d’une stratégie qualifiée à l’époque du général de Gaulle de "tous azimuts"18. A cause de ses départements et territoires d’outre-mer, de son siège de membre permanent au Conseil de Sécurité de l’ONU, en raison aussi des traités qu’elle a conclus avec plusieurs Etats de l’Afrique francophone, la France garde une culture stratégique à vocation mondiale.

Elle entend aussi maintenir son "rang" dans le monde. Après deux siècles au moins d’hégémonie continentale, la France a vu son poids stratégique diminuer depuis Waterloo et, plus encore, Sedan, pour des raisons diverses mais principalement démographiques. Cette France, jadis si forte, est devenue faible face à une Allemagne unifiée. Nul n’a mieux compris et exprimé les implications stratégiques de ce renversement que Charles de Gaulle. Lorsque, après la défaite de 1940, il redonna une place à la France parmi les alliés, il n’eut point de cesse que soit reconnue la présence d’un pays dont les Etats-Unis tenaient l’effacement pour acquis19. Un chapitre essentiel des Mémoires de Guerre est intitulé "Le Rang"20.

Le mémorandum adressé le 17 septembre 1958 par le général de Gaulle au président Eisenhower et au premier ministre Macmillan montrait qu’une ambition essentielle de la France consistait à accéder à une pleine égalité de rang avec la Grande-Bretagne et les Etats-Unis au sein de l’OTAN21. Le cadre de celle-ci, affirmait le texte, était limité à l’Atlantique nord, "comme si les responsabilités indivisibles de la France ne s’étendaient pas à l’Afrique, à l’océan Indien et au Pacifique, au même titre que celles de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis" 22. Ainsi était posée l’éventualité d’un "directoire" des trois Grands occidentaux. Quarante-trois ans plus tard, les mêmes pays fourniront l’essentiel des troupes rassemblées dans le golfe persique pour contraindre l’Irak de Saddam Hussein à obtempérer aux résolutions du Conseil de Sécurité des Nations-Unies. La nécessité de s’appuyer sur des alliés est entrée depuis longtemps dans la culture stratégique française.

Nécessité des alliés et leadership européen

Contre la menace impériale du Habsbourg puis du Hohenzollern, la parade française a consisté, depuis le XVIe siècle surtout, à rechercher à tout prix un "allié de revers". "Ce principe premier de la géostratégie française survit jusqu’à nos jours" écrit André Martel en 197923. Pour la première fois de son histoire, la France ne compte plus d’ennemi potentiel sur ses frontières terrestres. André Martel ajoutait : "Seule la réunification de l’Allemagne, neutralisée ou non, paraît susceptible à court terme d’ébranler ce sentiment de sécurité continentale" 24. Depuis que cette réunification s’est opérée, le retour à une alliance de revers, avec une puissance d’Europe centrale ou orientale, a été évoqué, pour le cas où la France perdrait ses espoirs d’arrimer solidement l’Allemagne à la Communauté européenne25.

Depuis 1945 pourtant, que de chemin parcouru sur la voie de la réconciliation avec l’ennemi d’hier ! Quel bouleversement pour une culture stratégique française qui, depuis la défaite de 1870, s’était efforcée de connaître la pensée militaire d’Outre-Rhin. Comme beaucoup d’autres officiers, Charles de Gaulle s’était appliqué à étudier Bismarck, Moltke, Bernhardi, von der Goltz26. Clausewitz fut traduit par de Vatry, commenté par Cardot, Gilbert, Camon, Foch27. Tout ce travail d’étude de l’adversaire pourrait bien n’être pas perdu maintenant que l’on "coopère" avec lui et qu’il existe une brigade franco-allemande.

Depuis la défaite de 1870, la France n’envisage plus sa stratégie sans alliés, sauf pour les questions coloniales. Plus encore que l’alliance continentale de revers, la recherche des alliances maritimes de soutien est devenue une caractéristique de la culture stratégique française. Depuis 1815, la France s’entend avec le maître des mers : l’Anglais, relayé depuis 1945 par l’Américain. "Plus qu’une neutralité bienveillante, c’est l’alliance britannique qui a été recherchée ; à n’importe quel prix serait-on tenté d’écrire en évoquant 1919-1939. La relève américaine n’a pas plus changé ce schéma que le glissement à l’Est de l’ennemi continental" 28. Les événements de 1989-1991 ont quelque peu obscurci le jeu. L’allié maritime est toujours là, mais il sera sans doute de moins en moins présent en Europe. Quant à l’adversaire continental, peut-être a-t-il disparu, provisoirement. Les alliances sont nécessaires mais elles ne sont pas éternelles. Le monde change sans arrêt29.

Parce que sa voix, si elle reste purement autonome, risquerait d’être à brève échéance inaudible, la France se sent de plus en plus appelée à jouer un rôle moteur dans la construction d’une défense européenne commune30. Celle-ci permettrait à la stratégie française de s’associer la nouvelle puissance allemande et de retrouver un leadership continental, qui n’aurait rien de dominateur, mais ferait entendre la voix de l’Europe. La France est disponible pour contribuer à la sécurité collective du Vieux Continent31. A cet égard, elle privilégie le cadre de l’Union de l’Europe occidentale (UEO). Le traité de Bruxelles, qui l’a instituée en 1948, ne prévoit pas de commandements militaires intégrés, contrairement à l’OTAN. Un des apports possibles de la France à un concept européen de défense réside dans sa culture géopolitique.

Une culture géopolitique “possibiliste”, défensive et terrienne

Il n’y a pas, en France, une tradition d’étude de la géopolitique comparable à celles de l’Allemagne ou des Etats-Unis. Le père de la géographie française moderne, Vidal de la Blache, se refusait à distinguer une réflexion géopolitique d’une réflexion géographique globale32. Les "déterministes" anglo-saxons, allemands et soviétiques (Mackinder, Mahan, Ratzel, Haushofer, Lénine) étaient offensifs et mobilisaient des représentations de la dynamique fatale de la croissance des empires, qu’ils soient de type économique, ethnique ou idéologique. L’école française, "vidalienne", insiste au contraire sur la liberté, l’autonomie des sociétés politiques sur une aire géographique définie comme un aire du possible. Elle est "possibiliste" et s’en tient à l’aménagement du territoire acquis33. Réagissant à l’école allemande qui, dans la tradition de Fichte et de Herder, glorifiait l’Etat, les Français virent plutôt les véritables entités naturelles dans les régions géographiques.

En 1916, Vidal de la Blache avait publié La France de l’Est où il démontrait que l’Alsace et la Lorraine, annexées par l’Allemagne en 1871, devaient être rattachées à la France. Si tous les Français en étaient convaincus, il n’en était pas de même des dirigeants alliés, en particulier les Américains. Vidal montrait que la langue n’était pas le seul aspect à prendre en considération dans le fait national et qu’il fallait tenir compte de toutes les caractéristiques économiques, sociales, politiques d’un groupe d’hommes et de ses relations profondes avec un centre politique, en l’occurrence Paris. En 1789, le mouvement révolutionnaire avait déterminé en Alsace et en Lorraine une transformation des structures économiques et sociales proportionnellement plus forte que dans d’autres régions françaises. L"’Armée du Rhin" contribua aussi à souder les deux provinces à la France34. Bref, Vidal fondait sa géopolitique non sur le schéma de la conquête universelle, mais sur celui de la révolution. Il territorialisait l’idée d’une structure sociale issue d’une révolution35.

Les géographes français de l’entre-deux-guerres n’ont pas tenté de s’opposer aux réclamations territoriales allemandes par des réclamations d’un ordre similaire. Ils ont plutôt opposé des alternatives radicales à la pensée d’Outre-Rhin. Les mérites de
la "civilisation" étaient opposés à ceux de la Kultur, la coopération internationale à l’autarcie nationaliste. Les frontières devaient être ouvertes plutôt que fermées, le réalisme devait remplacer l’abstraction et la poursuite de lois universelles. En somme, une approche humaniste était opposée à une approche théologique36. Alors que, comme leurs collègues allemands, les géopoliticiens français des années 1930 voyaient dans le désordre des temps le signe d’un nouveau système mondial en gestation, ils estimaient que celui-ci devrait se fonder sur les principes de l’internationalisme plutôt que sur une nouvelle forme d’impérialisme continental. La géopolitique française se préoccupait plus de garantir la paix que de faire la guerre37. La crainte d’une remontée de la puissance allemande et la conscience des faiblesses économiques et démographiques de la France produisit un état d’esprit nettement défensif qui se refléta dans la stratégie militaire.

Après 1945, la réflexion géopolitique française de l’entre-deux-guerres ne fut pas perdue, contrairement à la Geopolitik allemande, totalement discréditée. Elle se retrouva en effet dans les ambitions des promoteurs de la Communauté européenne38. En fait, la version française de la géopolitique est aujourd’hui la seule qui soit légitime pour une démocratie39.

L’école vidalienne insistait sur l’unité de l’homme avec son environnement. La valeur "terre" est très présente dans la culture stratégique française. Héritée sans doute de la Rome antique, elle transparaît chez de nombreux hommes de guerre français qui sont autant de versions modernes de Cincinnatus : c’est le maréchal Soult retournant dans son village natal du Tarn pour créer son domaine de Soult-Berg ; c’est Gouvion Saint-Cyr, passionné d’agriculture dans sa propriété beauceronne de Reverseaux ; c’est Bugeaud bien sûr, le "soldat laboureur" du Périgord40. Les généraux de la Révolution et de l’Empire se sont, pour la plupart, engagés en 1792 pour défendre leur terre natale. Ils ont combattu d’abord sur leur frontière : de Lectoure, Lannes est parti défendre les Pyrénées orientales ; l’Alsacien Lefebvre a d’abord servi à l’Armée de la Moselle ; le Meusien Gérard a vu le feu pour la première fois en Belgique, à Neerwinden et à Fleurus ; le Niçois Masséna s’est d’abord battu en Ligurie, etc. Charles de Gaulle aimait les poèmes où Charles Péguy célébrait la terre de France : "Un soldat mesure la quantité de terre où une âme peut respirer, où un peuple ne meurt pas" 41.

La valeur terre n’apparaît-elle pas aussi, en filigrane, dans les réflexions d’Alain Joxe sur la stratégie des Etats-Unis ? Ceux-ci, maintenant que le limes impérial entre l’Est et l’Ouest est tombé, exerceront selon lui leur leadership mondial par des interventions "coup de poing", non seulement grâce au pouvoir naval et aérien, mais aussi par le pouvoir spatial et le pouvoir hertzien. L’empire américain ne serait pas un empire terrestre, mais une forme nouvelle d’empire universel maritime, "surgissant de l’unicité de l’économie-monde et du contrôle continu en temps réel que permet le space power". Alain Joxe voit un danger dans l’absence de la valeur terre dans cette domination : cette absence conduirait à l’"empire du désordre" 42. Mais la valeur terre, telle qu’elle provient de la culture stratégique française, a subi des mutations irréversibles depuis l’arrivée de l’arme nucléaire, capable de détruire la terre comme totalité planétaire. François Géré a exprimé de façon remarquable les enjeux de cette nouvelle dimension géostratégique43. Analysant lui aussi les Etats-Unis, "puissance du flux", il a souligné que le territoire américain constituait moins un lieu d’enracinement qu’une surface de déplacement. Le contraste avec la France est implicite : celle-ci est une "entité solide, compacte et enracinée" 44.

Dans la logique de la valeur terre, la tradition géopolitique française a inventé la notion moderne de frontière. Au moment de la Révolution fut pensée, puis appliquée, une conception globale de la frontière, comme ligne de coïncidence entre l’Etat et la nation. Ce modèle géopolitique fut promu dans l’Europe des nationalités, en attendant d’être exporté dans ce qui est devenu le Tiers Monde. La France construisit et diffusa, au XIXe siècle, la notion de "frontières naturelles", dont on voulut faire a posteriori l’axe logique de la formation territoriale du pays. Enfin, la France dispose, depuis les années 1960, de "frontières différentielles" : une enveloppe frontalière immédiate borne un sanctuaire stratégique, protégé par la méthode et les moyens de la dissuasion du faible au fort, tandis que des frontières "extérieures" enserrent l’aire volontairement floue des "intérêts vitaux" 45. L’organisation française des frontières est typique des communautés enracinées, latines et catholiques46. Fin 1792, l’abbé Grégoire déclara que la France était un tout et qu’elle se suffisait à elle-même : partout la Nature lui avait donné des barrières qui la dispensaient de s’agrandir, en sorte que ses intérêts étaient d’accord avec ses principes47. Valmy, bataille défensive, venait d’illustrer cette conception.

Valmy, bataille symbole

Les célébrations du bicentenaire de la Révolution, lorsqu’elles évoquèrent sa dimension stratégique, se déroulèrent à Valmy. La bataille de Valmy semble, de toutes celles qu’ait livrées la France, la plus invoquée et la plus célébrée. Comme l’a écrit le général Hublot, "quelles qu’aient pu être les premières manifestations de sentiment patriotique chez les combattants des Champs Catalauniques, de Poitiers, Bouvines, Orléans, Denain ... c’est à Valmy, il y a près de deux cents ans, que pour la première fois des soldats français ont arrêté l’envahisseur au cri de "vive la nation !48 ".

Mais Valmy n’est-elle pas, plus particulièrement, la bataille symbole de la gauche républicaine ? Jaurès y voyait le triomphe des conceptions qu’il prônait dans L’Armée nouvelle 49. Pour Clemenceau, la victoire avait eu quelque chose d’anormal et de surprenant, qui n’était pas d’ordre matériel mais spirituel50. En 1989, Jean-Pierre Chevènement, ministre de la Défense, verra dans Valmy un quadruple symbole : symbole de la dissuasion, symbole de la volonté des Français de prendre en mains leur défense, symbole de ce que la force armée doit protéger sans fléchir le droit des peuples et son incarnation dans la République, symbole enfin des promesses que peut offrir à tout moment le rassemblement des Français51.

La France aurait-elle célébré Valmy en 1989 si son président et son gouvernement n’avaient pas été socialistes ? Le général de Gaulle, lorsqu’il évoquait les batailles de la Révolution, citait plus souvent Jemmapes et Wattignies. Valmy apparaît plus timidement dans ses écrits52. Mais Jemmapes est en Belgique, comme Fleurus, et Wattignies est moins connue. Valmy est davantage un symbole. Ce fut la première rencontre, sinon la première bataille, des guerres de la Révolution. Et elle a, plus que les autres, une connotation défensive. Comme l’a dit le général Maurice Schmitt, Valmy demeure "le victorieux symbole de la volonté nationale française de défendre ses valeurs et la patrie" 53. Surtout, Valmy symbolise la stratégie de dissuasion de l’âge nucléaire : "L’épisode militaire du 20 septembre 1792 paraît mineur à ses contemporains et à beaucoup de leurs successeurs peu enclins à admettre que dans la bataille la mêlée ne suit pas nécessairement la canonnade. L’important est que l’acte tactique s’insère dans une bonne stratégie qui lui donne une portée sans rapport avec son poids apparent et que le geste militaire s’associe à une négociation active. Dès lors l’agresseur renonce à une entreprise dont le succès lui apparaît moins probable et le coût plus élevé que dans ses prévisions ; c’est le langage moderne de la dissuasion" 54.

La stratégie de dissuasion : une rupture étudiée

L’indépendance, le rang et le leadership européen de la France sont assurés par une stratégie militaire de dissuasion dont la spécificité est bien connue : postulat du pouvoir égalisateur de l’atome, dissuasion du faible au fort, objectifs essentiellement anticités, suffisance et proportionnalité à l’enjeu, stratégie de dissuasion totale et globale, fondée sur la volonté du décideur et le consensus national55. La possession par la France d’un armement atomique est la première traduction, sur le plan de la stratégie militaire, de sa stratégie intégrale d’indépendance, d’universalisme et de maintien de son rang. L’instrument nucléaire de la France est pour elle une garantie suprême, "objective" au sens où il ne dépend pas de l’évolution des menaces adverses. La spécificité de la dissuasion française est que ses formes peuvent être adaptées, mais que le concept lui-même demeure, non comme menace, mais comme signe du prix que la France attache à elle-même56. Sans l’arme nucléaire, il n’y aurait peut-être plus de stratégie française indépendante. Le défi d’une force nucléaire nationale a rendu possible un ressaisissement de la pensée stratégique française après la défaite de 1940 et les amers retraits d’Indochine et d’Algérie.

L’originalité culturelle de la position française perce à travers une comparaison faite par le général de Gaulle entre la stratégie de dissuasion nucléaire et celle des frontières fortifiées de Vauban57. Ces dernières, modernisées au fur et à mesure, ont continué à protéger la France quand Vauban eut disparu : ainsi en est-il, peut-on dire, de la force nucléaire depuis la mort du Général. La doctrine française de la dissuasion est "essentiellement défensive", même si les armes de cette dissuasion peuvent être qualifiées en elles-mêmes d’offensives58. Si le Parti socialiste français a fini par accepter la stratégie militaire de dissuasion du général de Gaulle, c’est peut-être parce qu’il s’est rendu compte de sa parfaite adéquation avec la culture stratégique française. Le penseur militaire "historique" de la gauche, Jaurès, estimait qu’un concept stratégique, pour être en accord avec l’idée démocratique, ne pouvait être que défensif et dissuasif 59.

Pourtant, deux des principaux penseurs français de la dissuasion, les généraux Ailleret et Gallois, ont fortement souligné la rupture entre les stratégies de l’ère nucléaire et celles de l’âge classique60 : "Il n’y a plus de place pour la stratégie des opérations, a écrit Pierre-M. Gallois. Seuls comptent l’état des arsenaux et la stratégie des moyens" 61. La crédibilité de la dissuasion française obligeait d’une certaine manière à souligner cette rupture, mais il y avait aussi, pour un pays au passé militaire aussi prestigieux, un paradoxe. Lucien Poirier le tempéra en écrivant que, par rapport à la recherche stratégique américaine, "l’héritage de la pensée militaire française et européenne donnait, à nos analystes, l’avantage de relativiser ce phénomène de rupture" 62. Lucien Poirier lui-même étudia deux témoins de ruptures, Guibert et Jomini63. Nous en reparlerons. La réflexion sur la stratégie nucléaire des généraux Gallois, Beaufre et Poirier est typiquement française et il est possible de la situer dans une longue tradition de pensée militaire.

Une réflexion stratégique intégrale, rationnelle et capable d’abstraction

En contraste avec le travail foisonnant, touffu, mais souvent étroitement technique des Américains, la réflexion des stratégistes français de l’âge nucléaire se caractérise par ses vues larges et cohérentes. Ces stratégistes sont essentiellement des militaires, avec une exception de taille : Raymond Aron. Là aussi, il y a contraste avec les Etats-Unis où la pensée stratégique est dominée depuis 1945 par des civils. Certains travaux d’officiers méritent la considération, comme ceux du général Coats ou de l’amiral Eccles, mais ils n’ont pas été en prise directe avec les décisions stratégiques. Les ouvrages d’Henry Kissinger, de Thomas Schelling ou d’Herman Kahn ont eu plus d’impact sur celles-ci. En France, les études des généraux Ailleret, Gallois, Beaufre et Poirier reflètent dans une très large mesure les choix stratégiques.

Le général Beaufre a tenu à distinguer sa réflexion sur la stratégie de celle des Américains où, "sous le signe tout nominal de Clausewitz, on se lance à corps perdu dans la solution d’une cascade de problèmes techniques d’inspiration tactique" 64. Comme l’a reconnu un critique américain, André Beaufre a suivi une tradition plus classique et a conçu la stratégie comme "essentiellement synthétique" 65. Sa contribution principale réside dans sa "conception large et souple de la stratégie" 66. Pour lui, "le raisonnement stratégique doit combiner les données psychologiques et les données matérielles par une démarche d’esprit abstraite et rationnelle" 67. Au centre de son Introduction à la stratégie, il y a un appel à une définition plus globale du champ de la stratégie contemporaine. Certains Américains, tel Bernard Brodie, ont reproché à A. Beaufre une méthodologie indûment abstraite et déductive, insuffisamment appuyée sur des données concrètes et accessibles68. Il n’empêche que les trois ouvrages principaux du général Beaufre, Introduction à la stratégie, Dissuasion et stratégie et Stratégie de l’action ont tous été traduits aux Etats-Unis, ce qui semble indiquer qu’ils comblaient un vide. A propos du troisième, la bibliographie commentée de Foreign Affairs soulignait que "le style succinct et confidentiel de l’auteur avait un impact clarifiant en regard des traités pesants et verbeux qui émanaient trop souvent des auteurs américains" 69.

Le général Poirier, par son oeuvre de stratégie théorique, a été le brillant continuateur du général Beaufre. Il remplaça le concept de stratégie totale par celui de stratégie intégrale, plus opératoire car dépassant l’état de guerre. La stratégie intégrale "correspond à l’exécution de la politique dans l’intégralité de son champ, intérieur et extérieur, et pour toutes les nuances du spectre de la dialectique conflictuelle" 70. Après le "magistral corpus de concepts, principes, lois, règles, etc." laissé par le général Beaufre, l’oeuvre de Lucien Poirier approfondit la réflexion en s’interrogeant sur la validité et l’efficacité de l’outillage intellectuel utilisé par le stratège71. Dans la volonté de Lucien Poirier de comprendre comment "cela fonctionne" dans le cerveau du stratège, acteur ou théoricien, on peut voir une quête inlassable du rationnel, appuyée sur une vaste culture philosophique et historique. Certains titres sont significatifs : "Conquête de la rationalité", "Espaces de rationalité ou de moindre incertitude"72. Les Essais de stratégie théorique, Stratégie théorique II et Les voix de la stratégie sont des oeuvres typiquement françaises par leur recherche de la rationalité, leur cartésianisme et leur maniement du discours abstrait. Pour L. Poirier, "l’armement nucléaire et la peur raisonnée ont réintroduit la raison dans la politique et la stratégie" 73.

André Beaufre et Lucien Poirier ne sont-ils pas les héritiers de l’"école française" du XVIIIe siècle ? Puységur, Folard, Maurice de Saxe, Turpin de Crissé, Bourcet, Le Roy de Bosroger, Grimoard, Joly de Maizeroy, Guibert étaient, selon l’expression de Lucien Poirier, "malades de la rationalité" 74. L’école allemande, avec Berenhorst, Scharnhorst, Lossau, Ruhle von Lilienstern, Clausewitz, réagit contre la rationalisme français et affirma que le domaine de la guerre débordait celui de la raison75. La pensée militaire allemande a, depuis, été largement étudiée au sein de l’armée française : André Beaufre et Lucien Poirier ont appris la langue de Goethe pour lire Vom Kriege dans le texte. Mais le génie français est bien celui du rationnel et les prédécesseurs ne sont pas désavoués.

Guibert en particulier a été l’objet de multiples études, preuve qu’il occupe toujours une place importante dans la culture stratégique française76. En critiquant le "projet à demi conçu" de Montesquieu dans l’Esprit des lois, Guibert laissait percer son cartésianisme et son obsession du rationnel. En même temps, "une postérité de constructeurs est annoncée par la volonté de création d’un homme qui, à vingt-cinq ans, prétend soumettre politique et stratégie à un même centre de vision, les intégrer dans un système de pensée ne se proposant pour objet rien de moins que la totalité socio-politique et celle des situations conflictuelles" 77. Si Guibert trouve encore une résonance en France, c’est parce qu’il a dégagé les lignes essentielles des réformes à entreprendre pour que la nation soit maîtresse de son avenir : défi sans cesse renouvelé et au coeur de la stratégie française à l’âge nucléaire. Autrement dit, sa réflexion, prophétique pour l’époque, a encore valeur d’exemple aujourd’hui78.

A côté de Guibert, L. Poirier a beaucoup étudié Jomini et, ici encore, ce n’est sans doute pas un hasard. Jomini, bien que suisse, se rattache à la culture stratégique française. Le souvenir de Descartes s’impose aussi chez Jomini : son Précis de l’art de la guerre débute par un discours sur son itinéraire personnel, véritable "discours de la méthode" où Jomini entend faire la preuve "– la preuve par l’évidence de l’expérience – de l’existence d’un savoir vrai, à la portée de l’entendement dès lors qu’on applique celui-ci à un objet bien défini dans la totalité du réel" 79. Jomini découpe et borne, "dans la totalité du concret, un espace de pertinence et de cohérence de la théorie". "Opération d’esprit cartésien, précise L. Poirier : elle suppose une unité invisible sous la multiplicité visible" 80. Jomini a cru "en la possibilité de réintroduire un peu de raison dans le déraisonnable guerrier ; de borner l’espace de l’irrationnel et de préserver un espace où la pensée politique et stratégique, volontariste, pût construire quelque chose de solide ; de trianguler une île d’ordre et d’intelligibilité dans l’océan du désordre et du non-sens" 81. Telle est aussi l’ambition des stratégistes français de la dissuasion nucléaire.

Napoléon fut, on le sait, le meilleur élève de Guibert et sa stratégie opérationnelle fut décryptée par Jomini. Le maréchal Foch opéra une synthèse de l’école stratégique française, basée sur Guibert, Napoléon et Jomini. Il concentra la stratégie en deux règles abstraites : l’économie des forces et la liberté d’action. Comme l’a dit A. Beaufre, celles-ci "par leur abstraction même peuvent s’appliquer à toutes les stratégies" 82.

Tentation du dogmatisme et “doctrine du réel”

Au cours du XIXe siècle, la tradition rationaliste française s’était prolongée à travers l’influence de Jomini et de ses "principes de la guerre". La défaite de 1870 amena à se poser des questions et provoqua un engouement, forcé, pour la pensée militaire allemande. Mais les Français gardaient leurs qualités et leurs défauts. Un maître comme le général Lewal "mettait tant d’ardeur à défendre l’étude et la logique qu’il ne pouvait accorder la moindre attention à ce qui lui paraissait irrationnel"  83. Le rationalisme d’un Ardant du Picq se traduisait par une lucidité sans illusion, annonçant parfois celle d’un Pierre-M. Gallois.

Le général de Gaulle, dans Le fil de l’épée, a souligné les faiblesses d’une pensée militaire trop teintée de rationalisme : "Il semble que l’esprit militaire français répugne à reconnaître à l’action de guerre le caractère essentiellement empirique qu’elle doit revêtir. Il s’efforce sans cesse de construire une doctrine qui lui permette, a priori, d’orienter l’action et d’en concevoir la forme, sans tenir compte des circonstances qui devraient en être la base. (...) Sans doute, l’esprit français y est-il plus particulièrement porté par son goût prononcé de l’abstraction et du système, son culte de l’absolu et du catégorique qui lui assurent de clairs avantages dans l’ordre de la spéculation, mais l’exposent à l’erreur dans l’ordre de l’action" 84. Après 1870, l’étude des succès prussiens et la volonté de revenir à Napoléon persuadèrent toute une génération militaire que l’offensive avait une valeur transcendante : "Engagée dans cette voie, la pensée militaire allait marcher d’abstraction en abstraction. Elle avait quitté le terrain de la réalité guerrière, elle allait transformer en doctrine une métaphysique absolue de l’action" 85. Charles de Gaulle a sans doute mis le doigt sur une défaut propre à la culture stratégique française lorsqu’il a exprimé ce souhait : "Puisse la pensée militaire française résister à l’attrait séculaire de l’a priori, de l’absolu et du dogmatisme" 86 ! La culture stratégique française peut heureusement trouver en elle-même l’antidote : ce que le général de Gaulle appelle la "doctrine du réel".

Avant 1914, le colonel Pétain avait souligné le danger d’arrêter a priori la forme de toute action de guerre87. Sa conduite dans la Grande Guerre correspondra à sa désapprobation des conceptions absolues. Pour de Gaulle, il y a là une autre tradition, beaucoup plus saine, de la pensée militaire française. Il souligne le refus du dogmatisme chez le maréchal de Saxe, chez Napoléon, Marmont, Bugeaud, Foch88. Ce dernier, qui fut un si grand modèle pour de Gaulle, a bien synthétisé une certaine culture stratégique française. Depuis qu’Edward Luttwak a souligné le caractère paradoxal de toute bonne stratégie, il est peut-être plus aisé de comprendre le "paradoxe fochien" : "un mélange de généralisations métaphysiques abstraites, presque abstruses, avec un bon sens réduit à son principe le plus élémentaire, et une indépendance par rapport aux solutions toutes faites" 89. Un juste équilibre, bien français dirons-nous, de rationalisme et d’empirisme.

La stratégie de dissuasion nucléaire d’aujourd’hui subirait-elle l"’attrait séculaire" du dogmatisme ? Ce n’est pas l’impression que donnent les traités d’André Beaufre et de Lucien Poirier. Pour le premier, "la stratégie ne doit pas être une doctrine unique, mais une méthode de pensée permettant de classer et de hiérarchiser les événements, puis de choisir les procédés les plus efficaces" 90. Le second a rappelé que si les "fondements théoriques et doctrinaux étaient nécessaires pour préparer les armées à leurs futures missions et pour guider l’action, au moins dans sa phase initiale, la guerre réelle démentait fréquemment les règles de conduite stratégique établies dans l’incertitude sur les données contingentes du conflit et sur les futures initiatives ou réactions adverses" 91. Peut-être la pensée de Pierre-M. Gallois, plus catégorique et plus jusqu’au-boutiste dans sa logique, encourrait-elle plus facilement ce reproche. A l’occasion de la guerre du Golfe, d’aucuns ont crié que la doctrine militaire française s’est "figée autour de la dissuasion nucléaire à laquelle elle a tout sacrifié" 92. Nous ne ferons que poser la question. En tout cas, un Valéry Giscard d’Estaing s’en souciait déjà en 1979 :

C’est mon idée fondamentale : il ne faut jamais, pour assurer la sécurité d’un pays, se fonder sur un seul raisonnement, parce que l’histoire est plus imaginative et plus fertile qu’on ne le pense. Quand nous regardons notre histoire militaire des soixante-dix dernières années, nous voyons que les raisonnements qui étaient à la base de nos systèmes de défense ont toujours été contournés (...) Il faut être capable de faire face à la diversité des situations de défense. Donc, priorité à l’arme de dissuasion et, en même temps, équipement de nos forces terrestres, maritimes et aériennes pour être capables de faire face à la diversité des situations de défense  93.

 

La stratégie des moyens, espace de rationalité

La stratégie des moyens, depuis la présidence du général de Gaulle et la part considérable prise par le nucléaire, occupe aujourd’hui une place de premier plan dans la culture stratégique française. Le Général attachait une si grande importance aux programmes nucléaires qu’il acceptait les difficultés qu’ils causaient à sa politique étrangère94. Le général Gallois a bien souligné l’importance accrue, jusqu’à devenir primordiale selon lui, de la stratégie des moyens95. C’est en se dotant, seule, de l’arme atomique que la France a pu à nouveau prétendre à l’indépendance96.

Il y a une tradition française de la stratégie des moyens : celle des "ingénieurs du Roy" et des "armes savantes". De la guerre d’Indépendance à la guerre de Sécession, les Américains admiraient d’abord dans le système militaire français les écoles du génie, de l’artillerie et des fortifications. Ils bâtirent West Point sur le modèle français en y formant avant tout des ingénieurs97. La connaissance du français y était alors considérée comme indispensable pour la lecture des plus importants ouvrages scientifiques. Les diplômés de West Point découvraient ainsi les oeuvres de Bardet de Villeneuve, Bélidor, Carnot, Cormontaigne, Tronson du Coudray, Gay de Vernon, La Martillière, Montalembert, Vauban98.

La stratégie des moyens assure des "espaces de rationalité ou de moindre incertitude" : le savoir scientifique et technologique recherche des capacités accrues d’effets physiques, mesurables et vérifiables expérimentalement, donc prédictibles – toutes choses étant égales par ailleurs99. Bien que se fondant sur une dialectique des incertitudes, la dissuasion nucléaire dispose de scénarios mieux "probabilisables" que ceux de la défense classique100. Pierre-M. Gallois a souligné que les forces de la représaille devaient "être créditées d’une mise en oeuvre quasi automatique". "Il faut que l’adversaire sache qu’à partir du moment où certaines hypothèses se trouvent vérifiées, certains indices fournis et certains critères atteints, la puissance ainsi menacée met en branle, automatiquement, la machinerie de ses représailles" 101. L’effort consenti par la France pour se doter de ses propres moyens nucléaires n’est pas sans incidence sur son attitude face au désarmement.

Une conception prudente mais large du désarmement

Le désarmement, à l’âge nucléaire, est devenu une stratégie. La conduite des négociations obéit à des principes semblables à ceux de la guerre elle-même102. "Il s’agit bien d’une manoeuvre qui, dans la stratégie des moyens, s’avère aussi délicate à concevoir et exécuter que l’est toujours, en stratégie opérationnelle, la manoeuvre en retraite" 103. Par cette comparaison, Lucien Poirier laisse entrevoir la conception française du désarmement. S’étant toujours trouvée en première ligne, la France s’est traditionnellement méfiée des plans de désarmement.

L’entre-deux-guerres fut l’"âge d’or" du désarmement naval. Les Britanniques partaient du principe que la réduction des armements devait automatiquement accroître la sécurité. Leur méthode était celle de la limitation par catégories. Les Français, préoccupés par un risque de guerre à leur frontière nord-est, étaient beaucoup plus conscients de l’interdépendance de tous les armements et de la prise en compte de facteurs autres que quantitatifs pour garantir leur sécurité104. L’accord naval anglo-allemand du 18 juin 1935 ne fera qu’ajouter au désarroi des Français, en encourageant le Reich dans l’idée que la Grande-Bretagne ne réagirait plus à aucune violation des traités et du droit international105. De telles expériences laissent des traces dans la culture stratégique.

La France semble traditionnellement chercher à donner aux questions de désarmement une portée large, qui assume explicitement sa dimension politique et donc de sécurité. Cela se remarque à propos de l’Arms Control, où les Américains, comme les Britanniques dans l’entre-deux-guerres, ont une conception plus étroite, purement technique. La France a tenu à garder son indépendance sur ces questions capitales et a refusé de souscrire à une négociation de bloc à bloc. Il en a été de même dans les négociations CFE sur la réduction des armements conventionnels en Europe. Demeurée, pour les mêmes raisons, à l’écart des pourparlers MBFR depuis leur ouverture en 1973, la France n’a cessé d’insister pour une approche globale et politique, ce qui pouvait se faire à l’intérieur du processus CSCE106. Une formule de compromis a permis la signature des accords de Paris le 19 novembre 1990.

Dans le domaine chimique, la France est à la pointe du combat pour le désarmement. Elle a été une des premières victimes de l’emploi massif des gaz en 1915 et s’est investie dans cette question dès les lendemains de la Grande Guerre (protocole de Genève, 1925). En 1982 et en 1989, la France prit de nouvelles initiatives. Dans son optique, le défi d’une interdiction des armes chimiques ne sera relevé que s’il entraîne une adhésion universelle. La recherche de l’universalité caractérise, encore ici, la culture stratégique française107.

Lié à la stratégie des moyens, le problème du recrutement des armées françaises se pose aujourd’hui avec une acuité particulière. Chez les Anglo-Saxons, l’armée de métier est la règle en dehors des grandes guerres. En France, le choix entre conscription et armée de métier est l’objet d’un vieux débat.

Le dilemme d’une démocratie égalitaire : nation armée ou armée de métier ?

L’alternative n’est plus tant entre une armée de métier ou une conscription universelle-égalitaire qu’entre une armée de métier pure ou une armée mixte à composante professionnelle renforcée et conscription sélective, différenciée, avec contreparties108. L’absence du contingent dans la guerre du Golfe n’a pu que confirmer, dans de nombreux esprits, une évolution qui semble inévitable. Mais une mutation brusque aurait toute chance d’être mal perçue, tant le concept de "nation armée" est enraciné dans la culture stratégique française.

La Révolution française fit apparaître la notion de défense nationale en recrutant, par conscription, une armée nationale dans la masse de la population. L’idée du "soldat-citoyen" avait été développée par Guibert dans son Essai général de tactique (1770). Le grand Carnot organisa la "nation armée" et lui fit pratiquer une tactique nouvelle : l’offensive par masses à la baïonnette. Jaurès, dans son Histoire socialiste de la Révolution française, étudia les conceptions de Guibert, Dubois-Crancé et Carnot. Il devint le chantre de la levée en masse. Son idée-maîtresse était celle d’une nation armée, exclusivement défensive. L’ouvrage où Jaurès exprimait cette doctrine politico-militaire, L’Armée nouvelle, a depuis servi de référence
au discours des partis de gauche. Dans l’entre-deux-guerres, Briand, Herriot, Painlevé, Paul-Boncour se montrèrent les disciples de Jaurès et appliquèrent ses conceptions : sécurité collective et désarmement, stratégie défensive et fortifications, avec mobilisation de réserves nombreuses, mais aussi réduction de la durée du service et de la préparation militaire. A la Libération, même de Gaulle et de Lattre adoptèrent implicitement certaines idées jaurésiennes en créant une "armée nouvelle", massive et populaire, retrouvant les vertus de l’amalgame révolutionnaire109. En août 1991, Jean-Pierre Chevènement a dénoncé l’abandon de la conscription "inscrit dans la réduction de sa durée", avec la décision de porter à dix mois la durée du service militaire110.

L’attachement à un système de conscription s’explique par le type familial "nucléaire égalitaire" qui domine le Bassin parisien et la France du Nord111. L’égalité étant jugée aussi importante que la liberté, la conscription est considérée comme un droit et un devoir des citoyens-soldats. Elle impose à tous un service militaire à vocation éducative et des périodes de réserve de courte durée112. La valeur "terre" dans la culture stratégique française explique aussi la conscription : la démocratie française a une origine terrienne et, pour défendre le sol de la patrie, il faut faire appel au plus grand nombre et résister avec acharnement, en s’appuyant sur des fortifications et des obstacles. Là réside un héritage essentiel de la culture stratégique française. On peut se demander s’il est encore pertinent, maintenant que l’adversaire terrestre potentiel a reculé de plusieurs centaines de kilomètres, voire a disparu : l’armée de conscription est destinée à servir avant tout sur le territoire national, à être utilisée dans une manoeuvre terrestre de couverture et de défense de l’Hexagone. Cette hypothèse perd de plus en plus en évidence113.

L’habitude de la conscription provient aussi de ce que l’Etat, en France, a précédé la nation. Depuis la monarchie absolue, et plus encore depuis la Révolution, l’Etat jouit d’un prestige et d’une autorité à la mesure de son rôle de garant d’un intérêt général abstrait, qui ne coïncide pas nécessairement avec la somme des intérêts particuliers, et qu’il faut donc imposer aux individus pour en faire des citoyens. C’est la tradition de Rousseau. Si telle est la tradition de la culture stratégique française, celle-ci a peut-être évolué ces dernières années. D’abord, le rôle, l’autorité et le prestige de l’Etat se sont sensiblement amoindris. Ensuite, la dissuasion nucléaire qui est aujourd’hui à la base de la stratégie française a fait diminuer les besoins en effectifs114.

Or il est un autre héritage, plus marginal toutefois, dans la culture stratégique française : celui de l’armée de métier. Puységur, Folard, Maurice de Saxe favorisaient la qualité plutôt que la quantité115. Ardant du Picq ne se faisait guère d’illusion sur les armées de masse des démocraties et préconisait des "mercenaires, soit, et bien payés" 116. Contrairement à Jaurès, Charles de Gaulle considérait que c’était autour des vieux régiments de ligne qu’avaient pu s’organiser les demi-brigades de l’amalgame de 1793. Carnot, soulignait-il, était un "homme de métier" 117. Ardant du Picq fut un des principaux modèles de Charles de Gaulle118. L’idée d’une armée de métier semble, et c’est naturel, plus acceptable aux héritiers du gaullisme. Le Livre blanc de 1972 reprenait presque mot pour mot certains passages de Vers l’armée de métier 119. Pierre Messmer constate que "le mouvement est général" qui "conduit tôt ou tard à des armées professionnelles" 120. Valéry Giscard d’Estaing a relancé l’idée en 1989121.

Une armée de conscription ou une armée de métier impliquent des stratégies opérationnelles différentes. La culture stratégique française possède dans ce dernier domaine un des héritages les plus riches.

La garde aux frontières et son héritage opérationnel continental

Si, comme nous l’avons vu, la France a "inventé" la notion moderne de frontière stratégique, c’est que cela recouvrait pour elle une situation de danger, de vulnérabilité. Or, cette frontière, celle du Nord-Est, déjà repoussée de quelques centaines de kilomètres vers l’Est avec l’entrée de la RFA dans l’Alliance atlantique en 1955, vient d’être repoussée, depuis les événements de 1989-1991, jusqu’à la limite de l’espace de l’ex-URSS. Des catégories essentielles, séculaires, de la culture stratégique française sont remises en cause : la prééminence de la manoeuvre terrestre, l’obsession de la garde plus ou moins statique aux frontières ont joué le rôle que l’on sait dans l’histoire militaire française. D’un autre côté, dans la stratégie française de dissuasion, telle qu’elle est exposée dans le Livre blanc de 1972, les moyens classiques servent à "apprécier par des moyens adéquats la détermination d’un adversaire, donc le forcer à dévoiler rapidement ses intentions profondes et pour cela l’obliger à mettre en oeuvre des moyens suffisamment importants dont le rassemblement soit révélateur par lui-même" 122. La stratégie opérationnelle aéro-terrestre est, depuis les années 1960, intégrée sinon subordonnée à la stratégie de dissuasion. Par ailleurs, la guerre du Golfe aurait révélé, pour certains analystes, "une sclérose intellectuelle touchant à la manière d’engager nos forces, à la dimension opérationnelle de notre défense" 123. Sans préjuger de la justesse ou de la fausseté de cette appréciation, ni de l’évolution de la situation politico-stratégique en Europe, penchons-nous quelque peu sur la culture stratégique française au niveau opérationnel. C’est le niveau le plus "repérable" dans l’histoire. Nous n’en brosserons ici qu’un tableau des plus sommaires.

La stratégie opérationnelle française s’est organisée depuis des siècles autour d’une menace continentale, face à l’Europe. Deux systèmes principaux se sont dégagés : celui des positions fortifiées, avec des implications nettement défensives, et celui des corps de manoeuvre, impliquant la contre-offensive. Ces systèmes ont généralement été pratiqués simultanément, mais certaines époques ont tour à tour privilégié l’un des deux. L’opposition ou plutôt le dosage entre les deux recouvre plus ou moins, surtout à certaines époques, le dualisme armée de conscription-armée de métier.

Dans l’histoire des fortifications françaises, l’oeuvre de Vauban fut décisive. Afin de stabiliser la frontière du Nord-Est, il fit aménager une double rangée de places fortes, le "pré carré"124. Le système de Vauban était en parfaite adéquation avec les exigences de la stratégie et de la politique de Louis XIV. Après lui, l’Ecole de Mézières, fondée en 1748, enseignera l’art de la fortification et ses élèves auront toujours le souci d’un front continu d’ouvrages à opposer à l’ennemi. A l’Ecole de Metz, les officiers du génie travailleront à fortifier les grandes cités voisines des frontières, en s’efforçant d’adapter la fortification aux progrès de l’artillerie125. Après 1870, le général Séré de Rivières s’appliqua à cette tâche et renouvela l’oeuvre de Vauban en clôturant une longue période de tâtonnements techniques126. Au cours de la bataille de Verdun, le béton des forts de Vaux et Douaumont résista aux pires bombardements et cela contribua dans une large mesure à l’adoption, en 1929, d’un plan de construction de fortifications permanentes très élaborées face à la frontière allemande : la ligne Maginot127. Dans la typologie des nations armées, le recours à des fortifications et à des obstacles est lié à l’origine terrienne de la démocratie française et à sa géopolitique défensive128.

Charles de Gaulle fit l’éloge de Vauban et de Séré de Rivières. Dans son esprit, les forteresses avaient leur valeur "mais non point celle d’une panacée" 129. A ses meilleures époques, la stratégie française assurait une complémentarité entre les positions fortifiées et un corps de manoeuvre. Lorsqu’il définit sa nouvelle guerre de masse, Carnot subordonna habilement une stratégie défensive, appuyée sur les forteresses, à une stratégie offensive qui définissait une direction principale afin d’obtenir en bataille rangée "l’élimination", "l’anéantissement" de la principale armée adverse130. Avec Napoléon, les forteresses furent oubliées, le corps de manoeuvre devint la Grande Armée et la stratégie opérationnelle fut portée à sa perfection. En même temps, la recherche du renversement de l’ennemi normalisa un type de stratégie à but absolu. Le trio Guibert, Carnot, Napoléon, engendra une longue lignée d’épigones qui conduisit l’Europe à ne plus envisager que la guerre totale. A cet égard, "les responsabilités de la France sont gravissimes", constate Lucien Poirier131.

Après sa défaite de 1870, l’armée française s’efforça de redécouvrir les méthodes de l’Empereur. Avec les travaux de Colin, Camon, Bonnal, Lewal, Maillard, Foch, la stratégie opérationnelle théorique connut son âge d’or132. Charles de Gaulle s’appuiera sur cette tradition française, une tradition qui favorisait nettement l’offensive. Celle-ci, érigée en dogme, conduisit aux hécatombes de 1914. Aussi l’école dont de Gaulle se sent l’héritier est-elle plutôt celle de la manoeuvre :

Le défenseur, s’il reste passif, se voit surpris, fixé, tourné, et voilà Villeroi défait à Ramillies ou Bazaine bloqué dans Metz. Au contraire, mobile, entreprenant, tels le Luxembourg de Fleurus ou le Napoléon de 1814, il court là où il faut, pare à l’imprévu, tire à lui l’initiative. Seule attitude féconde vis-à-vis de l’Allemand, qui, hors de pair pour réaliser ce qu’il a préparé, perd ses moyens pour peu qu’on le frappe d’une manière qu’il n’attendait pas et montre cette maladresse à s’adapter à l’imprévu qui explique Valmy, Iéna, la Marne. C’est donc en manoeuvrant que l’on couvre la France 133.

 

Pour terminer la manoeuvre, Foch, maître à penser de De Gaulle, préconisait la bataille décisive134. Dans celle-ci intervenaient les "forces morales". L’école stratégique française, surtout avec Ardant du Picq, Maillard et Foch, a beaucoup insisté sur cet élément, au détriment du facteur feu135. Charles de Gaulle était pénétré de l’importance des forces morales, mais il conférait à celles-ci une portée qui dépassait les opérations et la tactique136.

Qu’en est-il aujourd’hui de cet héritage opérationnel continental ? Un type d’armée de terre défini par la nécessité de déployer en avant des frontières un dispositif lourd ne correspond à aucune hypothèse crédible d’avenir, selon Dominique David : "Ni une éventuelle résurgence de la menace soviétique, ni l’invention d’une menace allemande, ni une déstabilisation du Centre-Europe rejaillissant sur nous ne justifieraient un tel système de défense. Par contre, la disposition de forces aéro-terrestres très mobiles, susceptibles de se projeter sur tel ou tel théâtre, correspond à presque toutes les formes de combat, en Europe ou hors d’Europe, que l’on peut aujourd’hui imaginer" 137. Le concept de la FAR (Force d’Action rapide), mise en place par la loi de programmation de 1984-1988, devra être étendu et revu. Ses capacités devraient être accrues et alourdies138. Ainsi se perpétuera, adapté aux nouvelles données politiques et technologiques, le courant principal, historiquement parlant, de la culture stratégique française, celui de la stratégie opérationnelle. La FAR est cependant appelée à intervenir éventuellement hors d’Europe, comme le fit la division Daguet dans le Golfe. Or la culture stratégique opérationnelle évoquée ci-dessus est celle des "métropolitains". On sait que Charles de Gaulle se rangea d’instinct parmi ceux-ci à la veille de 1914. On y comptait Foch, Lanrezac, Castelnau, Pétain. Les "coloniaux" (Galliéni, Lyautey, Mangin) formaient une autre école139.

Les interventions outre-mer et l’héritage colonial

Une des originalités de la culture stratégique française est que, par rapport à d’autres puissances européennes, la dimension de l’intervention militaire outre-mer y est restée très importante. A côté de la stratégie de dissuasion nucléaire, cette stratégie d’action témoigne du rang que la France entend conserver, de sa "vocation mondiale" 140. Plus que le Royaume-Uni, la France a maintenu des liens économiques, culturels et militaires avec ses anciennes colonies, surtout celles d’Afrique noire : les trois dimensions de la stratégie intégrale y sont à l’oeuvre. Les interventions visent moins à faire la guerre qu’à résoudre et, si possible, à prévenir des crises. La prise de risques est réduite et calculée. La marine et l’aviation sont les moyens privilégiés d’une stratégie modulée, jouant de la dissuasion, de la rapidité et de la souplesse dans l’intervention.

Depuis les croisades, la France s’est préoccupée de la géopolitique en Méditerranée et au Proche-Orient. Depuis que les pays du Maghreb, colonisés au XIXe siècle, sont devenus indépendants, la France continue de porter une grande attention à leur évolution141. L’expédition de Bonaparte en Egypte fit entrevoir l’Orient à l’armée française. La conquête de l’Algérie, en 1830, lui en ouvrit les portes. Contrairement aux Britanniques dont l’empire, maritime et commercial, était fondé sur une stratégie navale, les Français se découvrirent une mission civilisatrice terrienne en mettant en valeur le pays.

L’Armée d’Afrique développa une attitude culturelle, philosophique et politique nouvelle. Le maréchal Bugeaud fut l’initiateur d’une méthode de guerre basée sur l’adaptation au pays : il put dire à un moment donné qu’il avait rendu son armée "plus arabe que les Arabes" 142. En Indochine, Gallieni mit en pratique l"’occupation progressive", en établissant des postes militaires qui servaient aussi de marchés d’échange avec les indigènes. Ceux-ci comprirent que la prospérité suivait la coopération avec les Français et se rallièrent à eux. Les méthodes de Galliéni furent codifiées et raffinées par Lyautey. Celui-ci définit l’officier colonial par son "rôle social" : plus qu’un simple guerrier, le soldat colonial était un administrateur, un fermier, un architecte, un ingénieur143. L’Armée d’Afrique ne chercha pas tant à imposer la civilisation française qu’à établir une interaction régénérante entre l’Orient et l’Occident. La vision "eurafricaine", impliquant un rapprochement stratégique et économique de l’Europe et de l’Afrique du Nord autour du bassin méditerranéen, est une composante de la culture stratégique française. Même si la guerre d’Algérie rompit brutalement ce rêve, il reste une philosophie géopolitique originale qui peut rester un atout pour la France.

Longtemps, les coloniaux furent critiqués par les métropolitains parce qu’ils détournaient l’attention du front principal, la "ligne bleue des Vosges" 144. Or celle-ci n’est plus un horizon dangereux ... Le même reproche fut fait par de Gaulle aux partisans de la "guerre révolutionnaire" : l’essentiel ne se jouait plus outre-mer mais en Europe, où la France devait retrouver son rang145. Le général Gallois écrivait en 1977 que "pour la France , rejetée du premier au deuxième rang par les guerres de la Révolution et de l’Empire, anémiée par les incohérences de la IIIe République – campagnes coloniales, instabilité gouvernementale, doctrines militaires absurdes conduisant aux pertes de la première guerre mondiale et au désastre de la seconde –, il reste davantage à assurer l’inviolabilité du territoire national qu’à courir l’aventure à l’extérieur les armes à la main" 146.

La guerre du Golfe a relancé la question. Jusque-là, les forces françaises qui intervenaient hors d’Europe le faisaient avec des éléments légers, de façon rapide et limitée : il s’agissait de simples opérations de police. La prolifération des armements dans certains pays du Tiers Monde et le regain des rivalités régionales, libérées de la régulation qu’imposait l’antagonisme Est-Ouest, laissent présager une multiplication des conflits "lourds", où les pays occidentaux désireux d’intervenir devront réunir des moyens considérables. La France, dans sa programmation militaire, devra faire certains choix si elle entend ne pas rester à l’écart de ce type de manoeuvres147. Certains se méfient de ce qu’ils n’appellent déjà plus des interventions mais des "expéditions" : la France n’aurait pas à se doter d’une force expéditionnaire comme au temps des colonies148.

Si elle veut garder son rang, la France ne pourra pourtant renoncer à toute stratégie d’action extérieure149. Pour Lucien Poirier, la guerre du Golfe a laissé entrevoir que "le partage devrait être désormais net, sans la moindre incertitude, entre l’espace de la stratégie nucléaire, réduit à celui de la dissuasion minimale sanctuarisante, et celui de la gestion des crises et de l’action sur les théâtres extérieurs" 150. La guerre du Golfe a rappelé le modèle des guerres coloniales, caractérisées par un énorme écart technique entre les panoplies des belligérants. Mais dans une crise de ce genre, la France pourra peut-être, à l’avenir, jouer davantage de l’héritage colonial qui forme toujours une part de sa culture stratégique. Cet héritage est multiforme. Comme Lyautey disait que le rôle de l’officier n’était pas que militaire, les interventions de la France pourraient prendre une autre forme que l’action armée. Si celle-ci s’avérait cependant nécessaire, certaines unités de l’armée française garderaient un avantage précieux en préservant les traditions de l’Armée d’Afrique. Les Américains sont d’ailleurs conscients des atouts de la France dans ce domaine : à la veille de l’opération "Tempête du désert", ils appréciaient hautement la présence, à leurs côtés, de la Légion étrangère et de son "esprit du désert"151. Le principal atout de la culture stratégique française à l’égard des problèmes de sécurité dans le Tiers Monde réside dans une tradition de dialogue des cultures qui, dans le passé, a parfois conduit à une sorte de mimétisme réciproque et qui distinguait la présence des Français en Algérie, au Maroc ou en Indochine de celle, par exemple, des Américains au Vietnam.

Une tradition maritime secondaire mais mondiale, revalorisée par l’atome

La marine est le premier instrument des capacités d’action extérieure de la France. Sur toutes les mers du monde, elle est la première à pouvoir appliquer le principe de Lyautey : montrer sa force pour ne pas avoir à s’en servir152. Depuis le XVIe siècle, la marine assure l’importation des produits nécessaires au développement économique et l’exportation de la production nationale. La domination coloniale a succédé à un effort constant d’implantation commerciale153. Richelieu était conscient de l’importance de la mer pour la France : "Il semble que la nature ait voulu offrir l’empire de la mer à la France pour l’avantageuse situation de ses deux côtes, également pourvues d’excellents ports aux deux mers, Océan et Méditerranée" 154. La vocation maritime de la France est inscrite dans la géographie et dans l’histoire.

Et pourtant, selon l’amiral Pierre Lacoste, "la conscience de l’importance des choses de la mer et de l’intérêt de la puissance navale pour le développement de la nation n’a jamais été profondément ancrée dans notre tradition historique" 155. Guibert évoquait à peine la guerre sur mer, à une époque où Choiseul, puis Sartine dotaient la France d’une marine que de Grasse, d’Estaing, Guichen et Suffren conduisaient à la victoire. "On peut, écrit Lucien Poirier, imputer à l’esprit guibertien, dont étaient imprégnés certains hommes de la Révolution et Napoléon, le syndrome continental..." 156. La culture stratégique française est en effet essentiellement continentale : le danger est toujours venu de la frontière du Nord-Est. L’amiral Lacoste ajoute aussi – et c’est important dans une perspective culturaliste – que la population française, vivant sur une terre riche et propice à l’agriculture, a été peu tentée par les aventures maritimes. La situation est tout à fait différente chez les Britanniques, dont toute la culture est inspirée par la mer. En France, les héros sont de grands généraux, les victoires des batailles terrestres. Dans sa politique maritime, la France n’a jamais montré le même acharnement ni la même continuité que le Royaume-Uni. C’est que, devant les périls qui ont menacé tant de fois l’existence même de la nation française, la marine n’a jamais eu à jouer un rôle aussi décisif que l’armée. Dans l’ordre des priorités, il était normal que la puissance terrestre prît le pas sur la puissance maritime157.

L’histoire maritime de la France est cependant fort longue et Hervé Coutau-Bégarie a justement relevé la richesse de la pensée navale française158. Elle est la plus ancienne : le premier auteur en la matière fut un conseiller de Philippe le Bel, Gilles de Rome. Elle est, jusqu’à la fin du XIXe siècle, la plus abondante, la plus novatrice et la plus lue : du père Hoste à Castex, les penseurs français sont lus et analysés partout. Bien sûr, une bonne partie de cette pensée navale est marginale dans la culture stratégique française : beaucoup de ces travaux tactiques ou stratégiques ont fait l’objet de publications non officielles et leurs prescriptions n’ont pas nécessairement été mises en pratique. Mais ils témoignent d’une aptitude française à traiter des problèmes de stratégie maritime.

Aujourd’hui, la marine est la principale détentrice des moyens nucléaires de la France. S’adressant aux futurs officiers de l’Ecole navale de Brest en 1965, le général de Gaulle a souligné que la marine se trouvait maintenant, "et sans doute pour la première fois de notre histoire, au premier plan de la puissance guerrière de la France" : il y a là une rupture incontestable dans la culture stratégique française159.

Conclusion

Ce constat nous amène, en conclusion, à faire la part des continuités et des ruptures. Parmi les premières, on peut ranger la politique d’indépendance, d’universalisme et de souci du rang, la recherche des alliés, le leadership européen, la réflexion géopolitique. C’est dans la stratégie militaire que les ruptures sont survenues, avec l’arme nucléaire. La rupture a cependant été étudiée dans la grande tradition de la pensée stratégique française, caractérisée par ses vues larges, son rationalisme et sa capacité d’abstraction. Le rôle de la stratégie des moyens s’est accru. La France a adopté sur le désarmement une conception prudente mais large qui, elle, ne constituait pas une rupture. Le débat entre conscription et armée de métier se situe aussi dans la continuité de la culture stratégique française. Au niveau opérationnel, tout un héritage de garde aux frontières semble obsolète, maintenant que l’adversaire a – provisoirement ? – disparu. Peut-être la manoeuvre terrestre traditionnelle sera-t-elle appelée à opérer sous des cieux non européens, comme ce fut le cas dans le Golfe : la rupture serait alors transposition. A l’égard de ces éventuels engagements au Sud, la culture stratégique française pourrait jouer des aspects positifs de son héritage colonial. Enfin, il y a rupture dans une culture stratégique d’abord continentale avec le nouveau rôle de la marine, détentrice des moyens essentiels de la dissuasion nucléaire.

La culture stratégique française, on l’aura constaté, est dominée par la grande figure du général de Gaulle : non seulement celui-ci a défini, pour longtemps, les principales orientations de la stratégie française mais il l’a fait en revendiquant un héritage historique qu’il a été un des plus perspicaces à identifier. Une dimension lui était cependant moins familière : celle de l’outre-mer. Pour la stratégie française, le premier défi à relever se situe en Europe. Par son universalisme, sa tradition géopolitique défensive, sa conception mesurée de la dissuasion, son souci prudent du désarmement, son expérience du Sud et sa dimension maritime mondiale, la culture stratégique française est vouée à devenir le creuset d’une culture stratégique européenne.

 

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Notes:

 

1 Pierre Messmer et Alain Larcan, Les écrits militaires de Charles de Gaulle. Essai d’analyse thématique, PUF, 1985, p. 185. Cet ouvrage sera désormais cité sous forme abrégée : Messmer-Larcan.

2 Ibid., pp. 190-191.

3 Charles de Gaulle, Vers l’armée de métier, Berger-Levrault, 1934 ; Plon, 1973, p. 79.

4 Charles de Gaulle, Le fil de l’épée, Berger-Levrault, 1944 ; Union générale d’Editions, 1962, pp. 120, 130, 133 ; Messmer-Larcan, p. 193.

5 Charles de Gaulle, Le fil ..., p. 49.

6 Charles de Gaulle, Lettres, notes et carnets, Plon, 1980, II, p. 475.

7 Jean-Henri Mordacq, Les leçons de 1914 et la prochaine guerre, Tallandier, 1929, p. 129.

8 Yitzhak Klein, “A Theory of Strategic Culture”, Comparative Strategy, vol. 10, 1, 1991, p. 5.

9 Bradley S. Klein, “Hegemony and Strategic Culture : American Power Projection and Alliance Defence Politics”, Review of International Studies, vol. 14, 2, 1988, p.136.

10 Y. Klein, art.cit., p. 5.

11 Ibid., p. 14.

12 Carnes Lord, “American Strategic Culture”, Comparative Strategy, vol. 5, 1985, 3, p. 272. Nous avons détaillé les facteurs retenus par Lord dans “La culture stratégique américaine”, Stratégique, n° 38, 1988, 2, pp. 36-37.

13 Lucien Poirier, Essais de stratégie théorique, FEDN, 1983, pp. 124-125.

14 Le Livre blanc de 1972 part de l"’idée nationale” pour exposer la politique de défense de la France (cité par Raymond Tourrain, De la défense de la France à la défense de l’Europe, Besançon, Centre de Recherche et d’Information politique et sociale (CRIPES), 1987, p. 226).

15 “M. Chevènement dénonce les “dérives” de la stratégie française”, Le Monde, 23 avril 1991 ; Jacques Isnard, “Des accents gaullistes”, Idem ; Jean-Pierre Chevènement, “La Défense nationale et le Golfe : leçons politiques”, La Lettre de République moderne, n° 51, avril 1991, p. 8.

16 André Martel, “Défense française : la menace et l’ennemi, 1536-1966”, Stratégique, n° 1, 1979, 1, p. 33.

17 Paul-Marie Couteaux, “L’opposition française à la guerre. Persistance d’un indépendantisme français”, Stratégique, n°51-52, 1991, 3/4, pp. 179-203.

18 Pierre Messmer, “Les conceptions stratégiques du général de Gaulle face au monde de 1990”, Défense nationale, novembre 1990, p. 22.

19 Messmer-Larcan, p. 132.

20 Ibid., pp. 144-145.

21 Le texte de ce mémorandum est notamment cité par Alfred Grosser, Les Occidentaux. Les pays d’Europe et les Etats-Unis depuis la guerre, Fayard, 1978, pp. 241-242.

22 Ibid., p. 241.

23 A. Martel, “Défense ...”, p. 43.

24 Ibid., p. 50.

25 Conclusion d’un colloque réunissant Sir Charles Powell, Dominique Moïsi, Horst Teltschik, etc, sous la dir. de Frederick Painton, “Europe : How Fast ? How Far ?”, Time, 9 décembre 1991, p. 17 ; Franz-Olivier Giesbert, “Mort d’un tabou”, Le Figaro, 17 octobre 1991.

26 Messmer-Larcan, pp. 500-506.

27 Bruno Colson, “La première traduction française du Vom Kriege de Clausewitz et sa diffusion dans les milieux militaires français et belge avant 1914”, Revue belge d’histoire militaire, vol. 26, 1986, 5, pp. 345-364.

28 André Martel, “Permanences et pesanteurs du système militaire français : l’ennemi et la doctrine”, Le système militaire français, Colloque. Toulouse 1975- 1976, Annales de l’Université des sciences sociales de Toulouse, tome 25, 1977, p. 24.

29 P. Messmer, art.cit., pp. 15-16.

30 Michel Fennebresque, “Réflexions sur la défense européenne”, Le Figaro, 22 avril 1991.

31 Charles-Georges Fricaud-Chagnaud, “Une France sereine et disponible pour une Europe de la sécurité”, Memento défense-désarmement 1990, Bruxelles, GRIP, 1990, p. 134.

32 Geoffrey Parker, Western Geopolitical Thought in the Twentieth Century, New York, St Martin’s Press, 1985, p. 87.

33 Alain Joxe, Le cycle de la dissuasion (1945-1990). Essai de stratégie critique, La Découverte-FEDN, 1990, p. 63 ; Yves Lacoste, La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre, 3e éd., La Découverte, 1985, p. 88.

34 Y. Lacoste, La géographie, ..., pp. 93-97.

35 A. Joxe, op.cit., p. 55.

36 G. Parker, op.cit., p. 96.

37 Ibid., p. 97.

38 Ibid., pp. 151-152.

39 A. Joxe, op.cit., p. 56.

40 Nicole Gotteri, Soult, maréchal d’Empire et homme d’Etat, Besançon, La Manufacture, 1991, p. 513 et suiv. ; Christiane d’Ainval, Gouvion Saint-Cyr, soldat de l’An II, maréchal d’Empire, réorganisateur de l’armée, Copernic, 1981, p. 227.

41 Messmer-Larcan, p. 396.

42 A. Joxe, op.cit., pp. 287-290.

43 François Géré, “Cette terre qui m’appartient. Apothéose de la géostratégie”, Stratégique, n° 50, 1991, 2, pp. 65-83.

44 François Géré, sous la dir. de, Les lauriers incertains. Stratégie et politique militaire des Etats-Unis 1980- 2000, FEDN, 1991, pp. 374-375.

45 Michel Foucher, “L’invention des frontières : un modèle géopolitique français”, Hérodote, n°40, 1986, 1, pp. 54-55.

46 Ibid., pp. 61-70.

47 Ibid., p. 81.

48 Emmanuel Hublot, Valmy ou la défense de la Nation par les armes, FEDN, 1987, p. 7.

49 Jean-Paul Bertaud, Valmy, la démocratie en armes, Julliard, 1970, pp. 73-74.

50 E. Hublot, op.cit., p. 373.

51 “Valmy : le ministre de la Défense s’explique”, Tradition, n°32, septembre 1989, p. 6.

52 Messmer-Larcan, p. 245, note 65.

53 Maurice Schmitt, “The Defense Policy of France”, The Korean Journal of Defense Analysis, vol. 2, 1990, 2, p. 229.

54 E. Hublot, op.cit., p. 8.

55 Ces caractéristiques sont clairement rappelées dans l’ouvrage de Raymond Tourrain, op.cit., pp. 78-82.

56 Dominique David, “Programmation militaire. De vrais enjeux”, Etudes, tome 375, 1991, n°4, p. 342.

57 Messmer-Larcan, p. 170.

58 M. Schmitt, art.cit., p. 230 ; Pierre Lacoste, Stratégies navales du présent, J.-C. Lattès, 1985, pp. 311 et 328.

59 Maurice Faivre, “La pensée militaire de Jaurès”, Stratégique, n° 25, 1985, 1, p. 69. Ceci n’empêche pas qu’il y ait eu des divergences très nettes entre de Gaulle et les héritiers de la pensée de Jaurès durant l’entre-deux-guerres (Ibid., p. 82).

60 Lucien Poirier, Des stratégies nucléaires, Hachette, 1977 ; Bruxelles, Complexe, 1988, p. 310.

61 Pierre-M. Gallois, “Puissance et limitations des armes de la dissuasion”, Le Monde, 14-15 février 1960, cité par Gérard Chaliand, Anthologie mondiale de la stratégie, des origines au nucléaire, Robert Laffont, 1990, p. 1348.

62 L. Poirier, Essais ..., p. 23.

63 Lucien Poirier, Les voix de la stratégie. Généalogie de la stratégie, Guibert, Jomini, Fayard, 1985.

64 André Beaufre, Introduction à la stratégie, 3e éd., Colin, 1965, p. 15.

65 Edward A. Kolodziej, “French Strategy Emergent. General André Beaufre : A Critique”, World Politics, vol. 19, 1967, 2, p. 418.

66 Ibid., p. 423.

67 A. Beaufre, op.cit., p. 23.

68 E. A. Kolodziej, art.cit., p. 425.

69 The Foreign Affairs 50-Year Bibliography. New Evaluations of Significant Books on International Relations, 1920-1970, sous la dir. de Byron Dexter, New York, Bowker, 1972, p. 208.

70 Lucien Poirier, Stratégie théorique II, Economica, 1987, p. 114.

71 L. Poirier, Des stratégies ..., p. 315.

72 L. Poirier, Les voix ..., pp. 75 et 84.

73 Ibid., p. 301.

74 Ibid., p. 172.

75 Fernand Schneider, Histoire des doctrines militaires, PUF, 1957, pp. 39-40 (Que sais-je ? n° 735).

76 Comte de Guibert, Ecrits militaires 1772-1790, préface et notes du général Ménard, Copernic, 1977 ; Guibert, Stratégiques, introduction de Jean-Paul Charnay, L’Herne, 1977 ; L. Poirier, Les voix ... ; Guibert ou le soldat philosophe, Actes du coIloque organisé par le Centre d’Etudes et de Recherches sur les Stratégies et les Conflits, Vincennes, 1981 ; voir aussi le n° 146 (1/1982) de la Revue historique des Armées.

77 L. Poirier, Les voix ..., p. 153.

78 Comte de Guibert, Ecrits ..., p. 17.

79 L. Poirier, Les voix ..., p. 413.

80 Ibid., p. 452.

81 Ibid., p. 456.

82 A. Beaufre, op.cit., p. 28.

83 Henry Dutailly, “Un maître oublié, le général Lewal”, Revue historique des Armées, n° 146, 1982, 1, p. 18.

84 Ch. de Gaulle, Le fil ..., pp. 112-113.

85 Ibid., p. 127.

86 Ibid., p. 142.

87 Ibid., p. 129.

88 Messmer-Larcan, pp. 497-498.

89 Stefan T. Possony et Etienne Mantoux, “Du Picq et Foch : l’école française”, Edward Mead Earle, sous la dir. de, Les maîtres de la stratégie, Berger-Levrault, 1980, I, p. 251.

90 A. Beaufre, op.cit., p. 11.

91 L. Poirier, Stratégie théorique II, ..., p. 215.

92 Daniel Bermond, “Les leçons de la guerre du Golfe”, L’Histoire, n° 152, février 1992, p. 77.

93 Interview accordée à la télévision et à la radio le 2 octobre 1979, reproduite dans R. Tourrain, op.cit., p. 248.

94 P. Messmer, art.cit., p. 19.

95 P.-M. Gallois, “Puissance et ...”, p. 1348.

96 Pierre-M. Gallois, “L’indépendance nationale et la force des armes”, Les conditions de l’indépendance nationale dans le monde moderne, Actes du colloque international tenu à l’Institut Charles-de-Gaulle les 21, 22 et 23 novembre 1975, Cujas, 1977, p. 384.

97 Russell F. Weigley, Towards an American Army : Military Thought from Washington to Marshall, New York, Columbia University Press, 1962 ; Westport, Greenwood Press, 1974, p. 42.

98 Russell F. Weigley, “European Background of American Military Affairs”, Robin Higham, sous la dir. de, A Guide to the Sources of United States Military History, Hamden, Conn., Archon Books, 1975, pp. 40-69.

99 L. Poirier, Les voix ..., pp. 84-85.

100 Ibid., pp. 86-87.

101 Pierre-M. Gallois, Stratégie de l’âge nucléaire, Calmann-Lévy, 1960, p. 166.

102 Hervé Coutau-Bégarie, “Le spectre du désarmement”, Stratégique, n° 47, 1990, 3, pp. 13 et 15.

103 Lucien Poirier, “Désarmement, sécurité, défense”, Stratégique, n° 47, 1990, 3, p. 34.

104 Hervé Coutau-Bégarie, “Les leçons de l’histoire”, Stratégique, n° 47, 1990, 3, pp. 125-126.

105 Ibid., p. 133.

106 Pierre Cochard, “La France et le désarmement classique”, Stratégique, n° 47, 1990, 3, pp. 259-261.

107 Olivier Caron, “La France et le désarmement chimique”, Stratégique, n° 47, 1990, 3, pp. 267-272.

108 Bernard Boëne, “Conscription et armée de métier-Bilan”, Stratégique, n° 49, 1991, 1, p. 312.

109 M. Faivre, “La pensée ...”, pp. 65-121.

110 “M. Chevènement dénonce ...” On peut remarquer que J.P. Chevènement, comme Jaurès, “popularise” beaucoup les questions de défense en entretenant le débat plus qu’aucun ministre de la Défense de la Ve République.

111 Emmanuel Todd, L’invention de l’Europe, Seuil, 1990, p. 47. Le type “nucléaire égalitaire” désigne le système familial dans lequel les relations entre parents et enfants sont de type libéral et les relations entre frères de type égalitaire.

112 Maurice Faivre, Les nations armées, de la guerre des peuples à la guerre des étoiles, Economica-FEDN, 1988, p. 142.

113 D. David, “Programmation ...”, p. 348.

114 Bernard Boëne et Michel Louis Martin, sous la dir. de, Conscription et armée de métier, FEDN, 1991, pp. 30-31.

115 Messmer-Larcan, pp. 346-347.

116 Charles Ardant du Picq, Etudes sur le combat, Chapelot, 1903 ; Champ Libre, 1978, p. 153.

117 Messmer-Larcan, pp. 234-235.

118 Ibid., pp. 515-518.

119 Ch. de Gaulle, Vers ..., pp. 76-77 et Livre blanc de 1972, cité par R. Tourrain, op.cit., p. 231.

120 P. Messmer, art.cit., p. 20.

121 Nous renvoyons sur l’ensemble de ce problème à la lecture de l’ouvrage publié en 1991 sous la dir. de B. Boëne et M. L. Martin, op.cit.

122 Livre blanc de 1972, cité par R. Tourrain, op.cit., p. 232.

123 D. Bermond, art.cit., p. 78.

124 Nicolas Faucherre, Places fortes, bastions du pouvoir, Rempart, 1986, p. 39. Après Vauban, l’expression “pré carré” englobera l’ensemble des fortifications frontalières du territoire.

125 Marc Blancpain, La frontière du Nord, de la mer à la Meuse, 843-1945, Perrin, 1990, p. 33.

126 N. Faucherre, op.cit., p. 73.

127 Irving M. Gibson, “Maginot et Liddell Hart : la doctrine de la défense”, E. M. Earle, sous la dir. de, Les maîtres ..., II, pp. l05-106.

128 M. Faivre, Les nations ..., p. 142.

129 Messmer-Larcan, p. 387.

130 Jean-Paul Charnay, Lazare Carnot. Révolution et mathématique, 2 vol., L’Herne, 1984, I, p. 105.

131 L. Poirier, Les voix ..., pp. 379 et 383.

132 Voir la réédition des Transformations de la guerre de Jean Colin, Economica, 1990, et la postface de Lucien Poirier.

133 Ch. de Gaulle, Vers ..., p. 31.

134 F. Schneider, op.cit., p. 68 ; Ch. de Gaulle, Lettres,..., II, pp. 336-350 (éloge de Foch).

135 S. T. Possony et E. Mantoux, “Du Picq et Foch ...”, I, pp. 240 et 259 ; F. Schneider, op.cit., pp. 63, 68, 71, 72.

136 Messmer-Larcan, pp. 93, 247, 421-422, 515, 517.

137 D. David, art.cit., p. 345.

138 Ibid., pp. 349-350.

139 Messmer-Larcan, p. 24.

140 Pierre Dabezies, “Les interventions françaises outre-mer”, La politique de défense de la France. Textes et documents, présentation de Dominique David, FEDN, 1990, p. 158.

141 Yves Lacoste, “Géopolitiques de la France”, Hérodote, n° 40, 1986, 1, pp. 25-26.

142 Douglas Porch, “Bugeaud, Gallieni, Lyautey : The Development of French Colonial Warfare”, Makers of Modern Strategy from Machiavelli to the Nuclear Age, sous la dir. de Peter Paret, Oxford, Clarendon Press, 1986, p. 379.

143 Ibid., p. 390.

144 Messmer-Larcan, p. 254.

145 Ibid., p. 157.

146 P.-M. Gallois, “L’indépendance ...”, pp. 393-394.

147 D . David, art . cit ., pp . 343-344 .

148 J.-P. Chevènement, “La Défense nationale et le Golfe...“, pp.2-3.

149 “Capacités nucléaires et capacités de projection de forces classiques sont logiquement les deux composantes du système militaire d’un Etat prétendant tenir son rang dans le monde”. Lucien Poirier, “Un nouveau type de crise ?”, Crise du Golfe : les changements stratégiques, FEDN, 1990, p. 48).

150 Lucien Poirier, “La guerre du Golfe dans la généalogie de la stratégie”, Stratégique, n° 51-52, 1991, 3/4, p. 67.

151 William Dowell, “Man for Man, Among the Best”, Time, 14 janvier 1991, pp. 12-13.

152 P. Dabezies, “Les interventions ...”, pp. 162-163.

153 A. Martel, “Défense ...”, pp. 39-40.

154 Richelieu, Testament politique ou les Maximes d’Etat du cardinal de Richelieu, R. Laffont, 1948, cité par G. Chaliand, Anthologie ..., p. 646.

155 P. Lacoste, op.cit., p. 11.

156 L. Poirier, Les voix ..., p. 142.

157 Ibid., p. 332.

158 Hervé Coutau-Bégarie, “Réflexions sur l’école française de stratégie navale”, Hervé Coutau-Bégarie, sous la dir. de, L’évolution de la pensée navale, FEDN, 1990, pp. 31-56.

159 P. Lacoste, op.cit., p. 336.

 

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