LES GRANDS PROGRAMMES D’ARMEMENT

Daniel COULMY

 

 

Les armements ont toujours joué un rôle majeur dans la conduite des opérations militaires, constituant ainsi un facteur déterminant dans l’élaboration de toute stratégie. L’innovation technique n’a cessé, au cours des siècles, de révolutionner l’art de la guerre : une plus grande maîtrise dans l’élaboration de l’acier a pu permettre de fabriquer des épées de meilleure qualité que celles de l’adversaire, l’apparition des armes à feu et de l’artillerie a bouleversé la conduite de la bataille, les performances comparées des avions et des chars de combat ont bien souvent décidé de l’issue des combats, l’arme nucléaire nous a plongés dans une stratégie de dissuasion inédite, l’utilisation militaire de l’espace nous ouvre de nouvelles perspectives quant à la maîtrise des conflits à venir. Mais l’innovation technique entraîne avec elle bien d’autres contraintes, et notamment des contraintes économiques ; c’est ainsi qu’aux XVIIe et XVIIIe siècles, le remplacement d’une flotte de guerre exigeait de pouvoir disposer d’une réserve d’arbres de taille suffisante pour la construction des coques et des mâts ; il fallait donc veiller en permanence à l’entretien des forêts, qui jouaient de ce fait un rôle stratégique tout à fait inattendu. Les exemples de ce type sont nombreux ; ils montrent que le couplage entre la production des équipements militaires et le potentiel économique du pays a existé à toute époque.

Ce couplage entre stratégie, innovations techniques et contraintes économiques nous est devenu familier ; tout le monde est bien convaincu maintenant que la production des armements s’inscrit obligatoirement dans la durée, qu’elle exige des ressources financières et des compétences techniques et industrielles d’un niveau tel que l’improvisation n’est plus de mise. C’est pourquoi la programmation militaire revêt de nos jours une grande importance et qu’elle s’inscrit dans une vision stratégique d’ensemble. Ce n’est pas sans raison que les autorités françaises ont pris prétexte des différentes lois de programmation militaire pour exposer dans leur préambule les grandes lignes de leur politique de défense et pour tracer à grands traits les stratégies qu’ils entendent adopter.

L’étude des armements et des conditions de leur réalisation nous conduit tout naturellement à la notion de ce que nous pourrions appeler la "métastratégie", qui engloberait à la fois les aspects militaires, techniques, industriels, financiers de l’utilisation et de la production des armements. L’"Initiative de Défense Stratégique", du Président Reagan (IDS) est une illustration particulièrement frappante du niveau supérieur auquel accède la stratégie aujourd’hui. C’est bien cette "Initiative" qui, par la déstabilisation qu’elle a introduite dans la programmation militaire soviétique, a finalement donné la victoire aux Etats-Unis dans cet affrontement majeur que fut la Guerre froide des années 1945 - 1991. À quoi bon avoir la meilleure armée du monde si l’économie du pays s’effondre ? Mais, à l’inverse, à quoi bon disposer d’une économie brillante si des forces armées ne sont pas présentes pour éviter que les mécanismes assurant la prospérité de cette économie ne se détériorent sous une action hostile venant de l’étranger ? C’est ainsi que ni l’Allemagne, ni le Japon n’ont pu échapper au réarmement et à la reconstitution de forces armées puissamment équipées.

Bien que se situant dans une telle perspective, l’objectif du présent article est beaucoup plus modeste : partant des données de la programmation militaire 1990-1993, actualisées au 1er janvier 1992, et des informations disponibles quant au contenu d’une prochaine loi de programmation militaire, il s’efforce de montrer comment peut s’articuler en France un nouveau discours stratégique avec les contraintes techniques, industrielles et financières qui conditionnent l’élaboration de toute programmation militaire. L’analyse se déroulera selon les grands secteurs de la défense, utilisateurs aujourd’hui de grands systèmes d’armes : la dissuasion nucléaire, les forces terrestres et aéroterrestres, les forces aériennes, les forces navales et l’utilisation militaire de l’espace.

LES GRANDS PROGRAMMES D’ARMEMENT - (1)

 

 

Les forces de dissuasion nucléaire

Les forces nucléaires stratégiques

C’est à Reggane, le 13 février 1960, que la France a démontré son aptitude à maîtriser l’explosif nucléaire ; restait alors à fabriquer les systèmes capables de mettre en œuvre cette arme nouvelle. Dans un premier temps, il fut décidé de construire des systèmes d’armes stratégiques conçus de façon à ce que le commandement militaire puisse disposer au plus tôt de dispositifs opérationnels. Comme la faisabilité des systèmes les plus complexes n’était pas acquise à cette époque, il fut décidé d’opérer par étapes, en commençant par les systèmes les plus rapidement réalisables. C’est ce qui explique que, dès l’origine, il a été prévu d’opter pour plusieurs composantes, de façon à obtenir de façon optimale une montée en puissance progressive. Trois composantes furent finalement retenues : une composante aérienne pilotée, une composante sol-sol, une composante sous-marine.

La composante aérienne pilotée a été le système qu’on pensait à l’époque pouvoir produire le plus rapidement, car l’arme était une simple bombe dont il suffisait d’adapter les caractéristiques aux capacités d’emport d’un avion qu’on savait déjà fabriquer1. Ce premier système d’armes fut effectivement réalisé dans des délais relativement courts, puisque les premiers matériels furent mis en service opérationnel en 1964. La bombe nucléaire était la bombe AN-22 d’une puissance de 60 kt ; l’avion était le Mirage-IV, biréacteur supersonique d’une autonomie de 5 500 km sans ravitaillement2.

La composante sol-sol a été plus complexe à réaliser, car elle faisait appel à un système de missiles en silo et que, en 1960, l’industrie française ne maîtrisait pas encore les technologies indispensables pour produire des missiles balistiques d’une portée de plusieurs milliers de kilomètres. Le système fut implanté en Haute-Provence, sur le plateau d’Albion, dans les environs de Saint-Christol ; opérationnel à partir de 1971, il comprend deux unités de neuf silos chacune, chaque silo abritant à l’origine un missile balistique s-2 prêt au tir, avec un poste enterré de déclenchement du tir par unité3. Le missile s-2, missile balistique de première génération d’une portée de 2 500 km, est équipé d’une seule tête de 150 kt.

La composante sous-marine comprenait à l’origine une flotte de cinq sous-marins à propulsion nucléaire emportant chacun seize missiles balistiques susceptibles d’être tirés en immersion ; ces sous-marins ont été appelés "Sous-marins nucléaires lanceurs d’engins", (SNLE). L’enjeu était important, car il fallait acquérir non seulement les technologies propres aux missiles balistiques, mais également celles de la propulsion navale nucléaire et celles inhérentes aux patrouilles de longue durée se déroulant en immersion totale et dans la plus grande discrétion (problèmes de navigation, de vie en milieu confiné, de transmission des ordres, de tir en immersion, etc.). Tous les nombreux obstacles furent cependant surmontés dans des délais raisonnables. Lancé le 29 mars 1967, Le Redoutable, premier SNLE de cette flotte d’un genre nouveau appelée la Fost (Force océanique stratégique), appareilla pour sa première patrouille opérationnelle le 28 janvier 1972 ; il emportait, comme ce sera le cas pour les quatre autres bâtiments de la même série Le Terrible, Le Foudroyant, L’Indomptable et Le Tonnant, seize missiles M-20 d’une portée de 3 000 km, équipé chacun d’une tête thermonucléaire de 1 Mt.

Chacune des composantes de nos forces nucléaires stratégiques a fait l’objet de rénovations et d’améliorations successives, de façon à ce que sa crédibilité, qualité essentielle au maintien de notre puissance dissuasive, soit au moins maintenue, sinon renforcée. La composante pilotée a subi récemment une refonte très profonde aboutissant au maintien en service de dix-huit avions Mirage-IV-P rénovés et dotés chacun d’un missile air-sol ASMP d’une puissance de 300 kt dont la portée (300 km) autorise un tir à distance de sécurité4. Le missile s-2 de la composante stratégique sol-sol a été remplacé, à partir de 1980, par le s-3, plus performant en portée (3 500 km), en précision et en capacité de pénétration ; la puissance de la charge nucléaire a été accrue dans des proportions importantes (charge thermonucléaire de 1 Mt). La conception de cette arme répond néanmoins à une logique ancienne privilégiant la formule d’une tête unique de très forte puissance ; c’est pourquoi il a été envisagé de remplacer le missile s-3 par un missile répondant mieux aux exigences nécessairement évolutives d’une dissuasion crédible : ce fut le projet S-4, devenu ultérieurement S-45, mais brutalement arrêté en juillet 1991 pour des raisons d’économie budgétaire.

C’est indiscutablement la composante sous-marine qui a fait l’objet des améliorations les plus constantes et les plus significatives, car cette composante est apparue comme celle dont la vulnérabilité à une première frappe était la plus faible. Tout d’abord, on ajoute à la flotte océanique stratégique un sixième sous-marin : L’inflexible 5 ; de la même classe que Le Redoutable, il est doté d’un missile beaucoup plus puissant : le M-4. D’une portée accrue (5 000 km), celui-ci est doté de 6 têtes de 150 kt chacune, guidées avec une meilleure précision que l’unique tête du M-20 ; elles sont accompagnées d’aides à la pénétration. Ensuite on modernise, sur le modèle de L’inflexible, les autres sous-marins de la FOST, lesquels, après refonte, reçoivent les missiles M4, à l’exception toutefois du Redoutable qui est désarmé en 19916. Enfin, on décide de construire une nouvelle classe de sous-marins plus performants, tant en ce qui concerne la discrétion acoustique que la puissance des missiles embarqués. Ces sous-marins de nouvelle génération, appelés SNLE-NG, plus longs (138 m) et plus lourds (14 200 t) que Le Redoutable, embarqueront dans un premier temps des missiles M-45, version améliorée du M-4, puis, lorsqu’il sera prêt, le missile M-5, lequel constituera véritablement un missile de nouvelle génération, en raison notamment de sa portée. Les deux premiers sous-marins de ce type, Le Triomphant et Le Téméraire, ont été commandés en 1987 et 1989, la commande du troisième est inscrite au budget 1992.

Les forces nucléaires tactiques

En 1966, l’année où la France quittait l’organisation militaire intégrée de l’oTAN, le Général de Gaulle prenait la décision de lancer le développement d’un système d’armes nucléaires tactiques pour l’armée de Terre, le Pluton ; il était destiné à compléter la panoplie des systèmes nucléaires stratégiques dont la réalisation avait été décidée six ans auparavant. A l’époque, le concept de dissuasion du faible au fort et la place particulière occupée par les systèmes d’armes nucléaires tactiques dans la stratégie de dissuasion n’avaient pas été affinés comme ils peuvent l’être maintenant7. Le Général de Gaulle et les responsables du ministère de la Défense avaient bien vu cependant le rôle particulier que pouvaient jouer des armes nucléaires tactiques ; mais le concept d’emploi de telles armes n’était pas clair pour tout le monde et il faudra attendre les années quatre-vingt pour voir apparaître le qualificatif de "préstratégique" qui leur est maintenant appliqué. Le missile Pluton a une portée qui peut aller jusqu’à 120 km ; il est équipé d’une tête nucléaire qui peut être de 10 ou de 20 kt selon les conditions d’emploi. La mise en service opérationnel du système s’est faite progressivement entre 1974 et 1978 ; cinq régiments d’artillerie nucléaire ont été constitués, chacun disposant de 6 rampes de lancement rechargeables. Ce système ayant été critiqué (missile peu performant, rampe de lancement installée sur un chassis chenillé AMX-30 peu mobile, équipements de transmission insuffisants), il est apparu nécessaire de développer un système de remplacement : c’est le Hadès; en dépit des très grandes performances du missile (notamment en portée et en précision),
la production en a été arrêtée pour des raisons politiques et les trente premières armes déjà construites ont été stockées avant même d’avoir été mises en service.

Après le Pluton, la panoplie des armes nucléaires tactiques a été complétée par une bombe nucléaire, l’AN-52, d’une puissance de 25 kt, largable des avions Mirage III-E et Jaguar-A des Forces aériennes tactiques (Fatac); la même bombe pouvait également être mise en œuvre par l’aviation embarquée de la Marine (avion Super-Etendard). Ces systèmes aériens d’armes nucléaires tactiques sont maintenant progressivement remplacés par le système d'armes constitué de l’avion Mirage-2000-N et du missile ASMP, ce dernier étant identique au missile équipant le Mirage-IV-P 8.

Le devenir des forces nucléaires

L’ensemble des forces nucléaires françaises ont joué un rôle à leur mesure dans la guerre froide, notamment en dissuadant l’Union soviétique de tenter une aventure militaire en Europe occidentale
au cas où elle aurait ressenti une moindre détermination américaine d’intervenir dans le cadre de l’OTAN ; de plus, elles ont certainement contribué à conférer à la France une place dans le concert des nations que ni sa population, ni son économie n’auraient, à elles seules, pu lui réserver. Cependant, au moment où les républiques de l’ancienne Union soviétique adoptent une politique étrangère beaucoup plus conciliante, où le désarmement se généralise en Europe et où la France s’oriente résolument vers une intégration dans une communauté européenne dans laquelle les rapports de forces ne s’expriment plus en termes militaires, la tentation est grande pour des esprits peu avertis de renoncer à un armement nucléaire dont ils ne voient plus bien l’utilité. Leurs arguments ne sont pas sans valeur ; mais il faut bien considérer que ce point de vue n’est partagé, ni par bien des observateurs de la chose politique, ni par les responsables de la Défense. Il convient donc d’apprécier à leur juste valeur les opinions des uns et des autres.

Il est certain que le discours tenu par les autorités françaises pendant la guerre froide sur le rôle que pouvaient jouer les forces nucléaires françaises face au dispositif soviétique (et notamment le concept de dissuasion du faible au fort) est devenu caduc. Plusieurs arguments importants semblent cependant militer aujourd’hui en faveur du maintien d’un certain niveau de dissuasion : l’instabilité politique des républiques ex-soviétiques détentrices d’armes nucléaires opérationnelles, la prolifération des armes nucléaires dans des régions particulièrement sensibles et, surtout, le principe même de la dissuasion, qui a bien pour finalité ultime d’éviter le recours à la force en cas de crise grave9. La nouvelle donne internationale nous oblige néanmoins à repenser notre stratégie nucléaire et à adapter notre dispositif à cette nouvelle stratégie dans la recherche d’une meilleure utilisation des crédits affectés aux armements nucléaires.

Il est vraisemblable que la composante sous-marine des forces nucléaires stratégiques restera encore pendant longtemps le cœur de notre dispositif ; néanmoins, le rythme de fabrication des SNLE-NG sera inévitablement revu à la baisse, la nécessité de maintenir trois SNLE simultanément en patrouille ne se faisant plus sentir. Comme il est peu raisonnable de faire reposer une stratégie de dissuasion nucléaire sur un seul système d’armes, il semble nécessaire de maintenir au moins une autre composante ; ce pourrait être soit une composante aérienne dérivée du couple Mirage-2000-N - ASMP, soit une composante sol-sol ; dans cette dernière hypothèse, il conviendrait de renoncer au système fixe reposant sur des missiles en silos au profit d’un système mobile de type s-4 ou s-4 modifié. De telles suggestions ne peuvent toutefois qu'être indicatives, en l’absence d’une analyse qui dépasse le cadre de cet article.

LES GRANDS PROGRAMMES D’ARMEMENT - (2)

 

 

LES FORCES TERRESTRES ET AÉROTERRESTRES

Les chars de combat

Le programme du char AMX-Leclerc est indiscutablement l’un des grands programmes de l’armée de Terre. Conçu maintenant il y a plus de dix ans pour succéder au char AMX-30, l’AMX-Leclerc est le fruit d’une analyse détaillée tant des besoins opérationnels (protection, puissance de feu, mobilité, aptitude au combat nocturne) que des performances affichées par les chars de la nouvelle génération construits par les autres pays et des possibilités offertes par les technologies les plus modernes. Il en résulte un matériel de qualité dont le premier exemplaire de série a été livré au début de l’année 1992, 16 autres devant l’être d’ici fin 1993. Selon les termes de la loi de programmation militaire actuellement en vigueur (1990-1993), l’équipement en chars Leclerc d’un premier régiment aurait dû être terminé en 1995 et celui d’une première division blindée en 1996 ; ces prévisions seront revues à la baisse puisque, au 1er janvier 1992, 38 chars seulement avaient été commandés ; 30 devraient l’être en 1992 et 17 en 1993, un premier escadron devenant opérationnel au début de 1994. De la classe des 50 tonnes, le char Leclerc se caractérise par une grande puissance de feu (canon de 120 mm), la possibilité de tirer en marche grâce au rechargement automatique du tube10, une protection renforcée, une vitesse de déplacement élevée (70 km/h) et une capacité de combat très étendue (notamment la nuit). Conçu comme un système, c’est un matériel performant et complet, mais dont le prix est de trois à quatre fois celui du char qu’il remplace : l’AMX-30.

L’AMX-30, conçu à la fin de la décennie cinquante et dont les premiers exemplaires ont été livrés dès les années soixante, a fait l’objet de nombreuses améliorations, puis d’une refonte complète dans la version B-2, dont les premiers exemplaires ont été livrés au tout début de la décennie quatre-vingt. Les commandes de ce modèle, dont les dernières sont intervenues en 1989, ont porté sur plus de 160 chars neufs et près de 550 chars reconstruits ; le parc des chars de combat de notre armée de Terre est de l’ordre de 1 300 AMX-30, toutes versions confondues, à comparer aux parcs de la Grande-Bretagne (1 300 chars également), de l’Allemagne (5 000 chars pour les seuls modèles d’origine occidentale), et même à celui des forces d’autodéfense japonaises (1 200 chars). Le niveau d’équipement en chars de combat de la France n’est donc pas considérable ; or, il est à craindre que les retards apportés au financement du programme Leclerc n’autorisent pas le remplacement des AMX-30, à un rythme suffisant pour maintenir le parc français des chars de combat à son niveau actuel. Une telle situation ne manque pas d’être préoccupante.

Les hélicoptères

Les hélicoptères ont pris ces dernières années une place majeure dans les opérations militaires, soit pour le combat – lutte antichar ou appui et protection des troupes au sol –, soit pour le transport des hommes et le soutien logistique. Les forces terrestres françaises ont rapidement perçu tout le parti qu’elles pouvaient tirer de ce type de matériel qui donne au combat terrestre une composante dans la troisième dimension ; elles ont de ce fait constitué un parc important d’hélicoptères puisqu’il compte, tous types confondus, près de 700 machines, dont un grand nombre doivent être remplacées dans des délais relativement brefs.

Les hélicoptères de combat de l’armée de Terre destinés à la lutte antichar sont actuellement des Gazelle  AS-342 équipés du missile antichar Hot d’une portée de 4 km ; la moitié d’entre eux sont pourvus d’une caméra de vision nocturne permettant l’acquisition et le tir des objectifs pendant la nuit. Les hélicoptères assurant des missions d’appui et de protection sont, soit du type Alouette (machines mises en service à partir de 1956), soit du type Gazelle ; ils sont équipés d’un canon de 20 mm et, depuis peu, pour certains d’entre eux, de missiles antiaériens Mistral 11. Le nouvel hélicoptère de combat de l’armée de Terre sera l’hélicoptère Tigre réalisé en coopération franco-allemande. Cette coopération a eu beaucoup de mal à s’établir, les objectifs français et allemands étant par trop divergents ; en effet, les Français entendaient rester fidèles au concept d’un hélicoptère relativement léger réalisé en deux versions, antichar et appui-protection ; les Allemands souhaitaient acquérir la seule version antichar d’un matériel plus lourd faisant largement appel à la technologie américaine12. Un premier accord signé en 1984 aboutissait à un projet qui devait conduire à une impasse, car il se contentait de juxtaposer les demandes de chacune des parties. En 1987, les autorités politiques décidaient de partir sur des bases nouvelles, impliquant un plus grand nombre d’éléments communs aux hélicoptères destinés à chacun des pays. Le projet, dans sa définition actuelle, est celui d’un hélicoptère de la classe des 5 tonnes équipé, en version antichar, soit de missiles antichars Hot, actuellement en service dans les armées des deux pays, soit de missiles antichars de nouvelle génération AC-3G. Les Allemands mettent la priorité sur cette version alors que les Français demandent que leur soit livrée d’abord la version appui-protection, qui n’intéresse pas les Allemands. Cette dernière version sera équipée d’un canon de 30 mm en tourelle, de 4 missiles antiaériens Mistral et de deux paniers de 22 roquettes. Les besoins français sont de 75 hélicoptères en version appui-protection et de 140 en version antichar. Les premiers prototypes du Tigre ont commencé leurs vols d’essai. En raison des difficultés budgétaires prévisibles, tant en France qu’en Allemagne, et de l’intérêt que semblent porter les Britanniques à ce programme, une grande incertitude règne sur la façon dont sera organisée la production ; dans ces conditions, la date de 1997 fixée pour la livraison du premier appareil de série ne pourra être tenue. Le Tigre, appareil lourd et performant, est bien sûr beaucoup plus cher que la Gazelle  actuellement en service, dans un rapport qui pourrait être compris entre cinq et six. Le programme Tigre est donc un programme très coûteux pour l’armée de Terre ; c’est pourquoi elle a décidé d’acquérir en complément, pour la seule mission appui-protection, des hélicoptères Ecureuil développés à l’origine pour le marché civil.

Les capacités de l’armée de Terre en matière d’hélicoptères de transport reposent pour l’essentiel sur le Puma dont les premiers exemplaires ont été livrés dans la décennie soixante-dix et, depuis peu, sur le Super-Puma ; ce dernier modèle est capable d’emporter 24 combattants à 700 km de distance ou 2 tonnes de fret à 500 km. Le successeur du Super-Puma sera le NH-90, hélicoptère de transport tactique de la même classe et susceptible de répondre à une gamme étendue de besoins militaires13. Il sera développé et produit en coopération dans le cadre d’un accord international signé entre la France, l’Allemagne, l’Italie et les Pays-Bas ; le besoin exprimé par l’armée de Terre est de 160 hélicoptères pour une livraison échelonnée entre 1998 et 2011.

Les missiles antichars et antiaériens

Les missiles antichars et antiaériens sont, avec les hélicoptères, les matériels qui ont le plus contribué à modifier la physionomie des combats au cours des dernières décennies. Par la précision des tirs et la légèreté de la munition, ils ont apporté un tel progrès qu’ils constituent à eux seuls un poste important dans la programmation de l’armée de Terre.

Trois systèmes antichars sont inscrits dans la loi de programmation actuellement en vigueur :

- l’antichar courte portée ACCP-Eryx, destiné à remplacer la roquette de 89 mm et l’Apilas ; c’est un missile guidé, donc plus précis qu’une simple roquette ; sa portée est de 600 m et il est conçu pour être tiré en milieu confiné, ce qui le rend particulièrement apte au combat en zone urbaine ; c’est une arme de large diffusion, puisque la demande porte sur 2 000 postes de tir et 60 000 missiles ; ce programme ayant pris du retard, les premières livraisons ne pourront avoir lieu avant 1993 ;

- l’antichar moyenne portée de troisième génération – AC-3G-MP – destiné à remplacer le Milan ; d’une portée de 2 km, il sera guidé par alignement à partir d’un faisceau laser pointé sur l’objectif ; le tireur disposera d’une caméra infrarouge pour pouvoir tirer de nuit ; la demande est de 1 500 postes de tir livrables entre 1997 et 2004 ; le système fait l’objet d’une coopération européenne engagée depuis plus de dix années entre la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne ; après avoir connu bien des vicissitudes et traversé des périodes de remise en question, ce programme semble pouvoir maintenant se poursuivre jusqu’à son terme ;

- l’antichar longue portée de troisième génération - AC-3G-LP - devant remplacer le Hot ; d’une portée supérieure à 4 km, il est destiné, comme le Hot, à être monté, soit sur hélicoptère (le Tigre), soit sur véhicule blindé ; le missile, guidé par un autodirecteur à imagerie infrarouge, sera du type "tire et oublie" ; la demande est de 350 postes de tir livrables après l’an 2000 ; ce système fait l’objet de la même coopération internationale que le système précédent.

Comme pour les antichars, l’armée de Terre classe ses systèmes de missiles antiaériens selon leur portée ; deux systèmes figurent à la programmation actuellement en vigueur :

- le système antiaérien à très courte portée SATCP-Mistral, armement portable d’un type nouveau, mis en œuvre par deux hommes ; le missile guidé par un autodirecteur infrarouge, est doté d’une fusée de proximité, sa portée est de 4 km et il peut attaquer des aéronefs jusqu’à une altitude de 2 km ; le programme a été lancé en 1980 au bénéfice des trois armées et les premières livraisons ont été faites en 1990 ; les besoins de la seule armée de Terre sont de 500 postes de tir et de 9 000 missiles ; il y a également une forte demande à l’exportation ;

- un nouveau système antiaérien à moyenne portée (SAMP) intégrant un radar multi-fonction à balayage électronique Arabel et un missile de hautes performances Aster ; ce système aura une portée se situant entre 30 et 60 km, y compris contre les avions volant à basse altitude ; doté d’une capacité antimissile, il a été conçu dès l’origine pour satisfaire les besoins des trois armées ; l’armée de Terre envisage d’acquérir une vingtaine d’unités de tir ; les premières commandes seraient passées en 1995, pour une livraison aux environs de l’an 2000 ; développé et produit au sein d’une coopération où se retrouvent la France et l’Italie, ce système est destiné à remplacer le Hawk, système américain coproduit en Europe au sein de l’OTAN ; bien que de conception ancienne (décennie cinquante), ce dernier a fait l’objet de perfectionnements incessants pour faire face à une menace de plus en plus difficile à contrer. De leur côté, les Etats-Unis ont construit pour le remplacer un nouveau système, le Patriot, plus puissant et doté d’une capacité antimissile expérimentée lors de la deuxième guerre du Golfe ; plusieurs pays européens de l’Alliance Atlantique l’ont adopté, la France, pour sa part, s’y refusant.

Rien de significatif n’est prévu pour les systèmes antiaériens à courte portée SACP, car le système en service, le Roland, est pleinement opérationnel ; de conception relativement ancienne (décennie soixante), il comporte un missile guidé par alignement à partir d’un poste de tir installé sur un chassis chenillé AMX-30 ; la portée du missile est de 6 km ; il a été réalisé dans le cadre d’une coopération franco-allemande particulièrement efficace ; sa modernisation est néanmoins envisagée.

Les matériels d’artillerie

Les capacités de l’artillerie s’appuient actuellement sur deux catégories de matériels : les matériels classiques à tube et les lance-roquettes multiples.

Les matériels à tube (canon, obusier) sont relativement précis et utilisent une munition bon marché. Les matériels les plus récents actuellement en service dans l’armée de Terre sont du calibre 155 mm ; ils existent en deux versions : une automotrice (155-AU-F1) et une tractée (155-TR-F1). Monté sur un chassis chenillé AMX-30, le 155-AU-F1 est équipé d’un système de chargement automatique autorisant une grande cadence de tir (6 coups en 45 secondes), sa portée pouvant atteindre 28 km avec des obus à réduction de traînée de culot. Développé et produit dans la décennie quatre-vingt, il est prévu d’en fabriquer environ 300 exemplaires pour les besoins nationaux ; les dernières livraisons interviendraient en 1994. Le 155 tracté a les mêmes performances balistiques que le 155 automoteur ; bien que ne possédant pas de dispositif de chargement automatique, il est néanmoins capable de tirer trois coups en 18 secondes. C’est un canon biflèche avec plate-forme de pivotement ; doté d’un moteur auxiliaire pour faciliter les mises en position de tir et les sorties de batterie, il est normalement tracté par un camion gros porteur. Il sera produit en une centaine d’exemplaires, les dernières commandes étant intervenues en 1990.

Les lance-roquettes multiples, déjà largement utilisés pendant la deuxième guerre mondiale, notamment par les armées soviétiques, avaient jusqu’ici été délaissés par l’armée de Terre, en dépit de plusieurs tentatives pour définir un programme de réalisation nationale. La raison essentielle en était que, dans le concept d’un engagement important sur un front continu, l’obus d’artillerie apparaissait plus apte à assurer une permanence du feu que des roquettes susceptibles de fournir une puissance de feu certes plus élevée, mais seulement pendant un court instant. C’est l’apparition aux Etats-Unis d’un lance-roquettes multiple lourd et puissant et les offres de coopération faites par les Américains aux pays européens qui incitèrent vraisemblablement les forces terrestres françaises à s’intéresser à ce matériel appelé aux Etats-Unis MLRSMultiple Launcher Rocket System –. Le système est lourd : la roquette est longue de 4 m avec un diamètre de 277 mm ; sa portée se situe entre 30 et 40 km ; le véhicule lanceur, qui accepte deux conteneurs orientables de six roquettes chacun, pèse 25 t en charge. Chaque roquette peut recevoir une munition à grenades, une munition à mines ou des sous-munitions à guidage terminal ; ces dernières sont en phase de développement et, compte tenu des difficultés rencontrées, il est peu vraisemblable qu’elles puissent être fabriquées dans un proche avenir. Les commandes de l’armée de Terre ne concernent que les roquettes équipées de munitions à grenades ; elles portent sur 80 lanceurs et 30 000 roquettes en vue de doter trois régiments ; les premiers lanceurs livrés sont maintenant opérationnels et les premières écoles à feu du lance-roquettes multiple (LRM) se sont déroulées avec succès. L’acquisition du LRM ne pourra se poursuivre qu’au détriment des commandes de matériels d’artillerie, lesquelles vont inévitablement cesser. Or, ce nouveau système est de conception américaine et il est produit aux Etats-Unis depuis 1984 ; une deuxième chaîne de production a néanmoins été installée récemment en Europe, dans le cadre d’une coopération associant aux Etats-Unis, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, l’Italie et la France.

Les matériels de cohérence

L’armée de Terre a besoin pour remplir toutes les missions qui lui sont confiées d’un grand éventail de matériels. Ceux-ci comprennent notamment :

- des véhicules de natures variées : blindés d’accompagnement (AMX-10, ERC-90, VAB, VBM ...), engins du génie (EBG, pont flottant, engin de franchissement ...), véhicules tactiques (VLTT-P-4, VLRA, TRM-2000, TRM-4000, VBL ...), véhicules logistiques (VTL, TRM-10000, ...), etc. ;

- des systèmes de renseignement : hélicoptères de surveillance (Orchidée 14), missiles télépilotés (drone CL-289, engin Brevel ...) ;

- des moyens de transmission (système Rita valorisé, poste radio PR-4G) ;

- des systèmes informatiques d’aide au commandement ;

- des systèmes de guerre électronique...

Tous ces matériels sont indispensables à la conduite des opérations militaires, en raison tant des conditions difficiles que nos forces sont amenées à rencontrer que du souci du facteur humain, notamment en vue de minimiser les pertes en vies humaines. De plus, l’armée de Terre considère qu’ils assurent la cohérence de mise en œuvre des systèmes majeurs, qui ne pourraient remplir leur mission sans eux. Néanmoins, on voit mal comment les intégrer dans la liste des grands programmes déterminant les choix stratégiques de la France au plus haut niveau. Il importe donc, en matière de programmation des équipements militaires, de distinguer ce qui conditionne les grandes options des mesures d’accompagnement nécessaires une fois les grands choix effectués15. Faute de faire une telle distinction, les responsables opérationnels se trouvent en situation difficile lorsque les ressources financières se font rares et les observateurs de la chose militaire ont du mal à discerner où se trouvent les véritables enjeux ; c’est pourquoi nous avons délibérément limité le champ de notre analyse aux matériels dont l’absence de réalisation aurait une signification stratégique de nature à influencer notre concept même de défense.

LES GRANDS PROGRAMMES D’ARMEMENT - (3)

 

 

LES FORCES AÉRIENNES

Les avions de combat

Deux grands programmes d’avions de combat sont conduits actuellement dans le cadre de la loi de programmation en vigueur : le Mirage-2000 et le Rafale.

Le Mirage-2000

Le Mirage-2000 est un monomoteur supersonique (Mach 2,2) à voilure delta ; équipé de commandes de vol électriques, il possède des performances que n’avaient pas ses prédécesseurs ; sa masse à vide, l’avion équipé, est de 7,5 t et sa masse maximale au décollage, de 16,5 t ; il est propulsé par un moteur M-5316. L’avion est en cours de production sous deux versions différentes : le 2000-DA, monoplace équipé pour des missions de défense aérienne17, et le 2000-N, biplace équipé pour la pénétration à grande vitesse et très basse altitude et pour le tir du missile nucléaire ASMP.

Le programme 2000-DA a été lancé en 1975, le premier vol du premier prototype a eu lieu en 1978 et la mise en service opérationnel du premier escadron de défense aérienne en 1984. Une centaine d’avions ont déjà été livrés à l’armée de l’Air ; les dernières commandes interviendront en 1994 et les dernières livraisons en 1998 ; il est prévu une dotation globale de 190 appareils.

Le développement de la version 2000-N a été décalé de cinq années par rapport à celui de la version 2000-DA, en raison notamment des difficultés rencontrées lors de la mise au point du missile ASMP ; le premier vol du premier prototype a eu lieu en 1983, le premier tir en configuration opérationnelle du missile ASMP en 1985, et la mise en service opérationnel du premier escadron doté de Mirage-2000-N en 1988. Jusqu’en mai 1989, il était prévu d’équiper cinq escadrons de vingt appareils pour des missions nucléaires ; à cette date, il a été décidé de ne conserver que trois escadrons pour les missions nucléaires et d’affecter aux deux autres des Mirage-2000-N’, version modifiée du Mirage-2000-N, en vue de permettre l’emport d’armements air-sol classiques (et notamment l’AS-30-Laser dont l’efficacité opérationnelle a été démontrée lors de la deuxième guerre du Golfe). Une quarantaine d’appareils 2000-N et 2000-N’, sur un total d’une centaine, ont déjà été livrés.

Le Rafale

Ce programme a pour origine la nécessité où se sont trouvées les forces aériennes françaises de renouveler leur parc d’avions de combat tactique, et notamment le Jaguar ; c’est pourquoi ce programme est encore appelé ACT, sigle abrégé de "Avion de Combat Tactique". Très rapidement, il est apparu que les nouvelles techniques concernant les matériaux, les moteurs à réaction et le pilotage des avions permettaient de réaliser des appareils marquant un progrès significatif ; c’est dans une telle perspective qu’il fut décidé en 1983 de construire un premier démonstrateur appelé Rafale-A, dont le premier vol eut lieu en 198618. Or, cet appareil est apparu comme un avion de nouvelle génération apte aux missions les plus variées ; le concept de spécialisation des avions en fonction de leurs missions avait vécu, d’autant plus que l’augmentation des coûts de développement et de production rendait problématique la possibilité pour un pays comme la France de continuer à diversifier les types de ses avions de combat. Dans ces conditions fallait-il que le programme Rafale continue ? Deux événements allaient militer en faveur de la poursuite du programme.

Le premier concerne le renouvellement du parc des avions embarqués de la Marine nationale. Conformément au concept de spécialisation des avions d’armes, la Marine disposait de Crusader pour les missions d’interception et de Super-Etendard pour les missions d’attaque. Or, les Crusader atteignaient l’extrême limite de leur potentiel de vol, sauf à entreprendre une refonte coûteuse d’un matériel ancien aux performances dépassées. La Marine nationale souhaitait acheter sur le marché américain, comme elle l’avait fait pour les Crusader, l’appareil le plus apte à remplir les missions d’interception19 ; la Délégation Générale pour l’Armement souhaitait de son côté saisir cette occasion pour favoriser une plus grande homogénéité entre les flottes de l’armée de l’Air et de la Marine en développant ab initio un avion polyvalent20. On se trouvait alors en présence de deux politiques différentes d’approvisionnement des armements majeurs, l’une et l’autre ayant leur logique propre et leur cohérence interne. Le gouvernement devait approuver la thèse de la DGA en choisissant la version Marine du Rafale appelée ACM ; cette version permettait, par ailleurs, de disposer, en matière d’aviation embarquée et après remplacement des avions en service, d’un seul type d’avion de combat, qui se trouvait de plus très voisin de celui de l’armée de l’Air. Ce choix étant fait, le lancement du programme, avec priorité pour la version ACM, devenait urgent.

Le second événement favorable à un lancement rapide du programme Rafale a été la concurrence exercée par celui de l’avion de combat européen (programme EFA 21). Il eût été éminemment souhaitable que les deux programmes aient pu fusionner ; les arrière-pensées industrielles n’expliquent pas entièrement l’échec des tentatives de rapprochement entre les deux programmes, car il y avait en jeu bien d’autres intérêts ; tout d’abord l’acquis de la France en matière de moteurs d’avions qu’il n’était pas question de sacrifier au nom du seul principe de la coopération européenne22 ; de plus, il n’était pas aisé d’harmoniser les besoins opérationnels, notamment ceux concernant l’aviation embarquée qui n’intéresse que la France ; enfin, il apparaissait que la contribution française au financement du programme conduit en coopération aurait été du même ordre de grandeur que le budget nécessaire à un programme national. La décision étant prise par la France de lancer seule le Rafale, tout devait être mis en œuvre pour réussir au plus vite, ce qui a bien été le cas. L’obstacle majeur qu’ont rencontré les responsables de la conduite de ce programme a été un financement moindre que celui initialement prévu ; de ce fait, la priorité est mise sur la version biplace, susceptible d’applications plus larges que la version monoplace, et sur la version Marine, compte tenu de la nécessité de remplacer les Crusader au plus tôt ; les premiers avions de série pourraient être livrés à partir de 1996. L’armée de l’Air verra vraisemblablement ses livraisons de Rafale retardées. Ses besoins en avions de combat tactique pourraient alors être satisfaits par le Mirage-2000-5, version initialement développée par le constructeur pour le marché extérieur23 ; toutefois aucune décision n’a encore été prise à ce sujet.

Les armements missiles

Les missiles air-air

Les armements air-air des avions d’armes en service dans l’armée de l’Air comprennent, outre des canons de 20 et 30 mm pour le combat rapproché, des missiles de type Magic à guidage infrarouge pour le combat tournoyant et des missiles Super-530 à guidage électromagnétique semi-actif pour l’interception à grande distance. Un nouveau missile, le Mica, apportera aux avions d’armes engagés dans un combat antiaérien des capacités supplémentaires. Le Mica est destiné à remplacer les deux missiles en service, Magic et Super-530. Doté d’une centrale à inertie et d’un procédé de recalage après le tir, il a la possibilité de verrouiller automatiquement son autodirecteur sur l’objectif choisi ; il peut utiliser deux sortes d’autodirecteurs, soit du type passif avec un détecteur infrarouge, soit du type actif avec un petit émetteur radar. Il réalise, sous une forme mieux adaptée aux avions de combat européens, les mêmes missions que le système américain AMRAAM / ASRAAM. Le programme a été lancé en 1987 ; les premiers tirs à partir d’avions ont eu lieu au début de l’année 1992 ; les premières livraisons sont prévues pour 1996.

Les missiles sol-air

L’armée de l’Air ne possède pas de missiles sol-air ayant vocation, comme dans d’autres armées, à assurer la défense aérienne du territoire ; les systèmes dont elle dispose n’assurent que la défense des points sensibles placés sous sa responsabilité. Le système à courte portée – 10 km – actuellement en service est le Crotale ; c’est un système organisé en sections comprenant chacune une unité d’acquisition par des moyens radars et deux unités de tir avec 4 missiles prêts au tir ; 24 sections ont été livrées entre 1977 et 1983 ; un millier de munitions ont été commandées. Ce système a des performances voisines de celles du Roland adopté par l’armée de Terre ; comme lui, il devrait rester opérationnel jusqu’en 2000 - 2005, moyennant une série d’améliorations le rendant capable de conserver ses performances face à une menace forcément évolutive.

Pour compléter l’action du Crotale, l’armée de l’Air a commandé des systèmes SATCP Mistral en tout point identiques à celui commandé par l’armée de Terre. De plus, elle participe au développement du futur système SAMP commun aux trois armées ; ce système pourrait alors assurer une défense de zone contre des avions, même volant bas, et contre des missiles air-sol adverses tirés à distance de sécurité.

Les missiles air-sol

La deuxième guerre du Golfe a montré toute la puissance des armements air-sol tirés à distance de sécurité et guidés avec précision. Le système français Atlis-AS-30-Laser qui équipe les Jaguar a montré toute son efficacité ; des études d’amélioration sont entreprises pour que ce système puisse rester en service encore longtemps.

Un nouveau missile air-sol, l’Apache est en développement ; c’est un missile aéroporté de 1,2 t, tiré à distance de sécurité et capable d’emporter une masse importante de munitions et sous-munitions (500 kg) ; propulsé par un turboréacteur consommable, sa portée est de l’ordre de 100 km ; il peut être à l’origine d’une famille de missiles de croisière largués d’avions et occupe de ce fait une place importante dans l’effort de renouvellement des armements français. Ce programme a été lancé en 1989 et la qualification du matériel pourrait intervenir en 1995 pour une mise en service opérationnel en 1997 ; l’armée de l’Air envisage d’acquérir 500 missiles de ce type.

L’infrastructure de défense aérienne

La défense aérienne à l’échelle du territoire suppose l’existence d’une infrastructure importante assurant la surveillance de l’espace aérien national et de ses approches, l’identification des intrus, le déclenchement de l’alerte et la conduite des interceptions. Cette infrastructure fait appel à des radars implantés sur une dizaine de sites et à un système de traitement et de représentation des informations de défense aérienne, le Strida. Ce réseau est complété depuis peu par des radars aéroportés Awacs au nombre de quatre ; de plus, il est relié aux réseaux de même type en service dans les pays de l’Alliance Atlantique, et notamment au réseau Nadge de l’OTAN. La France, bien qu’elle ait quitté la structure intégrée des forces de l’Alliance, n’a jamais cessé de coopérer en matière de défense aérienne avec l’OTAN, en ce qui concerne tant l’échange des informations que l’organisation d’exercices communs. En 1975, elle rétablit sa participation financière aux investissements de l’infrastructure électronique au sol de défense aérienne et elle collabore depuis peu aux travaux destinés à réaliser un nouveau système de défense aérienne, l’ACCSAir Command and Control System –. Dans un tel système commun à tous les pays de l’Alliance, chacun d’eux disposerait en propre d’une composante autonome, chaque composante étant conçue de façon à être entièrement interopérable avec celles des autres pays. Il s’agit d’un programme important couvrant nécessairement une assez longue période.

LES GRANDS PROGRAMMES D’ARMEMENT - (4)

LES FORCES NAVALES

Le porte-avions nucléaire

Le programme du porte-avions à propulsion nucléaire Charles-de-Gaulle est, avec ceux du char Leclerc et de l’avion Rafale, l’un des programmes d’armement les plus lourds de la loi de programmation militaire et, par conséquent, l’un de ceux au sujet desquels on s’interroge quant à leur opportunité en période de restriction budgétaire. Ce nouveau porte-avions, destiné à succéder au Clemenceau et au Foch, présente, par rapport à ces bâtiments maintenant anciens, un certain nombre d’innovations, la plus significative étant la propulsion nucléaire. Ce système de propulsion offre l’avantage non seulement d’accroître l’autonomie du navire, mais également de dégager à bord un espace disponible plus grand, le combustible nécessaire à la propulsion étant stocké sous un très faible volume dans le cœur du réacteur nucléaire. Le nouveau porte-avions est plus puissant que ses prédécesseurs ; il déplace près de 35 000 t avec une longueur du pont d’envol de 260 m ; le nombre d’aéronefs mis en œuvre est compris entre 35 et 50, la masse de chaque avion catapulté ne pouvant excéder 20 t. La coque du Charles-de-Gaulle est en cours de finition à Brest, le lancement devant avoir lieu avant la fin 1992, date compatible avec une admission aux essais officiels en 1997.

Lors du lancement du programme en 1986, un vaste débat s’était instauré quant au type de porte-avions à retenir, le choix pouvant porter soit sur un porte-avions lourd à piste oblique capable de catapulter des avions d’armes puissants, soit sur un porte-avions léger à piste droite n’autorisant que la mise en œuvre d’hélicoptères lourds ou d’avions à décollage vertical. Ce débat n’est plus d’actualité, la décision ayant été prise de rester fidèle à la première de ces formules, déjà retenue pour le Clemenceau et le Foch. Le débat actuel porte sur la possibilité de financer à un rythme convenable non seulement la finition du navire, mais encore l’achat des avions qu’il embarquera ; d’aucuns se demandent même s’il est raisonnable de poursuivre, en période de restriction budgétaire, la réalisation d’une flotte navale centrée sur un porte-avions car, non seulement une telle flotte est nécessairement plus importante que la flotte actuelle, mais une complète disponibilité impliquerait, de plus, l’existence d’au moins deux porte-avions.

Les navires de surface

Les bâtiments de lutte antiaérienne

Ces bâtiments comprennent quatre frégates : deux du type F-60, le Suffren et le Duquesne, et deux du type C-70, le Cassard et le Jean-Bart 24. Ils disposent comme système antiaérien principal soit du système Masurca développé par la France dans la décennie soixante, soit du système américain de conduite de tir Tartar mettant en œuvre le missile Standard SM-1-MR 25.

Le fait que ces bâtiments soient en petit nombre, et que leurs équipements s’appuient sur des systèmes de conception ancienne ayant des performances limitées en matière de lutte antimissile, constitue une faiblesse pour notre Marine, dans la mesure où elle ambitionne de pouvoir déployer une flotte importante autour d’un porte-avions moderne ; le choix fait par la France en faveur d’un porte-avions lourd et puissant implique nécessairement la construction d’une flotte de bâtiments d’accompagnement capables de lutter plus efficacement contre toute menace venant du ciel.

Les bâtiments de lutte anti-sous-marine

Un effort important a été consenti depuis longtemps pour constituer une flotte de lutte anti-sous-marine dotée des meilleurs équipements et d’un volume plus considérable que celui de la flotte de lutte antiaérienne. Il faut en trouver la raison dans la nécessité où nous avons été d’assurer la protection de nos sous-marins nucléaires lanceurs d’engins au départ et au retour de leurs patrouilles. On observe à cette occasion la très grande cohérence entre les dispositions prises pour assurer la crédibilité de notre force de dissuasion nucléaire.

Les bâtiments de lutte anti-sous-marine comprennent, outre la corvette C-65 Aconit, 10 navires : 3 du type F-6726, le Tourville, le Duguay-Trouin et le De Grasse, et 7 du type C-70, le Georges-Leygues, le Dupleix, le Montcalm, le Jean-de-Vienne, le Primauguet, le La-Motte-Picquet et le Latouche-Tréville. La plupart de ces bâtiments, et notamment les plus récents, sont dotés des meilleurs équipements de lutte ASM (sonar remorqué, écoute à très basse fréquence, hélicoptères embarqués) et de lutte anti-navire (missile MM-40) ; ils ont également des armes antiaériennes efficaces, certaines d’entre elles étant capables de neutraliser des missiles attaquant en vol rasant (Crotale-Edir).

Les bâtiments de présence et de combat léger

Deux programmes sont consacrés à la réalisation de bâtiments faiblement armés, destinés à surveiller les espaces océaniques placés sous notre contrôle et à affirmer notre présence en zones lointaines : ce sont les programmes des frégates légères et des frégates de surveillance.

Les frégates légères sont des bâtiments de 3 000 t, mesurant 115 m de longueur ; elles peuvent embarquer un hélicoptère de la taille du NH-90 ; elles disposent d’un canon de 100 mm, d’un système antiaérien Crotale-Naval et de quatre missiles mer-mer MM-40. Trois navires ont été commandés en 1988, trois autres devraient l’être en 1992.

Les frégates de surveillance sont des bâtiments de même taille que les frégates légères ; destinées à intervenir dans des zones à risques limités, elles sont plus faiblement armées et construites selon les normes de la Marine marchande. Ces navires ont été conçus avec le souci d’un prix de construction et d’un coût d’exploitation aussi faibles que possible. Six frégates ont été commandées ; deux ont déjà été livrées.

Les bâtiments de lutte antimine

Les bâtiments de lutte antimine représentent une composante non négligeable de notre flotte militaire, non pas tant en raison de la dimension des navires, que de l’importance des missions de protection qui leur sont confiées, notamment en ce qui concerne le déplacement des SNLE. La Marine nationale dispose d’une trentaine de bâtiments de ce type, les derniers construits étant 10 chasseurs de mines de la classe Eridan construits dans le cadre d’une coopération tripartite : France, Belgique, Pays-Bas.

L’apparition d’une nouvelle catégorie de mines placées à grande profondeur a nécessité l’étude d’un bâtiment antimine océanique, le Bamo. Un premier navire de ce type, le Narvik, aurait dû être réalisé au cours de la présente programmation ; sa construction a été annulée en 1991 pour raison de restrictions budgétaires.

Les bâtiments de soutien (transports opérationnels et opérations logistiques)

Bien que ces bâtiments soient indispensables à la conduite des opérations navales demandées à la Marine, leur réalisation ne présente, ni au plan financier, ni au plan technique un enjeu suffisamment significatif pour qu’ils figurent dans la liste des grands programmes.

Les sous-marins d’attaque

Les sous-marins d’attaque constituent, en raison de leur discrétion et de leur aptitude à utiliser la torpille, une arme redoutable contre les flottes de surface. La flotte sous-marine française comprend :

- 10 bâtiments à propulsion diesel-électrique, 4 de la classe Agosta et 6 de la classe Daphné ;

- 5 bâtiments à propulsion nucléaire de la classe Rubis ; le cinquième sous-marin, l’Améthyste, incorpore un grand nombre d’améliorations dont bénéficieront les sous-marins de même classe précédemment livrés ; ces navires, qui déplacent 2 700 t en plongée, sont les plus petits sous-marins à propulsion nucléaire jamais construits ; ils disposent d’une autonomie en plongée pouvant aller jusqu’à 60 jours ; ils emportent deux types d’armes : des torpilles F-17 et des missiles mer-mer à changement de milieu SM-39.

Il avait été prévu de construire 8 sous-marins de la classe Rubis dans le but de compléter le dispositif de protection de nos SNLE durant la phase de transit de leur patrouille ; pour des raisons financières, la commande du n°8 a été annulée et il est vraisemblable que le n° 7 ne sera pas terminé ; le n° 6 devrait cependant être livré en 1993.

Les moyens aériens

L’aviation embarquée

L’aviation embarquée adaptée aux porte-avions actuellement en service comprend une soixantaine d’appareils en ligne appartenant à trois types différents :

- les Super-Etendard, monoréacteurs d’attaque, réalisés en 70 exemplaires et livrés entre 1978 et 1985 ; la Marine peut mettre en ligne aujourd’hui trois flottilles de 12 appareils, qui peuvent encore rester en service pendant une quinzaine d’années ;

- les Etendard-IV-P mis en service entre 1962 et 1965 ; encore utilisés pour la reconnaissance, ils seront retirés du service en 1993 (8 appareils en ligne) ;

- les F-8-E Crusader, avions américains livrés en 42 exemplaires en 1964 et 1965 ; il reste maintenant en ligne une flottille de 12 appareils ; la décision ayant été prise de les remplacer par la version Marine du Rafale, ils seront rénovés de façon à maintenir leurs capacités opérationnelles le temps nécessaire.

L’aviation de patrouille maritime

L’aviation de patrouille maritime, en contribuant à la surveillance des espaces océaniques et à la sûreté des approches maritimes, joue un rôle majeur dans notre système de défense ; elle contribue également, comme bien d’autres composantes des forces navales, à la protection du dispositif de mise en place des SNLE. Dans un premier temps, cette mission a été confiée à l’avion Atlantic construit à partir de la fin des années soixante dans le cadre d’une coopération européenne ; la Marine dispose aujourd’hui d’une trentaine d’appareils de ce type en ligne et d’une dizaine en réserve. Cet appareil de première génération sera remplacé par une version améliorée, l’Atlantique-2, encore appelé ATL-2 ; celui-ci conserve les mêmes caractéristiques structurales et les mêmes performances aérodynamiques que son prédécesseur : masse à vide, avion équipé, de 25 t, masse maximale au décollage de 46 t, deux turbopropulseurs Tyne autorisant une autonomie de 16 à 18 heures. Le système d’armes a été profondément modifié pour accroître les capacités d’observation et d’intervention (capacités anti-navire et anti-sous-marine). Le développement de l’ATL-2 a été lancé en 1977, deux prototypes ont volé pour la première fois en 1981, le système a été validé en 1986 et le premier appareil de série a été livré en 1989 ; il est prévu de construire 40 appareils de ce type pour remplacer progressivement les Atlantique de première génération.

Les hélicoptères

La flotte d’hélicoptères de combat de la Marine se compose de 20 Super-Frelon, hélicoptères lourds destinés au transport d’assaut, et de 37 Lynx, hélicoptères de lutte ASM susceptibles d’être embarqués. Tous ces hélicoptères seront progressivement remplacés par le NH-90, hélicoptère à usage multiple27, développé par la France en coopération avec l’Allemagne, l’Italie et les Pays-Bas.

La Marine possède également une flotte d’hélicoptères de soutien (sauvetage, liaison, transport léger) pour laquelle il n’est pas encore prévu de renouvellement.

Les armements missiles et torpilles

Les missiles antiaériens

Un grand nombre de navires sont équipés du système antiaérien à courte portée Crotale réalisé dans une version navalisée ; l’introduction d’un dispositif optronique permet à ce système de détruire des missiles attaquant en vol rasant. Il doit être complété par un système à très courte portée Sadral, utilisant le missile Mistral en service dans les autres armées.

Le développement, dans une perspective interarmées, du système sol-air à moyenne portée SAMP devrait permettre de réaliser un système naval de défense antiaérienne ayant une capacité antimissile, cette dernière caractéristique étant vitale pour tout navire engagé dans des opérations militaires. Ce système, appelé SAAM (Surface-Air Anti-Missile), trouvera une première application en assurant l’autodéfense du porte-avions Charles-de-Gaulle ; il devrait se généraliser sur les autres navires de la Marine nationale, et notamment sur les navires affectés à la lutte antiaérienne et antimissile.

Les missiles antinavires

Les missiles antinavires en service dans la Marine nationale appartiennent tous à la famille Exocet; propulsés par un moteur à poudre, leur vitesse de croisière est subsonique et leur portée maximale va de 35 à 70 km selon les versions ; ils sont équipés d’un autodirecteur radar. Les modèles MM-38 et MM-40 sont destinés à être tirés à partir d’un navire de surface, l’AM-39 à partir d’un avion, et le SM-39 d’un sous-marin en immersion.

Un nouveau missile, l’ANS, est en cours de développement dans le cadre d’une coopération avec l’Allemagne ; il s’agit d’un missile supersonique utilisant un moteur stato-fusée dérivé du moteur du missile ASMP. Avec une vitesse de croisière supérieure à Mach 2, il peut franchir plus aisément les dispositifs antimissiles de la génération actuelle.

Les torpilles

Les torpilles en service sont de nombreux types, L-4, MR-46, L-5, F-17 ; elles constituent une arme extrêmement dangereuse pour tout navire, qu’il soit de surface ou sous-marin. Une nouvelle torpille est en cours de développement, la Murène; conçue pour attaquer les sous-marins à propulsion nucléaire, elle pourra s’adapter à des conditions de mise en œuvre variées. Elle est caractérisée par une masse faible – 300 kg –, une vitesse élevée – supérieure à 50 nœuds –, une grande immersion – supérieure à 1 000 m –, une charge militaire à forte capacité de pénétration. Comme ses concurrentes étrangères, et notamment la MK-50 américaine, elle rencontre des difficultés de mise au point qui retarde sa mise en fabrication.

Il est également prévu de développer un missile porte-torpille pour succéder au système Malafon de conception ancienne ; appelé Milas, il utilisera une propulsion par turboréacteurs dérivée de celle du missile anti-navire Otomat ; ce programme fait l’objet d’une coopération entre la France et l’Italie.

LES GRANDS PROGRAMMES D’ARMEMENT - (5)

L’UTILISATION MILITAIRE DE L’ESPACE

L’utilisation de l’espace extra-atmosphérique par les militaires a commencé le jour où sont apparus les premiers missiles balistiques ; en effet, dès que la portée de tels engins dépasse quelques centaines de kilomètres, la plus grande partie de leur trajectoire appartient
au domaine spatial. C’est pourquoi la réalisation des lanceurs de satellites a bénéficié des études faites pour produire les missiles balistiques ; cela a bien été le cas pour la France, puisque le premier satellite français a été placé sur orbite en novembre 1965 par Diamant-A, lanceur issu très directement des premiers prototypes de missiles balistiques développés à des fins militaires.

Au fur et à mesure que se développaient les réalisations de satellites à des fins soit scientifiques, soit économiques, les militaires ont cherché à bénéficier à leur tour de systèmes susceptibles de leur rendre les plus grands services, en matière notamment de télécommunications et de transmission de données, ainsi que de recherche du renseignement ; les applications militaires des satellites ne se limitent pas à ces seules fonctions, mais incluent également la navigation, la météorologie et même la transmission de messages entre satellites. Toutes ces activités constituent un premier aspect de l’utilisation militaire de l’espace.

En outre, comme il est très difficile de neutraliser l’ogive d’un missile balistique au moment où elle arrive sur son objectif, il convient, en matière de défense antimissile, d’intercepter les armes au cours de leur trajectoire, c’est-à-dire dans l’espace. Cette idée est à l’origine de l’"Initiative de Défense Stratégique" du Président Reagan conçue pour arrêter dans l’espace tout missile assaillant. Cette stratégie constitue un second aspect de l’utilisation militaire de l’espace.

L’utilisation militaire de satellites

Les satellites de télécommunications

Un premier système militaire de télécommunications par satellites appelé Syracuse-1 a été mis en place au cours de la décennie quatre-vingt. Il utilise le satellite de télécommunications d’intérêt général Télécom-1, qui emporte un équipement réservé au relais des circuits militaires28. Les armées disposent de leurs propres stations terrestres ; les unes sont fixes, d’autres mobiles, certaines étant susceptibles d’être embarquées sur les bâtiments les plus importants de la Marine nationale. Un deuxième système, Syracuse-2, doit être installé au cours de la décennie quatre-vingt-dix ; il utilisera, comme précédemment, des circuits spécialisés installés sur les satellites de la série Télécom-2 ; il est prévu de commander de nouvelles stations, tant fixes que mobiles. En Europe, seule la Grande-Bretagne dispose d’un réseau militaire de télécommunications : le réseau Skynet, qui utilise des satellites spécifiques.

Les satellites d’observation

L’observation de la surface terrestre par des satellites est particulièrement précieuse pour les militaires, car ce procédé échappe aux mesures d’interdiction de survol de leur territoire que pourraient prendre les pays dont on souhaite surveiller les activités. Il existe maintenant un grand nombre de types différents de satellites militaires d’observation, selon qu’ils utilisent des procédés d’observation optique ou radar, des dispositifs d’écoute radioélectrique ou des équipements d’alerte avancée détectant notamment les tirs de missiles balistiques. Au cours de la deuxième guerre du Golfe, les Etats-Unis ont fait un large usage de satellites de ces divers types, puisqu’ils avaient en orbite : 6 satellites d’observation optique, 1 satellite d’observation radar, 11 satellites d’écoute radioélectrique et 3 satellites d’alerte avancée, auxquels il faut ajouter 8 satellites militaires de télécommunications.

Les projets français sont beaucoup plus modestes, puisqu’ils ne portent que sur un seul type de satellite d’observation, celui utilisant des procédés optiques : c’est le satellite Hélios. Ce programme a pris le relais du projet Samro qui avait été lancé au début des années quatre-vingt et auquel il n’avait pas été donné suite. Il prévoit la réalisation de deux satellites, dont un seul sera mis en orbite, le second restant en réserve ; le lancement devrait intervenir en 1994. Le satellite Hélios utilise la plate-forme et un grand nombre de composants du satellite Spot. Ce dernier, à usage général, offre déjà aux militaires des informations très utiles, notamment en matière de cartographie29. Le programme Hélios est conduit dans le cadre d’une coopération européenne tripartite (France, Italie, Espagne). Dans le cadre de l’Union de l’Europe Occidentale, il est également prévu d’installer en Espagne un centre européen d’exploitation militaire des images satellitaires. Ces dispositions sont favorables au développement de l’utilisation militaire des satellites, dont l’intérêt dépasse le cadre d’une seule nation européenne.

Les autres satellites militaires

La France n’a pas actuellement de programme de satellites militaires, en dehors du programme Hélios. Le seul autre système qui pourrait apporter une aide appréciable à nos forces armées serait un système de satellites de navigation. Or, un tel système existe, c’est le système américain Navstar, encore appelé GPS (Global Positioning System) ; il est accessible à tout utilisateur, les seules restrictions portant sur l’accès à des mesures de grande précision ; il faut noter que les forces françaises engagées en 1991 aux côtés des forces américaines, pour la libération du Koweit, ont pu accéder au degré de précision le plus élevé du système.

L’espace constituant maintenant un enjeu majeur pour notre nouvelle politique de défense, de nombreux projets de satellites militaires sont à l’étude, notamment en ce qui concerne les télécommunications et l’observation. Un système européen de télécommunications militaires par satellites appelé Eumilsatcom pourrait voir le jour rapidement ; la France et la Grande-Bretagne s’y intéressent tout particulièrement. Le renforcement des capacités d’observation du satellite Hélios par l’emploi d’un dispositif radar pourrait également se concrétiser grâce à l’expérience acquise par le satellite européen ERS-1 destiné à l’observation de la Terre en ondes centimétriques à des fins scientifiques.

La défense antimissile balistique

Les Etats-Unis et l’Union soviétique ont conçu plusieurs projets de défense antimissile balistique, de façon à échapper à la menace que faisaient peser sur chacun d’eux les systèmes centraux de dissuasion nucléaire. Soucieux à la fois de ne rien faire qui puisse rendre instable le concept de dissuasion mutuelle et de limiter les dépenses nécessaires à la réalisation d’équipements très onéreux, les deux Super-Puissances de l’époque ont cru devoir signer à Moscou en 1972 un traité limitant l’implantation de tels systèmes. Le débat sur l’opportunité d’installer un réseau susceptible d’arrêter les missiles balistiques a été relancé en 1983 par l’"Initiative de Défense Stratégique", l’IDS. Malgré les bouleversements intervenus à la suite de la disparition de l’Union soviétique, les Etats-Unis ont poursuivi leurs travaux ; ils semblent qu’ils aient renoncé, au moins provisoirement, à un système complet, trop ambitieux et contrevenant gravement aux dispositions du traité de 1972. Le système qu’ils envisagent actuellement de réaliser est le GPALS (Global Protection Against Limited Strikes), aux capacités limitées tant en ce qui concerne le niveau de la menace que la zone protégée ; les Américains ont même proposé aux Russes de les associer à son développement et à sa production. Une autre orientation prise par les études du programme IDS est de dissocier le programme à caractère stratégique d’un nouveau programme aux ambitions limitées aux zones de théâtre et appelé TMDI (Theater Missile Defense Initiative), au sein duquel est étudié un système de défense contre les missiles balistiques ; c’est le système Thaad (Theater High Altitude Air Defense).

Ces considérations sur les programmes américains ne sont pas inutiles, car elles peuvent alimenter notre propre réflexion quant à l’opportunité de lancer au plan européen un système antimissile balistique. Il s’agirait certes d’un système de grandes performances, assez différent dans son principe des systèmes antimissiles étudiés actuellement, et notamment des systèmes SAMP et SAAM ; ceux-ci, en effet, ne prennent en compte que des missiles se déplaçant dans l’atmosphère, alors qu’une interception efficace des missiles balistiques doit obligatoirement intervenir hors de l’atmosphère. La prolifération inévitable d’un armement balistique de plus en plus performant, voire d’un armement nucléaire sur le flanc sud-européen et au Moyen-Orient, peut être un argument en faveur de la prise en compte de tels systèmes dans une programmation future.

 

LES GRANDS PROGRAMMES D’ARMEMENT - (6)

 

 

LES ARMEMENTS APRÈS L’AN 2000

Les armements de l’an 2000 les plus modernes sont ceux qui sont inscrits dans la loi de programmation militaire actuellement en vigueur, qu’ils soient en production ou en développement. Ceux qui apparaîtront après l’an 2000 sont ceux dont le développement sera inscrit dans les prochaines lois. Or, il est bien difficile de formuler à ce propos le moindre pronostic, pour deux raisons.

Tout d’abord, le budget militaire a subi en quelques années une diminution d’une ampleur telle que les prévisions de la loi de programmation pour la période 1990-1993 doivent être revues à la baisse30. En raison du taux de chômage tout à fait excessif que la France connaît, il n’est pas possible pour le gouvernement d’accepter de propos délibéré un taux annuel de suppressions d’emploi dans les industries d’armement qui dépasse un seuil, difficile à fixer de façon théorique, mais qui semble bien se situer entre 5 et 10 %. Comme les commandes à l’exportation ont elles-mêmes diminué, c’est bien le pilotage de cette baisse d’activité qui détermine les commandes à passer : tout ce qui peut être supprimé est supprimé et ce qui peut être différé est remis à plus tard. Aujourd’hui, ce n’est plus une logique stratégique qui détermine pour l’essentiel les commandes de matériels ou le lancement de nouveaux systèmes, c’est une logique industrielle. Et il serait bien difficile de faire autrement.

La seconde difficulté trouve son origine dans les bouleversements que connaît la situation internationale ; d’où la nécessité où nous sommes de repenser notre politique militaire et de restructurer nos forces. Cette restructuration s’accompagne inévitablement de changements dans l’organisation de nombreuses unités, entraînant alors des modifications dans la qualification des personnels, voire des suppressions de postes qui pourraient être nombreuses, dans l’armée de Terre notamment.

Dans ces conditions, la notion de programmation militaire, telle que nous l’avons connue dans un passé récent, change considérablement, car il ne s’agit plus aujourd’hui de construire un appareil militaire en fonction d’objectifs bien identifiés, mais de gérer, au mieux des contraintes économiques, une transition entre un passé révolu et un avenir dont les contours nous échappent encore. Cette situation ne saurait cependant qu’être transitoire, car la construction de l’avenir nous oblige à redéfinir au plus vite nos objectifs, quelles que soient les difficultés du présent.

Quels peuvent être ces objectifs ? La pesanteur d’un outil industriel complexe, l’importance des coûts et des délais pour réaliser un nouveau système d’armes, la longévité incroyable des matériels d’armement31 rendent difficilement supportables des discontinuités brutales dans les concepts stratégiques. Donc, quels que soient ces nouveaux objectifs, il faudra, à la fois, adapter les matériels en production à des missions pour lesquelles ils n’avaient pas été conçus et envisager de nouveaux systèmes d’armes. Or, c’est bien là les leçons que nous avons retirées de la deuxième guerre du Golfe, puisque nous avons dû et su adapter les matériels engagés pour la libération du Koweit à des conditions de combat que nous n’avions pas envisagées et que, en dépit de contraintes budgétaires extrêmement sévères, nous intensifions nos efforts dans le domaine des applications militaires de l’espace. Dans ces conditions, la révision de l’actuelle loi de programmation militaire et la préparation d’une prochaine loi peuvent être l’occasion de repartir sur des bases nouvelles.

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Notes:

1 Le premier vol de l’avion Mirage-IV prévu pour cette composante aérienne pilotée avait eu lieu en 1959.

2 Le ravitaillement en vol par des avions KC-135 accroît très sensiblement l’autonomie de l’avion, au prix d’une servitude d’emploi qui peut constituer une contrainte sévère au point de vue opérationnel.

3 Une troisième unité de neuf silos initialement prévue n’a jamais été construite.

4 Les Mirage-IV non rénovés et les bombes AN-22 ont été retirés du service.

5 Ce sixième sous-marin a permis de maintenir simultanément 3 SNLE en patrouille opérationnelle, ce qui est considérable.

6 Ont déjà été admis au service actif après refonte : Le Tonnant (1987), L’Indomptable (1989) et Le Terrible (1990) ; Le Foudroyant le sera en 1993.

7 Le livre de Pierre M. Gallois, Stratégie de l’ère nucléaire, date de 1960, celui de Raymond Aron, Le grand débat, de 1963, et celui de Leo Hamon, La stratégie contre la guerre, de 1966 ; l'ouvrage de Lucien Poirier, Des stratégies nucléaires; n’a paru qu’en 1977.

8 I1 a fallu adapter l’ASMP au Super-Etendard, car celui-ci restera en service plus longtemps que les avions de la Fatac équipés de l’AN-52.

9 Cet argument a été mis en doute pendant la deuxième guerre du Golfe lorsqu’on a vu Saddam Hussein ne pas hésiter à attaquer Israël avec des Scud ; on observera néanmoins que l’Irak s’est délibérément placé à un niveau infra-nucléaire, car la présence de têtes chimiques sur les Scud attaquants aurait vraisemblablement entraîné une riposte nucléaire d’Israël.

10 Cette disposition permet de réduire de 4 à 3 le nombre des membres de l’équipage.

11 Ces missiles, conçus à l’origine pour la défense antiaérienne sol-air, peuvent également être installés sur nos hélicoptères pour combattre les hélicoptères adverses ; des essais concluants avec des Gazelle équipés de Mistral ont eu lieu lors de l’engagement de nos forces dans la deuxième guerre du Golfe.

12 Parmi les autorités militaires allemandes, d’aucuns ont souhaité pendant très longtemps acquérir l’hélicoptère antichar américain Apache.

13 La Marine nationale envisage d’acquérir des NH.90 pour remplacer les Super-Frelon et les Lynx.

14 Ce système, auquel l’armée de Terre avait renoncé en 1990 pour des raisons financières, a prouvé le bien-fondé de son principe d’utilisation lors de la Deuxième Guerre du Golfe ; à cette occasion, en effet, les forces françaises ont expérimenté avec succès un modèle d’essai simplifié du système Orchidée appelé Horizon.

15 À cet égard, il conviendrait de faire figurer les matériels de campagne du Service de santé des armées au même titre que ces matériels de cohérence.

16 Les premiers avions de série étaient équipés du moteur M-53-5 de 88 kN de poussée ; les avions fabriqués actuellement reçoivent le moteur M-53-P2 de 95 kN de poussée.

17 Il existe une version 2000-DA biplace pour l’entraînement des pilotes.

18 Vingt-huit mois seulement se sont écoulés entre le début de la construction de l’appareil et son premier vol d’essais ; ce délai extrêmement court montre l’aptitude des bureaux d’études à tirer le meilleur parti de l’assistance informatique dans la conception de matériels complexes et le dynamisme d’un tissu industriel capable d’exploiter rapidement les innovations techniques les plus récentes.

19 Le choix d’un appareil américain résultait de la nécessité où se trouvait la Marine de disposer rapidement d’un avion pleinement opérationnel ; la Marine avait préconisé à cet égard l’avion F-18 de McDonnell-Douglas.

20 Lors du remplacement des Etendard de l’aviation embarquée, la DGA avait essayé d’adapter le Jaguar aux conditions de mise en œuvre par un porte-avions à la mer (notamment en ce qui concerne le catapultage et l’appontage) ; cela n’avait pas été possible, sauf à modifier de façon très profonde la structure et la voilure d’un appareil qui n’avait pas été conçu pour un tel emploi.

21 EFA est l’acronyme de “European Fighter Aircraft”.

22 Le développement du moteur M-88 qui équipera le Rafale est bien antérieur au développement de l’avion ; par conséquent toute amorce de coopération doit prendre en compte d’autres facteurs que le seul facteur avion et doit se situer très en amont de l’expression d’un besoin militaire précis.

23 La demande extérieure d’avions de combat porte sur des avions beaucoup plus polyvalents que la demande nationale ; c’est ce qui explique que le Mirage-2000-5 a des possibilités d’attaque au sol que n’a pas le Mirage-2000-DA en service dans l’armée de l’Air ; on avait observé une situation analogue lors de la livraison des avions Mirage-III-E à la Force aérienne tactique.

24 Le croiseur lance-missiles Colbert a été retiré du service en 1991.

25 Le système Tartar a été adopté par la Marine à la suite des difficultés rencontrées pour moderniser le Masurca, compte tenu du trop petit nombre de navires à équiper.

26 Les trois frégates F-67 de la classe Tourville, entrées en service dans la décennie soixante-dix, seront modernisées au cours de la décennie 90.

27 Développé également pour l’armée de Terre ; voir ci-dessus.

28 Télécom-1 est un satellite géostationnaire couvrant principalement l’Europe, le Proche-Orient et l’Afrique ; le domaine d’utilisation par des stations mobiles telles celles installées à bord des navires de la Marine est donc limité à cette zone.

29 Des images fournies par SPOT ont été utilisées par les Américains lors de la deuxième guerre du Golfe, en raison notamment de son aptitude à fournir rapidement une cartographie précise du théâtre d’opérations.

30 En passant de 4 à 3 % du PIB, le budget français de la défense a subi une amputation de 25 %.

31 Il faut dix ans pour développer un nouveau type de matériel, qui sera produit pendant dix autres années, chaque matériel restant opérationnel pendant vingt ans ; quarante années séparent donc le lancement de l’opération de la fin de vie du dernier matériel produit ; si, comme c’est souvent le cas, on effectue une rénovation à mi-vie de tout ou partie des matériels produits, un système d’armes peut demeurer d’actualité pendant plus d’un demi-siècle !

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