L’EXCEPTION FRANÇAISE

 

Pierre DABEZIES

 

 

Que la politique d’un pays soit, comme chacun sait, dans sa géographie ne suffit pas pour conférer à celle-ci des vertus "déterministes", même si Fernand Braudel n’hésite pas à employer ce mot pour apprécier les fondements de la culture française. Les nations sont comme les espèces : à certains points-clefs, il leur arrive de diverger, sans qu’on puisse toujours savoir pourquoi ni comment, le facteur psychologique et humain demeurant - n’en déplaise aux vieux marxistes - en bien des cas prééminent. La géographie n’en perd pas pour autant son utilité, et promue au rang de géopolitique, peut servir à divers titres de guide : comme cadre, tout d’abord, à l’action collective et, le cas échéant, à la politique de puissance ; dans la mesure aussi, où, comme le rappelle Michel Korinman1 elle est "l’oeil de l’histoire" dont elle rend plus compréhensible le cheminement.

1 - Ainsi en va-t-il de la France, pays continental et maritime à la fois, que la vulnérabilité de ses frontières à l’Est n’a cessé de contraindre à s’accrocher à la terre, en donnant du même coup à celle-ci la priorité. Les deux vocations n’en demeurent pas moins conjointes et complémentaires : car, pour conserver notre intégrité, nous voilà conduits à chercher au loin des alliés, et, pour pallier nos faiblesses, à nous projeter sur la terre entière, par une politique navale, coloniale, missionnaire et étrangère sans pareille, que seule, longtemps, l’Angleterre insulaire, plus libre de ses actions, est capable de nous contester. Première constante à souligner, alors que se profile l’Europe : la France n’y pèsera de tout son poids, elle ne compensera les pesanteurs continentales dominantes, elle ne contribuera au nécessaire équilibre du continent, que si elle en reste la fenêtre ouverte, sauvegarde sa dimension ultra-marine et maintient sa force de projection et de rayonnement.

D’une façon connexe, encore que les deux images se chevauchent sans s’identifier, on constate - pour peu qu’on jette un coup d’oeil sur la carte (l’oeil, précisément, de l’histoire) - que notre pays se présente à la fois comme une presqu’île et comme un isthme : la presqu’île de l’Europe, prolongement du Saint-Empire tourné vers le monde atlantique, et le seul isthme national entre Nord et Méditerranée. Est-Ouest, Nord-Sud, la nation s’est bâtie sur ce transept, selon deux visions de notre destinée, différentes, et à l’occasion opposées : l’une plus œcuménique, plaçant tout naturellement la France dans un ensemble, l’autre plus spécifique, soulignant son identité. Certes, ces deux visions se sont, elles aussi, imbriqué, notre prétention à l’universalisme tenant, notamment, aux deux. Mais elle a été plus explicitée dans l’isthme, creuset sociologique et historique d’une culture particulière qui, tout en rassemblant la nation, nous a valu dans le temps et l’espace notre influence et notre originalité.

Source et reflet à la fois de ce particularisme, le roi a affirmé sa souveraineté exclusive, le gallicanisme a triomphé, tandis que la Révolution française se révélait tour à tour sectaire et sublime, en attendant que la République ne se proclame une et indivisible. Bref, jusqu’à ces derniers temps, l’isthme l’a emporté, via les Capétiens, les jacobins et, pour finir, les gaullistes, vainqueurs aux points des Bourguignons, des girondins et de ceux que l’on pourrait appeler, en terme générique, les centristes. Victoire de la centralisation, de l’assimilation et de la spécificité, encadrée par un droit public unique ; victoire que nos chers "ennemis héréditaires", si critiques envers notre répugnance à nous aligner, n’ont cessé, d’ailleurs, de favoriser, d’une part en nous forçant à "l’union sacrée", d’autre part en nous poussant à rigidifier, en quelque sorte, nos "frontières" à l’abri desquelles a d’autant mieux fleuri notre "pré carré".

2 - L’union sacrée, puisqu’on parle d’elle, évoque des images d’Epinal, mais elle évoque aussi la "conscription" qui, loin d’être en France un simple procédé de recrutement, est consubstantielle au mode de formation de la nation et de son histoire. Sans doute, nombre d’arguments qui jouaient en sa faveur jusqu’ici, sociologiques, politiques, techniques, opérationnels et même financiers (pour peu qu’on réduise drastiquement les effectifs) peuvent être aujourd’hui retournés au profit de l’armée de métier. Il reste qu’avec la "professionalisation" on enlève un verrou de plus à la cohésion nationale et qu’à l’heure de la coopération dans le domaine de la sécurité, on contribue à dépersonnaliser à terme notre armée, peu à peu appelée, faute de grave menace et faute de conscience européenne achevée, à se "mercenariser". Parallèlement, il paraît tout à fait illusoire de compter se rattraper avec une "garde nationale" plus ou moins vouée à un "service civique", comme certains le préconisent. A l’heure où l’on ne voit plus pourquoi on ne mobiliserait pas, dans une pareille perspective, à la fois les garçons et les filles, alors qu’il y a des millions de chômeurs, que les syndicats veillent et que la société, par ailleurs libertaire, est devenue hautement technicienne, penser trouver par dizaines de milliers des emplois temporaires pour des recrues, dans l’ensemble peu motivées, ressort d’un mythe sans précédent digne de ce nom dans notre histoire et sans avenir.

Quant aux frontières, alors même que les eaux du Rhin commençaient à se mêler, l’arme nucléaire, imposée par de Gaulle, les a de nouveau valorisées. A double titre, puisque chez lui le projet fondamental et la stratégie de défense tendent à se recouvrir, la "sanctuarisation" - tout comme la stratégie "tous azimuts" - rejoignant la préoccupation première qui, avant même la sécurité, est l’indépendance et le rang. "L’autonomie de décision" résume l’ensemble, politique et militaire à la fois, au niveau du champ de bataille comme au sommet. C’est dire que perdent leur temps ceux qui, de bonne foi ou non, suggèrent ou expliquent que la France exercerait une bien plus grande influence et tirerait beaucoup plus d’avantages en regagnant le bercail de l’OTAN plutôt qu’en se tenant à l’écart. Comme s’il ne s’agissait que de cela ! Certes, on comprend que nos alliés aient été d’autant plus excédés qu’après la disparition du Général on a maintenu son cap. L’isthme encore s’imposait, une certaine idée de la France et de l’Europe dominait, à laquelle l’opinion était finalement trop favorable pour qu’on puisse brutalement y renoncer.

Comme l’hommage que le vice rend à la vertu, les critiques dont notre dissuasion a été l’objet montrent assez, d’ailleurs, combien elle est, dans notre dispositif national, une clef : brocards au début ; dévalorisation ensuite lorsqu’on prône le renforcement du "conventionnel" dans l’optique de la riposte graduée ; aujourd’hui "érosion" de l’atome, censé être démonétisé ; substitution à ce dernier d’un système anti-balistique, voire tout simplement suppression pour cause "d’intégration". N’a-t-on pas vu un étudiant, plein de zèle régionaliste, proposer dans un mémoire qu’on enlève à l’Etat - ce pelé, ce galeux d’où venait tout le mal - son arsenal atomique pour le transférer au niveau local ! Aussi bien, alors que l’idée d’Europe progresse, parle-t-on de "dissuasion élargie", de dissuasion "concertée", voire à la limite de dissuasion "partagée", chacune de ces images correspondant à un stade d’union politique plus avancé.

3 - La presqu’île est donc en train de l’emporter sur l’isthme, peut-être de façon irréversible. Il n’y a plus ni ennemi héréditaire, ni ennemi désigné, l’interdépendance s’accentue, notre droit public cède le pas à un droit des affaires cosmopolite, le jacobinisme semble dépassé, Bruxelles aujourd’hui et Francfort demain nous indiquent le chemin : si "exception française" il y a, la voilà bien mal en point !

Sur le plan de la défense, diverses pesanteurs militaires ou corporatistes poussent d’autant plus à l’œcuménisme qu’au-delà de la nécessité de l’Europe et de la réalité de l’OTAN, on va ici et là répétant - quand bien même il n’y a plus de grande menace - que la France n’est plus en mesure de faire face. Certes, on comprend que les coopérations, notamment en matière d’armement et d’espace, soient aussi indispensables que souhaitables, mais une sorte de déstabilisation des esprits fait qu’on ne sait plus toujours où l’on en est, entre une défense, qui pour être française, cherche à ne plus l’être tout-à-fait et le sera éventuellement de moins en moins, et une défense européenne, mitigée d’atlantisme, dont le projet politique de base reste encore indéfini, ce qui ne permet guère d’en fixer le degré, les limites, ni le calendrier. N’y a-t-il pas risque de se diluer ou de perdre quelque substance dans cette sorte de fuite en avant ?

Ratzel avait, à coup sûr, raison lorsqu’il insistait sur l’utilité "de comprendre l’Etat à partir de son appartenance à un grand ensemble, et en dernière analyse, à un continent". S’agissant, toutefois, de notre pays, dont Alexandre Sanguinetti, dans l’une de ces phrases à l’emporte-pièce qu’il affectionnait, disait que si l’Angleterre est une île, l’Allemagne une ethnie, la France, elle, est une idée, on est en droit de s’interroger2.

Car la France, nation subjective créée de toutes pièces au fil des temps, est une synthèse qui, si elle s’est projetée bien au-delà de ses frontières par son universalisme, n’existe, à certains égards, que grâce à elles. Otons-les et l’Angleterre, bordée par le grand large, restera insulaire, l’Allemagne, nation objective qu’aucune division n’a pu mettre en cause de façon fondamentale, demeurera avec son "deutchtum", telle qu’en elle-même. Mais la France ? Mais l’idée ? Sans doute continuera-t-elle à propager aux alentours une influence positive ; à ceci près que, comme un gaz qu’on cesse de comprimer, elle risque peu à peu de devenir évanescente, de perdre sa nature profonde et son identité. Certains s’en réjouiront ou s’en réjouissent déjà. Il est permis d’être plus réservé.

 

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Notes:

1 Quand l’Allemagne pensait le monde, Fayard, 1990, p. 9.

2 Alexandre Sanguinetti, Histoire du Soldat, Ramsay, 1979, p. 93.

 

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