LE RENSEIGNEMENT MILITAIRE APRES LA GUERRE DU GOLFE

 

Maurice FAIVRE

 

La guerre du Golfe a révélé les carences, mais aussi les performances du renseignement militaire1. Les enseignements à en tirer constituent une première approche, qu’il serait dangereux toutefois de généraliser. Les rapports britanniques (after action reports) soulignent qu’il faut se garder des synthèses prématurées, voire simplistes. Ce conflit est en effet un exemple de crise extérieure, qui a peu de chances de se reproduire dans des conditions identiques. Chez un ennemi mieux organisé, le démantèlement des structures de commandement serait moins rapide et la démoralisation des troupes moins profonde.

La principale leçon de cette guerre est peut-être que les formes de conflit sont devenues extrêmement diversifiées et que l’avenir est incertain. En Europe, la menace d’invasion soviétique, massive et par surprise, a été tenue en échec par la dissuasion occidentale, et a laissé la place à une situation d’instabilité qui touche aussi bien l’ex-Union soviétique que les Etats balkaniques, alors que les nouvelles démocraties de l’Europe de l’Est cherchent leur voie entre une Alliance atlantique et une Europe soumises à des tensions internes. Les risques de crise ne sont pas moindres au Moyen-Orient, en Afrique et dans maintes autres régions.

Début août 1991, l’Union soviétique était encore considérée comme la plus importante puissance militaire d’Europe. Elle venait de signer le traité Start qui l’autorisait à conserver 1 600 lanceurs stratégiques et plus de 6 000 ogives nucléaires. Disposant de 70 divisions à l’ouest de l’Oural, elle maintenait un potentiel aéroterrestre intimidant aux frontières des démocraties nouvelles. Ses stratèges prenaient prétexte de la guerre du Golfe pour préconiser l’abandon de la doctrine défensive. A l’intérieur de l’Union, ses généraux prônaient le retour à une politique de fermeté. L’échec du coup d'Etat "conservateur" du 19 août a mis un terme à leurs ambitions et éloigné la perspective d’une menace classique, sans éliminer les risques de troubles intérieurs.

La constitution d’armées baltes, ukrainienne ou moldave pourrait agrandir encore le no man’s land à l’est de l’Europe. La réponse de M. Gorbatchev aux propositions Bush du 27 septembre, visant à éliminer les armes nucléaires tactiques au sol, a marqué une nouvelle étape dans le désarmement. L’élimination de M. Gorbatchev et la constitution, le 21 décembre 1991, de la Communauté des Etats indépendants (CEI) conduisent à la disparition de la défense soviétique unifiée, même si provisoirement le maréchal Chapochnikov conserve certaines responsabilités centrales. L’indépendance de ces 11 Etats (sans la Géorgie) pose le problème de la répartition des moyens militaires effectifs et matériels, et en particulier des armes nucléaires stratégiques et tactiques, déployées dans 4 républiques, et dont la Russie souhaite garder la maîtrise. La mise en œuvre des traités Start et de Paris, l’élimination des armes nucléaires à courte portée, la vérification des destructions, tout le processus du désarmement, relève maintenant d’autorités multiples, qui sont en désaccord sur leur contribution financière à la défense, sur l’avenir des armées nationales, sur le partage des armements classiques et des marins de guerre. Les nouveaux Etats redoutent l’hégémonie de la Russie qui possède 75 % du territoire, 60 % du PNB, 75 % des armes nucléaires, 80 % de la Flotte et 60 % des forces aéroterrestres, et souhaite conserver ses accès en Baltique et en mer Noire : l’enclave de Kaliningrad et la Crimée.

A ces rivalités de puissance s’ajoutent les oppositions internes aux républiques : Moldavie, Géorgie, Arménie, Azerbaïdjan, républiques asiatiques. L’avenir de la CEI, de ses dirigeants et de ses armées reste instable et incertain, la guerre civile en Yougoslavie montre à quels excès peut conduire le réveil des nationalismes qui a contribué à la chute de l’empire communiste.

A l’égard de cette évolution stratégique, les nations européennes, qui ont confirmé à Maastricht leur volonté de défense commune, s’efforcent de contrebalancer la prédominance anglo-américaine au sein de l’Alliance, alors que celle-ci, dans son souci de ne pas isoler les ex-Soviétiques et dans l’impossibilité statutaire de sortir de sa zone de défense, n’accorde pas sa garantie aux nouvelles démocraties de l’Est et reste indifférente aux conflits balkaniques. Les Etats européens profitent de cette confusion pour réduire, en ordre dispersé, leurs effectifs militaires et leurs budgets de défense2. La plupart ne prêtent qu’un intérêt limité aux crises qui perdurent au Moyen-Orient et en Afrique, et aux risques de prolifération balistique et chimique provenant de puissances régionales hégémoniques. Ils restent divisés sur le droit des minorités et l’assistance humanitaire, démunis face au terrorisme et à l’immigration, indécis sur l’importance à accorder au contrôle du désarmement.

L’absence de menace directe n’élimine donc pas les risques, ni les vulnérabilités dont sont l’objet les nations européennes et la France en particulier. L’incertitude sur l’avenir de la sécurité en Europe et dans le monde rend de plus en plus difficile le choix des politiques de défense et des programmes d’armement. Elle rend d’autant plus impérieuse la nécessité d’améliorer les capacités de renseignement et, en particulier, de donner à nos forces stratégiques des moyens efficaces et autonomes d’investigation et d’alerte.

Le renseignement doit en effet précéder les décisions à prendre aussi bien pour l’avenir de la dissuasion que pour la modernisation des forces classiques d’intervention et de défense du territoire. Il s’agit également de prévenir les situations de crise partout où nos intérêts sont en jeu et où la sécurité de nos amis est menacée. Le renseignement conditionne enfin le contrôle des accords de désarmement, qui va exiger un effort supplémentaire de 4 à 5 ans. La zone de responsabilité du renseignement, qui autrefois couvrait le Pacte de Varsovie, l’environnement des DOM-TOM et des Etats auxquels nous sommes liés par des accords de défense, devrait sans doute être étendue aux pays balkaniques et au Moyen-Orient.

Pour répondre à ces nouveaux besoins, une réorganisation du renseignement militaire semble s’imposer. Mais avant de l’envisager, il convient de rappeler les grandes lignes de l’organisation actuelle.

L’organisation actuelle du renseignement de défense

Sous l’autorité du Premier ministre, responsable de la défense nationale (ordonnance de 1959), le Comité interministériel du renseignement (CIR) rassemble les ministres de la Défense, de l’Intérieur, des Affaires étrangères, des Affaires économiques, de l’Industrie, de la Recherche, le ministre chargé de l’espace et le chef d’état-major des armées. Le CIR, qui depuis 1989 se réunit périodiquement, approuve le plan de renseignement gouvernemental, qu’il soumet au chef de l’Etat, et dont il vérifie le suivi par l’intermédiaire du Comité permanent du renseignement (CPR), qui regroupe les directeurs de cabinet des mêmes ministres. Au nom du Président, le Secrétaire général de l’Elysée assure la liaison avec les services de renseignement, et un officier de l’état-major particulier de la Présidence est chargé de suivre l’évolution de la situation mondiale, des négociations et des alliances.

Le Premier ministre dispose du Secrétariat général de la défense nationale (SGDN) qui, entre autres fonctions, assure une triple mission d’analyse, d’alerte et de prévision à court et moyen terme, étudie l’évolution des rapports de forces et des développements scientifiques et technologiques, tels que le nucléaire, le chimique et le biologique, en liaison avec le Comité d’action scientifique de la défense. Sa Direction de l’évaluation et de la documentation stratégique comprend en particulier un groupe permanent de situation ayant pour tâche le suivi des crises internationales.

Les organismes du niveau central, habilités à mettre en œuvre des moyens humains et techniques de recherche secrète, sont :

- la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSE), rattachée directement au ministre de la Défense, chargée de "rechercher et d’exploiter les renseignements intéressant la sécurité de la France, ainsi que détecter et entraver, hors du territoire national, les activités d’espionnage" ;

- la Direction de la sécurité du territoire (DST), subordonnée au ministre de l’Intérieur, qui a pour mission de "déceler et prévenir, sur le territoire national, toute activité inspirée, engagée ou soutenue par des puissances étrangères dans le but de menacer la sécurité du pays".

Le ministre de l’Intérieur, responsable de la défense civile, dispose en outre de tous les services de police, dont les Renseignements généraux, la Police des frontières et le Groupement des contrôles radioélectriques. En 1984, il a créé l’Unité de coordination de lutte antiterroriste (UCLAT), qui joue un rôle important en matière d’échanges de renseignements.

Deux autres ministres civils disposent d’une organisation spécifique du renseignement. Le ministre des Affaires étrangères est informé par le Centre d’analyse et de prévision (CAP), alimenté lui-même par les dépêches diplomatiques et par les rapports des missions à l’étranger. Le ministre des DOM-TOM confie à son cabinet militaire la collecte et la transmission des informations sur la situation générale des départements et territoires de sa juridiction. Dans ces derniers, existent un Conseil de renseignement et un officier supérieur, chef du Bureau d’études, qui anime le Comité de coordination des services locaux de recherche et de sécurité.

L’organisation actuelle du renseignement militaire

Responsable de l’exécution de la politique militaire, le ministre de la Défense a sous son autorité, outre la DGSE, la Direction de la gendarmerie, dont le rôle est essentiel en matière de renseignement de défense territoriale (DOT), la Direction de la protection et de la sécurité de défense (DPSD), chargée de protéger les personnels, les matériels et les installations des armées contre les menaces internes, et la Délégation aux études générales (DEG), qui effectue des études prospectives sur les menaces à long terme. En avril 1990, a été activé le Comité du renseignement militaire, dirigé par le ministre, auquel participent les chefs d’état-major et les directeurs de la gendarmerie, de la DGSE et de la DPSD.

C’est le chef d’état-major des Armées qui dirige la recherche et l’exploitation du renseignement militaire. Il dispose, à cet effet, du Centre d’exploitation du renseignement militaire (CERM) créé en 1976, de la division Relations extérieures, et des divisions chargées de programmer les équipements de recherche spatiale et technique. La division Transmissions-électronique-informatique (TEI) contrôle le Centre d’information sur les renseignements électromagnétiques (CIREM), chargé d’analyser les signaux électromagnétiques. La division Forces nucléaires élabore les renseignements nécessaires à la préparation et à l’exécution éventuelle des missions de ces forces.

Le CERM exploite le renseignement stratégique et interarmées, et confie aux Bureaux de renseignement des trois armées, conformément à un plan de répartition, le soin de suivre les informations correspondant à leurs besoins spécifiques : caractéristiques des matériels, tactiques et structures détaillées des armées étrangères. La Marine suit en outre, de manière centralisée, la position des forces navales et des bâtiments de commerce étrangers. Le CERM délègue à des Centres de renseignement avancés (1ère Armée, FATAC, Commandants supérieurs outre-mer) l’exploitation et la recherche du renseignement militaire dans des zones de responsabilité élargies. Parallèlement, tous les grands Commandements suivent les renseignements nécessaires à l’accomplissement de leur mission : Force océanique, Forces aériennes stratégiques, Défense aérienne, Forces maritimes, Circonscriptions militaires de défense, Force d’action rapide, Corps d’armée. Chacune des armées suit enfin la programmation de ses moyens spécifiques de recherche et d’exploitation, ainsi que le recrutement des personnels spécialisés, dont la formation est confiée depuis 1986 à l’Ecole interarmées du renseignement et des études linguistiques (EIREL) implantée à Strasbourg.

La délégation générale pour l’armement (DGA) et ses directions évaluent les capacités techniques des matériels nouveaux, ainsi que les menaces induites par le progrès scientifique et technique, à moyen et à long terme. Au niveau du Cabinet de la DGA, un bureau renseignement est animé par le Conseiller chargé de l’action renseignement. Des responsables renseignement existent dans chacune des délégations et des directions. L’évaluation des menaces scientifiques et techniques est assurée au sein de la Direction des recherches, études et techniques (DRET) par le Centre d’analyse de défense (CAD). Le Centre de documentation de l’armement (CEDOCAR) archive et diffuse toute la documentation disponible. Le renseignement de caractère économique et industriel est suivi par la Délégation aux relations internationales (DRI), qui reçoit les rapports des missions techniques d’armement (MTA) et des attachés militaires d’armement en poste à l’étranger. La DGA enfin développe les équipements destinés à la recherche du renseignement. A la suite de l’abandon en 1982 du satellite Samro, la DGA a participé au financement du satellite Spot, à hauteur de 30 %. Les armées achètent toutefois fort cher les images de Spot, qui sont analysées par le Centre expérimental de photo-interprétation (CEPIA) dépendant de l’Etablissement technique central de l’armement.

Au niveau de l’EMA, des Armées et de la DGA, des groupes permanents et des Commissions consultatives étudient les problèmes du renseignement militaire et de la guerre électronique. C’est le cas du Groupe de coordination spatiale militaire (GCSM), du Groupe d’études spatiales (GES) et du Sous-groupe Espace-désarmement, créés de 1980 à 1990 par l’EMA.

En temps de paix, les sources de renseignement militaire sont variées :

- recherche secrète

* service technique de la DGSE (STR),

* centres d’écoutes des armées et CIREM,

* réunions interalliées et échanges bilatéraux.

- recherche ouverte

* satellite Spot,

* moyens de détection aérienne (Strida, Awacs),

* patrouilles maritimes,

- attachés des forces armées, missions et officiers de liaison, visites d’autorités, présentation de matériels,

- documentation ouverte, revues, cartographie, etc.

En temps de guerre, de nombreux moyens sont chargés de l’acquisition des objectifs et de l’évaluation des capacités ennemies3.

La réforme du système

L’organisation ainsi décrite peut apparaître très complexe à l’observateur non initié. Elle a cependant le mérite de couvrir tous les domaines du renseignement de défense : politique, militaire, social, scientifique et technique. La guerre du Golfe a montré qu’elle n’est pas totalement inefficace. Les anciens de la communauté du renseignement ont le souvenir d’une époque brillante où le SDECE obtenait des informations pointues sur le Pacte de Varsovie, où les écoutes déchiffraient les messages et où les échanges bilatéraux étaient fructueux. Plus tard, l’affaire Farewell a témoigné de la vitalité de la recherche secrète. Les activités des forces soviétiques en RDA étaient minutieusement suivies. Mais, en général, les succès restent ignorés du public, alors que les échecs sont montés en épingle.

Toute organisation ne saurait rester figée. Elle doit s’adapter au changement des structures, des techniques et des situations. Le renseignement français fait l’objet, périodiquement, de plans de modernisation ou de réforme, au niveau des armées, de la DGSE ou du gouvernement. Dans les années 1960, il a dû prendre en considération les besoins de la dissuasion nucléaire, de l’intervention outre-mer et de la centralisation interarmées du commandement. Nous vivons une de ces périodes de changement, sans doute la plus profonde depuis la deuxième guerre mondiale. Certaines carences du système ont été mises en évidence lors de la crise du Golfe : l’insuffisance des moyens de recherche, la défaillance de l’interprétation politique, la non-cohérence des structures de direction et d’information, et surtout l’intérêt trop tardif du commandement pour le renseignement. Les crises et les périodes de mutation révèlent donc la nécessité de porter remède aux faiblesses du système ancien et de tout mettre à plat avant de reconstruire. Le rapport du général Mermet, l’arrivée au cabinet du ministre d’un spécialiste des services, le discours de M. Joxe à l’IHEDN, la mission confiée au général Heinrich de proposer, pour mai 1992, les structures et le schéma de fonctionnement d’une Direction du renseignement militaire, toutes ces manifestations confirment la volonté de réforme qui a été affirmée à nouveau par M. Joxe lors de son voyage aux Etats-Unis en février 1992. Il faut souhaiter que ces personnalités prennent en considération, en priorité, les besoins du commandement en temps de paix, de crise et de conflit, et qu’ils formulent des propositions judicieuses pour la réorganisation des structures, le recrutement des personnels et le développement des moyens de recherche.

Coordonner ou centraliser ?

La dispersion du renseignement dans de multiples organismes, entre lesquels la coopération n’est pas toujours confiante, est soulignée par le rapport Mermet. On peut se demander à ce sujet si la crainte, ressentie par l’autorité politique ou militaire, de services centraux trop puissants, n’est pas en partie à l’origine de ce manque de cohérence. L’appropriation des informations par des "chapelles" appelle un effort de coordination, une fédération des chapelles concurrentes : EMA, DGA et DGSE - CERM et Bureaux renseignement des armées - DGSE, DST et DPSD. La réactivation des Comités, interministériel et interarmées, du renseignement a déjà permis d’améliorer les relations et de mieux orienter les services sur leurs missions. "La création prochaine d’une Direction du renseignement militaire, écrit l’amiral Lanxade, répond à un double besoin : une meilleure coordination des moyens spécialisés et une plus grande rapidité dans l’exploitation des informations". Ce progrès est particulièrement nécessaire au moment où la dynamique du désarmement, relancée par l’échec du coup d’Etat de Moscou, va multiplier les besoins en renseignement, afin de vérifier la réalité des destructions en URSS, et probablement dans d’autres pays.

Il ne paraît pas réaliste de penser que l’on puisse unifier les services sur le modèle de l’Union soviétique ou des Etats-Unis. Dans ces pays d’ailleurs, le renseignement militaire est indépendant de l’ex-KGB et de la CIA. Le principal problème français est de savoir qui fait quoi et de définir avec précision les attributions de chacun, de façon à éviter les doubles-emplois et les rivalités. S’agissant de la DGSE, organisme de recherche secrète, il ne semble pas qu’elle dispose des données exhaustives permettant d’analyser les situations et de produire des estimations relatives à la défense. C’est au SGDN que convergent les analyses des départements ministériels et les renseignements, bruts ou élaborés, des services. Le renseignement de défense ne peut donc être traité qu’au niveau du Premier ministre. Si l’on voulait harmoniser les structures de direction et d’information, la DGSE devrait être subordonnée à ce niveau et animée par le SGDN. C’est au CIR qu’il appartient d’envisager cette harmonisation.

Un deuxième problème concerne le partage des tâches entre les armées et la DGSE. Alors que les sources de cette direction portent de moins en moins d’intérêt au renseignement militaire, son service technique assure la recherche sur les réseaux stratégiques. Il produit d’excellentes analyses sur ces réseaux, mais dans des délais qui ne sont pas opérationnels, et ne permettent généralement pas de déceler les indices d’alerte ou de crise. Cette séparation du stratégique et du tactique (ce dernier étant à la charge des armées) n’est pas logique ; c’est aux armées qu’il revient d’évaluer les rapports de forces militaires et de suivre les indices d’activité. Le Commandement doit donc orienter la recherche sur tous les réseaux militaires, y compris sur les voies militaires des satellites. Faut-il en conséquence que les armées prennent à leur charge les centres d’interception et d’analyse de ces réseaux4, ou qu’elles exercent un certain contrôle sur les moyens "militaires" de la DGSE ? La répartition des tâches et des moyens relève sans doute du Comité du renseignement militaire, auquel participe la DGSE. Ces moyens doivent devenir plus opérationnels, et il serait rationnel que la DGSE conserve les fonctions dans lesquelles elle est particulièrement compétente : les échanges avec les services étrangers, la formation des analystes et le décryptement, dans la mesure où l’on estime qu’il est encore rentable.

Le troisième problème est celui de la centralisation du renseignement militaire. La création d’une Direction interarmées permettra sans nul doute de conduire à la fois la modernisation des équipements, l’orientation-animation de la recherche, l’exploitation des informations recueillies et la formation des personnels. Cette centralisation implique le regroupement géographique des bureaux, le CERM étant renforcé par les personnels des Bureaux renseignement des trois armées, par des cellules de la DGA, de la DPSD et de la Gendarmerie, et sans doute par une partie des militaires détachés à la DGSE. Une formule souple devrait être trouvée, permettant aux chefs d’état-major et aux directeurs de service de participer à l’orientation et de recevoir rapidement la production répondant à leurs préoccupations. Cette solution, qui a rencontré des réticences du côté de l’armée de l’Air, n’est jouable que si un système automatisé de transmissions et de stockage des données est mis en place ; or un tel système demande quelques années pour être conçu et réalisé, ce qui semble imposer une longue période de transition. Cette centralisation, qui devrait favoriser les échanges avec les services alliés, pose d’autre part des problèmes annexes, tels que la coordination CERM-SGDN ou le suivi de la situation navale. La mission confiée au général Heinrich consiste précisément à répondre à ces questions5. Il faut noter que le regroupement des états-majors centraux selon le modèle du Pentagone faciliterait l’unification interarmées du renseignement.

Le recrutement et la formation

La réorganisation des services d’exploitation et la modernisation des équipements de recherche imposent le recrutement de personnels de qualité. On sait que le Mossad israélien sélectionne les meilleurs officiers et diplomates. Nos voisins britannique et allemand emploient plus de 10 000 personnes dans le renseignement, alors que nous n’en avons que la moitié.

Le problème est à la fois quantitatif et qualitatif, il impose un changement de la mentalité française, selon laquelle le renseignement n’est pas une fonction noble. Le terme même de renseignement répugne aux diplomates, ce qui n’est pas le cas chez nos voisins. Il en résulte pour la DGSE une difficulté à recruter des personnels de haut niveau et l’obligation de recourir à une majorité de militaires (cette nécessité ne justifie pas cependant la décision de confier à des fonctionnaires de l’Intérieur la responsabilité du renseignement sur l’extérieur). Les réticences à exercer des fonctions de renseignement ne sont pas absentes des armées elles-mêmes. Qui veut faire carrière choisira le 3e Bureau, bureau noble des opérations, ou même la logistique. Cela ne signifie pas qu’il n’y a pas d’officiers brillants dans le renseignement militaire, mais leurs chances de promotion, sauf exception, sont limitées. Cette situation met en évidence les obstacles au progrès liés à la tradition culturelle française, mais aussi le manque d’intérêt des responsables politiques et militaires.

Le plan Silberzahn envisage le recrutement de 1 000 personnels supplémentaires à la DGSE, dont 100 en 1992, ce qui n’est pas sans poser des problèmes d’infrastructure. Il faut souhaiter que ce plan soit conduit à bien et qu’il permette de dégager une partie des militaires du service (plus de 1 500), et en particulier ceux qui n’exercent pas de fonction utile pour les armées. Le CERM de son côté met en œuvre un plan de renforcement de ses effectifs. Douze officiers (6 Air, 3 Terre et 3 Mer) sont affectés au centre principal Hélios, alors que doit disparaître le centre d’exploitation Spot (CEPIA) ; cet effectif sera certainement insuffisant pour assurer l’interprétation des images du satellite, en particulier pour les objectifs terrestres.

S’agissant des militaires, leur formation et leur statut demandent une réflexion approfondie. Les officiers exploitants, par exemple, doivent assimiler la culture des armées étrangères, analyser avec réalisme l’évolution d’une situation, maîtriser les techniques de l’informatique et des moyens de recherche modernes. La recherche électromagnétique a besoin de linguistes, de radiographistes et de techniciens de l’électronique. Le regroupement en 1986, au sein de l’Ecole interarmées du renseignement et des études linguistiques (EIREL), de tous les centres de formation spécialisée, a constitué un net progrès, l’école ayant su organiser des stages de formation qui débouchent directement sur l’emploi. En revanche, aucune instruction spécifique n’est dispensée à l’Ecole spéciale militaire, ni au Cours des capitaines, et il n’y a pas d’épreuve renseignement au concours de l’Ecole supérieure de guerre. La connaissance des procédures interalliées (Landrep) est devenue impérative, en particulier au sein de la FAR. Enfin, la création d’un Institut supérieur du renseignement, évoquée par M. Joxe, permettrait de dispenser une culture spécifique et de dissiper les appréhensions affichées à
l’égard du renseignement. Ce projet ambitieux appelle une étude coût-efficacité ; en attendant, cette sensibilisation pourrait être assurée par les Instituts des hautes études de sécurité civile, de défense nationale (IHEDN) et le Centre des hautes études de l’armement (CHEAR).

Pour que la formation des spécialistes du renseignement soit rentable, il est indispensable qu’ils restent stables dans leur emploi. Est-ce à dire qu’il faille constituer "une arme du renseignement" dans laquelle ils feraient carrière, comme dans l’armée américaine ? Cette création présenterait des difficultés pour les cadres, qui perdraient le contact avec leur armée et leurs pairs et s’éloigneraient des réalités de la vie militaire. Quant aux personnels des écoutes, on ne peut leur imposer pendant toute une carrière le travail pénible qu’ils accomplissent ; il n’est pas possible d’autre part de séparer artificiellement dans les unités de guerre électronique les activités de recherche et les contre-mesures. D’autres solutions sont étudiées par les Directions de personnels et le Contrôle des armées ; elles consistent à spécialiser les cadres destinés au domaine d’emploi Renseignement-Relations internationales et à gérer leur carrière en trois périodes de dix ans, sans qu’ils perdent les avantages de promotion auxquels ils ont droit ; la filière de la recherche électromagnétique et de l’image spatiale devrait y trouver place. Enfin ceux qui le désirent pourraient être maintenus dans leur fonction à titre civil lorsqu’ils atteignent la limite d’âge de leur grade. En affirmant le 6 mai 1991 sa "conviction que le renseignement est une arme au sens le plus noble du terme", M. Joxe n’a pas proposé de créer une nouvelle subdivision d’arme, mais a plaidé pour "une gestion dynamique et attractive des spécialistes très qualifiés que requièrent les différentes disciplines", et pour "un suivi rationnel des emplois interarmées liés aux fonctions du renseignement. Les vocations naîtront, si cette conception ambitieuse du renseignement se développe".

Le développement des moyens de recherche non spatiaux

La technologie moderne impose aux armées une adaptation permanente de leurs équipements. Les moyens de recherche n’échappent pas à cette nécessité et leur modernisation fait depuis des années l’objet de programmes pluriannuels. Ainsi la DGSE poursuit-elle un plan de renforcement du renseignement électromagnétique et a-t-elle commandé un ordinateur géant Cray 1, destiné au décryptement. L’armée de l’Air a optimisé le réseau de détection et de contrôle Strida pour le rendre compatible avec le système allié ACCS (Air command and control system), elle demande le remplacement de l’appareil Sarigue de guerre électronique et a reçu le premier des quatre avions de détection Awacs commandés en 1986. Elle étudie l’installation d’un pod Elint sur les appareils F1CR, et souhaite acquérir l’avion léger d’interception et d’observation Egrett, volant à 60 000 pieds (voir annexe 3). A côté de cet appareil de conception germano-américaine, d’autres aviateurs proposent l’achat du système J/Stars. La Marine modernise ses moyens de détection sous-marine et aérienne, et envisage le remplacement du navire d’écoutes Berry 6. Quant à l’armée de Terre, elle est engagée dans plusieurs programmes importants : le système de guerre électronique de l’avant (SGEA), les drônes CL 289, le radar héliporté ex-Orchidée, les moyens de recherche humaine profonde et d’interprétation photo ; elle projette la construction de l’aérodyne léger télépiloté (ALT Brevel). Ces moyens seraient reliés au système automatique de traitement des informations de surveillance (SATIS), lui-même connecté au système informatique de commandement (SIC). Tous ces programmes ne justifient pas les reproches d’immobilisme adressés au renseignement français. L’effort est-il porté sur la recherche du champ de bataille au détriment du renseignement de crise, comme l’estime le rapport Mermet ? La réponse à cette interrogation nécessiterait une étude chiffrée, tenant compte du fait que plusieurs des équipements cités sont utilisés dans des campagnes du temps de paix, et que les moyens fixes d’interception et de radio-goniométrie sont régulièrement modernisés.

Les mutations stratégiques de 1989 et la décision, consécutive à la guerre du Golfe, de renforcer le renseignement militaire, devraient modifier l’organisation de la recherche. Sans doute, le développement des programmes ci-dessus sera-t-il poursuivi. Mais d’autres besoins sont apparus en ce qui concerne la recherche technique ; le retrait des Centres d’écoutes d’Allemagne se traduit en travaux d’infrastructure, en modification des maillages de goniométrie, et en transfert de moyens vers l’outre-mer. L’écoute des émissions exotiques (données binaires, phonie numérique, saut de fréquence…) impose le recours à des technologies avancées. Cette évolution de la recherche technique devrait s’accompagner d’un partage différent des missions entre la DGSE et les armées, comme nous l’avons montré plus haut, et par la création de cellules de guerre électronique dans les centres d’opérations.

La réalisation de ces différents programmes risque fort d’être limitée par les contraintes de coûts, qui sont relativement lourds :

Renforcement écoutes DGSE

1,6 mds

AWACS (4 appareils)

2,75 mds

Système Guerre électronique avant

1,5 à
2,2 mds

EGRETT au moins

2,5 mds

CL 289

2,5 mds

Sarigue

1,16 mds

Orchidée (20 unités)

7,5 mds

Berry

80 MF en 1992

Réduit à projet Horizon

3 mds

 
ALT ou Brevel

2,6 mds

Source : rapports parlementaires.

Au total, l’évaluation minimale atteint près de 20 milliards de francs.

Le renseignement spatial

A ces coûts s’ajoutent ceux consacrés à la recherche spatiale. 1,7 milliard ont déjà été consacrés au projet Samro et à Spot. Les deux satellites Hélios programmés sont évalués à 7,5 mds avec leurs stations au sol. Le budget spatial français, avec les satellites de communication, connaît une rapide progression, comme le montre la courbe ci-contre. Il atteint 3,5 milliards en 1992 et devrait doubler dans les années à venir. Cet important programme pose en outre des problèmes techniques qu’il faut examiner.

 

 

Voir, écouter, communiquer (VEC), telles sont les fonctions confiées aux satellites militaires, et dont seule la dernière est opérationnelle aujourd’hui. L’absence de capacités de renseignement (celles de Spot étant militairement insuffisantes) a limité jusqu’à présent notre liberté d’action, ainsi que nos possibilités d’acquisition de certains objectifs nucléaires et de mise en alerte de nos forces. "L’effort que nous allons consentir, déclare l’amiral Lanxade, devrait nous permettre d’acquérir une certaine autonomie en matière de renseignement et d’évaluation de situation"  7. C’est dans ce but que le Groupe d’études spatiales (GES) a mis au point le plan pluriannuel spatial militaire (PPSM), inscrit dans la loi de programmation et qui prévoit le lancement d’Hélios 1 par Ariane 4 en mai 1994. Un deuxième satellite, de rechange et de dépannage, programmé à partir de 1998, pourrait être lancé en 1995.

Ce programme est réalisé en coopération avec l’Italie (14 %) et l’Espagne (7 %), chaque pays disposant de ses propres installations de réception et de traitement. L’architecture d’ensemble est confiée au CNES, l’Aérospatiale assure la maîtrise industrielle de la composante sol, et Matra celle du satellite. La station de réception au sol et le centre d’interprétation sont à la charge de l’armée de l’Air.

Le premier Hélios bénéficiera des progrès réalisés sur Spot, dans les domaines des capteurs optiques, de l’enregistrement magnétique et du cryptage. Lancé sur une orbite polaire de 800 km d’altitude et 90° d’inclinaison, il utilisera la plate-forme de Spot 4 et repassera tous les 26 jours sur le même point. Non manœuvrable en altitude, il pourra basculer sur son axe et observer une fois par jour toutes les zones situées au-dessus de 48° de latitude (ligne Colmar-Budapest-Rostov). En observation verticale, il couvrira une fauchée de 60 km et sa résolution devrait être inférieure à 3 mètres, ce qui permet l’identification des infrastructures et des gros matériels. En observation latérale, cette résolution sera moins fine. L’âge du renseignement recueilli sera d’environ 6 heures et la durée de vie du satellite de 4 à 5 ans. Ces contraintes ne permettant pas la continuité du renseignement, des études sont en cours pour le lancement d’autres satellites. Après l’an 2 000, les projets envisagés dépendent en partie de la coopération européenne et des besoins en matière de contrôle de désarmement. Voici ce qui est envisagé par l’EMA.

“Les réflexions prospectives permettent d’envisager deux nouveaux programmes, actuellement baptisés post-Hélios : un satellite d’imagerie radar à ouverture synthétique et un satellite optique dit de nouvelle génération, plus rapide en prises de vues, plus performant en termes de précision, de pas d’analyse et de capacités multispectrales. L’avenir de l’optique paraît assuré en tout état de cause car, si le radar permet de s’affranchir de la météorologie, il ne peut être utilisé efficacement, sans références optiques régulièrement rafraîchies 8”.

 

“A partir de 1994, l’utilisateur connaîtra une amélioration continue des services. Ainsi, il est envisagé la mise au point de stations mobiles de réception des images et l’amélioration des réseaux de transmission des images au sol. Les logiciels d’exploitation destinés aux photo-interprètes bénéficieront pour leur part d’apports s’appuyant de plus en plus sur les techniques d’intelligence artificielle”.

“Le besoin d’écoute électronique depuis l’espace devient urgent et prioritaire9. Un projet techniquement très ambitieux a été établi autour d’un satellite de petite taille appelé Zénon qui devrait pouvoir être lancé en 1999, au plus tard. Des difficultés subsistent, parmi lesquelles il convient de noter l’éventuel recours à un lanceur spécifique.

“Le besoin de surveiller l’espace, d’y identifier toute activité militaire, d’en reconnaître les caractéristiques et d’en donner une description suffisamment précise est devenu plus aigu encore, après l’impressionnante prestation effectuée par les satellites américains dans la guerre du Golfe. Il s’agit d’abord de permettre aux hautes autorités gouvernementales de disposer d’indices d’évolution dans ce domaine, puis de permettre aux forces d’adapter, en temps réel, leurs activités tactiques à la menace.

“Le PPSM prévoit un système de surveillance de l’espace depuis le sol, vers l’an 2 000 : un grand radar dont les caractéristiques restent à définir, des moyens de trajectographie optique, un téléscope de prise de vues suffisamment puissant pour permettre une description détaillée des satellites, et des moyens d’écoute. L’ensemble devra s’articuler autour d’une structure interarmées, capable de fournir aux utilisateurs les produits demandés.

“Des sujets importants comme la surveillance des tirs de missiles balistiques ou le développement de l’initiative de défense stratégique (IDS) n’ont pas été pris en compte jusqu’à présent, pour des raisons conceptuelles et financières. Ils n’en demeurent pas moins l’objet d’études et de suivis, effectués au sein de groupes spécialisés de la défense qui en rendent compte régulièrement au groupe de coordination spatiale militaire”.

Des contraintes techniques limitent encore l’efficacité et la faisabilité de ces projets. Les satellites infrarouge et radar ont l’avantage de permettre la surveillance de nuit et par temps couvert. Mais leur résolution (10 à 20 mètres actuellement) devrait être améliorée10. Quant à l’interception électromagnétique en orbite basse, elle demande une grande quantité de satellites pour réaliser une certaine continuité ; en effet un satellite à défilement survole la Russie en moins de 10 minutes. Quant au satellite géostationnaire à 36 000 km, il exige des récepteurs d’une grande finesse. Enfin, on ne peut installer sur le même satellite un radar SAR et un récepteur Sigint. Une solution envisagée serait celle d’un chapelet de satellites légers (500 kg).

Les limitations budgétaires enfin semblent démontrer que le développement d’un système complet de renseignement spatial est hors de portée de la France seule. C’est une Europe spatiale qu’il faut réaliser, avec le concours de l’Agence spatiale européenne (ASE) et de l’UEO, et en coopération avec les Etats-Unis. L’UEO a déjà décidé la création d’une agence de traitement de données satellitaires implantée à Torrejon, à laquelle M. P. Joxe a promis de fournir les informations d’Hélios. La Belgique et la Suède participent au programme Spot, l’Allemagne et la Grande-Bretagne à ERS 1, les Etats-Unis et la France à Topex-Poséïdon pour la surveillance des océans. Le contrôle du désarmement, l’instabilité de la situation en URSS, dans les Balkans et au Moyen-Orient, et les risques de prolifération balistique et chimique commandent le développement d’un système européen de renseignement spatial, dont un groupe de travail de l’UEO examine la faisabilité.

Conclusion

Bien qu’il se soit montré incapable de déceler les intentions politiques de l’adversaire, le renseignement a joué un rôle précurseur dans la guerre du Golfe, en devançant et en préparant les opérations de frappe, puis en mesurant les capacités résiduelles de l’armée irakienne. La richesse du système américain, en dépit de sa lourdeur, a assuré le succès militaire, et il est compréhensible que le commandement français ait misé davantage sur la liaison interalliée, plutôt que de consentir d’emblée un effort de renseignement, que des décisions politiques tardives rendaient cependant nécessaire.

En révélant les possibilités et les lacunes de nos moyens de recherche et d’exploitation, ce conflit a constitué une expérimentation utile mais non suffisante, face aux besoins liés au contrôle du désarmement et aux situations d’instabilité que connaissent l’Europe et le monde. Des efforts prometteurs ont déjà été prononcés pour développer nos moyens de recherche opérationnels, électromagnétiques et spatiaux, ouvrir la concertation entre ministères et armées, améliorer la formation des personnels. Le ministre de la Défense a l’ambition "d’élever le renseignement au statut d’une arme" et d’en faire le programme majeur de la prochaine décennie. Ce plan implique la mise au point des technologies requises pour la réalisation "d’une capacité autonome d’observation spatiale", et pour le traitement informatisé des renseignements du champ de bataille. La cohérence de l’ensemble devrait reposer sur une Direction centralisée du renseignement militaire et sur une valorisation des carrières des hommes de renseignement.

Or les contraintes techniques et budgétaires limitent les perspectives de ce projet. Il faut une constellation de satellites de haute technicité pour réaliser la continuité et la précision de l’identification. L’interception électromagnétique rencontre, à moyen terme, de nombreux obstacles. L’efficacité du renseignement dépend donc toujours de la complémentarité des moyens, les uns sophistiqués, les autres rustiques. Aucun n’est suffisant ; l’avenir n’est donc pas dans le "tout spatial", pas plus qu’il n’était hier dans le "tout nucléaire". Comme le montrent les reports ou réductions de programmes (Orchidée, Brevel, Sarigue, Berry, etc.), la France n’a pas les moyens de tout faire. Elle doit à la fois procéder à des choix, les plus judicieux possibles, et recourir à la coopération européenne, comportant participation à la recherche-développement des matériels, et échanges bilatéraux d’informations. Dans le cadre allié, la coopération avec les Américains, dont la supériorité n’est pas égalable, reste indispensable. Elle a été envisagée par M. Joxe lors de son voyage aux Etats-Unis en février 1992.

Si, en définitive, une leçon de la guerre du Golfe ne devait pas être perdue de vue par les responsables politiques et militaires, c’est la prise de conscience de l’importance du renseignement pour prévenir les crises, et en cas d’échec de la diplomatie, obtenir le succès des armes.

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Notes:

1 Cet article fait suite à “Le renseignement militaire dans la guerre du Golfe”, Stratégique 51-52, 3e-4e trimestres 1991.

2 Voir la chronique “défense dans le monde”, Défense nationale, octobre 1991.

3 Voir Stratégique 51-52, p. 390.

4 Dans un but d’économie, la Marine a toujours préféré faire assurer cette recherche par la DGSE.

5 Le regroupement à Creil de l’Unité française de vérification du désarmement (UFV), du CIREM et du Centre principal d’exploitation Hélios, offre l’exemple du regroupement de personnels interarmées pour remplir des fonctions de renseignement.

6 80 MF sont accordés à la Marine en 1992 pour rechercher une coque de navire destinée à remplacer le Berry.

7 Armées d’aujourd’hui, octobre 1991.

8 Défense, n° 57, septembre 1991.

9 Une expérimentation d’écoute spatiale pourrait être conduite parallèlement à Hélios 1.

10 Le radar SAR Osiris pourrait en 1998 atteindre une résolution de 3 à 5 m. sur des fauchées de 30 à 50 km, et transmettre 1 000 images par minute. Il serait mis sur orbite en 2001.

 

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