LA STRATEGIE FRANÇAISE DANS L’OCEAN INDIEN

 

Henri LABROUSSE

 

La mer a été de tout temps, et avant tout, un élément de communication et, à travers la communication, un élément de domination. Maintenant, la mer est également un élément de subsistance, aussi bien par ses réserves d’eau que par ses possibilités de production animale et végétale ; par la mise en valeur de ce qu’elle contient et de ce qu’elle recouvre comme le pétrole et les minerais ; et par ce qu’elle recèle comme sources d’énergie dans les courants et les marées.

Plus que jamais la mer est l’objet de la compétition internationale. L’activité des hommes se tournera de plus en plus vers la recherche et vers l’exploitation de la mer et, naturellement, les ambitions des Etats chercheront à dominer les mers pour en contrôler la sécurité et les ressources.

Général de Gaulle, Extrait d’une allocution prononcée le 25 janvier 1969 à l’Ecole militaire, à l’occasion de l’Inspection de l’enseignement militaire supérieur.

Stratégie : Concept de l’emploi de la force pour réaliser la politique prévue. Castex

 

 

L’OCÉAN INDIEN APRÈS LA GUERRE DU GOLFE

On peut diviser l’océan indien en cinq zones d’importances variables dans lesquelles le maintien de la paix et les nouvelles relations internationales, dépendent surtout d’organisations régionales, allant de la sécurité collective à la coopération économique et au bon voisinage. Encouragées par l’ONU et soutenues indirectement par les Etats-Unis, elles ont le mérite d’exister et de faciliter les contacts entre pays séparés par des rivalités et des conflits, quelquefois très anciens. On pourrait, grâce à ces organisations, amorcer des négociations pour des mesures de confiance et de sécurité en faveur du désarmement, mais ce genre d’initiative demanderait une longue période de préparation et de persuasion. L’exemple européen montre bien que l’entreprise est hérissée de difficultés. En outre, il faudrait probablement aborder le problème de la limitation et du contrôle des armes et des forces navales, ce qui paraît impossible actuellement en raison de l’opposition des grandes puissances, de l’accroissement et de la sophistication des forces navales et aériennes, et des armes navales, dans le nord-est de l’océan Indien et en mer de Chine du Sud, où les risques locaux d’incidents en mer sont particulièrement élevés.

Ces cinq zones sont :

- la mer Rouge, le Golfe et la Péninsule Arabique ;

- le sous-continent indien, y compris le Pakistan et le Bangladesh ;

- l’Asie du Sud-Est ;

- le continent australien ;

- l’Afrique orientale et australe, Madagascar et les Etats archipélagiques.

La mer rouge, le Golfe et la péninsule Arabique

Les problèmes de la mer Rouge et du Golfe ont été exposés précédemment1.

Pour la mer Rouge c’est autour de Bab el-Mandeb que les tensions sont les plus vives. L’accès à la mer de l’Ethiopie par Assab, mis en cause par la prochaine indépendance de l’Erythrée, doit faire l’objet de négociations auxquelles doivent participer les grandes puissances maritimes. La libre circulation dans le détroit international de Bab el-Mandeb, porte sud du canal de Suez, ne doit pas être menacée par des conflits riverains. Sa démilitarisation est indispensable. Couper l’Ethiopie de la mer est totalement irréaliste. Ce pays de 45 millions d’habitants n’aurait d’autre solution que d’accroître sa pression sur Djibouti, par l’intermédiaire des Afars, ou d’attendre d’avoir repris des forces pour reprendre la guerre avec l’Erythrée. Il y a là une source d’interminables conflits que les grandes puissances, et particulièrement la France, liée avec Djibouti par un accord de défense, doivent surveiller attentivement. Les Etats-Unis, qui se posent en protecteurs du nouveau régime éthiopien, auront une lourde responsabilité dans la suite des événements. Le Yémen, riverain du détroit, est également concerné.

L’effondrement de la Somalie et la création auto-proclamée de la République du Somaliland, sur un fond de guerres tribales permanentes, accentuent la déstabilisation de la région, et le déracinement de millions de réfugiés soumis à des famines interminables.

Océan Indien

Voies de communication marititmes et zones économiques exclusives

Le retour au calme et à la paix passe par l’organisation d’une conférence sur la Corne de l’Afrique patronnée par les grandes puissances, et les états riverains de la mer Rouge et de Bab el-Mandeb, capables de proposer des frontières acceptables, de favoriser le relèvement économique de ces pays dévastés par la guerre, et de mettre sur pied un organisme de sécurité collective qui ramènerait la confiance et améliorerait les relations régionales. L’ONU, par l’intermédiaire de ses agences, jouerait un rôle essentiel dans le retour à la stabilité et dans la lutte contre la misère.

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Depuis la fin de la guerre du Golfe, les Etats-Unis ont accepté, en principe, le concept de sécurité collective. Mais pour cela un certain nombre de conditions doivent être énumérées car la paix régionale dépend de nombreux facteurs liés les uns aux autres et concernant :

- le Moyen-Orient où les tensions israélo-arabes doivent être examinées dans le contexte de l’après-guerre froide. Washington ne doit plus permettre à Israël de résister aux recommandations des Nations Unies. Il ne faut pas perdre de vue que ces tensions ont des impacts sur la sécurité dans le Golfe. Le retrait des Soviets et la fin de la guerre froide doivent permettre aux Etats-Unis de revoir la forme et le fond de leurs engagements vis-à-vis d’Israël,

- l’avenir des Républiques méridionales de l’ex-Union Soviétique qui aura une grande importance pour la future stratégie de la Russie. Moscou cherchera probablement un accord avec ces nouveaux états pour continuer à exercer une influence dans le Golfe,

- dans le sous-continent indien, deux facteurs peuvent peser sur le maintien de la paix dans le Golfe. Ce sont d’une part le problème de l’avenir de l’Afghanistan et celui des trois millions de réfugiés afghans en Iran et au Pakistan, et, d’autre part, la tension entre l’Inde et le Pakistan, liés à l’ambition de l’Inde de devenir une puissance majeure dans l’océan Indien, où elle ne rencontre pas de puissance rivale régionale. Pour cela, il faut, en particulier, que l’Inde développe son influence dans le Golfe aux dépens du Pakistan et de l’Iran,

- le rôle que jouera l’Iran dans la sécurité du Golfe. Une possibilité existe en associant l’Iran au Conseil de Coopération du Golfe sans toutefois lui donner le rôle de gardien réclamé par le Président Rafsanjani,

- l’imposition de nouvelles règles internationales dans les relations entre les Etats qui impliqueraient l’élimination des armes de destruction massive y compris les armes chimiques,

- l’avenir de l’Irak comme puissance régionale et la limitation du niveau de ses forces conventionnelles.

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L’engagement des Etats-Unis a été souligné par la déclaration de James Baker devant la Chambre des Représentants le 4 septembre 1990 qui trace les grandes lignes du plan américain :

- appuyer l’action permanente des Nations Unies et du Conseil de Sécurité ;

- mettre fin au conflit israélo-palestinien ;

- créer une structure régionale de sécurité collective avec la participation directe des Etats-Unis et la participation indirecte de l’OTAN.

Pour garantir l’accès aux ressources en pétrole du Golfe, les Etats-Unis ont posé quatre conditions :

- la sécurité et la stabilité des pays riverains producteurs ;

- la sécurité des installations de production ;

- la sécurité des terminaux de chargement ;

- la protection des voies de communications maritimes, en particulier dans le détroit d’Ormuz dont la démilitarisation est indispensable.

Ces conditions doivent être assurées par la présence des forces américaines dans le Golfe, et à Diego Garcia, "porte arrière" du Golfe, et par une libre circulation en Méditerranée, à travers le canal de Suez, et en mer Rouge.

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Un nombre non négligeable de pays localisés pour la plupart autour du Golfe, de l’océan Indien, et du Sud-Est asiatique, ont acquis ou vont acquérir de nouveaux moyens et de nouvelles armes navales. L’Australie, l’Inde, le Pakistan, Singapour et la Thaïlande sont parmi ceux qui ont l’intention de développer un programme naval. L’Iran, la Malaisie et l’Arabie Saoudite ont également des ambitions dans ce domaine. Ces accroissements de forces navales ont des impacts sur la stratégie américaine dans l’océan Indien. Selon la déclaration du contre-amiral William Studeman, alors Directeur de la Naval Intelligence :

“La prolifération continue des systèmes d’armes à travers le Tiers Monde accroît et complique les tâches de l’US Navy. Les armes navales sophistiquées entre les mains de pays hostiles, potentiellement hostiles, et non-alignés, ont remplacé les forces navales classiques. Les engins mer-mer et air-mer ont accru la possibilité anti-surface des pays du Tiers Monde contre les navires de commerce et les navires de guerre ; le meilleur exemple est celui de la “Tanker War” dans le Golfe. La mise en service de nouveaux sous-marins nous oblige à accroître la zone géographique de l’océan Indien dans laquelle nous possédions une capacité de lutte anti-sous-marine. Le développement des missiles air-mer entraîne une mise en place de nouveaux moyens de défense aérienne” 2.

 

Le sous-continent indien

Une nouvelle association de coopération régionale, le SAARC (South Asian Association for Regional Cooperation), a été fondée à Dhaka, capitale du Bangladesh, en 1985 et groupe sept pays qui totalisent l milliard 100 millions d’habitants : l’Inde, le Pakistan, le Bangladesh, le Népal, le Bhoutan, le Sri Lanka, les Maldives. Les organes principaux de cette Association sont neuf comités qui se réunissent deux fois par an et qui s’occupent d’agriculture, de transports, de santé, d’éducation, etc. La Charte de l’Association prévoit que les Chefs d’Etat ou de Gouvernements se réunissent au moins deux fois par an pour traiter des problèmes fondamentaux. Les Etats-Unis appuient cette initiative qui leur permet de maintenir des relations égales avec l’Inde et le Pakistan. En outre, elle éloigne à leurs yeux les réprobations soulevées par l’Inde et le Pakistan concernant leur présence à Diego Garcia et leur politique dans le Golfe.

Une autre organisation régionale intergouvernementale, l’Indian Ocean Marine Affairs Cooperation Conference (IOMAC), qui groupe 17 Etats riverains, possède plusieurs groupes de travail dont un "Technical Group on offshore Prospecting for Mineral Resources". La participation à cette conférence est ouverte à tous les Etats de l’océan Indien, soit 38 Etats côtiers et 12 Etats enclavés, et à ceux appelés les "major maritime users" (MMU), c’est-à-dire les Etats extérieurs à l’océan Indien qui possèdent une marine marchande et qui utilisent l’océan Indien comme voie commerciale. La prospection "off shore" des ressources minérales est reconnue comme prioritaire par l’IOMAC. En 1987, l’Inde fut enregistrée par l’UN Preparatory Commission for Deep Sea-Bed Authority (PrepCom) comme la France, le Japon et l’URSS, à titre d’Etat pionnier, avec un titre de prospection situé dans l’océan Indien central découvert en 1981 par le navire océanographe indien Gaveshani. L’IOMAC s’intéresse également à l’océanographie et aux problèmes de pêche.

Ces organisations régionales de coopération pacifique permettent d’atténuer l’inquiétude manifestée par les Etats du sous-continent indien à propos de la puissance militaire de l’Inde et de sa stratégie navale. Comme le souligne H. Coutau-Bégarie : "La stratégie navale indienne est d’essence défensive. Mais elle pourrait sans trop de difficultés, devenir offensive (...). Les instruments dont se dote l’Inde actuellement sont ambivalents ; les porte-aéronefs de défense de zone peuvent devenir des porte-avions de projection de puissance ; les sous-marins affectés à des dispositifs défensifs pourront, lorsqu’ils seront nucléaires, opérer à l’échelle océanique, les escorteurs pourront être rejoints par des navires de surface à long rayon d’action et capables d’agir contre la terre ; les nouveaux moyens amphibies donneront à l’Inde une capacité réelle d’intervention. Autrement dit, l’élargissement de son glacis maritime peut aussi signifier la définition d’une zone d’influence au-delà de ses voisins immédiats.3... Un commentateur a ainsi suggéré que le périmètre de sécurité indien pourrait prendre la forme d’un gigantesque triangle dont les sommets seraient le canal du Mozambique, le Moyen-Orient et les détroits de Malacca" 4.

La fin de la guerre froide peut avoir des conséquences immédiates et limitées. Elle peut conduire à une détente entre l’Inde et la Chine et à l’amélioration des relations entre la Chine et la Russie. Dans ce cas, le SAARC peut être confronté à la pression de deux blocs qui chercheraient à assurer une position dominante. Cette situation peut conduire l’Inde à développer ses tendances à accroître son influence extérieure qui est déjà à l’origine des préoccupations de ses voisins, et des grandes puissances intéressées comme les Etats-Unis et l’Australie. Tout récemment, Washington reconnaissait le rôle que doit jouer l’Inde dans le sous-continent, mais soulignait les craintes soulevées chez ses voisins par l’accroissement de sa puissance navale et par les essais d’un missile balistique à moyenne portée type Agni, armé d’une tête nucléaire. Washington désire conserver de bonnes relations avec l’Inde dont la puissance assure la stabilité de la région, ce qui favorise les intérêts américains, mais, d’autre part le Pentagone craint que l’Inde ne se prépare à utiliser sa marine pour une projection de puissance avec forces amphibies et porte-avions ; Washington voudrait que soit confirmée l’idée que la puissance navale indienne est un élément de stabilité dans la région. Malgré tout, la diplomatie américaine est en faveur d’un renforcement des liens entre les Etats-Unis et le SAARC. Il faut souligner également les négociations entre les Etats-Unis et le Pakistan concernant le programme nucléaire de ce dernier pays.

L’Asie du Sud-Est

L’Asie du Sud-Est est sans aucun doute une zone stratégique majeure qui peut influencer la sécurité et la paix internationales. Cette zone subit actuellement le contre-coup de la fin de la guerre froide et celui de l’accroissement de la puissance américaine à la suite de la guerre du Golfe. L’effondrement de l’URSS devrait avoir pour effet une atténuation de la pression des superpuissances et la négociation d’un accord de sécurité régionale. Celui-ci devrait résoudre les deux problèmes qui se posent : la paix régionale entre Etats et les menaces extérieures concernant l’ensemble de la zone. Le premier peut être résolu par l’engagement des Etats à ne pas recourir à la guerre pour régler les différends, comme le suggère l’Inde, tout en reconnaissant la possibilité d’un niveau de forces armées mutuellement acceptable pour assurer à chaque Etat son droit à la sécurité, conformément à la Charte des Nations Unies. Le second problème est du ressort d’un organisme de sécurité collective, et d’un accord négocié avec les puissances extérieures à la région, accord qui chercherait à limiter le niveau des forces.

L’ASEAN (Philippines, Indonésie, Brunei, Malaisie, Singapour, Thaïlande) pourrait jouer un rôle dans les négociations qui s’ouvriraient à ce sujet, mais son poids politique est modéré, et ses débats sont surtout centrés sur les problèmes politiques et économiques régionaux. Les traités bi-latéraux de défense et d’assistance mutuelle conclus avec les Etats-Unis et le "Five Power Defense Agreement" (Malaisie, Singapour-Royaume-Uni, Australie, Nouvelle Zélande) sont surtout des tentatives localisées pour soutenir une situation stratégique limitée. Il en est de même pour l’accord entre Singapour et les Etats-Unis destiné à alléger le dispositif américain aux Philippines.

“L’Australie, l’Inde et l’Indonésie doivent ouvrir des conversations informelles concernant les problèmes de sécurité dans l’océan Indien”, a déclaré récemment

 

Océan Indien

 

l’Ambassadeur d’Indonésie à Canberra, “des conversations qui pourraient inclure d’autres Etats de l’océan Indien comme la Malaisie, aideraient à développer le concept de paix dans la région. L’Indonésie a un intérêt particulier à maintenir la stabilité dans cette zone. Elle ne partage pas certaines vues alarmistes concernant l’expansion navale de l’Inde présentée par des analystes en Australie, aux Etats-Unis, et dans le Sud-Est asiatique comme devenant une superpuissance régionale”.

 

“Les profondes modifications de la puissance soviétique ont des répercussions sur la sécurité de la zone Asie-Pacifique, et peuvent conduire à une politique japonaise plus autoritaire, en particulier dans le domaine militaire et dans la défense des voies de communications maritimes à travers les détroits du Sud-Est asiatique”5.

Il s’agit surtout des détroits de Malacca fréquentés par environ 50 000 navires par an. Ils se classent au second rang mondial après le Pas de Calais. Leurs statuts légaux et les règles de circulation ont été établis par trois pays riverains : Indonésie, Malaisie et Singapour et font l’objet de quatre accords :

- celui du 27 octobre 1969 entre l’lndonésie et la Malaisie concernant la délimitation du plateau continental dans les détroits ;

- le "Statement on the Malacca Straits" du 16 novembre 1971 signé par l’Indonésie, la Malaisie et Singapour qui créa le "Malacca Straits Council" (MSC) ;

- le "Joint Statement" du 19 février 1975, signé par les mêmes Etats ;

- le "Tripartite Agreement" du 24 février 1977, avec les mêmes signataires.

Le continent australien

L’Australie est préoccupée par les tentatives de rébellion dans le Sud pacifique (Fidji, Vanuatu, Bougainville) et par les problèmes de déstabilisation dans le Sud-Est asiatique (Cambodge, Birmanie, Philippines, Timor, îles Spratley). Mais c’est aussi un pays riverain de l’océan Indien, et en tant que tel, il est concerné par les problèmes de sûreté des voies de communications maritimes et aériennes, par ceux relatifs au commerce international et aux relations politiques. Depuis 1984, Canberra accorde une attention particulière à l’océan

Zone économique dans le canal de Mozambique

Indien sur trois points :

- les territoires "off shore" (îles Cocos et Christmas dans l’océan Indien, îles Heard et McDonald dans le Sub-Antarctique, îles Ashmore et Cartier dans la mer de Timor) ;

- le commerce maritime et la protection des voies de communications ;

- les ressources "off shore" (pétrole, gaz, nodules polymétalliques)6.

Sur le plan stratégique, une tendance se fait jour pour envisager une coopération avec l’Inde dans la défense des voies de communications maritimes et dans la protection de la navigation commerciale. Cette hypothèse permettrait à l’Australie de ne pas considérer le développement de la Marine indienne d’une manière négative et hostile, et contribuerait à améliorer les relations entre les deux pays qui n’ont pu dépasser, jusqu’à présent, le stade du bon voisinage7.

Dans une déclaration en mars 1990, le sénateur Evans, ministre australien des Affaires étrangères et du Commerce, soulignait que l’expérience européenne démontrait que des mesures de confiance et de sécurité en faveur du désarmement pouvaient conduire à des accords régionaux. Il entendait par là les mesures définies par la Conférence sur la Sécurité et la Coopération en Europe (CSCE). A son avis, une conférence analogue en Asie du Sud-Est pourrait donner des résultats positifs. Il citait à ce sujet le "Biennal Western Pacific Naval Symposium" qui réunit les chefs des marines du Pacifique Ouest. La première de ces réunions se tint à Sydney en 1989, et l’une des dernières à Bangkok en novembre 1990. Elles groupent les chefs des marines des pays de l’ASEAN, des Etats-Unis, du Japon, de la Chine, de la Nouvelle-Guinée, de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande. Elles permettent de fructueux échanges de vues concernant la protection de voies de communications maritimes et les problèmes du droit de la mer. C’est un forum unique pour une coopération entre les marines régionales8.

Zones économiques exclusives du sud-ouest
de l’océan Indien

La France présente dans le Pacifique Ouest par la Nouvelle-Calédonie devrait s’associer à de telles initiatives, mais l’hostilité de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande ne lui facilite pas de tels contacts.

Paris pourrait cependant s’inspirer de ce modèle pour créer une structure analogue dans l’océan Indien occidental où la France a donné l’exemple de la coopération régionale avec la Commission de l’océan Indien9. A une telle "Conférence navale de l’océan Indien occidental" qui grouperait en priorité les membres de la Commission, pourraient se joindre les pays riverains du canal de Mozambique (Kenya, Tanzanie, Mozambique) et l’Afrique du Sud. C’est par des initiatives de ce genre que les efforts en faveur de la paix donnent les meilleurs résultats.

L’Australie souhaiterait participer à la Commission de l’océan Indien et elle a récemment envoyé un représentant qui a visité les pays membres pour recueillir des informations sur le fonctionnement de cette institution10. Cependant, son attitude vis-à-vis de la France qu’elle persiste à appeler "extra-regional state" n’est pas de nature à faciliter la coopération dans cette région, et sa présence n’apparaît pas comme nécessaire à la stabilité de la zone.

L’Afrique orientale et australe, Madagascar et les Etats archipélagiques

Cette région où la coopération se développe régulièrement connaît cependant quelques différends liés, en général, à des problèmes de souveraineté et de délimitation des espaces maritimes.

les principaux concernent :

- le canal de Mozambique avec les îles Eparses et la Collectivité territoriale de Mayotte ;

- l’île de Tromelin entre La Réunion et Maurice ;

- l’Archipel des Chagos avec Diego Garcia.

Les Etats riverains du canal de Mozambique sont les Comores, Madagascar, la France par les îles Eparses (Europa, Bassas de India, Juan de Nova, les Glorieuses) et le Mozambique. Ces quatre Etats conformément à la Convention sur le droit de la mer, ont autorité sur leurs zones économiques respectives pour tout ce qui concerne

Zones économiques françaises des terres australes et antarctiques

le contrôle des ressources biologiques (pêche) et non biologiques des fonds marins et du sous-sol.

Pour cela il faut délimiter. Dans la partie méridionale et centrale, ces délimitations engageraient la France, Madagascar et le Mozambique. Dans la partie nord, les négociations seraient plus complexes car il faudrait ajouter les Comores, la Tanzanie et les Seychelles.

Les îles Eparses sont sous souveraineté française et font partie du territoire national. Elles font l’objet de revendications malgaches pour celles du canal de Mozambique et de Maurice pour Tromelin. Les arguments de Madagascar ne sont pas fondés sur le plan juridique et ne sont pas reconnus par le droit international. Le différend sur Tromelin est né d’interprétations diverses du Traité de Paris du 30 mai 1814. Les rédactions des textes en anglais et en français donnent lieu à des conclusions opposées pour ce qui concerne la nationalité de Tromelin. Cependant, la thèse française renforcée par une présence effective sur l’île est beaucoup mieux fondée que celle de Maurice11.

La souveraineté française étant bien établie, il serait possible d’examiner des perspectives de coopération bi-latérales concernant ces îles. Des projets pourraient être mis à l’étude en matière de météorologie, d’exploration et d’exploitation des ressources minérales des fonds marins, ainsi que dans les domaines de la pêche et de la protection de l’environnement.

La querelle des Chagos

Le "British Indian Ocean Territory" (BIOT) est une idée américaine, plus exactement une idée de l’amiral Arleigh Burke, avancée en 1960 avant l’indépendance de l’île Maurice, et relancée en 1962 à l’occasion de la guerre du Viet Nam. Réticents au début, les Britanniques donnèrent finalement leur accord. L’idée de Washington était de détacher l’archipel des Chagos de l’île Maurice et de détacher des Seychelles trois îles ; Aldabra et Farqhar pour l’Air Force, et Desroches pour la Navy, le tout formant le BIOT qui fut créé par la Grande-Bretagne le 10 novembre 1965. Le premier traité anglo-américain fut signé le 30 décembre 1966. Il fut suivi de deux autres : celui du 24 octobre 1972 et celui du 25 février 1976.

L’indépendance de Maurice fut proclamée le 12 mars 1968 ; celle des Seychelles le 28 juin 1976. A cette occasion, la Grande-Bretagne rétrocéda aux Seychelles Aldabra, Farqhar et Desroches car Washington avait décidé de concentrer tous ses moyens à Diego Garcia, dans les Chagos.

Le BIOT fut loué à bail pour 50 ans, avec une rallonge éventuelle de 20 ans. Il est administré par un commissaire qui réside à Londres et qui dépend du Foreign and Commonwealth Office. Ce commissaire est représenté à Diego Garcia par un officier de la Royal Navy.

Lors du premier traité de 1966, les Etats-Unis payèrent un certain nombre d’indemnités à la Grande-Bretagne, à l’île Maurice et aux Seychelles.

Washington a installé à Diego Garcia une très importante base interarmées au prix de plusieurs centaines de millions de dollars. C’est le pivot de la stratégie américaine dans l’océan Indien. On l’a bien vu lors de la Guerre du Golfe. C’est également avec Guam dans le Pacifique ouest, avec les bases australiennes, et maintenant avec Singapour et ce qui reste des bases aux Philippines, une pièce maîtresse du dispositif des Etats-Unis dans le Sud-Est asiatique. Pendant la guerre du Golfe, les B52 de l’Air Force chargés du bombardement stratégique de l’Irak, venus de Guam par Darwin, en Australie, étaient basés à Diego Garcia. C’est dans les Chagos que sont pré-positionnés les divers bâtiments chargés de fournir la première logistique aux formations de "Marines" de la "Rapid Deployment Force", et c’est également Diego Garcia qui accueille les groupes de combat formés autour des porte-avions nucléaires.

Les protestations contre la présence américaine aux Chagos viennent surtout de Maurice et des Seychelles, qui estiment avoir droit à des réparations plus importantes que les indemnités versées jusqu’à présent. Maurice réclame aussi les Chagos comme partie de son territoire national. L’Inde s’est jointe aux protestataires lors du lancement de la mythique "Zone de paix de l’océan Indien" qui, après bien des déboires, est maintenant en sommeil.

Construite pour projeter la puissance militaire américaine dans le Tiers Monde et protéger les pétroles du golfe, Diego Garcia est le type même de la "base-ricochet", sans population civile, à part les travailleurs sous contrat, et entièrement conçue pour des opérations militaire.

Une zone de 200 milles marins dénommée "Fisheries Convention and Management Zone" (FCMZ) a été proclamée le 1er octobre 1991 pour le BIOT par une "déclaration d’intention" publiée le 7 août 1991. La Grande-Bretagne exercera sa juridiction sur cette zone pour tout ce qui concerne la pêche. Cette zone est tracée autour de Diego Garcia, Egmont or Six Islands, Peros Banhos, Salomon Islands, The Brother Islands, Nelson or Legour Island, Eagle

Zones économiques des Chagos et des Maldives

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Maldives. La zone économique est définie par des coordonnées géographiques. La zone a la forme d’un rectangle sauf au nord où elle suit la frontière maritime avec l’Inde. On ne voit pas très bien sur quelles bases cette zone a été délimitée car les coordonnées ne font pas mention des distances par rapport aux lignes côtières.

Islands et Danger Island. Ces îles constituent l’archipel des Chagos dont la superficie terrestre est de 52 km2 pour une zone économique exclusive de 450 000 km2.

LA STRATÉGIE FRANCAISE DANS L’OCÉAN INDIEN

La France, pays riverain de l’océan Indien et lié à la République de Djibouti par des accords de défense, doit avoir une stratégie conforme à ses intérêts, à ses engagements, à son rôle de puissance européenne et à sa tradition de nation ouverte à toutes les formes de coopération pour le développement dans la paix et dans la sécurité.

Les objectifs d’une telle stratégie peuvent être définis ainsi :

- défendre le territoire national, c’est-à-dire la Réunion, Mayotte, les îles Eparses, et les Terres australes et antarctique ;

- aider, dans le cadre des accords de défense, les forces armées nationales de la République de Djibouti si ce pays est l’objet d’une agression extérieure ;

- participer à la défense de la liberté de navigation dans les voies de communications maritimes et aériennes de l’océan Indien ;

- participer, dans le cadre de la Charte de l’ONU, à toute action diplomatique ou militaire pour le droit à la sécurité, le maintien de la paix et le règlement pacifique des différends ;

- participer à toute initiative concernant la sécurité collective régionale, particulièrement dans l’océan Indien occidental ;

- développer la coopération dans le domaine économique et favoriser la création d’organisations régionales pour la mise en valeur des ressources terrestres et océaniques ;

- coopérer avec les pays riverains de l’océan Indien pour tout ce qui concerne les actions humanitaires, les transferts de technologie, la recherche scientifique et la défense de l’environnement.

La défense du territoire national

Elle est naturellement assurée par les forces armées stationnées sur place et par celles qui pourraient être acheminées de la métropole si la situation l’exigeait. Dans ce cas, la liberté de navigation à travers le canal de Suez, la mer Rouge et le détroit de Bab el-Mandeb serait essentielle. La route du Cap, qu’il a fallu utiliser pendant sept ans lors de la fermeture du canal de Suez, ne pourrait être qu’une solution de rechange.

Ile Mayotte (partie Sud)

Le pivot de notre dispositif serait le groupe aéronaval, constitué autour d’un porte-avions, pour assurer l’appui des forces locales, contrôler les débarquements, protéger l’acheminement des renforts terrestres venus de métropole et maîtriser la situation tactique.

Ce dispositif pourrait être centré sur la Réunion où les très importants travaux effectués dans le port est de la Pointe des Galets (515 mètres de quais à la côte -14) permettraient la mise à quai des unités du groupe aéronaval et des navires transportant les renforts et le matériel venus de la métropole. Cependant, il faudrait envisager un mouillage sûr et discret où le groupe aéronaval accompagné par ses bâtiments de soutien pourrait séjourner pendant de courtes périodes opérationnelles. Le lagon de Mayotte offre à ce sujet des possibilités remarquables dans sa partie sud-ouest à condition d'améliorer l’hydrographie des passes et celle du lagon. Daoudzi et Longoni, où un nouveau port vient d’être construit, sont à éviter en raison de l’étroitesse des passes et du chenalage. L’aérodrome de Dsoudzi faciliterait les liaisons logistiques et les transports de personnels avec la Réunion, tandis qu’une batellerie suffisante assurerait les besoins éventuels.

Accompagné de ses navires de soutien et navires-ateliers, le groupe aéronaval autonome trouverait dans le lagon de Mayotte un mouillage parfaitement adapté aux exigences opérationnelles.

Djibouti et ses problèmes

La France a renouvelé récemment les accords de défense qui la lie à la République de Djibouti et doit aider ce pays à se défendre contre toute agression extérieure.

Les affrontements sous fond de rébellion ouverte entre le gouvernement de Djibouti et les Afars doivent être examinés sous l’angle de l’environnement extérieur, car l’analyse de la tension entre les Issas et les Afars met en lumière certains aspects de la déstabilisation de la Corne de l’Afrique. Ils concernent directement la France qui risque d’être entraînée malgré elle dans une succession de confits locaux alors que sa présence à Djibouti n’a d’autre raison que de permettre à ce petit Etat de vivre et de se développer dans la paix et dans la sécurité.

La façade patiemment construite depuis l’indépendance est en train de craquer. Malgré un Président du Conseil et quelques ministres afars, les frictions entre les ethnies ont atteint un niveau alarmant et frisent la guerre civile. Les Afars se sont toujours présentés comme les propriétaires du sol, tandis que les Issas, plus nombreux à Djibouti, estiment qu’ils ont les capacités pour gouverner le pays qu’ils considèrent comme leur patrie. Les Issas doivent également

Carte Libye - Arabie Saoudite - Tchad - Soudan - Ethiopie - Yemen - Kenya - Somalie

tenir à distance les autres ethnies du Somaliland, Issaks, Gadaboursis, Aber Awal, qui ont proclamé l’indépendance de cette province nord de la République de Somalie, et qui envisageraient volontiers une fusion avec la République de Djibouti.

Pour tenter de trouver une explication à cette flambée de violence, il faut analyser la situation en tenant compte des éléments suivants :

- la Somalie de Mogadiscio est en pleine anarchie. Elle est incapable d’intervenir d’une manière quelconque dans sa province nord, l’ex-Somaliland, qui s’est auto-proclamée indépendante, et qui peut exercer sur Djibouti des pressions dangereuses. Cette anarchie favorise les manœuvres que l’Ethiopie pourrait tenter pour améliorer son accès à la mer, compromis par la future indépendance de l’Erythrée.

- l’Ethiopie, pays de 45 millions d’habitants, est menacé de perdre Assab, son véritable port sur la mer Rouge, si le référendum prévu donne l’indépendance à l’Erythrée. Coupée de la mer, l’Ethiopie cherchera à acquérir à Djibouti une position prééminente tout en cherchant à apaiser les Issas qui contrôlent le pays traversé par le chemin de fer Djibouti - Addis Abbeba. Les Afars d’Ethiopie, armés par le gouvernement de Mengestu pour tenter d’arrêter l’offensive érythréenne vers Assab, lors des derniers jours du précédent régime éthiopien, peuvent chercher à aider leurs frères de Djibouti à acquérir une meilleure participation du gouvernement de cet Etat. Il est tentant pour l’Ethiopie de les utiliser pour ses visées sur Djibouti. L’Etat de décomposition de la Somalie assurerait à Addis Abbeba une tranquillité relative sur ses frontières, tout en tuant dans l’œuf le projet de fusion avec un Somaliland sécessionniste. Il ne faut pas oublier que les Afars, répandus tout le long de la côte de la mer Rouge et dans l’arrière-pays de Massawa à Djibouti, ont toujours été, en majorité, sujets éthiopiens et se sont souvent tournés vers Addis Abbeba pour obtenir aide et protection contre les somalis, en particulier contre les Issas.

- une solution, probablement la meilleure pour stabiliser la région, serait de procéder à une partition de l’Erythrée dans sa partie sud, au niveau de Barassoli, sur la côte de la Mer Rouge, pour conserver à l’Ethiopie son accès à la mer par Assab. Cet accès serait amélioré par un chemin de fer Assab – Dessié – Addis Abbeba. L’Erythrée a toujours été orientée par vocation vers le Soudan. Un véritable chemin de fer Massawa – Kassala – Khartoum permettrait de désenclaver le sud du Soudan, et de donner à l’Erythrée un rôle important dans le développement de toute cette zone.

- l’Erythrée, supposée indépendante, pourrait s’opposer à

Les ethnies dans la Corne de l’Afrique

toute modification de ses frontières tout en créant une tension frontalière avec la République de Djibouti. Aussi, pour assurer le retour à la paix, ces problèmes devraient être examinés au sein d’une conférence sur la Corne de l’Afrique groupant les pays riverains de la mer Rouge et du Bab el-Mandeb, ainsi que les grandes puissances intéressées, c’est-à-dire la France, les Etats-Unis, l’Italie et la Grande-Bretagne, dans le cadre de la Charte de l’ONU. Cette conférence examinerait la possibilité de créer une organisation régionale de sécurité collective qui garantirait les frontières de ses membres. La situation actuelle est instable et dangereuse et les hostilités, surtout entre l’Ethiopie et l’Erythrée, risquent de reprendre dès que l’Ethiopie aura amélioré son état actuel.

La France a doté la République de Djibouti de trois instruments de travail et de prospérité ; le port, l’aérodrome et le chemin de fer vers Addis Abbeba, servis par des installations très performantes de communications internationales. Djibouti doit jouer son rôle de station-service pour navires et avions sur l’une des voies de communications maritimes et aériennes les plus fréquentées du monde. Il faut l’aider remplir cette mission solidaire de l’économie mondiale.

La présence militaire française, conséquence d’un accord de défense avec la République de Djibouti, est actuellement nécessaire au maintien de la paix régionale, mais ce n’est qu’une solution provisoire. La France ne peut pas rester indéfiniment à Djibouti. La stratégie française dans l’océan Indien est centrée sur la Réunion, où les moyens militaires rassemblés à Djibouti pourraient être transférés sur ce territoire national. Il faut donc réfléchir à une nouvelle forme de coopération militaire avec la République de Djibouti dans le cadre d’une série d’accords qui pourraient être examinés à l’occasion d’une conférence sur la Corne de l’Afrique et qui garantiraient à ce pays son droit à l’indépendance et à la sécurité.

La liberté de navigation dans les voies de communications maritimes et aériennes

Elle dépend essentiellement du libre passage en transit et du libre survol d’un certain nombre de détroits stratégiques ou passages resserrés par lesquels les forces navales et aériennes et la navigation commerciale accèdent à l’océan Indien et circulent sans contrainte. Ce sont :

- le détroit de Lombok à l’est de Java ;

- le détroit de Makassar entre les Célèbres et Bornéo ;

- le détroit de la Sonde entre Sumatra et Java ;

- les détroits de Malacca ;

- le "Great Channel" entre les îles Nicobar et Sumatra ;

- le "One and Half Degree Channel" au sud des Maldives ;

- le "Eigth Degree Channel" au nord des Maldives ;

- le détroit d’Ormuz ;

- le détroit de Bab El Mandeb ;

- les détroits de Tiran et de Jubal dans la mer Rouge ;

- le canal de Mozambique.

Ces détroits ou passages resserrés ne doivent pas être soumis à des juridictions locales et contraignantes qui auraient pour objet de faire peser des menaces sur la libre circulation du commerce maritime international, sur la navigation aérienne et sur les mouvements des forces navales et aériennes. Les pays riverains de l’océan Indien ont le droit de commercer librement avec le reste du monde et de prendre les mesures qui s’imposent pour faire respecter leur droit à la sécurité. La Convention sur le Droit de la Mer a minutieusement établi le régime des détroits servant à la navigation internationale, et la France doit éventuellement participer à toute action qui aurait pour objet de rétablir une situation compromise par des mesures arbitraires contraires au droit international.

Les actions dans le cadre des Nations Unies

La Charte de l’ONU dans son chapitre VII "Action en cas de menace contre la paix, de rupture de la paix et d’acte d’agression" a prévu toute une série de mesures impliquant ou non l’emploi de la force armée pour donner effet à ses décisions, dans le but de maintenir ou de rétablir la paix et la sécurité internationales. L’affaire irakienne illustre parfaitement les conditions du recours à la force par le Conseil de Sécurité. La France doit, naturellement, comme pays riverain de l’océan Indien et comme membre permanent du Conseil de Sécurité, répondre à toutes les sollicitations qui lui seraient adressées et qui concerneraient une atteinte au droit naturel de légitime défense, individuelle ou collective, dans le cas où un état serait l’objet d’une agression armée.

La sécurité collective régionale

Comme le précise la Charte, rien ne s’oppose à la conclusion d’accords et à la constitution d’organismes régionaux, destinés à régler les affaires qui, touchant au maintien de la paix et de la sécurité internationales, se prêtent à une action de caractère régional. Cette disposition n’empêche pas le Conseil de sécurité d’enquêter sur tout

Les détroits malais et indonésiens

différend ou toute situation qui pourrait menacer le maintien de la paix de la sécurité internationale. De même, tout état peut saisir le Conseil de Sécurité s’il estime que sa sécurité est menacée.

Il est donc possible, si la nécessité s’en fait sentir, de créer une organisation régionale de sécurité collective dans une zone déterminée. Jusqu’à présent, aucune menace précise ne pèse sur les Etats de l’océan Indien occidental et la France, Etat riverain, n’est responsable que de sa propre sécurité. Elle peut, cependant, à tout instant, proposer à ses voisins une structure analogue à celle qui existe dans l’océan Indien oriental et dans le Pacifique Ouest, et qui groupe les Etats de ces régions désireux d’échanger leurs vues sur la protection des voies de communications maritimes, et les problèmes du droit de la mer. Elle peut également, comme elle l’a déjà fait avec d’autres pays, aider ses voisins à améliorer leurs capacités défensives par une coopération militaire et des exercices en commun.

Le développement de la coopération économique

La création de la Commission de l’océan Indien groupant la France, Madagascar, Maurice, les Seychelles et les Comores, est un exemple de ce qui peut être fait pour développer la coopération économique. Les Etats archipélagiques de la région ont de vastes zones économiques sur lesquelles ils possèdent des droits souverains aux fins d’exploration et d’exploitation des ressources minérales des fonds marins, et sur les ressources halieutiques. La France, qui est à la pointe de la recherche scientifique dans ces domaines, peut très bien favoriser la création d’une organisation régionale analogue à l’IOMAC pour la mise en valeur de ces richesses naturelles. Il en est de même pour les ressources terrestres qui peuvent faire l’objet de recherches conjointes.

La coopération océanique

Elle peut s’exercer dans les domaines les plus divers allant de l’action humanitaire dans le cas de catastrophes naturelles à la protection de l’environnement, en passant par la recherche scientifique, les transferts de technologie pour l’exploitation pacifique de l’océan Indien, et l’amélioration des communications internationales. La Conférence des Nations Unies sur l’Environnement et le Développement (1er-12 juin 1991, Rio de Janeiro) a précisé les objectifs à atteindre :

- la protection de l’environnement en mettant tout en œuvre pour combattre les changements climatiques et les atteintes à la couche d’ozone ;

- la protection et la gestion des terres en luttant contre le déboisement, la désertification et la sécheresse ;

- la préservation de la diversité biologique ;

- la protection des océans et de toutes les mers incluant les régions côtières ; la protection, l’utilisation rationnelle et le développement des ressources marines ;

- la protection de la qualité et de l’approvisionnement des ressources en eau ;

- la gestion des déchets toxiques de même que la prévention des trafics illégaux concernant les produits et déchets toxiques et dangereux.

La France a donné l’exemple dans ces domaines en fournissant à la Communauté économique Européenne (CEE) et à la Commission de l’océan Indien (COI) un expert, qui est le commandant de la Marine à la Réunion, pour toutes les zones économiques de la COI. Cet expert est chargé de proposer un programme régional pour la sécurité en mer et pour toutes les affaires concernant les pollutions marines.

L’installation aux Kerguelen d’une station de contrôle des satellites et de communications, qui complète le réseau de Kourou et de Toulouse, est également un exemple de coopération internationale.

conclusion

On voit que la stratégie française dans l’océan Indien ne manque pas d’objectifs.

Le phénomène de "dilatation de puissance" des Etats-Unis dans l’océan Indien, dû à la guerre du Golfe et à l’effacement de l’ex-Union soviétique, a créé une situation nouvelle. Washington estime que l’évacuation du pétrole et le trafic maritime océanique doivent être assurés sans contrainte, ainsi que la libre circulation des forces à travers les détroits, les mers resserrées et les archipels. Il ne faut pas oublier que 41 nations sur les 43 avec lesquelles les Etats-Unis ont des traités en matière de sécurité collective sont localisées outre-mer. Les Etats-Unis sont ainsi conduits à utiliser les océans, dont l’océan Indien, comme barrière pour leur défense, et comme routes ouvertes pour étendre leur influence. En outre, Washington a toujours voulu contrôler les issues de cet océan en soutenant, quels que soient leurs régimes politiques, les nations souveraines des détroits.

Par leur présence militaire, les Etats-Unis développent leur influence auprès des pays riverains de l’océan Indien et accroissent la crédibilité des forces américaines en associant leurs actions aux décisions du Conseil de Sécurité des Nations Unies. Washington se pose en gardien de la paix régionale.

On assiste à la création d’un pôle unique de puissance.

Les Etats concernés par cette nouvelle stratégie à sens unique, comme l’Inde, surveillent attentivement cette situation.

La France, puissance riveraine, contribue par sa présence à la stabilité de la région ainsi qu’à la paix et à la sécurité internationales. Son rôle au sein de la Communauté Economique Européenne lui permet de l’aider dans ses contacts avec les autres Etats riverains de l’océan Indien, et de faciliter les développements régionaux.

L’entrée en scène de l’Europe sur cette scène mondiale, permettrait de créer un second rôle de puissance qui serait bien accueilli par ces Etats, car il leur donnerait la possibilité d’exercer un choix.

La stratégie française qui faciliterait ce retour à l’équilibre serait en tout point conforme au rôle qui sera toujours le sien dans l’organisation du monde futur.

 

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Notes:

1 Henri Labrousse, “Risques et tensions en mer Rouge”, Stratégique, n° 48, 4e trimestre 1990. “Dissensions et querelles dans le Golfe, Stratégique, n° 51-52, 3e-4e trimestres 1991.

2 Statement of Rear Admiral William O. Studeman, Director of Naval Intelligence US Navy before the Seapower and Strategic and Critical Materials Subcommittees of the House Armed Services Committee on Intelligence Issues. Ist march 1988.

3 Hervé Coutau-Bégarie, “L'Inde face à l'océan Indien”, La Revue Maritime, 4e trimestre 1991.

4 Maharaj K. Chopa, India and the Indian Ocean, New Delhi, Sterling Publishers, 1982.

5 The West Australia, 28 septembre 1991.

6 Une récente décision du Gouvernement australien (décembre 1991) a doté l’Australie d’eaux territoriales de 12 milles marins, d’une zone contiguë de 24 milles marins et d’une zone économique exclusive de 200 milles marins. Cette décision permet à l’Australie d’exercer sa juridiction sur une zone de 10 millions de km2 environ.

7 “Australia and the Indian Ocean. A Naval View”, Commodore WSG Bateman, Maritime Strategic Studies Project, Naval Office, Canberra, The Indian Ocean Review, septembre 1991.

8 The Indian Ocean Review, septembre 1991.

9 France, Madagascar, Maurice, les Comores, les Seychelles.

10 Nelson Quinn, Claire Clark, Stéphanie Anderson, Australia in the Indian Ocean, Department of Territories and Local Governments, Canberra, 1991.

11 Henri Labrousse, “Les îles Eparses de l’océan Indien, Revendications et droit international”, La revue maritime, 4e trimestre 1991, n° 424.

 

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