BUDGET, PERSONNELS, MATERIELS : L’AVENIR DES FORCES CLASSIQUES

 

Jean-Baptiste MARGERIDE

 

Une des grandes questions militaires actuellement débattue porte sur le choix entre une armée de métier ou armée de conscription.

Pour une fois, le traditionnel clivage politique français n’a pas fonctionné comme à l’habitude ; nous entendons des personnalités de tous bords se déclarer pour l’un ou l’autre des deux systèmes... encore que les "pro-conscription" ne se soient pas très clairement exprimés pour la durée de "leur" service militaire. L’autre bord a souvent étayé ses arguments sur l’autorité gaullienne et son Vers l’Armée de métier, oubliant – peut-être pour n’avoir pas lu le livre assez attentivement – que l’auteur demandait seulement une composante de métier (corps blindé et motorisé rapide et puissant) à côté de l’armée traditionnelle de conscription.

Les questions de coût, naturellement incontournables, ont fait partie de l’argumentation, mais avec de telles divergences sur leur appréciation que le citoyen moyen n’a guère pu se former une opinion.

Une chose, pourtant, est certaine : notre très faible participation numérique à la "Guerre du Golfe"1 et – on l’a su depuis – l’impossibilité radicale de pouvoir opérer des relèves, ont montré que le système actuel, fondé presque exclusivement sur la menace soviétique et des interventions très ponctuelles (en Afrique surtout), ne convenait plus dès lors que les appelés ne pouvaient être envoyés hors d’Europe.

Alors, faut-il passer sans hésitation à l’Armée de métier exclusive ? C’est le cas aux Etats-Unis, mais la différence d’ordre de grandeur est telle qu’elle ne permet guère d’envisager une sorte de "modèle réduit".

Les cas du Japon et de la Grande-Bretagne sont nettement plus à notre échelle militaire, encore qu’avec des différences :

- la première porte sur le fait qu’il s’agit de nations-îles : toute agression majeure ne peut qu’être, soit nucléaire, soit une opération de débarquement d’une ampleur telle qu’à l’ère spatiale ces préparatifs ne sauraient être dissimulés ;

- le Japon – actuellement – n’a aucun budget militaire nucléaire. Celui de la Grande-Bretagne est faible : les MSBS sont encore des Polaris A3 (mis en service en 1967) achetés aux Etats-Unis, munis chacun de 3 têtes MRVChevaline, vieillies, alors que nos missiles M.4 portent 6 têtes MIRV ;

- les budgets de ces deux armées n’ont pas à leur charge l’équivalent de notre gendarmerie (9,3 % des crédits en 1991).

Pour 1991, les dépenses et les effectifs militaires respectifs des armées française, britannique et japonaise ont été, en milliards de dollars2, de :

 

Crédits

Effectifs

France

37,34

542 400

Gendarmerie 89 300

Grande-Bretagne

43,55

300 100

Japon

32,89

246 000

Nous n’avons pu connaître le détail des dépenses nucléaires britanniques, mais nous pouvons établir une comparaison avec le Japon, sous réserve de déduire ces dépenses de notre budget. La plaquette annuelle du SIRPA ("La Défense en chiffres") donne pour nos forces nucléaires un total de 42,952 milliards de francs, soit 8,20 milliards de dollars. Il resterait donc à comparer :

- France : 29,14 Mds de dollars pour 542 360 hommes.

- Japon : 32,89 Mds de dollars pour 246 000 hommes,

Mais les crédits français devraient encore être diminués de ce qui, pour les forces nucléaires, est relatif à l’"environnement", recherches et essais, aux transports, à l’infrastructure, aux soutiens, etc. ; ces 29,14 Mds de dollars doivent donc être encore minorés d’un montant assez difficile à cerner, mais qui ne saurait être inférieur à 10 Mds de francs, soit 1,91 Mds : différence 29,14 - 1,91 = 27,23 Mds de dollars.

Supposons, enfin, que l’appelé du contingent ne coûte rigoureusement rien – ce qui est loin de la réalité. Le nombre de nos personnels d’active ("postes budgétaires") a été de 300 643 en 1991, gendarmerie comprise. Il reste donc enfin à comparer, en gardant en mémoire le fait que nous avons minoré les dépenses françaises, de l’"environnement" nucléaire et du coût des appelés :

- France : 27,23 Mds de dollars, ou 142,6 Mds de francs, pour 300 643 hommes et leurs matériels,

- Japon : 32,89 Mds de dollars, ou 172,2 Mds de francs, pour 246 000 hommes et leurs matériels.

Mais avec, pour le Japon, un nombre de matériels nettement inférieur en règle générale, Terre et Air ; en revanche le tonnage maritime3 est du même ordre que le nôtre. Ceci représenterait encore pour la France une diminution pour obtenir des budgets réellement comparables.

Ne pouvant aller plus loin, nous nous en tiendrons aux derniers nombres indiqués ci-dessus, valables au moins comme indicateurs. De simples divisions donnent – sous les multiples réserves que nous avons faites – une dépense moyenne par personnel d’active – soldes, équipement, entraînement, etc. – :

- pour la France, de 474 320 F,

- pour le Japon, de 700 000 F.

Sur la base japonaise, la France (les appelés toujours comptés comme ne coûtant rien, et les autres déductions négligées) aurait pu avoir :

142,6 x 109 / 700 000 = 203 714 personnels d’active,

mais dont il faut déduire 78 676 gendarmes, ce qui laisse pour les Armées et les personnels militaires de la DGA 125 038 postes. Dans les conditions de 1991, avec 46 197 pour la Marine, 57 418 pour l’Air et 11 538 pour la DGA, soit un total de 115 153, il serait resté 9 885 postes budgétaires (officiers, sous-officiers, engagés, VSL au-delà de la durée légale) pour l’armée de Terre.

Mais, ayant accumulé les approximations, cet effectif de 125 038 postes est assez imprécis. Ayant minoré plusieurs dépenses, il est nettement optimiste, et nous verrons plus loin – comparaison avec l’armée britannique – qu’il doit être encore réduit.

D’où, alors, peuvent provenir les différences ? Pas des matériels, moins nombreux et souvent moins modernes, aussi bien en Grande-Bretagne qu’au Japon. De toute évidence, elles viennent du fait que leurs crédits de fonctionnement –, sans atteindre plus de 80 % du total comme au Canada –, sont, avec un ordre de 65 à 70 % selon les années, systématiquement supérieurs aux quelque 46 à 47 % que nous leur consacrons actuellement – après un maximum de 58 % en 1976–.

La différence s’explique principalement par deux raisons :

1. Les militaires français sont, de manière générale, sous-entraînés par manque de carburant4 et de munitions. Pour 1991 – l’année 1992 sera pire – les "activités" représentaient 7,573 Mds de F, soit 3,87 % du budget.

A cet égard, la Terre, traditionnelle Cendrillon des Armées, est tout spécialement défavorisée : la lecture attentive de la Loi de finances 1991 montrait que par personnel militaire – appelés compris – la répartition était la suivante :

- Terre : 3 389 F par homme (total 0,950 Mds pour un effectif de 280 318),

- Marine : 48 870 F par homme (total 3,191 Mds pour un effectif de 65 295),

Air : 33 940 F par homme (total 3,101 Mds pour un effectif de 92 861).

Il est évident que, dans ces conditions, l’appelé moyen "Terre" a quelques raisons de penser qu’il s’ennuie. Mais on pense très rarement au moral des cadres, qui ont la charge d’entraîner de manière intéressante et soutenue dans de telles conditions de pénurie.

2. Les soldes, malgré les multiples astreintes, sont faibles. Ici encore, la Loi de finances donne des indications intéressantes : en 1991, les "Rémunérations et Charges Sociales" (RCS) annuelles moyennes – appelés et personnels civils compris – ont été (en francs) pour les diverses armées et autres organismes, les suivantes :

   

Active

Appelés

Civils

Total

Terre

61 312

106 814 173 504 37 762 318 080
Marine

119 192

46 197 19 098 7 130 72 425
Air

100 407

57 418 35 443 5 403 98 264
Gendarmerie

146 590

78 676 10 602 967 90 245
Sces comm.

158 637

11 538 3 069 76 516 91 123

Naturellement la forte proportion d’appelés dans l’armée de Terre explique en partie ces différences5. Néanmoins, le fait demeure qu’il est rigoureusement impossible pour un homme du rang engagé (de 2e classe à caporal-chef), voire un jeune sous-officier, d’entretenir une famille sans le salaire "de complément" fourni par l’épouse. Mais la femme d’un militaire, entraînée dans le frénétique mouvement brownien des mutations6, peut-elle trouver autre chose que des "petits boulots" provisoires ?

Si l’on se tourne vers les grades élevés, une récente étude a montré que :

- depuis une dizaine d’années, les militaires ont perdu, en moyenne annuelle, 0,8 % de leur pouvoir d’achat,

- depuis 20 ans, l’écart de leur rétribution par rapport au secteur civil privé s’accroît de 2 % au moins, en moyenne annuelle.

En d’autres termes, le poste de cadre civil correspondant à la solde du lieutenant-colonel en 1968, a rejoint la rémunération du colonel en 1978, et celle du général de brigade en 1988.

Nous passons sur les difficultés à trouver un logement, sur les membres de la famille laissée "à la traîne" pour terminer l’année scolaire avant de rejoindre le reste de la famille ; sur les difficultés des enfants à s’adapter tous les deux ans à de nouveaux camarades de lycée, puis "semés" les uns après les autres – non sans frais supplémentaires : logement, etc. – de faculté en faculté s’ils ont réussi à arriver aux études supérieures7.

Rappelons le malaise qui, actuellement, se fait jour chez les cadres officiers et sous-officiers ; malaise que l’on constate en lisant les "libres réflexions" qui, mois après mois, paraissent – et c’est tout à l’honneur de la revue d’oser les publier – dans le journal mensuel du SIRPA Armées d’aujourd’hui.

Ce malaise a d’ailleurs d’anciennes racines. un indicateur intéressant est fourni par le nombre des polytechniciens entrant dans les Armées proprement dites, Terre, Marine, Air, depuis la fin du dernier conflit mondial : les promotions 1944 – sortant en 1946 – à 1954 (à effectifs variant de 180 à 240) avaient fourni 159 officiers pour 2177 élèves, soit 7,8 %, non compris les ingénieurs militaires de l’Armement8. Mais ces choix furent suivis d’une majorité de démissions après que le temps dû à l’Etat – 6 ans, pour n’avoir pas à payer les frais d’études – ait été accompli9.

Ensuite, et malgré l’augmentation des effectifs de promotions à 300 et bientôt près de 400 (budget 1992), les "X" ne sortent pratiquement plus dans les Armées. Depuis quelques années, même les sorties offertes dans le Corps des Ingénieurs de l’Armement ne sont pas "saturées" (c’est-à-dire intégralement prises), malgré un avancement beaucoup plus rapide, une plus grande stabilité, et à grade égal un ensemble solde plus primes supérieur.

De son côté, et pour essayer de maintenir le recrutement, l’Ecole de Saint-Cyr, jadis unitaire, a dû créer des options "lettres" et "sciences humaines".

Autre fait ne pouvant agir que de manière "répulsive", tout particulièrement pour l’armée de Terre : depuis près de 20 ans, elle avait pris l’habitude de voir diminuer très régulièrement ses effectifs de 8 000 à 9 000 chaque année, ce qui n’était déjà pas très encourageant. Mais le budget 1992 prévoit une déflation plus que doublée : 19 390 hommes, active, engagés, appelés. (L’Air perd 1 200 et la Marine nettement moins.)

La "cible", plus ou moins officielle, serait d’arriver à 250 000 hommes, ce qui ne suppose plus qu’une ultime déflation de 11 000 hommes. Mais, déjà, certains commentateurs supputent une Armée de Terre à 200 000, 150 000, 120 000... Ce en quoi, sur un point au moins, ils n’ont pas tort puisque les personnels d’active, 106 814 en 1991, vont passer à 104 524 en 199210.

Il faudrait donc, pour passer à l’Armée de métier, augmenter – et non réduire – ces postes de personnels d’active : de près de 100 %, dans l’optique 200 000, et de près de 50 % pour 150 000.

Or, le moins que l’on puisse dire est que, malgré le chômage, il n’y a pas de bousculade aux portes des bureaux d’engagement, (le R.M.I. est plus tentant, ab initio), ni aux inscriptions pour les concours des écoles militaires d’officiers et de sous-officiers11.

D’ailleurs, plus soucieux des questions de carrière que l’étaient leurs pères et leurs grand-pères, peut-on sérieusement penser que des jeunes gens de valeur vont envisager dans les années à venir à entrer dans un organisme (Terre surtout) dont l’avenir est flou, sauf sur un point, son "implosion", qui très vite les placerait devant le choix entre partir à la faveur d’une loi de dégagement des cadres, ou une carrière moyenne – donc une retraite – très médiocre ? Or, c’est au début des années 90 que devront être recrutés les sous-officiers confirmés et les capitaines de 2005, les colonels "brillants" de 2015 et les très jeunes généraux de 2020.

Autre problème, celui des employés civils. En 1991, les trois armées, Terre, Marine, Air, en comptaient, pour 438 474 militaires, un total de 50 295, soit un rapport de 8,7 à 1. Proportion très nettement plus faible que dans les forces britannique et japonaise (ordre de 3,5 pour 1), due à la présence des appelés, dont bon nombre sont affectés à des tâches sans doute dépourvues de panache, mais indispensables.

Enfin, dernière donnée, l’autre "cible" visée, celle budgétaire, est de ramener les crédits de la défense à 3 % du PNB. Ceci, en 199112, aurait donné un montant total de 194,548 Mds de francs x 3/3,37 = 174,078 Mds de francs, ou, pour comparer plus facilement avec l’étranger, 37,34 Mds de dollars x 3/3,37 = 33,24 Mds de dollars. Mais, toute dernière correction, et pour comparer vraiment ce qui est comparable, il reste à enlever de cette somme les crédits de la gendarmerie : 18,122 Mds de francs = 3,46 Mds de dollars, ce qui aboutit enfin à 29,78 Mds de dollars.

Revenant aux effectifs, comparons cette fois avec le Royaume-Uni.

Les dépenses britanniques ayant été, rappelons-le, de 43,55 Mds de dollars (malgré un PNB inférieur de presque exactement 100 Mds de dollars), en prenant une "maquette" bâtie exactement sur le modèle des armées du Royaume-Uni, nous aurions dû avoir pour des niveaux de soldes décents13 un modèle à l’échelle de : 29,78 x 43,55 = 0,6838 ou pour simplifier14, deux tiers.

Mais, s’agissant des trois armées, ces deux tiers sont encore trop élevés : il convient de tenir compte du coût de la gendarmerie : (et, si nous pouvions être tout à fait rigoureux, de la DGA, dont l’équivalent est beaucoup moins développé à l’étranger : l’Allemagne et le Japon se procurent leurs matériels exclusivement auprès de firmes privées ; la Grande-Bretagne de plus en plus).

En 1991, la gendarmerie a émargé au budget des Armées pour 15,67 Mds de francs et, faute de pouvoir évaluer la "nébuleuse obscure" de la DGA, nous nous limiterons à la dépense indiquée pour les "Recherches et Essais" (plaquette SIRPA), soit une somme de 10,10,79 Mds de francs, bien évidemment minorée.

15,67 + 10,79 = 26,46 Mds F, ou 5,05 Mds $, toujours au taux de 5,237 F pour un dollar.

Nous avons alors à comparer 29,78 - 5,05 = 24,73 Mds $ aux 43,55 Mds $ consacrés par le Royaume-Uni à ses forces armées : 24,73 / 43,55 = 0,57 comme "échelle" par rapport aux forces britanniques. Ceci aurait représenté :

a) pour les effectifs, 300 100 x 0,57 = 171 060 hommes, se répartissant en :

- Armée de Terre : 149 600 x 0,57 = 82 570

- Marine (dont aéronavale et FOST) : 61 800 x 0,57 = 35230

- Armée de l’Air : 88 700 x 0,57 = 50560

b) pour les matériels (quelques exemples seulement)15 :

- SLNE : 4 x 0,57 = 2

- Porte-aéronefs : 3 x 0,57 = 2

- Destroyers et frégates : 46 x 0,57 = 26

- S.N.A : 14 x 0,57 = 8

- Chars : 900 x 0,57 = 513

- Canons tractés cal = 155 mm : 72 x 0,57 = 41

- Canons automoteurs cal = 155 mm : 164 x 0,57

- (Pas de composante FAS par IRBM)

- Chasseurs-bombardiers : 16 x 0,57 = 9 escadrons

- Chasseurs : 9 x 0,57 = 5 escadrons

Bien entendu, c’est là un exemple "gratuit", donc modifiable : nous pourrions troquer N frégates contre un S.N.L.E. de plus : réduire le nombre des chars pour augmenter celui des canons ou pour avoir le parc de matériels de Génie d’assaut qui nous a fait cruellement défaut pendant la Guerre du Golfe...

L’autre solution, pour les matériels, est celle – classique – d’étalement de la production sur très longue période. Mais quand les derniers exemplaires sont livrés, neufs ils sont déjà largement périmés, et cette pratique augmente très vite le coût unitaire.

Mais, selon la formule à succès : "Une Armée, pour quoi faire  ?"

Depuis quelque 25 ans, la question ne se posait pas ou, plus exactement, n’était pas posée : les missions étaient inchangées – d’où les difficultés lors de la guerre du Golfe – malgré les continuelles déflations d’effectifs (dites pudiquement "restructurations" ou réorganisations", alternativement), les lois de programmation n’étaient jamais respectées, les moyens d’instruction et d’entraînement étaient toujours en diminution...

Mais si nous devons en arriver à la "mini-armée" de métier correspondant aux nombres que nous venons d’indiquer – soulignons que ce ne sont que des ordres de grandeur – il est bien évident que les missions devront être revues à la baisse. Où trouver les drastiques économies d’effectifs, tout particulièrement pour l’Armée de Terre qui devrait ne pas même atteindre le tiers de ceux actuels ?

On peut proposer (ce n’est qu’un exemple) :

- de supprimer intégralement les forces présentes en Allemagne (y compris dans la brigade franco-allemande ?), disposition en bonne voie puisqu’en cours : la diminution a été de 9 000 hommes en 199016 ;

- d’alléger les dispositifs présents dans les DOM-TOM : 21 300 hommes à l’heure actuelle ;

- de supprimer les divers détachements stationnés dans des pays africains francophones, avec lesquels nous sommes liés par des dispositions diverses (la charge actuelle est de 8 800 hommes en permanence) et de les remplacer par des renforcements "à
la demande". Ceci implique la dénonciation de ces accords de coopération militaire et, par contrecoup, une nette perte d’influence politique et économique en Afrique.

- de supprimer la charge de la DOT confiée à la gendarmerie encadrant des "réservistes"17 en cas de crise.

En définitive notre stratégie future devrait, en gros, reposer sur les moyens suivants :

Terre :

- ordre de 10 000 hommes dans les DOM-TOM, renforcés en cas de crise par des prélèvements sur la Force d’Action Rapide (FAR) ;

- un Corps d’Armée à 2 "mini-D.B" et 1 "mini-D.I" : 35 000 hommes, soutiens organiques compris ;

- une FAR à 25 000 hommes avec soutiens organiques, soit l’équivalent de 2 "mini-divisions"18 ;

- en E.M. ; soutiens fixes ; écoles et divers : 12 à 13 000 hommes.

Marine : (35 200 hommes)

- 2 ou 3 SNLE (avec sacrifice sur bâtiments de surface pour un troisième) ;

- 8 SNA ; 1 PAN19 ; ordre de 25 croiseurs légers, frégates, avisos.

Air : (50 500 hommes)

- ordre de 300 avions de combat20 ;

- très important renforcement du transport aérien.

Tout ce qui précède est nécessairement quelque peu imprécis, puisque calculé à partir des seules données "grand public". Toutefois, nous pensons honnêtement avoir approché les ordres de grandeur sur lesquels devra se bâtir la stratégie militaire française future.

Il y a certainement là matière à de forts intéressants débats.

 

A PROPOS DU BUDGET 1992 DE LA DÉFENSE

Armées d'aujourd'hui de février, comme chaque année, présente le budget de défense sous une forme "décortiquée", infiniment plus claire que l’austère J.O. Il ajoute d'ailleurs la plaquette SIRPA : "La défense en chiffres 1992" qui vient compléter le dossier, chacun des deux documents, pris à part, ne donnant que des vues incomplètes.

L’introduction, selon une habitude qui devient une respectable tradition, a pour titre "Un budget de transition".

Cette "transition", sans doute, pour éviter le terme restriction, puisque :

- ce budget est le plus faible, en % du PIBM – 3,26 % – depuis la Libération.

- Le titre III (fonctionnement) augmente de 1 % en francs courants, donc diminue de 2,2 %, le taux d’inflation ayant été de 3,2 % en 1991.

- Le titre V (Investissements) diminue de 0,2 %, soit 3,4 % en termes de francs constants. Mais, si l’on tient compte de la "dérive" annuelle moyenne des coûts des matériels estimée naguère par le Sénat – 5 % –, ce serait sur une diminution d’au moins 8 % du "pouvoir d’achat" qu’il faut compter.

- Enfin, le "grand perdant" est le poste des "Autorisations de programmes", qui perd 11,4 % en francs courants, 14,6 % en terme de monnaie de 1991. (rappelons que les autorisations de programmes conditionnent les investissements – titre V – futurs.)

Pour les matériels, on peut relever notamment (liste non limitative) : le décalage de 2 ans des échéanciers de l’hélicoptère Tigre et du missile AC "3G", la réduction du rythme de commandes de Leclerc comme des véhicules d’observation d’artillerie, des canons tractés, des engins blindés du Génie et des camions tactiques pour l’Armée de Terre. La Marine, pour sa part, abandonne le bâtiment antimines océanique et devra limiter la série des SNA au n° 7, tandis qu’une certaine ambiguïté plane sur le missile M 45 et plus encore sur le M 5. L’air devra se contenter de 22 Mirage 2000, dont 6 de type N ; mais plus grave est la forte diminution de ses autorisations de programme : 13,3 % en francs courants, soit 16,5 % en valeur de 1991.

Pour les effectifs, les "transitions" sont résumées par le tableau suivant (postes budgétaires) :

 

Terre

Marine

Air

Gendarmarie

Secteur comun

Milit. d’Active - 2 290 - 463 - 1 144 + 748 - 137 21
Milit. Appelés - 17 103 + 3 0 + 250 + 100
Person. civils - 1 701 - 118 - 89 + 23 - 510 22
Total - 21 094 - 578 - 1 233 + 1 021 - 547

Soit une diminution totale de 22 431 postes, dont la Terre supporte les 19/20e.

Il est intéressant de comparer les différentes armées, la gendarmerie et les services communs, sur le plan des "Rémunérations et charges sociales" d’une part, des crédits d’"Activités" d’autre part.

Pour les RCS, on constate que :

Tous personnels confondus – militaires d’active, appelés, personnels civils – que chaque individu revient en moyenne à :

- Terre 66 798 F/an (19 838 MF pour 296 986 personnels) ;

- Marine 123 114 F/an ( 8 845 MF pour 71 847 personnels) ;

- Air 104 016 F/an (10 093 MF pour 97 031 personnels) ;

- Gendarmerie 147 541 F/an (13 500 MF pour 91 266 personnels) ;

- Serv. communs 182 050 F/an (14 159 MF pour 77 775 personnels).

La plus forte proportion d’appelés dans l’armée de Terre explique en partie ces différences, mais pas entièrement puisqu’en surestimant volontairement cet effet, et prenant comme nulles – elles sont très faibles – les RCS de ces appelés, on aurait pour les personnels d’active et les personnels civils des coûts annuels de :

- Terre 141 076 F ;

- Marine 167 670 F (26 614 F de plus que le "Terrestre");

- Air 163 879 F (22 803 F de plus que le "Terrestre");

- Gendarmerie 167 881 F/ (26 805 F de plus que le "Terrestre");

- Services communs 189 784 F (48 708 F de plus que le "Terrestre");

Marine, Air et Gendarmerie sont cohérents ; en revanche, Terre et services communs se détachent. L’une par une moyenne nettement inférieure, l’autre très supérieure. Ces différences peuvent sans doute s’expliquer pour les formations à dominante de militaires par le jeu de primes, soit faisant partie du statut – gratuité de repas par exemple23 – soit de l’activité (soldes "à l’air" ; embarquement). Pour les services communs, à dominante de personnels civils, par le fait que leur rémunération sont supérieures à celles de militaires24.

Se limitant aux trois armées, les crédits d’"Activités" représentent par individus, d'active et appelés ainsi que tous grades confondus :

- Terre 3 898 F/an ;

- Marine 48 847 F/an ;

- Air 33 451 F/an.

Ce qui expliquerait pourquoi il est si difficile à l’armée de Terre de faire effectuer un service militaire très actif, donc intéressant, à ses appelés ; mais cette explication est insuffisante, puisque ce sont ceux de l’armée de l’Air – cf. sondages – qui se plaignent le plus d’avoir "perdu leur temps". (Ceux de la Marine se déclarent très majoritairement avoir été bien occupés).

La part de la gendarmerie dans le budget militaire, bien qu’elle agisse à plus de 85 % pour d’autres départements que celui de la Défense, continue à monter :

- 1989 : 8,7 %

- 1990 : 9,0 %

- 1991 : 9,3 %

- 1992 : 9,5 %

Dernier point à relever : celui du budget consacré aux études, c’est-à-dire au maintien d’un niveau technique compétitif : inversant la tendance générale depuis longtemps – sauf au début des années 1980 – il est en baisse : 15 % du total contre 15,4 % les deux dernières années (sous-estimation, car les coûts croissent plus vite dans ce domaine); ces 29 290 MF de 1992 représentent 28 353 MF de 1991, ce qui représente une baisse réelle de plus de 5 % du "pouvoir d’étude".

En définitive, ce budget "de transition" est essentiellement un budget de restriction. Il serait bien normal si, avec le "nouvel ordre mondial", toute menace avait disparu. Malheureusement, nous n’en sommes pas encore à un monde idéal.

 

 

 

 

 

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Notes:

1 La valeur des unités engagées n’est pas en cause. Mais il faut bien constater qu’il avait été jugé sage de renforcer les 11 000 hommes de “Daguet” par des forces américaines : la 2e brigade de la 8e Airborne et un bataillon d’artillerie. De plus, outre nos hélicoptères antichar Gazelle, un certain nombre d’avions “tanks-killers”, A10, ont veillé en permanence au dessus de notre division. En fait, ces renforcements ont été inutiles, mais la décomposition de l’armée irakienne dépassait les prévisions les plus optimistes.

2 Comparaisons établies sur le même cours du dollar : 5,237 F de 1991 pour 1 $. Source : Military Balance.

3 Réparti de manière très différente : pas de porte-avions ni de sous-marins à propulsion nucléaire - SNA - mais de très nombreux destroyers et frégates : c’est une flotte qui a pour mission le maintien de la liberté des communications, c’est-à-dire des approvisionnements.

4 Sauf pour les produits “de soute” de la Marine, les carburants des armées subissent exactement les mêmes taxes que ceux achetés par le citoyen moyen à la station-service.

5 Il serait trop long, trop fastidieux, et sans doute incomplet, de détailler les “primes” dont bénéficient les diverses catégories de personnels, primes dont aucune n’intervient dans le calcul de la retraite s’il s’agit des personnels militaires.

6 Nous connaissons, de manière toute particulière, le cas d’un militaire, maintenant à la retraite, qui a eu la joie de changer 18 fois de garnison au cours d’une carrière de 34 ans. Son épouse, elle-même fille de militaire, 31 depuis sa naissance jusqu’à la retraite du mari.

7 Les militaires britanniques, en règle générale, font toute leur carrière dans le même régiment. Les jeunes trouvent assez facilement à se loger grâce au départ à la retraite des anciens et une aide financière importante. Cette stabilité facilite grandement la vie familiale.

8 Soit : officiers Terre 75, Marine 20, Air 64, avec une “pointe” pour la promotion 49, dont 86 élèves sur 180 - 20 % - avaient choisi les Armées (et 16 % l’Armement).

9 Pour cette promotion 1949, 35 des 36 officiers démissionnèrent en cours de carrière. Une enquête menée par l’un d’eux a montré que ces départs eurent lieu très généralement sous l’influence (et les récriminations) des épouses lassées des déménagements et d’un niveau de vie bien inférieur à celui des camarades civils de leurs maris (sans parler de la future retraite). Il faut dire que les Armées - celle de Terre en particulier - n’ont pas fait grand chose (c’est un euphémisme) pour attirer et retenir les polytechniciens.

10 Déflation de personnels d’active qui est, pour le moins, une curieuse manière d’aller vers l’armée de métier, et qui n’améliore pas le taux d'encadrement, lequel se trouve être le plus faible des armées de Terre des grandes puissances.

11 Rappelons que Polytechnique n’est pas une école militaire, mais une école d’ingénieurs à statut militaire, où, depuis quelques années, les élèves ne revêtent l’uniforme qu’en de rares occasions. D’ailleurs, si la récente décision est maintenue de réduire les “prépas” aux Grandes écoles d’ingénieurs de 2 à 1 an, le niveau des concours, puis des études dans ces écoles, devra nécessairement baisser, donc la “valeur” des diplômes et, par suite, l’attraction qu’elles exerçaient sur les jeunes gens et les jeunes filles.

12 Ne connaissant pas, au moment où nous écrivons, les budgets militaires britannique et japonais pour 1992, nous sommes obligés de prendre en considération les montants de l’année 1991.

13 Celui des soldes britanniques qui, Outre-Manche ne font pas considérer leurs titulaires comme surpayés par rapport à leurs compétences, responsabilités, disponibilité et taux de travail. (Ou encore, niveau des soldes des gendarmes, qui sont en France les militaires - hors services communs présentant le paradoxe d’avoir les moyennes de soldes les plus élevées, et de ne pas être considérés comme “surpayés” pour autant).

14 Différence d’ailleurs très largement compensée par l’embauche d’employés civils qui, syndiqués et disposant du droit de grève, ne se payent pas seulement de bonnes paroles patriotiques.

15 Mais il s’agit là de matériels en service, dont certains très vieillis : le futur Leclerc reviendra à, environ, trois fois plus que le 30 B2 et six fois que le 30 qui représente encore les 3/5e de notre parc. Le programme Rafale est déjà estimé à 185 Mds F au minimum.

16 “Réservistes” au sens anglo-saxon : anciens militaires d’active passés encore jeunes dans la vie civile. Mais ces réservistes sont payés pour l’être, et notamment lors des rappels pour périodes d’entraînement.

17 Avec l’avantage de ne pas provoquer les protestations relatives à 1a dissolution d’unités stationnées en France : pour les municipalités concernées, et quelle que soit leur “couleur” politique, chaque dissolution est une catastrophe pour les finances locales.

18 Mais FAR réellement rapide, c’est-à-dire disposant des moyens de transport maritimes et aériens capables de “projeter” immédiatement aussi loin que nécessaire un premier élément de forces à équipements légers (fantassins, véhicules légers armés) et rapidement les éléments plus lourds ainsi que le soutien logistique intégré. Ceci suppose pour la FAR un équipement exclusif en matériels adaptés aux moyens de transport ; par exemple, pas de canons ou de chars lourds, de camions ou d’hélicoptères trop volumineux. (Nous avons disposé, malgré les dockers de Marseille, de plusieurs mois pour envoyer les matériels lourds de Daguet. Or tels délais risquent d’être rares). Il serait souhaitable que tous les matériels FAR soient aéro-transportables sur des avions militaires à grand rayon d’action...que nous n’avons pas actuellement.

19 Porte-avions nucléaire : puisqu’il est en construction. Mais l’inconvénient d’un seul bâtiment est de se trouver totalement démuni lors des indisponibilités techniques, qui peuvent atteindre plusieurs mois.

20 Le premier Mirage III a volé le 25-06-1955 ; le premier F1 en décembre 1966, le premier Jaguar le 8-09-1968 ; 172 de nos avions de combat sont hors d’âge et 263 bien vieillis. 151 Mirage 2000 sont modernes : mais chaque Rafale (ACF) coûtera le prix de plusieurs M.2000.

21 En fait, -187, car création de 50 postes de polytechniciens. (Et, comme depuis longtemps - sauf 1973 et 1974 - théoriquement “sans diminution du niveau moyen des candidats admis”).

22 Compte tenu du passage de 11 800 personnels à “GIAT Industrie”.

23 Le militaire d’active de l’armée de Terre reste considéré comme pouvant trouver facilement un logement assez près de son lieu de travail pour pouvoir prendre chez lui son repas de midi. Le port ou la base aérienne (pourvu qu’elle ait une piste homologuée) sont trop loin des domiciles des intéressés.

24 Qui ne peuvent être syndiqués.

 

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