QUELQUES CONSIDERATIONS STRATEGIQUES SUR LES IMPORTATIONS DE PRODUITS PETROLIERS ENTRE 1885 ET 1945

Roberto NAYBERG

 

Cet article n’a pas pour ambition de retracer soixante ans d’histoire de l’utilisation des produits dérivés du pétrole brut en France, ni même des importations de ces produits dans la perspective traditionnelle de l’histoire économique et sociale. En dépit d’une volumineuse bibliographie sur le pétrole, l’histoire de ce produit tout à la fois source d’énergie et matière première reste malheureusement à traiter d’une façon synthétique pour le cas français dans ses différents aspects économiques, sociaux, culturels et militaires.

Ce texte a pour unique objet de dégager, à partir de l’observation de cinq graphiques décrivant l’évolution des importations de produits pétroliers en France entre 1885 et 1945, les principales lignes de force stratégiques qui caractérisaient l’approvisionnement français pour ces produits.

Mais rappelons tout d’abord deux faits fondamentaux :

1. Durant toute la période considérée, la production indigène de pétrole brut ou de produits assimilables demeure très faible en regard des besoins : avant 1918, quelques très maigres gisements en Afrique du Nord et les schistes bitumineux de l’Autunois ; après 1918, Pechelbronn en Alsace dont la production plafonne à quelques dizaines de milliers de tonnes métriques par an.

Ce pétrole qu’on ne trouve pas ou si peu en France métropolitaine et dans l’empire, c’est donc l’étranger qui le fournit et souvent l’achemine.

2. Avant 1917, à l’exception de quelques cercles maritimes depuis 1910, le pétrole ne présente pas en France le statut de produit stratégique qu’il a acquis en Grande-Bretagne depuis le début du siècle. C’est la guerre, avec le développement spectaculaire de la motorisation militaire et la crainte d’une pénurie d’essences, qui provoque et précipite en 1917 la prise de conscience en France1.

L’Évolution des quantités importées

Les trois premiers graphiques illustrent l’évolution des quantités importées en France métropolitaine, tous types de produits confondus. D’emblée, l’observateur peut constater l’augmentation qui caractérise l’ensemble de la période 1885, 1938 et la chute brutale des années 1940 - 1944, conduisant à la disparition quasi complète des importations.

Cette chute s’explique aisément par les circonstances de la guerre, l’origine des importations pétrolières, leur mode d’acheminement maritime, la maîtrise des mers par les marines alliées et, subsidiairement, la destruction des raffineries, dépôts et installations portuaires par des bombardements aériens (principalement britanniques). Nous n’y insisterons donc pas.

De la même manière, les raisons de la hausse des importations sont évidentes : d’abord utilisé presque exclusivement sous forme de pétrole lampant, pour l’éclairage, le pétrole acquiert sans cesse de nouveaux usages issus des progrès de la technique, surtout mais pas exclusivement dans le domaine de la motorisation. Il prend donc petit à petit une importance capitale dans le secteur critique des transports, mais il est également utilisé pour la production d’huiles de graissage, de gaz butane et propane et comme matière première pour la pétrochimie.

La hausse, d’abord lente mais continue entre 1885 et 1913, se fait plus forte mais aussi plus irrégulière après la déclaration de guerre. Elle connaît quatre chutes brutales, bien que de courte durée, qui correspondent pour les trois premières, à la désorganisation du ravitaillement qui suit l’éclatement du premier conflit mondial (1914), la guerre sous-marine totale (1917) et la fin du conflit (1919), et pour la dernière à la liquidation des stocks amassés sous le régime du consortium (1921).

A partir de 1922 et jusqu’en 1938 la hausse s’accélère. Sur la période 1885 - 1938, les importations sont multipliées par près de cinquante, passant de 173 227 tonnes à 8 293 345 tonnes. Sur la seule période 1922 - 1938, elles sont multipliées par plus de six.

Les parts respectives du brut et des produits finis

Les trois premiers graphiques permettent également de suivre les courbes d’importation du pétrole brut et des produits finis. On y distingue quatre périodes.

La première (1885 - 1906) voit la prééminence apparente du brut, apparente seulement car la pratique du "french crude"2, destinée à tourner la réglementation douanière, fausse les chiffres. En réalité, à cette époque, la France ne dispose pas encore d’une véritable industrie du raffinage pétrolier, que ne justifie d’ailleurs pas la faiblesse des quantités importées.

Du reste, les importations de "brut" chutent dès 1904 pour tomber pratiquement à néant à partir de 1915.

La deuxième période (1906 - 1931) voit donc une clarification de la situation en ce sens que les chiffres commencent à refléter, puis reflètent complètement la nature réelle des produits importés. La courbe des produits finis, qui croise en 1906 celle du pétrole brut, se rapproche de celle du total des importations. Elle se confond presque avec elle de 1915 à 1922 et en demeure très proche jusqu’en 1931.

La troisième période (1932 - 1940) voit la naissance d’une industrie française du raffinage, conséquence des lois de 1928 réglementant le régime d’importation des produits pétroliers et favorisant l’importation du brut par une réglementation douanière et fiscale différenciée selon la nature des produits importés. Dès lors, la courbe d’importation du brut s’envole, croise celle des produits finis en 1933 et tend à s’approcher de celle représentant le total des quantités importées, sans pourtant l’atteindre.

La quatrième période (1940 - 1945) est celle de la seconde guerre mondiale. Elle présente tous les caractères d’une formidable régression. Outre l’effondrement déjà mentionné des importations, on y remarque l’anéantissement des importations de brut, conséquence du blocus maritime anglais, puis anglo-américain, et de la destruction systématique par des bombardements aériens de la plupart des raffineries françaises. Cette destruction explique le redémarrage plus lent, en 1945, de la courbe du brut.

La provenance des importations pétrolières

Le quatrième graphique illustre la provenance des importations pétrolières, tous types de produits confondus, entre 1912 et 1927, c’est-à-dire avant la création d’une industrie du raffinage, à un moment où les produits finis représentent l’essentiel des importations.

Quelques tendances fortes ressortent de l’examen de ce graphique :

1. La part de l’Europe (pétroles russe, roumain, galicien, etc.), importante avant la première guerre mondiale (plus de 40 % des importations), s’effondre en 1914 avec l’interruption ou la perturbation des courants d’échange habituels due à la guerre. Elle est réduite presque à néant dès 1915 et ne se relève que légèrement à partir de 1924 sans retrouver, et de très loin, son niveau d’avant-guerre.

2. La part de l’Amérique est constamment supérieure à 50 %. La guerre lui permet d’atteindre brutalement les 90 % dès 1915 et elle se maintient à ce niveau exceptionnel jusqu’en 1920. Ensuite, elle amorce un déclin relatif. Elle est encore de 60 % en 1927.

3. Les importations asiatiques, inexistantes avant 1913, se développent à la faveur de la guerre. Après avoir stagné au début des années 20, elles augmentent sensiblement. Elles ne dépassent toutefois la barre des 20 % qu’en 1927.

4. L’Afrique n’apparaît qu’en 1920. Sa part reste très faible jusqu’en 1927.

Le cinquième et dernier graphique montre la provenance des seules importations de pétrole brut, au cours de la période 1928 - 1940, marquée par une forte croissance des importations et la mise en service de plusieurs raffineries.

Plusieurs caractéristiques se dégagent de ce graphique assez complexe :

1. La part extrêmement faible des continents européen et africain. Le jeu se joue entre l’Asie et l’Amérique.

2. Au départ du graphique, en 1928, la situation est très claire : l’Asie fournit à la France plus de 90 % de ses importations de brut, au demeurant très faibles (6 % du total des importations pétrolières) ; l’Amérique procure le solde, alors même qu’elle constitue le principal fournisseur de produits finis.

3. Entre 1928 et 1933, au fur et à mesure de l’augmentation des importations de brut3, la tendance s’inverse complètement. En 1933, c’est l’Amérique qui représente près de 90 % des sources du brut et l’Asie qui chute à moins de 10 %.

4. Entre 1933 et 1937, alors même que les importations de brut continuent d’augmenter dans des proportions considérables4, la part de l’Asie remonte brutalement et, sans toutefois revenir à son niveau de 1928, dépasse en 1936 et 1937 la barre des 50 %. Corrélativement, la part de l’Amérique chute et tombe à moins de 45 %.

Ce phénomène s’explique par la mise en service progressive de l’oléoduc Irak-Méditerranée en 19345, qui permet d’acheminer en Europe les pétroles irakiens exploités par l’Irak Petroleum Company (dont la Compagnie Française des Pétroles est actionnaire pour 23,75 % de son capital).

5. Entre 1938 et 1940, nouveau renversement de tendance, moins spectaculaire que les précédents. La part de l’Asie, tout en se maintenant à un niveau supérieur à 40 %, régresse un peu et l’Amérique reprend l’avantage.

L’explication de ce renversement est subtile, car elle est double :

- en 1938, les importations de brut continuent d’augmenter (6 968 530 tonnes) ; leur part dans le total des importations se monte à 84 %. Mais les importations irakiennes sont limitées d’une part par les capacités de transport de l’oléoduc, d’autre part par les accords de partage du brut irakien entre les actionnaires de l’Irak Petroleum Company. L’augmentation se fait donc au profit des pétroles américains.

- à l’approche de la guerre, et a fortiori après son déclenchement, le problème de la sécurité des routes maritimes prend une importance capitale. Le trajet transatlantique, si périlleux soit-il, semble préférable à la traversée de la Méditerranée soumise aux aléas d’une belligérance italienne ou au contournement de l’Afrique par le cap de Bonne-Espérance. Le pétrole américain paraît dès lors plus "sûr" que le pétrole irakien.

LES LIMITES DE L’INDÉPENDANCE FRANCAISE

La période considérée voit deux crises majeures constituées par les deux guerres mondiales. Même en faisant abstraction du fait exceptionnel que représente l’occupation allemande entre 1940 et 1944, la première guerre mondiale et les années 1938 - 1940 sont des épreuves de vérité qui permettent de mesurer les limites de l’indépendance française en matière pétrolière.

Certes, les circonstances sont fort différentes entre ces deux moments : avant 1917, le pétrole n’a pas encore acquis en France le statut de produit stratégique qui sera le sien ; il n’y a donc pas, sauf pour la Marine nationale, de politique volontariste de la puissance publique. Après 1917, la puissance publique, au contraire, se préoccupe d’assurer au pays la continuité de son approvisionnement en produits pétroliers tout en préservant son indépendance.

Or les deux situations d’avant-guerre, si différentes soient-elles à bien des égards, sont caractérisées par une même diversité des sources et des voies de ravitaillement. Avant 1914, cette diversité est involontaire et résulte du libre jeu du commerce international et de la concurrence. Avant 1939, cette diversité résulte d’accords commerciaux passés en fonction de considérations stratégiques ; elle est voulue par la puissance publique.

Dans les deux cas, la guerre ou l’approche de la guerre provoquent une rupture ou un amoindrissement de cette diversité au profit de la source américaine et du trajet transatlantique. Bien sûr, en 1938 - 1940, avant l’entrée en guerre de l’Italie, les importations asiatiques et le trajet méditerranéen ne sont pas interrompus, mais ils semblent d’emblée moins sûrs, même dans leur variante circum-africaine quand elle est possible, et donc condamnés à terme.

La crise, parce qu’elle est mondiale, révèle à chaque fois les limites des diversifications européennes ou orientales du temps de paix et les véritables bornes de l’autonomie française, circonscrite à la fois par la bonne volonté des fournisseurs américains (au premier rang desquels figurent les Etats-Unis d’Amérique) et la bienveillance des maîtres des mers anglo-saxons.

 

Notes:

1 Pour le détail de cette prise de conscience, on se reportera à notre thèse de doctorat de troisième cycle en histoire du XXe siècle, la question pétrolière en France du point de vue de la défense nationale de 1914 à 1928, Université du Panthéon-Sorbonne, Paris I, 1983.

2 Produit fini (principalement du pétrole lampant) artificiellement sali par l'adjonction d'une quantité minimale de pétrole brut afin de pouvoir rentrer dans la catégorie douanière du brut, tout en ne nécessitant que des opérations de raffinage réduites au strict minimum.

3 188 165 tonnes en 1928, 2 798 639 tonnes en 1933, soit presque un accroissement de 1 à 15. Dans le même temps, la part du brut dans le total des importations pétrolières passe de 6 % à 48 %.

4 Elles atteignent 6 139 968 tonnes en 1937, soit une multiplication par plus de 32 par rapport à 1928 et par plus de 2 par rapport à 1933. En 1937, la part du brut dans le total des importations atteint les 79 %.

5 Juillet pour le terminal de Tripoli du Liban et octobre pour celui de Haïfa.

 

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