STRATEGIQUE n° 53

NOTULES

 

 

GUERRE DU GOLFE

Malgré la gravité du sujet (une guerre et un massacre), on imagine Un discret massacre, L’Orient, la guerre et après (Editions François Bourin, 1992, 240 p.) écrit avec la jubilation du méhariste, que fut Claude Le Borgne, parcourant au matin les coins et recoins d’un pâturage exotique et familier. Exotique, en effet, demeure cet Orient dans lequel, sinon contre lequel s’est livrée la récente "Guerre du Golfe", et familier, puisque l’auteur traite son sujet en professionnel de la réflexion stratégique, en praticien du paysage géo-culturel arabo-islamique, en moraliste d’expérience, ciseleur de maximes bien frappées.

Commençons par là, qui, embrassant l’humanité tout entière, ne laissera aucun lecteur indifférent. C’est un genre dangereux. Il faut y être péremptoire, pour être percutant ; et le plus difficile n’est pas d’y briller, mais de toujours tomber juste. Dieu merci, l’auteur, expert en humanité et en écriture, s’en tire bien. Certes, d’osés raccourcis lui font écrire que "la haine est la distraction des pauvres" (p. 87), ce dont les pauvres en question, recrus d’injustice, lui tiendront rigueur. De même, en indignera-t-il quelques-uns lorsque, provocateur à cibles multiples, il observe que "la guerre et la mort sont bien divertissantes, et plus encore pour les braves gens que pour les méchants" (p. 178). Mais combien d’autres formules aussi parfaites qu’un piéfort, aussi profondes que nos consciences elles-mêmes ! En voici deux, pour le plaisir et pour l’exemple. L’une, résume le dilemme de l’escalade: "plus on grossit les moyens, plus on s’interdit de n’en point user" (p. 99). Et cet autre qui, sans en avoir trop l’air, enferme le bien-pensant dans l’insurmontable dilemme : "l’idéaliste qui hait la guerre, hait aussi les despotes" (p. 202).

Qu’on ne s’y trompe cependant pas ; cette éthique, fille d’une histoire et d’une pratique sociale données, c’est la nôtre. Pour expliquer celle de nos alliés et adversaires arabes, leurs politiques, leurs conduites, et le cadre même de cette guerre du Golfe, il y faut les clés de l’arabo-islamologie. L’auteur nous tend les siennes, forgées au feu d’une expérience réfléchie, lestée d’une pincée d’érudition. Là encore, il se trouvera des lecteurs réticents, recrutés cette fois-ci chez les spécialistes de la discipline, pour bouder l’intrus. Ces jaloux auront tort.

Sans doute pourrait-on chipoter sur certains biais discrets du commentaire. Il est inconsciemment tendancieux, par exemple, d’écrire que la guerre entre Arabes et Israéliens ne sert plus à rien (p.29) alors qu’elle a d’ores et déjà permis à ces derniers de faire grosso modo le plein de leurs objectifs. Ou encore de disserter sur la spécificité de la démocratie koweitienne (p. 51) alors que, sauf à ne plus appeler un chat un chat, on sait la pratique aux antipodes. L’analyste du contemporain, cependant, remplit son office lorsque avec le détachement qui convient, il expose à son public le rapport des forces sociales et l’état des tendances. Un soupçon de condescendance y apparaît alors comme l’habillage d’une secrète tendresse, et le mordant du style une vertu pédagogique. De ce point de vue, la visite guidée d’une actualité arabe et islamique controversée sous tous ses aspects remplit parfaitement son objet, jusque et y compris dans les définitions d’un jihad qui doivent plus à J.P. Charnay (non cité) qu’à G. Kepel (cité).

Mais venons-en au commentaire militaire qui représente, dans l’abondante littérature consacrée au sujet, la contribution la moins banale. Basé sur l’information commune mise à la disposition du public par l’appareil médiatique, il prend bien entendu en compte les limites et distorsions résultant du fonctionnement de celui-ci, non sans lui accorder quelques réflexions sur les illusions du "temps réel" que P. Virilio ne désavouerait pas. Quant à ce qu’on sait du déroulement des opérations elles-mêmes, évitant le jargon technicien et les comptabilités rébarbatives, l’analyse déroule son cours limpide et simplificateur.

Quel autre dilemme en effet pour le général américain que de battre l’ennemi, mais le battre sans perte pour soi-même? Elémentaire ! répondrait n’importe quel poseur de devinette. Détruire d’abord tout ce qui fait l’environnement tactique et logistique du corps de bataille adverse, puis neutraliser celui-ci par des bombardements massifs appropriés : ce fut la "bataille" aérienne (17 janvier-23 février) ; pénétrer enfin au Koweit, du coup libéré, pour balayer les débris, morts, prisonniers et fuyards (24-27 février). Stupéfié, le président irakien, sauf le tir vainement diplomatique de ses fameux "scud", n’avait nulle part opposé de riposte significative. Bientôt défié par la rébellion des Kurdes et des chiites, il lui restait du moins suffisamment de rescapés pour se maintenir à la limite de la survie politique. Ainsi en avait décidé le président américain, faute d’alternative sûre.

Le statu quo étant restauré et de façon si exemplaire, la leçon de géopolitique est pour l’auteur fort claire. En plein accord avec l’air du temps qui s’est traduit par quelque 80 % d’opinions favorables aux "logiques de guerre" du président Mitterrand, il estime pour commencer que, Saddam étant ce qu’il est (un "cancre" à l’"inexpressivité insoutenable"), la "contre-offensive" militaire (p. 67), comme il appelle l’entrée en campagne de la coalition cinq mois et demi après le coup irakien, était une nécessité inévitable bien qu’elle "apitoyât" MM. Bush et Schwarzkopf (p. 130). L’hypothèse d’une alternative diplomatique satisfaisante à l’escalade des ultimatums onusiens de plus en plus humiliants, donc de moins en moins acceptables, ne l’effleure pas, au contraire d’autres bons auteurs. Et, pour finir, il expose les mérites d’une "pédagogie" qui ne serait sévère qu’aux "ignares" (p. 196), assez fous pour prétendre bousculer le statu quo par la force ; et de se réjouir que le plus fort (les Etats-Unis) auquel incombe ce "devoir" de pédagogie ait aussi, en l’occurrence, été le juste, "autant que faire se peut en ce bas monde" (p. 199).

Gravissime et trop confortable raccourci ! Le justicier mondial justifié par lui-même ; ses alliés, clients et supplétifs, ralliés du couple vertu-progrès ; les insatisfaits renvoyés à l’alternative patience-résignation contre marginalisation-élimination. Nous ne croyons pas qu’à ce compte-là "la guerre soit morte" selon le leitmotiv cher à l’auteur. L’"ordre international" ne voit aucun inconvénient, au contraire, à ce que les marginaux continuent de s’entretuer. Quant aux acteurs indociles qui remettraient le système en cause au prétexte futile de la justice et du droit, un traitement à l’irakienne demeure à leur disposition. En attendant d’aussi imprévisibles qu’inévitables chambardements, la guerre des faibles n’est pas morte, ni celle des forts aux faibles. Quant à celle des faibles aux forts, qu’y a-t-il de changé ? Certes, ils la perdent militairement aujourd’hui. Mais il y a demain. L.-J. D.

Dans Science & Vie de novembre, et sous le titre "Le mythe du canon irakien", Renaud de la Taille étudie le problème de ce qui, après diffusion des photographies des experts (?) de l’ONU, a été présenté par les médias comme étant le, ou plus exactement les "super-canons" irakiens, en nombre d’ailleurs mal déterminé puisqu’il a été question tantôt de deux - un "petit", de calibre 350 mm, 52 m de long, portée 700 km, et un "grand" de 1000 mm, 150 m de long et portée de 1600 km - tantôt de trois "petits" et deux "grands". Dans les faits, un projectile de canon ne pouvant aller plus vite que les gaz de combustion de la poudre, ne saurait guère dépasser la vitesse initiale de 2000 m/s, ce qui correspond à une portée peu supérieure à 200 km. Ce qui a été trouvé à Djabal Hamrayn se compose d’une ligne de tuyaux cylindriques, de diamètre inférieur à 350 mm, raccordés par des collerettes boulonnées. L’ensemble était installé à flanc de colline sur des échafaudages de fortune ne rappelant en rien un affût tant soit peu élaboré (à glissières de recul, équilibreurs, système de pointage en site et azimut, etc ) Le seul véritable problème qui se pose est le but de la construction de cette tuyauterie (peut-être, compte tenu de la très forte déclivité de la colline, l’étude de la résistance de joints d’oléoducs sur des tracés à fortes pentes). Pour dépasser nettement 2000 m/s avec un "canon", il n’existe que deux possibilités :

- soit les lanceurs électro-magnétiques, qui n’en sont encore qu’à des fléchettes de très faible masse ;

- soit le canon à "double action" - étudié depuis longtemps, notamment au Centre de St Louis - où la poudre lance un piston qui, à son tour, comprime un gaz très léger, hydrogène, hélium, dont la vitesse de détente est très supérieure à celle des gaz de combustion de poudres, à molécules lourdes. Il aurait été possible d’atteindre des vitesses initiales de l’ordre de 8000 m/s, mais seulement pour de très petits projectiles. De toute façon, à 8000 m/s, la chaleur du frottement de l’air liquéfie rapidement le projectile. J.-B. M.

 

 

STRATÉGIE NUCLÉAIRE

Contrairement à des fantaisies journalistiques, Georges Laury n’est pas un haut responsable français que dissimulerait un pseudonyme, mais bel et bien un physicien de l’université de Fribourg, dont le propos dans Le Seuil nucléaire (Editions Universitaires, 1991, 162 pages) est de faire le point sur la prolifération nucléaire. Avec une concision, une précision et un effort d’objectivité rares, il parvient à proposer à l’étudiant de ces questions une base de référence efficace qui va à l’essentiel en abandonnant mille et un détails anecdotiques, mais aussi à constituer un authentique point de vue sur le problème, en sorte qu’il stimule la réflexion du spécialiste. Laury ne cède ni à au manichéisme écologiste, ni au penchant américain pour la manipulation sélective de la prolifération. Les trois premiers chapitres expliquent les mécanismes physiques de l’arme nucléaire, en sorte que l’on se trouve en mesure de comprendre la nature politico-stratégique de cet immense enjeu et les voies et moyens techniques qu’il est nécessaire de franchir pour pouvoir franchir le "seuil nucléaire", objet du quatrième chapitre. Apparaît alors dans le temps la première forme de la manoeuvre pour contrer la prolifération nucléaire qui va du traité de d’Antarctique (1959) à celui de Rarotonga (1985). Un développement particulier est normalement consacré
au TNP et aux Directives du "club de Londres", via le comité Zangger puis à l’Agence Internationale de l’Energie Atomique et à EURATOM. Lisant ces quelques pages, on comprendra ce que peuvent et ne peuvent pas obtenir les inspections de contrôle de l’agence de Vienne et l’inconsistance des procès d’inefficacité qu’on leur intente, dès lors que le cadre juridique à l’intérieur duquel elles fonctionnent met hors de leur portée les sites suspects. On mesurera également la proche nécessité de mettre un terme à certaines redondances entre les contrôles EURATOM et AIEA dans les années qui viennent. Les deux derniers chapitres présentent la situation des dix "pays du seuil", parmi lesquels l’auteur a choisi par esprit de rigueur juridique de faire figurer l’Inde, et la spécificité de l’approche française. Onze pages remarquables, sans complaisance, permettent de comprendre les tenants et aboutissants d’une stratégie qui à partir de 1974 s’infléchit dans un sens tel qu’elle "conduit la France à mettre en place tout un dispositif de surveillance qui, aujourd’hui encore, s’avère être l’un des plus efficaces pour réduire la prolifération dans le monde ." Cartes, tableaux, bibliographie sommaire et index achèvent de faire le prix de cet excellent ouvrage. F.G.

 

 

DÉSARMEMENT

Les Notes et études documentaires de la Documentation française (qui ont enfin adopté une présentation plus attrayante) viennent de consacrer un volume à Maîtrise des armements et désarmement. Les accords conclus depuis 1945, réalisé par la Documentation française et le Centre d’études "Conflits et Tiers-Monde". Depuis le traité de Washington sur l’Antarctique (1959) jusqu’au traité (de Washington encore) sur les euromissiles (1987) tous les grands accords sont réunis, avec leur texte, les protocoles et les principales déclarations annexes. Dans deux cas (TNP et Convention sur les armes bactériologiques) la position de la France est aussi indiquée. Manquent le traité START, trop récent et trop gros, ainsi que les accords sur les mesures de confiance et les accords sur le désarmement en Europe, qui méritent un volume semblable, dont la parution est annoncée. L’avant-propos de Jean Klein résume de manière claire et exhaustive un problème pourtant fort complexe, celui du glissement du "désarmement général" à l’arms control, qui est "surtout apparu dans les années soixante et soixante-dix comme un mode de régulation de la compétition technostratégique entre les deux Grands et l’instrument privilégié de la prévention de la guerre nucléaire" avant d’entrer en crise et de ne plus jouer qu’un rôle marginal après le coup de Kaboul. Malgré les percées effectuées depuis le traité FNI, J.K. conclut sur une note sceptique : le désarmement général n’est pas pour demain. Un remarquable instrument de travail. H.C.B.

 

 

ACTUALITÉ STRATÉGIQUE

Les dernières livraisons du Bulletin of the Atomic Scientists, vol. 47, n° 10, décembre 1991 sont animées d’une sorte de jubilation provoquées par les propositions de réduction des armes nucléaires échangées à l’automne par les deux (ex) adversaires. En revanche le tableau absolument glauque de la situation matérielle (salaire équivalent à un quart à la moitié de celui d’un chauffeur de bus) des scientifiques russes dépeint par Leonid Ksanfomality a de quoi inquiéter. Intéressante mise au point sur la vérification, ses méthodes et sa stratégie par Peter Grier. Mais jubilation ne veut pas dire relâchement de la pression. Christopher Paine et Thomas B. Cochran constatent dans le numéro suivant du Bulletin of the Atomic Scientists, janvier-février 1992, vol. 48 n° 1 que l’administration Bush se détourne de la vérification au moment même où elle paraît plus nécessaire que jamais. Comment savoir combien de charges nucléaires seront désactivées par la Russie et ce qu’il en adviendra ? Les auteurs préconisent donc un repérage par marquage électronique de chaque charge afin de pouvoir suivre leur traitement et distinguer entre celles dont on se débarrasse et celles qui restent. Tâche difficile, surtout si l’on considère la discrétion dont les Etats-Unis s’entourent s’agissant de la réduction de leurs propres armes nucléaires navales tactiques. Amy Smithson fait un utile mise au point sur l’accord Ciel ouvert, montrant les intérêts des uns et des autres dans un contexte européen radicalement nouveau par rapport à 1989. Suite, mais certainement pas fin, du "feuilleton" sur le nucléaire irakien par Albright et Hibbs (voir nos précédents compte-rendus). Maintenant que l’ensemble des installations et surtout les archives (avec les noms des fournisseurs) sont entre les mains des inspecteurs de l’ONU il est possible de déterminer les responsabilités et de reconnaître que l’Irak pouvait compter sur un nombre limité d’armes nucléaires vers 1995. Les installations viennent d’être détruites, mais que deviendra le savoir-faire très avancé des scientifiques irakiens ? F.G.

Comme à chaque début d’année, c’est à un bilan prospectif de la politique étrangère des Etats-Unis que Foreign Affairs, vol. 71 n° 1 consacre son numéro spécial America and the World.. David Gergen, ancien conseiller de Ronald Reagan dresse un bilan peu complaisant de la fin de la guerre froide. De son côté, Lawrence Freedman s’essaie au décryptage de l’expression New world Order, qui lui semble prendre consistance. Trop tard, selon Strobe Talbott pour qui le président Bush, politiquement sur la défensive, a finalement abandonné un slogan trop moderniste pour son conservatisme profond. William G. Hyland, rédacteur en chef de la revue, dégage les tendances lourdes qui devraient structurer une diplomatie plus réaliste et plus pragmatique que celle des années de guerre froide. Impossibilité de l’option isolationniste mais primauté des facteurs économiques et concentration sur les besoins américains : "une réunion du G-7 a aujourd’hui plus d’importance qu’un sommet de l’OTAN." Affaire d’opinion que cette hiérarchie entre l’économique et le militaire. Car on peut tout aussi bien considérer que la relation n’est pas hiérarchique mais que c’est davantage la façon dont elle s’organise qui se modifie selon les époques, le militaire n’étant pas une fin en soi mais un moyen qui varie en importance en fonction du besoin qu’on en a. Il y a donc peu de chances pour que l’administration américaine donne jamais un contenu précis à ce signifiant flottant qu’est le nouvel ordre mondial. Soit. Mais le veut-elle vraiment ? Il est paradoxal de lire ces lignes ou l’on s’insurge contre de grands desseins utopiques alors qu’en même temps l’administration Bush est critiquée pour son absence de véritable grand projet. A chacun finalement de venir y mettre ce qu’il veut ou ne veut pas qu’il soit. F.G.

Ce new world order ne serait-il pas une sorte de boite à idées ? Ainsi Foreign Policy, hiver 1991-1992, n° 85, s’essaie, comme tout le monde, à l’exercice avec un article de James Schlesinger ancien secrétaire à la défense et à l’énergie qui, lui aussi, prêche en faveur du pragmatisme dans un monde qui a perdu sa simplicité d’antan. Ni Don Quichotte, ni gendarme, ni "nounou" de toutes les causes qui passent, les Etats-Unis doivent se garder d’utopies dont ils n’ont pas les moyens et se concentrer sur les réformes économiques afin d’être en mesure de bien tenir leur rang sur le marché mondial. Ne serait-on pas en train de discuter sur ce qui devrait être fait alors que, déjà, le nouvel ordre se met en place ? C’est le point de vue de Flora Lewis sur ce qu’elle nomme le G 7-1/2, c’est-à-dire les 7 accolés à titre consultatif d’une CEI incertaine d’elle-même mais nécessairement existante. Pas de grands desseins, point de proclamations fracassantes, mais une répartition progressive du leadership et des responsabilités en fonction des capacités réelles des uns et des autres. L’étude de Walter Goldstein sur la Communauté européenne apporte en ces temps maastrichtiens une synthèse fort utile sur les débats qui font à la fois piétiner et progresser les Douze et dont la Communauté tire à la fois puissance et vulnérabilité. Au centre du numéro, un dossier sur "la deuxième révolution russe" qui comprend une étude sur les directions profondes de la politique ukrainienne et une évaluation du coût de la course aux armements nucléaires ainsi que les économies que permettrait de réaliser une réduction à 3000 du nombre des charges nucléaires. F.G.

 

Cette question considérable de l’avenir des armes nucléaires est étudiée dans Strategic Review, vol. XIX, n° 4, automne 1991 , à travers trois articles, l’un en faveur du développement des "mininukes" à destination des Saddam Hussein du futur ( les auteurs viennent de Los Alamos), un second en faveur de la modernisation des armes nucléaires de théâtre (l’auteur a appartenu à Lawrence Livermore) et un troisième, plus surprenant, de Louis René Berès –professeur à l’université de Purdue – qui s’interroge sur la façon dont la création d’un Etat palestinien affecterait les risques de guerre nucléaire au Moyen Orient, notamment la stratégie nucléaire d’Israël. Dans le même numéro, un autre dossier est consacré au problème de de la conversion industrielle et de la préparation des industries pour répondre aux besoins de défense en cas de crise voire de guerre. Interrogation implicite : jusqu’où peut-on se défaire de l’état d’économie de guerre ? Signalons enfin une petite analyse originale et stimulante de Brian R. Sullivan qui affecte chaque Etat, pays, région, province, zone, entité ??? des Balkans (au sens très large, puisque l’auteur inclut Chypre pour faire bonne mesure ; on reconnaît là en fait le "ventre mou" cher à Churchill) d’un coefficient de risque dans une échelle de Richter de la guerre : exemple 1 seulement pour la Dobroudja mais un 10 confirmé pour la Croatie, 9 à l’Albanie (à suivre) et un 6 qui laisse songeur pour la Transylvanie. F.G.

Les Cahiers du Crest (54 rue Boissonnade, 75014 Paris) paraissent désormais régulièrement. Il faut tout particulièrement signaler le remarquable "aide-mémoire à l’usage du chercheur" que Bernadette d’Armaillé a consacré à L’architecture européenne de sécurité. En moins de 200 pages, le but annoncé dans le préambule : "fournir aisément et rapidement un point précis d’information" est pleinement atteint. Cinq chapitres présentent successivement la CED, l’UEO, l’OTAN, la CSCE et la CEE, avec, à chaque fois, les structures, des repères historiques, les textes fondamentaux et la bibliographie de base. A la fin, une précieuse liste des "adresses utiles". Une idée heureuse et un produit très réussi, dont il faut souhaiter l’extension à d’autres continents, ou d’autres sujets. Cet aide-mémoire, comme tous les Cahiers, n’est pas diffusé en librairie et il faut le demander au CREST. H.C.B.

La nouvelle configuration politique de l’Europe s’accompagne d’une concertation intense qui s’effectue par de multiples canaux : Communauté, Conseil de l’Europe, COCONA, CSCE. Cette dernière enceinte revient périodiquement à l’ordre du jour avec ses sommets, mais son fonctionnement reste mal connu. Emmanuel Decaux en fait une présentation synthétique, marquée par la rigueur du juriste, dans un Que sais-je ? La conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (CSCE) (QSJ n° 2661) qui plaide pour une CSCE à compétences élargies pour réaliser le vieux rêve de la paix par le droit. Les juristes sont toujours optimistes... Il y aurait peut-être lieu, cependant de s’interroger sur la concurrence entre toutes ces institutions qui entendent redessiner le paysage européen. H.C.B.

Le dernier Cahier du CREST (54 rue Boissonnade - 75014 Paris) est consacré aux Forces spéciales américaines. Bertrand Desbois décrit de manière précise les réformes intervenues après les déboires de l’affaire de Tabas et du Liban, avec la création d’un commandement "unifié" des opérations spéciales et un effort important en termes de personnel (40 000 hommes) et de crédits (3 milliards de dollars en 1990). Le résultat a été plutôt probant lors de la guerre contre l’Irak. La multiplication des conflits de basse intensité (LIC) devrait encore amplifier le rôle des forces spéciales dans l’avenir. J.-M.S.

Malgré son titre, Military Powers Encyclopedia est une encyclopédie des forces armées du monde, réalisée par une équipe française, placée sous la direction de Jacques de Lestapis. Le dernier volume publié est consacré aux pays d’Asie du Sud-Est et, comme les précédents, il rend compte de manière exhaustive de l’organisation des forces armées de chaque pays, tant sur le plan institutionnel que matériel. Ce qui distingue particulièrement cette encyclopédie est sans conteste son souci de proposer une analyse qualitative, et pas seulement quantitative, des matériels de guerre de chaque pays. Ces matériels sont classés en fonction des missions traditionnelles qui leur sont assignées, tout en prenant compte de leur âge, leur date de livraison, leur provenance, ainsi que la qualité de leur entretien ou des personnels qui les servent. On trouvera également d’excellentes synthèses concernant l’histoire de chaque pays, la coopération militaire entretenue avec l’étranger, l’industrie locale d’armement, ainsi que d’utiles cartes permettant de localiser les différentes unités terrestres, aériennes ou navales. Ce volume consacré à l’Asie du Sud-Est est particulièrement le bienvenu, car il existait un véritable déficit d’informations sur les arsenaux et l’organisation des forces de ces pays. N.R.

L’étude de Theodore Postol sur les contre-performances du Patriot donnent à International Security, hiver 1991/1992, vol. 16, n° 3 une petite allure de brûlot, surtout si l’on considère les réactions du fabricant, Raytheon et du commanditaire, l’Army américaine. Depuis avril 1991, l’auteur qui fait partie du "gang des scientifiques" (Garwin, Drell, Sagan) qui, depuis 1983, lutte contre l’IDS, multiplie les interventions pour démontrer non seulement l’inefficacité, mais la nocivité du Patriot, puisque, d’après les informations recueillies en Israël, les dégâts causés par le tir des Patriot sont venus s’ajouter à celui des Scud. Plus de cent trente notes de référence donnent une petite idée d’un débat qui, depuis, prend des dimensions monstrueuses. Et pour cause. L’effet Patriot est le point focal de noeuds de contradictions parmi les plus enchevêtrés de la stratégie américaine : les transferts d’armes et de technologies au profit d’Israël, la promotion des armes américaines auprès des alliés et surtout le programme GPALS dont la défense ATBM est censée constituer un des attraits majeurs. Postol y trouve toutes les raisons pour démontrer que la défense anti-balistique n’est qu’une coûteuse et dangereuse vue de l’esprit. Le numéro comprend également deux études sur l’ex-Union Soviétique ; Stephen Meyer attribue l’échec du coup d’Etat d’août 1991 à un processus de politisation de l’Armée rouge qui détermina le développement de multiples clivages ethniques, hiérarchiques, intergénérationnels ; Daniel Deudney et John Ikenberry vont plus loin encore, puisque c’est la faillite du communisme soviétique qu’ils s’efforcent d’expliquer en privilégiant les facteurs externes : dynamisme du capitalisme libéral, obsolescence croissante du marxisme léninisme, ossification de la compétition par les armes nucléaires, puissance de l’attrait de la culture occidentale relayée par un réseau toujours plus dense de medias, etc. Sans rien prétendre ôter à une analyse très fondée et souvent brillante, on est bien obligé de remarquer à quel point il est facile d’avoir raison dans l’après-coup (si j’ose dire) et combien ce type d’analyse largement répandu depuis quinze ans au moins rencontrait d’objections, alors qu’en dépit de tout l’URSS tenait bon. Et Robert Jervis ne dit rien d’autre lorsqu’examinant l’avenir des relations mondiales, il conclut que les Etats-Unis ne disposent plus du cadre conceptuel commode offert par la compétition conflictuelle bipolarisée. L’autonomie de décision et la liberté d’action des Etats-Unis sont beaucoup plus étendues qu’auparavant, ce qui les contraint à définir de façon plus rigoureuse et plus complexe la nature de leurs intérêts et les valeurs qu’ils entendent promouvoir. F.G.

Pour son premier numéro de l’année, Comparative Strategy, vol. 11, n° 1, offre un ensemble d’études très disparates qui, lorsqu’elles sont un peu anciennes et ne touchent pas à la stratégie théorique, paraissent d’autant moins recevables que la situation de l’ex-Union soviétique ne peut plus justifier leurs axiomes de départ. Ainsi de l’idée selon laquelle les Etats-Unis n’auraient qu’à renforcer le rôle de l’Organisation des Nations Unies pour lui faire endosser la défroque un peu trop voyante de gendarme international. Ainsi de la proposition de Hal Hagemeier en faveur d’armes basées dans l’espace mais dirigées contre la surface terrestre. Toutes ces idées, bien qu’elles n’engagent nullement le gouvernement américain, témoignent toutefois d’un état d’esprit sur lequel pèse lourdement le sentiment de la victoire. Signalons dans le même numéro un essai plus historique et théorique de Christopher C. Harmon sur les "petites guerres" et les approches de la contre-insurrection  : ne pas prendre en compte les expériences passées conduit à l’échec, mais appliquer à une situation nouvelle des méthodes éprouvées ailleurs conduit au même résultat. Constant dilemme du stratège quel que soit la dimension de la guerre. F.G.

 

 

SCIENCE ET TECHNIQUE

Le numéro de février de Pour la Science comporte un article intéressant de Paul Wallich sur "Les robots autonomes" : les chercheurs en intelligence artificielle tentent de construire des robots autonomes, capables de "raisonnement" et doués de "bon sens". Plutôt que des systèmes s’appuyant sur d’énormes banques de données, la tendance est à l’utilisation de capteurs mettant en œuvre des règles de "bon sens", et l’exercice de ce que l’on pourrait appeler un "apprentissage". Le développement de telles machines peut conditionner le succès du projet humain sur la planète Mars vers 2020. La NASA, en effet, prévoit de préparer ce débarquement - vers 2015 - par l’envoi de véhicules autonomes de reconnaissance. Des engins mobiles ont bien été envoyés par l’ex-URSS sur la Lune, mais ils étaient télé-pilotés depuis la Terre, le temps de communication aller et retour étant inférieur à 3 secondes. Dans le cas de Mars, entre l’envoi d’une image télévisée depuis la planète et le retour de l’ordre, ce serait en minutes qu’il faudrait compter : ce délai est trop long pour éviter à l’engin d’être détruit par accident (par ex. chute dans une crevasse), ou bloqué. J.-B. M.

Le Pour la Science de mars comprend un article d’Emmanuel Desurvivre relatif aux "Amplificateurs à fibres optiques". Malgré les satellites de communication spatiale, les liaisons à grande distance restent tributaires des câbles immergés océaniques. L’inconvénient majeur de ces câbles est leur faible débit ; ils seraient avantageusement remplacés par des fibres optiques, capables d’envoyer des milliards de "bits" (binary digits) par seconde. Mais, jusqu’à présent, la distance de transmission par fibre était relativement faible. De nouveaux amplificateurs de signal, composés d’une fibre dopée à l’erbium (n° 68 de la classification des éléments, une des "terres rares" des Lanthanides), et d’une minuscule diode laser, vont permettre de multiplier cette distance de transmission. Au milieu des années 90, les sociétés AT&T Bell et KKD (japonaise) comptent placer un câble transpacifique. Il pourra transmettre (en "numérisé") jusqu’à plus de 500 000 conversations téléphoniques à la fois : 12 fois la capacité de la totalité des câbles actuels transpacifiques. Il servira essentiellement à la liaison entre ordinateurs. J.-B. M.

Bien que cette notule arrive avec quelque retard, nous croyons devoir signaler aux lecteurs intéressés par la question Carnet de vol de juillet-août 1991. Ce numéro spécial est, en effet, entièrement consacré aux systèmes d’armes aéroportés français : tous les matériels français pouvant être montés soit à poste fixe, soit sous pylônes, sur les avions de combat. La seule liste des chapitres suffit à donner une idée de l’énorme travail de documentation réalisé : les systèmes d’emport (pylônes), les réservoirs pendulaires ou combinés, les canons, les systèmes de reconnaissance, les pods de visée, les lance-roquettes, les lance-cartouches et leurs munitions, les missiles air-air, les missiles air-sol (et air-mer), les bombes (classiques, spéciales, guidées laser), la lutte anti-sous-marine, les armements héliportés, les cibles aéroportées, la guerre électronique (y compris brouilleurs et leurres). J.-B. M.

Science et Avenir de janvier présente, sous la plume de Pierre Grumberg et le titre "Les hélicos épris de vitesse", un panorama des récents progrès effectués par ces machines. Outre le spectaculaire record de vitesse - toutes catégories - réalisé le 23 novembre 1991 par un Dauphin (371 km/h), la nouvelle génération offre une meilleure maniabilité et, à puissance égale, un meilleur rendement, ce qui permet d’augmenter la "charge payante" (rappelons que la "charge utile" comprend, outre la "payante", tout ce qui est nécessaire pour qu’un aéronef puisse exécuter sa mission, y compris le carburant) ou le rayon d’action. Si les hélicoptères continuent incontestablement leurs progrès techniques, ceux des missiles portatifs AA - les "MANPADS" - sont nettement plus rapides, et la guerre du Golfe a montré une fois de plus la vulnérabilité de ces machines, très supérieure à celle des avions (fussent-ils des vieux A10 "Tank killers"). Autant l’hélicoptère est irremplaçable comme moyen de transport rapide ADAC ou comme plate-forme de détection et de guidage, autant l’actuelle "mode" de l’engin d’intervention sur le champ de bataille est une erreur, coûteuse en crédits militaires, et en vies humaines des équipages. J.-B. M.

Dans Science et Avenir de mars, Pierre Kohler présente, sous le titre "La nouvelle guerre des étoiles", l’évolution (consécutive à la dislocation de l’URSS) de l’IDS vers le concept de GPALS ("Global Protection Against Limited Strikes") qui vise la défense contre d’éventuelles frappes "tiers-mondistes" futures. ce programme est le seul à ne pas subir les coupes claires en cours dans le budget de défense américain. On est donc loin de la mort de l’IDS, si souvent annoncée de 1985 à 1990. A l’heure actuelle, le concept de défense reposant sur des faisceaux, lasers ou/et particules, de très grande puissance, sans être abandonné, semble quelque peu en sommeil. Le GPALS pourrait reposer sur les matériels suivants :

- alerte lointaine par satellites DSP (dont certains sont déjà en orbite géostationnaire),

- relais de cette alerte par satellites "Brillant Eyes" - "constellation" d’une soixantaine - localisant avec précision le début (phase de propulsion) de trajectoire des missiles assaillants, déterminant entre leurres et têtes offensives réelles, et choisissant ceux des intercepteurs en situation d’intervention précoce,

- ces intercepteurs, les "Brilliant Peebles", au nombre de 750 à 1000, lanceraient une "flèche spatiale" agissant de manière "propre", c’est-à-dire par énergie cinétique (à la vitesse relative flèche-cible de 10 000 m/s, chaque kg représente une énergie de 50 millions de joules),

- en ultime barrière, des missiles ABM en cours d’étude, disposés auprès des centres névralgiques, détruiraient au début de phase de rentrée atmosphérique les têtes nucléaires qui auraient échappé aux "Brilliant Peebles". J.-B. M.

Le Défense & Armement de février-mars offre plusieurs articles particulièrement intéressants. Nous citerons :

- de Michel Guérin, "Algérie, le spectre du nucléaire". Depuis plusieurs années, ce pays s’est lancé dans le développement d’une filière nucléaire, à des fins civiles officiellement, mais sur laquelle planent bien des suspicions : avant l’ouverture des hostilités contre l’Irak, un véritable "pont aérien" a transféré des matériels de ce pays jusqu’au centre d’Aïn Oussera, à 300 km d’Alger, dont les populations locales ont été éloignées. Ce centre abrite un réacteur d’origine chinoise, de 40 MW, en cours d’installation (Alger admet un réacteur de recherche - "Essalam" : la Paix, de 15 MW). Les livraisons irakiennes (don ? mise à l’abri provisoire ?) pourraient comprendre notamment 3 à 5 kg d’uranium enrichi et des équipements sensibles, des centrifugeuses notamment, non retrouvées par les missions de l’O.N.U. Par ailleurs, plusieurs organes de presse ont fait état d’une commande d’une dizaine (?) de missiles MRBM chinois, CSS-2 de 2700 km de portée, du type des 30 exemplaires achetés il y a quelques années par l’Arabie Saoudite.

- de Michel Guérin aussi : "Désarmement : entre la surenchère et la prudence". Le réalisme, en effet, reprend le pas sur l’euphorie qui avait suivi la guerre du Golfe et la désagrégation de l’URSS. (Euphorie qui s’était traduite, en France, à la fois par des discours sur les "Dividendes de la Paix", et la réduction du budget de Défense.) Les républiques "nucléaires" de l’ex-URSS sont, en effet, de plus en plus réticentes à confier les armes en place sur leurs territoires à celle de Russie - ce qui ferait passer le nombre des membres du "Club" nucléaire officiel de 5 à 8. Par ailleurs, et malgré certaines déclarations lénifiantes, personne dans l’ex-URSS n’est en mesure de certifier qu’il n’existe aucune arme "tactique" en dehors de ces quatre républiques où sont stationnées les armes "stratégiques". Enfin, la grande braderie des matériels militaires classiques s’ajoutant au fait que plusieurs états "du Sud" - y compris Corée du Nord - visent de toute évidence la possession d’armes et de vecteurs à longue portée, achève de dissiper l’optimisme béat qui s’était fait jour en Occident pendant environ une année.

- enfin, Jacques Isnard, dans "Parapluie nucléaire européen : le difficile débat", pose la question d’une "Euro-force de frappe". Beaucoup plus que militaire et stratégique, le problème est politique, puisqu’il suppose de la part des européens un abandon capital de souveraineté: celui consistant à confier la "clé" à un décideur unique, car la décision ne peut attendre la conclusion d’inévitables palabres.

 

J.-B. M.

Ciel et Espace d’octobre nous donne, sous le titre "Les coulisses du Cap Kennedy" et la signature de Pierre Kohler, un résumé des travaux prévus sur cette base spatiale d’ici à 2005/2010. Contrairement à ce que l’on croit souvent, l’activité ne se ralentit pas à Cap Canaveral/base Kennedy. La NASA continue de réaliser de nouvelles installations et de moderniser certaines des anciennes, notamment des "pads" destinés aux tirs de la nouvelle génération de lanceurs qui, vers 2005, remplaceront les actuels dérivés des missiles Thor, Atlas, et autres Titan, dont la conception initiale remonte à quelque 35 ans. Les plans sont établis sur un taux de l’ordre de 80 lancements annuels à partir de 2005, c’est-à-dire 4 fois plus qu’actuellement. La "carrière" des navettes devrait s’achever vers 2010. J.-B. M.

Le Armada International d’octobre-novembre contient un article, "Les pistolets, fusils et leurs munitions" de Jacques LENAERTS, dont - de manière paradoxale - l’intérêt est de montrer la situation de blocage technique à laquelle sont arrivées les armes individuelles : nous fusils d’assaut, via les armes à cartouches courtes type STG 44 et AK 47, ne sont que l’évolution des fusils-mitrailleurs mis au point au cours de la première guerre mondiale (Chauchat, BAR), adaptés au petit calibre, et pistolets (semi) automatiques, ou revolvers, ne sont que des améliorations d’armes sorties à la fin du XIXe siècle. Depuis l’abandon – surprenant, mais dû à des obstacles financiers- par la Bundeswher du "démonstrateur" G.11 à munitions sans étui, nous nous contentons de "bâtir" autour des munitions existantes (dont les performances arrivent en butée) des armes en définitive très classiques, même si les constructeurs s’efforcent de leur donner des formes inspirées des dessins de "comics" de science-fiction. Le seul progrès à enregistrer est celui du magasin, que certains constructeurs font passer de 25/30 coups à une cinquantaine (piles imbriquées en général ; mais un cas spécial à noter, celui du Colico M 960-A, qui par emploi d’un magasin-tambour à plusieurs étages, solution très proche de celle appliquée il y a près de 100 ans à des mitrailleuses Gatling fabriquées pour l’armées des Indes, propose des fusils pouvant recevoir des chargeurs de 50 et de 100 cartouches 5,56 mm. Malheureusement, ces magasins à grande capacité ne peuvent être reçus par les fusils plus classiques : ceux qui ont été produits en grande série. Les études relatives aux projectiles-fléchettes, aux cartouches sans étui, et aux "poudres" liquides – le "magasin" comprend alors d’une part une réserve de balles, d’autre part un réservoir de liquide – continuent pourtant, mais après la grave déconvenue subie par Heckler & Koch pour son G.11, à un rythme pour le moins ralenti : les "innovateurs" sont quelque peu découragés. L’auteur insiste sur le fait - souvent peu connu, mais capital – que, dans la fièvre du combat, le fantassin se contente trop souvent de viser très approximativement dans la direction de l’adversaire : l’énorme majorité des coups est "tirée aux moineaux". C’est un problème de formation, qui ne peut être résolu que par la multiplication des séances de tir : jusqu’à ce que la bonne prise de visée devienne une sorte de réflexe. Mais les munitions sont chères, et les tirs usent les canons des armes : on en revient à un problème de crédits d’instruction pour toutes les armées, y compris les plus riches. A fortiori pour celles qui, comme l’Armée de Terre française, voient ces crédits d’instruction s’effondrer littéralement depuis quelques années. J.-B. M.

Armada de février-mars (revue suisse en langue anglaise) donne, de Stephan Geisenheyner, l’article "Fuel Cell in uniform". L’auteur expose les récents progrès, en masse, rendement, etc, des générateurs électriques dits "Cellules à combustible", et leurs possibles applications militaires. Dès les années 60, United Technologies a produit des cellules à combustible (hydrogène et oxygène) pour alimenter le module devant rester en orbite autour de la Lune puis ramener l’équipage sur Terre. L’"effluent" était de l’eau. (C’est l’explosion d’un réservoir de la cellule qui, pour le vol Apollo 13, endommagea le moteur-fusée devant normalement assurer le retour. Il fallut utiliser le moteur du module lunaire pour rapatrier l’équipage.) Près d’un quart de siècle plus tard, les progrès ont été lents mais continus : tout spécialement sur le plan des masses et des volumes. A l’heure actuelle, des cellules à combustible pourraient être utilisées au plan militaire. Par exemple en générateurs auxiliaires à la place des groupes électrogènes qui, notamment sur les blindés, permettent d’alimenter radio et senseurs à l’arrêt (sans mise en route du moteur principal, véritable gouffre à carburant dans cet emploi), avec l’avantage de ne donner lieu qu’à une très faible - ou nulle selon le carburant utilisé - émission IR. Allant plus loin, l’auteur prône l’emploi de cellules à combustible pour la propulsion - à très faible puissance, donc vitesse : celle de maintien de l’immersion sur les "barres" - de sous-marins. Ceci avec l’avantage d’un silence presque parfait en bruits et vibrations, et - par rapport au diesel - l’indépendance vis-à-vis de l’atmosphère. La Marine fédérale allemande expérimente actuellement ce type de propulsion sur le premier sous-marin de la classe 212, entré en service en 1967, utilisant un générateur Siemens de 100 kW. Plus loin encore, M. Geisenheyner envisage des générateurs de grande puissance, capables, par exemple, d’alimenter une arme laser montée sur véhicule chenillé. Pour le moment, ce type de générateur semble relever d’un avenir au moins lointain, sinon improbable ; mais un sous-marin lanceur d’engins, pour mers étroites - Méditerranée - est envisageable par une nation ne pouvant "se payer" un SNLE. J.-B. M.

Ciel et Espace de janvier donne une information très intéressante dans les brèves nouvelles d’actualité publiées sous la direction de Frédéric Guérin et le titre général "Astroflashes" : les satellites utilisent les ondes radio pour transmettre les images, mais la mer profonde est "imperméable" au rayonnement électromagnétique. La société Ifremer a mis au point un système fonctionnant par voie acoustique (ultrasons) qui a permis la transmission d’images fines, et en couleur, depuis une profondeur de 2 650 m. Le système Ifremer devrait trouver des applications à la découverte et l’identification des récentes "mines" maritimes (en attente d’activation) qui, une fois "éveillées" larguent une torpille à tête chercheuse ASM (types Captor américain, ou Cluster Bay et Cluster Gulf, ex-soviétiques). J.-B. M.

 

 

HISTOIRE

Le Centre de philosophie politique et juridique de Caen que dirige Simone Goyard Fabre, publie de très intéressants Cahiers (l’un des derniers est consacré à Raymond Aron), ainsi qu’une Bibliothèque qui réédite, le plus souvent en fac-similé, des textes fondamentaux. C’est dans cette collection (diffusée par la Librairie philosophique J. Vrin) que vient d’être réédité le Mare Liberum de Grotius, dont la dernière édition datait de 1845. Texte fondamental, qu’on attache trop rapidement à la controverse avec le Mare clausum de l’Anglais Selden, alors qu’il vise d’abord les Portugais et les Espagnols. Une curiosité : la couverture et l’avant-propos indiquent qu’il s’agit de la traduction d’Antoine de Courtain (1703), alors que le fac-similé révèle qu’il s’agit de celle d’Alfred Guichon de Grandpont (1845). H.C.B

Le célèbre (mais depuis longtemps introuvable) Testament politique du cardinal de Richelieu vient d’être réédité aux éditions Complexe, avec une présentation de Daniel Dessert. On peut regretter la disparition de l’abondant appareil critique établi en 1947 par Louis André, mais il est maintenant possible de consulter commodément ce petit chef d’œuvre d’intelligence politique, qui contient notamment deux sections capitales sur la puissance des armes et la puissance de mer. J.-M.S.

Voici en poche (Seuil, Points histoire) le livre de Jean Doise et Maurice Vaïsse, Diplomatie et outil militaire 1871-1991, qui était d’abord paru dans la superbe collection "Politique étrangère de la France" que dirige Jean-Baptiste Duroselle à l’Imprimerie nationale. La première partie (1871-1918), rédigée par Jean Doise, a été allégée de développements très techniques, notamment sur la fortification. En revanche, la partie de Maurice Vaïsse, qui s’arrêtait en 1969, a été prolongée ici jusqu’en 1991, avec un chapitre bienvenu, qui dit l’essentiel de manière très claire. M.V. insiste sur la continuité de la politique de défense après le départ du général de Gaulle et conclut sur le décalage croissant entre les moyens et la doctrine. Partant du principe que "la France ne peut tout faire, ni tout faire toute seule", il appelle de ses vœux un aggiornamento dont l’accouchement est décidément laborieux. Maintenant que ce livre très complet et sûr est à la portée de toutes les bourses, sa lecture s’impose encore davantage. H.C.B.

La Revue d’histoire de la deuxième guerre mondiale avait déjà élargi son champ chronologique pour devenir Guerres mondiales et conflits contemporains. Une collaboration avec l’Historial de la Grande Guerre de Péronne lui permet d’augmenter sa pagination et de renouveler sa présentation. Le premier numéro à bénéficier de cette formule enrichie est le 165, janvier 1992, qui ne présente pas un dossier, mais des varia, de la Grande Guerre à la Libération en passant par la guerre d’Espagne. Les sujets les plus divers sont abordés, du décryptement, problème inépuisable, aux batteries de côtes allemandes ou à l’épuration administrative. A signaler, outre un article (un peu confus, mais le sujet l’est plus encore) sur la synarchie, un article sur le raid américain sur les côtes de l’Indochine le 12 janvier 1945 et ses conséquences, à savoir le coup de force japonais du 9 mars. H.C.B.

Le service historique de l’armée de l’Air publie, à intervalles réguliers, un Recueil d’articles et études qui réunit "une sélection des études réalisées par son équipe de recherche", le plus souvent publiées antérieurement dans la Revue historique des armées. La sélection de 1991 couvre les années 1984 et 1985. La présentation est évidemment plus austère que celle de la RHA, mais l’intérêt d’un tel recueil est évident, même si le délai de re-parution est un peu long. 15 études, dont 9 sont dues à Patrick Facon, traitent aussi bien des origines, de la guerre 1914-1918, de la deuxième guerre mondiale, que de la reconstitution après la guerre et de l’engagement en Indochine. On peut se procurer ce volume en écrivant au SHAA - Château de Vincennes - BP 110 - 00481 Armées. H.C.B.

Avant guerre personne n’avait prévu que le Spitzberg, situé à presque 80° de latitude Nord jouerait un rôle stratégique. L’occupation de la Norvège par les Allemands, puis la mise en route des convois alliés à destination de l’URSS allait donner au Spitzberg une nouvelle page d’Histoire. Dans Arctic Men, (William Kimber, Londres, 253 pages), Ernest Schofield et Roy Conyers Nesbit décrivent la bataille livrée entre les Allemands et les Britanniques avec le concours des Norvégiens, pour la possession et le contrôle de l’île, dans lesquelles l’aviation joua des deux côtés un rôle décisif avant de se terminer par une victoire alliée. Schofield, navigateur du squadron 210 basé aux Shetland, a participé avec son Catalina à toutes les opérations. Utilisant son expérience et les archives britanniques ainsi que celles de la Luftwaffe, il décrit d’une manière très vivante ses vols secrets sur le Spitzberg en liaison avec les détachements à terre et ses vols au profit des convois alliés en été 1942 à partir du territoire soviétique. Le livre illustre très bien les conditions de la guerre en Arctique. C.H.

La neutralité armée commence à se parer, dans l’Europe de 1992, d’un parfum d’exotisme suranné. Elle fut pourtant un facteur non négligeable, mais souvent méconnu, de l’équilibre entre les deux blocs antagonistes qui se partagèrent l’Europe pendant près d’un demi-siècle. L’ouvrage dirigé par Bo Hugemark, Neutralitet och försvar, perspektiv pa svensk säkerhetspolitik 1809-1985 (Militärhistoristiska Förlaget, Stockholm, 1986) nous permet d’approcher de l’intérieur un exemple de neutralité armée, le cas de la Suède. Sa présentation, dans une perspective historique, nous permet d’en comprendre l’origine dans l’article de Johansson et Norman, qui en trace l’évolution depuis l’époque du maréchal d’empire Bernadotte, devenu roi de Suède au début du XIXe siècle. Klaus-Richard Böhme étudie ensuite la mise en place de l’organisation de défense suédoise, au cours de l’entre-deux-guerres. Puis Arvid Cronenberg étudie en détail l’histoire de la doctrine de défense et les différents visages qu’elle adopta, du début du siècle à la seconde guerre mondiale. Bo Huldt se penche ensuite, pour la période contemporaine, sur le corollaire de la politique de défense armée de la Suède, qui est sa politique en faveur du désarmement international ; ce faisant, il pose les jalons de la problématique concernant les rapports entre l’aspect théorique et discursif de la politique de neutralité armée et sa mise en pratique. Enfin, Bo Hugemark fait une synthèse des problèmes contemporains de la neutralité armée suédoise et fournit les principales clefs du problème qui se pose à ce pays à la veille de son adhésion à la CEE. N.B.-N.

Le chercheur Wilhelm Agrell, spécialiste de la défense et de la politique de neutralité de la Suède, s’attaque dans un court ouvrage, Den stora lögen, ett säkerhetspolitiskt dubbelspel i alltför manga akter (Ordfronts förlag, Stockholm, 1991), au mythe de la neutralité suédoise. La Suède a été, avec la Suisse, le seul Etat européen à être épargné par la seconde guerre mondiale, alors même que ses voisins scandinaves, Finlande, Danemark et Norvège, avaient subi les pires épreuves. A la fin de la guerre, désirant poursuivre une politique de neutralité dont l’origine remonte à la fin des guerres napoléoniennes, la Suède a tenté de prendre sous sa protection la Norvège et le Danemark, et de former avec eux une Union de défense scandinave qui aurait en fait constitué un glacis neutre entre les deux blocs qui étaient en formation. Mais, pour des raisons en partie économiques, et en partie dues aux pressions américaines, le plan échoua, et la Norvège et le Danemark choisirent d‘adhérer à l’OTAN en 1949. La Finlande, quant à elle, passa en 1948 avec l’Union soviétique un traité de coopération qui la plaçait, malgré une neutralité proclamée, dans la sphère d’influence soviétique. La Suède, qui se retrouvait seule, retourna à sa traditionnelle politique de neutralité, qu’elle baptisa "non-adhésion à des alliances en temps de paix visant à la neutralité en temps de guerre". Mais Wilhelm Agrell, documents à l’appui, démontre que le pays, par nature occidental, et habité de plus par une inimitié ancestrale pour l’empire soviétique, avait développé une coopération secrète avec l’Occident. Malgré l’échec du projet d’Union de défense scandinave, bon nombre de mesures qu’il contenait furent effectivement mises en pratique sous couvert du secret, ou sous des prétextes civils : ainsi, mise en place de voies et de moyens de communication, standardisation des armements, échanges de renseignements étaient couramment pratiqués entre la Suède, le Danemark et la Norvège, la Suède faisait office de relais occulte de l’Alliance atlantique. En temps de guerre, la défense suédoise devait bien sûr soutenir son flanc nord en cette région dangereusement exposée et déterminante sur le plan militaire pour l’Union soviétique, étant donnée la concentration de ses arsenaux sur la péninsule de Kola. Cette recherche, qui sera sans doute prochainement suivie d’autres travaux démystifiant la neutralité suédoise, est l’une des toutes premières production d’une mini-"perestroïka" qui secoue un pays où il n’était guère conseillé, jusqu’à une période très récente, de briser le tabou absolu que constituait le dogme de la neutralité. N. B.-N.

 

 

RELATIONS INTERNATIONALES

Les presses universitaires de France viennent de compléter (ou concurrencer) la vénérable collection Thémis par une collection 1er Cycle dont la couverture et le dos s’ornent curieusement de la tête du (ou des) auteur(s). Les relations internationales sont bien servies dès le départ, avec deux ouvrages. Une Chronologie des relations internationales depuis 1945, par Charles Zorgbibe, organise les événements en 9 chapitres chronologiques, du 1er janvier 1945 au 26 décembre 1990, des derniers mois de la deuxième guerre mondiale à l’agonie de l’ordre international "hérité de Yalta". Chaque chapitre est précédé d’une brève introduction. Les notices sont généralement très brèves et s’en tiennent au fait brut ; quelques-unes y ajoutent des développements plus substantiels, parfois écrits à l’imparfait. Le parti adopté présente l’avantage d’une grande richesse d’information, avec plus de 5 000 événements recensés. En contrepartie, le maniement peut être difficile, surtout pour des étudiants débutants, qui auront du mal à se retrouver dans cette jungle. De sorte que cette chronologie pourrait être plus utile à des lecteurs déjà un peu informés, qui y trouveront des informations rarement réunies. Le choix dans la masse des événements est naturellement arbitraire. Ici, c.Z.a délibérément privilégié les volets politique et stratégique des relations internationales, l’aspect économique étant réduit à la portion congrue : la décision de suspendre la convertibilité du dollar, le 15 août 1971, n’est pas citée, ce qui est quand même étonnant. H.C.B.

La cohabitation a fait découvrir à beaucoup l’intérêt de la dimension juridique de la Constitution. Le débat autour du traité de Maastricht, les interrogations sur la succession d’Etat dans l’ex-Union soviétique redonnent pareillement de l’intérêt à la dimension juridique des traités. Si la négociation est une opération fondamentalement politique, l’entrée en vigueur, l’application ou la modification posent des problèmes juridiques complexes. Jean Combacau en fournit un très utile rappel dans un Que sais-je sur Le droit des traités (QSJ n° 2613), qui se signale par un dépassement de la simple description pour une mise en perspective théorique. H.C.B

 

 

POLÉMOLOGIE

Franklin L. Ford a apporté une contribution importante à l’histoire de la violence avec son livre, paru en 1985 et traduit en français en 1990, Le meurtre politique. Du tyrannicide au terrorisme (PUF, collection Histoires, 546 p.). Délaissant une approche pseudo-pluridisciplinaire, l’auteur a délibérément choisi un parti historique, fondé sur l’accumulation de données, de l’Antiquité à l’actualité la plus récente, à l’échelle mondiale. D’un corpus impressionnant se dégagent quelques conclusions claires : l’universalité du meurtre politique, moyen simple de résoudre des problèmes complexes, qui se multiplie durant les périodes de crise ou de mutations ; certaines sociétés ont cependant réussi à concilier autorité et longanimité et à canaliser la compétition politique vers des formes institutionnalisées, l’exemple le plus remarquable étant celui de Rome jusqu’à la fin de la République. Il n’y a pas de coïncidence entre la fréquence des assassinats et la répression, l’injustice sociale ou les guerres, alors qu’il y en a dans les phases post-révolutionnaires, post-coloniales ou post-dictatoriales ; spectaculaire, le meurtre politique est en revanche rarement efficace, dès lors qu’il ne produit pas souvent les résultats escomptés par ses auteurs, mais il engendre tout de même des effets, parfois décisifs, même s’ils n’étaient pas souhaités. Les chapitres sur le terrorisme, des zélotes aux mouvements contemporains, sont plus brefs et ne peuvent épuiser la complexité du phénomène, mais ils apportent eux aussi des informations très précieuses. Un livre remarquable, qui doit servir de référence. H.C.B.

Même si l’attention des géopoliticiens est attirée, en priorité, vers l’est, Les luttes armées en Amérique latine doivent être étudiées avec le plus grand soin. C’est ce qu’Alain Gandolfi vient de faire dans son ouvrage publié aux PUF en 1991. Analyste rigoureux, l’auteur se consacre tout d’abord, à un examen théorique de ces affrontements. Faisant ressortir la tradition de violence qui ébranle cycliquement le continent bolivarien, il dépeint les mécanismes de la guerre subversive ainsi que leurs antidotes, les rouages de la contre-subversion. Dans une perspective horizontale, il se livre ensuite à une autopsie de toutes les guérillas qui ont embrasé l’Amérique latine de la Sierra Maestra cubaine aux villes argentines en passant par les forêts du Surinam hantées par les "Bushnegroes". Il dissèque, enfin, les raisons du grand tournant qui s’est amorcé avec la fin de la guerre froide, le retour de la démocratie, la lassitude de la population, l’espoir de solutions négociées. Pessimiste, Alain Gandolfi ne pense pas que la disparition de l’affrontement Est-Ouest entraînera la fin des guérillas. Pour lui, il y a toujours des sources du mal à extirper : le poids de l’injustice, la tentation de l’aventure, l’étau de la misère... Un cri d’espoir, bien faible, est poussé en final : les pays latino-américains connaîtront moins de difficultés quand une volonté de réformes se dégagera et qu’une véritable solidarité existera à l’intérieur comme à l’extérieur des Etats. Oui, mais quand cela sera-t-il possible ? Au total, un ouvrage très intéressant et très clair sur un sujet passionnant. Y.S.

Dans le numéro de février de la revue de l’Institut de Criminologie de Paris, Terrorisme & violence politique, l’article de Xavier Raufer : "Zones grises : la menace" décrit comment et pourquoi sur des territoires immenses - et se développant - en Amérique latine et en Asie centrale le pouvoir réel a changé de mains. Il est "désormais exercé par des puissances nouvelles, mi-politiques, mi-criminelles, produits de la fusion progressive ces dix dernières années entre de richissimes cartels de producteurs de narcotiques - héroïne en Asie, cocaïne en Amérique latine - et des guérillas idéologiquement démobilisées (par exemple, la fin du "jihad" contre les soviétiques en Afghanistan ou la faillite du mythe castriste). Pratiquant (sur place) la guérilla et la corruption, ces coalitions militaro-criminelles sont capables de frapper loin (elles frappent déjà) les pays développés par le terrorisme et par la drogue." "Ce contrôle de véritables sanctuaires - les "zones grises" - par ces hybrides narco-terroristes, qui peut s’étendre à d’autres pays et à d’autres continents, représente sans doute la menace la plus grave de la décennie qui vient pour les pays occidentaux... Cette menace - qui ne se limite pas à quelques vallées perdues des Andes ou de l’Himalaya - trouve sa source dans un processus en cours dans une grande partie du Tiers-Monde : la décomposition de l’Etat-Nation à l’occidentale." J.-B. M.

Des auteurs, de plus en plus nombreux, tentent de populariser le concept de sécurité globale, qui comprendrait la protection de notre planète contre les agressions de tous ordres. D’où l’émergence de politiques de protection dont Jean-Luc Matthieu dresse un bilan dans la protection internationale de l’environnement (QSJ n° 2636). Sources du droit, protection des espèces animales et végétales, des eaux, de l’atmosphère, contre les produits dangereux. Il est dommage que ce tableau très instructif ne s’accompagne pas d’une réflexion critique : l’introduction reprend sans les discuter, toutes les thèses communes sur les pluies acides, la déforestation, le trou dans la couche d’ozone, ..., qui exigeraient au moins quelques précautions. La conclusion est un plaidoyer pour une nouvelle conscience écologique à un contenu idéologique assez visible, qui transforme un souci légitime de protection de l’environnement en remise en cause du système international, avec ses riches et puissants montrés du doigt... H.C.B.

 

 

GÉOPOLITIQUE

Le Pr Dr Piet Tommissen édite des monographies consacrées à Carl Schmitt, les Schmittiana, qui en sont à leur troisième volume. On y trouve des textes de Carl Schmitt et des études sur les aspects les plus divers d’une pensée qui a touché à beaucoup de domaines, en y apportant toujours des éclairages nouveaux. Dans ce tome, le lecteur de Stratégique s’attardera surtout sur le texte consacré à la tension planétaire entre l’Est et l’Ouest et l’opposition entre terre et mer, ainsi que sur l’étude de Hendrik Fayat sur Carl Schmitt précurseur de la doctrine Brejnev. Après une très longue exclusion, rompue seulement par Julien Freund, les Français découvrent enfin l’un des maîtres allemands du droit et de la philosophie politique contemporains. Après Théologie politique (Gallimard) et Parlementarisme et démocratie (Seuil), d’autres traductions sont annoncées. On peut se procurer les Schmittiana en écrivant au Pr Dr Piet Tommissen, Reinaertlaan 5, B-1850, Grimbergen. H.C.B.

Après un numéro 63 consacré aux "territoires de la nation" (essentiellement consacré à la France ; mais à signaler un bon article sur l’Ethiopie) Hérodote revient à l’avenir de l’empire russe dans son numéro 64 (1er trimestre 1992) "Cela s’appelait l’URSS, et après..." Livraison très copieuse et riche, comme souvent avec cette revue, qui entre dans sa septième année, et pose la question : après l’URSS, n’est-ce pas la Russie elle-même qui risque d’éclater ? Eltsine, qui avait laissé se développer les forces centrifuges pour affaiblir Gorbatchev, recueille aujourd'hui son propre héritage. Il faut dire qu’à travers tous les cas présentés, on retrouve des enchevêtrements de populations (dans l’Idel-Oural, 3 peuples fino-ougriens et 3 peuples altaïques), des découpages artificiels (dont O. Roy donne des exemples extrêmes en Asie centrale) et des Russes immigrés. Tant que le pouvoir central est paralysé, l’ensemble ne peut qu’engendrer l’anarchie, avec les haines accumulées pendant des décennies et le jeu des apparatchiks qui essaient de sauver leur pouvoir. Mais l’empire n’a pas dit son dernier mot. H.C.B

La Libye ne se ramène pas à Kadhafi, même si celui-ci, comme Castro, a réussi à faire d’un enjeu un véritable acteur des relations internationales. C’est ce que veut montrer André Martel avec La Libye 1835-1990, Essai de géopolitique historique (PUF, 1992, 254 p.), livre d’une érudition et d’une clarté en tous points remarquables. André Martel réussit à démêler l’entrelacs de rivalités tribales et coloniales, d’aspirations musulmanes et arabes, en montrant à chaque fois le rôle décisif des hommes. Il n’y a pas déterminisme : la Libye "ne répond ni à un déterminisme géographique, ni à un impératif économique, ni même à un très ancien destin historique. Elle est le produit d’une conjoncture bien précise : l’affrontement hispano-turc en Méditerranée dans la première moitié du XVIe siècle". Bien plus, elle est écartelée entre le Maghreb (Tripolitaine) et le Machrek (Cyrénaïque), avec entre les deux le désert et le golfe des Syrtes, tandis que le Fezzan est une "tête de ligne" vers l’Afrique noire. Du coup, la géopolitique n’apparaît qu’en filigrane, l’histoire occupant le devant de la scène. Il paraît difficile, après lecture d’un tel dossier, de soutenir la thèse inverse. Parfaitement documenté, d’une finition soignée (bibliographie critique mais pas d’index ; p. 158, une erreur amusante a transformé les 100 millions de Wheelus Field en 100 000 millions), plein de renseignements de tous ordres (p.148, sur les murs du désert), ce livre est une réussite comme il y en a peu. Point de détail : André Martel croit à la mort "accidentelle" de Conrad Killian et de Mattei ; pour le second, il a peut-être raison, mais pour le premier, il a sûrement tort. H.C.B

 

 

DÉMOGRAPHIE

Dans le numéro de novembre de Pour la Science, et aux rubriques "Perspectives scientifiques", sont commentés brièvement les premiers résultats du recensement de 1990. Ils révèlent notamment que la mortalité des personnes âgées recule plus vite qu’on le prévoyait en 1985, sur les bases du recensement de 1982. En revanche, se confirme l’étonnante stabilité de l’indice de fécondité, pratiquement "bloqué" sur 1,80 depuis 1976. Si rien ne change - mais les sondages montrent que l’espérance de vie continue à augmenter, et plus vite ; d’autre part les taux de fécondité peuvent changer –, la population française passerait vers 2020 par un maximum de l’ordre de 60 millions, puis diminuerait. Mais, à partir de 2006, les plus de 60 ans augmenteront très vite, (vague du "baby-boom" de 1946-1974), pendant que les actifs - 20 à 60 ans - diminueront, et plus encore les moins de 20 ans. Même si l’on assistait à un relèvement de l’indice de fécondité encore plus spectaculaire que celui que vient de connaître la Suède - I.F. de 2,1 en 1990 - par exemple 2,4, le vieillissement de la France ne s’arrêterait qu’en 2035 ; et quel que soit l’I.F. des années à venir, l’effectif âgé de plus de 20 ans en 2010 est fixé, puisqu’il est déjà né. J.-B.M.

 

 

FRANCE

Le numéro de mars de Défense nationale publie une intéressante chronique de Maurice Faivre : "Les armements nouveaux arrivent". L’auteur relève le fait qu’en quelques mois, mai 1991 à janvier 1992, de notables avancées techniques ont vu le jour : premier vol des Rafale Air et Marine, lancement du satellite de télécommunication Syracuse, premier tir du missile M.45, achèvement de la coque du porte-avions Charles de Gaulle et livraison du premier char Leclerc. Mais, "revers de la sophistication". les améliorations techniques se traduisent par une dérive des coûts qui ne pourra qu’influer de manière négative sur les séries et le calendrier de production. Maurice Faivre en donne de multiples exemples. Nous nous limiterons à deux, l’avion de combat et le char de bataille (et pour lesquels, pour plus de clarté, nous "traduirons" tous les prix en termes de francs à leur valeur au 1er janvier 1992) :

- le Mirage III valait 12,5 MF "de 1992", le Mirage F1 107 MF, le Mirage 2000 459 MF. Le Rafale est estimé actuellement à 461 MF : programme de 155 milliards pour 250 biplaces Air et 86 monoplaces Marine. Mais il serait stupéfiant - sans compter le surcoût d’étude de la décision de passage du mono au biplace - que cet appareil ne revienne qu’à quelque 0,4 % de plus que son prédécesseur.

- l’AMX 30 valait 9 MF "de 1992" : son dérivé, le 30-B2, 14 MF. Une simple division, programme de 63 milliards pour 800 chars prévus (?), donne pour le Leclerc un coût unitaire de 79 MF. (Il a fallu 25 ans pour constituer notre parc actuel de 790 AMX 30 et 550 30-B2 soit une dépense totale de l’ordre de 790 x 9 + 550 x 14 = 14,8 milliards "1992".) Notons pourtant les estimations officielles d’une trentaine de MF par char... mais cette estimation - optimiste - se fonde peut-être sur des espoirs d’exportations massives qui contribueraient à "gommer" les frais de R&D et, par l’effet de grande série, feraient baisser les coûts de fabrication ? J.-B. M.

 

Sous le titre "L’ennemi moderne aussi difficile à repérer qu’un moustique" et la signature de Serge Brosselin, Science & Vie de janvier dresse un panorama de ce que pourrait être à terme, et non sans coopération européenne, le système spatial français futur de surveillance, alerte, observation et télécommunication militaire :

- les satellites Helios I à IV ( les deux premiers de surveillance de jour seulement, les III et IV en IR, de nuit mais par temps clair seulement),

- Osiris, surveillance radar et observation militaire météo,

- Zénon, d’écoute électronique,

- Syracuse II et III de télécommunications militaires.

On peut regretter le fait que, fort intéressant sur ce plan, le début de l’article "mélange" quelque peu pour le lecteur non averti l’alerte et la trajectographie de missiles nucléaires assaillants avec la reconnaissance et le suivi de forces classiques terrestres, maritimes et aériennes. L’ensemble représenterait, techniquement mais pas en nombre - sauf totale coopération européenne - vers 2005 ? - ce dont disposaient les Etats-Unis à la fin des années 80. Mais on voit mal, en une période de réduction des budgets de défense, comment dégager les crédits nécessaires à l’effort envisagé : depuis qu'existe l’OTAN. les dépenses militaires américaines ont toujours été de l’ordre du double, certaines années nettement plus, de celles de l’ensemble des nations européennes, bien que ces dernières aient rattrapé, puis dépassé, le PIB d’outre-Atlantique. J.-B. M.

Dans La Recherche de janvier, il faut mentionner dans les brèves nouvelles "Science et Politique", "Contre-attaque dans les eaux de Mururoa". Après la publication, par Greenpeace en juin 1991, du rapport Norm Buske, faisant état de teneurs anormales en Césium 134, la Dircen a lancé une opération de mesures placées sous le contrôle de l’AIEA. 9 tonnes d’eau et 3 kg de plancton ont été confiés à trois laboratoires : celui du Service Mixte de Sécurité Radiologique, le Lawrence Livermore National Laboratory et le Laboratoire international de radioactivité marine de l’AIEA. Les résultats, publiés en septembre - rapport n° AIEA/AL/044 - montrent que les eaux sont dépourvues de tout radio-élément autre que ceux, prévus, des retombées de l’époque des essais atmosphériques des nations du "club" nucléaire. Très bizarrement, cette information semble avoir été totalement négligée par les médias français de grande diffusion. J.-B. M.

 

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