LES FLOTTES DE COMBAT

 

Hervé COUTAU-BEGARIE

"Nous soldats, nous avons des armes pour armer nos hommes. Vous marins, vous avez des hommes pour armer vos bateaux". Cette phrase célèbre du maréchal Foch suffit à rappeler l’importance décisive du matériel dans la guerre sur mer. Il est donc très naturel que dès la fin du XIXe siècle, on ait vu paraître des annuaires des grandes marines de guerre, dont la plupart continuent à paraître aujourd’hui : le Jane’s fighting Ships est le plus célèbre, mais il y aussi l’Almanacho navale en Italie, le Weyers Flotten Taschenbuch en Allemagne... La France a pris part au mouvement avec les Flottes de combat qui ont commencé à paraître en 1897 sous l’impulsion du commandant de Balincourt. Cette parution n’a jamais cessé depuis.

Pendant longtemps, les Flottes de combat ont souvent été considérées comme un annuaire de deuxième rang, qui ne pouvait rivaliser avec le Jane’s, référence "incontournable". Dans les années 70, sous l’impulsion de Jean Labayle-Couhat, l’ouvrage a pourtant connu un fantastique développement, qui l’a amené au même plan que son grand rival, au point d’être désormais traduit aux Etats-Unis. Rédigé maintenant par Bernard Prézelin, il est toujours publié par les éditions maritimes et d’outre-mer, mais celles-ci, après des péripéties diverses, appartiennent maintenant aux éditions Ouest-France. Par rapport à l’édition précédente, Flottes de combat 1992 se signale par des améliorations continues, avec un très grand nombre de photographies inédites et des développements accrus, de sorte que le volume a augmenté (958 pages) alors paradoxalement que le nombre des navires de la plupart des marines a diminué.

La présentation fait le point sur les grandes lignes d’évolution des marines principales. On y relève notamment une tendance générale à une réduction du tonnage, mais largement compensée par l’accroissement constant des performances des unités. Autrement dit, la course quantitative aux armements a cédé la place à une compétition dans laquelle l’aspect qualitatif est déterminant. Les bâtiments sont moins nombreux, parce qu’ils sont de plus en plus gros, et surtout de plus en plus chers, en raison de la complexité des systèmes d’armes embarqués. La comparaison du schéma synoptique des principales marines, d’une édition sur l’autre, montre que seule la marine indienne, et dans une moindre mesure la marine japonaise, ont connu une croissance quantitative sérieuse. Partout ailleurs, les armements des unités construites en grande série après la guerre entraînent des retraits massifs, qui ne sont pas compensés nombre pour nombre.

Cela est surtout vrai pour les Etats-Unis, qui, après l’arrêt de l’effort lancé par le président Reagan dans les années 80, ont dû abandonner l’objectif d’une marine à 600 navires et revenir à des niveaux beaucoup plus modestes, puisque l’US Navy n’aura plus au milieu de la décennie que 450 unités environ, c’est-à-dire le même nombre qu’au milieu des années 70, après les retraits massifs des séries de la deuxième guerre mondiale. Il est même possible qu’on descende encore en dessous : c’est ainsi qu’au lieu des 12 SNA Seawolf envisagés à la fin de 1991, il n’y en aura en tout et pour tout qu’un seul. Le nombre des grands porte-avions ne devrait pas descendre en dessous de 12, mais plusieurs projets ambitieux d’avions de nouvelle génération : l’avion d’attaque furtif AX, l’intercepteur NATF, l’avion de patrouille maritime 87, ont été annulés. A vingt ans d’intervalle, la situation n’est pourtant pas exactement la même, car les navires actuels sont pour la plupart récents et donnent à la marine américaine un avantage décisif sur n’importe quel concurrent. Cette diminution est au surplus largement contre-balancée par les problèmes que connaît l’ancienne marine soviétique, qui n’est pas encore officiellement redevenue russe.

En effet, la désorganisation complète de l’économie et les problèmes politiques ont entraîné, d’une part, le retrait accéléré des unités les plus anciennes, d’autre part, une diminution très sensible de l’activité qui ne peut pas ne pas avoir de répercussion sur l’efficacité opérationnelle de la marine. Bernard Prézelin fait cependant remarquer qu’il ne faudrait pas en tirer de conclusions trop rapides, car après la disparition de vieux bâtiments plus encombrants qu’utiles, la marine "russe" disposera d’un très solide noyau de bâtiments modernes et bien armés. Il lui faut en revanche renoncer à l’idée de disposer d’un corps de porte-avions, dès lors que le Kouznetsov risque fort d’être le seul de son espèce. Le deuxième, le Varyag, à 70 % d’achèvement, pourrait fort bien n’être pas terminé, ou être vendu à un pays tiers, l’Inde étant l’acheteur potentiel le plus sérieux. Le conflit entre la Russie et l’Ukraine, dont les implications politiques sont évidentes, a également un aspect stratégique décisif, puisque la flotte de la mer Noire serait presque paralysée si elle ne disposait plus de sa base de Sébastopol. Mais elle ne dispose que d’un nombre réduit d’unités récentes, la Russie garde l’entier contrôle des flottes du Nord (Arctique) et du Pacifique, qui disposent de la quasi-totalité des bâtiments modernes. Depuis la parution des flottes de combat, la situation semble s’être encore détériorée puisque la production des sous-marins Delta-IV est maintenant arrêtée et que les futurs sous-marins Puma annoncés par Bernard Prézelin seraient maintenant abandonnés. Il y a lieu cependant de parler au conditionnel, car lors d’un colloque organisé par la FEDN à Paris, des experts russes ont annoncé que leur pays entendait transférer sur des sous-marins l’essentiel de la force de dissuasion qu’il entendait conserver. L’espoir des Américains dans un désarmement naval unilatéral de la Russie risque fort de n’être qu’une illusion.

A côté de ces deux "poids lourds", les autres marines se situent loin derrière. Le troisième rang de la marine britannique ne paraît pas menacé, malgré les réductions annoncées par le gouvernement. En revanche, le quatrième rang de la marine française devient de plus en plus fragile, avec la continuelle montée en puissance de la marine japonaise : Bernard Prézelin note qu’elle précède déjà la France par le nombre des bâtiments de haute mer. Celle-ci possède une force de bâtiments de surface et de sous-marins classiques homogène et beaucoup plus moderne que celles des marines française ou britannique. Des sous-marins entrés en service au début des années 70 commencent à être retirés, alors que nous conservons en ligne des Daphné qui datent des années 60. Si le gouvernement japonais décidait d’abandonner le profil bas auquel il se tient, l’écart de quelque 40 000 tonnes qui subsistent entre les deux marines serait vite franchis. La France conserve cependant un avantage décisif avec ses sous-marins nucléaires (mais la série des SNA risque d’être arrêté au n° 6) et ses porte-avions dont le renouvellement semble maintenant assuré : le Charles de Gaulle est très avancé et devrait être mis à flot en 1994, mais la commande de son similaire devient de plus en plus douteuse et, surtout, le renouvellement de l’aviation embarquée suscite un certain nombre d’interrogations. Il est probable que la marine française devra revoir à la baisse son activité, au fur et à mesure de son "reformatage".

Parmi les autres marines, il faut principalement noter le ralentissement de l’effort indien, après plus d’une décennie de croissance exceptionnelle : des difficultés techniques et surtout budgétaires ont mis un terme à l’espoir de construite en Inde un porte-avions et des sous-marins nucléaires. En revanche, les marines du sud-est asiatique semblent s’engager dans des programmes d’équipement assez ambitieux, à l’image de la marine thaïlandaise, qui, après un échec en Allemagne, a finalement commandé un porte-aéronefs à l’Espagne. Il y a là un marché pour les exportateurs, d’autant plus précieux que partout ailleurs les perspectives se sont obscurcies, l’heure étant à la réduction généralisée des budgets militaires. La multiplication des navires "rustiques" à l’image des frégates françaises de surveillance, pourrait être une réponse à cette tendance qui devient de plus en plus préoccupante. Ce ne sont que quelques uns des enseignements que l’on peut glaner à travers cette extraordinaire mine d’informations, qui, dans cinq ans, va fêter son centenaire.

 

 

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