LA CRISE DES FONDEMENTS

Lucien POIRIER

 

A la fin tu es las de ce monde ancien

Guillaume Apollinaire, Alcools

 

 

Le grand vent de la modernité s’est levé sur notre pensée stratégique accusée de somnolence. Certes, d’importantes réformes structurelles ont été lancées pour adapter notre système militaire aux temps nouveaux : plan armées 2000, déflation des effectifs, révision à la baisse des programmes d’armement... On a pu penser que ces mesures reflétaient le souci prioritaire de toucher sans tarder "les dividendes de la paix". Mais voilà que les accords de Maastricht, en ouvrant de nouvelles quoique indécises perspectives politiques, aggravent les mutations du système international intervenues dans les années 80.

Cette fois, les dormeurs s’ébrouent. Pris d’une juste peur à l’idée "d’entrer dans l’avenir à reculons", les experts et les stratégistes d’opinion s’accordent sur la nécessaire "mise à plat" de notre politique de défense et sur l’urgente révision d’une doctrine trentenaire qu’ils jugent archaïque. Certains dénoncent, une fois encore, le tabou maintenu sur "la force de frappe" dont la vocation égoïstement nationale, voire la nécessité, n’auraient jamais été "démocratiquement" décrétées. C’est oublier que, sur ce point, le débat public a alimenté la presse et la littérature spécialisée durant plusieurs décennies. S’est-on jamais demandé pourquoi une controverse aussi prolongée et soutenue par de bons esprits n’a pu ébranler la position constante de gouvernements idéologiquement opposés ? Les contestataires ont-ils jamais soupçonné que leurs arguments étaient peu convaincants, faute de rigueur dans l’analyse stratégique dont ils méconnaissaient les cheminements obligés ? Pressés de conclure au mépris de la grammaire et de la logique politico-stratégiques, ignoraient-ils - ou feignaient-ils d’ignorer - que leurs propositions révisionnistes mettaient en question le projet politique sur lequel avait été édifiée la stratégie "officielle" ?

Contrairement aux idées reçues, le débat stratégique a donc eu lieu en France. Qu’il ait nourri les équivoques, que le non-dit ait brouillé la critique et obscurci le discours, cela est indéniable. Certes, les écoles n’ont pas manqué, qui ont prêché le renoncement et le retour de la France dans le douillet giron de l’OTAN. Mais les réformistes n’étayèrent souvent leurs contre-propositions que par d’étroites raisons d’efficacité et d’économie militaires, comme s’ils redoutaient d’effaroucher l’opinion en l’attaquant de front, fût-ce mezza voce, sur l’une des déterminations majeures de la stratégie : la politique nationale. blocage psychologique paralysant la volonté de changement : les contempteurs de la doctrine établie croyaient dénoncer l’inertie intellectuelle des stratèges en place, mais ils sentaient confusément qu’ils touchaient au vif la sensibilité et la conscience nationales en ébranlant les fondements mêmes de la politique de défense.

Le débat réclamé aujourd’hui s’avère d’une toute autre dimension. Déjà, la critique spontanée a précipité les annonces sur la refonte de notre appareil militaire. Mais la problématique demeure confuse ; les réponses ne reflètent guère que des opinions et ne constituent pas un ensemble cohérent d’énoncés opératoires. Nous devrions savoir, pourtant, que les disputes sur la nature et les doctrines d’emploi d’un système militaire n’auront jamais d’issue rationnelle si, en amont, ne sont pas fixés les axiomes politiques et les principes d’action qui fondent toute stratégie et définissent son esprit. Si la question préalable de ses déterminations majeures se pose, aujourd’hui, avec une acuité d’autant plus dérangeante qu’elle surgit après des décennies de confort intellectuel, force est bien de constater qu’elle n’est pas formulée dans la clarté nécessaire au travail critique et de reconstruction.

Carence normale : il ne s’agit pas, cette fois, de modifier l’axiomatique des années 60 sur quelques points de détail qui n’appelleraient que des corrections marginales de notre ancienne doctrine. Mais le système international et le sous-système européen sont engagés dans une phase chaotique de leur histoire, qui sape les bases mêmes de notre stratégie. Cette crise des fondements induit de tels soupçons entre les experts qu’elle bloque le développement naturel de la réflexion. Il faut donc tenter d’en éclairer les origines et la nature, et d’en anticiper les conséquences ; cela, en s’affranchissant des présupposés idéologiques, en se bornant à enregistrer les décisions politiques prises ou annoncées et à évaluer leurs implications probables - celles que suggère la seule logique politico-stratégique.

LA CRISE DES FONDEMENTS - (1)

 

 

L'éternelle querelle des anciens et des modernes

Un héritage encombrant

L’analyse comparative est toujours éclairante. Par le champ de ses interrogations et sa portée historique, le débat stratégique qui s’engage aujourd’hui n’a connu qu’un précédent dans notre histoire contemporaine : celui des années 60. Toutefois, l’objet et le caractère des controverses qui divisèrent alors l’opinion s’avèrent, rétrospectivement, très différents de ceux qui s’annoncent trente ans après.

Quand de Gaulle décida la mutation que l’on sait pour notre politique de défense, la situation favorisait l’entreprise. La guerre d’Algérie achevait le pénible processus de contraction de notre espace de souveraineté. Son accession à la puissance nucléaire et la réforme de ses institutions procuraient, à la France, les moyens de l’autonomie de décision politique et l’autorisaient à prétendre retrouver son rang. La réflexion pouvait alors s’engager dans le climat le plus propice à l’exercice d’une pensée et d’une action stratégiques libérées. Conscients de partir de zéro, théoriciens et praticiens n’étaient pas paralysés par un héritage respectable. Contraints d’inventer une stratégie de rupture avec le proche passé, ils pouvaient l’édifier sur la table rase. Privilège exceptionnel dans la généalogie de la stratégie, encore que l’inévitable querelle ait été vive et n’ait cessé de rebondir, depuis, entre les Anciens dénonçant les présomptueux assez indifférents aux réalités pour s’émanciper de l’OTAN, et les Modernes qui misaient sur les capacités nationales et le volontarisme raisonné pour défier les aléas de l’avenir, et le construire.

Le sentiment exaltant de l’entière liberté d’invention qu’éprouvèrent alors les Modernes tenait d’abord au fait que leur génération s’était formée douloureusement sous l’influence d’événements tragiques - désastre de 1940, guerres d’Indochine et d’Algérie - qui avaient contraint la France à se résigner au statut de puissance diminuée. Dans la mesure où tout système militaire assume une fonction de souveraineté étatique, garantit la pérennité de l’être national qu’il sacralise, rappelle le sens historique et exalte la conscience de la communauté en portant la mémoire de la mort consentie pour sa défense, son intégration dans un système interallié piloté par une puissance dominante entravait l’expression de l’identité et le plein exercice de la souveraineté. En restaurant les conditions de la liberté de conception et d’action, de Gaulle récusait l’ordre établi par une alliance aliénante et nous pressait de rompre avec les habitudes de dépendance intellectuelle contractées depuis 1945.

Toutefois, la rupture avec le passé immédiat était assez ambiguë pour autoriser tous les malentendus. De Gaulle projetait la France dans la modernité stratégique en tirant la leçon d’une révolution technique - le fait nucléaire -mais il raccordait cette stratégie mutante à une idéologie et une conduite politiques anciennes ; à celles qui, avec une rare continuité depuis les Capétiens et à travers les variations des régimes les plus divers, ont conçu et construit un Etat-nation s’affirmant sujet et non objet de l’Histoire. La mutation politico-stratégique des années 60 résulta donc de l’originale composition d’une évolution et d’une involution ; de la nécessaire conciliation entre deux orientations apparemment contradictoires : l’ouverture à l’avenir, autorisée par les innovations de la stratégie militaire, et la restauration des axiomes qui sur-déterminèrent la politique de la France durant un millénaire.

Il était moins paradoxal qu’on l’a dit d’édifier une stratégie moderne sur des fondements politiques anciens : des finalités politiques intangibles peuvent être accomplies par des voies-et-moyens stratégiques variables. Mais l’élection de fondements conservateurs pouvait être légitimement refusée au nom d’une autre "idée de la France". Toute problématique politico-stratégique part en effet, nécessairement, de présupposés méta-politiques choisis parmi les concevables et qui posent, en amont de l’analyse, une définition du sujet socio-politique. Définition fondatrice par laquelle cette entité se reconnait Une par la conscience de son identité et l’affiche devant les Autres, et à partir de quoi les instances de décision développent logiquement la chaîne de leurs inférences sur les projets politiques et les agirs stratégiques circonstanciels. Implicites ou explicites, intériorisés par la sensibilité et la conscience collectives, ces présupposés résument et disent ce qui fonde l’unité et l’unicité de la communauté, et la pose dans l’espace-temps géohistorique ; ce qui justifie sa volonté de persister dans l’invariance essentielle à travers les modes variables de son existence quotidienne, et qui donne un sens à ses incessantes transformations internes et à celles de ses relations avec les Autres co-existants. En bref, ce qui, sous les accidents de son histoire, constitue l’entité socio-politique dans son être singulier et transhistorique, et qui sur-détermine le sens de ses morphogénèses historiques.

La nature idéologique des axiomes fondateurs est évidente. Comme toutes les axiomatiques, celle-ci est récusable au nom d’une autre idéologie, d’une autre perception du statut collectif. Le sentiment et la représentation de leur identité ont varié chez les peuples qui ont dû traverser les péripéties d’une histoire mouvementée avant de se trouver et de pouvoir s’affirmer en Etats-nations reconnus des Autres. La France a su et pu se construire très tôt et se préserver exemplairement du risque de n’être plus elle-même : au cours des siècles, sa politique et sa stratégie militaire ont eu pour fin première de lui permettre de persévérer dans l’être en affirmant, contre toutes les forces de négation intérieures et extérieures, sa volonté de souveraineté étatique et d’indépendance nationale.

Or, si le discours politico-stratégique gaullien s’inscrivait dans le droit fil de cette longue genèse, il se manifestait apparemment à contre-temps. Comment invoquer des invariants méta-politiques et exalter l’héritage historique quand tout bougeait autour et dans la France, et quand les liens d’interdépendance se resserraient entre les peuples et les Etats ? N’était-il pas anachronique de sacraliser l’être national et d’affirmer sa pérennité quand les différences culturelles s’estompaient devant l’émergence d’une civilisation universelle et, quand le péril soviétique invitait les Occidentaux à tempérer leurs divergences idéologiques et leurs conflits d’intérêts ? Notre doctrine et notre action pouvaient donc être perçues, de bonne foi, comme le produit aberrant d’un paléo-nationalisme et d’une pensée politico-stratégique s’obstinant dans l’erreur, aveuglée qu’elle était par les simulacres d’une indépendance hors de saison et les faux prestiges d’une histoire anachroniquement invoquée pour entrer en modernité.

Une interrogation ontologique

Si le consensus de l’opinion française ne fut pas aussi général qu’on l’a proclamé, il n’en demeure pas moins vrai que les exécutifs successifs et les majorités parlementaires ne dévièrent pas, durant trente ans, de la ligne générale fixée par le discours gaullien. Anomalie troublante, cette continuité dans une démocratie comme la nôtre... Il fallait que les raisons métapolitiques de la stratégie militaire fussent singulièrement puissantes pour que les hommes au pouvoir ne les rejettent pas, en auraient-ils eu le désir inavoué ; pour que la référence au transhistorique résiste aux pressions de l’histoire immédiate ; pour que ce qui était perçu, ici et là, comme irrationnel fût érigé en fondement rationnel d’un projet politique et d’un agir stratégique calculés. Depuis les années 60, "le grand débat" de la France avec elle-même et les malentendus transatlantiques ne procédaient donc pas d’un volontarisme passager, ni de disputes sur des intérêts conjoncturels qui auraient été différemment évalués à Paris et ailleurs, mais de raisons d’un autre ordre - primordiales - qui ne pouvaient être qu’inintelligibles et dénuées de sens pour tous ceux qui, à l’étranger, ne partageaient pas l'héritage du sens.

Or voici que, pour la première fois depuis des siècles, les axiomes fondateurs de notre politique et de notre stratégie sont en question. Notre engagement dans la construction européenne, les projets d’une union politique et de défense concrétisés par les traités de Maastricht, annoncent une fracture sans précédent dans notre longue histoire, qui changerait radicalement de sens1. Les Modernes des années 60 renâclent devant une mutation qui abolirait la singularité française, mais avec la mauvaise conscience, parfois, de passer pour des archaïsans pétrifiés par la crainte révérentielle devant le sacré quand la sacralisation des vieux mythes nationaux n’est décidément plus dans l’air du temps. Quant aux Nouveaux-Modernes, ils affichent leur foi européenne avec la ferveur ostentatoire des cosmopolites des Lumières qui prenaient leurs références culturelles et politiques à l’étranger. Mais ils ne sont pas si assurés des vertus mobilisatrices de leurs valeurs transnationales qu’ils ne doivent compter avec le refus instinctif, viscéral, des archaïsans.

Les motivations des nouveaux Anciens et Modernes ne sont donc pas si simples que leur querelle puisse s’expliquer dans le langage tempéré de la politique rationnelle. Elle ne s’engage pas, une fois encore, sur les évaluations divergentes des espérances politico-stratégiques - espérances de gain et risques - attachées à des projets prospectifs concurrents, établis sur des données de situation contingentes : état actuel du système international, tendances perceptibles de son évolution, etc. Les contradictions ne procèdent pas d’un banal conflit de génération s’opposant sur la lecture et l’interprétation de faits et d’événements objectifs. Elles reflètent les réponses personnelles, malaisément conciliables, que chaque Français peut légitimement apporter à une question qui relève de sa philosophie de l’histoire et s’énonce en termes de destin : la France sera-t-elle encore, demain, un sujet de l’histoire ? Quel statut et quel rôle revendiquera-t-elle, ou lui seront-ils consentis par d’Autres, dans le jeu politico-stratégique du XXIe siècle - et au prix de quelle perte d’identité ? Question fondamentale, de nature ontologique, divisant nécessairement les Français touchés au cœur autant qu’à la raison par la contestation de l’héritage, comme en témoigne le ton passionnel d’un débat qui, à peine ouvert, laisse entendre quelques fausses notes de terrorisme intellectuel...

LA CRISE DES FONDEMENTS - (2)

La marche vers l’Europe : une manoeuvre stratégique

Le double processus de déconstruction et de reconstruction

Le climat psychologique, dans lequel s’amorce la nouvelle problématique stratégique, ne reflète qu’un aspect de la crise des fondements. Le développement du projet européen s’accélère, en effet, dans la phase de mutation du système international provoquée par l’effondrement de l’univers soviétique, qui n’a pas achevé de livrer toutes ses conséquences. Conjonction imprévue de deux morphogénèses croisant leurs effets, et qui accroit le nombre et la complexité des facteurs d’incertitude sur l’avenir2.

Jusqu’à maintenant, en effet, l’architecture européenne se dessinait selon ses propres lois et dans son espace local : ses dimensions économiques, monétaires, juridiques, etc. et les abandons de souveraineté correspondants n’étaient ni directement ni profondément affectés par les avatars du système politico-stratégique mondial. Mais cet autisme n’est plus tenable : dès lors que les Européens précisent leur projet d’Europe dotée d’une politique étrangère et d’une défense unitaires, cette oeuvre collective sera nécessairement affectée, désormais, par la dynamique contraignante du système interétatique englobant au sein duquel chacun existe et agit encore selon sa vocation et ses intérêts particuliers malgré la convergence avérée de certains autres. A supposer que tous les Etats-membres s’engagent avec un égal volontarisme et sans arrières-pensées dans l’entreprise communautaire, divers obstacles se dressent déjà devant leur collectif et devant chacun d’entre eux. Le moindre n’est pas la difficulté de concevoir, à la fois, l’objet-Europe qui en résultera et les opérations qui le feront passer de l’imaginaire dans la réalité. Chacun doit penser simultanément, d’une part, le dépérissement progressif des derniers attributs de sa souveraineté, en particulier de sa défense nationale ; d’autre part, une entité européenne qui, constituée - peu importe ici ses institutions -, serait capable de définir sa politique étrangère et sa défense par l’exercice de son autonomie de décision. Ce travail de la pensée politico-stratégique suppose que les fondements nationaux s’effaceront progressivement devant la prise de conscience et l’affirmation de fondements communs. Mais lesquels ?

Pour chacun des acteurs nationaux actuels, ce double processus de décomposition et de recomposition s’identifie à une manoeuvre stratégique : son action est politiquement finalisée et son but stratégique défini par sa contribution future au système de défense unitaire, sans parenté avec celui d’une alliance usuelle, qui sera collectivement décidé quand l’Europe politique sera définitivement formée. D’ores et déjà, chacun devrait donc concevoir et planifier ses opérations internes d’auto-transformation - celle de sa politique étrangère et de sa défense propres - requises pour atteindre l’état final de la progressive genèse européenne. Mais comment calculer et conduire rationnellement ces opérations sans "quelque idée" de ce que devrait ou pourrait être l’Europe politique et militaire constituée ? Information nécessaire à chaque acteur actuel, en effet, pour définir récursivement, à partir de ce projet imaginaire, les étapes ou objectifs intermédiaires et le sens des opérations successives qui devraient le transformer progressivement pour assurer, avec les Autres, le passage de l’Europe actuelle à son état final. A défaut de cette information, chacun des Etats actuels pourrait, évidemment, parier sur la durable convergence des intentions aujourd’hui déclarées et sur une commune volonté d’aboutir au but confirmé par les traités de Maastricht ; puis s’engager dans sa direction par des accords occasionnels et limités de politique étrangère et de défense. Il pourrait espérer que cette démarche empirique, cette succession de "petits pas" orientés et exploitant la circonstance, finiront bien, à plus ou moins lointaine échéance, par produire une certaine Europe politique et de défense. Mais laquelle ? Et quand ?

Projections dans l’avenir et information praxéologique

Ce bref rappel méthodologique éclaire notre embarras devant le renouvellement souhaité de notre problématique stratégique. On sent bien que, dans l’état actuel des choses, il faut se résigner à l’empirisme pragmatique. Pourtant, cela n’interdit pas les énoncés péremptoires, ici et là, sur les nécessaires révisions doctrinales et adaptations de notre système militaire. C’est que - il faut insister sur cette cause majeure d’insuffisance critique - la nouvelle pensée stratégique se développe dans deux temporalités qui, faute d’être discriminées, favorisent la confusion intellectuelle et vident de sens la plupart des discours. D’où parle-t-on, sur quel objet de la pensée stratégique mentalement posé dans quelle phase de la genèse européenne, quand on dispute sur les actions concevables pour faire passer le projet dans la réalité ?

Certains s’installent dans le temps futur de la finalité accomplie, anticipent l’état définitif de la construction, qui suppose achevé le processus d’auto-transformation des divers acteurs impliqués. Mais, en devançant ainsi, mentalement, la marche vers ce résultat projeté dans un avenir imaginaire, ils oublient qu’on ne peut rien dire, aujourd’hui, sur ce que sera l’Europe politique et de défense définitivement formée : c’est là un concept si général qu’il est vide de tout contenu positif. Il ne peut en être autrement : nous ignorons ce qu’en penseront et ce que voudront les générations alors aux affaires. Elles devront décider une pratique politico-stratégique dans l’esprit de leur temps et sur leurs fondements propres, dans une situation historique et au sein d’un système international sur lesquels nous sommes incapables, aujourd’hui, d’avancer aucune prévision pertinente. En bref, rien ne nous autorise à croire que les Européens-unis se penseront nécessairement, dans quelques décennies, comme nous les pensons aujourd’hui.

Quand nous disons "politique étrangère, sécurité et défense européennes", nous manipulons de pures idéalités qui ne nous fournissent aucune information sur les finalités objectives du processus d’auto-transformation que chaque acteur actuel doit penser stratégiquement. Mieux : en se projetant dans le temps du projet réalisé, on suppose résolues à bon compte les difficultés de toute nature, franchis tous les obstacles, gommées toutes les incertitudes inhérentes à la manoeuvre stratégique qu’est la construction de l’Europe politique ; manoeuvre qui se développera durant la longue phase de transition entre les états actuels et futur de l’Europe. On évacue, fort commodément, les faits et événements qui jalonneront l’action nécessairement pensée dans une toute autre temporalité que celle, évoquée ci-dessus, du projet achevé. C’est dans ce temps de l’agir - du faire l’Europe et non de l’Europe faite - que nous sommes immergés ; et nous devons nous interdire de contaminer les analyses, évaluations et décisions requises par cet agir en y introduisant, contre toute logique stratégique, des notions floues, et "parachutées" d’un avenir lointain sur lequel on ne peut rien dire qui soit utile aujourd’hui3.

A quoi sert, par exemple, de dire que la France devra mettre sa force nucléaire "à la disposition" de l’Europe unie4 - même si cette éventualité n’est pas improbable - si l’on ignore quels seront les intérêts promus et défendus par la politique étrangère et la stratégie militaire de cette Europe future ; si l’on ignore les situations conflictuelles qui seront engendrées par ses relations avec le système international englobant, la structure et le fonctionnement des instances de décision en charge de la manoeuvre stratégique communautaire - et même si cette Europe estimera nécessaire une composante nucléaire de sa défense ? C’est là une assertion dénuée d’implications pratiques - donc de sens - pour le stratège actuel qui ne peut l’exploiter, incapable qu’il est de dénouer l’écheveau des nombreuses hypothèses équiprobables, et souvent contradictoires, avancées sur l’Europe achevée. Sa perplexité s’accroit quand il entend, après la déclaration ci-dessus, que la France "devrait, pour l’instant, conserver l’indépendance de sa force nucléaire". Aussi pertinent qu’il soit, ce correctif illustre exemplairement ce que j’avançais sur la double temporalité du discours stratégique actuel : soucieux de l’effet d’annonce, mais faute de pouvoir inventer des variétés d’Europe politique assez clairement définies et probables pour fonder et déterminer la manoeuvre stratégique réalisant l’une d’entre elles, le politique se replie prudemment sur l’état de chose existant, bien connu celui-là. Il profère une seconde assertion sans chercher à savoir si cette autre annonce - conserver notre statut nucléaire actuel -, ne bloque pas psychologiquement le processus de transformation souhaité. En face, des critiques allemands et britanniques dénoncent l’archaïsme de cette position conservatoire ; mais ils sont bien incapables, eux aussi, de dire pourquoi et par quelle procédure nous devrions l’abandonner.

La phase de transition, temps de la manœuvre stratégique

Ainsi, personne ne s’aventure, ici et là, à penser cela seul qui importe au stratège : la phase de transition entre l’actuel, conservé ou récusé, et le futur problématique. Faute d’une conception projective et claire des intérêts communs qui seraient assez prégnants pour requérir une stratégie nucléaire européenne, personne n’est capable de dire comment opérer politiquement et stratégiquement, en France et chez ses voisins, pour que notre statut d’autonomie nucléaire se transforme consensuellement en un autre statut voulu par tous.

On avance bien des concepts prospectifs - dissuasion constatée ou existentielle, ou étendue, ou concertée, ou partagée, ou transférée - et il est certes utile d’imaginer des solutions théoriques, ne serait-ce que pour stimuler la recherche. Mais aussi rationnelles qu’elles paraissent aujourd’hui, ce sont là des constructions intellectuelles élaborées avec notre savoir actuel et notre expérience acquise dans des situations politico-stratégiques connues. Les experts projettent l’une ou l’autre dans la nuit de l’avenir européen comme si leurs hypothèses préférentielles sur cet avenir devaient nécessairement être vérifiées par la pensée et la pratique des Européens de l’an 2020 ou 2050 dont on suppose, bien imprudemment, qu’ils penseront et agiront selon nos critères d’évaluation et nos normes d’action. On comprend que, devant tant d’incertitudes, l’amiral Lanxade, chef d’état-major des armées, déclare que la défense nucléaire européenne "n’est pas pour demain" en dépit de "la conscience croissante d’intérêts vitaux communs" 5. Une prise de conscience n’équivaut pas à une définition opératoire, qui suppose résolues les contradictions imputables aux singularités nationales.

Ce qui différencie notre révolution politico-stratégique des années 60 et celle qui s’annonce tient donc, essentiellement, à la nature et à la mesure des incertitudes inhibant la pensée stratégique d’hier et d’aujourd’hui. Hier, la rigidité du système bipolaire, le climat de conflit permanent avec un adversaire bien défini, le fait nucléaire déterminant, notre volonté d’autonomie de décision, etc. constituaient, pour la période prospective de 20-25 ans alors retenue, autant d’invariants plausibles - dont l'histoire a d'ailleurs vérifié le bien fondé. Si nous devions alors compter avec des incertitudes résiduelles inhérentes à toute computation stratégique, elles pesaient peu devant les données de situation claires et des perspectives d’évolution de faible amplitude. L’information quasi-parfaite sur un univers politico-stratégique fermé et en ordre autorisait à modéliser assez rigoureusement notre stratégie militaire, d’ailleurs assez simple.

Rien de tel aujourd’hui, à cause du chaos que l’on sait : la notion même d’invariant ne semble plus opératoire et nous cherchons fébrilement quelques amers pour nous orienter sur un chantier stratégique plus ouvert et en désordre qu’il le fut jamais depuis 1945. L’avenir est béant, et on voit mal comment modéliser une stratégie de construction de l’Europe politique et de défense. Chaque analyste peut donc s’engager, selon son tempérament, son idéologie et sa culture stratégique personnels, dans la plus difficile des entreprises : la critique et la reconstruction de notre doctrine et de notre pratique stratégiques, qu’exige la crise de leurs fondements.

 

LA CRISE DES FONDEMENTS - (3)

La stratégie militaire, moyen dévalué de la politique ?

La violence physique, fondement de la stratégie militaire

La stratégie générale militaire et l’une de ses variétés, la guerre, ne se manifestent dans l’histoire et ne s’inscrivent dans l’ensemble des activités humaines que parce qu’existe, préalablement à leurs conceptualisation et rationalisation, une réalité brute et sur-déterminante qui semble constitutive du phénomène humain et dont l’explication dernière appartient à l’anthropologie et la sociologie : l’homme - l’individu et ses groupes d’appartenance - recourt à la violence physique pour dénouer ses conflits de coexistence avec les Autres. L’usage de la violence armée est l’un des invariants de l’histoire universelle. Elle est le premier fondement métapolitique de la stratégie militaire à laquelle elle confère existence et sens, et qui l’objective par son agir spécifique.

Les systèmes militaires, vecteurs de la violence physique, n’étant conçus que pour servir les fins constantes et conjoncturelles de la politique, il appartient à celle-ci de déterminer la fonction que la violence armée doit assumer en permanence dans la réalisation continue de ses grands desseins et, plus temporairement, celle que requièrent l’accomplissement des fins contingentes et la défense des intérêts de circonstance dans telle ou telle situation de conflit. Par fonction, il faut donc entendre non seulement les buts, absolus ou limités, fixés à la stratégie militaire pour atteindre des fins politiques définies, mais aussi les voies-et-moyens de ces buts ; c’est-à-dire la nature et le volume des forces, et leurs modalités d’emploi.

Si ce réseau de corrélations bouclées entre fins et moyens structure la pensée de l’agir stratégique, on conçoit que définir la fonction de la violence armée est une opération intellectuelle soumise aux règles de la grammaire et de la logique politico-stratégiques. Dans cette dimension de la procédure décisionnelle, cette définition est donc rationalisée autant que le permettent les incertitudes inhérentes à l’agir stratégique. Mais, aux éléments objectifs ainsi pris en compte pour déterminer la fonction des armes en un moment historique et dans une situation politico-stratégique donnés, se surimposent toujours d’autres facteurs correcteurs et souvent sur-déterminants, qui procèdent plus de la sensibilité des agissants et de leur conscience morale que du calcul stratégique stricto sensu.

L’intervention de ces facteurs contribue en effet à ramener à la raison une pensée et une pratique stratégiques portées, par essence (cf. les principes clausewitziens de polarité et d’ascension vers l’extrême de la violence), à dériver vers la démesure, voire les perversions de la violence, tant est prégnante la volonté d’efficacité des acteurs et leur souci du rendement dans l’agir. Il suffit de rappeler l’effet modérateur des idéologies et des religions, des philosophies politiques et des normes de civilisation, voire du sens commun et de la "sagesse des nations", qui, à travers le droit à et de la guerre, le droit des gens, les accords sur l’interdiction de certaines armes ou pratiques, ont rappelé, avec une constance obstinée trop souvent digne d’un meilleur sort, que l’usage des armes ne devait pas être abandonné à sa pente naturelle ; qu’il fallait, dans l’échelle des degrés de violence concevables avec les techniques d’armement et l’art militaire du moment, définir les degrés licites pour les adapter non seulement aux finalités du conflit et à l’économie de l’agir, mais aussi aux normes éthiques, à la psychologie des peuples et à l’affectivité de l’opinion. De là, cette notion de règle du jeu, plus ou moins explicite, qui s’est imposée dans toutes les aires de culture et de civilisation, mais en variant avec les époques, pour déterminer
la fonction autorisée de la violence et fixer des bornes à la liberté des armes.

Cela dit, si la règle du jeu, locale et temporaire par définition, fut fréquemment transgressée par les réalistes trop pressés de réussir pour peser les conséquences souvent désastreuses de leurs infractions, les théories et doctrines stratégiques se sont généralement constituées sans se soucier exagérément des pressions de l’opinion ou des instances morales : les déclamations des pacifistes manipulés ou de l’irénisme utopique et les mandements des Eglises n’ont guère infléchi les décisions de stratégie nucléaire. Sur la très longue durée de l’histoire, la violence organisée d’Etat et le droit à la guerre ont été considérés comme des attributs de la souveraineté et un moyen légitime de la politique - même si l’opinion pouvait contester une décision de guerre en telle occasion. La préparation à la guerre fut admise comme un devoir impérieux de la puissance étatique, même si l’on a toujours dénoncé "la stupidité et l’insupportable horreur des guerres" et répugné à accepter la mort et la destruction organisées comme "une fatalité" de la condition humaine.

La critique de la violence armée

Pourtant, quelque chose a changé, depuis les années 80, dans les perceptions et le travail de la conscience collective sur le problème de la guerre et, plus généralement, sur celui que pose la fonction de la violence armée dans les relations internationales. Le messianisme marxiste-léniniste avait posé en axiome l’inévitabilité des guerres entre les camps impérialiste et socialiste. Mais sa faillite a démontré que la démesure du risque avait imposé une règle du jeu contraignante fixant des bornes non seulement à la violence nucléaire (concept de dissuasion) mais aussi à la fonction de la guerre classique dans les relations de co-existence conflictuelle entre les deux camps. Elle a montré que la victoire dans la guerre froide était due essentiellement à la combinaison des stratégies économiques et culturelles qui, fondées sur les deux axiomes complémentaires du capitalisme et du libéralisme, avaient relativisé le rôle de la stratégie militaire. Cette rationalisation modératrice de la violence armée marque bien une rupture dans les rapports usuels établis, entre politique et stratégie militaire, par les grandes guerres nationales et totales du passé.

A ce premier facteur de changement dans les mentalités s’ajoute, depuis la fin du système bipolaire et la disparition de la psychose de guerre, l’émergence d’idéologies douces comme la défense des droits de l’homme et les préceptes écologiques ; à quoi s’ajoute le droit d’ingérence qui manifeste le sentiment de solidarité transgressant, non sans risques politiques, les vieux principes de la souveraineté étatique. Teintées d’universalisme, se surimposant au rôle croissant de l’ONU, à la dimension transnationale des problèmes économiques et financiers, ces jeunes idéologies contribuent puissamment à dévaloriser, jusqu’au rejet dans l’esprit des nouvelles générations, les intérêts égocentriques qui déterminaient la politique des Etats, engendraient leurs conflits et justifiaient le recours aux armes.

Tout conspire donc aujourd’hui à déprécier le rôle de la stratégie militaire dans nos sociétés avancées qui tolèrent de plus en plus mal le scandale de la guerre, comme les individus celui de la mort. Dans notre espace culturel, la pensée politico-stratégique trébuche sur la mise en question de son premier fondement : la pérennité et la nécessité de la violence armée comme instrument des morphogénèses socio-politiques. Elle s’interroge sur les nouvelles valeurs de civilisation et sur les nouveaux intérêts étatiques et trans-étatiques qui émergent des actuelles transformations du monde ; sur ce qui subsiste des vieux motifs de conflit, sur les poids respectifs des anciens et des nouveaux et sur ceux qui justifieraient encore l’appel aux armes. Elle s’inquiète de la possibilité de moduler la violence, le cas échéant, pour la faire accepter à des sociétés grégaires et repues, fragilisées par tous les conforts, émotives et refusant les risques, hyper-sensibles à toutes les peurs et dont la conscience morale bronche même devant le concept si naturel de force.

Le syndrome de Tchernobyl a conforté les anciennes dénonciations des risques nucléaires. Après la dénucléarisation bien avancée du continent européen (accords sur les FNI, retrait des armes de courte portée) et la réduction annoncée des armes stratégiques américaines et soviétiques, qui manifestent leur réel dépérissement, c’est maintenant la fonction de la dissuasion nucléaire, pourtant stabilisatrice, qui est en question. Dans la mentalité des Occidentaux actuels, cette stratégie du dernier recours peut-elle encore se fonder, comme hier, sur la volonté de préserver l’être et l’existence de l’entité nationale contre tous les risques d’anéantissement quand "l’idée nationale" et la conscience identitaire s’évaporent, et quand l’opinion générale estime quasiment nul le risque d’une agression mortelle ?

Les principes de prudence politique et de sûreté stratégique

Ainsi, notre analyse politico-stratégique doit tenir compte de la dégradation de la stratégie militaire dans la stratégie intégrale étant donné l’état actuel des mentalités et du système interétatique. Que la guerre ne soit pas morte dans la zone où se réveillent des conflits ethniques et des nationalismes longtemps étouffés par la domination étrangère (Yougoslavie, CEI), qu’elle persiste endémiquement dans les pays dits "du Sud", ce ne sont là, dans nos perceptions d’Occidentaux assagis, que les séquelles d’un désordre anachronique et intolérable. Cette violence éclatée, atomisée, - "sociologisée", dit Pierre Dabezies - n’entame pas l’optimisme historique des peuples nantis pour lesquels la fin de la guerre froide marquerait l’avènement tardif mais assuré de la raison politique, l’inéluctable relaxation des tensions et des litiges que l’ultime ratio de la violence armée pouvait seule résoudre.

Ce souriant constat donnerait à croire que les temps sont enfin venus, qu’annonçait l’Ecriture, et que la brebis dormira bientôt entre les pattes du lion ; qu’une révolution sans précédent des esprits et des sociétés renvoie la trop humaine volonté de puissance et la tyrannie des armes à un stade infantile de l’humanité - au moins dans les pays "du Nord". Toutefois, au risque d’être accusé de pessimisme historique ou de nostalgie guerrière, le stratège militaire doit tempérer les enthousiasmes. D’abord, parce que, comme chacun d’entre nous, il peut légitimement penser que poser en axiome la fin de la violence comme instrument de l’histoire n’est qu’une opinion, une croyance que l’avenir peut réfuter ; ensuite parce que, par vocation et principe de méthode, il ne se borne pas à traiter les problèmes soulevés par les conflits actuels, ou par leur absence... Mais, comme on sait, les très longs délais nécessaires à la réalisation des systèmes militaires modernes l’obligent à se projeter dans l’avenir à moyen et long terme afin de ne pas être pris de court par l’événement aléatoire.

Parmi ses hypothèses d’avenir, il ne saurait donc écarter, sans risques d’erreurs de jugement aux conséquences désastreuses, celle de situations conflictuelles qui, inconcevables aujourd’hui, pourraient advenir dans vingt ou trente ans sous l’effet de bouleversements imprévisibles, entre des sociétés régies par des mentalités différentes des nôtres. L’histoire bégaie, et les tendances les plus prononcées dans telle de ses phases d’évolution ne sont pas toujours irréversibles. Les points de rebroussement ne manquent pas sur ses trajectoires et il faut vaincre la tentation d’extrapoler, dans un futur inconnaissable, le sens de transformations apparemment décisives. La croyance au progrès et le pacifisme raisonné du milieu du XVIIIe siècle (Kant, abbé de Saint-Pierre) ne furent-ils pas cruellement démentis par la violence révolutionnaire et les grandes guerres nationales qui, de 1792 à 1815, changèrent brutalement la subtile règle du jeu établie en Europe ?

La puissante répugnance à la violence armée affichée aujourd’hui ne doit donc pas nous endormir dans l’assurance d’un ordre de paix garanti pour demain. La prudence intellectuelle s’impose aux experts qui travaillent à rajeunir notre doctrine. La manœuvre stratégique, engagée pour adapter notre politique et notre défense aux exigences de la construction européenne, se développera très probablement sur une période excédant nos capacités de prévision. C’est dire que l’impensable doit être pensé, au même titre que les scénarios pariant sur l’irréversible dépérissement des facteurs belligènes dans l’espace européen même. Pour la France, cela implique que sa manœuvre stratégique soit conduite en sûreté, car si "le pire n’est pas toujours sûr", sa probabilité n’est jamais nulle pour le stratège... raisonnable.

LA CRISE DES FONDEMENTS - (4)

Où est passé l’ennemi, en Europe ?

La disparition de l’ennemi désigné

L’actuelle prééminence du concept de sécurité sur celui de défense révèle une nouvelle évaluation, plus apaisante, des risques inhérents à la co-existence des unités socio-politiques. Dans le discours et la conduite des acteurs rescapés de la guerre froide, la notion de co-existence pacifique est purgée des ambiguïtés naguère introduites par la doctrine soviétique, et a retrouvé son sens vrai. C’est que, parmi les transformations affectant le système international depuis les années 80, la victoire de l’Ouest sur l’Est a détruit l’un des fondements de la stratégie militaire moderne : il n’existe plus d’ennemi désigné déterminant la dialectique Même-Autre sur le continent européen.

Notre modèle stratégique avait été construit en retenant, parmi ses invariants pour la période 1960-80, l’existence d’un Autre alors dénommé, par euphémisme, l’adversaire potentiel - en l’occurrence l’URSS et le pacte de Varsovie. Sa nature, son grand dessein affiché, son énorme potentiel militaire et sa doctrine d’offensive par surprise, nucléaire et/ou classique, le désignaient sans ambiguïté comme l’ennemi-futur préférentiel, unique même, et éternisé dans l’espace européen. Cet Autre fondait notre stratégie duale de dissuasion nucléaire sanctuarisante et de coopération avec les Alliés. Il déterminait nos capacités militaires, les critères de crédibilité de l’effet dissuasif, notre plan de bombardement nucléaire (ciblage) comme les modalités d’engagement de nos forces classiques. Personne n’imaginant alors que cet ennemi-futur pût disparaître un jour de nos analyses et de nos computations décisionnelles, notre politique de défense et notre stratégie étaient fixées pour l’essentiel ; figées dans la longue durée (l’horizon prospectif) et dans leurs formes - sauf adaptations marginales qu’imposait le progrès technique - par la proximité et la persistance d’un Autre qui se montrait lui-même comme la seule origine et la seule mesure de nos risques majeurs, actuels et futurs, dans l’espace proche.

La notion d’ennemi désigné nous était familière6. Depuis la guerre de 1870, politiques et militaires étaient accoutumés, en France, à la rigidité d’un système Même-Autre fermé, à l’unique et durable bi-polarité Ami-Ennemi - puisqu’on ne pensait qu'en termes de guerre future - qui fixait notre pensée stratégique dans une dialectique conflictuelle simplifiée par une "menace" uni-directionnelle : celle de l’Allemagne. Fixation telle que nous avons oublié, depuis, que la période 1870-1945 n’était qu’une phase parmi d’autres dans la longue généalogie de notre stratégie militaire. Avant que l’Allemagne devînt l’unique et obsédant ennemi-désigné, notre culture stratégique s’était formée et enrichie, au cours des siècles, par la lutte contre de multiples adversaires venus de tous les horizons terrestres et maritimes. Nous avons oublié, sous l’exceptionnelle durée de la pression allemande, que l’évolution naturelle du système international et celle du Même engendrent la pluralité des Autres, successifs ou simultanés, susceptibles de devenir autant d’ennemis désignés. L’analyse et la computation stratégiques doivent donc, normalement, retenir une pluralité d’hypothèses sur l’identité de l’ennemi futur, inventorier les risques que réserve un avenir ouvert à de multiples situations conflictuelles possibles avec tel ou tel Autre, encore inconnu. "La menace" demeure donc omnidirectionnelle jusqu’à ce qu’une bifurcation, dans l’évolution du système interétatique, ferme l’avenir en levant les incertitudes et en posant, devant le Même, un Autre clairement identifié comme l’ennemi désigné durant une phase de leur histoire commune. Observons que cette manière d’introduire le facteur ennemi dans l’analyse politico-stratégique fut banale, jusqu’à la fin du XIXe siècle, aussi bien chez nos voisins européens qu’en France : nous n’avons cessé, les uns et les autres, de changer d’adversaires et de partenaires - donc de doctrine - au cours d’un millénaire d’histoire commune...

Substituer l’Union soviétique à l’Allemagne n’avait donc rien changé au caractère uni-dimensionnel de l’ennemi désigné : non seulement il nous inquiétait en Europe, mais nous avions cru voir sa main derrière tous les nationalismes dressés contre les puissances coloniales... Mais voilà que ce fondement intellectuellement confortable de notre théorie et de notre doctrine stratégiques a disparu : pour la première fois depuis 1870, nous devons penser stratégiquement sans ennemi désigné, et nous sommes désemparés par le manque d’un élément primordial des procédures décisionnelles. Révolution mentale, en effet : la culture stratégique de notre génération, appauvrie par la fixation sur un Autre unique et obsédant, ne nous est d’aucun secours pour définir une stratégie ouverte aujourd’hui à tous les possibles. Notre pensée se brouille devant le vide...

Si, mal assurés de notre bon sens, nous voulons l’appuyer sur l’expérience vérifiée, l’inépuisable culture stratégique héritée des siècles antérieurs propose quelques repères théoriques et doctrinaux : ceux-là mêmes, récurrents, évoqués plus haut. Ils indiquent qu’une pensée stratégique peut travailler et être opératoire en se passant d’une doctrine fixée sur un Autre unique. Plus exactement, elle doit ériger en élément de doctrine l’absence même d’ennemi désigné dans l’espace européen. Dès lors que nous posons en axiome la probabilité non nulle, dans l’avenir, du recours à la violence armée pour soutenir la politique - ce qui implique l’existence de capacités militaires - fondons notre stratégie générale militaire sur cet autre axiome : tant que durera l’état actuel des choses, notre but stratégique doit consister simplement dans le maintien en condition opérationnelle d’un système de forces capables d’assumer, en Europe, la défense de nos intérêts constants et circonstanciels contre tout Autre éventuel qui, aujourd’hui inconnu, se désignerait lui-même comme ennemi à la suite des transformations socio-politiques, actuellement imprévisibles, du continent européen. Le rejet de l’ennemi désigné dans un avenir ouvert à toutes les hypothèses de conflit réduit donc la doctrine, pour un temps indéterminé, à ses dimensions tactico-technique et opérationnelle. Pour le reste, en amont, elle implique une posture générale d’attente stratégique.

J’examinerai plus loin les implications pratiques de cette "nouvelle doctrine" évacuant l’ennemi désigné. Mais, parmi nos intérêts qui la déterminent, elle doit demeurer compatible avec notre projet d’une identité politique et de défense européenne, sous réserve que les faits n’en révèlent pas l’utopie. En outre, il lui faut compter avec les contraintes qui tiennent au système très compliqué d’accords pour la sécurité en Europe ; singulièrement, avec celles qu’induit la pérennisation de l’Alliance atlantique.

Le corset de l’Alliance

Nos partenaires de l’Alliance atlantique manifestent la même difficulté à s’émanciper des anciens paradigmes politiques et modèles stratégiques. Ils reconnaissent que le concept d’ennemi désigné n’a plus de sens dans un espace européen politiquement remembré par l’unification de l’Allemagne et la dérive, vers l’Ouest, des anciens satellites de l’URSS. La crainte de l’agression par surprise susceptible d’escalader vers le paroxysme nucléaire a disparu, pour toutes les raisons abondamment commentées par la littérature des années 80. En bonne logique, la question de l’Alliance atlantique, en tant qu’organisation militaire fondée sur un ennemi désigné, devrait donc être posée en termes politico-stratégiques moins conservateurs, globalement, que ceux adoptés lors des réunions tenues, en 1991, pour adapter l’OTAN à la nouvelle situation.

Sans doute - et il faut constamment rappeler ce principe de méthode -, chacun des alliés doit-il penser à l’avenir à long terme et ne pas pécher par excès d’optimisme historique. Les Etats indépendants issus de l’ex-URSS conservent, au total, des forces nucléaires et classiques dont les capacités d’effets physiques sont pratiquement inchangées, et leurs réductions annoncées les maintiendront longtemps à un très haut niveau. Leur seule existence représente un risque potentiel dont la probabilité d’actualisation, pratiquement nulle aujourd’hui, pourrait croître dangereusement dans l’hypothèse non improbable où serait restaurée, sous une forme imprévisible, une grande puissance reconstituant l’appareil militaire "soviétique" au service d’un projet politique ambitieux. Mais cette hypothèse d’avenir suffit-elle à justifier l’Alliance atlantique dans sa forme actuelle ?

En stricte théorie, si toute alliance militaire se fonde sur l’existence d’un ennemi désigné, la nécessité de l’OTAN est contestable aujourd’hui. Si elle cherche sa justification stratégique dans un avenir trop incertain, doit-elle pour autant se maintenir dans le même esprit de conservatisme politique - comme la Sainte Alliance après 1815 - et avec des structures militaires héritées d’un passé mort, que le nouveau déploiement de ses forces n’a pas fondamentalement modifiées ? L’objet explicite de l’Alliance, tel que l’ont défini les Seize lors de leur réunion, à Rome (7-8 novembre 1991), pourrait être moins déterminant que l’implicite : l’OTAN pratiquement reconduite ne serait-elle pas l’instrument inavouable de la politique des Etats-Unis, qui peuvent d’autant moins se résigner à ne plus dire leur mot en Europe que celle-ci conserve une position centrale dans le nouveau déploiement mondial de leur stratégie ? En outre, nos voisins sont satisfaits de l’ordre otanien et on ne voit pas quels intérêts actuels les inciteraient à le remettre en cause : la question de leur défense n’est pas prioritaire depuis la disparition de l’ennemi désigné et l’Allemagne doit digérer le coût de sa réunification. Enfin, objectivement perçue comme moins nécessaire puisque la peur a disparu, l’Alliance entrave moins la liberté d’action, en politique extérieure, de ses membres européens.

Comme toutes les arrière-pensées, le non-dit politique est invincible... Car, nous en tenant aux données objectives, peut-on invoquer les incertitudes sur les risques futurs pour justifier une alliance militaire permanente ? pourquoi ne pas adopter la solution dont la guerre du Golfe a démontré l’efficacité : celle d’une alliance ad hoc qui peut rapidement se constituer contre un perturbateur inopiné, à condition toutefois de disposer des délais nécessaires à la projection des forces coalisées ? Cette solution est-elle inconcevable dans l’éventualité de la résurgence d’une puissance agressive à l’Est ? Sa montée en puissance, nécessairement progressive, ne passerait pas inaperçue et procurerait les délais requis par une réaction collective. A cette solution, on objecte qu’une alliance pré-formée et un déploiement militaire a priori demeurent la meilleure garantie de la sécurité ; que l’intégration militaire du temps de paix affiche clairement les intérêts communs des alliés, assure l’efficacité de l’éventuelle réponse collective et invite à la circonspection d’éventuels perturbateurs - en bref, constitue un système de sécurité dissuasif.

J’observerai que, en toute rigueur, on ne peut dire que l’OTAN pratique actuellement une authentique stratégie de dissuasion devant la Russie et ses acolytes de la CEI : dissuader, c’est interdire, par des voies-et-moyens appropriés, le passage à l’acte (militaire) d’un Autre dont les projets politiques, les capacités et la posture stratégique constituent un risque avéré dont la probabilité d’actualisation n’est pas nulle. La stratégie de dissuasion est donc un duel des volontés politiques, une manœuvre des menaces et contre-menaces militaires dont le but, pour le dissuadeur, est le maintien de la stabilité du système Même-Autre. Cette forme de stabilité, produite stratégiquement, ne peut donc s’identifier à la stabilité de facto qui résulte
- comme c’est le cas aujourd’hui en Europe - de l’absence, objective et reconnue, de tensions crisogènes ou belligènes : pour toutes les raisons que l’on sait, la Russie et ses partenaires de la CEI sont bien incapables de concevoir en Europe, au moins pour un temps, le moindre projet politique impliquant leur action militaire... Ce qui vaut pour l’OTAN vaut évidemment pour la France - et je reviendrai sur ce point capital.

L’argument le plus fort contre la conservation de l’OTAN, dans sa forme actuelle, réside dans le réseau de contraintes psychologiques et de pesanteurs bureaucratiques dans lequel elle piège les Européens qui voudraient manifester leur volonté d’identité politique et de défense. Les difficultés rencontrées pour concilier la réflexion stratégique de leurs instances propres - comme l’UEO - avec la doctrine et la pratique otaniennes témoignent d’antinomies irréductibles7. Penser la défense européenne comme "le second pilier de l’Alliance", c’est attribuer à celle-ci une fonction sur-déterminante et éternisée - structurante - alors que, si l’Europe politique était définitivement formée, ses intérêts et ses risques propres s’avéreraient différents de ceux des Etats-Unis, voire opposés. Dans cette hypothèse d’un futur bipôle Europe-unie/Etats-Unis, le concept d’alliance devrait logiquement se réaliser sur le type ordinaire des alliances de circonstance constituées en fonction des politiques évolutives. Cela impliquerait que, à l’actuelle intégration militaire d’une pluralité d’alliés supposés constants dans leurs intérêts communs, succède l’alliance occasionnelle de deux parties de statuts politico-stratégiques identiques : une Europe-unie intégrant, elle, les systèmes militaires de ses membres, et les Etats-Unis ramenés à la condition normale d’allié de circonstance pour la défense d’intérêts contingents devant tel ou tel Autre menaçant.

De toute évidence, les esprits ne sont pas mûrs pour cette radicale transformation du système transatlantique. Mais, pour ce qui concerne la France et dans la mesure où elle se donne la construction de l’Europe pour fin politique, son but stratégique implique logiquement le dépérissement progressif d’une Alliance qui, par sa rigidité et par les habitudes acquises, contrarie la marche vers ce but. Rassurante et alibi de l’inertie satisfaite des Européens, elle retarde la nécessaire définition de leurs intérêts communs qui justifieraient leur défense et leur stratégie unitaires. Car c’est bien par là que nous devrions commencer avant que de disputer, comme on s’y complaît, sur la dévolution des forces nucléaires françaises et britanniques, qui ne pourraient être que les moyens de finalités politiques communes préalablement définies8.

De la stratégie de dissuasion effective à l’attente stratégique

En bonne logique, l’absence d’ennemi désigné et le projet européen ne peuvent que fortifier la position adoptée par la France, dans les années 60, en refusant d’inscrire son système militaire dans celui, intégré, de l’Alliance. Ce fondement de notre stratégie est évidemment consolidé par la mise en question d’une OTAN qui se survit plus pour des motifs politiques que pour des raisons militaires.

Mais s’il s’agit, pour la France, de conserver en propre les moyens militaires de l’autonomie de décision, c’est moins pour se garder, comme hier, d’être impliquée dans des conflits qu’elle n’aurait pas voulus, que pour conserver sa liberté d’action dans l’espace européen ; en particulier, pour conduire sa manoeuvre stratégique devant aboutir à l’Europe politique, sans être asservie aux contraintes structurelles de l’OTAN. Notons que cette finalité positive de l’autonomie de décision avait été retenue, comme l’une des hypothèses d’avenir lointain, par notre modèle stratégique des années 60 : si l’autonomie de décision était posée comme la condition nécessaire à la pérennité de l’être national, elle l’était également au statut plénier d’acteur politique capable de projets politiques contingents.

Dans cette perspective, De Gaulle considérait d’abord l’arme nucléaire comme l’un des moyens, pour la France, d’affirmer son rang. Arme de statut politique et signe de l’autonomie de décision, elle ne tenait sa fonction stratégique que de l’existence et de la proximité d’un Autre - l’URSS et le pacte de Varsovie - générateur du risque majeur qui fondait la stratégie de dissuasion nucléaire du faible au fort. En d’autres termes, si la fonction politique - arme de statut - était sur-déterminante, la fonction dissuasive servait bien cette fin mais n’était qu’un mode stratégique de circonstance imposé par la configuration géopolitique et géostratégique de l’Europe d’alors. La dissuasion nucléaire ne pouvait être un invariant de notre stratégie qu’autant que perdurerait cette situation, dont on n’imaginait pas qu’elle pût un jour changer radicalement.

Que subsiste-t-il, aujourd’hui, de ces fondements ? Il est clair que, en dépit de son dépérissement pour les raisons que j’ai dites ailleurs9, l’arme nucléaire demeure une arme de statut politique comme en témoigne l’invincible tendance à la prolifération horizontale et à la dissémination du matériel chez les aspirants au club des nantis. Que, dans nos sociétés avancées, l’opinion rejette jusqu’à l’idée de la violence armée comme moyen de la politique et que les oppositions aux armes de destructions massives se soient durcies depuis l’effondrement du système bipolaire Est-Ouest qui justifiait la dissuasion nucléaire, cela n’entame pas ce constat de situation : aucune des puissances nanties n’envisage actuellement, et pour l’avenir prévisible, de renoncer à son privilège. A tort ou à raison, elles s’estiment encore dans une position plus assurée que les Etats non-nucléaires devant les risques de conflits majeurs que recèle l’avenir incertain d’un monde chaotique. A ces motifs rationnels s’ajoute le fait - et nous entrons là dans le domaine de l’imaginaire collectif, des représentations mythiques du rang dans la société internationale - qu’elles spéculent sur le prestige que confère l’effort scientifique, technique, industriel, etc. consenti pour accéder au sacre nucléaire. Même affaibli devant l’exaltation de la puissance économique, "le mythe de la bombe" persiste, et on ne voit pas comment les membres du club consentiraient tous, dans un même élan masochiste, au sacrifice d’un statut que certains d’entre eux perçoivent comme un facteur d’équilibrage politique dans leurs relations avec d’autres plus favorisés en d’autres domaines...

Dans l’état actuel des choses et tant que l’Europe politique et de défense n’existera pas, la France ne doit donc pas céder aux pressions que, au nom de l’avenir commun, exerceraient ceux de ses voisins n’ayant pas pris leur parti de son exception nucléaire et qui exigeraient son alignement dans un système otanien égalisateur devant le tuteur américain. Il faut savoir dire "non", comme le montre l’intransigeance allemande sur la puissance du mark... Mais dire "non" aujourd’hui n’implique pas un éternel refus. Si les conditions étaient réunies pour l’abandon définitif du statut de puissance nucléaire autonome - à savoir la définition d’une identité européenne, donc celle d’intérêts communs permanents - la France pourrait consentir à intégrer ses forces nucléaires dans un système de défense collectif ; cela dans la mesure où l’Europe constituée estimerait une composante nucléaire utile à sa défense - ce qui n’est pas certain, nos successeurs étant seuls juges. C’est donc cette position politique d’ouverture à l’avenir qu’il nous faut afficher : non pas un "non", mais un "oui si"...

Quant à la fonction stratégique de notre panoplie nucléaire, il est clair qu’elle est en question pour les raisons évoquées plus haut à propos de l’OTAN. L’absence d’ennemi désigné, le désordre et l’incapacité actuelle de la CEI substituent la stabilité naturelle ou de facto du continent européen, consécutive à l’annulation du risque d’agression surprise, à la stabilité construite par la dialectique des menaces et contre-menaces, par la polarité de la manoeuvre d’interdiction dissuasive et des manoeuvres de contournement du dissuadé. Ce changement de nature de la stabilité politico-stratégique est un fait positif, mais qui prive de sens les questions que le stratège doit se poser pour justifier et définir une doctrine de dissuasion : quel Autre veut-on et doit-on dissuader ? De quelles actions probables, quand et comment ? La dialectique conflictuelle Même-Autre n’ayant plus le même sens qu’hier dans l’espace européen faute d’Autre "menaçant", la stratégie de dissuasion nucléaire et/ou classique perd ipso facto le sien dans cet espace.

Cela induit logiquement à poser que, n’étant plus aujourd’hui menacée dans ses intérêts vitaux stricto sensu, la France n’est plus fondée à conserver sa doctrine stratégique de dissuasion nucléaire du faible au fort, devenue sans objet actuellement et pour une période indéterminée. Cette doctrine est frappée de caducité, dans l’évaluation des capacités physiques nécessaires et suffisantes et des facteurs de crédibilité des armes stratégiques, par la substitution d’une pluralité d’Etats indépendants et nucléaires, ceux de la CEI, à l’unique URSS. Elle l’est également pour les armes tactiques ou préstratégiques dont l’ancienne fonction d’information par le test (l’ultime avertissement) ne se justifie plus depuis le retrait vers l’Est, loin de nos frontières, des forces classiques de l’ex-URSS affichant une doctrine défensive et inaptes à reprendre rapidement une posture agressive dans l’état actuel des choses.

Cela dit, les facteurs peuvent changer, qui convergent actuellement pour maintenir l’ex-théâtre européen dans un état de stabilité naturelle. L’actuel ordre politico-stratégique du continent pourrait être bouleversé sous l’effet de profondes transformations, progressives ou soudaines, qui placeraient la France devant un nouvel ennemi désigné, aujourd’hui inconnu. Ainsi seraient restaurés, sous une autre forme, les risques majeurs d’hier. Ils mettraient de nouveau notre existence en question avant que s’achève la délicate et longue phase de transition vers l’Europe constituée. Cette hypothèse, plausible dans une configuration imprévue du continent européen qui tromperait nos espoirs de stabilité consolidée, ne peut être rejetée sans imprudence. Elle implique que la France adopte des mesures de sûreté stratégique devant ces aléas politiques ; et la meilleure consiste à conserver des capacités nucléaires, stratégiques et tactiques. Maintenues dans un état de latence mais susceptibles, en permanence, d’être réactivées instantanément pour dissuader effectivement un nouveau candidat agresseur, ces forces nucléaires seraient donc inertes, comme les forces classiques les accompagnant. Cela signifie qu’elles ne seraient pas assorties d’une doctrine de dissuasion effective jusqu’à ce que l’émergence d’un nouvel ennemi désigné nous oblige à en élaborer une, sans doute différente de celle d’hier et sur laquelle nous ne pouvons rien dire de pertinent aujourd’hui.

En résumé, nous devrions assigner à nos actuelles forces d’interdiction dissuasive, pour une période indéterminée, une posture d’attente stratégique 10. Celle-ci consisterait à conserver, de notre principal instrument militaire - forces nucléaires et forces classiques associées - les éléments nécessaires et suffisants pour atteindre un double but stratégique : en premier lieu, constituer une garantie de survie future pour l’entité nationale (intérêts vitaux stricto sensu) dans la nouvelle configuration politico-stratégique qui, consécutive à l’absence d’ennemi désigné, n’évacue pas le risque d’éventuelles agressions mortelles dont nous ignorons aujourd’hui l’échéance, les directions possibles et les probabilités d’actualisation. En second lieu, signifier, durant la phase de transition, l’autonomie de décision politique nécessaire à la conduite, hors OTAN, de notre manœuvre vers l’Europe formée.

La posture d’attente répondrait donc à la double exigence de sûreté et de liberté d’action politico-stratégiques : elle préserverait l’existence de l’acteur politique France devant les incertitudes de l’avenir et, simultanément, laisserait celui-ci ouvert à notre choix, avec tous les membres de la future Europe-Unie, de la solution définitive en matière de politique et de défense communes. Si cette posture nous dispense d’une doctrine établie, cela n’implique pas que la France doive renoncer à son pouvoir de décision nucléaire durant la période de transition dont nous ignorons si elle s’achèvera sur l’échec ou la réussite du projet européen (principe de sûreté). Mais ce même vide doctrinal faciliterait à la fois le transfert de la décision aux instances politiques de l’Europe constituée et leur conception d’une doctrine fondée sur des intérêts politiques et des risques communs - qu’on ne peut anticiper aujourd’hui.

Dans la pratique, passer d’une stratégie de dissuasion effective à l’attente stratégique consiste d’abord à réduire, pour une période indéterminée, les capacités nucléaires en ligne par des mesures d’allègement et de contraction portant à la fois sur la nature et le nombre des armes, vecteurs et porteurs déployés, et sur leurs missions opérationnelles normales et leur niveau d’alerte (patrouilles des SNLE, unités terrestres et aériennes préstratégiques...). Mais cette déflation temporaire des armements actifs devrait s’accompagner de dispositions conservatoires qui, de l’amont (veille scientifique et technique, recherche et développement, infrastructure industrielle, etc.) à l’aval (stockage et sécurité des matériels mis en réserve, formation des personnels, etc.), doivent maintenir la fraction des forces en sommeil dans un état de disponibilité permanente, et notre stratégie des moyens en état d’éveil. Ainsi, avec les forces en ligne, ces dispositions de maintenance constitueront un dispositif général de mise en garde permanente permettant, le cas échéant, la prompte remontée en puissance d’un système dissuasif suffisant.

Ce double mouvement de déflation et de maintien en condition implique donc la définition, dans les deux domaines conjoints de la stratégie des moyens et de la stratégie opérationnelle, d’un seuil d’efficacité résiduelle au dessous duquel le noyau actif ne saurait descendre sans que la remontée en puissance évoquée ci-dessus s’avère trop lente11. En outre, la mise en garde implique la surveillance constante de l’évolution du système international et l’information politique, stratégique, scientifique et technique, etc. sans laquelle le politique ne pourrait décider, en temps utile, le passage de l’attente stratégique à la stratégie de dissuasion effective. Si une réduction des coûts (programmes étalés ou supprimés, fonctionnement, etc.), consécutive à l’adoption de l’attente stratégique peut être espérée (?), elle doit donc s’accompagner d’un effort persévérant et coûteux pour acquérir les nécessaires systèmes d’observation, de renseignement, d’alerte, de communication, etc., en particulier dans l’espace.

LA CRISE DES FONDEMENTS - (5)

STABILITÉ ET TURBULENCES

Le nouvel espace européen

Notre modèle stratégique des années 60 utilisait la figure des "trois cercles" pour ordonner selon leurs valeurs relatives les divers intérêts qui, distribués dans l’espace politico-stratégique mondial, déterminaient le projet politique français. De l’espace national métropolitain à l’espace Europe et périphérie, puis au "reste du monde", le spectre des enjeux et risques des conflits éventuels intéressant la France se dégradait. corrélativement, notre stratégie militaire se décomposait en trois modes distincts mais complémentaires appliqués sur les espaces géographiques - géopolitiques - correspondants.

Avec la disparition de l’ennemi-désigné, l’ancienne articulation des deux premiers cercles -  celui de l’espace sanctuarisé par la dissuasion nucléaire et celui de nos voisins à la défense desquels nous participions avec nos forces classiques - n’est plus aussi claire qu’hier. D’une part, l’Alliance subsiste, s’étend vers l’Est (ex-RDA) et fascine d’anciens satellites de l’URSS. D’autre part, si l’espace français n’exige plus actuellement d’être couvert par une dissuasion nucléaire effective, il demeure cependant extérieur à celui de l’OTAN pour les raisons, dites plus haut, qui justifient notre posture d’attente stratégique.

Or, ce sont le déphasage entre le processus de consolidation, voire d’extension, de l’OTAN et le projet d’une identité européenne de défense qui introduisent des ambiguïtés dans le découpage du "deuxième cercle" auquel nous étions accoutumés. Leur coopération militaire bilatérale tend à créer un espace militaire commun à la France et à l’Allemagne. Mais, imbriqué dans celui de l’OTAN, cet espace ne peut être considéré comme un espace stratégique commun : les buts actuels de la stratégie allemande demeurent d’abord ceux de l’Alliance, et les nôtres privilégient la marche vers l’identité européenne de défense, même si nous avons signé les textes du dernier sommet atlantique de Rome. ces antinomies stratégiques sont normales et sans conséquences dans une phase de transition politique, sous réserve de conserver notre autonomie de décision et si l’on tient pour irréversible le sens de notre manœuvre stratégique engagée dans l’esprit des accords de Maastricht. si l’avenir confirme la validité de ce projet, la coopération militaire franco-allemande serait la première séquence de la manœuvre collective visant, à partir de ce germe et par contagion, à construire empiriquement un espace politico-stratégique européen se substituant progressivement à l’espace otanien...

Ces observations poussent à invalider la métaphore des "trois cercles", qui n’est plus opératoire. Notre manœuvre pour la construction européenne, amorcée avec la coopération militaire franco-allemande, confère un autre statut à l’espace de notre ancien "deuxième cercle". Statut d’autant plus flou que les finalités, le théâtre, la posture et le dispositif de l’OTAN ont été modifiés par le Sommet de Rome qui, en adoptant un "nouveau concept stratégique", "réaffirme les fonctions essentielles de l’OTAN" et permet de "concrétiser pleinement (notre) vision élargie de la stabilité et de la sécurité." Mais cette "vision" rompt avec l’ancienne stratégie de l’Alliance et on peut s’interroger sur les nouvelles finalités et modalités de notre coopération militaire avec les alliés dans l’espace européen.

Elles avaient été définies dans l’hypothèse que l’on sait d’une agression du Pacte de Varsovie, de sa posture et de ses capacités offensives, de la proximité de son dispositif, etc. Ces déterminations de la stratégie militaire otanienne disparaissant, dans quelle mesure les anciens modes de coopération (accords Ailleret-Lemnitzer, Valentin-Ferber, surveillance et défense des espaces aérien et maritime, etc) conservent-ils leur validité ? Sont-ils encore compatibles avec la coopération militaire franco-allemande ? Ces questions s’imposent quand s’évanouissent les anciens fondements de notre stratégie au-delà de nos frontières et quand le projet européen en propose d’autres.

Dans la phase de transition vers l’Europe-Unie, on peut donc dire que notre "deuxième cercle" couvre tout l’espace européen, mais avec un autre statut politico-stratégique, lui aussi de transition - mais le provisoire risque de durer longtemps... comme ses voisins, la France est actuellement intéressée à la stabilité et à la sécurité du continent. Sur ce point, les thèses du Conseil de l’Atlantique-Nord sont pertinentes : "la prudence nous commande de... rester en mesure de faire face à tous les risques, pour notre sécurité, qui peuvent provenir de situations d’instabilité ou de tension." En effet, si, à l’échelle de l’ensemble européen, nous sommes autorisés à penser stratégiquement en termes de stabilité naturelle, il en va autrement à l’échelle locale. De séculaires foyers de tensions crisogènes et belligènes ont été réactivés par le déverrouillage du système dissuasif Est-Ouest et par l’émancipation corrélative de groupes régionaux qui affirment avec véhémence leur identité ethnique, religieuse, linguistique, nationale, et revendiquent à ce titre le statut plénier d’acteurs politiques. A ces facteurs socio-politiques de perturbation d"un précaire ordre de paix, s’ajoute la dégradation structurelle, économique et sociale, des pays de l’Est.

Le traitement préventif et curatif des crises et conflits intra-européens soulève donc un problème politico-stratégique inhabituel dans une Europe dont la configuration rappelle, par sa grande hétérogénéité et ses turbulences au Centre, au Sud et à l’Est, celle d’avant 1914... Pour les raisons déjà dites, il est illusoire de penser que l’existence de panoplies nucléaires en Europe puisse peser dans les calculs et sur les conduites de groupes turbulents. Le désir général de sécurité, la volonté politique de préserver la stabilité et l’affichage de la nouvelle doctrine otanienne n’ont pas découragé les perturbateurs de recourir aux armes, avec la violence propre aux guerres civiles, comme on l’a vu en Yougoslavie et dans la CEI et comme on pourrait le revoir ailleurs demain. En outre, l’imbrication des multiples instances de consultation et de décision collectives (CSCE, UEO, OTAN, COCONA12) et les démarches en ordre dispersé d’Etats européens soucieux de leurs intérêts particuliers, ne facilitent pas la définition et l’exécution de mesures propres à prévenir et résoudre les conflits locaux par le désarmement, l’aide économique, la négociation et l’arbitrage. Ni la Communauté européenne, ni l’OTAN ne sont intervenues militairement. Elles se sont dessaisies du devoir et du droit d’agir au profit de l’ONU recourant aux forces d’interposition selon les procédures usuelles.

C’est dans ce contexte flou et compliqué que la France doit assumer ses responsabilités, comme ses partenaires, dans le maintien de la stabilité en Europe. Tant que l’identité européenne de sécurité et de défense n’existera pas et tant que la prééminence de l’OTAN freinera les initiatives de l’UEO, on voit mal se constituer un instrument d’action militaire spécifiquement européen et capable de traiter les problèmes posés par la prévention dissuasive, le contrôle et la résolution des crises et conflits intra-européens. La France trouverait, dans ces finalités et moyens collectifs, un nouveau fondement de sa stratégie dans un "deuxième cercle" étendu à l’ensemble du continent. Sous réserve d’adaptation, elle en possède l’outil avec ses forces classiques, dont celles d’action rapide (FAR). leur "dimensionnement" devrait être calculé pour lui permettre de peser politiquement autant que ses voisins dans la manœuvre des crises locales et l’intervention dans des conflits inopinés de faible intensité

Dans l’attente d’une force d’intervention européenne qui accoutumerait les Etats-membres à l’idée et à la pratique d’une stratégie commune, mais qu’on voit mal s’émanciper de la tutelle otanienne à l’horizon visible, seule est claire notre contribution aux opérations de l’ONU et d’aide humanitaire d’urgence. C’est là une prestation souvent requise de nos forces ; l’une des composantes, banalisée, de notre stratégie dans le "deuxième cercle". Pour le reste, il nous faudrait improviser, avec d’autres, sous la pression de la circonstance. C’est dire que, pour le gros de nos forces classiques non engagées dans ces actions ponctuelles, la posture d’attente stratégique s’impose jusqu’à ce que, sous l’effet de bouleversements aujourd’hui imprévisibles, surgisse un nouvel ennemi désigné d’une toute autre dimension que les actuels perturbateurs de la paix européenne.

La hantise du Sud

Ainsi sont apparus, dans l’espace européen même, des conflits d’un type que notre modèle stratégique des années 60 localisait dans le seul "troisième cercle" - le reste du monde - où la France entendait soutenir ses intérêts permanents ou de circonstance. C’était là l’un des fondements de sa stratégie d’action extérieure. Mais si l’axiome politique subsiste, qui lui conserve un statut de puissance à vocation mondiale, les autres déterminations de cette stratégie ont changé avec la fin de la guerre froide, comme en a témoigné la guerre du Golfe13.

L’arme nucléaire étant désormais cantonnée dans sa fonction de dissuasion minimale sanctuarisante, la disjonction des stratégies nucléaire et d’action extérieure confère une plus grande liberté d’action aux Etats du Nord dans les régions sensibles du Sud. Mais, simultanément, et pour les mêmes raisons, les degrés de liberté se sont accrus, qui manquaient jusqu’alors aux Etats du Sud pour manifester impunément leurs ambitions territoriales, leur identité ethnique ou leur irrédentisme religieux. Liberté d’action d’autant plus grande qu’ils ne sont guère troublés par nos idéologies douces... De là, ces turbulences, ces conflits larvés ou ouverts dans le Moyen-Orient, en Afrique, etc., dont la multiplication aggrave les vulnérabilités des sociétés avancées (ressources énergétiques et flux commerciaux) et la fragilité de leurs alliés et clients régionaux.

Cela dit, la liberté d’action réelle des Etats du Nord n’est pas à la mesure de leur puissance. L’allergie de leurs sociétés à la violence armée freine les politiques qui ne peuvent plus décider une action extérieure sans une laborieuse préparation psychologique. Et les opérations étant lancées, le stratège ne peut plus les conduire sans redouter le retentissement, dans l’opinion, des pertes et dommages consécutifs à la montée en violence des hostilités ou à l’emploi d’armements exotiques. Constamment sous l’œil critique des médias informant en temps réel, politiques et militaires seront désormais astreints à une retenue paralysante.

La liberté d’action des Etats du Nord est d’autant plus bornée que ceux du Sud accèdent à des capacités militaires de plus en plus préoccupantes : la prolifération d’armements sophistiqués est un facteur d’instabilité régionale et invite le Nord à la circonspection dans ses ingérences et ses confrontations armées avec les perturbateurs locaux. Nos erreurs d’évaluation sur le potentiel irakien ont amplifié les craintes d’un effet d’entraînement qui, malgré l’échec de Saddam Hussein, multiplierait les émules n’hésitant pas à sacrifier leur décollage économique à l’acquisition d’armements qui sont signes de prestige autant que de puissance réelle.

Ainsi, à peine guéris de la psychose de l’agresseur immanent à l’Est, les Occidentaux sont-ils hantés par l’irrépressible montée de nouveaux risques au Sud. Les mauvais esprits imputent ce transfert à la nécessité de fixer, dans l’univers fantasmatique des peuples, un Autre assez prégnant et inquiétant, par ses différences et son agitation, pour motiver l’activité des arsenaux et fonder la gestion américaine du "nouvel ordre mondial". Certes, ce transfert est-il justifié par des risques objectifs. Encore faut-il en prendre la juste mesure tant en ce qui concerne leur nature et leur gravité que leur probabilité d’actualisation, et ne pas en exagérer les dimensions dans nos prévisions politiques et stratégiques.

Or, les évaluations des experts et les stratégies déclaratoires du Nord manifestent une tendance générale à grossir "les menaces" du Sud en élargissant à l’excès l’espace de leur éventuelle concrétisation et en surestimant leur portée. Elles leur attribuent des développements et extensions probables qui, du théâtre régional où se nouerait un conflit appelant l’intervention du Nord, pourraient les diriger vers le territoire même des intervenants. Le duel des Scud et des Patriot, dans le conflit du Golfe, a déclenché cette sorte d’effervescence que provoque toujours, chez les stratégistes d’opinion et les experts en armement, une soudaine innovation dans le duel tactico-technique. Les études foisonnent sur la défense anti-missiles tactiques (ATBM). Elles se fondent non seulement sur une réalité ancienne - la panoplie de missiles de l’ex-URSS - mais aussi sur la prolifération balistique dans le Sud. A quoi s’ajoutent, dans une grande confusion de problématiques pourtant différentes, le concept et le programme américains GPALS (Global Protection Against Limited Strikes) qui, pour s’appliquer aux missiles de longue portée, contribuent à polariser les esprits sur la défense anti-missiles.

On comprend qu’un programme d’ATBM soit évoqué, en France, dans l’hypothèse du passage de la posture d’attente stratégique à celle qu’appellerait la réapparition d’un ennemi désigné sur notre continent. Un tel programme est également encouragé par la perspective lointaine d’une identité européenne de défense et par celle, actuelle celle-là, de notre action extérieure contre tel ou tel perturbateur du Sud capable de réagir "balistiquement" à la projection de nos forces. Mais il est plus difficile de suivre ceux qui, pour mieux fonder la généralisation de la défense anti-missiles, invoquent l’extension de la menace et l’utilisation terroriste, ou en représailles de notre intervention extérieure, de missiles balistiques qui seraient tirés sur notre territoire par un Etat du Sud. Aussi irrationnel qu’on le suppose, celui-ci pourrait-il défier nos propres capacités de rétorsion immédiate sur son propre territoire, par exemple avec nos forces aéro-maritimes, et payer d’un prix exorbitant l’effet, surtout psychologique, de son agression14 ? Pour qu'un perturbateur du Sud puisse espérer dissuader de cette manière les interventions du Nord, il faudrait qu’il ait accédé au statut nucléaire (dissuasion du faible au fort). C’est là, et non dans sa seule capacité balistique, que réside le risque majeur pour les pays du Nord qui se veulent garants de l’ordre de paix mondial.

Cela dit, les turbulences du Sud et leurs risques croissants pour nos intérêts régionaux, et pour ceux d’une communauté internationale de plus en plus solidaire, valorisent l’action extérieure de la France dans "le troisième cercle" tout en la rendant plus risquée étant donnée la montée en puissance militaire des éventuels perturbateurs. Même si, dans de nombreuses hypothèses, nos interventions ne se conçoivent qu’en coopération avec des alliés de circonstance, elles exigeraient des moyens plus performants que ceux d’hier.

L’actuelle prééminence de l’action extérieure

La cessation de la guerre froide a placé, au coeur de notre pensée stratégique, les problèmes soulevés par la stabilité de l’ordre de paix et par ceux, corrélatifs, du traitement des turbulences régionales.

Dans l’état actuel des choses, la stratégie d’action extérieure tend à s’imposer comme la composante majeure de notre stratégie militaire. Tout se passe d’abord comme si, en déportant le mode dissuasion effective dans un avenir indéterminé, la posture d’attente stratégique renversait l’ancien ordre des priorités établi, dans notre doctrine des années 60, au profit de la défense de l’espace national : pour un temps, ce qui se passe ou peut advenir au-delà de nos frontières est notre seul motif d’inquiétudes.

En outre, l’action extérieure est devenue une stratégie actuelle, récurrente - on n’ose dire quotidienne - étant donné la fréquence croissante des actions décidées en soutien d’une politique étrangère travaillant à la stabilité du système international. Ne serait-ce que pour répondre aux appels de l’ONU, nos forces sont souvent sollicitées et projetées à plus ou moins longue distance, de telle sorte que le champ de l’action extérieure tend à couvrir, désormais, l’ensemble de nos anciens "deuxième et troisième cercles" : ceux-ci s’identifient de plus en plus, à la fois par les finalités et par les voies-et-moyens de nos éventuelles interventions militaires. Que ce soit dans l’Europe actuelle et du proche avenir, ou hors d’Europe, il s’agit identiquement de s’interposer ou d’agir en force dans le cadre de fins politiques restreintes, de buts stratégiques limités et d’opérations collectives dont la définition appartient souvent à des instances internationales - sauf dans les régions où la France est liée par des accords particuliers d’assistance militaire.

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La stratégie s’identifiant à la politique-en-acte, les grands séismes socio-politiques induisent toujours des crises dans la pratique stratégique ; donc, dans la pensée de cette pratique. Toute crise est tension entre la déconstruction d’un état de choses hérité et la nécessaire reconstruction... d’on ne sait quoi. Nous expérimentons, depuis quelques années, l’une de ces transitions de phase entre du connu et de l’inconnu. Position inconfortable : il ne s'agit pas seulement de comprendre les faits et événements ayant provoqué la fracture que l’on sait dans le processus d’évolution du système international, mais aussi d’en extraire les fondements d’une stratégie pour la France des années 2000. Dans les années 60, notre volonté politique avait été assez puissante pour fonder une doctrine parce que notre pensée théorique opérait alors sur un univers politico-stratégique intelligible et prévisible, déterminé par la bipolarité rigide, fixée, du système des acteurs. Aujourd’hui, les transformations précipitées et chaotiques de ce système, qui n’est plus régulé par ses anciennes contraintes structurelles, placent la pensée stratégique dans la posture incommode de l’interrogation sans réponse : l’avenir est ouvert à de trop nombreuses morphogénèses équiprobables... Seul, le projet européen indique un sens, mais les aléas de l’entreprise sont évidents, qui tiennent au nombre et aux singularités d’acteurs chargés d’un lourd héritage historique.

Une chose est sûre : les opérations de l’entendement et du jugement politico-stratégiques, l’outillage intellectuel, les concepts, les critères de la pratique, etc. qui permettaient, hier, de déchiffrer et de dire le sens de notre action, d’appliquer la grammaire et la logique spécifiques de la stratégique à des stratégies concrètes ne sont plus pertinents, pour la plupart, après la coupure intervenue dans le champ praxéologique contemporain. C’est donc par un travail de critique épistémologique qu’il faudrait accompagner nos analyses de la réalité. La crise des fondements de notre stratégie ne peut révéler son sens et indiquer comment entrer dans l’avenir qu’au prix de cet effort théorique. Malheureusement, nous sommes pressés, comme toujours, par les urgences de l’économie et des lois de finances, qui nous poussent à programmer le futur système militaire sans être assurés des nouveaux fondements de sa stratégie. Pourtant, la posture d’attente stratégique autorise à prendre le temps de la réflexion et à ne pas rechercher les effets d’annonce pour de médiocres raisons de politique intérieure.

L’actuelle crise des fondements peut se résumer en une interrogation très générale : quelle est aujourd’hui la place, et quelle sera demain celle de la stratégie générale militaire dans la stratégie intégrale des Etats ? Sa fonction millénaire n’est-elle pas dévaluée, dans la politique des sociétés avancées, par la cruelle compétition économique, par l’universelle civilisation du bien-être et par le refus de la violence armée, même si subsistent ici et là des îles d’inexpiables conflits socio-culturels ? L’homme ne vit pas que de pain, et les réticences d’une partie de l’opinion française - et britannique - devant les perspectives européennes témoignent de la vitalité de l’esprit rebelle.

L’histoire n’est donc pas achevée. La dialectique conflictuelle Même-Autre perdure, qui est principe de l’histoire continuée. Enfermée durant trente années dans l’espace étroit des paradigmes et des modèles rigides qu’imposait un système international verrouillé, notre pensée stratégique retrouve enfin la liberté d’invention des siècles passés dans un monde plus ouvert aux possibles que l’imaginent les optimistes oubliant que l’histoire est tragique. Les doctrines d’hier sont mortes, qui furent l’occasion d’un travail passionnant pour les théoriciens et les praticiens. Mais n’est-il pas excitant, pour l’intellect des nouveaux stratèges, d’être placé, une fois encore, devant le vide ?

 

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Notes:

1 Depuis le traité de Verdun (843), consacrant la fin de l’Empire d’Occident et la naissance de la France, le traité de Troyes (1420) fut le seul épisode où son identité faillit se dissoudre dans une autre. Mais Jeanne d’Arc vint...

2 Pour tout ce qui suit, je retiens l’hypothèse de la ratification, par la France, des traités de Maastricht. Si ce scénario ne se vérifiait pas, je devrais évidemment reprendre ma copie sur certains points...

3 L’injonction de Ludwig Wittgenstein - “Ce dont on ne peut parler, il faut le taire” (Tractatus logico-philosophicus, 7) - est, ici, principe de méthode tout à fait approprié.

4 Déclaration de M. Jacques Delors du 5 janvier 1992, selon Le Monde du 7 janvier.

5 Le Monde, 17 janvier 1992.

6 Il ne faut pas confondre les deux notions d’ennemi désigné et d’ennemi héréditaire : le premier est l’Autre (ou une coalition d’Autres) que le politique et ses stratèges militaires privilégient et introduisent comme un facteur déterminant dans leurs analyses et leurs computations, en un moment de l’histoire et dans une configuration donnée du système international. Le second est l’ennemi désigné constant dans une longue période historique, auquel succédera un autre au cours d’une autre phase. La France a changé d’ennemi héréditaire : l’Empire des Habsbourg, l’Angleterre, l’Allemagne...

7 La Déclaration de Rome sur la paix et la sécurité (§ 6), des 7-8 novembre 1991, affirme “la transparence et la complémentarité nécessaires entre l’Alliance et l’identité de sécurité et de défense européenne qui prend forme au sein des Douze et de l’UEO”. Position de principe que le même texte corrige : “l’OTAN est le forum essentiel de consultation entre ceux-ci (les Alliés) et l’enceinte où ils s’accordent sur des politiques touchant à leurs engagements de sécurité et de défense au titre du traité de Washington” - ce qui confirme sa prééminence de facto, dans la pratique politico-stratégique, rappelée dans le § 22 du “nouveau concept stratégique” adopté lors du même sommet : “l’OTAN a une position particulière qui lui permet de remplir ces quatre fonctions de sécurité essentielles” (définies au § 21).

8 C’est là que le bât blesse : il est toujours plus facile et plus gratifiant de discuter sur les moyens (les panoplies nucléaires par exemple), qui sont objets concrets et présents, que sur les finalités politico-stratégiques futures, projetées dans l’imaginaire et occultées, en outre, par des intérêts actuels et impératifs. Dans son article “La défense de l’Europe au café du Commerce” (Le Figaro, 20 janvier 1992) le général Gallois dénonce fort justement l’obstacle actuel à un authentique “couple militaire franco-allemand” : les deux pays “ne pratiquent pas une seule et même politique”. Cet obstacle des intérêts politiques divergents, au moins partiellement, entre des Etats européens héritiers d’une longue histoire dont ils n’ont pas encore digéré toutes les séquelles, pourra-t-il être levé, dans l’avenir, pour l’ensemble des membres de la Communauté ? C’est bien là le problème prioritaire posé aux instances européennes, et il ne peut trouver logiquement son énoncé et sa méthode de résolution qu’à l’extérieur de l’OTAN.

9 Voir mon article, “La guerre du Golfe dans la généalogie de la stratégie”, Stratégique, n° 51-52, 3e-4e trimestres 1991, pp. 59 et suivantes.

10 La littérature militaire d’avant 1914 (Jomini, Camon, Colin, etc.) désignait, par attente stratégique, la posture et le dispositif adoptés temporairement par une armée à l’ouverture d’une campagne ou dans une phase de relaxation de ses opérations offensives (cf. Clausewitz : repos et tension). Tout en se gardant contre toute surprise (sûreté), cette posture maintenait l’armée à l’affût, dans l’expectative d’une initiative de l’ennemi qui, au mieux, le plaçait en situation défavorable ou, au minimum, fournissait l’information nécessaire à la reprise des opérations offensives. L’attente stratégique s’imposait également pour obtenir le répit nécessaire à la reconstitution des forces affaiblies par les opérations antérieures. Il s’agissait donc d’une notion de stratégie opérationnelle que je transfère ici, en altérant son sens originel, dans le domaine de la stratégie générale militaire ; plus précisément, dans celui de sa composante stratégie nucléaire : son passage de l’état de latence (aucun but stratégique) à celui de dissuasion effective (but stratégique défini) supposerait que l’information du politique sur l’évolution du système politico-stratégique international, l’autorise à désigner tel Autre comme un “adversaire potentiel” dont les projets, les facteurs de puissance et la conduite constitueraient un danger redoutable et manifeste. L’attente stratégique ne peut donc s’identifier à la dissuasion existentielle.

11 Cette notion de seuil, très banale, éclaire la polémique provoquée par la récente décision de suspendre, pour 1992, nos expérimentations nucléaires dans le Pacifique. Aussi justifiée qu’elle puisse être par l’adoption d’une posture d’attente stratégique, les circonstances ont fait qu’elle a été perçue comme la manifestation d’un opportunisme politique qui en dénature la signification. La perception des actions stratégiques est souvent plus importante que leurs effets intrinsèques : “A la guerre, tout est affaire de tact”, disait Napoléon...

12 COCONA : Conseil de coopération Nord-Atlantique englobant les alliés de l’OTAN, les pays de l’Europe centrale et orientale, et de la CEI.

13 Voir ‘La guerre du Golfe dans la généalogie de la stratégie”, Stratégique, n° 51-52, pp. 64 et suivantes.

14 Gardons-nous de la faute de méthode, encore trop fréquente, consistant, contre toute logique politico-stratégique, à traduire automatiquement des capacités avérées ou possibilités technico-opérationnelles en probabilités élevées d’actions politico-stratégiques. Qu’un parti acquière les moyens matériels de telle ou telle action militaire n’autorise pas à doter celle-ci d’une forte probabilité d’occurrence. Le risque stratégique réel que cette action, techniquement possible, constitue pour l’adversaire est fonction du but stratégique et de la fin politique adoptés par l’éventuel agresseur ; donc de son espérance politico-stratégique, de son propre risque.

 

 

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