DE LA GUERRE LIMITEE

James CABLE

 

 

 

Remise en cause des définitions

La guerre limitée est une de ces expressions ambiguës courantes à la fois dans les études de stratégie et dans les relations internationales, qui sont employées plus souvent qu’elles ne sont définies. Quelle que soit la définition proposée, elle n’emporte pas nécessairement l’approbation unanime. D’après un écrivain britannique :

“Les guerres limitées peuvent l’être de différentes manières. Elles peuvent l’être par les buts recherchés, l’ampleur géographique du conflit, les armes employées et finalement les objectifs contre lesquels l’action est dirigée” 2

 

Clarke ne suggère pas qu’une guerre, afin d’être reconnue comme limitée, doive répondre à ces quatre conditions bien que ce soit le cas de certains conflits. Par exemple, en 1982, la guerre des Falkland satisfit à tous ces critères, y compris le refus britannique de se servir de l’arme nucléaire. L’Argentine ne possédait pas cette arme et limita aussi ses buts, ainsi que la zone et les objectifs ; sa stratégie maritime fut particulièrement circonspecte. D’autres guerres, vues à travers ces critères, sont plus limitées pour un belligérant que pour son adversaire. La deuxième guerre mondiale fut pour les Etats-Unis un conflit illimité, avec la "capitulation sans conditions", avec son extension au monde entier, avec l’emploi qui fut fait de l’arme nucléaire comme des armes conventionnelles ; les populations civiles ne furent pas épargnées. Tout cela pourrait s’appliquer à la Grande-Bretagne, à l’Allemagne comme à l’Union soviétique.

Si on retient le test des quatre critères, on ne peut en dire autant de pays comme la Belgique, la Grèce ou la Pologne. Pour leurs populations, le but poursuivi, ou mieux l’issue finale souhaitée, était la survie du pays ; mais, l’ampleur géographique de leurs conflits, les armes qu’ils employèrent et les objectifs contre lesquels ils dirigèrent leurs forces étaient nécessairement limités.

Ce n’est pas non plus un dilemme que l’on peut esquiver comme le font, à leur manière, certains écrivains américains. Bernard Brodie et R. Osgood émettent l’idée que seules les super puissances pourraient mener des guerres limitées, parce qu’elles sont seules capables de choisir entre une guerre limitée et une guerre totale. Les conflits dans lesquels, même indirectement, les super puissances sont absentes, sont considérés comme des guerres locales3. Dire que la guerre entre l’Iran et l’Irak, en 1980-1988, est une guerre locale mais dire aussi que celles de l’Indochine, à partir de 1946, furent limitées, peut satisfaire le souci de précision d’un taxinomiste des conflits, mais cela ne signifie pas grand chose pour les populations des pays qui les subissent. De plus, le véritable test des concepts théoriques est l’avantage qu’en retirent les décideurs. Si la guerre limitée est une option que seules peuvent choisir les super puissances qui possèdent l’arme nucléaire mais décident de ne pas l’employer, alors la raison d’être du concept est passablement réduite.

De plus, le résultat paradoxal de la recherche d’une telle précision revient à introduire un facteur d’incertitude. A l’heure où l’URSS s’effondre, combien d’armes nucléaires doivent revenir à chacune des nouvelles républiques pour que chacune puisse être considérée comme une super puissance capable d’avoir la faculté absolue de pouvoir choisir entre une guerre limitée et une guerre totale ? Les théoriciens américains ont la tentation d’exagérer l’importance absolue des concepts et des théories élaborés par eux pour satisfaire les capacités particulières et les exigences des Etats-Unis. Par exemple, l’importance qu’ils attribuent à la possession de l’arme nucléaire n’est pas aisée à tirer des statistiques historiques.

Une estimation classique (dans laquelle un pays, pour y être compris, devrait avoir au moins 1 000 tués, critère de moindre signification pour Israël que pour les Etats-Unis) révèle qu’il y eut, entre 1945 et 1980, trente conflits4. Dans aucun d’eux, l’arme nucléaire ne fut employée mais dans un ou deux cas, on peut supposer que le fait de son existence et de sa menace a exercé une influence sur l’issue de la guerre.

Il n’est pas non plus nécessaire pour un état de posséder un armement nucléaire pour soumettre ses adversaires à une escalade de la peur en agitant le spectre effrayant de la guerre. Le 2 avril 1990, le dictateur irakien Saddam Hussein prédit que si la guerre survenait, elle "serait la mère des batailles" ; il ajouta : "nous mettrons le feu à la moitié d’Israël si ce pays tente de s’attaquer à l’Irak5. Tout le monde estima que le "feu" en question signifiait l’utilisation des armes chimiques, ce qui était une menace encore plus explicite de la propagande irakienne à un niveau plus bas. Les Etats-Unis et leurs alliés prirent ces menaces au sérieux - menaces d’ailleurs amplifiées par les médias occidentaux, au point d’imposer aux forces alliées la contrainte du port de vêtements de protection dans un climat tropical. La Turquie, dont les alliés comptaient utiliser les bases aériennes, bénéficia de cette protection6.

Cette menace ne fut jamais mise à exécution, mais elle n’était pas sans fondement. L’Irak avait auparavant employé des armes chimiques contre l’Iran, et aussi contre ses sujets kurdes. Le 18 avril 1991, après la défaite de l’Irak et l’inspection par les Nations Unies de son arsenal, les Irakiens reconnurent posséder 10 000 bombes chimiques et 30 missiles SCUD portant des têtes chimiques7. Le général Compagnon a estimé que, dans le contexte stratégique auquel l’Irak était confronté en 1991, l’avantage militaire découlant de l’emploi des armes chimiques était probablement compensé par des difficultés politiques vraisemblables, mais le général souligne toutefois qu’on ne sait rien de la pensée de Saddam Hussein8. En tout cas, l’objectif véritable de la propagande irakienne n’était pas les chefs militaires alliés, mais les politiciens occidentaux qui avaient gardé en mémoire le souvenir du cuisant échec américain au Viet Nam : ils étaient sensibles à tout ce qui pourrait troubler leurs électeurs, à cause de l’ampleur donnée à cette affaire par les médias. En tant que propagande, les menaces irakiennes possédaient quelque effet dissuasif, mais leur mise à exécution n’aurait pas suffi à retirer à cette guerre son caractère de guerre limitée.

En 1991, les tranchées remplies de pétrole prêt à être enflammé, destinées à défendre les premières lignes irakiennes, ne jouèrent jamais le rôle de "projectile magique" que la propagande de Saddam Hussein leur conférait, mais l’Irak mit le feu aux puits de pétrole du Koweit dans un accès de rage enfantine, destructrice de l’environnement et militairement inefficace. Bien que Saddam Hussein n’ait pas réussi à mener à son terme la campagne terroriste qu’il promettait, ses menaces eurent suffisamment d’effet outre-Atlantique pour priver l’Europe et l’Afrique du nord des dollars que les hôtels et les compagnies d’aviation aériennes escomptaient voir apporter par les touristes américains. Ainsi, l’orchestre symphonique de Philadelphie annula son concert à Londres, une capitale qu’il considérait comme dangereuse à cause des menaces de Saddam Hussein. Des milliers de civils, principalement des citoyens des Etats-Unis et de pays occidentaux résidant régulièrement en Irak et au Koweit, dont beaucoup avaient été pris comme otages par les Irakiens et répartis pour servir de boucliers humains sur les sites menacés par l’aviation alliée9, furent libérés, à la surprise générale, avant que l’efficacité de cette manœuvre dissuasive contre les attaques aériennes ait pu être testée.

C’est d’autant plus difficile à expliquer que les Etats-Unis s’étaient auparavant révélés vulnérables devant une prise d’otage utilisée comme arme ou comme dissuasion. En 1968, la Corée du nord fut en mesure d’exploiter la capture de 82 otages sur le USS Pueblo et arracha aux Américains des excuses pour "avoir commis de graves actes d’espionnage" et "la ferme assurance que les navires américains ne transgresseraient plus la limite des eaux coréennes à l’avenir" 10. Les Américains déployèrent ostensiblement des porte-avions d’attaque et cette manoeuvre, qualifiée de bluff, n’eut pas plus d’influence en 1968 qu’elle n’en eut en 1979 après que le personnel de l’ambassade des Etats-Unis à Téhéran eut été retenu en otage. Dans chacun de ces cas, les otages furent relâchés qu’à l’instant où les Etats-Unis acceptaient les conditions des preneurs d’otages. Les otages de Beyrouth ont démontré que les Etats-Unis n’étaient pas les seuls sensibles à cette forme de pression parmi les opposants de Saddam Hussein. Quoi qu’il en soit, le dictateur irakien a pu commettre une faute en libérant prématurément les otages.

L’efficacité de la prise d’otages en tant qu’arme de guerre n’a pas été prouvée. En 1945, l’effondrement de l’Allemagne fut trop brutal pour qu’Hitler ait le temps d’utiliser die Prominente, les quelques prisonniers de guerre apparentés à des personnalités politiques du camp allié qu’il considérait comme des otages en puissance. En 1982, le général Galtieri n’essaya pas d’employer cette menace, bien que les 1 800 habitants britanniques des Falkland aient été à sa merci et qu’ils aient été menacés d’être fusillés, à raison de cinquante par jour jusqu’au départ de la force britannique d’intervention ; si cette menace avait été mise à exécution, cela aurait mis le gouvernement britannique dans une situation très embarrassante. Dans une atmosphère de guerre imminente, les démocraties peuvent cependant réagir de façon inattendue et Saddam a pu avoir raison - bien qu’on ne sache pas son raisonnement profond - de croire que l’arme des otages, menée trop loin, aurait pu provoquer une escalade plutôt qu’une dissuasion du conflit.

La menace d’étendre la guerre ne fut pas utilisée. Si les attaques par les missiles SCUD avaient amené Israël dans le conflit contre l’Irak, cela aurait pu remettre en cause l’appui des nations arabes, et en particulier les avantages majeurs qu’offraient aux Etats-Unis les bases d’Arabie saoudite. Le succès n’aurait sans doute pas enlevé à cette guerre son caractère limité, mais aurait rendu la victoire alliée plus difficile. Ce serait une erreur d’exonérer l’Irak de toute menace d’escalade : armes chimiques, terrorisme, terre brûlée, extension de la guerre, otages, uniquement parce qu’il n’a pas mis à exécution ces formes de guerre dont il espérait se servir. Le spectre qu’elles conjuraient n’était pas celui de la guerre totale, mais celui d’une guerre où les atrocités sont de plus en plus présentes11. Les démocrates américains en furent conscients, ainsi que divers opposants au parti conservateur au pouvoir en Grande-Bretagne et quelques hommes - politiques de la Communauté européenne. Cela a provoqué des allées et venues de personnalités et d’hommes politiques, satisfaits d’eux-mêmes, à Bagdad, où ils apparaissaient sur l’écran des télévisions plaidant pour que les otages soient épargnés. Tard, en janvier 1991, le président Mitterrand présenta des propositions en vue d’un compromis. Par la suite, tous les stratagèmes de Saddam Hussein furent considérés comme des bluffs, car il lui manquait des cartes pour les rendre crédibles ; il n’empêche que ses manœuvres provoquèrent un émoi considérable à la table du conseil à cause de ce coup risqué si familier aux joueurs de poker, même dans une partie qui se joue entre nations.

Guerre limitée : un concept politique

Cette brève analyse de la guerre du Golfe met en évidence une carence fondamentale dans l’idée qui définit la guerre limitée par référence à la capacité militaire virtuelle de ceux qui la mènent ou même en termes de stratégie ou de tactique choisies par les belligérants. La guerre, telle que Clausewitz l’a soulignée, est un acte politique et la politique, comme Mao Tse Toung l’a affirmé, doit commander. La guerre limitée est un concept politique, qui doit être défini politiquement. Les guerres, au même titre que les compagnies commerciales, quelles que soient leurs ressources et leur importance, sont des sociétés à responsabilité limitée et ce sont les responsabilités des états belligérants qui sont limitées.

Une façon de limiter ces responsabilités est, de nos jours, moins facilement accessible qu’auparavant. Avant que le monde ne devienne une unique entité politique internationale, une guerre contre un ennemi faible pouvait quelquefois se passer dans un espace confiné, sans crainte de la voir dépasser ses limites. Les guerres contre les Indiens d’Amérique au cours du XIXe siècle, l’expansion des nations coloniales européennes en Afrique, nous offrent des exemples de guerres essentiellement locales, qui ont rarement attiré l’intérêt et encore moins l’intervention de pays tiers suffisamment forts pour être gênants. De nos jours, il y a peu d’ennemis, aussi insignifiants soient-ils, et très peu de guerres, aussi "privées" soient-elles, pour qu’ils n’entraînent pas le risque de voir une nation tierce intervenir, ne serait-ce qu’en livrant des armes et ainsi fausser toutes les prévisions de profits et pertes. La disparition de la bipolarité a réduit, mais pas éliminé, le risque de voir un état faible renforcé. C’est ainsi qu’on peut se montrer trop optimiste en faisant reposer en dernier ressort son jugement sur une comparaison initiale à la base d’une hypothèse facile, à savoir que la guerre contre un tel état ne peut être que locale, voire privée.

Une approche plus simple et plus moderne, qui pourrait être adoptée par de petits comme de grands états dans leur analyse d’un large éventail de conflits, peut conduire vers une définition plus satisfaisante. La guerre est limitée aux yeux d’un gouvernement quand il est capable d’envisager des conséquences pires que l’impossibilité de vaincre. Une paix de compromis, par exemple, une issue peu convaincante du conflit et même l’acceptation d’une défaite sur des termes négociés peuvent être considérés comme plus acceptables que l’extension de la zone des combats, particulièrement dans le territoire métropolitain, meilleures que l’intervention armée d’états tiers, meilleures que diverses formes d’escalade, meilleures que le dépassement du niveau supportable des pertes humaines, meilleures que de courir un risque ou de prendre des responsabilités illimitées. Des réflexions de cette sorte peuvent avoir une influence sur les deux adversaires dans une même guerre : celui qui espère vaincre, comme celui qui redoute la défaite.

Par exemple, en 1991, Saddam Hussein accepta la défaite avec des conditions pires que celles rejetées par lui avant le début de la guerre et manœuvra bien ainsi avant que ses forces militaires n’aient épuisé leur capacité de résistance. Il avait d’abord déclaré que cette guerre serait une guerre sainte à laquelle les Américains n’auraient nulle envie de participer ; de ce fait cette guerre devint limitée. Les Etats-Unis confirmèrent leur conception initiale de guerre limitée, quand ils décidèrent d’arrêter leur offensive victorieuse, dès que l’Irak exprima son intention de répondre aux résolutions des Nations-Unies. Par cette décision les Américains ont pu perdre les avantages les plus durables de leur victoire, mais Bush, non moins que Saddam, fut probablement incité à réfléchir sur des considérations de la même nature que celles exposées au paragraphe précédent.

Toutes les guerres, même quand elles finissent, ne sont pas considérées par les deux belligérants comme des guerres limitées ; mais un tel point de vue peut provenir de la façon dont ont été menées les hostilités, même quand elles n’ont pas été le résultat d’une analyse préalable de l’équilibre des forces militaires. Cependant, cette opinion correspond toujours à l’idée de l’existence d’une solution de rechange, politiquement acceptable et préférable à une victoire totale, qui fait que la guerre est limitée.

La guerre de l’hiver de 1939-1940 entre la Finlande et l’Union soviétique est un exemple particulièrement éclairant du caractère essentiellement politique et changeant du choix entre une guerre totale et une guerre limitée. En novembre 1939, ce fut probablement la supériorité militaire apparemment écrasante de l’Union soviétique qui incita Staline à choisir la guerre totale : il espérait occuper rapidement la totalité du territoire finlandais, et rejeta toute relation avec le gouvernement finnois en exercice, prévoyant la prise du pouvoir par un gouvernement fantoche sous la direction de Kousinen, un communiste soviétique d’origine finnoise. Toutefois, même si ce fut dans cet esprit que Staline entra en guerre le 30 novembre, ce n’était pas ainsi qu’il avait entamé d’importantes négociations le 11 octobre. A cette date, ses exigences, territoriales et autres, étaient plus modestes et il semble qu’il y aurait eu des possibilités manifestes de marchander. Enfin, auparavant, en mars 1939, les exigences soviétiques - présentées, alors et depuis, comme destinées uniquement à la défense de Léningrad contre une attaque allemande - étaient encore moins contraignantes et paraissaient suffisamment acceptables pour que Mannerheim (dont le courage et le patriotisme étaient indéniables) recommandât de s’arrêter plutôt que de se lancer dans une guerre risquée du fait de l’inégalité des forces. Les hommes politiques avancèrent des objections qui se voulaient sourdes aux désirs de Mannerheim. Il n’était donc pas absurde pour les tenants de la thèse soviétique d’affirmer que seule l’attitude résolument intransigeante du gouvernement finlandais poussa finalement Staline à la guerre totale.

Quelle qu’ait pu être la teneur de ce qui a été affirmé au printemps de 1939, cela n’ a pas pu être défendu à la fin novembre. Les accords Molotov-Ribbentrop d’août 1939, avec leurs stipulations secrètes (qui furent connues très tôt à Helsinki) concernant le rattachement de la Finlande à la sphère d’influence soviétique, l’invasion par les troupes soviétiques de la Pologne en septembre et, en dépit des négociations, l’occupation de l’Estonie en octobre (suivie par la contrainte exercée sur la Lettonie et la Lituanie), tout cela était plus que suffisant pour faire naître le spectre de la peur en Finlande. Il est sûr que les Russes étaient des partisans résolus de la guerre totale et la seule solution pour que la Finlande ne perdît pas son indépendance résidait dans sa résistance à tout prix.

C’était évidemment une réaction autant instinctive que politique, mais elle n’était que partiellement justifiée militairement. Dans les forces mobilisées de part et d’autre de la frontière entre la Finlande et l’Union soviétique, les Russes, en novembre 1939, bénéficiaient d’une supériorité numérique de 3 à 1 en hommes de troupes, de 80 à 1 en chars d’assaut, de 5 à 1 en artillerie et de 5,5 à 1 en avions. Parce que la Finlande avait déployé toutes ses forces disponibles et que l’Union soviétique ne pouvait guère renforcer les siennes et seulement remplacer les unités, ces rapports ne furent pas modifiés, malgré les énormes pertes soviétiques12.

Comme chacun sait, les Finlandais, mal armés et sans aide extérieure, bénéficièrent de leur exceptionnelle détermination, grâce à un moral sans failles, de leur excellent entraînement et de leur capacité de résistance aux rigueurs de l’hiver pour arrêter l’offensive soviétique à la fin décembre. "En conséquence, Staline décida de suspendre la première offensive et de réexaminer entièrement la stratégie politique et militaire de l’opération contre la Finlande conscient qu’il était de manquer de temps13. La menace d’une intervention franco-anglaise et la méfiance, bien fondée, que Staline ressentait à l’endroit de ses complices nazis dans l’affaire polonaise, et même l’arrivée du dégel au printemps, tout cela excluait une conquête facile de la Finlande qui montrerait au monde entier les faiblesses militaires soviétiques. En janvier 1940, tandis que les forces armées soviétiques se rassemblaient et se redéployaient pour une nouvelle offensive, des conversations secrètes russo-finlandaises commençaient à Stockholm. Des deux côtés, on n’écartait pas la possibilité d’un compromis qu’on reconsidérait. Le 13 mars 1940, la signature d’un traité de paix conclut la guerre dans des termes qui en firent une guerre limitée, même si les forces finlandaises en étaient à la dernière cartouche. Ces termes étaient pires que ceux proposés, il est vrai en pleine illusion, en 1939, mais la Finlande continua d’exister malgré une autre guerre limitée et a survécu à l’Union soviétique après l’effondrement de celle-ci.

Militairement parlant, cette guerre de l’hiver 1939-1940 ne fut en rien un conflit du XXe siècle : c’était plutôt une réédition des Thermopyles ; mais elle présente d’une façon parfaitement claire et décisive, la forme essentiellement politique du choix entre la guerre totale et la guerre limitée et le moyen par lequel les événements peuvent influencer les belligérants dans leurs décisions.

Pendant la seconde guerre mondiale, c’est ce choix auquel l’Allemagne contraignit ses victimes de l’Europe continentale, à l’exception de la Pologne et de l’Union soviétique. Pour ces deux derniers pays, la guerre fut toujours totale pour des raisons politiques, idéologiques et racistes. Le 22 août Hitler donna l’ordre à la Wehrmacht de tuer "sans pitié ou merci tous les hommes, femmes et enfants d’ ascendance polonaise ou parlant le polonais14. La plus grande partie du territoire polonais fut officiellement annexé, par l’Allemagne et par une administration fantoche :

“Le cas du gouvernement général, qui comprenait les villes de Varsovie, de Cracovie et de Lublin, était seul de son espèce parmi les territoires occupés par les Allemands ; en effet, il n’avait aucun corps constitué avant des natifs du pays ou encore une haute administration de quelque sorte ; il n’y eut aucun Polonais éminent qui voulut collaborer avec les Nazis”.

 

Bien que le cours imprévu de la guerre ait empêché l’entière réalisation du programme allemand, trois millions de Polonais, plus les Juifs, furent massacrés15. De semblables politiques furent poursuivies dans les territoires occupés de la Russie soviétique.

Au Danemark, l’occupation allemande eut un caractère entièrement différent ; les Danois et les Allemands s’entendirent pour que la collaboration fût la plus limitée de toutes celles des pays occupés. D’autres pays d’Europe occupés avaient manifesté plus de résistance, mais, le plus souvent, tout était réglé par un compromis. Un gouvernement national subsistait pour administrer le pays en accord avec les Allemands et un autre gouvernement en exil continuait à montrer son pavillon à l’étranger, et presque toujours à Londres. De telles situations permirent à l’occupation de durer sur la même base de l’hostilité limitée, à l’instar de l’invasion initiale. A la longue, le ressentiment des peuples opprimés et le tournant favorable que prenaient les opérations militaires favorisèrent la montée des conflits internes et aussi celle de la cruauté des représailles allemandes, qui ne cessèrent qu’avec la défaite militaire du IIIe Reich.

Guerre limitée par les exigences humanitaires

La phase finale de la seconde guerre mondiale vit une montée spectaculaire de la fréquence des atrocités allemandes ; mais le respect des exigences humanitaires dans la conduite de la guerre ou la mise en vigueur de l’autorité militaire n’a pas apporté une seule méthode pour distinguer la guerre totale de la guerre limitée, comme on l’a si souvent avancé. Dans une guerre nucléaire totale, les exigences humanitaires pourraient bien être sans objet, sinon impossibles à respecter. Mais l’expérience permet de penser que leur observation a beaucoup varié, suivant les belligérants ou même selon les contraintes de la tactique, plus qu’entre guerre totale et guerre limitée. L’ampleur exceptionnelle de la seconde guerre mondiale a fait que davantage de peuples ont plus souffert qu’au cours d’aucun autre conflit du XXe siècle. Certains aspects de son déroulement, comme les atrocités commises par les Japonais sur des prisonniers de guerre et sur des civils internés, comme celles infligées aux Juifs et aux Slaves par les Allemands, comme le bombardement de civils par les Américains, Britanniques et Allemands, pour ne citer que quelques exemples, toutes ces actions ont infligé à ces victimes des souffrances supplémentaires sans nécessité militaire. Mais ces non-observations des considérations humanitaires n’étaient pas universelles dans la seconde guerre mondiale ; proportionnellement à leur importance, elles seraient souvent aussi horribles ou même pires dans des guerres limitées comme celles de Corée, d’Indochine ou celle entre l’Iran et l’Irak.

La mesure dans la conduite de la guerre peut résulter des spécificités nationales, de considérations d’intérêts politiques, du droit aux médias, de la crainte des représailles, de l’opinion publique du moment, de la confiance en soi ou de la faculté qu’ont les militaires de respecter leurs ennemis. Crainte, colère, haine et mépris rendent difficile l’usage de la modération. Cependant, aucun de ces facteurs ne dépend pour son importance de la distinction entre guerre limitée et guerre totale. Toutes les guerres d’Israël menées contre ses voisins arabes ont été, au moins pour Israël, virtuellement totales. L’Etat ne pourrait survivre totalement à une défaite, ni la plupart des Israéliens. L’Egypte et la Syrie n’ont jamais eu à craindre une semblable éventualité et pour elles, les guerres ont eu un caractère limité, et accepter une défaite prématurée a été une solution politique préférable à une résistance prolongée. Cela ne rendit pas la conduite des hostilités plus mesurée et la brièveté de ces conflits seule a permis de réduire la fréquence des hostilités.

De semblables contrastes peuvent être relevés au cours de nombreuses guerres depuis 1945. Les exigences humanitaires ont rarement influencé la conduite des belligérants en Afghanistan, en Algérie, dans la guerre Iran-Irak, en Indochine ou en Corée... Par exemple, au Cambodge, la sauvagerie avec laquelle les Khmers rouges ont massacré leurs concitoyens - sous le regard indifférent des grandes puissances - a rivalisé avec les exploits de Himmler. Cependant, nous avions affaire à une guerre limitée ; quand ils furent attaqués par les Vietnamiens, les Khmers rouges abandonnèrent le pouvoir et se retirèrent dans la jungle, laissant de nombreux opposants encore vivants. L’invasion vietnamienne était elle-même malheureusement limitée ; Pol Pot survécut.

En ce qui nous concerne, l’important dans toutes ces guerres est qu’elles se terminent par un compromis, ou par une impasse ou encore par une défaite négociée. Ceux qui auraient pu choisir l’escalade, qu’ils aient été eux-mêmes belligérants ou seulement patrons de clients belligérants s’en abstinrent, bien que le général MacArthur, dans la guerre de Corée, n’ait pas été le seul à la désirer. Les vaincus capitulèrent et ne moururent pas au combat. Les guerres furent cruelles, mais limitées. Les Russes se retirèrent de l’Afghanistan, les Français d’Indochine et d’Algérie, les Américains et les Chinois du Vietnam et les Vietnamiens du Cambodge. La Corée revint à sa frontière d’avant-guerre et la guerre entre l’Iran et l’Irak se termina par une impasse, bien que Saddam eût à faire de nouvelles concessions quelques années plus tard. Quant aux vainqueurs, même quand ils se montraient tels, en guise de lauriers, ils récoltaient les fruits amers de la victoire.

La guerre limitée et la situation finale

On a affirmé plus haut que la guerre limitée n’est pas simplement un concept historique. En tant que concept politique, sa raison est fonction du degré d’extension de son adaptation au processus de décision. Son emploi comme outil d’analyse est ce qu’il y a de plus important. Le succès dans son utilisation exige un haut degré d’objectivité, ainsi que la capacité d’évaluer les propositions selon leurs résultats escomptés. Les décideurs, plus portés à justifier des motivations, des sentiments et de l’aspect éthique de la question, tendent à faire un emploi purement rhétorique de ce concept. Mais ce peut être trompeur car en 1914, le secrétaire au Foreign Office, Sir Edward Grey, personnage estimable, mais peu au fait des choses militaires, fut réconforté à la pensée que "si nous entrons en guerre, nous souffrirons seulement un peu plus que si nous nous tenons
à l’écart du conflit
".

En 1965, le président Johnson tenta d’intimider les dirigeants du Nord Viet-Nam en proclamant que l’Amérique était prête à mener une guerre sans limites : "Nous ne serons pas battus. Nous ne nous découragerons pas. Nous ne nous retirerons pas, soit au grand jour, soit sous couvert d’un accord insensé". Il nous suffit de retirer de ce texte les trois négations pour faire de son auteur un remarquable prophète16.

On ferait preuve de naïveté en pensant qu’un tel comportement ne joue aucun rôle dans les délibérations les plus privées des hommes d’état. Cependant, idéalement parlant, ce procédé devrait être plus rationnel ; le gouvernement qui entame un conflit en s’opposant aux décisions d’un autre gouvernement doit avoir une idée de la manière dont la dispute va vraisemblablement évoluer. Si l’issue laisse le gouvernement protestataire dans une situation moins favorable qu’au début, on doit se poser la question de savoir si, quelles que soient ses motivations, l’objection soulevée au début a été mûrement réfléchie.

La décision prise d’entamer une confrontation et le choix des méthodes pour la poursuivre et trouver une issue devraient reposer sur une évaluation du résultat prévisible. Le gouvernement protestataire sera-t-il en meilleure posture à la fin du litige qu’il ne l’était lorsqu’il l’a entamée ? La solution choisie apportera-t-elle vraisemblablement de meilleurs résultats que ceux qu’on pourrait espérer si aucune décision n’était prise ? Il est toujours contraignant et difficile de se demander, avant d’entamer une confrontation, quelle sera son issue et on est jamais sûr de trouver la bonne réponse ; cependant, en fin de compte, c’est là la vraie question, et la poser amène souvent de meilleurs résultats que ceux que produirait une réponse purement instinctive à ce qui paraît immoral, illégal, inamical ou nuisible dans l’action d’un autre gouvernement.

Il est évident que la plupart des litiges entre gouvernements sont passablement insignifiants et on peut employer un large éventail de procédés non violents pour les résoudre tout comme celles plus graves, depuis l’action diplomatique discrète jusqu’aux sanctions économiques. Il sera rarement nécessaire de faire appel à une quelconque action coercitive, et encore moins d’envisager un conflit.

Certaines guerres n’auraient jamais dû éclater si les gouvernements intéressés avaient compris, au premier stade de leur litige, que la guerre n’était qu’une des possibilités, que ce soit le résultat d’un choix fait à contrecœur ou comme une réaction de l’adversaire. En 1990, le gouvernement du Koweit consacra apparemment trop peu de temps à l’évaluation du risque que pouvait présenter l’Irak. Celui-ci, avec beaucoup de légèreté, ne tint pas compte du possible danger d’intervention américaine et si le gouvernement des Etats-Unis donna à celle-ci une quelconque priorité, ses conclusions n’allèrent pas jusqu’à manifester leur intérêt et leur réelle préoccupation à temps pour peser sur la fatale décision de l’Irak.

Il est naturellement évident qu’une des questions qui devrait être posée au tout début d’une quelconque controverse sérieuse, est celle qui concerne le risque d’une guerre possible ; dans bien des cas, le risque paraîtra faible. Le courant électrique qui naît d’une atteinte à la souveraineté, à la fierté ou aux intérêts nationaux a besoin d’une charge émotionnelle avant qu’il ne fasse sauter un fusible, avant qu’il n’éteigne la lumière tamisée des compromis raisonnables et ne déclenche l’éclairage de secours des bureaux de planification au ministère de la Défense. La nature de cette charge émotionnelle n’est pas identique pour tous les peuples de la terre, et diffère considérablement selon les diverses périodes historiques ou les circonstances politiques. La façon dont elle se manifeste est rarement entièrement rationnelle et peut surprendre l’observateur sans idées préconçues.

Une des plus curieuses guerres limitées du XXe siècle, celle de 1963-1966 entre la Grande-Bretagne et l’Indonésie, est particulièrement difficile à faire rentrer dans un quelconque système rationnel de prévisions. Officiellement, ce ne fut pas une guerre, (les Indonésiens lui donnèrent le nom de "confrontation") et les relations diplomatiques continuèrent comme par le passé, malgré la destruction de l’ambassade britannique à Djakarta par une foule organisée en septembre 1963. Les Indonésiens préférèrent faire croire qu’ils ne faisaient qu’appuyer une résistance indigène contre l’intégration d’anciennes colonies britanniques dans la Fédération malaise nouvellement indépendante ; de leur côté, les Britanniques ne souhaitaient nullement rendre officiel un conflit qu’ils n’étaient pas sûrs de gagner. Ce furent trois années de guérilla dans la jungle de Bornéo, pendant lesquelles la Grande-Bretagne détacha 17 000 hommes de troupe et quelques petits détachements provenant de membres du Commonwealth ; les pertes furent de 700 tués, pour la plupart indonésiens et cette "confrontation" se termina par un coup d’état à Djakarta et le renversement du régime de plus en plus instable de Soekarno. Entre temps, les gouvernements britanniques qui se succédaient avaient à résister à des pressions contradictoires : les Américains étaient pour l’abandon de la Malaisie et pour satisfaire Soekarno en lui donnant ce qu’il voulait ; les conseillers militaires prônaient une escalade, par la destruction des forces navales et aériennes indonésiennes, qui ne s’étaient pas beaucoup montrées.

Politiquement parlant, la Grande-Bretagne triomphait : le nouveau gouvernement indonésien reconnut la Malaysia et les deux pays jouirent depuis d’une paix ininterrompue. Du point de vue militaire, il n’y eut pas de résultat décisif : les soldats britanniques et du Commonwealth n’avaient pas vaincu l’armée indonésienne ; ils n’avaient fait qu’exercer leur influence et tenir la jungle frontalière jusqu’à ce que des pressions internes provoquent la chute du gouvernement indonésien. La guerre fut gagnée parce qu’elle resta limitée, avec patience et persévérance, et parce que les Britanniques eurent de la chance, comme doivent l’avoir tous les généraux selon Napoléon. C’était aussi le genre de conflit qui, peut-être, convient mieux au caractère flegmatique britannique qu’à celui d’autres nations au tempérament plus violent et plus ardent.

Il revient aux dirigeants politiques d’analyser la signification du comportement émotionnel de leurs concitoyens confrontés à une crise ou à un quelconque différend. Ils peuvent avoir eux-mêmes beaucoup d’influence pour exacerber ou tempérer les réactions, du public, mais leur rôle essentiel est de distinguer lesquels de ces mouvements seront capables de conserver plus longtemps leur charge émotionnelle. Dans une démocratie, les dirigeants de l’opposition et les médias rendront, de nos jours, difficiles pour les gouvernements de lancer et, encore plus, d’appuyer un mouvement d’essence patriotique et enthousiaste pour une quelconque cause qui ne provoque pas une réaction instinctive du sentiment populaire. Une idée générale de la latitude que l’opinion publique peut accorder est une démarche préliminaire nécessaire à toute tentative pour distinguer entre les disputes dans lesquelles la guerre pourrait être une alternative et d’autres dans lesquelles la guerre ne rassemblerait qu’un nombre insuffisant de satisfaits.

Telle est la tâche des dirigeants politiques à laquelle les diplomates ont le devoir d’apporter leur avis sur les réactions probables des étrangers. Dans quelles circonstances un gouvernement étranger pourrait essayer de résoudre les différends en recourant à la guerre ? Inversement, s’il est soumis à une menace de guerre, accepterait-il le défi ou essaierait-il de l’éviter en offrant des concessions ou en recherchant des compromis ? Même à courte échéance, il est possible de se tromper gravement en tentant de prévoir des réactions, qu’elles soient internes ou externes. En 1956, la défection d’une partie de la classe politique, même à l’intérieur du gouvernement, pour des opérations militaires contre l’Egypte coïncida avec le succès du débarquement à Port-Saïd et montra l’étendue de la bévue d’Eden. En 1982, quelques semaines s’écoulèrent avant que ce qui était probable devînt une certitude, à savoir, que le ministre des affaires étrangères argentin s’était également trompé en croyant que "l’occupation sans violence et sans effusion de sang des îles Falkland permet de rendre évidente la volonté de l’Argentine de trouver une solution au conflit en cours. Cette occupation nous offrira la possibilité de liquider une fois pour toutes un désaccord profond17.

Ces exemples sont quelque peu exceptionnels, à la fois par la rapidité avec laquelle, dans les deux cas, l’erreur initiale fut patente et aussi parce que des développements politiques plus que militaires la montrèrent d’abord comme telle. Le gouvernement britannique, en 1956, fut d’abord inquiet de l’hostilité violente et inattendue de la classe politique américaine ; en 1982, la Junte argentine fut désarçonnée par la vigueur imprévue de la réaction politique britannique et l’absence d’appui politique international à l’Argentine. Des erreurs de cette sorte peuvent peut-être davantage se produire quand on envisage de faire une guerre limitée. Une telle guerre, selon la définition proposée ici est aussi, souvent, une guerre facultative. La réaction émotionnelle à un tel type de conflit est moins prévisible qu’elle ne serait dans le cas d’une lutte à mort pour la survie d’un pays.

Dans d’autres conflits du XXe siècle, la déconvenue vint plus tard, quelquefois due à une prise de conscience progressive que la victoire était de moins en moins probable aussi longtemps que la guerre serait un conflit limité. Cependant, cette hypothèse de responsabilité limitée a rendu politiquement possible à la France, de faire la guerre en Indochine en 1946, et aux Etats-Unis, en 1954, de commencer et, par la suite, d’accroître leurs engagements dans le monde. L’intervention militaire soviétique en Afghanistan en 1979 diffère de ces deux exemples car, au moment où l’opération commença, l’opinion publique en Union soviétique n’était pas un élément dont tenait compte le Politburo. En 1989, quand Gorbatchev dut reconnaître que la guerre limitée était un échec, l’opinion publique fut déterminante et son influence fut pour beaucoup dans cet aveu.

Que ce soit au début du différend ou mieux, avant d’énoncer l’objection qui entraîne le différend, une fois admise que la guerre est une éventualité qui ne peut être exclue, de nombreuses questions exigent au moins des conjectures étayées. Elles doivent toutes tenir compte de la conception d’une issue souhaitée qui fait l’unanimité. C’est une faute, et quelquefois fatale, de planifier une guerre sans tenir compte de la situation politique qu’on s’attend à trouver à la fin du conflit. La victoire des Etats-Unis et de leurs alliés en 1991 contre l’Irak fut manifestement incomplète et peut, par la suite, prouver son insignifiance car elle laisse Saddam Hussein, le responsable de la guerre, au pouvoir à Bagdad. Quelle que soit l’absurdité de sa rodomontade à la télévision irakienne : "J’ai accepté de me battre, j’ai vaincu trente-trois nations et je suis encore là", il continue en émettant une parcelle de vérité irritante : "Je ne suis pas encore fini. Vous tous verrez. Je garde en réserve quelques surprises18.

Le concept de guerre limitée a toujours présenté une difficulté particulière pour les décideurs américains, parce que leur tradition fait une nette distinction entre l’exercice de la politique en temps de paix et celle en temps de guerre. La pensée fondamentale de Clausewitz, que la guerre est une simple continuation de la politique par d’autres moyens, c’est-à-dire qu’elle est un instrument politique véritable, n’a jamais été entièrement acceptée aux Etats-Unis. En 1945, l’appel de Churchill aux forces d’Eisenhower, pour qu’elles occupent Berlin et Prague avant les Russes, ne fut pas entendu. C’était des objectifs politiques étrangers à la victoire militaire laquelle, une fois la guerre livrée, était seule importante. Heureusement pour les Danois, le général britannique Montgomery fut plus sensible à l’aspect politique le 2 mai 1945 : ses troupes atteignirent la Baltique et protégèrent le Jutland six heures avant l’arrivée des forces russes.

Le souci de la situation finale n’est ni un jeu académique, ni une notion nécessairement étrangère aux soldats. En juin 1950, les chefs d’état-major britanniques présentèrent, à l’intention de leur gouvernement, une longue analyse de la nature probable de la troisième guerre mondiale. Dans cette analyse, ils affirmaient que "les alliés doivent avoir constamment à l’esprit au cours de la guerre, ce à quoi ils désirent voir la Russie ressembler après la fin des hostilités, de manière à orienter leur effort militaire vers ce but... une capitulation sans conditions n’est pas un objectif avantageux" 19.

On admet que la deuxième guerre mondiale a été un conflit d’une complexité exceptionnelle et que de nombreux participants y ont été entraînés à cause de conflits particuliers, intéressant peu, à l’origine, les nations qui plus tard se trouvèrent être leurs alliés. la plupart des belligérants n’avaient pas à s’interroger sur le règlement final sur lequel ils n’avaient que peu d’influence. Dans une guerre limitée, particulièrement celle dans laquelle il y a peu de participants et qu’on pense être d’une faible durée, le problème doit nécessairement être relativement plus facile.

Le processus d’analyse doit débuter dès les premières phases du différend et, mieux, avant qu’il ne commence. Même dans le cas où l’analyse laisse entendre qu’une situation finale favorable ne peut être atteinte, sinon par une guerre, il restera d’autres questions auxquelles il faudra donner une réponse : La victoire est-elle certaine, et à un coût politique acceptable ? Y a-t-il un moyen par lequel l’adversaire, que ce soit par l’escalade, par une aide extérieure, par un recours à l’intimidation, pourrait empêcher cette victoire ou pourrait gravement la retarder ou encore la faire payer si cher que ce serait insupportable pour le vainqueur ? Si l’un quelconque de ces contretemps semble possible, quelles seraient les alternatives : tenir les positions à tout prix, espérant que l’adversaire se lassera le premier, ou bien choisir l’escalade, et peut-être arriver à une guerre totale ou enfin, chercher un compromis par la négociation, même si le résultat obtenu est très loin de celui qui avait été initialement envisagé ?

Toutes ces questions sont des hypothèses, en tant que telles repoussées par les dirigeants politiques et évidemment par les hommes d’affaires les plus pragmatiques. Il y a également, à la naissance d’un litige, des questions auxquelles on ne trouve probablement pas de réponses sûres. De nombreuses guerres se sont déroulées comme peu d’experts l’ont prévu. De plus, le temps que la guerre ait provoqué des problèmes militaires inattendus, des changements importants ont pu se produire en politique intérieure comme aussi en politique internationale. Au cours de la seconde partie du XXe siècle, plus d’une guerre s’est terminée dans des conditions qui n’avaient pas été prévues au début. Par exemple, qui à Moscou, aurait pu prévoir en 1979, quand fut prise la décision d’envahir l’Afghanistan, la nature et l’étendue du soulèvement politique au sein de l’Union soviétique elle-même, qui donnera l’ordre du repli en 1989 ?

Aucun de nous ne connaît l’avenir ; en conséquence, nous ne sommes pas sûrs de faire le bon choix, mais la plupart des gouvernements peuvent mener l’analyse des prédictions d’une manière plus méthodique et plus systématique que d’habitude, en particulier, en tirant des leçons des fautes d’autrui, comme Bismarck aimait à le faire et s’en vantait. Ainsi, un quelconque personnage à Moscou a-t-il essayé d’analyser les documents concernant les interventions britanniques en Afghanistan ou a-t-il réfléchi sérieusement à la signification de l’échec des Etats-Unis au Vietnam ? Probablement pas, car les deux meilleurs experts soviétiques sur les Etats-Unis, Arbatov et Dobrynine, n’ont pas été consultés, même à propos des réactions probables à Washington20. Ou bien, les Russes ont pu simplement penser, comme d’ailleurs les Américains l’ont fait au début au Vietnam, qu’ils n’affronteraient jamais la résistance populaire qui avait tenu en échec les impérialistes.

En décembre 1899, après la semaine appelée la Semaine Noire, au cours de laquelle les forces britanniques avaient subi une série de revers humiliants dans leur campagne contre les Boers, la reine Victoria déclara : "Les possibilités d’une défaite ne nous intéressent pas ; elles n’existent pas."

Ses paroles convenaient parfaitement à une souveraine souhaitant encourager ses ministres inquiets. Elles n’auraient pas été moins convenables dans la bouche d’un général ayant le souci de donner de l’allant à ses troupes. Néanmoins, elles ne durent trouver aucun écho chez ceux qui décident et qui débattent pour savoir si oui ou non il faut continuer à s’affronter jusqu’à la guerre.

Les plus grands des états, même à l’apogée de leur puissance, ont eu à découvrir péniblement les conséquences d’une défaite. Aucun état ne bénéficie d’une assurance constitutionnelle contre la défaite et le meilleur moyen pour éviter une telle épreuve désagréable au cours de n’importe quelle confrontation, est d’y penser à l’avance, sérieusement et sans défaillance. C’est tout particulièrement le cas quand l’alternative considérée est la guerre limitée ; en effet, elle ne peut être que limitée si un des belligérants, quelquefois les deux, pour en finir avec la guerre, fait par la suite de plus grandes concessions que celles considérées comme acceptables pour éviter de la faire. C’est une éventualité qui, même prévue à l’avance, ne peut pas toujours empêcher la guerre ; de nombreuses guerres limitées ont duré trop longtemps, dans lesquelles on a sacrifié des vies et au cours desquelles les vaincus ont injustement souffert alors que les vainqueurs ont été déçus, uniquement parce que aucun des adversaires n’a eu une idée claire de la manière de réduire les pertes au cas où la situation finale souhaitée ne pourrait raisonnablement être atteinte.

La guerre est le fruit amer des échecs politiques. Si, parfois, la guerre limitée paraît être un moindre mal, ce devrait être uniquement dans le cas où elle devient le dernier recours d’un projet politique rationnel ayant pour finalité un objectif défini et limité. C’est seulement dans sa conclusion et dans la situation finale à laquelle elle arrive qu’une guerre, même limitée, trouve sa justification.

  

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Notes:

1 Carl von Clausewitz, Vom Kriege, Pelican Books, Londres, 1968, pp. 109-110. Traduction de l’original par le colonel Graham en 1908.

2 Ian Clarke, Waging War : A Philosophical Introduction, Oxford, Clarendon Press, 1988, pp. 58-59.

3 Cité dans Michael Howard (ed.), Restraints on War, Oxford University Press, 1979, pp. 81-82.

4 Melvin Small and J. David Singer, Resort to Arms : International and Civil Wars, 1816-1980, Sage Publications, Beverley Hills, 1982, pp. 59-60.

5 Roland Dannreuther, “The Gulf Conflict”, Adelphi Papers n° 264, Brassey for IISS, Londres, 1992, pp. 14-15.

6 Jonathan T. Howe, “NATO and Gulf Crisis”, Survival, mai-juin 1991, p. 255.

7 Record of World Events de Keesing.

8 Jean Compagnon, “Pourquoi Saddam Hussein n’a-t-il pas employé l’arme chimique ?, Défense nationale, juin 1991; IISS Strategic Survey, 1990-1991, pp. 76-77.

9 Voir Fondation pour les Etudes de Défense Nationale, Crise du Golfe : Les changements stratégiques, Dossier n°37, 1990 ; Strategic Survey , pp. 56-57.

10 James Cable, Gunboat Diplomacy, 1919-1979, Macmillan, Londres, 1981, p. 84.

11 L’utilisation au XXe siècle du terme “atrocité” (Schrecklichkeit) remonte à l’occupation de la Belgique en 1914-1918.

12 Tomas Ries, Cold Will : The Defence of Finland, Brasseys, Londres, 1988, pp. 90 et sq.

13 Ibid, pp. 105-106.

14 Richard C. Lukas, The Forgotten Holocaust : The Poles under German Occupation, 1939-1944, The University Press of Kentucky, p. 3, 1986.

15 Ibid, pp. 7 et IX.

16 Cité dans Grant Hugo Appearance and Reality in International Relations, Chatto and Windus, Londres, 1970, pp. 23-24.

17 Cité dans Lawrence Freedman et Virginia Gamba-Stonehouse, Signals of War, Faber, Londres, 1990, p. 81.

18 The Times du 14 novembre 1991.

19 Foreign and Commonwealth Office Documents on British Policy Overseas, ed. Yasamee and Hamilton, HMSO, Londres, 1991, p. 413.

20 Artyom Borovik, The Hidden War : A Russian Journalist’s Account of the Soviet War in Afghanistan, Faber and Faber, Londres, 1991, p. 6.

 

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