IDEOLOGIES, POLITIQUES, STRATEGIES :LE DEVENIR DES PARTIS PRIS

 

Christian DAUDEL

 

"La distance s’accroît chaque jour

entre la réalité objective et la

conscience que nous en avons" 1.

 

 

Faut-il toujours considérer que le meilleur moyen de bien comprendre le monde, d’en bien conduire les destinées, dans la paix, le développement, la justice et la sécurité, est d’établir seulement, à chacune de ses étapes, à l’occasion des événements importants qui s’y produisent, bilans, rétrospectives, enseignements de toute sorte, comme si le seul enjeu de la réflexion devait se limiter à entériner la connaissance des états du passé, disséquant à loisir tous les faits et gestes des différents intervenants, en promouvant certains, en marginalisant d’autres, les interprétant de multiples façons, au vu des idéologies induites par leurs auteurs, pour on ne sait quelle leçon de l’histoire ? Problème d’éthique davantage que de méthode. Sans pour autant se dessaisir du passé, d’autres approches sont possibles, telle la prospective-critique, démarche intellectuelle plus originale, et plus difficile aussi, dont il s’agit ici de faire l’esquisse.

A propos de la crise du Golfe et de la "guerre"2 qui la prolongea, les conclusions abondent. Beaucoup a été dit et écrit, dans une relative précipitation parfois, mais désormais avec suffisamment de recul pour que les nombreux commentaires, plus ou moins autorisés, constituent une matière abondante de laquelle il n’est pas aisé de se dégager. Signe des temps, la planète croule sous l’avalanche des bulletins de presse, selon le principe dominant de la communication mondiale. Sont-ce là les conditions optimales de l’information des citoyens ? La question mérite d’être posée, d’autant plus que ces derniers se sont affichés comme acteurs à part entière du "jeu" géopolitique et géostratégique mis en place au cœur de la crise, au-delà de la désinformation et de la manipulation dont ils ont pu faire l’objet.

Les phases successives de la crise commencée le 2 août 1990 ont donné lieu à des prises de positions idéologiques, à des démarches politiques, à des applications stratégiques. Des peuples, des personnalités, des gouvernements, des instances militaires, des organisations, ont pris parti, avec une évidente constance quelquefois, de grands doutes souvent, et aussi des changements d’avis. Tout cela a procédé d’une gestion intellectuelle complexe, que les médias n’ont pas peu contribué à distordre et à brouiller malgré, et de façon très paradoxale, le temps et l’énergie qu’ils leur ont consacrés, jusqu’à la saturation et le stress. On a même parlé de médiatisation du mensonge. Mais la période était à ce point dramatique et la crispation induite dans la population civile si grande, que l’on doit bien considérer que les situations d’exception sont toujours régies par des logiques particulières, qu’il est vain de vouloir justifier rétrospectivement. N’est-il pas fallacieux de refaire trop vite l’histoire quand l’issue vient tout juste d’en être connue ? N’est pas historien qui veut.

Dans l’optique de la France, l’engagement d’une réflexion prospective sur le devenir des partis pris - ce qui est une façon indirecte de tenter de penser le devenir du monde - à l’occasion des événements en question, suppose d’en définir les modalités et la finalité. Pour autant qu’une telle approche aborde inévitablement le politique et ses contingences - risque de partialité, choix idéologiques, car la prospective n’est jamais neutre - l’investigation doit promouvoir un canevas d’idées ayant valeur, dans certaines limites, d’instruments opératoires, dans le projet global d’un "savoir mieux anticiper". De toute façon, "rarement un conflit d’une si haute intensité technologique aura été par ailleurs si politique, et donc promis à toutes les nuances d’appréciation" 3.Ce qui limite davantage encore les marges de manœuvre des vraies certitudes. Ces dernières existent pourtant ; précieuses à recenser, elles constituent, dans une démarche prospective, ce que l’on appelle les "tendances lourdes" de l’organisation mondiale de l’avenir.

La crise du Golfe, bien loin dans les esprits déjà, au vu de l’agitation brownienne des Etats, ne se réduit-elle pas désormais à n’être qu’un prétexte commode, un point de passage encore obligé - mais pour combien de temps, un cas de figure historique important à relativiser cependant ? "De toute façon, la guerre du Golfe n’est qu’un simple épisode relativement mineur dans le séisme géopolitique qui va secouer le monde" 4. Référence incontournable peut-être, qu’il ne faudrait toutefois ni sur-estimer en tentant abusivement de tout expliquer par elle et à travers elle, ni sous-estimer en arguant du fait que son impact serait aujourd’hui plutôt résorbé, quoiqu’on en dise. Césure incontestable : il y a l’avant-Golfe et l’après-Golfe, repère essentiel de ce qui aura été une occasion magistrale pour les Etats-Unis d’Amérique de se présenter à nouveau, et pour quelque temps, en seul grand leader mondial. L’événement irakien permet de s’essayer à quelques équations et formules géopolitiques pour le "vingt et unième siècle avancé"5, de proposer ainsi un modeste essai de prospective6. La préoccupation première consiste à veiller à ce que les façons d’analyser la réalité mondiale, peut-être trop conservatrices et enfermées dans des processus mentaux hérités de l’expérience géopolitique et géostratégique du XIXe siècle et du XXe finissant, ne soient pas devenu obsolètes, en porte-à-faux méthodologique avec le XXIe siècle tel qu’il s’annonce.

Idéologies : récurrence ou prospection ?

Au vu des évolutions récentes dans le monde, surtout en Europe de l’Est, un discours dominant s’affiche, persistant, selon lequel les grandes idéologies, toutes confondues, seraient sur leur fin. A l’évidence, certaines sont en recul, sinon en voie de disparition définitive. Quant au développement de nouvelles dans l’avenir, elles ne présenteront certainement plus les mêmes aspects politiques construits, monolithiques, que ceux connus tout au long du siècle passé. Mais faut-il, pour autant, abonder dans le sens de la disparition pure et simple de la composante idéologique dans le déroulement de l’histoire, supposant ainsi qu’elle n’en serait plus un moteur important ? la lecture, la compréhension et l’interprétation de la géopolitique mondiale de demain dépendent de la réponse qu’on y apporte.

Lors de la crise du Golfe, la dimension de l’idéologie fut alternativement, apparente ou sous-jacente, mais toujours présente et identifiable, dans les slogans politiques, les actions diplomatiques, dénoncée par certains, revendiquée par d’autres. A l’occasion, on évoquait le nord en guerre contre le sud, l’antisémitisme, le sionisme, l’islam, le tiers-mondisme, le libéralisme. Pour schématiser, le camp pro-irakien vilipendait ce qui constituait à ses yeux une manifestation flagrante de l’impérialisme américain en particulier et occidental en général (oubliant un peu trop vite que la coalition comprenait aussi des pays arabes) ; alors que le camp anti-irakien ( ou anti-Saddam Hussein pour ne pas confondre un peuple et un dictateur : nuance sensible) se drapait dans une légitimité apparemment incontestable. "Nil nisi rectum". Rien que le droit... international bien sûr. Encore que, au gré de l’appréciation de la complexité, de l’hétérogénéité, et de l’évolution des positions diplomatiques des différents pays, il faille se garder de tout classement manichéen définitif : la réalité fut autrement diverse.

Pour le moins, trois faisceaux idéologiques7 sont à prendre, ici, en considération : ceux s’appliquant, parfois en recouvrement, tout d’abord au "monde" arabo-musulman dans son ensemble, ensuite au "monde" occidental chantre de la démocratie et du libéralisme, enfin au "monde" en voie de développement selon l’euphémisme consacré et regroupant ce que l’on a l’habitude d’appeler le Tiers-monde dans toute son hétérogénéïté. Les fonctionnements, lors des événements du Golfe, de ces trois faisceaux ainsi distingués et spatialisés sont connus. Inutile de les rappeler. Encore qu’il soit nécessaire de les bien maîtriser, afin de répondre à la question fondamentale de savoir comment ils risquent de se maintenir, de s’amplifier ou d’évoluer différemment dans les années et décennies à venir. Comment anticiper les développements idéologiques de demain, selon les schémas et dynamiques habituels ou bien en rupture plus ou moins complète avec ceux-ci ? Récurrence ou prospection. Dans le premier cas, la réflexion gère seulement l’existant et le projette dans le futur, avec éventuellement un coefficient d’entropie ; dans le second, elle s’applique à rechercher le plausible qui ne s’est pas encore produit. L’une et l’autre démarches ont leurs avantages et leurs limites, et il faudrait sans doute établir la synthèse des deux pour accéder à une compréhension optimale de la réalité géopolitique en devenir.

Pendant toute la durée des opérations "bouclier du désert" et "tempête du désert", le faisceau idéologique arabo-musulman et la perception subjective que les occidentaux pouvaient en avoir - prégnance de l’islam, débordements fondamentalistes et intégristes, djihad islamique, respects des lieux saints, oumma, nation arabe, exacerbation nationaliste, manifestations de rue dans les grandes capitales arabes - ont obsédé les stratèges américains. Rétrospectivement, après la constatation, de fait, de l’extrême division (achetée et entretenue parfois au prix fort par les Etats-Unis, notamment en Syrie et en Egypte) des Etats arabes entre eux - on sait en quoi cela a facilité la conduite des opérations militaires dès le mois d’août 1990 - les occidentaux n’aboutissent-ils pas un peu vite à la conclusion singulière que le monde arabe était moins uni et solidaire, que d’aucuns avaient pu le craindre, et cela même dans les moments les plus dramatiques ; ce qui réduit l’intensité de la menace perçue à son encontre, en soulageant les esprits, et en corollaire, agrandit les marges de manœuvres d’y intervenir plus tard si les circonstances internationales, à nouveau, l’exigeaient. Mais ce qui s’était passé hier se renouvellera-t-il demain selon le même scénario ? Rien n’est moins sûr. Les conjonctures ont cette caractéristique d’être, à chaque fois, particulières, périssables et non mécaniquement reproductibles quant à leurs causes et leurs effets, malgré des similitudes possibles d’une période à une autre.

Au-delà de ce qui est considéré comme un échec de l’arabité8, et surtout parce que le monde arabe est toujours "le ventre mou du système mondial" 9, la préoccupation demeure de savoir comment s’effectuerait le renouveau, à l’encontre du rêve assassiné. Il ne faut pas sous-estimer les interrogations que se posaient plus que jamais les intellectuels arabes10. "Qu’est-ce qui a permis à l’Occident de nous vaincre, et que devons-nous faire pour briser nos chaînes ?" 11. Lancinante question pour les disciples de Mahomet, de près ou de loin. Les peuples vivant une humiliation finissent toujours par trouver des réponses, dans un sens ou dans un autre. Quand ? Comment ? La seule certitude réside à ce jour dans la double hypothèque démographique et économique, au moment où le temps s’accélère. L’urgence est grande à trouver des solutions à des déséquilibres croissants, qui sont autant de facteurs de déstabilisation permanents au niveau des gouvernements en place. L’intégrisme n’est pas, à coup sûr, l’horizon indépassable12 du Maghreb, ni du Machrek, même s’il peut occasionner bien des troubles et soubresauts ici et là, pour longtemps encore. En revanche, et parce que l’appartenance à un même bloc culturel demeure le paramètre fondamental, de l’Atlantique à la Perse, au-delà des diversités, antagonismes et contradictions des Etats-nations entre eux, il y a tout lieu de penser que la solidarité inter-arabe se concrétisera dans un modèle très différent des conceptions occidentales, sans doute plus vite que ne le laisse a priori supposer l’issue de la guerre du Golfe. A coup sûr, la perte du soutien soviétique, dans le contexte que l’on sait, se traduira par de fortes répercussions diplomatico-stratégiques dont les signes avant coureurs sont déjà là.

Malgré les divisions, les échecs de toutes sortes et les haines accumulées, un phénomène de conscientisation continue à se développer en terre arabe dont l’ampleur et l’impact pourraient surprendre un Occident trop habitué à penser, selon ses propres critères, que l’oumma est définitivement une chimère, et que les arabes ne sauraient jamais accéder à une solidarité trans-nationale effective et durable13. Fort de l’expérience du grand chambardement en Europe de l’Est - en moins de cinq années - les chancelleries et états-majors occidentaux devraient être moins entichés de stéréotypes figés par définition et mieux s’appliquer à comprendre, à assimiler la puissance (et parfois la soudaineté d’expression) des forces idéologiques - véritables lames de fond qui modifient tout sur leur passage, non sans avoir été annoncées par quelques symptômes mineurs en eux-mêmes mais dont la conjonction et la mise en synergie dans certain contexte, entraînent de graves conséquences. Sans prévoir le pire, dans une évolution géo-idéologique dont on peut légitimement établir qu’elle va, malgré tout, s’accélérer, il apparaît que le ressaisissement politico-idéologique du monde arabe devrait s’effectuer, prochainement, plutôt en réaction et au détriment de l’Occident en général, et des Etats-Unis en particulier. Ce qui néanmoins ne justifie en aucun cas la tendance actuelle du nord à considérer, sans discernement et non sans arrière-pensées, que la menace est désormais au sud, source de bien des fantasmes14, dès lors que celle idéologique et militaire de l’empire soviétique a vécu.

A l’encontre du faisceau idéologique du monde arabe, les Occidentaux, et surtout les Etats-Unis, développent celui, très différent, de la démocratie, des droits de l’Homme, du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, du droit d’ingérence15 (dans certaines conditions) et du libéralisme, sur fond de légitimité internationale16. Chacun de ces aspects mériterait un long développement afin d’en mieux cerner la validité opératoire, en dehors des temps et des lieux qui les ont promus. Autrement dit, et parce qu’une valeur d’universalité est justement attribuée à certains d’entre eux, il est essentiel d’établir les conditions de leur "adaptabilité" en terre étrangère. Concernant le fonctionnement d’une telle idéologie, en affrontement larvé à une autre, la crise du golfe a fourni un excellent cas d’école, avec une intensité si forte qu’il peut se prévaloir d’une réelle "exceptionalité". le problème demeure de savoir jusqu’où la contrainte et la force peuvent-elles aller trop loin et justifier n’importe quels moyens, pour une fin tellement "pleine d’idéal" qu’elle en devient suspecte, quand elle est elle-même à tout moment requise. La stratégie américaine dans le golfe a déjà suscité toutes ces questions. la guerre contre l’Irak ne fut pas une guerre du droit, mais la guerre d’un certain droit, dit par les Etats-Unis plus que par l’ONU.

Pour comprendre le devenir de l’idéologie occidentale, et son assise planétaire, il ne faut pas se limiter à l’échelle du golfe et des événements qui viennent de s’y produire, dans un contexte si particulier et favorable à l’intervention armée de la Coalition, à l’instar des Etats-Unis, que toute généralisation serait biaisée. Dans l’ordre, il faut revenir sur le jeu du libéralisme, les principes de la démocratie, les contingences de l’ingérence17. Quant au droit international, évocation magique - "selon que vous serez riche et puissant..." - à l’heure où tout se mondialise - de l’économie à la communication, de la géopolitique à la stratégie - il devient le premier enjeu de la planète et de ses destinées18. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le Président des Etats-Unis, avec sa "capacité de vision" selon sa propre formule, a aussi rapidement fait sienne l’expression des stratèges du Pentagone, d’un nouvel ordre mondial, fondé sur la primauté du droit, dont on peut douter d’ailleurs qu’il ne s’instaure avant longtemps19, certains n’hésitant pas à parler plutôt de nouveau désordre mondial, avec la recrudescence des inégalités, de la pauvreté et de l’instabilité nationaliste. Toutefois, un peu plus d’un an après son premier emploi, le "New world order" ne fait plus partie du discours officiel de la Maison blanche. Ses promoteurs auraient-ils compris en quoi une telle formulation pouvait constituer un redoutable piège pour la politique internationale américaine en faisant trop apparaître les USA comme le "gendarme du monde"?

Avec la fin de la guerre froide entre l’Est et l’Ouest, et le décrochage de la puissance soviétique, il apparaissait que l’idéologie occidentale avait vaincu la communiste. Dans le monde, cela devait se traduire de façon sensible par la montée en puissance du binôme libéralisme - démocratie. Succédant à la bipolarité effective, une pseudo-unipolarité, en faveur des Etats-Unis, se déclinait en termes d’économie de marché et de droits de l’homme, nouveau credo idéologique du XXIe siècle, considéré comme le seul horizon du progrès pour tous les pays du monde, ce qui pouvait expliquer que l’on exerçât différentes formes de coercition à l’encontre des récalcitrants. De ce point de vue, le droit d’ingérence pour cause humanitaire, au-delà d’une légitimité bien comprise, demeurait un mode d’intervention bien ambigu, d’un point de vue géopolitique et géostratégique, et pas forcément porteur de toutes les solutions dont on l’affublait. Malgré l’issue provisoire de Tien An Men, la Chine avait montré, depuis dix ans, sa volonté d’ouvrir son économie sur le monde extérieur ; de même l’URSS et ses satellites européens, avec le souci réel d’une organisation démocratique; aussi l’Afrique du sud, avec la suppression du régime de l’apartheid à Prétoria, et maintes expériences de démocratisation ailleurs en Afrique noire. Autant d’exemples qui laissaient penser à certains que le modèle de l’Occident était en passe de se généraliser à tout le "village mondial", vision millénariste s’il en fut dans le contexte d’euphorie de l’après-Yalta. Conviction bien aléatoire, avec justement comme première crise grave de la détente, celle du Golfe. La principale préoccupation n’était-elle pas plutôt de savoir comment "éviter que le village mondial ne soit la jungle mondiale" ?20.

Faut-il continuer de croire à l’universalité décrétée du libéralisme et de la démocratie tels que les prône l’Occident ? Pour revenir aux réalités du monde arabo-musulman, il faudrait mieux mesurer les limites - sinon l’illusion - d’un tel projet global de civilisation et son relent d’impérialisme. Durant toute la crise du golfe, on s’est bien gardé de montrer, sur ses multiples facettes, en quoi les perceptions occidentales ne coïncident pas avec celles orientales, et que le grand fossé idéologique est aussi d’ordre socio-religieux, c’est-à-dire profondément culturel : le discours protestant serein d’un Bush, opposé au discours islamiste enflammé d’un Saddam Hussein. D’où le grand malentendu. Des hommes politiques, au Maghreb et
au Machrek dénonçaient le concept de démocratie comme tout à fait étranger à leur système politique et donc à leur civilisation21, et perçu dès lors comme l’expression de la nouvelle stratégie de l’Occident pour continuer à dominer l’Orient. Selon le même schéma, ils considéraient les réajustements structurels, dans la logique du libéralisme (ou capitalisme), comme le dernier cheval de Troie d’obédience occidentale après ceux du colonialisme et du marxisme. D’où le rejet. C’est dire si demain, ce seront ces différends là qui décideront de l’influence idéologique des grands pays industrialisés, au-delà des seuls rapports de force politico-militaires constatés aujourd’hui.

Pour l’avenir, la prime n’ira-t-elle pas toujours davantage au nombre (la démographie), à la croyance fervente (la religion), à la solidarité culturelle (la civilisation), qu’on le veuille ou non. Dans ces trois registres, les pays occidentaux sont-ils également bien placés, face au monde arabe en particulier et au tiers-monde en général ? Le sort des armes ne règle pas tout, notamment à long terme. C’est en cela que l’on a pu dire, dans le champ du stratégique, que la victoire militaire était, dès le début, acquise aux américains, face à l’armée irakienne ; dans le champ du politique, qu’il était encore trop tôt pour tirer des conclusions définitives, pour les uns et les autres ; dans le champ de l’idéologie, que les grandes déconvenues étaient à venir, peut-être (ou surtout) pour les puissants, pris en défaut dans un registre de menaces et de risques auquel ils ne se sont jamais bien préparés, parce que la science, la technique (militaire, économique, administrative) et la culture suffisent à instaurer leur hégémonie, dans l’espace sans tenir compte du temps. Demain, l’espace sera toujours plus disputé et la logique du temps défavorable pour eux. Dans ce dernier domaine, les tensions et crises multiples seront d’autant plus graves et difficiles à résoudre qu’elles mettront en jeu, de façon inhabituelle, la force des armes contre celle des peuples, avec des niveaux d’armement loin d’être négligeables dans bien des pays en voie de développement (notamment prolifération balistique), et des lieux d’instabilité croissante (crainte d’explosions urbaines de plus en plus fréquentes) propice à toutes les fuites en avant. Ainsi les idéologies des masses humaines du tiers-monde deviennent-elles, de multiples façons, les armes insaisissables des conflits de demain.

Au regard de l’actualité du Golfe, et des situations géopolitiques au Proche-Orient, au Moyen-Orient (différend israélo-palestinien, hégémonie syrienne au Liban, vues antagonistes de l’Irak et de l’Iran sur le golfe persique) et alentour (minorités kurdes, républiques musulmanes d’Asie centrale, tensions entre l’Inde et le Pakistan), le paramètre idéologique, avec ses différents plans et déclinaisons, devient décisif. Lieu de l’intransigeance militante, de la grande inertie des mentalités, de la réaction imprévisible des peuples, l’idéologie - parce que les modes de communication modernes, l’exercice des pouvoirs, le maintien des inégalités, l’exacerbation des frustrations sont ce qu’ils sont - est la clé de toute la pensée politique de l’avenir. En référence à une autre histoire, "Le pape : combien de divisions ?" de Staline a reçu, dans le contexte de l’Europe de l’Est, une bien magistrale réponse, ces temps derniers. L’affrontement ou le dialogue seront toujours plus idéologiques, fondamentalement, selon des dynamiques peu familières dont il faut dès à présent écrire la nouvelle grammaire.

C’est en ce sens que la pensée récurrente est insuffisante et qu’il faut lui adjoindre celle prospective, apte à intégrer des modèles alternatifs d’organisation géopolitique, à inventer le mode relationnel des communautés et des Etats, à l’aube du troisième millénaire22.

Perspectives politiques : amalgame ou clarification ?

Ayant concerné l’ensemble de la classe politique, dans la plupart des pays du monde, la crise du golfe, multiforme, complexe dans sa mise en perspective, fut propice à révéler des comportements, des analyses, et des commentaires différents les uns des autres dont l’éventail constitue un panorama géopolitique riche d’enseignements. Les situations tragiques ont cette particularité d’obliger chacun à choisir son camp. Pour l’occasion, les hommes politiques l’ont fait, par excès ou par défaut, avec plus ou moins d’éclat, de conviction, de discernement, de constance, d’autonomie, d’opportunité, de courage, de prudence. Peu importe. La problématique retenue ici s’attache à étudier le devenir de ces multiples positions, de manière indifférenciée et anonyme, surtout en ce qu’elles ont pu susciter et entretenir des amalgames ou des clarifications quant à la compréhension des réalités internationales. La question essentielle est de savoir en quoi les événements considérés et les avis émis sur eux sont porteurs de sens, de codes, de clés pour la géopolitique mondiale demain. Autrement dit, à l’issue de la crise du golfe a-t-on abouti à des schématisations ou des complexifications, dans le traitement des données ? Quelle typologie est possible, à partir des Etats-Unis et de son rôle de leader planétaire, de l’Europe et de son projet communautaire, de la France et de sa politique arabe ?

Le temps de la crise irakienne aura été celui des interférences de toutes sortes. Droit international, enjeu pétrolier, hégémonie régionale, interventions des nations unies, leadership mondial, effacement soviétique, sécurité d’Israël, problème palestinien, fanatisme religieux, intégrité des Etats, jeu des alliances, quête de la nation arabe, menace des armes... Un tel cocktail d’aspects scelle la complexité d’étude de l’événement, avec le constat pour certains, que "le Moyen-Orient d’après la guerre ressemble beaucoup au Moyen-0rient d’avant la guerre" 23. Dans le registre du politique, cela a favorisé bien des amalgames, qui pourraient se perpétuer. Dans cette logique, les commentaires les plus déplacés ont été formulés quant aux réalités de la région du Golfe, aux différents types d’armes (conventionnel, nucléaire, chimique), aux niveaux de puissance effective des pays concernés (Irak, Syrie, Israël), aux opinions publiques arabes (nationalisme arabe, fondamentalisme religieux), aux bons alliés d’un côté et aux méchants adversaires de l’autre. De la sorte, la Syrie, contre toute attente, fut sauvée, et les palestiniens, une nouvelle fois, bannis, pour avoir choisi le "mauvais" camp.

Contribuant, dans ce contexte, à une crispation ambiante maximale, beaucoup d’arguments du temps de crise ont ramené la problématique multidimensionnelle du Proche Orient à un plan unique de compréhension et d’action, à une seule vision monoculaire des données géopolitiques, sans recul suffisant ni discernement véritable, volontairement, à l’encontre de l’histoire très compliquée des héritages, de la signification variable des différentes approches des phénomènes, des dynamiques territoriales enchevêtrées et de leur devenir possible. Ainsi, la logique de l’amalgame est-elle, en tout premier lieu, tactiquement efficace, précieuse pour qui veut conduire le jeu parce que réductrice voire simpliste mais certainement très opérationnelle ; ne peut-on pas dire qu’elle peut aussi être dangereuse quand elle s’applique à la conduite des destinées du monde. Cela ne constitue pas une nouveauté dans l’histoire de la perception de l’Autre et des rapports de force entre Etats. Mais aujourd’hui, et davantage demain, parce que la puissance des armes, les enjeux économiques, l’ampleur des décalages entre les sociétés, les positions partisanes, le nombre d’humains concernés atteignent des valeurs supérieures, le mode de résolution de très graves problèmes géographiques, géopolitiques et géostratégiques devient déterminant, avec des implications durables à l’échelle planétaire.

Trois perspectives sont également et simultanément probables : celle de la violence et de la force, celle du droit et de la justice, celle enfin du doute et de l’hésitation. Manifestement le scénario, mis en place lors de l’actualité du Golfe, et succédant à d’autres (Afghanistan, Panama, Grenade), ne sera pas le dernier du genre, même s’il n’est plus amené à se reproduire ni dans les mêmes termes, ni avec la même ampleur, dans un avenir immédiat. En substitution à l’affrontement idéologique entre l’Est et l’Ouest, celui économique entre le Nord et le Sud, avec des inégalités de développement considérables, sera sans doute le principal problème politique demain. Le XXe siècle a constaté la mise en place du (ou des) tiers-monde(s), avec identification des caractéristiques que cela représentait. Le discours tiers-mondiste, tenu aussi bien par des hommes politiques de pays développés que d’autres sous-développés, "a fait long feu". Ainsi parce que les bonnes solutions n’ont pas été trouvées et que l’écart se creuse, quantitativement et qualitativement, ce sera le grand défi du XXIe siècle d’apporter des solutions inédites à des déséquilibres, des risques et des menaces que ni la géopolitique, ni la géostratégie n’ont à ce jour pris sérieusement en compte.

Le choix (ou la résignation) de la violence et de la force ne pourrait qu’exaspérer davantage les tensions. Même assorti d’initiative de paix par la suite. Aujourd’hui, la rencontre de Madrid, qu’il était, pour les Etats-Unis, une obligation morale et diplomatique d’organiser, et dont tout le monde se félicite malgré tout, montre déjà ses limites. L’installation des colons israéliens se poursuit sur les territoires occupés, la Syrie n’en démord pas de sa détermination à récupérer le plateau du Golan, et l’Organisation de libération de la Palestine annonce déjà que "l’intifada durera le temps qu’il faudra". L’Irak a été ramené cinquante ans en arrière, et Saddam Hussein n’a pas abandonné ses vues sur un Koweit récupéré par ses "anciens propriétaires". Sans parler du Liban annexé, de la Jordanie en attente, de l’Iran attentif à son rôle dans la région, de l’Arabie Saoudite plus fondamentaliste que jamais. Les kurdes sont oubliés. Il semble qu’un cycle se termine avec cette conférence de la paix, sans que le moindre problème du golfe ne soit résolu, au-delà des vœux pieux des uns et des autres, et même si l’on évoque le temps long qu’il faudra à résoudre de si difficiles questions. Un nouveau cycle peut commencer, presque à l’identique pourrait-on dire, un cran au-dessus sur l’échelle des antagonismes, encore plus profondément marqué par la haine, où chaque partie se replie et se crispe sur ses droits et ses intolérances, refusant de jouer la modernité de l’autre. De la sorte, les pires atavismes ne risquent-ils pas d’en être fâcheusement réactivés ?

La dépendance réciproque croissante est la nouvelle donnée mondiale dont on n’a pas encore suffisamment pris la mesure - critère essentiel à introduire dans la pensée stratégique. Dans un monde libéré de la chape de Yalta, les concepts de guerre froide et de paix armée sont caducs et ne permettent plus la régulation planétaire des Etats et des nations. Il faut d’autres concepts organisateurs. Parler de nouvel ordre mondial n’est pas suffisant, cela étant seulement un constat, non opératoire en lui-même. Selon cet esprit, avancer le droit et la justice procède fondamentalement d’une nécessité politico-stratégique peu familière, en dehors de toute autre considération (habituelle celle-là) morale ou éthique. On accède de la sorte à l’idée d’une écologie de la politique et de la stratégie qu’il faudrait définir, approfondir, théoriser, en référence à ce qui a pu être fait dans le registre des grands équilibres et déséquilibres de l’environnement naturel, avec l’écologie, au sens ordinaire du terme.

Bien que l’économie de l’une et l’autre soit semblable, point de contresens sur l’usage commun d’un tel mot - écologie - qui pourrait surprendre. La réalité du monde est là, en profonde mutation, où il ne s’agit plus seulement d’armes, de troupes, d’équipements divers, de défenses, d’attaques, de tactiques et de stratégies militaires stricto sensu. En France, la défense est globale depuis quelques décennies. Il n’est pas sûr que cette pertinente formule telle qu’on la conçoit ordinairement, ait épuisé tout son sens. Il lui faut adjoindre désormais de plus amples perspectives, historique, politique, juridique, culturelle, en sus de celles communément admises. De nouvelles clés de prospection, de lecture et d’action s’avèrent nécessaires. Jusqu’à présent, les états-majors, avertis cependant sur bien des aspects du problème, n’ont jamais vraiment considéré que ce que l’on peut intituler "les déséquilibres des sociétés sous différentes formes" (sous-développement, drogue, sida) étaient à des niveaux tels de distorsion et d’exaspération qu’ils pourraient directement engendrer crises et conflits majeurs. Pourtant le risque existe. Ce qui est peu vraisemblable aujourd’hui peut l’être demain. Alors les conséquences seraient tout autres.

La responsabilité d’une instance internationale telle l’ONU s’en trouve démultipliée, à long terme davantage encore qu’à court terme, alors que l’on se réjouissait déjà qu’elle puisse être très active conjoncturellement, au moment de la crise du Golfe. En excluant toute perception idyllique, la problématique du droit et de la justice devient centrale dans la gestion géopolitique et géostratégique de la planète. Les événements l’ont révélé de façon spectaculaire. On évoquait ici et là, le droit international, assorti d’une multitude d’arguments qui se voulaient autant de cautions et justifications. Cela ne cachait pas toujours leur fragilité et les limites de leur recevabilité. Le droit international et tout ce qui s’y rattache sont à approfondir et à promouvoir, avec une préoccupation préalable. Qui dit le droit ? Cette simple interrogation résume toute la difficulté du problème. Droit du plus fort ? Droit des plus développés ou de certains d’entre eux ? Droit des plus nombreux, et lesquels ?

La juridiction internationale actuellement en place date de l’issue de la deuxième guerre mondiale, soit un demi-siècle. Etablie dans un contexte qui n’existe plus, on peut se poser la question - avec beaucoup de circonspection - de savoir en quoi elle est certainement inadaptée sur quelques aspects et procédures, et comment envisager les modifications, les mutations.

L’exigence politique ira toujours vers plus de clarification quant aux relations entre les Etats, afin que chacun affiche et assume sur la scène internationale ses pratiques, ses analyses, ses vœux, et les aspects de sa contribution au "concert des nations". C’est aussi cela l’écoute dont doit faire preuve une organisation des nations réunies dans une même loi, une même procédure, un même dessein, une même solidarité. Dans ce sens, pour la coopération24 et à l’encontre des antagonismes successifs, le problème se posera plus que jamais de savoir en quoi les intérêts des uns s’opposent ou s’accommodent à ceux des autres, directement ou indirectement. Si l’on a pu dire que les Etats-Unis étaient tentés par le repli, cela ne les empêche pas de vouloir maintenir leur influence dans le monde en général et en Europe en particulier.

La clarification des positions de tous amène à s’interroger sur la pérennité de certaines alliances. En pleine guerre la question était facile à poser : "La crise du golfe va-t-elle constituer le détonateur final de la grande crise euro-américaine?" 25. Aujourd’hui, avec le recul, on mesure mieux l’ambivalence et l’inertie des rapports entre une Europe sortie affaiblie dépendante et l’Amérique toute auréolée du succès de sa gigantesque entreprise. Situation qui devrait se poursuivre, avec une tendance à l’exacerbation des thèses et démonstrations des "atlantistes" d’un côté et des "européens" de l’autre. Dans cet ordre d’idées, le devenir incertain de la Communauté européenne est parfaitement d’actualité et son renforcement des plus hypothétique. La crise du Golfe a révélé les difficultés pour les Douze à conduire une politique commune, ce qui ne manquera pas de se reproduire à la première occasion (le drame "yougoslave" l’illustre déjà à sa manière). En ce moment, la probabilité que l’Europe comprenne que ses intérêts vis à vis du monde arabe sont très différents de ceux des Etats-Unis, n’est pas la plus forte. Hélas. Encore qu’une prise de conscience soit tout à fait envisageable dans les prochaines décennies. Actuellement, la divergence des points de vue entre pays européens eux-mêmes (sur la Méditerranée par exemple) ne peut que favoriser le trouble quant à l’achèvement politique de l’organisation communautaire (l’Allemagne unie ne se recentre-t-elle pas en "mitteleuropa" ?). L’Europe peut-elle se faire et se maintenir à la faveur d’une dilution de l’identité des Etats-nations qui la composent et de la négation des approches géopolitiques de chacun ?

Sans qu’on s’en soit vraiment aperçu, le mythe européiste aura été sans doute la première victime des événements, vis-à-vis de l’hégémonie américaine, et des européens eux-mêmes26. Quand le voile se déchire et que chaque épisode du monde en marche révèle à tout moment les désaccords entre les uns et les autres, le débat entre "fédéralistes" et "confédéralistes" a, au moins, la possibilité de s’instaurer, pour un temps, en lieu et place de "l’eurocratie". La période des tergiversations n’est pas prêt de se clore en Europe. Paradoxalement, cela peut permettre une opportunité française de s’interroger à nouveau sur la légitimité et la nécessité d’une politique arabe digne de la tradition historique27 de la France.

Choix stratégiques : distinction ou soumission ?

L’issue de la guerre du golfe, de toute évidence, aura considérablement renforcé la position américaine dans le monde. L’idée traînait déjà dans tous les esprits que l’Amérique était de retour28, à la faveur aussi de l’effacement soviétique. Cela intervient alors qu’une nouvelle organisation mondiale se met en place. "New world order" : expression à succès certes mais qui ne traduit pas forcément bien les caractéristiques et la force de la logique qui va désormais régir la planète dans les prochaines décennies. En fait, il est infiniment plus important de comprendre que c’est plutôt une nouvelle ère stratégique qui s’annonce, avec des conséquences majeures en ce qui concerne l’ensemble des problèmes de défense et de sécurité au niveau international. Du point de vue des Etats-Unis, les incidences de ce changement de "phase historique", pourrait-on dire, sont à rechercher et à étudier dans trois champs : tout d’abord, celui de l’implantation géographique effective des USA dans le monde du XXIe siècle dans ses aspects diplomatico-militaires notamment, ensuite celui des répercussions économiques à l’intérieur même du territoire américain, enfin "l’adaptation-réaction" des autres pays du "village mondial".

Dopé par les événements à l’Est et dans le golfe, le comportement fédérateur des USA va se manifester différemment sous des auspices sans commune mesure avec ceux connus depuis quarante ans, avec toutefois quelques aléas29. Avec l’effondrement des postulats de la bipolarité, c’est peu dire que le paysage géostratégique est durablement modifié. Concernant le système de défense et de sécurité des Etats-Unis, et très concrètement, la puissance américaine dans le monde enregistre une double évolution. D’un point de vue géographique tout d’abord, elle se renforce de fait, au proche et moyen-orient, suite logique de l’intervention militaire dès août 90 en terre arabe. Région sensible par suite des gisements d’hydrocarbures certes, mais aussi région charnière entre méditerranée et océan indien, entre Europe, Afrique et Asie, abandonnée désormais de Moscou, et donc dégagée de tout risque d’affrontement entre les deux "grands" comme au temps de la guerre froide.

De la sorte, l’Amérique s’instaure-t-elle seul maître du jeu, pour longtemps. Ce qui n’est d’ailleurs pas contradictoire avec certaines formes de retrait, notamment aux Philippines où, à la faveur d’une éruption volcanique, les effectifs de certaines bases américaines ont été revus à la baisse. Le même phénomène peut aussi être constaté en Europe. Et c’est bien là, le second aspect à la fois qualitatif et quantitatif de la stratégie américaine30. Pour autant que les Etats-Unis ne veulent aucunement voir se réduire leur influence, tout au contraire, les modalités de leur présence sur la planète vont changer. Moins de soldats américains sur des bases à l’étranger, moins d’implantations redondantes, moins d’armements puissants également. Ainsi la stratégie du "containment", qui, pour avoir bien atteint ses objectifs, n’en est pas moins obsolète aujourd’hui, peut-elle être remplacée par la stratégie de la "sentinelle", ici et là - dispositif allégé pour une surveillance toujours aussi attentive des menaces et risques de par le monde, mais considérablement réduit en terme de capacités militaires immédiatement disponibles et donc de coût. C’est bien cela la grande nouveauté stratégique.

Les Etats-Unis dont les difficultés budgétaires sont bien connues seront en mesure demain de conduire le renforcement de leur leadership mondial, plus fort en même temps que moins onéreux, avec l’astuce en sus d’impliquer, en relais de leur propre action, un certain nombre de forces d’autres pays en Europe, dans le monde arabe, dans l’Asie du Sud-Est et en Extrême-Orient, au titre d’un "Burden Sharing" nouvelle manière, pour le partage du fardeau quant aux dépenses militaires. Auparavant, il s’agissait de prévenir la guerre, désormais il faudrait maintenir la paix. Fallait-il subir "l’american way of peace" après avoir accepté dans les conditions que l’on sait "l’american way of war". Dans l’avenir, la question se pose de savoir quelles sont la possibilité et la marge de manœuvre pour se distinguer de l’ordre américain, dans un monde aussi prédéterminé par ce dernier.

Les événements de l’Est et la crise du Golfe donnent ainsi le "la" d’une nouvelle partition géostratégique mondiale pour le XXIe siècle. D’une part, il est pensable que l’on réduise considérablement des stocks d’armes proliférants, et que l’on impose différentes formes de désarmement aux anciens adversaires tout comme aux alliés. D’autre part, s’impose l’idée que l’armée américaine devrait pouvoir intervenir à tout moment, en tout point de la planète, si ses intérêts étaient en jeu ; ce qui amène à revoir les qualités de mobilité et de rapidité, dans la conduite d’opérations à l’avenir. Paradoxalement, cela crée des conditions optimales pour relancer l’initiative de défense stratégique - programme IDS - en orientant différemment les lignes budgétaires de la défense et des industries d’armement.

L’objectif souvent visé par la puissance américaine serait-il en passe d’être atteint dans les prochaines décennies : à la fois disposer des principaux éléments de régulation du monde afin de bien protéger ses intérêts, et réaliser un repli sur soi en complète sécurité à l’abri du "parapluie de l’IDS", tout en ayant créé les conditions d’une avance technologique sans précédent vis à vis des autres puissances militaires. Ce qui permettrait de tenir tout le monde "à distance". Tel serait l’aspect le plus fondamental de l’entrée dans le prochain millénaire, avec toutefois bien des questions en suspens. Ce saut qualitatif sans précédent du système de défense et de sécurité en question - à envisager "la guerre des étoiles"- sera-t-il effectivement réalisable ? La société américaine, avec tous les problèmes et déséquilibres qui l’affectent, ne l’empêchera-t-elle pas ? La dynamique mondiale de même ne l’enrayera-t-elle pas ?

En guise de conclusion : éthique ou propagande ?

Ainsi la prospective n’est-elle pas neutre. Elle propose des alternatives et c’est peut-être en cela qu’elle est fertile en solutions et choix multiples31. "Plus que jamais, la question d’Orient est devant nous, ou plutôt, avec modestie et sens de la diversité, les questions d’Orient : les Orients compliqués vers lesquels, inlassablement, voguent des Occidentaux porteurs d’idées simples" 32. Malgré le discours tenu par le président Bush, le nouvel ordre mondial fondé sur la primauté du droit n’est pas pour demain. Afin de ne pas préjuger de l’organisation de la police pour maintenir le dit "New world order", on parle plutôt désormais de nouvelle société mondiale - une manière astucieuse et commode de camoufler les véritables aspects géopolitiques et géostratégiques du problème sans le résoudre, en le diluant dans une dimension "sociétale", ce qui d’ailleurs n’est pas sans pertinence ni sans danger. De façon inéluctable se profile à l’horizon "le spectre haïssable d’un clivage politico-économique nord-sud insupportable" 33. Il faudra bien un jour prendre la mesure de cette perspective et se donner les moyens de la gérer au fond.

Le temps, ce grand sculpteur, invite à la patience, à la pondération, ce qui n’exclut pas la volonté politique et la détermination dans l’action. Porteur de tous les espoirs d’un monde meilleur, il est aussi le vecteur de toutes les dégradations. De fait, l’espace, le temps, l’ensemble des objets et des situations géographiques, géopolitiques et géostratégiques mondiales, ainsi que les phénomènes qui les affectent, bouleversent les modes de penser habituels. De la sorte, "il n’y a ni passé, ni futur, mais seulement une série de présents successifs, un chemin, perpétuellement détruit et continué, où nous avançons tous" 34.

Combinaisons pour une prospective-critique

Registre d’application

Modes

intellectuels

Idéologies

Politiques

Stratégies

Récurrence

droit international de l’ONU et/ ou des USA suprématie américaine à l’issue du Golfe menaces du sud succèdent à celles du nord

Prospection

conciliations et compatibilité entre les blocs culturels modernité des uns et des autres. Coopération interrégionale sécurité de proximité par désarmement et accords de paix

Amalgame

caricature de l’espace idéologique des autres la manipulation des opinions publiques mélange des armes et des menaces induites

Clarification

l’étude approfondie des divers faisceaux idéologiques intérêts divergents et rapports de force l’analyse de la prolifération des armes de hautes technologies

Liberté

à l’encontre des prosélytismes et autres manifestations des fanatismes politiques étrangères des Etats et volonté d’indépendance choix, autonomie et responsabilité des systèmes de défense et de sécurité

Soumission

idéologies dominantes et renoncements induits allégeance politique et dépendances économiques loi des grandes puissances militaires

Ethique

une universalité concrète nourrie de la singularité des cultures instances internationales représentatives pour dire le droit organisation de la détente et construction collective de la paix

Propagande

exacerbation des passions et haines. Le racisme et ses doubles usage partisan du libéralisme et de la démocratie la crispation des armes ou l’exaspération militariste.

 

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Notes:

1 Paul Virilio, L’insécurité du territoire, Stock, 1978.

2 “guerre” est ici mentionnée entre guillemets, afin de prendre en compte les avis divergents sur l’emploi du terme lui-même, désignant la confrontation militaire disproportionnée, lors des événements du Moyen-orient, d’août 90 à février 91.

3 “Face à l’histoire”, Eurostratégie, n° 43, février 1991, éditorial, p. 4.

4 Yves-Marie Laulan, La planète balkanisée, Economica, 1991, p. 1.

5 Didier Motchane, “Le vingt-et-unième siècle est avancé”, L’événement européen, “le golfe en conflits”, mars 1991, pp.55-64.

6 “Il est nécessaire de conduire une prospective à long terme, même et surtout en avenir aléatoire, à condition d’admettre que celle-ci ne sert pas à prévoir l’avenir. Ceci n’est pas un paradoxe : la prospective, qui vise à dépasser les effets de mode, à détecter les facteurs lourds, les évènements décisifs et déterminants, consiste en fait à prendre une meilleure conscience du présent, à essayer de mesurer ce que ce présent comporte de pondéreux, de susceptible de conditionner l’avenir. Autrement dit, la prospective, à mes yeux, aujourd’hui, ne peut plus être qu’une discipline pour réorganiser notre vision du présent. A partir de là, l’important est de dégager un accord, non pas sur un avenir, mais sur un horizon, c’est-à-dire sur la capacité de la société à se fabriquer un destin qui lie la communauté d’individus qui la composent”. Simon Nora, “Quelle prospective aujourd’hui” ?, Prospective 2005, Economica, CNRS, 1987, p. 37.

7 Nous entendons par “faisceau idéologique” des paramètres idéologiques fonctionnant ensemble dans une ou des sociétés, selon un espace-temps donné, procédant indistinctement des registres religieux, politique, sociologique ou culturel au sens large, et dont l’approche globale ne peut être dissociée, sous peine d’en altérer la compréhension.

8 Fawzi Mansour, L’impasse du monde arabe, L’harmattan, 1990.

9 Selon l’expression de Samir Amin.

10 Yadh Ben Achour, “Le devoir de lucidité”, Belvédère, avril-mai 1991.

11 La guerre du golfe et l’avenir des arabes, Cérès production, Tunis, 1991, France Edisud.

12 Fouad Zakaryia, Laïcité et islamisme, La Découverte, 1991. En rejet des idéologies importées, et toujours à la recherche de leur modèle historique, les arabes vont aller toujours plus loin dans la logique de leur culture, ce qui ne veut pas dire forcément intégriste. Plusieurs systèmes de représentation se juxtaposent. Mais ici la dignité l’emporte toujours sur la démocratie. Etat, nation, frontières sont des concepts étrangers au Coran.

13 Anouar Abdel Malek, La pensée politique arabe contemporaine, Seuil, 1970.

14 Denis Duclos, “Les déplacements de la menace”, Cultures et conflits, n° 2, printemps 1991, pp. 163-177.

15 Bernard Kouchner, Le malheur des autres, Odile Jacob, 1991.

16 “Lorsque le droit n’est jamais appliqué, son application soudaine apparaît comme un acte arbitraire. Summum jus, summa injuria. Le triomphe fait, ces temps derniers, au droit international, est de nature à rendre circonspect le plus naïf des internationalistes”. Jean Salmon, “Droit international, politique et idéologie dans la guerre du golfe”, Dossier “notes et documents”, n° 152-153, décembre- janvier 1990-1991.

17 Philippe Ardant, “Que reste-t-il du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ?” Pouvoirs, n° 57, 1991.

18 “Il faudra bien également que le droit s’applique rapidement vis-à-vis de clients peu recommandables de certaines grandes puissances occidentales, ici en Afrique, là en Asie. Il faudra bien, plus particulièrement, que les puissances occidentales se conforment aux grands principes juridiques et moraux qu’elles entendent aujourd’hui défendre : notamment en ce qui concerne les ventes immodérées d’armements dont on voit désormais les résultats désastreux et qu’on a trop longtemps justifié au nom de considérations socio-économiques”, Georges Ayache, “Entre les intérêts et les principes”, Cosmopolitique, n° 17, septembre 1990, pp. 10-18.

19 Thomas G. Weiss, “Les dés sont pipés”, Paix et sécurité, “Naviguer vers l’inconnu”, 1991, n° 3.

20 François Géré, “Cette terre qui m’appartient”, Stratégique, n° 50, 1991.

21 “Sur la rive méridionale de la Méditerranée, l’accouchement de la démocratie est plus douloureux qu’ailleurs”, Benito Valli, La Républica, 6/6/91.

22 “Le grand dialogue du XXIe siècle sera entre l’Islam et la Chrétienté”. (Charles De Gaulle).

23 Janice Gross Stein, “Mythes et illusions politiques d’après-guerre”, Paix et sécurité, ICPSI, n° 3, vol. 6/91.

24 Christian Daudel, “Quelles perspectives entre la Communauté économique européenne et l’Union du maghreb arabe ?”, Afrique et Asie moderne, n° 166, 1990, pp. 35-56.

25 Eurostratégie, “Un triomphe à la Pyrrhus”, n° 43, février 1991, p. 15.

26 Frédéric Bozo et Jérôme Paolini, “L’Europe entre elle-même et le golfe, Politique étrangère, 1/91.

27 “Quelle politique arabe pour la France ?”, Relations internationales et stratégiques, n° 2, 1991, pp. 19-72.

28 “America is back”, selon l’expression du président Reagan.

29 François Géré et alii, Les lauriers incertains : stratégie et politique militaire des Etats-Unis, 1980/2000, FEDN, 1991.

30 François Géré, “Entre révolution et restauration : la pensée stratégique américaine”, Stratégique, 1991, n° 49, pp. 83-143.

31 Philippe Moreau-Defarges, “Hypothèses pour l’après-guerre du golfe”, défense nationale, avril 91, pp. 11-18.

32 Marc Bonnefous, “Golfe 1991 : essai d’interprétation”, défense nationale, mai 1991, pp. 59-66.

33 Louis-Jean Duclos, L’Afrique et l’Asie moderne, n° 167, hiver 1990-1991.

34 Marguerite Yourcenar, Le temps, ce grand sculpteur, Gallimard, 1983, p. 21.

 

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