LA GUERRE LIMITEE : NOTION FOURRE-TOUT, OBSCURE CLARTE

 

 

Ce numéro de Stratégique devait avoir initialement pour titre "la guerre". Vaste programme, alors que les formes de celle-ci, son extension, son intensité, ses techniques et ses objectifs en font plus que jamais un "caméléon" ! On a donc choisi de circonscrire le sujet en parlant de "guerre limitée". Mais en le réduisant ainsi, réduit-on vraiment le problème ? Car y a-t-il en fait d’autres guerres que des guerres limitées ?

Si Clausewitz affirme bien, en effet, que "la guerre étant un acte de violence, il n’y a pas de limite à la manifestation de cette violence, chacun des adversaires faisant la loi à l’autre, d’où résulte une action réciproque qui, en tant que concept, doit aller au sommet", il n’en souligne pas moins, on le sait, que la "guerre absolue" n’existe jamais tout à fait. Et de mettre en avant, lui, le théoricien de la "bataille décisive", divers arguments plus ou moins explicites, valables aussi bien pour la "guerre totale".

En premier lieu, la dissymétrie entre "l’offensive" et "la défensive", propre à freiner l’ascension aux extrêmes, tout comme la freine le fait que pour raisons de moyens, d’idéologie ou de survie, l’acharnement des protagonistes diffère : l’un fait éventuellement flèche de tout bois quand l’autre, moins motivé ou plus prudent, adopte le cas échéant une attitude contraire. Jouent ensuite les frictions, sources inévitables de déperdition guerrière : la peur, la fatigue, le froid, la configuration du terrain et les distances, les destructions, le talent variable du capitaine, le retard de Grouchy, l’arrivée de Blücher…

L’essentiel, toutefois, n’est pas là. Il réside en ceci que, dans le "monde réel", la guerre n’est pas un acte isolé, un simple phénomène technique comme le heurt de deux escadres au grand large, mais un phénomène social. Les ennemis se connaissent, se copient parfois de longue date, se craignent, se méfient, se dissuadent. Sans compter qu’ils ont toujours des ressources réduites et n’ont jamais, au lieu et à l’heure dite, toutes leurs forces rassemblées. Sauf à se laisser aller à une dérive militariste ou à un aventurisme qui risquent de leur être fatals, ils ne peuvent, par ailleurs, s’en tenir à la seule perspective de "victoire", celle-ci n’étant jamais que l’antichambre de la "paix", but ultime à ne point compromettre et suprême pensée. On dira que la victoire n’est justement rien d’autre que le moyen d’infliger à l’adversaire une défaite militaire propre à lui imposer des conditions de paix. Dès avant l’heure nucléaire, Liddel Hart, au vu de la première guerre mondiale supposée déjà avoir été "totale", comme au vu de la guerre d’Espagne, écrivait, cependant, dans The Defence of England, que "l’idée classique d’une victoire militaire toujours possible ne repose sur aucun argument décisif". D’autant que, comme le montrent, entre autres, le refus opposé à Pétain et Foch de poursuivre en 1918 les combats outre-Rhin aussi bien que la récente guerre du Golfe, où le succès allié n’a pu être vraiment exploité, la notion de "victoire" est elle-même souvent limitée. Bref, disons avec le général Beaufre qu’une série de facteurs politiques, psychologiques, moraux, militaires, voire aujourd’hui médiatiques, joue dans un sens restrictif, l’objectif politique – en renfort des contraintes inhérentes à la guerre elle-même – conduisant la plupart du temps, de nos jours en particulier, la violence mise en œuvre à ne pas dépasser un certain degré.

Il est vrai que si la politique peut limiter la guerre, elle peut tout autant l’exacerber, comme sous la Révolution française ou dans tant d’autres circonstances marquées, depuis, au sceau de l’idéologie et du nationalisme. Question d’hétérogénéité entre les camps opposés ; question de culture, les conceptions morales, juridiques et sociales dominantes à un moment donné façonnant largement les armées et déterminant en partie la forme et l’intensité des conflits ; nature, enfin, de la politique elle-même que Clausewitz privilégie en soulignant que "si la politique est grandiose et puissante, la guerre le sera aussi". Encore l’auteur de Vom Kriege note-t-il également que "du terrible glaive de la guerre la politique fait une épée légère, parfois un simple fleuret".

 

Aussi longtemps donc que l’élément politique demeure premier et guide la guerre, on se trouve – quelle que soit l’ampleur des moyens employés et quand bien même on brandirait les foudres de l’inconditional surrender dans une logique de guerre limitée. Mais qu’en revanche la politique se mette à perdre tout sens à force d’être, par exemple, oppressive à l’extrême ou irréaliste, qu’alors
la pesanteur militaire l’emporte, que les armes, devenues la seule issue, ne suivent plus que leur propre "grammaire", bref qu’elles rompent comme une cavale échappée toutes les rênes, et voilà au bout du chemin la guerre sans limite, en même temps que la catastrophe assurée.

Guerre sans limite, guerre limitée, où est, en fait, la frontière ? Dès lors qu’une guerre peut être limitée du fait de sa localisation, du nombre réduit de ses partenaires, de l’importance de ses armements, enfin de la nature de ses objectifs, une guerre illimitée suppose-t-elle à l’inverse qu’aucune de ces bornes n’existe ? En vain, chercherait-on, semble-t-il, pareil cas de figure historique.

On parlait autrefois de "debellatio", ou subjugation, laquelle impliquait non seulement l’effondrement de l’adversaire, mais sa désintégration complète. Delenda Carthago ! Depuis Caton, mû par cette idée fixe, sans doute y a-t-il eu quelques génocides. Encore faudrait-il savoir jusqu’à quel point ils ont été poussés, la guerre du Paraguay, si souvent citée, où la quasi-totalité de la population s’est trouvée en 1870 décimée sous les coups de l’Argentine, de l’Uruguay et du Brésil, n’ayant empêché ce pays ni de survivre, ni même de s’agrandir par la suite aux dépens de la Bolivie ! Et lorsque dans son cours de droit international de 1947, le professeur Georges Scelle, éminent spécialiste, donne comme exemple de "debellatio" l’Anschluss ou la conquête italienne de l’Ethiopie, on peut parler de disparition de l’Etat, mais non de guerre totale ou sans limite. En va-t-il différemment pour la guerre de Sécession ou pour la seconde guerre mondiale, toutes deux poussées à leur paroxysme ? L’image de Lee, faisant en grand uniforme sa reddition à Appomatox, si elle ne doit pas faire oublier l’âpreté de cette lutte fratricide, en marque en même temps les limites. Quant au conflit de 39-45, c’est en fait – malgré les horreurs hitlériennes et la détermination des alliés –beaucoup plus la "stratégie" qui est totale que la guerre à proprement parler, témoins, notamment, en France et ailleurs, tant de populations vaquant en plein drame à leurs propres affaires.

La même remarque – différence entre stratégie et guerre – vaut pour la "guerre révolutionnaire" : la stratégie qu’elle implique est, si l’on veut, "tous azimuts", mais la tactique, du faible au fort, est par essence flexible et limitée. Ce distinguo fonde en réalité la théorie américaine des "conflits de basse intensité" puisqu’il s’agit précisément de faire face, selon elle, à des actions réduites et parcellaires, censées, en revanche, être liées à une stratégie globale délétère. Cette dernière est, d’ailleurs, très largement un mythe, une illusion d’optique, voire un alibi propre à faire serrer les rangs et à accréditer des doctrines simplistes du type "sécurité nationale" ou "action psychologique". Certes, les théoriciens communistes, épaulés en l’occurrence par leurs adversaires, ont-ils essayé, par l’identification de la guerre et de la révolution, d’en faire une guerre poussée à l’extrême. La pratique, cependant, a ramené cette vision à des proportions plus modestes.

Reste la guerre nucléaire dont le caractère démesuré exclut d’emblée tout espoir d’obtenir grâce à elle une décision politique par la voie d’une victoire militaire. Virtuellement, c’est au fond la première guerre sans limite, tout à la fois bipolarisante, planétaire, idéologique au sens le plus profond du terme et apocalyptique : chacun – tout en fustigeant l’ennemi comme le faisaient les chœurs antiques, et en prédisant le pire – s’est donc ingénié à la rendre impossible en s’efforçant de la maintenir crédible à des fins dissuasives. Exercice conceptuel difficile qui, au-delà de la maîtrise des armements et de la stratégie des moyens, met en œuvre plusieurs stratégies de guerre limitée : une stratégie des crises, celles-ci devenant substituts de l’affrontement majeur qu’on veut éviter ; une stratégie d’escalade et de guerre limitée en Europe dans la perspective d’un éventuel découplage avec les Etats-Unis ; une stratégie périphérique utilisant les guerres du tiers-monde à la fois comme un exutoire et comme moyen de contenir l’ennemi sans prendre le risque d’un choc direct avec lui. Et tandis qu’à cette panoplie nouvelle s’ajoutent les guerres locales ou régionales coutumières – d’aucuns parlent de "vraies guerres" – voilà que la notion même de guerre traditionnelle, de "grande guerre", vole en éclats. La guerre est morte, dit Claude le Borgne : mise à mal par la dissuasion qui tend en quelque sorte à la frapper d’irrationalité, par le discrédit véhiculé par l’arme nucléaire qui tend à la délégitimer, enfin par la banalisation des menées subversives et révolutionnaires, sources de violences diversifiées et multiples dont la guerre, dans son acception classique, n’est plus, dès lors, qu’une catégorie. Ainsi, la perspective d’une guerre vraiment "totale" "décrédibilise" ou découronne la guerre "clausewitzienne", au profit d’un faisceau de guerre ou d’actions limitées que les "stratégies de sécurité" ont désormais à gérer.

L’extraordinaire mutation idéologique, géopolitique et stratégique survenue ces dernières années ne peut évidemment qu’accentuer le phénomène. Non seulement les grands affrontements – type maître de la terre - maître de la mer ou "ennemis héréditaires" – paraissent pour l’heure condamnés, mais la violence semble se "sociologiser", se parcelliser, s’"internaliser", les problèmes extérieurs et intérieurs, la guerre civile et la guerre étrangère, tendant de plus en plus à s’imbriquer. Pêle-mêle, le triomphe des Etats-Unis et de leur cause, accompagné d’une avancée relative, mais certaine, des "droits de l’homme", le triomphe également du libéralisme économique, porteur d’une certaine unification du monde et source de zèle et d’espoir pour nombre de laissés-pour-compte, de même, l’émergence du Conseil de sécurité et l’intégration de l’Europe, enfin, le développement progressif grâce aux "médias" d’une opinion publique internationale dont, en bien des domaines, l’écologie comme le droit humanitaire, les dirigeants peuvent de moins en moins s’abstraire, tout cela transforme les données et fait notamment apparaître comme incongrues, coûteuses et hors d’âge les solutions militaires. Sans doute reste-t-il des zones hautement polémogènes, tel l’arc islamique, mais celles-là même, outre qu’elles ne peuvent connaître jusqu’à nouvel ordre que des conflits limités, ne sauraient échapper longtemps à l’évolution qu’elles contestent.

A cette relative homogénéisation pacificatrice au sommet s’oppose, à l’inverse, une hétérogénéisation belliqueuse à la base, dont non seulement les situations soviétique et yougoslave témoignent, mais que la mise en cause générale de "l’Etat", jusque-là nanti du monopole de la force, porte en germe, dans la mesure où les innombrables "micro-sociétés", naguère tenues en laisse, entendent s’exprimer, s’opposer et attendre chacune des objectifs particuliers. Vivier anarchique de luttes sans fin dont l’actualité européenne nous donne le spectacle, mais qui se déroulent aussi à la périphérie, la fin de la guerre froide et l’arrêt des grands conflits qu’elle générait n’ayant pas eu l’effet lénifiant qu’on espérait. Drogue, mafias, tribalisme, intégrisme, régionalisme, grandes compagnies… la géopolitique étant émiettée, les "guerres limitées" prolifèrent. Elles sont, cependant, tellement enchevêtrées et diverses qu’on peut douter qu’elles répondent au même concept.

Conflits de basse intensité (le terme, pour peu qu’on le déconnecte de son arrière-fond idéologique, est tout compte fait assez vague pour rester vrai), conflits donc qu’on s’efforce de circonscrire et d’atténuer, plus ou moins, au niveau du Conseil de sécurité et des puissances par la mise en œuvre de tout un arsenal de "non guerre" : diplomatie coercitive, conduite des crises, gendarmerie internationale, maintien de la paix, ingérence humanitaire… Nouveau paysage international pacifiant tourné, désormais, vers la solution des guerres limitées dont l’éruption effervescente semble moins que jamais permettre de préciser la spécificité.

 

 

Pierre DABEZIES

 

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