LIMITER LA GUERRE, CLAUSEWITZ, ENCORE

François GÉRÉ

 

 

Qu’est-ce qui, objectivement, autorise à parler de limitation de la guerre ? Et qui, subjectivement, aurait autorité pour déclarer qu’une guerre est, a été ou sera limitée ?

L’appellation américaine low intensity conflict, que l’on traduit souvent, de manière discutable, par l’expression conflit de faible intensité, suggère cette idée de guerre limitée. Un des meilleurs experts américains, Robert Osgood, note qu’après la seconde guerre mondiale, la notion de guerre limitée, distincte de la "guerre générale ou totale" s’est développée particulièrement comme "alternative à une troisième guerre mondiale qui, à l’âge nucléaire, était considérée comme aussi désastreuse pour le vainqueur que pour le vaincu" . Mais dans la pratique, il s’agit également dans le planning opérationnel du Pentagone d’un classement quantitatif (nombre de porte-avions) et qualitatif (types d’unités combattantes) portant sur l’allocation des forces jugées nécessaires et suffisantes pour l’emporter sur un type d’adversaire défini et évalué, donc supposé connu. Cette préparation ne nous dit rien sur la nature de la guerre, son extension possible. Aussi convient-il d’être extrêmement circonspect lorsque l’on prétend faire entrer dans cette catégorie la guerre dite anti-insurrectionnelle ou de contre-guerilla. Au XIXe siècle, le colonel Calwell utilise l’expression small wars pour désigner les affrontements lointains des corps expéditionnaires de sa gracieuse majesté avec les natifs qui s’opposent à la domination britannique. Ce faisant, il écrit du même coup un authentique traité de tactique générale. Quant à l’expression française "guerre coloniale", elle ne nous dit rien sur le caractère limité ou non de ces conflits et n’a donné lieu à aucune théorisation stratégique proprement dite.

Plus en amont dans le temps, les guerres du XVIIIe siècle pourtant traditionnellement réputées limitées présentent en réalité un caractère ambigu. "Paradoxalement, la guerre à but limité était globale dans l’espace : elle couvrait plusieurs théâtres d’opérations et combinait stratégies directes et indirectes sur divers continents grâce à la stratégie maritime" .

On pourrait aussi être tenté de dire qu’une guerre est d’autant plus volontiers considérée comme limitée qu’elle n’affecte pas le territoire national et n’implique pas cette dimension toute particulière qui touche à l’engagement total des peuples dès lors que, plus encore que leur existence objective, leur identité consciente paraît en jeu. Pourtant, les guerres dites limitées de Frédéric II impliquèrent, ô combien, l’existence du royaume de Prusse. Aussi bien la conquête coloniale fit que, dans certains cas, des peuples constitués et organisés jouèrent leur souveraineté et leur indépendance dans ces luttes que les Occidentaux pensaient comme limitées.

D’où vient la notion de limite de la guerre ? Certainement pas de la pratique. Bien davantage, de la perception d’un écart entre différentes guerres empiriquement perçues dans le cours de l’histoire. Ce n’est qu’à partir du moment où l’avènement d’une forme de guerre plus "importante" fait dire que la guerre antérieure a été limitée. C’est bien parce que nous avons connu, coup sur coup, deux guerres mondiales, parce qu’aussi nous sortons à peine de la grande confrontation entre deux super-puissances capables, par l’échange de frappes nucléaires, d’emporter dans leur spasme final la planète entière que certaines guerres d’hier ou d’aujourd’hui nous paraissent limitées. Mais, dans un siècle, il se peut que ce que nous nommons présentement guerre limitée apparaisse davantage comme l’état ordinaire et communément répandu de la guerre, tandis que les guerres totales du XXe siècle passeront pour de monstrueuses convulsions passagères de l’histoire des peuples. Bref, on s’aperçoit comme le fait remarquer Thomas Schelling que la plupart des guerres ont été caractérisées par des limitations, si bien que parler de guerre limitée revient à traiter de la guerre en général.

Tout ceci conduit à ajouter deux remarques. Bien souvent, une guerre n’est considérée comme limitée qu’a-posteriori. Lorsqu’elle s’engage, on ne sait rien encore ni de son extension géographique, ni du degré de violence qu’elle atteindra. Rien non plus de sa durée. De ce point de vue, la limitation paraît comme une donnée difficilement prévisible, tout au plus probable. Et ce n’est pas parce que l’on déclare au départ qu’on la veut limitée que les faits répondront nécessairement à cette attente. Deuxième remarque, pour qui combat, aucun conflit n’est limité. Seul le stratège au plus haut niveau constate ces limites qu’il a voulues, mais en dessous pour les opérateurs à quelque niveau que ce soit la limite ne peut venir que d’indications sur les conditions d’engagement : frapper ici et pas là ; avec telle arme plutôt que telle autre. Mais, pour eux, c’est quand même la guerre et l’acte de donner la mort comme celui de la recevoir ne s’accommode guère de la notion de limite.

La conception clausewitzienne de la guerre limitée

Devant toutes ces difficultés, nous avons choisi, pour aider à les surmonter, de recourir à Clausewitz. Paradoxe, pensera-t-on, que d’aller chercher ses lumières auprès du plus radical des penseurs de la guerre illimitée. Paradoxe en apparence seulement. D’abord parce que si Clausewitz était bien cet apologiste de la guerre déchaînée,
au moins nous indiquerait-il en creux tout ce que n’est pas la guerre limitée et nous permettrait de tracer cette ligne de partage dont l’évidence ne nous est pas apparue. Mais Clausewitz est, pour le domaine qui nous occupe, plus et mieux que cela. Sa lecture attentive permet d’acquérir un savoir explicite sur ce qu’est la guerre limitée. Osgood présente même sa démarche comme une "réaction contre les guerres de la Révolution française et de l’empire" et ne craint pas d’en faire "le plus éminent stratège politique et militaire de la guerre limitée dans les temps modernes" 1. Ce qui est bien certain, c’est que l’examen du texte de Vom Kriege permet immédiatement de préciser que Clausewitz n’emploie pas certaines expressions qu’on lui attribue de manière approximative. Contrairement à une tradition fâcheusement établie2, il ne parle jamais de "guerre totale", mais de guerre absolue opposée à la guerre réelle. Jamais l’épithète "limitée" n’est apposée à la guerre mais au but de guerre, etc. C’est donc par l’examen critique de ces différents concepts, de leurs attributs et de leurs extensions, du rapport qu’ils entretiennent les uns par rapport aux autres que l’on va s’efforcer de cerner cette notion flottante de limite de la guerre.

La guerre est un acte de violence et, dans son emploi, cette violence est sans limites (unbegrenz)3. Voilà, tout est dit. Accrochée au passage d’une lecture rapide, coupée de tout contexte, manipulée pour servir les fins les plus contraires mais ressassée ad nauseam, cette citation aura servi de justification théorique à des raisonnements et à des pratiques résolument contraires à l’authenticité de la pensée de Clausewitz. Même un esprit philosophique aussi averti qu’André Glucksmann ne parvient pas à s’affranchir de formulations mal assurées contre l’équivoque : "Clausewitz a noté que l’illimitation des moyens qui fut l’objet de sa théorie, ne se conçoit que dans l’horizon de la "grande politique" ; de cette illimitation des fins part directement Hegel" 4. Le "wagon Clausewitz" se trouve ainsi accroché, par le biais du dépassement de la limite, au train du projet hégélien sous-tendu par le fantasme ou mythe historique de la lutte à mort. Bouclage et rebouclage dans et par l’Histoire. Pourtant l’interrogation clausewitzienne est d’une autre nature qu’il a clairement exposée : "Quelle est la mesure des forces qu’il faut mobiliser dans une guerre ? Quelle est la mesure de l’énergie qu’il faut déployer dans la conduite de la guerre ? D’où viennent les multiples pauses dans les hostilités, sont-elles des parties importantes de ces dernières ou de véritables anomalies ?" 5

Préoccupation centrale, soulignée avec justesse par deux des plus fins lecteurs français de Clausewitz, mais tirée par chacun d’eux en sens opposés. Aron, du côté de la limitation au sens de retenue et de tempérance ; Glucksmann le faisant céder à un irrésistible penchant hégélien qui incline vers l’histoire comme totalité6. Restons-en donc, pour le moment, à la mise en évidence par Clausewitz de deux genres de guerre : "l’un a pour fin d’abattre l’adversaire, soit pour l’anéantir politiquement soit pour le désarmer... ; dans l’autre il suffit de quelques conquêtes aux frontières du pays, soit qu’on veuille les conserver, soit qu’on veuille s’en servir comme monnaie d’échange au moment de la paix" 7. Voici donc définis deux buts dans la guerre (Zielen) de dimensions si différentes qu’ils suggèrent des buts de guerre de proportions également différente. Le monde de la guerre se divise en catégories, la notion de limite devient implicite. Mais, comme on a dit, l’expression guerre limitée n’apparaît pas comme telle. La notion de limitation, fréquente, sert à caractériser deux objets que nous allons examiner successivement : le but de guerre (Zweck) et la violence physique(Gewalt).

La guerre

Deux épithètes organisent deux ordres d’extension du concept : absolu (absoluter et unbeschränktes) et réel (wirklich). La première concerne le concept pur (rein begriff), la seconde caractérise l’état de fait tel que l’on peut empiriquement l’observer.

La conception clausewitzienne de la relation entre guerre et politique a subi deux déformations majeures. La première considère que la politique dirige tellement la guerre qu’elle est finalement intégrée par elle. La seconde, au contraire, se fonde sur le caractère absolu de l’acte de guerre pour affirmer qu’elle s’autonomise totalement par rapport à la politique qu’il rejette et exclut de fait. Ces deux contre sens procèdent eux-mêmes d’une double négligence.

D’abord, le Ziel (cible) ou but dans la guerre n’est pas le Zweck ou finalité politique. Ensuite, la philosophie de la guerre qu’exprime son pur concept n’est pas la réalité de la guerre, réalité qu’on dévoile en mesurant l’écart entre le concept pur et les données matérielles empiriques, issues de l’expérience historique.

On se demande parfois si Clausewitz est plus kantien qu’hegelien8. A la limite, la question est sans importance, car à ce moment (1800-1830) et dans cet espace géographique aussi étonnamment circonscrit que productif (de Koenigsberg à Iéna), la philosophie allemande de l’époque (fichtéenne ou hégélienne) fonctionne comme cela : tout objet doit être pensé par la corrélation de deux niveaux d’extension : le concept et l’existence.

Le concept est normatif, il donne la pureté transcendentale de ce qui est concevable (raison pure) et désirable (raison pratique ou éthique).

L’existence c’est la trivialité du réel, l’agir ordinaire et imparfait tel que l’on peut en dresser un constat sans autre valeur que sa confrontation au concept et la mesure, infiniment précieuse de l’écart, entre les deux ordres. Cette organisation et ce fonctionnement dichotomiques de la pensée sont importants, en ce qu’ils permettent de comprendre pourquoi Clausewitz oppose deux formes de l’objet et pense l’objet dans et par l’écart de leurs formes plutôt que de rechercher leur union dans l’adéquation entre leurs deux pôles extrêmes de caractérisation : ce que l’on recherche et ce que l’on fait. Soit l’adéquation de la pratique à la théorie.

Au livre I, la démarche de Clausewitz repose sur un artifice d’illusionniste nécessaire à sa démonstration. Dans un premier temps, mais sans l’avoir indiqué au départ, il procède à l’escamotage du but politique de guerre ou Zweck. Ainsi peut apparaître et se développer le pur concept (rein begriff) de la guerre absolue qui permet l’énonciation des trois lois d’action réciproque (Wechselwirkung) qui découlent de l’état de polarité que constitue le combat (gefecht). Ce n’est qu’au paragraphe 11 que Clausewitz annonce la réapparition du Zweck jusqu’àlors comme "englouti par la loi des extrêmes, par l’intention de désarmer et de battre l’ennemi" 9.

Ce qui est remarquable, c’est que cette réapparition de l’objectif politique correspond à une sorte de retour à la guerre réelle. Comme si la forme absolue de la guerre était indépendante du but politique et comme s’il ne pouvait y avoir de guerre absolue, dès lors qu’un but politique la guidait. Comme si la guerre n’était absolue que définalisée, comme si sa finalisation politique la réalisait. Clausewitz semble ne pas concevoir qu’un but politique et un but stratégique adéquats l’un à l’autre pourraient constituer la forme absolue ou parfaite de la guerre. Cette adéquation ne lui apparaît qu’à partir du moment où la guerre rejoint un but politique grandiose, donc cette fois "total".

La question de l’emploi de la violence : l’ascension aux extrêmes

"On ne saurait introduire un principe modérateur dans la philosophie de la guerre elle-même sans commettre une absurdité" 10. Philosophie et non pratique. le texte est clair. L’emploi d’une violence illimitée ou extrême (ausserste), noter ici le recours au superlatif accolé à la préposition aus (ex/out) qui montre que ce passage au-dehors est extrême, comme si l’on sortait de la sortie elle-même. Excès dont l’expression anglaise "all-out" constitue très certainement la correspondance la plus authentique.

L’ascension aux extrêmes résulte nécessairement dans l’absolu des lois d’action réciproque et du principe de polarité selon lequel chacun des deux camps veut triompher. Logique fondatrice du duel élémentaire, dont Clausewitz, parce qu’il cherche l’essence de la chose, n’envisage à aucun moment que justement il puisse être lui-même "codé", c’est-à-dire modéré par des conventions elles-mêmes liées à la finalité du duel (on se bat "pour l’honneur"). Avec à propos, Aron relève que Clausewitz ne fait pas de la guerre absolue un idéal vers quoi devraient tendre les guerres réelles. Il est vrai "on ne saurait trop insister sur ce texte, le seul (I, 1, 6) où, de manière incontestable, explicite, Clausewitz met en garde contre une interprétation fausse de ses concepts ou de sa méthode : bien loin que la guerre absolue soit un idéal dont il convient de se rapprocher, l’art politique ordonne de maintenir l’équilibre entre les intérêts en jeu et les efforts dépensés" 11. Il est vrai. Néanmoins cette unique mise en garde, "la seule" précise Aron, ne peut suffire à faire contrepoids à l’ensemble d’une œuvre qui cherche à faire valoir la supériorité de l’exercice illimité de la violence au service d’un projet politique parce que le projet politique en question est supposé "total". Impossible de faire l’économie de la question de la fascination que Clausewitz a exercée, et continue d’exercer, tant sur les détenteurs de la plus grande puissance de destruction possible, les Etats-Unis et sur les tenants du projet politique le plus absolu, les révolutionnaires de tous bords. Sans doute, la violence armée est-elle subordonnée au but politique, mais Clausewitz précise : "Si la guerre appartient à la politique elle prendra naturellement son caractère. Si la politique est grandiose et puissante, la guerre le sera aussi, et pourra même atteindre les sommets où elle prend sa forme absolue" 12. Sans doute cette perfection est-elle philosophique, et, en bon kantien, Clausewitz définit l’esthétique par la conformité à la pureté conceptuelle. Toutefois, cette perfection ne tient pas à l’adéquation entre but de guerre et but dans la guerre, mais bien à la grandeur du but politique qui, seul, permet de rejoindre la forme absolue de la guerre selon le concept. Disons, abruptement, que de ce fait et à ce moment, Clausewitz se rapproche d’une vision de la guerre totale dans la mesure où c’est la "grandeur" qui fait le travail...

Ceci conduit finalement à poser la question de la différence entre guerre réelle et guerre totale par rapport à la notion de limite. La guerre réelle (wirklichen krieg) étant limitée (beschränken), peut-on en conclure que la guerre totale serait rigoureusement la guerre illimitée ? Non pas car en toute logique, dès lors qu’elle est une guerre réelle la guerre totale ne peut être que limitée. Nous vivons donc sur des approximations de langage qu’on va s’efforcer de dissiper en partant du concept de limite.

 

Physique et Métaphysique de la limitation

Qu’est-ce que limiter ?

Classiquement, c’est découper, segmenter, affiner. Limiter est l’activité propre des sciences qui, dans le réel, isolent des champs d’investigation et séparent les uns des autres des objets de savoir. Limiter, c’est permettre la connaissance. Il en est de même pour l’action. Limiter l’agir, c’est chercher à en maximiser le pouvoir pour mieux atteindre la fin recherchée.

Limiter c’est définir

Matériellement et métaphoriquement. C’est découper l’espace, le semer de bornes, de repères et de seuils. C’est installer dans l’espace une frontière (le limes romain) qui dit l’en-deçà et l’au-delà et permet de définir la nature des deux sous-ensembles ainsi créés. Par rapport à la limite, l’action est désormais logiquement divisée en deux états possibles : le franchissement ou le non-franchissement. Le respect ou l’outrepassement. Le franchissement de la frontière matérialise le passage du seuil symbolique entre paix et guerre. Limiter : activité autant qu’esprit de géométrie, où se reconnaît l’empreinte de la Grèce antique et qui, d’un même mouvement de l’entendement, conduit à un nouveau sens de la limitation.

Limiter c’est mesurer

De même que la limite est bornage, la limite est mesure au double sens de dosage et de tempérance. En ce sens, la limite est aussi mesure, toujours au sens grec du terme sophrosunè. Le combattant qui cède à la fureur (folie) du massacre est bien semblable au tyran qui perd le sens de l’équilibre en rompant l’harmonie qui organise la limitation des pouvoirs. C’est aussi une frustration à un certain déchaînement des passions ou compulsions de haine. C’est la "retenue" par laquelle on s’efforce de ne pas aller jusqu’au bout de ce dont on est capable, c’est retenir son bras ou son coup.

Enfin, limiter c’est choisir

c’est sélectionner certains objets par rapport à d’autres. C’est renoncer à certaines choses et ne pas tout vouloir, tout revendiquer, tout accaparer au gré du désir brutal et effréné. La limitation est travail du logos contre les passions. Limitation-choix-sacrifice forment le triptyque de l’éducation du sujet humain raisonnable et social.

En stratégie, la limitation consiste donc à établir une sorte de bornage correspondant aux objets ordinaires de l’activité de guerre, matériels et intellectuels. Dans une activité hautement finalisée comme l’agir en milieu conflictuel, la limitation ne peut avoir pour raison d’être que l’optimisation de l’action et de tous les phénomènes qui y contribuent. Définition du but politique de la guerre, sélection des buts stratégiques, adaptation des objectifs et des moyens alloués pour ces missions au niveau opérationnel constituent autant de modes de limitation.

Reste à considérer ce que l’on limite, les objets qui peuvent être affectés c’est la physique de limitation. Viennent ensuite les raisons qui incitent à limiter. Elles peuvent être involontaires, et endogènes, liées aux contraintes mêmes de la guerre réelle. Au contraire, elles peuvent être exogènes, procédant d’une volonté délibérée et, ici, deux ordres apparaissent : l’éthique, qui se veut exempte de calcul, et le calcul, qui, au nom de la fin (realpolitik), cherche à limiter les moyens. Bien entendu il peut y avoir de -discutables- translations subreptices qui amèneront à passer d’une catégorie à une autre et faire, comme l’on dit, de nécessité vertu.

Physique de la limite

Sur quels objets physiques la limitation porte-t-elle ?

* le temps

guerre-éclair, guerre saisonnière, ponctuées par les travaux des champs, guerres que l’on pensait courtes comme à l’été 1914. Une campagne aérienne limitée dans le temps au Koweit et en Irak accompagnée d’un calendrier prometteur d’une issue rapide. Catalogue interminable. Qui ne veut, qui ne proclame que la guerre sera limitée dans le temps ? Mais qui est sûr de sa promesse ? D’autant que la retenue de la violence suggère que l’on se donne du temps. Ce troc ne manque pas d’avoir des répercussions sur les conditions générales du conflit13. Au Vietnam, les Etats-Unis ont vu se retourner contre eux le facteur temps. Ce fut l’enlisement. De là la conviction de l’équipe Bush que la guerre contre l’Irak devait être non seulement courte, mais obéir à un calendrier rigoureux fixant des échéances et assurant chacun que tout serait entrepris, réalisé et terminé dans un laps de temps très bref. Encore fallait-il que la réalité se pliât à cette volonté. Le facteur temps est devenu essentiel pour les sociétés techno-démocratiques. Du coup, la brièveté s’échange contre la densification de la violence. En revanche la guerre révolutionnaire dite "prolongée" abolit la différence entre paix et guerre, en installant les hommes-combattants dans la durée illimitée de la réalisation de son but intégral. Elle procède par accumulation de gains limités dans la durée qui finissent par précipiter en victoire finale absolue.

* l’espace

Lorsqu’il pense l’espace, Clausewitz n’envisage que le théâtre européen. La limitation dans l’espace semble ne constituer qu’un phénomène marginal. Au contraire, plus l’espace est réduit, plus concentrée est la violence. L’étendue est facteur de dilution, donc de limitation de la guerre. Napoléon en Russie, bien sûr. Bien davantage, l’espace est un élément clé pour l’évaluation du rapport entre offensive et défensive. De limitation il n’est guère question, parce qu’il est clair que pour Clausewitz la guerre selon son concept ne connaît pas d’espaces épargnés : tout lui est bon.

On fera pourtant valoir l’existence d’autres espaces exemplaires de guerre limitée : Vietnam, Corée, Koweit-Irak. Et pourtant, la guerre tend toujours à excéder la limite géographique. L’intérêt maximal, le centre de gravité stratégique ne sont pas nécessairement sur la proximité, à la frontière. Saddam Hussein a joué la carte de l’extension géographique, donc politique. Les Etats-Unis ont voulu circonscrire. Si la guerre aérienne a touché la totalité de l’Irak, les forces alliées n’ont pas cherché à marcher sur Bagdad. A priori, nul ne pouvait savoir jusqu’où la guerre aurait pu s’étendre. Mais elle se livrait aussi dans les aéroports et les gares, surveillés contre le terrorisme. Elle se livrait dans l’espace, grâce aux satellites, etc.

La limitation spatiale paraît directement liée à la qualité des deux adversaires, c’est-à-dire à leur volonté et à leur capacité à gérer le conflit ailleurs que sur le seul théâtre des opérations militaires. La guerre du Vietnam avait aussi lieu aux Etats-Unis sur les campus et dans les rues des capitales ouest-européennes, où pour des raisons fort diverses, une partie de la jeunesse étudiante dénonçait l’impérialisme américain. Même en Corée, le "Ridgway la peste" des partis communistes qui manifestaient d’un bout à l’autre de l’Europe occidentale témoignait de l’effort pour développer le conflit par d’autres moyens sur d’autres théâtres en destination d’autres acteurs. Créer d’autres théâtres "secondaires" consiste à multiplier les points de faiblesse de l’adversaire. 1, 2, 100 Vietnam, avait dit Che Guevara.

Relevons à nouveau que cette limitation des objets conduit à des sortes de trocs : la limitation à l’espace s’échange contre du temps. La guerre dure plus longtemps sur l’abcès de fixation parce que l’on ne va pas ailleurs s’attaquer à ce qui soutient les forces qui s’affrontent sur le théâtre circonscrit. C’est le cas coréen. Dans le cas irakien, c’est le contraire : pour faire vite on a limité l’espace, lequel correspondait d’ailleurs fort justement au but de guerre : libérer le Koweit.

* Le volume des forces et l’intensité de leur application

Schelling s’efforce d’introduire la distinction entre limite par la qualité des moyens employés et limitation par la quantité ce qu’il nomme guerre graduée, degree war 14. La première porte sur les types d’armes de cibles, les catégories de territoires, etc. La seconde porte sur des variations d’intensité de riposte car elle est directement liée à l’action de l’adversaire. En fonction de ce qu’il fait on réagit d’une certaine manière : et l’on gradue les représailles ou le droit de "suite" à la mesure de son incursion. Il s’agit dans ce cas de limiter l’intensité pour produire un effet sur l’intention de l’adversaire. C’est déjà la diplomatie de la violence qu’on étudiera plus loin. Cette distinction a le mérite de mettre en relation la limitation des moyens et le projet politico-stratégique qu’elle est censée servir.

Elle interroge aussi une certaine conception de la guerre totale ou démesurée. On a en effet tendance non, sans raisons véritables, à coupler nationalisme et industrialisation pour décrire et expliquer les guerres totales à buts illimités qui naissent, peu ou prou, avec la révolution française15. Certains y ajoutent, et l’argument porte aussi, la croissance de la masse démographique européenne16. Il ne fait guère de doute que ces trois facteurs "expansifs" ont créé de redoutables conditions autorisant les débauches de fer et de sang que l’on sait. Toutefois, je ne suis pas sûr que le déterminisme soit aussi strict qu’il y paraît. L’époque, après tout, est traversée par une période de paix relativement longue entre 1815 et 1870.

Une fois de plus, on est bien obligé de distinguer la volonté hostile de la capacité à détruire. Les temps anciens abondent de cette rage exterminatrice qui, quelle que soit la rusticité des moyens matériels, parvient à son assouvissement. Affaire de temps et d’endurance dans la haine. La capacité unitaire de destruction des armes relève d’une toute autre logique, celle de l’arithmétique. L’accroissement de la puissance de feu va de pair avec la diminution des effectifs combattants et l’augmentation des effectifs de maintenance et de mise en œuvre technique. En même temps, plus le feu est puissant plus il tue... Belle aporie qu’il faut surmonter par une distinction grandissante entre tuer les hommes et détruire les choses.

* Limitation par nécessité : insuffisances et frictions

Elle est involontaire et interne au développement et à la dynamique de l’acte de guerre dans la réalité.

L’examen de la guerre réelle conduit Clausewitz au constat suivant : "avec son organisation imparfaite, l’homme demeure toujours en deçà de la ligne du meilleur absolu, et comme ces déficiences agissent des deux côtés, elles deviennent un principe modérateur 17.

Ces déficiences, innombrables, font que "l’arrêt et l’inaction sont de toute évidence l’état normal de l’armée en guerre, et que l’action est une chose exceptionnelle" 18. On peut les classer en deux catégories : la première d’origine humaine, la seconde d’origine "naturelle".

La faiblesse des moyens matériels et financiers, l’insuffisance d’information limitent la puissance de la guerre. Mais les hommes eux-mêmes, par manque de volonté ou de génie, incapables de concevoir de grands desseins, sont également cause de ce ralentissement qui finit dans la trêve, la pause, ces petits arrangements pour lesquels Clausewitz ne cache pas son dédain.

Les résistances de la réalité sont les "frictions" : "en guerre tout baisse de niveau par suite d’innombrables contingences secondaires qui ne peuvent jamais être examinées d’assez près sur le papier, de sorte que l’on reste loin en deça du but" 19 ; soit la météorologie, soit la résistance du terrain, la matière tout entière oppose sa pesanteur à l’entreprise des hommes.

A la guerre on fait ce qu’on peut, dans le brouillard et face au hasard.

Toute autre est évidemment la limitation de l’acte de guerre qui procède du vouloir.

Métaphysique de la limite ou limitation par intention délibérée

Dans tous les cas qui vont suivre, on observera que c’est l’intention extérieure qui produit l’idée de limite, et non pas le mouvement interne de la guerre même.

* la limitation éthique

Régulièrement dans l’histoire, le déchaînement de l’hybris guerrier a provoqué une contre-réaction de tempérance. Une conscience humaine de l’irrationalité de la guerre totale. Une sorte de réaction culturelle contre un phénomène qui paraît absurde en raison de l’absence d’avantages que l’on en retire. L’ivresse même de la destruction semble provoquer comme l’oblitération des raisons qui ont poussé à la guerre. Celle-ci devient intolérable, voire même incompréhensible. Mais la raison éthique se divise aussitôt entre partisans de l’aménagement de la guerre, considérée comme difficilement évitable, et les tenants de sa mise hors-la-loi. C’est Kant contre Grotius, Briand-Kellog contre le jus in bello. Les uns tiennent que la guerre aménagée vaut mieux que l’incapacité à s’en défaire efficacement. Les autres, considérant qu’à l’aménager dans sa réalité on la reconduit, légitimée dans son principe, font valoir une contradiction dans les termes. L’éthique ne peut, sauf à renoncer à elle-même, s’accommoder de la violence. La théorie de la guerre juste, adaptation historique de l’Eglise à la guerre, résulterait d’un trouble compromis entre aristocraties militaire et ecclésiale. Ces deux approches ont donné naissance à d’innombrables tentatives, plus ou moins heureuses, visant soit à introduire des limites dans l’emploi de la violence, soit à faire reconnaître le renoncement à la violence armée. Tout cela est assez connu pour que nous nous dispensions de plus amples développements.

Bien que profondément imprégné de la culture germanique du Dichter und Denker, mais brutalement rappelé à la réalité par la démonstration française de la force brutale, Clausewitz justement prend pour cible ces "âmes philanthropes", l’optimisme cosmopolite qui se berce de l’espoir d’une paix perpétuelle fondée sur les Lumières et l’adoucissement des mœurs par la civilisation. D’où cette distinction fondamentale entre le sentiment d’hostilité et l’intention hostile qui l’autorise à affirmer que "même les nations les plus civilisées peuvent être emportées par une haine féroce" 20. Non seulement parce qu’elles ignorent la nature de la guerre selon son concept mais aussi parce qu’elles tendent à prendre pour intention éthique ce qui correspond à un calcul élémentaire. Clausewitz rappelle la belle âme à l’ordre de l’intérêt bien compris ou ce que j’appellerai la limitation "réaliste" de la guerre faisable. "Lorsqu’on voit les peuples civilisés s’abstenir de mettre les prisonniers à mort, et de piller villes et campagnes c’est que l’intelligence tient une plus large place dans leur conduite de la guerre et qu’elle leur a appris à employer la force de manière plus efficace que par cette brutale manifestation de l’instinct" 21. Cette mesure dans l’exercice de la violence relève d’un ensemble de calculs d’intérêt. C’est, en premier, l’optimisation de l’exercice de la violence par rapport au but de guerre : ne pas perdre de l’efficacité en consacrant temps et énergie à des actions "barbares" inutiles : le pillage, l’incendie, le viol sont des éléments qui affaiblissent l’armée. Les troupes se débandent et deviennent vulnérables. Tout chef de guerre, de Frédéric II à Mao Ze Dong a multiplié les instructions les plus sévères sur ce point. Ces exactions attisent une hostilité locale des populations qui résisteront, d’abord individuellement, puis par groupes d’importance grandissante, puis auront tendance à cristalliser autour du premier principe fédérateur qui paraîtra. Inversement, le sac dûment organisé et dirigé peut avoir une efficacité réelle, dès lors qu’il constitue un signal ou un message en direction de l’adversaire ou de candidats à l’hostilité. Un autre cas du même type concerne le traitement des prisonniers. Une bienveillance affichée permet, non seulement d’éviter à l’égard des prisonniers de son propre camp de fâcheuses représailles, mais c’est également un instrument de guerre psychologique bien connu qui vise à convaincre l’adversaire qu’il est davantage dans son intérêt de se constituer prisonnier plutôt que de continuer à combattre. On s’efforce donc à la fois de le détourner de l’idéal du héros-martyr et de rendre matériellement possibles les conditions de sa reddition en assurant sa sécurité lors de ce passage délicat. Les prisonniers peuvent également constituer, comme l’a montré Schelling, un élément non négligeable de marchandage dans la guerre22. Continuant dans cette voie, on pourrait même faire remarquer que lorsque l’un des camps décide de ne pas faire de quartier, pas de prisonnier, c’est justement parce que l’adversaire a lui-même transgressé un code qui voulait qu’il se rendit. Donc on lui fait payer le surcoût qu’il a infligé, tant en argent qu’en sang versé, en pertes humaines de soldats qui coûtaient cher, en matériel gaspillé. Et l’on fait un exemple destiné à ceux qui auraient la velléité de prendre modèle. Par ce biais, on atteint un second aspect de la limitation de la guerre par calcul : le code guerrier qui correspond aux conditions matérielles de la guerre ou guerre faisable.

La limitation par le code, chevaleresque ou autre, édictant un certain nombre de règles communément admises par les deux adversaires peut être considérée comme une autre forme de l’éthique. Nul doute qu’un certain état des mœurs, "courtois" ou autre, n’ait été vécu réellement en tant qu’idéologie. Néanmoins, ce code est aussi, et surtout, l’expression des conditions dans lesquelles une société ou une classe sociale peut faire la guerre23. Il exprime donc une solidarité d’ordre entre des belligérants professionnels, solidarité déterminée par les servitudes matérielles et techniques qui, si elles manquaient à être respectées, placeraient les uns comme les autres dans l’impossibilité de faire la guerre.

* le calcul

- le calcul par modération implicite, pour éviter des extrêmes que l’on redoute, procède d’une sorte de dissuasion implicite dans la guerre par l’effet d’une crainte mutuelle qu’un certain type d’action entrepris par l’un conduirait l’autre à agir de même ou à entreprendre une action de représailles dont on préfère éviter le risque d’occurrence. Soit parce que l’on se sent vulnérable, soit parce que l’on préfère éviter une ascension vers des extrêmes imprévisibles. Cette forme de dissuasion reste précaire et il ne faudrait pas confondre une situation résultant d’un état de fait avec une authentique volonté de limitation mutuellement acceptée. Cette dissuasion dans la guerre peut être déclarée ou demeurer implicite. D’où la passionnante discussion qui, dans les années soixante, occupe les stratèges civils américains quant au caractère véritablement total de la seconde guerre mondiale. "On estime généralement, écrit Herman Kahn, que la seconde guerre mondiale a été virtuellement une guerre totale. Et quand on se souvient que les gaz toxiques et les armes bactériologiques n’ont pas été employés, on cite ces limites comme de rares exceptions 24.

A l’appui de cette critique de l’évidence du caractère total de la guerre, Kahn invoque l’étude de George Quester qui soutient alors qu’"en dépit des sinistres prédictions d’avant-guerre, qui annonçaient un conflit total ne laissant aucun refuge aux populations civiles, et bien que les Allemands eussent 1 100 avions de bombardement et les Anglais et les Français un millier d’appareils, il n’y eut au début de la guerre aucun raid sur les régions peuplées de l’Allemagne, de l’Angleterre ni de la France" 25. De telles limitations sont reconnues par Schelling, qui y ajoute même la non-utilisation des populations des territoires occupés comme otages contre l’invasion, mais pour en tirer la conclusion opposée : "pour l’essentiel l’usage de la force a été illimité" 26. Il faut toutefois se garder de conclure trop vite à l’efficacité du marchandage tacite s’agissant d’intentions qui pourraient bien n’avoir jamais existé. Ainsi, quelques années après la guerre, un expert français concluait que la non-utilisation des gaz par les allemands résultait d’une triple cause :

a) il existait une protection civile développée capable de réduire à presque rien les dommages ;

b) la quantité de dommages subis en représailles chimiques semblait globalement équivalente à celle que l’on pouvait s’attendre à subir ;

c) le type de stratégie opérationnelle offensive s’accommodait mal de ce genre d’armes, surtout utile pour les fronts stabilisés27.

- le calcul visant à éviter la catastrophe nucléaire par entente tacite mutuelle.

- le calcul visant à améliorer sa propre position en faisant pression sur l’adversaire, c’est la forme la plus complexe, celle qui cherche traduire la limitation des buts dans la guerre en effets sur le but de la guerre.

Enfin, il faut aussi considérer que cette limitation tacite peut n’être pas payée de retour. La Grande-Bretagne de Churchill resta indifférente à la modération de Hitler et Goering, soit que le message ait été mal perçu, soit qu’on n’ait pas voulu l’entendre.

Totale, la seconde guerre mondiale ? La question ne saurait être tranchée aussi facilement. Car la guerre totale n’est proclamée que le 18 février 1943, à ce moment très particulier du conflit où l’avantage bascule du côté de Staline. Et cette fracassante déclaration de Goebbels est assortie d’une ébauche d’ouverture en direction des Occidentaux28. Ceci signifie que des limites préexistaient, valables pour certains adversaires il est vrai et pas pour d’autres, qu’elles étaient, sinon délibérées, du moins implicitement appliquées et qu’il n’était pas encore apparu aux responsables du Reich qu’il fût nécessaire d’aller jusqu’à l’extrême des possibilités.

* la diplomatie de la violence 29

L’utilisation de la violence comme mode de négociation correspond à cette qualité de guerre que Clausewitz désigne comme "une diplomatie un peu plus tendue, une façon un peu plus exigeante de négocier, où les batailles et les sièges servaient de notes diplomatiques. Le plus ambitieux se proposait tout juste d’obtenir quelque avantage modéré pour en user au cours des négociations de paix" 30. Bien que Clausewitz ait tendance à attribuer ce type de comportement au caractère étriqué des moyens dont disposaient les Etats du XVIIIe siècle, il ne lui est pas étranger qu’une étroite relation existe entre l’usage retenu de la force et les progrès en direction du but de guerre. Cette diplomatie (au sens de politics) de la violence n’est autre que la politique qui s’accomplit par la guerre. "Dès que l’on autorise cette influence de l’objectif politique sur la guerre, comme on doit le faire, il n’y a plus de limites, et l’on peut descendre jusqu’à une forme de guerre qui consiste en une simple menace envers l’ennemi, et dans la négociation" 31.

Les signaux, avertissements, messages par filières indirectes, les fuites savamment organisées, tout un art de la communication violente s’épanouit aux Etats-Unis, curieusement contemporain des grandes théories de la communication de masse. Une sémiotique de la violence se construit, qu’illustrent les écrits de Kissinger, Kahn, Schelling et tant d’autres. Un exemple emblématique de cette conception est fourni par Herman Kahn lui-même, dans une longue citation dont je ne donne ici que quelques extraits "Si le Vietcong écrase et détruit un village tenu par le gouvernement du Sud-Vietnam, les forces américaines et sud-vietnamiennes annonceront publiquement qu’un village du Nord-Vietnam sera bombardé par air tel jour de la semaine suivante par mesure de représailles... l’annonce portera sur 200 villages dont un seul serait bombardé... Cette annonce publique donnerait aux habitants des villages désignés une semaine pour procéder à l’évacuation et emporter des provisions... L’exécution d’un chef de village sera payée par la destruction d’une installation stratégique ou industrielle majeure du Nord-Vietnam. La liste des cibles sera annoncée à l’avance par des tracts lancés sur la région environnante... Cette tactique d’avertissement préalable amènerait, dit-on, de sérieux dommages dans la production industrielle du Nord Vietnam car on n’imagine guère des ouvriers restant volontairement à la tâche en sachant qu’ils peuvent être bombardés tel ou tel jour pendant leurs heures de travail "32. On sait la suite : le délai est utilisé par les Nord-vietnamiens pour parfaire la protection passive et active. La propagande stimule l’héroïsme des travailleurs qui défient les bombes yankees. Quant au postulat de la liberté de choix de ces paysans et de ces ouvriers du Nord-Vietnam, il laisse perplexe. Se croit-on aux usines Ford, à Détroit ? Ignore-t-on seulement les leçons des bombardements de la deuxième guerre mondiale tant en Allemagne qu’au Royaume Uni ? Ici, la guerre limitée rêve... Dosage, mise en règle, qui permettraient d’obtenir le résultat sans payer le prix du jeu. Comme le règlement de la reddition des places-fortes par Louis XIV. Et le prix de cette retenue, incomprise, c’est le retournement de l’opinion américaine contre l’engagement au Vietnam. Et pourtant on aurait tort de tenir pour niais ces stratèges civils qui s’efforcent d’inventer des formes possibles de la guerre-communication, de la guerre-négociation.

Si un reproche légitime peut leur être adressé, ce serait à propos de cette liaison qu’ils établissent entre la guerre "périphérique", la manœuvre communiste de débordement, et la guerre nucléaire centrale. L’impératif de limitation par la guerre nucléaire crée une courroie de transmission factice jusqu’à des conflits qui lui restent étrangers parce que le but politique est trop éloigné. Auto-limitation excessive qui veut multiplier les seuils, les pare-feux nucléaires quand il n’en est pas encore besoin. Globalisant à l’extrême, elle pratique une violence d’intimidation spectaculaire face à un adversaire qui recourt aux procédés discrets de la guerre révolutionnaire. Retenue par le spectre du nucléaire, la violence américaine sert mal son but intégral, la lutte contre le communisme. En face d’elle, la guerre révolutionnaire sert son but intégral par des techniques de conquête et d’encadrement des populations dont la violence masquée possède une efficacité éprouvée de longue date. En somme, la stratégie américaine se construit à partir de modèles coupés de la réalité et se garde contre des excès virtuels improbables sans voir que ces précautions créent les conditions de dommages réels. Entre ce virtuel probabilisé et le concret des morts qui s’accumulent dans la guerre réelle, les opinions basculent et le but de guerre n’est plus crédible, son prix insupportable. Pour le reste, il ne s’agissait pourtant, au-delà de l’extrême sophistication des raisonnements, que du recours à cette diplomatie traditionnelle qui faisait servir la force et la menace de l’escalade à l’accomplissement d’un but politique limité. Reste que cette époque fut marquée par l’irruption de la notion de "marchandage dans la stratégie", car M. Robert McNamara considérait que le fin mot de la stratégie se résumait en trois concepts : strength, resolve, restraint  33.

Depuis l’échec américain au Viet-Nam et l’effroyable inutilité apparente des bombardements sur le Nord-Vietnam34 comme de l’extension de la guerre au Cambodge, on n’a pas manqué de faire porter la critique sur l’inefficacité de cette conception. Subtilité d’intellectuels déphasés par rapport à la réalité de la guerre. Démonstration de force aussi inutile que barbare face à un adversaire déterminé, convaincu de la justesse de sa cause, etc. Critiques faciles qui ne valent qu’à poser plus fondamentalement la pertinence même de la notion de limitation de la guerre.

* Est-elle souhaitable ?

"Des efforts insuffisants, remarque Clausewitz, peuvent conduire, dans la guerre, non seulement à une absence de succès, mais à un échec positif" 35. Inversement, il est bien difficile de "savoir si la perte d’une bataille principale n’éveille pas des forces qui ne se seraient pas manifestées sans cela... mais provoquer cette réaction n’est plus du ressort de l’art de la guerre, qui doit se contenter d’en tenir compte lorsque, au meilleur des cas, on peut la prévoir" 36. Etrange haussement d’épaule de la part de l’homme que la défaite mit en mouvement. Ceci s’explique d’abord par la logique de la démarche : le livre porte sur l’engagement. La stratégie est cet art d’utiliser les engagements qui recherche l’efficacité maximale dans son registre, à son niveau, pour ce qui concerne son but. Second argument, la réaction n’est de l’ordre que du conjecturable. Rien ne garantit rien, ni dans un sens, ni dans un autre. Enfin, Clausewitz introduit ainsi au dilemme fondamental que nous exprimons à travers la suggestion d’une loi de réversibilité du principe d’efficacité dans l’application de la violence. L’usage de la violence est directement régi par un principe directeur d’efficacité. Une fois localisé le centre de gravité stratégique, et par là, une fois définis les différents points d’application de l’effort, il faut bien user de la plus grande quantité de puissance dont on est capable pour assurer la réalisation de l’objectif que l’on s’est fixé. L’acte de violence physique se doit d’être adéquat à son objet. Toutefois, il convient que cette application adéquate s’effectue dans des conditions telles qu’elle n’ait pas pour conséquence la transformation du but de guerre initial en cours de conflit et que du succès ou de l’échec se dégagent les conditions d’un retournement de la situation. Cette transformation peut se produire ou bien pour soi-même ou bien pour l’adversaire.

Un excès de violence causé par une observation trop zélée du principe d’efficacité peut produire un double effet de vertige : le bénéficiaire, à qui apparaît la perspective de la victoire, sera conduit à vouloir saisir plus qu’il ne songeait au départ. Mais l’excès d’efficacité, en infligeant à l’adversaire des dommages physiques et moraux touchant à son existence, ses valeurs, son système symbolique, peut aussi engendrer cette radicalisation qui fait que la résistance, soit par esprit de vengeance, soit par peur pour l’existence (Napoléon en Espagne, Hitler en URSS), s’organisera au nom d’une finalité bien plus fondamentale que ce qui inspirait l’action à son début. Dans un cas comme dans l’autre, la nature du conflit tend à se modifier avec l’importance des buts de guerre.

* Est-elle possible ?

Deux grandes difficultés se présentent.

Premièrement, comment réguler les phénomènes de polarité qui, en raison de la loi des actions réciproques, risquent de provoquer l’ascension vers les extrêmes ? Sait-on seulement que cette ascension a lieu ? Dans le brouillard de la guerre, dispose-t-on encore du recul nécessaire pour, se regardant agir et réagir, apprécier le franchissement de la limite ?

Toutefois, en admettant que ce passage dans l’au-delà soit clairement perçu et que les décideurs en soient informés et conscients, que faire une fois la limite outrepassée ? On entre dans une autre dimension, faite d’inconnue, mais où l’on peut envisager de restaurer des limites. Dans la guerre conventionnelle, la montée vers les extrêmes peut faire l’objet d’une gestion savante, pour ne pas dire complaisante, par la sophistication aussi bien intellectuelle dans la définition des seuils que technologique dans l’utilisation des armes plus ou moins précises et "intelligentes". Cette sophistication, qui ne dit rien sur le résultat final, prend une toute autre dimension dès lors que l’on envisage la guerre nucléaire. Dès 1954, dès que l’Union Soviétique dispose d’une certaine capacité à infliger des dommages intolérables aux Etats-Unis, le problème de l’ascension aux extrêmes prend une importance capitale. La limitation des dommages chez Halperin et Schelling, la gestion de l’escalade chez Kahn, les va et vient intellectuels de l’équipe McNamara sont autant d’efforts pour prévenir la dérationalisation d’un conflit, du fait de la montée aux extrêmes nucléaires, l’emballement jusqu’au spasme paroxystique de la mort planétaire.

Le fait nucléaire, dès lors que la représaille est suffisamment probable, a donc bouleversé les fondements mêmes de la conception de la limitation de la guerre en transformant la structure même de la scène guerrière où se déroule le jeu des raisons et des passions.

La deuxième difficulté est à peine moins délicate qui pose le problème suivant : qu’en est-il de la guerre limitée quand l’enjeu, le but de guerre, est de valeur différente pour chacun des deux acteurs : comment s’assurer que l’adversaire comprendra et qu’il voudra bien s’accorder sur un espace minimal de coopération, qui serait une sorte d’interférence entre les buts de guerre différents de chacun des ennemis ? La communication, même par la violence, est-elle possible contre un adversaire poursuivant un but intégral et dont la logique part de prédicats différents ? Si Américains et Soviétiques avaient bien un intérêt commun minimal à cause du risque nucléaire, rien n’a jamais pu prouver que le Nord-Vietnam se soit jamais senti engagé dans une sorte de négociation tacite en raison de l’emploi limité de la violence par les Etats-Unis.

"Cette guerre inférieure ne peut exister qu’à la condition tacite que l’adversaire s’y conforme. Et comment savoir combien de temps il tiendra cet engagement ?" 37 On peut donc considérer que l’existence d’une limitation tacite tend à devenir un facteur d’incitation à la rupture de la règle du jeu (breakout dans les négociations d’arms control) pour un adversaire qui, se transformant lui-même, changerait la règle du jeu pour prendre l’avantage par surprise. En effet, la tentation est forte pour un perturbateur audacieux. Car le premier qui transgresse une situation généralement reconnue et supposée établie bénéficie d’un avantage considérable. Le perturbateur "révolutionnaire", qui transgresse un code qu’il ne reconnaît pas, prend une option sur la victoire. Encore faut-il qu’il dispose de moyens tels que la transgression soit en sa faveur au-delà du simple effet de surprise et qu’ils le mettent hors de la portée de la riposte-représaille que ne manquerait pas de lui valoir son incorrection. Comme tout code, la limitation postule un état arrêté du monde : le progrès technique, l’évolution des modes de production l’ont toujours subvertie ou défiée. On a beau trancher les mains des premiers arquebusiers, on n’entrave pas la mise au point de l’arme à feu individuelle. Tout code suppose également un accord général des parties. Il ne peut s’établir qu’autant que le nombre des consentants dépasse très largement celui des récalcitrants (et encore, dans le cas de la guerre, ce nombre doit très vite se réduire, sinon la situation reste trop dangereuse pour respecter une abstention pénalisante, la lutte contre la prolifération nucléaire procède aussi de cette logique-là).

La limitation du but dans la guerre qui vise à avoir des répercussions sur le but de guerre adverse constitue donc une des entreprises spéculatives parmi les plus délicates, affectée d’un degré d’incertitude élevé.

En effet rien ne prouve :

a) que l’adversaire "entende" ou comprenne le "message",

b) qu’il n’interprète pas cette limitation comme signe de faiblesse physique ou morale,

c) qu’il n’en profite pas comme d’un répit,

d) que son but de guerre puisse être affecté par quoi que ce soit d’autre que la perspective assurée de l’anéantissement (guerre à but intégral, d’extermination ou révolutionnaire).

En tout état de cause, self restriction n’est pas mutual self restriction. Il y a donc la limite que l’on s’impose volontairement et unilatéralement pour soi-même, son propre intérêt, son propre camp, et celle que l’on recherche avec l’adversaire, en s’efforçant de créer un intérêt commun implicite. Cette recherche peut bien entendu s’avérer vaine et l’on se trouve alors dans la position pénalisante de restriction involontairement unilatérale. Pour que l’auto-limitation produise les effets attendus, il convient donc de disposer d’une connaissance de l’adversaire suffisamment fine pour pouvoir en conclure avec assez d’assurance, d’abord qu’il est bien disposé à entrer dans la relation de marchandage implicite, ensuite que l’on saura quels mécanismes faire jouer pour que la négociation tacite par la violence ait une quelconque chance de réussite.

SYNTHÈSE

"Ainsi, dit Clausewitz, l’objectif politique, comme mobile initial de la guerre fournira la mesure du but à atteindre par l’action militaire, autant que des efforts nécessaires" 38. Réaffirmation logique du primat du but politique comme instrument directeur de la limitation de la guerre. Toutefois, l’emploi de la violence place la réalisation de l’objectif sélectionné dans des conditions très particulières. Elle est le prolongement de la politique par d’autres moyens certes, mais ces moyens sont d’une nature très particulière en ce qu’ils sont destruction, mort. On "crée" de l’irréversible. Il y a donc continuation dans l’ordre des fins, mais accompagnée d’une rupture dans l’ordre des moyens.

De plus, un principe d’efficacité qui domine légitimement tout agir finalisé d’une part, et les lois d’action réciproque, d’autre part, dues à la polarité conflictuelle, tendent à provoquer l’ascension vers les extrêmes à "déchaîner" la guerre vers sa forme "pure". La structure politico-stratégique peut se trouver affectée d’un excès de violence et d’un trop plein de succès dont on a vu qu’ils pouvaient provoquer des phénomènes perturbants graves tant dans son propre camp que chez l’adversaire. Il faut donc limiter. Compte tenu de ces deux dernières remarques, la proposition de Clausewitz nous suggère le schéma de synthèse suivant.

 

 

La limitation de la guerre comprend trois phases. Une phase d’organisation pour chacun des niveaux hiérarchiques de la structure politico-stratégique : définition, sélection, adaptation.

Une deuxième phase consiste en la régulation de l’application, compte tenu du principe d’efficacité maximum de l’état de polarité responsable des lois d’actions réciproque et de l’effet de limitation lui-même qui ne doit pas engendrer une baisse d’efficacité préjudiciable.

Troisième phase, le contrôle des effets de réaction générés par ce système que métaphoriquement nous appelons "batterie de violence", soit les résultats physico-psychiques de l’application de la violence sur l’ensemble de la structure politico-stratégique.

La limitation consiste à corriger en permanence les surchauffes du système, en régulant tous les effets de feed-back engendrés par l’application de la violence.

Mais ce principe de limitation ne doit pas contrarier le principe d’efficacité, faute de quoi l’on courrait le risque d’une inefficacité qui immédiatement répercuterait de façon dévastatrice ses effets sur l’ensemble de la structure politico-stratégique, modifiant le but stratégique et probablement, assez vite, le but de guerre lui-même, et plus grave encore, sans que les acteurs principaux en soient immédiatement conscients.

La limitation consiste donc en une triple opération de définition de la fin politique, de la sélection du but stratégique et de l’adaptation de la violence physique. à ce niveau un principe de régulation doit organiser et stabiliser la relation tourbillonnante entre effets de polarité (ascension aux extrêmes), principe d’efficacité et les effets propres à la limitation elle-même. Ce qui revient à dire que la limitation doit en quelque sorte se limiter elle-même pour ne point générer des effets contraires à la réalisation du but politico-stratégique.

Le dosage des effets physiques, défini comme la relation entre le choix des cibles et la qualité des moyens qui les traitent, produit des effets psychologiques sur ceux qui l’éprouvent et le subissent tandis qu’ils rétroagissent sur les acteurs-concepteurs. En fait, l’ensemble de la structure politico-stratégique se trouve affectée par la dimension particulière de la limitation imposée aux effets physiques.

Cette rétroaction sera particulièrement sensible au niveau de l’engagement des peuples par rapport au but de guerre. Ce niveau est pour Clausewitz le lieu de la passion, là où la haine se déchaîne et d’où l’énergie maximale provient. Inversement, l’apathie des peuples est cause, selon lui, de la médiocrité du but politique et de la limitation de la plupart des guerres réelles. Ajoutons qu’elle peut être aussi l’origine d’un mouvement actif visant à faire renoncer à la guerre et au but politique qu’elle servait.

"Si l’on ne recherche plus l’extrême, pas plus qu’on ne s’y dérobe, la limite de l’effort à fournir est une question à déterminer par le jugement" 39. Postulat d’une situation en équilibre où l’on accepte la loi de l’efficacité en concordance avec l’existence d’une finalité politique définie et d’un but stratégique sélectionné. Mais cet équilibre n’est pas acquis. Loin d’être fixe, c’est un état instable constamment modifié par les effets de la réaction issue de la "batterie de violence" qui, une fois la guerre déclenchée, alimente l’ensemble de la structure. La limitation de l’acte de guerre procède donc de la dynamique créée par la relation récurrente permanente qui s’instaure entre le but de guerre et le but dans la guerre. La nature des finalités politiques conduit à assigner aux forces armées des buts stratégiques traduits en objectifs opérationnels. Mais les résultats obtenus dans le réel rétroagissent sur l’ensemble de la hiérarchie des déterminations en fonction de la régulation des effets issus de la batterie de violence. La structure politico-militaire constitue donc une surface perméable et sensible, constamment affectée par la cascade d’événements plus ou moins prévisibles (ou modification accélérée du réel) que produit la guerre. La limite procède autant d’une volonté de modération que de la capacité à ajuster de façon adéquate et constante la relation entre la finalité recherchée et les effets résultant des buts stratégiques que l’on s’est assigné. En de telles circonstances, les qualités de "jugement" des concepteurs et des décideurs, autant que des exécutants, subissent l’évaluation la plus radicale qui se puisse concevoir, celle du passage à l’acte. Si la guerre est épreuve de vérité, en assurer la limitation c’est subir ce test à l’extrême.

 

________

Notes:

1 Robert Osgood, op. cit., p. 2.

2 voir l’ouvrage de Michaël I. Handel, Sun Tzu and Clausewitz, Strategic Studies Institute U.S. Army War College, Carlisle Barracks, 1991. qui mélange total et absolute war dans la catégorie des idéaux-types. Heureusement, après ce fâcheux début, l’étude ouvre des perspectives plus encourageantes.

3 De la Guerre, Livre I chapitre I, 3. Lucien Poirier me fait remarquer que le génitif porte sur violence et non sur emploi, ce qui justifie cette traduction différente de celles que l’on peut trouver. Sachant ses innombrables défauts, j’utiliserai néanmoins la traduction de Madame Suzanne Naville pour l’édition de 1955 aux Editions de Minuit. Signalons qu’en dehors des précisions sémantiques précieuses de Raymond Aron, les nouvelles traductions n’apportent malheureusement pas grand chose. Les éditions Champ Libre ont repris pour l’essentiel la traduction du colonel de Watry et la nouvelle traduction du livre I pour lAnthologie de la stratégie mondiale de Gérard Chaliand, Bouquins, Robert Laffont, 1991 est particulièrement décevante.

4 André Glucksmann, Le Discours de la guerre, L’Herne, 1967, réédition refondue, Grasset, 1979, p. 137.

5 note de Clausewitz reproduite dans le recueil publié en 1941 par W.M. Schering, Clausewitz, Geist und Tat, p. 309.

6 Raymond Aron, Penser la guerre, Clausewitz, Gallimard, 1976, tome 1, p. 1106 et André Glucksmann, op. cit., p. 104.

7 Trois notes de Clausewitz sur De la guerre, note 2 p. 42.

8 Voir l’introduction de Pierre Naville à l’édition de 1955 ainsi que les précisions de Lucien Poirier, Revue militaire d’information n° 257, 10 septembre 1955.

9 De la Guerre, Livre I, chapitre 1, 11, p. 58.

10 Ibid, Livre I, chapitre 1, 3 p. 52.

11 Raymond Aron, Penser la guerre , Clausewitz, tome 1, pp. 113-114.

12 De la guerre, Livre VIII, chapitre VI-B, p. 704.

13 Thomas C. Schelling, op. cit., p. 183.

14 Ibid, pp. 166-174.

15 Lucien Poirier, op. cit., p. 383 et André Glucksmann, op. cit., p. 137.

16 William McNeill, La Recherche de la puissance, Economica, 1991, pp. 207-226.

17 De la guerre, Livre I, chapitre I, 8 p. 56.

18 Ibid, , Livre II, chapitre 16 p. 228.

19 Ibid, Livre I, chapitre 7, p. 108.

20 Ibid, Livre I, chapitre 1, 3 p. 52.

21 Ibid, Livre I chapitre 1, 3 p. 53.

22 Thomas C. Schelling, op. cit., p. 143 et note 9.

23 Robert O’Connell, Of Arms and Men, Oxford University Press, 1989. voir notamment les pages consacrées à la période 1648-1789, période de limitation de la guerre par modération dans l’usage des armes et édiction de codes de bonne conduite notamment, pour les sièges de places-fortes, pp. 148-162.

24 Herman Kahn, De l’escalade, métaphores et scénarios, Calmann-Lévy, 1966, p. 39.

25 George H. Quester, “Bargaining and Bombing during the Second World War”, World Politics, avril 1963 et son livre Deterrence before Hiroshima, New York, John Wiley and Sons, 1966.

26 Thomas C. Schelling, op. cit., p. 129 et note 3.

27 Colonel Charles Ailleret, “Reverrons-nous la guerre des gaz ?” Revue Militaire d’information, n° 198, 25 juillet 1952.

28 Albert Speer, Au Cœur du troisième Reich,(1969), Livre de poche, 1971, pp. 343 sqq.

29 Cette expression sert de titre au premier chapitre de l’ouvrage déjà cité de Thomas C. Schelling, Arms and Influence, 1966.

30 De la guerre, Livre VIII, chapitre 3 B, p. 685.

31 Ibid, Livre VIII, chapitre 6 A p. 702. On ne saurait trouver une formulation plus proche de l’esprit de Schelling, dont l’apparente indifférence à l’égard du maître prussien laisse perplexe.

32 Herman Kahn, De l’Escalade, op. cit. pp. 80-81. Il s’agit d’un article du correspondant du Washington Post à Saïgon, en date du 10 juillet 1963 et qui, selon Kahn, ferait partie de ces fuites organisées par l’administration américaine pour envoyer un signal, sans être engagée par lui.

33 W.W. Kaufmann, The McNamara Strategy, Harper and Row, 1964, p. 298.

34 Sur ce point, il faut distinguer : l’échec des opérations Rolling Thunder (1965-1968) est nettement opposé aux effets plutot efficaces de Linebacker I et II de 1972. voir Osgood, Limited Nuclear War Revisited, 1985, et l’étude récente de Robert A. Pape Jr, International Security, automne 1990, vol. 15, n° 2.

35 De la guerre, Livre VIII, chapitre 3-B, p. 678.

36 Ibid, livre IV chapitre 10, pp. 277-278.

37 Ibid, Livre III, chapitre 16, p. 230.

38 Ibid, Livre I, chapitre 1, 11, p. 59.

39 Ibid, Livre I chapitre 1, 10, p. 58.

 

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