L’ANCIEN REGIME MILITAIRE : UN MODELE DE GUERRE LIMITEE ?

 

Hervé COUTAU-BÉGARIE

 

Quand les Constituants créent en 1790 le terme d’Ancien Régime, ils lui donnent un sens politique : il s’agit pour eux de la monarchie absolue qu’ils viennent d’abattre. Les historiens ont élargi la notion : l’Ancien Régime est avant tout une société qui possède des caractéristiques propres dans de nombreux domaines. C’est ainsi qu’Ernest Labrousse et Jean Meuvret ont parlé d’"Ancien régime des subsistances" et que Pierre Goubert a forgé le concept, d’ailleurs très discuté, d’"Ancien Régime démographique".

Il est donc légitime de se demander s’il n’existe pas également des caractéristiques spécifiques permettant de parler d’un Ancien Régime militaire. Pour être opérationnel, un tel concept suppose que la période se différencie sans ambiguïté de celles qui la précèdent et qui la suivent, mais aussi que les caractéristiques identifiées restent suffisamment stables au cours des deux siècles et demi - XVIe, XVIIe siècles et première moitié du XVIIIe siècle - que couvre l’Ancien Régime pour donner à celui-ci son unité.

La première condition ne pose pas de problème. Ce n’est qu’à partir du XVIe siècle que la guerre perd définitivement son caractère féodal pour devenir l’affaire, bientôt exclusive, des Etats. Les vestiges du féodalisme subsisteront certes encore longtemps et ce sera l’un des soucis constants de la monarchie que de les éliminer. Mais dès le XVIe siècle, le gros de l’œuvre est fait : alors que les tentatives de Charles VII et de Louis XI de constituer une armée permanente ne leur avaient guère survécu, la constitution définitive sous le règne de François II des quatre "vieux" régiments de l’infanterie française, dérivés des "bandes" mises sur pied par François Ier - régiments de Picardie 1557, de Piémont, de Navarre et de Champagne 1558 - marque le début de l’armée permanente en France, date décisive dans l’émergence de l’Etat moderne, ainsi que l’a souligné Bertrand de Jouvenel1.

De même, la césure avec la période qui suit l’Ancien Régime est nette. Avec la levée en masse prescrite par la Convention, la guerre devient pleinement nationale et perdant par là la modération qui l’avait caractérisée jusqu’alors, à en croire le colonel Chalmin : "si l’on veut définir brièvement le caractère fondamental de la guerre au XVIIIe siècle, on peut dire que ce fut une guerre limitée. Certes, ce caractère fut la conséquence des techniques militaires. Mais il reflétait les conditions politiques de l’Europe et s’accordait avec les idées et la philosophie d’une époque aristocratique et classique où la modération et la mesure étaient de règle" 2.

Au regard des tueries des XIXe et XXe siècles, une telle affirmation semble peu discutable et la tentation est forte et l’étendre à l’ensemble de l’Ancien Régime, du XVIe au XVIIIe siècle. Mais la comparaison avec une époque postérieure, marquée par des bouleversements inouïs dans tous les domaines, a-t-elle un sens ? Dans le contexte de l’Ancien Régime lui-même, l’appréciation devient plus nuancée, dès que l’on considère la guerre dans son environnement, ou l’art de la guerre lui-même.

LIMITATIONS EXTERNES

De nombreuses contraintes externes peuvent jouer en faveur d’une limitation de la guerre. On a ainsi invoqué : la religion, le droit, le système de l’équilibre européen, l’économie et les mentalités. Mais aucun ne semble avoir eu d’influence décisive en ce sens.

La religion

Dans l’Occident médiéval, les limitations imposées par l’église - Paix de Dieu, Trève de Dieu - n’ont pas toujours été respectées, loin de là. Il est néanmoins certain que leur action a souvent été efficace. A partir du XVIe siècle, avec la laïcisation de la pensée, l’éclatement de la Chrétienté et la perte de prestige de la papauté, qui apparaît de plus en plus dans les affaires internationales comme une puissance temporelle semblable aux autres et non plus comme une autorité spirituelle, ces freins tombent. Le rôle de l’Eglise comme facteur de limitation des guerres apparaît dès lors, sinon nul, du moins négligeable.

Le droit

La place laissée vacante par la religion aurait pu être prise par le droit. Et effectivement, un certain nombre de juristes essaient d’imposer des limitations "rationnelles" à la guerre. Dans De jure belli, ac pacis, Grotius cherche à faire triompher l’idée de justice éclairée par la raison. Vittoria, dans ses Relectiones, de Indis et de jure belli affirme l’existence d’une communauté internationale supérieure aux Etats et fondée sur la fraternité. Dans son Tractatus de legibus, Francisco Suarez en fait autant mais, plus réaliste, cherche à fonder la communauté internationale sur la notion d’utilité commune.

Mais dans le même temps, l’effort des légistes tend à affranchir l’Etat de toutes les barrières qui entravent son action. La raison d’Etat l’emporte sur la morale politique, et l’Etat se voit reconnaître une compétence illimitée, indépendante du droit et de l’éthique chrétienne : "l’Etat aura sa morale propre qui s’imposera progressivement à la pensée politique, au détriment de la conception médiévale de la communauté humaine. La tradition du droit naturel restera vivace dans la théorie ; elle deviendra de plus en plus étrangère à la pratique gouvernementale pour laquelle tout se réduit finalement à la puissance" 3. Une telle conception "tend à consacrer le droit absolu de guerre. Les hommes de droit... introduisirent dans le droit des gens une différenciation entre la légitimité et la licéité des guerres : une guerre injuste par ses causes n’en est pas moins licite si elle est faite par un prince souverain et précédée d’une déclaration de guerre. Compétence et forme, le droit n’en demandera désormais plus davantage" 4. Le droit ne saurait guère être regardé comme un facteur limitant.

Le système de l’équilibre européen

On considère généralement qu’un système international homogène5, dans lequel tous les Etats adhèrent aux mêmes valeurs, a naturellement tendance à limiter la guerre. Le système de l’équilibre, caractéristique des relations internationales du XVIe au XVIIIe siècle, est incontestablement un système homogène et, pour beaucoup d’observateurs, il constituerait même la meilleure organisation en vue de limiter la guerre.

Ainsi, pour Pierre Chalmin, "les grandes puissances étaient toutes des monarchies héréditaires. La guerre ne se faisait pas de peuple à peuple, mais de souverain à souverain. Or le souverain était le maître du pays sur lequel il régnait et il cherchait naturellement à accroître ses domaines. Le but de la guerre était, soit de défendre le sol national, soit de conquérir une ville ou une province qu’on annexerait ou qui servirait de gage à une négociation. Il n’était absolument pas possible de détruire une nation rivale et de détruire l’équilibre européen" 6.

A la différence des frontières naturelles, qui n’apparaîtront véritablement qu’à la Révolution, l’équilibre est une idée très présente à l’esprit des contemporains. Le mot figure dans un traité franco-danois de 1645, et les traités de Westphalie (1648) en sont imprégnés, comme le déclarent les représentants des Provinces-Unies : "Notre Etat, et, l’on peut dire, toute la Chrétienté, est intéressé à ce que la France et l’Espagne ne deviennent pas trop puissantes". La pratique est théorisée bien avant le classique On the Balance of power de David Hume : on la trouve esquissée par Jean Bodin dans La République (1576), par Guichardin dans son Histoire (1579) ; au XVIIe siècle, c’est un lieu commun répété par Richelieu et des publicistes comme Michel de Béthune et Henri de Rohan en France, Francis Bacon, Thomas Overbury7 et William Camden en Angleterre...

L’équilibre imposerait donc aux Etats la modération. C’est ce que pense un juriste aussi éminent que Charles de Visscher : "consacrée déjà par les traités de Westphalie, la politique de l’équilibre s’exprime en terme exprès dans le Traité d’Utrecht entre l’Angleterre et l’Espagne (1713). Si à elle seule, elle ne pouvait prétendre à instituer un ordre moral, elle a au moins fourni un principe de prudence à la politique individualiste des Etats" 8. Chez les historiens, le doyen Georges Livet va dans le même sens : il reconnaît "l’existence d’un "espace politique" présentant une certaine homogénéité, offrant un ensemble d’Etats, dont les intérêts paraissent sinon identiques, du moins similaires, dont aucun ne peut être soupçonné d’aspirer à l’hégémonie, moins du fait de sa propre volonté que de la vigilance des autres et qui trouve dans le temps, et peut-être la tradition - la garantie d’une certaine stabilité" 9.

Une telle analyse doit cependant être accueillie avec beaucoup de réserves. L’équilibre ne résulte pas d’une solidarité internationale, mais de l’affrontement entre puissances. Le système est donc instable, car le fait de partager une idéologie commune n’empêche pas les sources de conflit d’être nombreuses : querelles de préséances, de frontières, de succession, douanières... sans oublier la cassure entre catholiques et protestants, les appétits de conquête, ou les considérations de politique intérieure : Richelieu et son vis-à-vis le comte-duc d’Olivares poursuivent des politiques étrangères belliqueuses pour mieux se maintenir au pouvoir10. Dans une société où l’honneur et le rang comptent infiniment plus que la prospérité, la puissance dominante cherche naturellement à asseoir son hégémonie. L’Espagne d’abord, la France ensuite s’y essaieront, avec des visées expansionnistes avouées : "l’on ne fait pas la guerre pour mieux assurer la paix, mais pour conquérir, pour agrandir son territoire" 11. La guerre n’est donc pas une anomalie dans le système, elle en constitue la régulation : la puissance dominante est obligée d’y recourir si elle veut rompre l’équilibre à son profit, tout comme pour les autres puissances, la guerre est le seul moyen de faire obstacle à un tel expansionnisme. Ainsi que le dit le doyen Zeller, "la guerre, en tant qu’instrument privilégié de la politique extérieure... a continué à commander les rapports des puissances entre elles 12. Le "grand siècle" est particulièrement belliqueux : de 1600 à 1713, six années de paix générale et près de 60 années de confrontations générales impliquant toutes les grandes puissances : guerre de Trente Ans (1618-1648), guerre de Hollande (1672-1678), guerre de la Ligue d’Augsbourg (1688-1697), guerre de Succession d’Espagne (1701-1713).

On comprend dès lors pourquoi les théoriciens de l’Etat légitiment la guerre. Celle-ci est consubstantielle au système de l’équilibre. Certes, la structure monarchique de l’Europe contribue à bloquer l’ascension aux extrêmes, la recherche de l’anéantissement intégral de l’adversaire. Mais ce blocage résulte surtout d’un rapport de forces. Il n’est pas possible d’en conclure que le système de l’équilibre européen a favorisé la limitation de la guerre.

Le coût de la guerre

L’économie peut-elle limiter la guerre, en contraignant les belligérants épuisés à arrêter les hostilités ? Un tel facteur ne semble pas déterminant, loin de là : l’épuisement n’apparaît, en général, qu’au bout d’un certain temps. Même l’Angleterre a une population majoritairement agricole et assure son auto-suffisance alimentaire. Et inversement, il ne faudrait pas oublier que bon nombre de conflits ont des causes économiques, par exemple, la guerre de Hollande de 1672 à 1678.

Le facteur financier paraît plus important. Paul Kennedy en a fait l’argument central de son livre célèbre sur le déclin des grandes puissances13. Il est crucial dans un pays comme l’Espagne, où le roi, malgré les convois d’argent du nouveau monde - argent qui ne fait que transiter par l’Espagne, comme l’a montré Pierre Chaunu14 - est constamment harcelé par le problème de la solde du tercio. En France, le problème financier se pose avec autant de régularité : la solde n’est pas toujours payée avec la régularité, il s’en faut de beaucoup, mais les retards n’entraînent pas de mutineries d’envergure comparables à celles qui se produisirent par dizaines dans l’armée espagnole des pays-bas ; ils se traduisent plutôt par les désertions. Au total, les considérations financières ont rarement dissuadé les gouvernements de recourir à la guerre : celle-ci, bien plus que les palais, engloutit la quasi-totalité des budgets nationaux. L’honneur et la gloire importent plus que l’équilibre des comptes. Colbert lui-même, malgré la légende forgée sous la IIIe République, est loin d’y être systématiquement opposé. Le coût de la guerre est beaucoup plus élevé qu’il ne le sera au XIXe siècle.

Les mentalités

De tous les facteurs "sociaux" qui pourraient limiter la guerre, l’état des mentalités est sans doute le plus important. Mais l’action de celles-ci est ambivalente : si la vivacité du patriotisme local est un obstacle au développement du sentiment national, ce phénomène est compensé, dans une large mesure, par la large diffusion des valeurs militaires dans la société.

Le patriotisme est essentiellement local. Comme le fait remarquer A. Corvisier, la partie, dans son sens primitif, c’est "la terre des pères. La patrie peut être de dimensions diverses. A l’origine, c’est le village, la collectivité locale, la seigneurie rurale... la zone sur laquelle s’étend le sentiment de communauté, et par conséquent, de solidarité en cas de danger" 15. Certes, le patriotisme national n’est pas inexistant, on le verra lors de la guerre de Succession d’Espagne, mais il ne se manifeste qu’en cas de crise. Très significative à cet égard est l’absence d’"ennemi héréditaire" : la guerre de Cent ans est oubliée et ce n’est qu’après les guerres de Louis XIV que l’Angleterre retrouvera ce rôle.

Cet esprit de clocher se traduit par une hostilité très vive à l’égard de l’armée, qui est considérée comme un corps étranger composé de mercenaires et des déchets de la société, pillards et ivrognes. "Le soldat est pire que le bourreau", dit un adage populaire. Dans de telles conditions, le recrutement est un problème constant.

"Il y a deux façons de recruter : le recrutement personnel où recruteur et recrues se connaissent, au moins par personnes interposées, et le racolage où avant l’engagement, ils sont complètement étrangers l’un à l’autre" 16. La première manière est un vestige du féodalisme : lorsqu’un seigneur constitue une compagnie ou un régiment, il recrute parmi ses paysans. Mais comme elle est insuffisante, il faut recourir à la seconde : les sergents recruteurs usent des moyens les plus variés. Diverses ordonnances royales, notamment en 1692, rappellent l’interdiction de tout engagement forcé, mais nécessité fait loi et l’on s’est guère regardant sur le "volontariat" des engagements. Les soldats ainsi recrutés ne sont pas toujours de bonne qualité et beaucoup désertent à la première occasion. L’ampleur du phénomène s’explique par des causes profondes : la désertion "est la résultante de réactions instinctives que les hommes éloignés de gré ou de force de leur milieu d’origine et incorporés dans une société où les manifestations de l’individualisme sont forcément des plus limitées, n’arrivaient pas toujours à maîtriser" 17. Loin d’avoir un effet dissuasif, les peines rigoureuses édictées par l’administration suscitent la complicité de la population. Aussi le roi accorde-t-il de fréquentes amnisties aux déserteurs qui rejoignent leurs unités.

Sous Louis XIV, Louvois met sur pied les milices. La population y est d’emblée hostile car elle devine bien que les miliciens seront envoyés aux armées. Le système des milices reste d’ampleur limitée. Jusqu’au XVIIIe siècle, l’apport des mercenaires étrangers reste indispensable.

L’action des mentalités ne doit cependant pas être exagérée : la limitation des effectifs découle pour une bonne part également de considérations politiques - faiblesse de l’administration et des finances - ou militaires. Et si le recrutement pose constamment des problèmes, ceux-ci ne sont pas insurmontables. Car "l’Ancien Régime est fortement imprégné par l’esprit militaire, même quand les préoccupations réelles des populations dans les provinces non touchées par la guerre sont souvent fort éloignées de l’armée. Les valeurs sociales sont des valeurs militaires" 18.

C’est particulièrement vrai pour la noblesse : en dépit du déclin de l’idéal chevaleresque, celle-ci a toujours pour vocation principale la guerre. La chose militaire est pour elle "essentiellement civile" pour reprendre l’expression paradoxale d’Emile Léonard19 : sous les armes, le noble n’est pas un soldat - il ne fait qu’exercer son privilège de commandement. Sauf lors de la guerre de Succession d’Espagne, marquée par un gonflement démesuré des effectifs, le roi ne manquera pas d’officiers. Il n’y a pas de divorce entre l’armée et la noblesse20.

Au niveau du peuple, il n’en va pas nécessairement ainsi, nous le savons. Mais l’hostilité à l’armée ne se traduit pas par du pacifisme ; au reste, une telle revendication aurait beaucoup de mal à s’exprimer. Et si le service militaire fait horreur, l’armée n’en reste pas moins pour beaucoup un refuge où la nourriture est assurée - une mauvaise récolte entraîne immédiatement une augmentation sensible des engagements -, de sorte que l’oliganthropie est rarement catastrophique. Et les soldats de l’Ancien Régime, malgré les sarcasmes dont les couvraient les bons esprits du temps, firent généralement preuve du plus grand courage, leurs multiples victoires l’attestent. Le colonel Suire note très justement qu’ils "se montraient plus sensibles à l’honneur qu’à l’argent" 21. Les miliciens eux-mêmes, en dépit des conditions de leur enrôlement et de leur absence presque totale de formation militaire, furent le plus souvent des soldats valeureux : à la bataille de La Marsaille, en 1693, douze régiments de milice arrivant directement de leurs provinces furent engagés sur le champ, sans aucune préparation : ils rivalisèrent avec les meilleurs régiments. Les paniques, comme celle qui se produisit lors de la bataille de Malplaquet, ou les désertions, sont la conséquence de phénomènes instinctifs incontrôlables, et non de la couardise.

L’action des mentalités doit donc être appréciée de façon nuancée. Elles ont pu contribuer à limiter la guerre, l’horreur du service militaire imposant une limitation des effectifs. Mais celle-ci est la résultante d’une pluralité de facteurs et non de la seule action des mentalités, largement ambivalentes à l’égard de la guerre. Les facteurs "sociaux" n’ont donc pu à eux seuls limiter la guerre : aucun n’est déterminant.

LIMITATIONS INTERNES : Technique et tactique militaires

La tactique varie en fonction de l’armement. A cet égard, une césure très nette existe entre le XVIe siècle et le XVIIe siècle : le premier est celui de l’ordre profond. Au XVIIe siècle, les progrès de l’armement permettent de lui substituer l’ordre mince. Mais des points communs peuvent être trouvés entre les deux périodes : malgré les progrès accomplis, la tactique reste embryonnaire et l’exploitation impossible.

Au XVIe siècle, l’arme à feu a largement pénétré les armées. L’infanterie dispose du mousquet - qui prend appui sur une fourquine - et de l’arquebuse, plus légère. Ce sont des canons en miniature, avec allumage par mèche à serpentin. La cadence de tir est d’un coup toutes les cinq minutes et il faut des piquiers pour protéger les arquebusiers et les mousquetaires. La cavalerie a encore la lance mais abandonne les armures. Apparaît une cavalerie légère, munie d’arquebuses et de pistoles. L’artillerie a fait quelques progrès, notamment en France sous Charles VIII avec la réforme des frères Bureau, mais les pièces sont lourdes - les plus grosses nécessitent 35 chevaux pour les tirer - et peu maniables.

Cette faiblesse de l’armement, jointe au manque de discipline des soldats, toujours prêts à se débander, commande un ordre de bataille profond et compact. Les fantassins sont groupés en carrés pour résister aux charges de cavalerie. Les piquiers sont aux premiers rangs et les mousquetaires et arquebusiers s’abritent derrière eux. Il faut beaucoup de rangs pour assurer un feu continu : les reitres22 en avaient jusqu’à 30 et employaient la tactique de la "caracole" : le premier rang tirait, courait se mettre derrière pour recharger et ainsi de suite. Les lansquenets - mercenaires également - méprisaient au contraire les armes à feu et chargeaient à la hallebarde. La cavalerie est fragile et charge au trot : si elle parvient à enfoncer la cavalerie adverse, elle attaque les carrés d’infanterie. L’artillerie n’a qu’une efficacité symbolique : au combat de Walshoutem en 1568, l’artillerie espagnole du duc d’Albe tira 25 coups de canon et celle de son adversaire, le prince d’Orange, 5.

Le schéma d’une bataille est toujours le même. Après un bref duel d’artillerie destiné à jeter la confusion chez l’adversaire, les cavaleries s’affrontent et celle qui gagne attaque l’infanterie ennemie, soutenue par son infanterie qui a suivi. Si les carrés adversaires cèdent, c’est la victoire et les fuyards sont massacrés. Point de débordements ou de manœuvres. C’est le plus solide qui gagne. Le rôle du chef était surtout de choisir un bon terrain, de bien former ses bataillons en carrés et d’engager à propos la bataille.

Au XVIIe siècle, deux facteurs vont amener un renouveau de l’art militaire. D’une part, la qualité des armées s’améliore : ce n’est pas un hasard si c’est le roi de Suède Gustave-Adolphe qui rénove la tactique. Il dispose d’une armée bien entraînée et homogène - même si elle compte un grand nombre de mercenaires allemands - comme en témoigne l’adoption d’une tenue uniforme avec des couleurs distinctives selon les régiments. En Angleterre, la New Model Army de Cromwell est également revêtue d’uniformes et soumise à une stricte discipline qui s’appuie sur le fanatisme religieux. En France, la discipline s’améliore : le maintien en temps de paix des plus anciens régiments permet de disposer d’un noyau de troupes aguerries.

Mais surtout, l’armement se perfectionne. Dans les années 1620, l’arquebuse disparaît. Le mousquet allégé donne naissance au fusil, qu’on épaule au lieu de l’appuyer sur la poitrine, ce qui lui donne plus de précision. Gustave-Adolphe invente la cartouche qui porte la cadence de tir à un coup toutes les deux minutes. En 1640, la baïonnette apparaît, emmanchée dans le canon du fusil après le tir. La baïonnette à douille ne sera introduite qu’en 1701 par Vauban. Ce n’est qu’à la fin du XVIIe siècle qu’elle sera définitivement adoptée.

La cavalerie fait peu de progrès. Cromwell invente les dragons, infanterie montée pouvant combattre à pied et à cheval. A la fin du siècle, apparaîtront les hussards, cavaliers légers hongrois dont l’efficacité sera vite démontrée mais aura quelque peine à s’imposer à cause de leur indiscipline23.

L’artillerie progresse lentement. Les pièces restent lourdes - il faut jusqu’à 24 chevaux pour les tirer - et peu nombreuses : à Rocroi, les Français ont 12 canons contre 18 aux Espagnols. L’artillerie n’accèdera au rang d’arme qu’avec Vauban24 qui réduit le nombre de calibre à 4 et invente le tire par ricochet.

Ces progrès de l’armement amènent un bouleversement de la tactique. Grâce à l’augmentation de la puissance de feu et à la meilleure cohésion de ses troupes, Gustave-Adolphe peut ramener le nombre des rangs à 6 et la proportion des piquiers à un tiers - au lieu de la moitié -. Les progrès ultérieurs et l’adoption de la baïonnette entraînent la disparition des piquiers et la réduction du nombre des rangs à 3. C’est le triomphe de l’ordre mince : à Rocroi, le 19 mai 1643, les régiments disposés en ligne de l’infanterie française viennent à bout des redoutables carrés du tercio espagnol.

Mais très vite, l’ordre mince se généralise. Les armées s’étirent alors sur des fronts de plus en plus longs - à Rocroi deux kilomètres - et dès lors, tout mouvement devient impossible. Si la ligne se dissocie, tout est perdu. Aucune exploitation du succès n’est possible, à moins d’utiliser judicieusement la cavalerie : à Rocroi, Condé fait harceler le tercio par des actions de cavalerie sur ses flancs et ses arrières.

Comme au XVIe siècle, la victoire revient à l’armée la plus solide mais aussi la mieux commandée. Les chefs militaires de génie comme Turenne trouvent d’autres méthodes que la poussée frontale. Sinon, c’est au plus résistant de l’emporter : à Newoinden en 1693, deux assauts échouent et ce n’est qu’au troisième qu’une brèche est ouverte. Le cas est exceptionnel : une armée lance rarement plus d’un assaut. S’il échoue, la ligne d’attaque est dissociée et en danger d’être balayée. Or un assaut est hasardeux : il est difficile de maintenir la cohésion des attaquants qui, après une marche pénible, se heurtent à des lignes intactes et prêtes à tirer. La manœuvre est préférée au choc, et le meilleur général est celui qui contraint son adversaire à la retraite par des manœuvres sans livrer bataille : Turenne gagne à ce jeu une réputation inégalée.

Les grands effectifs sont donc souvent plus une gêne qu’un avantage, car il est difficile de les faire manœuvrer et également de les entretenir à une époque où la logistique n’existe pas encore, l’entretien des troupes est à peine assuré par des munitionnaires privés et il faut vivre sur le pays, ce qui explique que l’hiver arrête le plus souvent les opérations. Mais cela n’empêche pas leur augmentation régulière, dont les bons esprits s’effraieront à maintes reprises, jusqu’à Montesquieu, mais en vain, tant la croissance des armées accompagne celle des ressources de l’Etat. La faiblesse relative des armées n’est pas un signé de modération, mais une contrainte, dont les pays cherchent à s’affranchir.

 

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Notes:

1 Bertrand de Jouvenel, Du pouvoir, 1945 (rééd. Le Livre de Poche, 1972).

2 Pierre Chalmin, “Les guerres limitées du XVIIIe siècle, Revue d’histoire des armées, 1970, n° 1, p. 22.

3 Charles de Visscher, Théories et réalités en droit international public, Pédone, 1970, p. 27.

4 Charles de Visscher, op. cit., p. 28.

5 Raymond Aron, Paix et guerre entre les nations, 1962.

6 Pierre Chalmin, art. cit., p. 34.

7 En 1609, Thomas Overbury décrit la Chrétienté comme un double équilibre : à l’ouest, France-Espagne-Angleterre ; à l’est, Danemark-Suède-Pologne-Russie. Ces deux sous-systèmes ne sont pas isolés : la France s’allie avec le Danemark, avant de choisir la Suède. M. Sheehan, “The Development of British Theory and Practice of the Balance of Power before 1714”, Journal of Modern History (références manquantes).

8 Charles de Visscher, op. cit., p. 17.

9 Georges Livet, L’équilibre européen de la fin du XVe à la fin du XVIIIe siècle, 1976, p. 218.

10 J.H. Elliott, Richelieu et Olivarès, PUF, 1991.

11 Gaston Zeller, Histoire des relations internationales (sous la direction de Pierre Renouvin), tome III, Les temps modernes, 2e partie de Louis XIV à 1789, 1955, p. 9.

12 Gaston Zeller, op. cit., p. 347.

13 Paul Kennedy, Naissance et déclin des grandes puissances, Payot, 1989.

14 Pierre Chaunu, Séville et l’Atlantique, SEVPEN, 1960.

15 André Corvisier, Armées et sociétés en Europe de 1494 à 1789, 1976, p. 32.

16 André Corvisier, L’armée française de la fin du XVIIe siècle au ministère de Choiseul. Le soldat, 1964, p. 956.

17 André Corvisier, op. cit., p. 713.

18 André Corvisier, Armées et sociétés en Europe de 1494 à 1789, PUF, 1976, p. 21.

19 Emile Léonard, L’armée et ses problèmes au XVIIIe siècle, Plon, 1958, p. 3.

20 François Bluche a particulièrement souligné l’engouement de la noblesse de Cour pour la guerre, dans son Louis XIV, Fayard, 1986, pp. 452-453.

21 M. Suire, “Réputations”, Revue d’histoire des armées, 1964, n° 4, p. 36.

22 Mercenaires allemands du XVIe siècle.

23 Avant de charger, les officiers de hussards, demandaient l’accord de leurs hommes. Faute d’une telle précaution, ils risquaient fort de recevoir une balle dans le dos... ou au mieux, de charger tout seuls !

24 Lorsqu’en 1674, à la bataille d’Ensheim, elle tirera 2 500 coups, ce sera une révolution.

 

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