LES DISCOURS, LA MENACE, L’ORDRE INTERNATIONAL ET LA GUERRE DU GOLFE

 

 

Au Nord, la menace du Sud occupe les esprits et les écrits, elle sous-tend l’abondante littérature provoquée par la récente guerre du Golfe. Son discours n’est pas neuf : il est possible d’en refaire la généalogie et de cerner les milieux et les registres où elle s’est déployée dans les années quatre-vingts.

Formulée en termes stratégiques, la menace du Sud est fille de la bipolarité, car l’implosion du monde socialiste a entraîné sur le plan de l’explication un commode basculement de l’Est vers le Sud. Cette migration du discours stratégique qui prend en compte l’évolution dans le monde de la violence - terrorisme, narco-trafic, prolifération des armements - a été bien étudiée, nous n’en retracerons donc pas les étapes2. Il existe un autre argumentaire plus général de la menace. L’histoire de la décolonisation, celle de la guerre d’Algérie, "la grande" période d’immigration du travail qui lui succède et le différentiel démographique Nord/Sud sont les éléments historiques à partir desquels se constitue en France un discours agressif, où les immigrés sont stigmatisés comme inassimilables, porteurs de violence, destructeurs d’identité nationale, donc menaçants. Plus diffus que le discours stratégique monopolisé par les milieux militaires, ce deuxième discours se nourrit des difficultés de la cohabitation "à la base" entre Français et immigrés, ce qui explique son profil de discours individuel sur un type de "nuisances" sociétales. Reformulé par les partis politiques ou par des officines de pensée, il se généralise et se durcit : de la rue des Rosiers à la rue de Rennes, de l’affaire Salman Rushdie à celle du voile, l’histoire du terrorisme ou celle du fanatisme illustrent alors une idéologie du "limes", sur les "nouveaux barbares" qui se sont installés dans l’Empire, bien éloignée du vécu quotidien des rapports entre individus, bandes ou groupes3. Ce discours sécuritaire fait maintenant parti du paysage politique en France, comme le montre l’imposition dans la polémique électorale de la thématique du Front national, mais on le trouve également à l’échelle européenne4, ou aux USA.

Un troisième discours, plus économiciste, s’inscrit historiquement dans le paradigme dépendantiste d’explication des relations internationales : mais il est inversé car la menace vient du Nord. La crise économique et le chômage que connaissent les économies occidentales n’ont pas réussi à modifier ce discours abstrait et général, pour le faire entrer dans le domaine de la vie quotidienne. Même l’argument de la préférence nationale à l’embauche, soutenu par le Front national, reconnaît implicitement l’utilité économique des travailleurs émigrés pour le Nord et n’est donc pas central sur ce plan. Le discours de la menace économique n’a fonctionné dans le sens menace du Sud qu’à des moments historiques très particuliers, comme ce fut le cas lors du premier choc pétrolier provoqué par la guerre du Kippour en 1973.

Ces trois discours sur la menace n’ont pas le même objet et ne renvoient pas aux mêmes enjeux, leur déroulement n’est pas synchrone, les acteurs qui les mettent en œuvre et les milieux où ils se propagent sont différents. Certes ils opposent le Sud et le Nord, mais la trame à partir de laquelle chacun d’entre eux tisse son argumentaire n’a pas la même consistance, aussi ils ne sont pas homologues et ils ne peuvent s’articuler spontanément les uns les autres.

L’effet Golfe

La crise du Golfe constitue une inflexion essentielle dans ces parcours. C’est particulièrement net au niveau stratégique. Promu à la tête de la quatrième armée du monde, flatté de la crainte révérencieuse qu’il provoquait chez ses interlocuteurs occidentaux qui craignaient que l’affrontement militaire, s’il se produisait, ne conduisît à une troisième guerre mondiale, Saddam Hussein a dû apprécier, à la fin de l’année 1990, le tourniquet diplomatique du gotha politique occidental à Bagdad, il a dû penser qu’il était normal d’être le partenaire/adversaire de la première puissance du monde. Reconnu de facto comme nouveau leader du monde arabe, il a joué avec conviction sur la scène internationale le rôle intransigeant de chef d’un "Etat perturbateur". Ainsi de la pratique diplomatique à la réflexion stratégique, le discours sur la menace du Sud prenait avec lui l’allure d’une analyse réelle de la situation.

La thèse du complot américain contre l’Irak, défenseur du Sud, développée dès août 1990, et reprise très largement après la défaite irakienne5, va dans le même sens ; l’origine du processus est simplement inversée, la responsabilité politique de la guerre, et de la menace qui la précède, passant du Sud au Nord. Cette situation, où le tiers-monde se trouve une fois de plus être la victime de la défense réaliste et même cynique des intérêts américains ou de ceux des grandes puissances, explique qu’un autre discours stratégique, celui d’un Sud menacé par le Nord, se mette en place selon un processus de miroir. Le sentiment concret qu’une menace militaire est suspendue sur les pays du tiers-monde se répand en effet6. L’intérêt du Nord hégémonique est, dit-on, de fabriquer de temps en temps au Sud un ennemi, pour l’écraser, afin de pérenniser des structures de domination. Selon ce schéma, les interventions occidentales dans le Sud peuvent être mises en série, raid raté contre l’Iran, guerre des Malouines, intervention à la Grenade, bombardement en Libye, opération Just Cause à Panama. Et après l’Irak ? Encore l’Irak ? ou
la bombe algérienne, l’aventurisme libyen... pour servir de prétexte à une expédition militaire ! On remarque d’ailleurs, dans cette perspective, que les grandes questions qui agitent l’après-Golfe : contrôle de la prolifération des armements sensibles (missiles, charges chimiques et nucléaires) ou dans un créneau voisin, question du droit d’ingérence humanitaire posée avec éclat par le problème kurde, procurent au Nord des moyens pour affirmer sa supériorité en intervenant dans les affaires intérieures des Etats du Sud, ironique retour de la doctrine Brejnev de la souveraineté limitée.

Mais la guerre se décline également au niveau économique et, dans le Golfe, elle a une odeur de pétrole. En 1990, à travers la fièvre des cours du baril, l’idée que notre genre de vie était dépendant des menaces d’un dictateur a provoqué des réactions violentes chez les dirigeants et dans la population des pays de la coalition : intérêt national et sécurité des approvisionnements pétroliers se conjuguèrent alors de la même manière. L’économie quittait le domaine abstrait des statistiques pour participer directement à la violence7. Ce lien, renforcé entre les deux secteurs, élargit le domaine potentiel de la menace, car celle-ci épouse désormais la fluidité des circuits économiques et concerne ainsi tout le monde. Elle élargit également le spectre de la violence, puisque l’économie qui n’était qu’un enjeu de la guerre, en devient le moyen et même le substitut : un blocus avait inauguré l’affrontement, il perdure une fois les opérations militaires terminées.

On ne sera pas étonné dans ces conditions du sentiment de vulnérabilité économique provoqué par la crise au Sud, notamment au Maghreb. L’Algérie, remarque Abbassi Madani, leader du FIS, dépend pour son alimentation à 90 % de la Communauté européenne ; dans un contexte de crise, ce pays est à la merci d’un blocus économique8 du Nord. La menace est également sur le marché des capitaux et sur celui du travail. Le Sud constate que l’Est est devenu un nouveau Sud, avide de capitaux et exportateur de main-d’œuvre, donc doublement concurrent pour lui et que, bien sûr, les arbitrages du Nord seront rendus en faveur des nouveaux pauvres, ou des nouveaux migrants de l’Est : c’est là, pense-t-il, non seulement le solde économique et social d’une guerre qui, en définitive, a opposé les riches aux pauvres, mais la continuation de celle-ci. On retrouve ici la même construction en miroir des discours que dans le domaine de la menace militaire.

Sur le plan culturel et social, la guerre représente une période de mobilisation forte de groupes, où les discours enflammés et les proclamations de ruptures se croisent et se renforcent : "Dans les pays du Nord [les gens] prouvent par leur comportement agressif à l’égard des immigrés de couleur ou des travailleurs venus du Sud, que cette guerre du Golfe, à la manière dont ils la ressentent et la comprennent, oppose leur propre Nord au Sud. Mais dans le même temps les gens, dans les pays du Sud, ressentent et comprennent
la même chose" 
9. Au Nord, la peur du terrorisme liée à la crainte d’une révolte généralisée dans les banlieues se répand. La guerre rend vraisemblable et propage dans les esprits ce qui n’était auparavant que des phantasmes minoritaires. Elle renforce le sentiment d’hostilité, crée une situation où chacun pense que l’autre le menace. Pour la communauté musulmane française ou plus largement pour le monde arabe, cette attitude du Nord est considérée comme agressive. On dénonce la citoyenneté de seconde zone dont jouissent les Maghrébins en Europe. Ils n’ont le droit qu’au consensus, c’est-à-dire pour parler clair : le droit de se taire10. On se mobilise contre l’arrogance du Nord.

Ainsi se précisait sur le plan régional, autour de la Méditerranée, l’image d’une mobilisation contradictoire de populations, appuyée sur un double discours d’hostilité arabo/occidental, linéament d’une future guerre civile11 ?

Nous constations plus haut la sectorisation et l’hétérogénéité des discours sur la menace du Sud. L’effet Golfe, en leur conférant une sorte de rapport immédiat avec la violence - après tout la politique agressive de Saddam Hussein ne relève pas plus du phantasme que l’arsenal qu’il a constitué, et la guerre du Golfe a bien eu lieu12 ! - les marque du sceau de l’évidence et leur insuffle une forte crédibilité qui augmente leur pouvoir de conviction. La violence du conflit a également sur le discours un effet d’amplification, d’étalement ou de contamination. L’effet Golfe, et c’est sa seconde fonction, "désectorise", par une sorte de "fusion belliqueuse", les divers discours13.

Le discours sur la guerre

A la différence de la notion de danger qui labélise des objets, des personnes ou des lieux, mais à condition qu’on s’en approche, ou de celle de risque qui renvoie à un univers quantifiable et prévisible, la notion de menace est plus politique, elle s’oriente vers l’identification d’une source, vers la volonté malfaisante d’un acteur : elle se place quasi-naturellement dans une perspective militaire. Dans le contexte où nous nous situons, la menace du Sud est à la fois effet et cause : effet réel du conflit du Golfe en tant que fait de psychologie collective dont il faut tenir compte, cause virtuelle d’un prochain conflit. Le discours sur la menace adapte les scénarios guerriers du Moyen-Orient à l’Europe, enfermant par là même, au niveau imaginaire, les deux régions dans le même ensemble guerrier et dessinant sur le plan symbolique les voies d’un transfert de violence : il est significatif de constater que pendant la guerre du Golfe les craintes les plus chimériques qui se propagèrent au Nord de la Méditerranée étaient symétriques aux espoirs les plus fous nourris par le Sud. En fait, ces sentiments provenaient d’une conception commune du devenir de la guerre.

La guerre est en effet conçue sur le mode diffusionniste d’un noyau qui, par des ondes successives, contamine l’ordre international. Née dans le Golfe, elle menace de s’étendre au Moyen-Orient, puis de mobiliser contradictoirement le Sud et le Nord, chacun des niveaux examinés se renforçant de la violence des autres dans un jeu de résonances14. Au premier cercle, celui de l’affrontement militaire Irak/USA, se juxtaposerait un deuxième cercle, marqué par la mobilisation des populations du monde arabe, du monde musulman et plus largement du tiers-monde contre le monde occidental. Moins intense mais plus large, la violence s’y contenterait de manifestations, de discours enflammés, d’agressions locales, une pré-guerre en quelque sorte, que le terrorisme ou l’intifada des banlieues pourrait durcir. Les rapports israélo-palestiniens, marqués par la temporalité longue d’une hostilité commune qui s’incarne dans un répertoire d’actions non militaires, sont au croisement des deux premiers cercles15. Quant au cercle extérieur, il englobe l’ensemble des rapports Nord/Sud et se moule sur les circuits économiques c’est-à-dire sur un système de relations globales qui, au moins par métaphore, invoque cette guerre silencieuse qu’est l’exploitation des richesses du Sud par le Nord. Cette expansion de la violence structurée horizontalement autour d’espaces qui s’emboîtent, et verticalement autour d’une échelle d’intensité des moyens et de la mobilisation des ressources, peut être lue sur le mode de la perte d’intensité ou de la dégradation du centre vers la périphérie ; mais elle peut également être interprétée sur le mode de la potentialité, le cercle extérieur ou la strate inférieure correspondant à des réserves non mobilisées, ou si on préfère, à un gisement de violence encore inexploité.

Ce décryptage de la guerre, qui renvoie au savoir peut-être, à la réflexion sans doute, non à l’émotion, a trois effets. En premier lieu, il met en perspective le discours des acteurs et permet à l’observateur de décrire rationnellement la "guerre gigogne" dont beaucoup ont sans doute rêvé16. A partir d’un contentieux politico-territorial assez banal entre l’Irak et le Koweit, mais qui sera résolu brutalement, l’intervention américaine entraîne une extension géographique doublée d’un changement de nature du conflit : d’une "guerre traditionnelle" entre puissances, on passe assez vite à une "guerre contestataire internationale", où Saddam Hussein se pose en porte-parole d’une espèce de populisme international. Prophète d’un nouveau rapport de forces, il tente de déstabiliser par le verbe la scène étatique, où se jouent traditionnellement les relations internationales, au profit d’une scène décentralisée, marquée par l’importance des acteurs transnationaux (diasporas) et des formes de luttes non traditionnelles : émeutes, terrorisme, propagande médiatique17. La rationalité de ces analyses explique qu’elles aient été prises au sérieux au Nord, et qu’on ait cherché à en prévenir les effets18.

En deuxième lieu, il renvoie, sur un plan plus théorique, à un système général d’explication des relations internationales. Les mécanismes de rivalité et les enjeux qui opposent les Etats ne prennent leur sens que grâce à ces points nodaux que sont les périodes de crises, de conflits ou de guerres ; la guerre joue le rôle d’un "attracteur puissant" qui oriente selon ses finalités les rapports entre Etats. Plus qu’une simple métaphore, elle est, dans ce système interprétatif, une véritable matrice. Tout se passe comme si, au niveau de l’explication, les rapports Nord/Sud n’étaient que le déploiement dans le temps de la guerre du Golfe ou, si l’on préfère une autre formulation, que la guerre du Golfe n’est rien d’autre que le résumé cataclysmique des rapports Nord/Sud.

En troisième lieu, ce discours théorique, héritier d’un courant philosophique qui fait de la guerre le moteur de l’histoire, se dégrade en un discours mi-intellectuel, mi-militant qui balise le terrain où les combats idéologiques se sont livrés. Salah Zeghidi nous donne des exemples saisissants de ces discours ambigus, à partir d’interviews accordées par Hichem Djaït aux hebdomadaires tunisien Le Maghreb et français l’Express 19.

LE NOUVEL ORDRE INTERNATIONAL

Le Nouvel ordre international (NOI)20 appartient également à cet espace d’échanges construit autour des événements du Golfe. Si la notion est un peu plus ancienne, puisque historiquement elle est issue de l’euphorie qui a marqué la fin de la guerre froide, elle a été littéralement aspirée par la guerre du Golfe, dont elle donne une représentation globale.

La crise du Golfe instaure une coupure "fondatrice" dans les relations internationales ; celles-ci ne sont plus, comme au temps de la guerre froide, le lieu des concurrences entre "intérêts nationaux" ou blocs opposés, qui débouchaient sur des arrangements entre puissants au détriment des faibles, mais un espace homogène où s’applique la règle commune du droit. En redonnant un sens à l’histoire, en la concevant comme une marche vers la transparence démocratique, ce volontarisme trace une frontière et désigne des exclus : retardataires vivant sur des schémas du passé, ou esprit pervers21. La crise a commencé par un "acte de terrorisme contre le nouvel ordre mondial", selon la formule de George Bush, c’est cette transgression qu’il faut punir, c’est elle qui autorise un recours à la force qui, chez les Américains, prend une allure de croisade22 : "ce qui est un jeu, c’est plus qu’un petit pays, c’est une grande idée : un nouvel ordre mondial, où différentes nations se rassemblent autour d’une cause commune, afin de réaliser les aspirations universelles de l’homme : la paix, la sécurité, la liberté et la primauté du droit. Ce monde là vaut qu’on se batte pour lui" déclare G. Bush, qui ajoutera après la déroute irakienne : "Aucun pays ne peut proclamer cette victoire comme la sienne… C’est une victoire pour les Nations unies, pour l’espèce humaine, pour le règne de la loi et pour le bien" 23. Cette interprétation manichéenne est rejetée par les réalistes ou les désabusés, de tout bord et de tout camp. Pour eux ce discours de la justice et de l’égalité entre nations n’est que la marque cynique du droit du plus fort ; il repose, disent-ils, sur des calculs égoïstes destinés à abuser le plus grand nombre24.

C’est à partir de ce "dualisme explicatif" que s’organise le jeu compliqué et circulaire de l’appréciation des effets de la guerre dans l’ordre international. Si la référence au droit, que personne ne peut refuser en tant que telle, confère une signification globale au conflit, elle impose des contraintes dans la définition des buts de guerre : sur le plan opérationnel jusqu’où aller, quand s’arrêter ? mais également, à plus long terme, sur le plan politique : comment faire triompher le droit, comment résoudre la question palestinienne ?

Campant dans l’avenir, le nouvel ordre international surplombe la guerre et en dévoile les ressorts par la vive lueur qu’il jette sur elle ; mais, inversement, la guerre annonce l’avenir, car elle détermine par le concret le contenu de la pax americana et du futur ordre mondial. Simplement le sens de cet avenir, qui nous dira si le droit l’a emporté sur les intérêts, ne sera fixé qu’a posteriori : le NOI introduit dans la lecture de la guerre l’incertitude de l’avenir.

stratégie internationale des États

Questionner, discuter, communiquer, interpréter, c’est d’une manière ou d’une autre agir, mais les relations de pouvoir ont une spécificité propre, aussi nous faut-il à nouveau parcourir ce "flux de déterminations", mais cette fois à partir d’un pôle plus structuré : la stratégie internationale des Etats. Il ne s’agit pas ici de faire une analyse traditionnelle de politique étrangère, mais simplement de voir si derrière la thèse irakienne25 de la guerre Nord/Sud il y a un enjeu réel ou simplement un effet de discours.

Le cas irakien

Le premier registre sur lequel doit être lu cette thèse n’est pas celui, global, de rapports hémisphériques entre le Nord et le Sud, mais celui des hégémonies locales. La guerre réelle, celle qui a eu lieu dans le Golfe, repose d’abord sur la volonté de puissance de l’Irak. Saddam Hussein a tenté de devenir un leader régional, après la fin de la guerre avec l’Iran. Le désir d’être reconnu comme une puissance qui compte, qui peut intervenir sur le plan local et même général, est à la racine de ces comportements. Pour cela il faut un glorieux passé, les historiographes officiels, qui sont nombreux et qui ne manquent pas d’imagination, s’y emploient26, mais il faut également des armes, et notamment ces "armes de statut" que sont les armes nucléaires, ou à un moindre degré les armes chimiques ou biologiques, une puissance réelle donc. Sur ce plan, il s’agit pour ces puissances de modifier à leur avantage l’équilibre des nations, ce qui après tout est la règle du jeu international.

Certes la politique irakienne peut être considérée par les pays occidentaux comme une politique d’hégémonie dangereuse, et sa recherche des armements les plus modernes perçue comme un élément de prolifération et de déséquilibre pernicieux aux conséquences vastes, imprévisibles et déstabilisatrices. Les craintes israéliennes de voir un défi militaire irakien devenir crédible sur le plan local ne faisaient qu’anticiper l’éventualité d’un chantage nucléaire Nord/Sud. Il s’agit ici de positions politiques considérant qu’il y a deux types de puissances, celles raisonnables, méritant de posséder les armes les plus modernes, et les autres. La polémique sur le monopole nucléaire d’Israël dans la région repose exactement sur cela et est loin d’être close.

Ce défi est formulé d’une manière différente par beaucoup d’Arabes quand ils voient dans l’Irak, dans l’armée irakienne, une machine de guerre moderne - même si elle ne peut pas l’emporter militairement sur les Occidentaux -, symbole de l’appartenance des Arabes au club fermé des concepteurs et des utilisateurs de matériel sophistiqué. Bien sûr l’ingéniosité irakienne s’est exercée dans le domaine des armements, non dans l’innovation scientifique, mais ce domaine est le plus symbolique, celui qui peut déclencher des vagues d’enthousiasme. Le Scud version al Hussein, neutralisé in extremis par les fusées Patriot, un produit de la "guerre des étoiles" ne l’oublions pas, est la preuve de l’entrée, ou de la capacité à entrer, dans le club des grands de l’Irak27. En face, l’accumulation d’armements, la constitution d’une coalition "gigantesque", apporte la démonstration a contrario de la crédibilité de cette armée, mais également de la volonté occidentale de freiner cette évolution. La destruction des infrastructures irakiennes est considérée comme un complot prémédité, une nouvelle guerre du colonisateur contre le colonisé, destinée à empêcher une évolution inéluctable. A chaque fois que le monde arabe est en train de se trouver un leader moderniste les Occidentaux l’abattent, déjà Nasser !

C’est la réalité des concurrences d’Etat qui explique, du point de vue des gouvernements, le déclenchement de la crise en 1990 et son déroulement, et non un mythique conflit Nord/Sud. C’est encore la réalité de ces concurrences qui détermine la composition des deux camps. La présence de pays arabes au côté des USA s’explique par la nature "politique" de la confrontation, chaque Etat mesurant ses intérêts, et faisant des choix "opportunistes", mais essentiels pour bien se placer dans la future configuration des puissances régionales. Si, d’un point de vue strictement militaire, l’Irak s’est finalement retrouvé seul dans le conflit, c’est en fonction des choix réalistes des gouvernements, songeons un instant à la Syrie, à la Turquie et à l’Iran28.

Les États du Sud

Elargissons maintenant le champ géographique de l’observation et modifions la perspective en faisant partir l’analyse, non de la guerre, mais des réactions à la guerre des gouvernements. Force est de constater que de nombreux Etats peuvent avoir intérêt à soutenir l’Irak en utilisant la notion de Sud dans le cadre d’une politique réaliste de gestion de leurs ressources politiques : si l’Irak accédait à l’arme atomique, eux-mêmes péseraient plus lourd dans le nouvel ordre international qui s’esquisserait. Cela ne crée pas un ensemble, ni même une coupure géopolitique, cela suggère des similitudes de position, des convergences tactiques pour atteindre un objectif commun. Dans cette mesure, le particularisme irakien doit être interprété comme un cas particulier du désir assez général "d’agrégation" au Nord des Etats les plus dynamiques du Sud. Dans le monde arabo-musulman, l’Iran, l’Algérie sont dans cette logique de rivalité avec l’Occident. En Asie du Sud, l’Inde ou le Pakistan. en Extrême-orient, il conviendrait de s’interroger sur la Corée, les petits "dragons" et même de revenir sur l’histoire du Japon, cet ancien pays du Sud ! Enfin, pour compléter la liste, il faudrait citer en Amérique latine le Brésil ou le Mexique.

Nous sommes en face d’une situation où des Etats mènent avec différents moyens une politique concurrentielle avec les pays développés : leurs calculs relèvent d’une stratégie assez cohérente et somme toute banale. On peut en découvrir les sources dans les histoires locales marquées souvent par un désir de revanche. Cette stratégie s’exprime de manière différente selon les époques et les lieux. Il faut séparer la voie militaire, qu’on peut qualifier de modèle irakien, du modèle asiatique de stratégie économique. La politique du Maroc, ou celle du Mexique, politique "d’agrégation douce", de "bilatéralité", où les gouvernements du Sud tentent, par l’intermédiaire du chevauchement migratoire et de l’imbrication des cultures ou des valeurs, leur amarrage au Nord, constituerait une troisième voie29.

Une quatrième voie empruntée par les pays du "Sud" profond, ceux qu’on convoque et qu’on contraint dans les enceintes internationales, existe, mais elle est en trompe-l’œil car ces pays sont incapables de s’agréger au Nord, ni même de capitaliser des ressources politiques pour construire une stratégie. Par contre, ils sont capables de tactiques, de ruses, pour essayer de tirer bénéfice de la concurrence entre les puissants et pratiquent lors des crises internationales un discours tactique qui peut les amener à se rallier, ou à s’opposer, au Nord en instrumentalisant la notion de Sud30.

*

* *

Ainsi se complétait par de nouveaux entrelacs le réseau enchevêtré des discours à propos du Golfe. Guerre, menaces, ordre international, stratégies étatiques, agissaient, rétroagissaient, interféraient, entraient en concurrence dans un espace de questionnement commun dont ils dessinaient les lignes de fuite : enjeux, risques, perspectives31… Dans cet espace, dont nous avons simplement esquissé le schéma, le profil des producteurs de discours, intellectuels, journalistes, hommes politiques, est inséparable des discours ou des notions qu’ils mettent en circulation, et des événements auxquels ceux-ci renvoient, ce sont des acteurs engagés dans une conjoncture de "crise" par rapport à laquelle ils construisent leurs discours. On pourrait par ce biais, et c’est toute la valeur heuristique de notre schéma32, apprécier finement leur rôle, et leur efficacité, mesurer leur autonomie, leur créativité, leur poids : dans quelle mesure les grands décideurs politiques sont-ils obligés de se conformer dans leurs discours et dans leur stratégie aux notions qui circulent dans le réseau (cas des pays occidentaux), ou au contraire, quelle configuration explique leur autisme (cas de Saddam Hussein) ?

Sur un autre plan, cela permettrait, en réintroduisant la dimension diachronique, de mesurer les effets de la situation de guerre à la fois sur les idées : torsion dramatique d’une notion, fusion belliqueuse de discours comme nous l’avons vu plus haut, et sur les acteurs : modification brutale de profil, arrivée de nouveaux acteurs33, voire apparition de trous noirs dans le réseau d’échange34.

Nous terminerons plus modestement par deux remarques sur la menace du Sud... tout d’abord la réalité militaire à laquelle elle renvoie - l’arsenal irakien et la stratégie de Saddam Hussein - s’explique par le paradigme réaliste des relations internationales. Nous ne sommes pas en face d’un noyau dur au pouvoir de contamination fort, qui n’attendrait que de nouvelles circonstances politiques pour éclater. Nous sommes en présence d’une concurrence de puissances, caractérisée par le mimétisme des ambitions et la recherche d’une parité symbolique. En décryptant les intérêts poursuivis par telle ou telle puissance et les dangers que cela entraîne, cette grille de lecture déconnecte de l’analyse des relations internationales les discours plus ou moins "phantasmatiques" sur la menace ou sur la nature épidémique du phénomène guerre, et rend inutile l’introduction dans l’explication d’un acteur supplémentaire au statut problématique : le Sud. Ces interprétations renvoient à une conception classique, aronienne, où l’évolution des rapports internationaux est définie d’une manière prioritaire par les activités diplomatico-militaires, même si la dissymétrie de la confrontation militaire, l’inégalité du poids des acteurs, ont mis en évidence à travers la politique "tribunicienne" de Saddam Hussein le lent déplacement de la scène des relations internationales au profit d’acteurs non étatiques.

Mais, et c’est notre deuxième remarque, ces analyses de stratégie politique doivent être complétées par une prise en compte des mécanismes langagiers qui sous-tendent toute présentation générale des relations internationales et qui les "polémisent". Retraçant au début de cet article l’évolution des discours sur la menace, nous avons, comme les locuteurs eux-mêmes utilisé, mais avec précaution, les termes de Nord et de Sud. Ces mots méritent qu’on s’y arrête. Le remplacement de la notion de tiers-monde, peu utilisable il est vrai après la disparition du deuxième monde, celui de l’Est, par le couple antagoniste Nord/Sud crée un rapport obligé entre deux parties définies comme contraires. Sur ce point, le glissement sémantique tiers-monde -Nord/Sud globalise et bellicise les rapports entre les Etats. Il y a par ce biais fabrication d’une espèce de vocabulaire conflictuel, qui rend naturels et évidents les discours politiques sur la coupure géostratégique de la planète entre Nord et Sud. Loin d’être une simple commodité de langage, un raccourci facile, la notion de Sud sert d’opérateur logique pour regrouper, en vue de la bataille, deux "ensembles" sans qu’il soit nécessaire de préciser autrement leur contenu. Elle est instrumentalisée par le combat politique et fournit donc, comme nous avons pu le constater, un substrat permettant un développement en miroir des menaces et une dramatisation des relations internationales.

Or, sur le plan symbolique, le basculement de l’axe Est/Ouest à l’axe Nord/Sud n’est pas équivalent. Pour éviter d’être pris dans les pièges du langage, il faudrait peut-être substituer à la métaphorisation de l’opposition entre le Nord et le Sud autour d’un "limes" à défendre qui enferme la pensée dans un cadre belliqueux, une métonymisation des pôles, c’est-à-dire un système d’inclusions ou d’emboîtements. Elle ferait éclater ce carcan et laisserait le champ ouvert à une analyse dynamique et plurielle des relations entre les populations, les Etats, les zones et même les hémisphères35.

 

________

Notes:

1 Jean Baudrillard, La guerre du Golfe n’a pas eu lieu, Galilée, 1991.

2 M.T. Klare et P. Kornbluh, Low Intensity Warfare, Pantheon Books, 1987, et D. Bigo, D. Hermant, "les lectures de la conflictualité", Stratégique , n° 47, 1990-3.

3 Pour reprendre le vocabulaire d’un livre récent ; J.C. Rufin, L’empire et les nouveaux barbares, Jean-Claude Lattès, 1991.

4 C’est la question posée par la création d’un espace sans frontières internes mais cadenassé au Sud que prévoient les accords de Schengen.

5 Voir sur ce point, P. Salinger, Eric Laurent, Guerre du Golfe, le dossier secret, Olivier Orban, 1991.

6 André Gunder-Frank, "Une guerre très peu sainte", Revue d’études palestiniennes, n° 39, 1991.

7 "Si l’Amérique n’était pas intervenue, déclare l’ancien président Nixon, un bandit international contrôlerait aujourd’hui 40 % du pétrole mondial", International Herald Tribune, 7 janvier 1991. Les pacifistes criaient d’une façon symétrique : "Pas de sang pour le pétrole !"

8 Mustapha Sehimi, "Le Nord et sa perception des menaces émanant du Sud", Cultures et Conflits n° 2, L’Harmattan, 1991.

9 André Gunder-Frank, op. cit.

10 "Il a fallu cette période pour qu’apparaisse de manière flagrante notre statut de sous-citoyen en France. Nous sommes certes intégrables mais le lien de subordination est toujours effectif ce qui fait de nous des sous-citoyens dans la République, hier colonisés, aujourd’hui infériorisés car sollicités par l’approbation". Raïssa Titous, "Le retour des missionnaires armés", Revue d’études palestiniennes n° 39, 1991.

11 Sur ce thème de la guerre des cultures, voir le numéro spécial, "Paysages après la bataille. contre la guerre des cultures", Esprit/Cahiers de l’Orient, juin 1991.

12 Nous ne discutons pas ici des thèses de Jean Baudrillard qui se situent sur un plan tout différent.

13 Cette dramatisation des rapports Nord/Sud a été présentée comme une analyse réaliste par certains intellectuels avant la guerre, Regis Debray, Tous azimuts, Paris, Odile Jacob/FEDN, 1990, écrivait : "L’Europe otanisée a "durci" son flanc allemand et dégarni son flan méridional. A tout point de vue et pas simplement militaire, nous sommes durs face au mou et mous face au dur". Voir également, Claude Nigoul et Maurice Torelli, Menaces en Méditerranée, FEDN, 1987. Pour une critique de cette idéologie de la menace du Sud, voir D. Bigo, "Les interprétations des années 1989/1990 : enjeux et problématiques", Approches polémologiques, FEDN, 1990 et le n° 2 de Cultures et Conflits, "Menace du Sud : images et réalités", printemps 1991.

14 Donnons un exemple de ce type d’analyse. Elias Sanbar, rédacteur en chef de la Revue d’Etudes palestiniennes, écrivait : "Le 17 janvier, un séisme s’est produit en Orient. Depuis, l’intensité de ses ondes telluriques ne cesse d’augmenter. Connaissons-nous la direction de ces ondes, leur degré d’intensité finale et l’ampleur des secousses qu’elles vont engendrer ?", L’autre Journal n° 9, "La guerre. Quelles guerres ?", février 1991. Ce jeu de va et vient, tout hypothétique qu’il soit, puisque finalement il échouera, est un bel exemple de transnationalité de la violence.

15 En effet bien que les Palestiniens aient réagi avec une extrême sensibilité aux événements militaires du Golfe, en manifestant notamment leur joie lors des tirs de Scud sur Israël, le répertoire contestation/répression de la violence n’a pas été modifié dans les territoires occupés, le transfert de violence d’un espace à l’autre ne s’est pas effectué.

16 Ce qui ne veut pas dire qu’historiquement les choses se soient passées de cette manière, et surtout que Saddam Hussein les ait conçues ainsi.

17 Voir sur ce point Bertrand Badie, "La guerre contestataire", Revue du monde musulman et de la Méditerranée, numéro hors-série "Crise du golfe, la logique des chercheurs", mars 1991.

18 Plan-vigie pirate en France contre le terrorisme. Création par SOS-Racisme de "Maintenant la paix" pour éviter que le fossé ne se creuse entre "beurs" accusés d’être une "cinquième colonne" et "feujs"(juifs) accusés par le Front national ou par certains Arabes d’être les vrais responsables de la guerre.

19 Salah Zeghidi, "Lettre ouverte à Hichem Djaït", Esprit/Les Cahiers de l’Orient, juin 1991. Donnons quelques exemples : "L’histoire, en dernière analyse, a institutionnalisé la force, la violence [...]. En annexant le Koweit, Saddam Hussein s’est inscrit dans le dynamisme de l’histoire" écrit Hichem Djaït. Slem Daoula, jeune philosophe tunisien connu jusqu’ici pour sa sérénité, son opposition farouche non seulement à l’intégrisme mais aussi à toute intrusion de la religion dans le politique, écrit : "La guerre qui se déroule actuellement dans le Golfe oppose la putréfaction impérialiste d’un côté et ce qu’il y a de plus pur et de plus sain qu’ait pu produire la culture arabe et universelle dans la phase historique actuelle". Al Chaab, journal tunisien, 25 février 1991 (cité par Salah Zeghidi).

20 Ce terme, dont il est difficile de savoir qui l’a lancé sur le marché médiatique pendant la guerre du Golfe, est une récupération du "nouvel ordre économique international (NOEI)" dont on parla beaucoup lors du premier choc pétrolier. Il s’agissait alors d’un slogan du "Sud" contre le "Nord". Sur le NOI, voir Marcel Merle, La crise du Golfe et le nouvel ordre international, Economica, 1991.

21 Saddam Hussein cumule les deux défauts, non seulement il ne s’est pas aperçu que le monde avait changé, que l’URSS n’était plus une superpuissance, mais sa cécité diplomatique est doublée d’un usage "naturel" chez lui de la brutalité et de la violence !

22 La dimension quasi-théologique de la guerre est frappante : on voit ressurgir d’une manière significative les vieux débats sur la guerre juste en Occident et sur les rapports entre droit et force, en face Saddam Hussein s’est converti aux valeurs de l’Islam. Voir le titre significatif de deux articles du numéro 39 de la revue d’étude palestinienne déjà cités : "Une guerre très peu sainte" de André Gunder-Frank et "le retour des missionnaires armés" de Raïssa Titous.

23 Toutes ces citations sont tirées de Marcel Merle, op. cit.

24 C’est autour de ces thèses que se sont en grande partie clivés le camp des partisans et celui des opposants à la guerre.

25 Cette thèse est toujours à l’ordre du jour. Le 17 juillet 1991, pour la fête nationale, Saddam Hussein déclare : "La guerre du Golfe a été la première manifestation du conflit Nord/Sud qui marque la fin du siècle".

26 D’où des relectures de l’histoire plus ou moins piquantes mettant en valeur les grands ancêtres. Elles sont particulièrement abondantes dans ce lieu d’histoire qu’est le Moyen-Orient. Identification aux Assyriens des Irakiens, aux Perses des Iraniens…

27 "Capacité à faire plein usage de ses machines (militaires) et surtout aptitude à les transformer selon ses besoins. C’est là que réside la véritable surprise. Il faut ajouter, [...] que cette donnée constitue une grande nouveauté pour les Arabes eux-mêmes. N’est-ce point la première fois depuis le XIXème siècle, depuis l’expérience de Muhammad Ali en Egypte, autre pouvoir coercitif et conquérant, qu’un pays arabe domine la technique et fournit ainsi, dans des conditions d’extrême violence, une sorte de preuve de capacité d’accès à la modernité" écrit Elias Sanbar, L’autre journal. Sur ce problème du rôle des armes modernes dans l’imaginaire irakien, voir D. Hermant, "La guerre Iran-Irak, une guerre familière ?", Cahier du CEDSI n° 11, 1990.

28 Le même raisonnement pourrait être fait à propos des Etats du Nord. L’Allemagne et le Japon ne participent pas directement, et seuls trois pays comptent militairement : USA, Royaume-Uni et France. A chaque fois l’engagement dans le conflit s’est fait que d’une manière particulière. Chaque Etat a tenu compte de ses intérêts, de ses liens particuliers avec le Golfe.

29 Ces dernières situations renvoient sur le plan de l’explication avant tout à une relation proprement politique de structuration de l’influence, à un soft power pour reprendre le vocabulaire de Joseph Nye, dans lequel il faut parler d’interdépendance tactique et d’emboîtement plus que d’affrontement. Cf. Jr. Nye, Bound to Lead, The Changing Nature of American Power, New-York, 1990. La voie militaire irakienne correspond plutôt à la mise en place d’un système d’espaces conflictuels limités par des frontières dont il faut assurer l’étanchéité et qui ne peut que favoriser des diagnostics tranchés, et une diabolisation réciproque des pays ou des hémisphères.

30 Voir sur cette position, Sergio Vieira, "Les vaincus du Golfe ou la guerre vue du Mozambique", Cultures et Conflits n° 2, 1991.

31 La concurrence emprunte les voies de la polémique, de l’invective ou de l’analyse politique ou intellectuelle selon les circonstances, le bel ordonnancement des registres discursifs se brouille souvent, ce qui entraîne des téléscopages intéressants comme nous l’avons vu plus haut à propos d’Hichem Djaït (note 19).

32 On peut formaliser cette situation en imaginant un diagramme dans lequel nos producteurs de discours seraient situés sur les sommets et représenteraient une "intersection", ou une "confluence" des chemins ou des flux (discours ou actions) qui matérialisent leurs relations : les sommets sont à la fois considérés comme origine ou comme extrémité, comme réception ou comme source. Sur cette question, voir M. Serres, Hermès I la communication, Editions de minuit, 1969.

33 Associations, intermédiaires culturels ou sociaux…

34 Idées interdites et acteurs muets, c’est la question des jeunes d’origine étrangère, en France par exemple.

35 Voir sur ce problème, Denis Duclos, "Les déplacements de la menace : (fé)néantisation du Nord par le Nord", Cultures & Conflits n° 2, printemps 1991.

 

 Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin