STRATEGIQUE n° 54

NOTULES

 

HISTOIRE

Franco Cardini, dans La culture de la guerre (Gallimard, Bibliothèque des Histoires, 1992), essaie de montrer comment les mentalités européennes ont pu être façonnées par l’omniprésence du fait militaire, sur une période historique étendue du Xe au XVIIIe siècle. Le récit est ponctué de très nombreux extraits de textes et de sources iconographiques, qui donnent de la force au texte et agrémentent la lecture. Après cette lecture, il ne nous paraît pas saugrenu de postuler que la guerre, tout comme la recherche de son contraire, la paix, est l’état naturel du genre humain : "la guerre a joué dans l’histoire un rôle capital d’un point de vue social, politique, économique, technologique, religieux, voire littéraire et artistique"... C’est ainsi que l’on peut parler d’une culture de la guerre. L’étude de cette dernière s’avère un auxiliaire précieux pour saisir maints aspects de l’histoire, et du présent.

La décision d’étudier "le long Moyen-Age" (J. Le Goff) est pertinente. Il s’agit de comprendre un certain nombre de caractéristiques de cette société guerrière qui sont à la base des problèmes contemporains relatifs à la guerre. Cette période se situe simultanément à la formation de l’Etat moderne, à la volonté de limiter les conflits, tout comme à celle de les étendre... Cardini s’attarde sur le lien entre le christianisme et une société conçue pour la guerre. Cette religion de paix a priori doit composer avec elle, tout en essayant de limiter les conflits (concile de la Pax Dei du XIe siècle)...Contradictions que résume le chevalier, miles pacificus, restaurateur de la paix par les armes : la violence est réparatrice et fondatrice...Grâce à l’idéal chevaleresque, au droit international, aux réflexions des philosophes du XVIIIe siècle, la guerre, bien que cruelle, n’empêche pas l’homme de garder certaines valeurs. Elle reste circonscrite au monde des combattants, n’implique pas la société dans son ensemble au point d’en arrêter toutes les forces vitales. La guerre totale n’existe pas. Les propos de l’auteur sont à nuancer ; en effet, il ne faut pas oublier, par exemple, la destruction systématique du Palatinat par les troupes françaises de Louis XIV, si bien décrite par Grimmelshausen dans les Aventures de Simplicissimus... le monde des combattants est largement dépassé. Si la guerre n’est jamais bonne, l’homme est loin de s’aliéner dans la violence individuelle et collective, dit Cardini avec un optimisme peut-être trop marqué. L’homme demeure fondamentalement pacifique et dans la relation avec elle peut se retrouver et éprouver la nécessité de changer sa nature. Pour l’auteur, les conflits de jadis sont exemplaires devant le risque de barbarie technologique et de déshumanisation du XXe siècle. Il reprend les propos de Jünger, pour qui "depuis la Première guerre, c’en est fini des guerres comme on les entendait au temps d’Homère, ou même de Napoléon. Que voulez-vous, la guerre aujourd’hui est l’affaire des chimistes, des physiciens, des ingénieurs. Je dirais qu’elle est un accident. Ou une catastrophe..." A méditer. L’auteur nous propose là un ouvrage particulièrement stimulant, qui nous permet de sortir de l’histoire militaire traditionnelle de type "bataille" et d’aller, enfin, vers une vision d’ensemble. Une piste à suivre rapidement. M.M.

Près de vingt ans après sa soutenance, paraît enfin la thèse majeure de Jacques Dars, La marine chinoise du Xe siècle au XIVe siècle, dans la collection des Etudes d’histoire maritime (CFHM-Economica). Le sujet, on s’en doute, n’a guère évolué entretemps. Ce livre, d’une érudition rare, est une contribution capitale à l’histoire maritime. Ceux qui le liront comprendront à quel point il est faux de s’obstiner à présenter la Chine comme une puissance continentale "par nature". La marine de commerce avait atteint un très haut degré de développement, tandis que la marine de guerre jouait un rôle décisif dans la lutte contre les invasions ou lançait de grandes expéditions outremer, même si son emploi stratégique laissait beaucoup à désirer. Il reste maintenant à mieux comprendre les raisons du repli qui s’amorce au XVe siècle. J.M.S.

L’amiral Labrousse est le grand spécialiste français, on pourrait presque dire le seul, de la mer Rouge. Il a réuni ses principaux articles dans ces Récits de la mer Rouge et de l’océan Indien (Etudes d’histoire maritime, Economica, 1992). De par son origine, ce livre ne traite pas de toute l’histoire de la mer Rouge (l’océan Indien n’apparaît que de manière incidente), mais privilégie certains épisodes, héroïques (l’épopée portugaise), burlesques (l’odyssée d’une bande de cosaques à Djibouti), purement maritimes ou plus politiques. Théâtre d’opération relégué dans l’ombre par son vis-à-vis le golfe Persique, la mer Rouge n’en a pas moins une histoire riche et tourmentée dans laquelle des aventuriers de haut vol ont souvent joué un rôle décisif. J.M.S.

L’histoire politique et militaire est, par essence, anti-déterministe et les décisions stratégiques pèsent souvent plus que les déterminismes économiques et sociaux. C’est ce que démontre, une fois de plus, J. H. Elliot dans un livre magnifique, Richelieu et Olivarès (PUF, collection Histoires) qui réussit à faire une histoire véritablement comparative et non, comme trop souvent, la simple juxtaposition de deux destins. Il rappelle dans sa préface que l’Espagne, contrairement à une "légende noire" que l’on trouve dans tous les domaines, n’était pas condamnée à la défaite et au déclin. Les contemporains auraient plutôt parié sur la victoire du "comte-duc" contre le "cardinal-duc". Mais si les deux étaient également opiniâtres, lucides, d’une grande intelligence politique qui surclassait tous leurs rivaux, le deuxième était davantage capable d’anticiper, d’exploiter avec rapidité les occasions. Tous deux essayèrent de moderniser l’Etat, avec l’ambition de mettre sur pied des armées et des flottes permanentes. Cela supposait des réformes profondes qu’ils ne purent que très imparfaitement réaliser, le souci de la "réputation", de la gloire de leurs rois l’emportant sur leurs ardeurs réformatrices. D’où des guerres qui se terminèrent par la victoire du cardinal. Mais l’action de celui-ci se comprend mieux lorsqu’elle est mise en parallèle avec celle de son rival trop méconnu. Un livre superbe, passionnant et bien traduit, même si les décennies sont invariablement transformées en décades. H.C.B.

Herbert Rosinski reste le grand oublié de la pensée stratégique contemporaine. On pourrait compter sur les doigts d’une main ceux qui ont reconnu l’intelligence exceptionnelle des fragments subsistants d’une grande œuvre qu’il n’a pu écrire. On comprend mieux pourquoi en lisant la biographie, émouvante et sidérante, que lui a consacrée Richard Stebbins, The intellectual pilgrimage of Herbert Rosinski (New-York, Peter Lang, 1989). Emouvante, parce qu’on y voit le calvaire d’un homme exceptionnel confronté à des problèmes exceptionnels : Prussien dans l’âme, mais condamné à l’exil par un grand-parent juif ; réfugié en Grande-Bretagne, puis aux Etats-Unis, mais regardé comme trop germanique ; toujours surchargé de travail et incapable de finir des textes indéfiniment repris ; et lorsqu’il y arrivait, l’éditeur renonçait souvent à la publication d’un texte trop long, ou trop difficile, ou déroutant, ou ne répondant pas à ce qui était demandé. Le Naval War College de Newport conserve une masse de papiers inédits dont on ne comprend pas qu’il ne se préoccupe pas de leur publication. Biographie sidérante aussi, en raison de son auteur : ami de Rosinski, il a épousé sa femme après son divorce et le nouveau couple a gardé le premier mari à la maison comme hôte payant (plus ou moins régulièrement) !!! Situation tout de même unique, qui l’a d’ailleurs conduit à demander que cette biographie ne paraisse qu’après sa mort. Rosinski était vraiment confronté à des problèmes exceptionnels... Une traduction française de ses articles de stratégie maritime devrait bientôt paraître. H.C.B.

Sous le titre "Les sorciers de Peenmünde", un article de Pierre Kohler évoque certains points mal connus des recherches et mises au point des premiers missiles balistiques : les v.2 ou a.4. Puis, après la guerre, l’aventure des missions lunaires, et ce que sont devenus les spécialistes allemands – passés aux usa – jusqu’à nos jours. L’auteur, au terme d’une enquête qui s’est étendue sur 5 années, a pu visiter la base de Peenmünde (interdite jusqu’à présent aux Occidentaux, puisque située en ex-r.d.a.) et décrit ce qui reste de ce berceau des lanceurs-fusée. J.B.M.

Dans le numéro 166 (avril 1992) de Guerres mondiales et conflits contemporains, après un solide dossier sur la campagne d’Alsace durant l’hiver 1944-1945, il faut lire les deux articles consacrés au problème des câbles, auquel Paul Kennedy avait consacré une importante étude, reprise dans son recueil Stratégie et diplomatie (Economica, 1988). Jean-Claude Allain rappelle une triste constante française : vouloir faire des économies de bout de chandelle qui aboutissent à des dépenses presque aussi élevées que celles qui auraient résulté d’une politique d’ensemble cohérente. H.C.B.

Délaissant, provisoirement, ses études navales, l’ambassadeur James Cable a écrit un livre bref et incisif Intervention at Abadan. Plan Buccaneer (Mac Millan) consacré à la crise anglo-iranienne de 1951, au cours de laquelle le gouvernement travailliste envisagea très sérieusement le principe d’une intervention militaire, pour finalement y renoncer. L’enjeu pétrolier était considéré comme décisif, mais l’Anglo-Iranian Oil Company, qui dominait l’exploitation depuis l’origine, fut incapable de s’adapter à la nouvelle donne, et son obstination à défendre ses privilèges devait faciliter l’accession au pouvoir de Mossadegh. Les concessions qui auraient pu prévenir la crise en 1949 ne furent proposées qu’en 1951, "too little and too late". Churchill fustigea sans indulgence la reculade travailliste, mais la pression américaine était telle qu’il n’y avait guère d’autre solution, dès lors que l’on n’avait pas réagi très vite, pour placer les Etats-Unis devant le fait accompli : mais la crise culmina en mai et le dispositif militaire ne fut prêt qu’en juillet. Durant toute cette affaire, le gouvernement, composé d’hommes vieillis, et souvent malades, fut incapable d’imprimer sa marque sur les événements. Sir James en tire la conclusion que "la crise d’Abadan ne montre pas, contrairement à ce qu’on a parfois suggéré, que la diplomatie coercitive n’est plus utilisable dans la deuxième moitié du XXe siècle. Elle offre plutôt un exemple caractéristique de la mauvaise manière d’y recourir". H.C.B.

 

Les études de l’Inde sont peu nombreuses. Max Jean Zins apporte un éclairage précieux avec son Histoire politique de l’Inde indépendante (PUF), qui décrit minutieusement les étapes d’une vie politique entrée aujourd’hui dans une crise durable. L’auteur conclut cependant sur une note optimiste : la tradition démocratique est bien ancrée et le sentiment national s’est renforcé, les mouvements séparatistes n’affectent qu’une petite partie du territoire. Il est permis d’être moins optimiste face à la montée de l’intégrisme hindouiste du BJP, que ressentent durement les minorités musulmanes et chrétiennes. Les études de Jean Racine dans Hérodote insistent davantage sur ces problèmes. Il est dommage que les liens entre politique intérieure et politique étrangère soient si peu évoqués. H.C.B.

 

 

RELATIONS INTERNATIONALES

Les manuels de relations internationales ne sont pas si nombreux qu’on puisse négliger un nouveau venu. Saluons donc les Relations internationales d’Emond Jouve, dans la collection 1er cycle aux PUF. Emond Jouve se bat, depuis des années, pour promouvoir un droit des peuples qui viendrait concurrencer, à terme se substituer, au traditionnel droit des Etats. Ce manuel se situe donc dans la lignée de ses précédents livres, avec un plaidoyer vibrant pour les idéaux de la Révolution française en ouverture, pour la promotion des plus pauvres et le droit d’ingérence. A ce titre, il constitue davantage une refonte et une extension de ses deux manuels sur les relations internationales du tiers monde. Les aspects ne rentrant pas dans la grille Nord-Sud ne sont qu’occasionnellement traités. Mais paradoxalement, la démarche reste classique, avec l’Etat au cœur de la problématique, même si cet Etat est "concurrencé", "menacé" pour reprendre les titres des premiers chapitres. L’auteur n’effectue guère la distinction entre les phénomènes internationaux, transnationaux, multinationaux, développée par de nombreux auteurs. Il en résulte un livre original, pédagogique, qui répond bien à l’objet de la collection 1er cycle. Mais la problématique du droit des peuples reste entachée d’une difficulté de base : qu’est-ce qu’un peuple ? Emond Jouve n’apporte pas de réponse assurée à cette question centrale : il nous dit qu’un peuple se forge dans la lutte, mais ce critère, commode au temps de la décolonisation, devient d’un maniement plus difficile aujourd’hui. H.C.B.

Avec la quatrième édition, actualisée et augmentée, de son ouvrage Les relations internationales dans le monde d’aujourd’hui (S.T.H., 1992), Philippe Moreau Defarges livre un instrument de travail et de référence bien utile pour comprendre un monde en pleine évolution. Le sous-titre, "Entre globalisation et fragmentation", situe d’emblée les deux axes, très pertinents, autour desquels s’articule l’analyse. La première partie aborde les "données fondamentales", à savoir la fin de l’antagonisme Est-Ouest et l’effacement de la notion de tiers-monde devant celle, plus complexe, de Sud. La deuxième partie, "Questions régionales", distingue trois catégories d’espaces géographiques : le continent européen, à la division longtemps institutionnalisée selon le clivage Est-Ouest, nourrit aujourd’hui des rêves de liberté et recherche un nouvel ordre de sécurité ; au Proche-Orient, au Moyen-Orient et en Asie, des ambitions se font jour dans certains Etats, grandes puissances possibles, inachevées ou instables ; enfin l’Afrique et l’Amérique latine, anciennes chasses gardées, demeurent à la lisière des heurts mondiaux et tâtonnent en quête d’une identité. On remarquera que les Etats-Unis ne sont pas géographiquement inclus dans un de ces trois espaces régionaux, mais qu’ils sont impliqués partout, preuve – si besoin était – qu’ils sont bien désormais la seule superpuissance mondiale. Dans une troisième partie sont traités les interdépendances et les conflits, c’est-à-dire les grands enjeux actuels des relations internationales : sécurité, armement, désarmement, fait nucléaire, jeu économique mondial, espaces, écologie et droits de l’homme. Pour actualiser un ouvrage rédigé en 1987, Philippe Moreau Defarges a fait suivre chaque chapitre d’un additif recensant et analysant les événements ô combien capitaux survenus depuis. On peut regretter cette présentation, qui relève parfois du bricolage, mais l’auteur pouvait-il faire autrement pour nous fournir dès maintenant une synthèse incluant une bonne partie de l’année 1991 ? Comme il le dit lui-même, il s’agit d’un domaine extrêmement mouvant : il faudrait déjà actualiser cette quatrième édition. La conclusion, relative à la France, tombe un peu court, mais sans doute voulait-elle rester très générale. Enfin, on louera l’auteur pour ses indications bibliographiques. Celles-ci, pour chaque chapitre, se répartissent autour de trois rubriques : mémoires ou souvenirs, revues et rapports, livres. La présentation est originale et claire, et couvre bien un vaste domaine de recherches. Elle séduira, non seulement les étudiants, mais aussi toutes les personnes désireuses de s’initier à l’étude des relations internationales. B.C.

 

ACTUALITÉ STRATÉGIQUE

Quelle politique étrangère pour les Etats-Unis ? reste l’interrogation de Foreign Affairs, printemps 1992, vol. 71, n° 2, qui consacre un petit dossier à la situation de la Russie nouvelle officiellement et cursivement présentée par son ministre des affaires étrangères M. Andrei Kozyrev. La thèse centrale est que l’avenir de la démocratie est lié à l’évolution de l’économie russe. Quel est donc l’avenir du capitalisme russe ? se demande Jude Wannisky, président d’un institut d’analyse économique du New Jersey. L’essentiel est le rétablissement d’une relation de confiance la population entre un état qui, se comportant en véritable entrepreneur privé, pourrait drainer les capitaux par le biais d’emprunts garantis sur l’or ou par un stock de devises fortes. Reste le problème de la reconversion industrielle du militaire au civil évoquée par Kenneth Adelman et Norman Augustine sur la lancée de leur récent — et provocateur — ouvrage The Defense Revolution. Etude des difficultés de la conversion, des obstacles qu’elle rencontre, de ses échecs historiques, qui se termine sur la définition de sept étapes qui pourraient instaurer les conditions favorables au redémarrage d’une industrie reconvertie.

La lanterne de l’intelligence brandie, l’establishment universitaire américain continue comme Diogène à chercher à quoi bien pourrait ressembler le new world order : David Hendrickson, Richard Rosecrance et Joseph Nye essaient tous les modèles connus. Mais le scepticisme continue de dominer.

Deux articles sur la nouvelle Europe forment dyptique : l’un d’Elisabeth Pond sur le rôle de l’Allemagne, soigneusement et efficacement insérée dans son vrai nouveau contexte celui des relations américano-européennes, l’autre de Ronald Tiersky sur la France. C’est là une des meilleures analyses de la politique étrangère française, présentée dans son long terme et de manière intelligemment dédramatisée tant à l’égard de l’OTAN que vis-à-vis de ceux qui, en France même, s’inquiètent du "rang" français dans l’Europe de Maastricht. L’ensemble est complété par une étude des relations entre les Etats-Unis et celui que l’on pourrait bien dénommer notre "Autre Puissant", le Japon dont Howard H. Baker et Ellen L. Frost soulignent la capacité limitée de leadership mondial. F.G.

Recherche des principes directeurs de la grande stratégie américaine, rôle essentiel de la doctrine militaire, opérations interarmées, développement et réflexion sur l’adaptation des moyens aux besoins probables suggérés par l’évolution du monde, Strategic Review, vol. XX, printemps 1992, n° 2, conserve sa fidélité à la géostratégie classique. En appui la réaffirmation du credo américain : démocratie et moralité servent et expriment l’intérêt national . F.G.

La prolifération nucléaire et l’avenir des forces nucléaires en Europe forment un remarquable dossier d’Orbis, printemps 1992, 36/2. Les grands spécialistes américains du contrôle de la prolifération, Leventhal, Spector, Potter, présentent chacun un domaine de spécialité : les exportations de matériels nucléaires, la situation au Moyen-Orient et les nouveaux fournisseurs, la Chine en particulier. Madame Béatrice Heuser présente la traditionnelle étude-érudite-mais-manquant l’esprit de la dissuasion nucléaire française. Il est vrai qu’à se contenter de citer et réciter les troisièmes comparses français ou surtout anglo-saxons, on ne risquera jamais de comprendre vraiment. Thomas-Durell Young complète par une étude sur le besoin en Europe des armes substratégiques de l’OTAN en Europe dont nous commençons à voir qu’il faiblit, faiblit, faiblit... F.G.

Le numéro d’avril de la revue Défense nationale comprend plusieurs articles extrêmement intéressants, mais qu’il est impossible de résumer sans les dénaturer, en raison de leur "densité". Nous signalerons tout particulièrement :

– "Pékin et la dislocation de l’urss" de Valérie Niquet, avec ses sous-titres montrant clairement les points traités par l’auteur : "Repli idéologique et crainte de la contamination nationaliste" (interne) ; "Marginalisation internationale" ; "(problèmes de) Reconnaissance (des républiques de la cei)" et "perspectives économiques".

– "La dissuasion nucléaire a-t-elle un avenir ?" par Xavier de Villepin, avec ici aussi des sous-titres significatifs : "Des risques nouveaux ?" (prolifération, instabilité) ; "Réflexions sur une nouvelle donne" ; "Que faire ?"

– Enfin, l’"Ingérence : droit et politique" de Marc Bonnefous : droit international écrit (Cour internationale de justice) et coutumier jusqu’à ces dernières années ; "L’arsenal des textes (récents)" et "Divers aspects politiques". J.B.M.

Pour le numéro de mai de Défense nationale, nous signalerons :

– "Risques et options pour la Défense" de l’amiral Marcel Duval. Il s’agit du résumé, clair et concis, des interventions et débats qui avaient eu lieu, peu avant, à l’occasion du colloque organisé conjointement par le crest et le groupe X-Défense. Pour les intervenants, les principaux points à retenir sont les suivants : a) malgré l’effondrement de l’urss de multiples menaces subsistent voire ont été la conséquence de cet effondrement pour certaines. b) Les Etats-Unis n’ont plus les moyens, ni la volonté, d’être les "gendarmes" du Monde en permanence. c) Les risques de conflits en Europe et à sa périphérie se multiplient au moment même où la disparition de la menace de l’Est nous pousse à la "décomposition" de nos défenses. d) Les stratégies et les missions (pour la France, une armée européenne ne pouvant exister – si jamais elle existe – qu’à long terme).

– Dans la partie "Chroniques" de ce numéro, à relever deux brefs articles, l’un et l’autre de Bernard Guillerez :

"L’étrange jeu de piste de Greenpeace" : organisation officiellement écolo-pacifiste indépendante, mais dont la cible est systématiquement anti-occidentale et qui vise plus particulièrement la France. (Avec le soutien de ressources qui, pour être considérables, restent assez mystérieuses).

A propos de l’Afrique, "Faut-il mettre des conditions à l’aide ?" L’auteur souligne le fait que subordonner l’aide française à une démocratisation selon les schémas occidentaux n’est pas réaliste – au moins pour des décennies – et que l’imposer aurait toutes chances d’accentuer la fragilité des Etats africains. Pour autant, ceci ne signifie pas que nous devions ne tenir aucun compte de la forme que prend l’autorité, d’une nation à l’autre, mais entre fermeté et férocité il y a une large différence. A propos des "brevets de vertu", l’auteur fait remarquer à titre d’exemple que, peu avant sa mort, le président de la Guinée, Sekou Touré, avait été reçu en France "sans que nul s’en chagrine". J.B.M.

"Dans le même numéro de Défense nationale, Dominique David revient sur la protection globale contre les frappes limitées (g.p.a.l.s) et la stratégie américaine". Le concept, rappelons-le, est en somme une "sous-ids" destinée à faire face à une frappe de missiles nucléaires "tiers-mondistes" (encore que l’adversaire ne soit pas aussi clairement désigné) en nombre limité, et non plus à intercepter des milliers d’engins soviétiques. Il s’agit, avec de la chance, de détruire sur trajectoire tous les missiles assaillants ; à défaut, de minimiser les pertes et destructions. De toute évidence, Dominique David fait partie du camp des "contre", comme, il y a près de 10 ans, il y avait les "pour" et les "contre" ids. Son argumentation est intéressante, mais peut être retournée sans difficultés, surtout lorsqu’elle devient paradoxale ; pour lui l’existence d’une gpals pousserait les non-détenteurs de l’arme nucléaire à la posséder. Il nous semble pourtant que si les dépenses, énormes pour un état "secondaire", devaient aboutir à des armes d’avance condamnées par un système de défense efficace, le "décideur" de cet état – sauf s’il est psychopathe – aurait mieux à faire que ce gaspillage. Il est d’ailleurs piquant de constater qu’après que l’urss avait mobilisé les opinions publiques contre l’ids, M. S. Gorbatchev avait demandé, avant de quitter le pouvoir, à être associé au programme gpals. Demande confirmée d’ailleurs par B.N. Eltsine à plusieurs reprises pour la jeune république russe. J.B.M.

 

Dans Science & Vie de juin, à signaler l’article de Serge Brosselin : "La dissuasion nucléaire ne suffit plus". Partant du fait que la prolifération nucléaire ne pourra être endiguée, et que de nombreux pays se lancent dans la voie du missile balistique – à cet égard, un tableau récapitulatif intéressant, quoique non exempt de quelques erreurs typographiques – l’auteur estime qu’une défense abm, au moins atbm, s’impose pour la France et plus généralement l’Europe, "face à des dirigeants fanatiques que la perspective de la mort, pour leur peuple et leur pays, n’effraie nullement, quand elle ne les exalte pas". Il décrit ce que pourrait être une telle défense, soit en option "moncouche" terminale (abm au sol), soit en première couche spatiale, puis "haute altitude", c’est-à-dire abm exo-atmosphérique, et troisième couche "basse altitude", endo-atmosphérique. (La seconde solution est celle du gpals américain, et si son efficacité doit être supérieure, son coût est totalement hors de portée de la France, voire de l’Europe, dont les dépenses de défense sont de l’ordre de la moitié de celles des Etats-Unis pour un pib égal puis supérieur. A noter un sous-titre (probablement de la rédaction) : "Anéantir un pays avec l’arme nucléaire parce qu’il nous a envoyé un Scud ?". Il faudrait savoir si ce "Scud" est, ou non, à tête nucléaire… Dans le cas de la dissuasion du fort au faible, l’urss nous avait pourtant habitués à la menace de représailles massives (qui eussent d’ailleurs été limitées ; au IIème siècle déjà, Polybe avait dit que "seul un fou détruit ce qu’il veut conquérir". Mais pour l’Européen, il s’agit de dissuader, pas de conquérir : l’ "affichage" de représailles massives peut faire réfléchir même le dirigeant fanatique qu’évoque Serge Brosselin. J.B.M.

Après l’euphorie et l’autosatisfaction qui ont suivi la victoire, les US Naval Institute Proceedings se font maintenant l’écho des interrogations et des doutes de l’US Navy sur son avenir dans un environnement stratégique aussi profondément transformé. Les numéros de mai et de juin multiplient les interrogations sur la stratégie qui devrait dorénavant être mise en œuvre en l’absence de la référence privilégiée sinon unique, qu’était la marine soviétique. Le numéro de juillet revient sur les lacunes qui ont pu être constatées lors de la guerre contre l’Irak. La première concerne la guerre des mines : la carence scandaleuse déjà constatée en Corée, et plus récemment durant la guerre Iran/Irak, s’est de nouveau fait sentir durant l’opération Tempête du désert. Devant l’énervement de plus en plus grand du Congrès, l’US Navy fait des efforts dans ce domaine, mais encore très insuffisants. La deuxième déficience concerne les moyens de transport maritime, la performance accomplie l’a été dans des conditions très favorables, l’absence d’ennemis sur mer permettant d’affréter massivement des navires de commerce, y compris étrangers. Mais le recours aux forces de réserve s’est révélé très décevant : la plupart des cargos mis en réserve dans les ports américains étaient très vieux et on n’a pu remettre en service, à grand frais, que la moitié environ d’entre eux. La pénurie de personnel qualifié s’est également fait sentir, les marins d’aujourd’hui n’ayant plus l’habitude de machines archaïques, au point que l’on a accepté l’engagement volontaire d’un officier mécanicien de 83 ans ! Après cette magnifique performance, le Pentagone a décidé d’envoyer en bloc à la ferraille les 116 navires de la National Reserve Defense Force. H.C.B.

L’excellent et très utileAide-mémoire à l’usage du chercheur sur L’architecture européenne de sécurité de Bernadette d’Armaillé n’est pas seulement disponible au CREST, comme indiqué dans le précédent numéro : il est également diffusé par la Documentation française. H.C.B.

 

FRANCE

Dans Défense nationale de juin, François Cailleteau aborde "la question des effectifs". En fait, l’article est essentiellement consacré aux effectifs de l’armée de Terre. Il montre que les dispositions en cours – quoique la France ait le plus faible taux d’encadrement mondial – conduisent, pour plusieurs années, soit à arrêter le recrutement d’officiers et réduire des deux tiers celui des sous-officiers, soit (euphémisme) à "augmenter le flux" des départs. Et, comment ensuite, recruter des jeunes cadres de valeur ? L’auteur soulève de nombreux autres problèmes, tel, par exemple a) le recours à la main-d’œuvre non militaire, solution mieux acceptée par l’opinion publique, car moins "voyante", mais qui coûte cher, comme le montrent les exemples américain, allemand ou britannique ; b) la négligence pour les déroulements de carrière par l’Etat, qui croit "qu’il est plus difficile de s’en aller" (par défaut de qualification, croit-on à tort). Or il faut "recruter et maintenir des élites militaires sans lesquelles, comme dans toute organisation, il n’y a pas de succès". L’auteur fait remarquer, en conclusion, qu’une politique de médiocrité – l’actuelle – pour les cadres de l’armée de Terre serait une économie "d’un montant dérisoire – moins de 1 % du budget de cette armée – alors que les perturbations qu’elle engendrerait seraient assez fortes pour aboutir soit à une détérioration qualitative de nos forces, dangereuse pour le pays, soit à des troubles dont l’expérience nous permet de savoir qu’ils se calment par des mesures d’urgence toujours plus coûteuses que celles qui auraient permis de les éviter". J.B.M.

 

SCIENCE ET TECHNIQUE

Le numéro d’avril de Ciel et Espace contient, dans les brefs "Astrofashes" de Frédéric Guérin, une réflexion sur la maîtrise des rythmes du sommeil (mise au point par le laboratoire de médecine spatiale de Toulouse), qui a permis à Guy Delage de conserver sa pleine attention, sans aucune tendance à la somnolence, lors de sa traversée de l’Atlantique en u.l.m. en 27 h. Ces techniques, qui visent à amener un homme entraîné à pouvoir maintenir un niveau de totale vigilance pendant une durée pouvant atteindre 40 heures, peuvent être très utiles pour les combattants – surtout de l’armée de Terre, où un dicton favori est : "La guerre serait supportable si l’on pouvait dormir de temps en temps". J.B.M.

Science & Avenir de juin propose un "dossier Rio", c’est-à-dire consacré à l’écologie, ouvert par "1972-1992, 20 ans d’écologie" de Robert Gelly. C’est un excellent exemple de ce que l’on appelle l’ "écologisme religion", mettant systématiquement en accusation les pays occidentaux (et plus particulièrement le Grand Satan américain), mêlant le Larzac à l’Antarctique et à Tchernobyl, etc. et proposant que les problèmes soient résolus, non pas par les écologistes scientifiques, mais le débat public généralisé. Il est quelque peu désolant qu’une revue généralement sérieuse ait laissé paraître plusieurs pages de grotesques billevesées. J.B.M.

Dans Science & Vie de mai, sous le titre "Les mensonges du docteur Folamour" (nom donné au héros d’un film catastrophe particulièrement inepte), Gérald Messadier mène une attaque en règle contre Edward Teller et son "bellicisme frénétique"… dans le cadre de l’Initiative de défense spatiale et à propos du projet de faisceau laser X satellisé, projet dit : Excalibur. L’argumentation s’appuie sur le livre que vient de faire paraître un journaliste, William J. Broad (Teller’s War), dont les références scientifiques ne sont pas spécialement convaincantes. Il est pourtant possible que Teller se soit trompé sur la faisabilité pratique d’Excalibur, d’ailleurs en sommeil. De là à passer au mot mensonge, il y a une certaine marge. (genre de violence verbale qui a déjà amené en justice Science & Vie, à l’occasion d’un article intitulé "Pourquoi, pour qui, l’i.n.e.d. a-t-il menti ?). On notera au passage que, ne connaissant pas le vocabulaire numérique anglo-saxon, G. Messadier s’indigne du coût envisagé pour Excalibur : "a trillion dollars", ce qu’il traduit en "trillion français", soit 1 milliard de milliards de dollars (1018) alors qu’il s’agit de mille milliards (1012), soit 1 million de fois moins (!). Néanmoins, il reconnaît que l’i.d.s. a sans doute contribué à amener l’u.r.s.s. à discuter de la réduction des armements. J.B.M.

Le numéro d’avril/mai de Armada International (revue suisse éditée en français, anglais et allemand) contient plusieurs articles intéressants. Sous la signature de Ray Braybrook, "Missiles de défense A.A. : quand le canon ne suffit plus". Sans apporter de révélations sensationnelles, cet article fait un point systématique sur les missiles de défense pouvant être mis en œuvre sur le champ de bataille. Ceci, depuis, d’une part, les engins portatifs épaulables jusqu’aux a.T.B.M. mobiles sur véhicules ; d’autre part, depuis les derniers perfectionnements apportés aux engins déjà en service (par exemple Stinger à capteur double, i.r. et u.v. très difficile à leurrer) jusqu’à ceux qui devraient être opérationnels dans des délais de 3 à 5 ans (les a.t.b.m. : aster, arrow, erint, thaad, etc.).

Un tableau résume – non sans quelques "trous" dus au secret – les caractéristiques de ces missiles (poids, diamètre, longueur, masse de la tête explosive…) et leurs performances constatées ou attendues (vitesse, altitude et portée maximales). Le texte, en outre, donne pour certains des indications sur la maniabilité. Ainsi l’Aster 15 (uniquement a.a.) est donné pour supporter un facteur de charge de 15 g. à Mach 3 ; le Arrow israélien, un a.t.b.m. serait prévu pour une vitesse de Mach 9 et le facteur de charge fantastique de 160 g. Si ce dernier nombre est exact, le bond technique expliquerait pourquoi les usa ont pris à leur charge 80 % des frais de développement du système d’arme israélien. (A noter l’achat par la Corée de missiles Mistral, pour un montant de 200 M$). J.B.M.

De manière amusante, le même numéro de Armada International contient un autre article, de Roy Braybrook aussi, dont le titre est en somme l’inverse du précédent : "Les canons a.a. de haute technologie : ils font ce que ne peut réaliser le missile". L’auteur partant de deux constatations, à savoir que a) le coût de munition est infime par rapport à celui d’un missile, et b) le radar associé permet une visée automatique très rapide, estime que le canon a.a. est encore très performant pour la lutte à courte distance en particulier. (Naturellement, il s’agit ici de canons de faible calibre, souvent multitubes rotatifs). Le texte est accompagné, là encore, de tableaux donnant les caractéristiques des matériels classés selon 3 rubriques :

– petits calibres – 12,7 à 35 mm – de masse limitée pouvant être montés sur véhicules par exemple, ou remorques ;

– calibres moyens, du 40 au 100 mm ne pouvant guère être installés que sur navires ;

– petits calibres à très haute cadence de tir, ne pouvant, eux aussi, être mis en place que sur bâtiments, ne serait-ce que par la masse des munitions, le plus souvent très supérieure à celle de l’arme. Ce sont les "close-in" ("à bout portant", ou presque) ; défenses ultimes contre les missiles de croisière antinavires. Dans ce domaine des Phalanx (4500 cps/mn en 20 mm) et autres Goalkeeper (4200 cps/mn en 30 mm), le record appartient au récent Barrage/Miriad de Oerlikon-Breda qui, employant deux barillets de 7 tubes en 25 mm, atteint l’effarante cadence de 10 000 cps/mn, soit 167 coups par seconde.

L’article ajoute d’intéressantes précisions sur les grandes améliorations apportées depuis peu aux projectiles eux-mêmes (mais qui majorent nettement le prix unitaire de la munition). J.B.M.

Douglas Richardson, toujours dans le même numéro, dans "La guerre électronique aéroportée après la Tempête (du désert)", revient sur l’importance capitale de la guerre électronique pour et par les avions de la coalition dans la guerre du Golfe. Il estime, à juste titre, que désormais tout engagement aérien important ne pourra plus se passer d’importants moyens actifs (brouillage, missiles antiradars) et passifs (leurres), avec, si le temps le permet, détermination préalable (par "écoute" électronique) des systèmes de détection et de guidage de l’adversaire. Article complété – ici encore une mini-encyclopédie – par les moyens disponibles, dès à présent ou dans un proche avenir, dans les armées de l’Air des principales puissances occidentales : France, Allemagne, Israël, Italie, Suède, Royaume-uni et, dernier mais non le moindre (de loin), Etats-Unis. J.B.M.

Dans Science & Vie de mai , et par Germain Chambost, à signaler l’article "Faire parler les images des satellites" : depuis peu la photo-interprétation assistée par ordinateur (p.i.a.o.) a considérablement amélioré l’exploitation des images fournies par les satellites de reconnaissance – pour la France, le logiciel ocapi – Outil conversationnel d’aide à la photo-interprétation (de Fleximage) –. Cet appoint permet de gagner un temps considérable dans le repérage et l’identification des objectifs, de planifier des attaques aériennes avec risque minimum par rapport aux défenses ennemies, de préparer pour les pilotes des graphiques détaillés de leurs cibles, puis d’apprécier très rapidement le niveau des destructions réalisées par l’attaque. A noter que les leurres gonflables, si journalistiques, n’ont pas trompé la combinaison de moyens dont disposaient les coalisés contre l’Irak : reconnaissance en visible, i.r., et radars à définition fine. J.B.M.

Dans Science & Vie de mai, Jean-René Germain nous apprend que "Le moteur d’avion le plus rapide du monde est russe". Il s’agit là du stato-réacteur essayé à Baïkonour en novembre 1991 et qui a donné une vitesse de Mach 6 au cours d’un vol – plus près d’une trajectoire balistique – de 130 secondes sur une distance de 180 km (le moteur proprement dit et son réservoir d’hydrogène liquide avaient été placés sur un missile leur donnant une vitesse initiale – avant allumage du stato – de Mach 3,5 à 18 000 m d’altitude). La nouvelle est intéressante, d’autant plus d’ailleurs que, faute de crédits, les maîtres d’œuvre, d.a. Ogorodnikov, directeur du ts i.a.m. et son adjoint, v.a. Vinogradov, se rendent aux Etats-Unis pour solliciter de la nasa (ou de tout autre organisme) une aide financière. Toutefois, il y a déjà 20 ans (cf. n° spécial de Science & Vie aviation 73), l’onera en France, la nasa aux Etats-Unis, avaient déjà mené des essais de stato à hydrogène à Mach 6, mais en soufflerie. Ceci, il faut bien le dire, grâce aux études de 1958 dues à e.s. Chtchetnonikov qui avait posé les bases théoriques de la combustion aux vitesses hypersoniques dans le corps du stato. Le "carburant hydrogène" liquide a une si faible densité – donc un si grand volume – qu’il ne saurait être question, au moins à long terme, de l’employer pour des trajets exigeant un grand rayon d’action. Alors, pourquoi vouloir atteindre Mach 6 sur de courtes distances ? Parce que les Soviétiques étudiaient ce propulseur pour des missiles a.a. de portée limitée, mais supérieure à celles des missiles a.a. à propergol solide. Toutefois l’hydrogène liquide doit être pompé en dernière minute dans son ou ses réservoirs, facteur fâcheux pour un missile Sol-Air.

On peut noter que les Sol-Air soviétiques sam.4 "Ganef" et sam.6 "Gainful" étaient déjà équipés de stato-réacteurs pour la phase croisière du vol ; mais à chambre de combustion fonctionnant en régime subsonique et carburant kérosène. Cette vitesse de croisière, associée à des portées de 75 km pour le sam.4 et 250 km (?) pour le sam.6 était de l’ordre de Mach 2,8 (accélération initiale par 4 "boosters pour le "Ganef" et par premier étage à poudre pour le "Gainful"). Pour le moment, il semble que ce moteur ne puisse convenir pour des avions. En revanche, la théorie montrant qu’il est possible de monter à Mach 10 avec un rendement encore acceptable, il est possible d’envisager son emploi comme premier étage, piloté et récupérable intact, d’un lanceur de satellites. Le mérite des ingénieurs russes, tout à fait respectable, est d’avoir réussi à passer de l’expérimentation en soufflerie à un "modèle probatoire" volant, donc autonome. J.B.M.

Le numéro de mai de Pour la Science (édition en français, rappelons-le, du Scientific American) présente un article "Les caméras vidéo infrarouges" de J. Silverman, J. Mooney et F. Shepherd. Après quelques rappel de l’i.r. et sur les premières réalisations – militaires – de vision nocturne par l’ "éclairage" de phares i.r. et réception par tubes à cathode métallique (méthode "active", décelable par l’adversaire), les auteurs passent aux récepteurs "passifs" qui n’ont pas besoin de cette illumination, et sont sensibles aux photons i.r. émis par des objets à la température ambiante. Ce progrès a pu être réalisé grâce aux diodes de Schottky au siliciure de platine, disposées en très fine "mosaïque". La diode Schottky a été inventée il y a 20 ans, mais d’importants progrès ont été réalisés : sur les méthodes de refroidissement, la surface sensible silicium-siliciure de platine devant être à une température de l’ordre de celle de l’azote liquide - 196° C ; sur la résolution des images, plus fine désormais que celle des caméras de télévision standard ; sur la sensibilité, qui détecte actuellement des différences de température de moins de 0,02° C. En outre, un traitement électronique des images permet, depuis peu, de faire mieux ressortir telle ou telle caractéristique de la scène observée (réductions des "bruits", temporel et spatial). Enfin les auteurs indiquent que des améliorations importantes sont encore possibles, et font l’objet de recherches actives. J.B.M.

Le numéro de mai d’Armées d’aujourd’hui présente un dossier de 9 articles sous le titre général : "Utilisation militaire de l’espace". Il est naturellement impossible de résumer en quelques lignes ce copieux ensemble. Indiquons simplement le calendrier prévu : reconnaissance optique : "Hélios", lancement en mai 1994 ; surveillance radar : "Osiris", lancement vers 2001/2002 ; écoute électronique : "Cerise", lancement en 1994 ; surveillance des océans : possibilité de satellite-radar genre topex ou ers, avec une certaine capacité de détection en profondeur, lancement éventuel vers 1998 ; alerte avancée : "Hélios 3" aura une capacité d’observation en i.r. (mais ne sera pas, comme les actuels d.S.P. américains, en orbite géostationnaire), lancement prévu en 1998 ; télécommunications stratégiques : depuis 1984, emploi de certains canaux du satellite civil "Syracuse 1", puis "Syracuse 2" depuis décembre 1991. "Eumilsatcom", système unifié européen spécialisé, pourrait être lancé en 2005. La France et l’Europe ont largement les capacités techniques pour réaliser ces intéressants projets. Le problème majeur est celui de leur financement : "coût d’acquisition", c’est-à-dire des satellites et de leur lancement ; mais plus encore, peut-être, des multiples stations de réception au sol, avec retransmission des données sur une installation centrale (placée en France ?) ; "coût de possession", c’est-à-dire – permanent – d’entretien en personnels et frais divers des installations au sol. En période de diminution générale des budgets de défense, le problème se pose de savoir où trouver les crédits nécessaires (sauf à faire l’impasse sur des moyens plus classiques : "conventionnels" ou/et nucléaires). J.B.M.

signalons plus particulièrement Défense et armement international de mai/juin consacré à un "spécial Eurosatory", avec les articles de Paul-Louis Antoine : "Chars de combat : relance de la compétition mondiale", Germain Chambost, "Hélicoptères : Eurocopter, l’atout de l’Europe" et Jean Girodet "Système Leclerc : l’Armée blindée change de siècle". Sur ce dernier point un commentaire : certes, le Leclerc représente un "bond" technique ; mais à un prix tel que les nombres indiqués pour la série sont allés sans cesse en diminuant : 1400, 1100, 800, 600, et l’on commence à chuchoter que 500… La devise du Leclerc, au moins au plan numérique, devra-t-elle être l’inverse de celle du surintendant Fouquet, c’est-à-dire "Quo non descendam ?". Et, bien entendu, le coût unitaire se ressent de la répartition des frais de r&d sur une petite série au lieu d’une grande. J.B.M.

THÉORIE

On n’en finit plus de découvrir Hobbes. Les parutions se succèdent par rafales jusqu’à Hobbes ou la crise de l’Etat baroque d’Anne-Laure Angoulvent (PUF). La thèse centrale est le caractère baroque d’une œuvre dans laquelle "calculs et figures sont d’une rare complexité". La première partie contient des développements intéressants sur l’état de guerre, dans l’état de nature, qui naît de ce que "les hommes veulent exprimer le droit de tous sur toutes choses". On trouve aussi dans la conclusion une remarque qui n’est qu’esquissée, mais qui pourrait ouvrir la voie à un autre livre : "la crainte dans l’état de nature est un principe actif de mouvement poussant l’homme hors de sa condition vers une autre condition, alors que la crainte dans l’état civil est un principe d’immobilité voire d’immobilisation de et dans la condition contractuelle". On peut, à partir de là, reprendre la question centrale de la spécificité des relations internationales. H.C.B.

 

SOCIOLOGIE

L’Introduction à l’histoire des partis politiques de Paolo Pombeni (PUF) mérite de figurer en bonne place dans les lectures de ceux qui s’intéressent à l’action politique, bien au-delà des spécialistes des seuls partis. L’ouvrage est exemplaire par son érudition et son souci d’appuyer des concepts rigoureux sur une base historique solide. La première partie est consacrée à la construction d’un type idéal (au sens weberien du terme) de la forme-parti dont l’institutionnalisation "marque le passage de l’Etat moderne à l’Etat contemporain". La deuxième partie étudie quatre cas, dont celui des partis français, affublés d’un titre pittoresque par les temps qui courent : "les chevaliers de l’idéal". H.C.B.

 

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