LA GUERRE DE 1870-1871 : UNE GUERRE LIMITEE

 

Guy PEDRONCINI

 

 

La guerre de 1870-1871 est un exemple de conflit limité : par le nombre des belligérants - deux -, par la durée - six mois de combats, dix mois de guerre - par l’affrontement des seules forces terrestres1. Mais aussi exemple d’un conflit complexe : l’Empire allemand se crée en pleine guerre, la France connaît une révolution avant de traverser une guerre civile, limitée elle aussi. Et d’un conflit lourd de conséquences par la naissance d’un antagonisme franco-allemand irréductible, alors que la défaite française met fin à une rivalité séculaire avec la Grande-Bretagne pour le contrôle de l’espace belgo-luxembourgeois.

Une guerre limitée n’est pas en effet synonyme de guerre sans importance : c’est seulement une guerre qui ne s’étend pas progressivement à d’autres puissances et n’intéresse qu’un nombre limité de théâtres d’opérations. Au fond presque une tragédie classique - unité de temps, de lieu, et d’action -, voire un duel. Comment expliquer ces caractères et cette limitation ? Sont-ils encore valables pour d’autres conflits, et en particulier pour ceux qui ont surgi après l’apparition de la bombe atomique ?

Il faut d’ailleurs souligner combien certaines conclusions historiques sont momentanées : l’histoire est conditionnée par les documents dont elle dispose, et l’historien ne peut offrir au décideur que les images qu’ils lui proposent. Or, lors des crises graves, la raison d’Etat conduit souvent aux secrets d’Etat. Révélés longtemps après, souvent par accident : les manœuvres du Chancelier Bismarck, au cours de la période précédant la candidature Hohenzollern n’ont été connues qu’un siècle après, les papiers des Tuileries, les archives espagnoles2 ont eu le même sort. Comment ne pas faire le rapprochement avec la découverte en 1957 de la correspondance de l’archiduc François-Ferdinand avec le comte Berchtold3 ?

Ces réserves faites, et compte tenu de la connaissance que nous pouvons avoir de la guerre de 1870-1871, il semble bien que plusieurs facteurs expliquent la limitation de la guerre franco-allemande. Ils tiennent pour l’essentiel à la manière dont elle est née4, au déroulement militaire du conflit et aux intérêts de l’Europe.

Napoléon III n’était pas un médiocre, s’il fut longtemps un méconnu. Il a souvent fait preuve de perspicacité, aussi bien à l’égard de son temps que de l’avenir. Eût-il vaincu à Sedan qu’il serait resté dans les mémoires comme un grand souverain. Mais il lui manquait la volonté ferme et claire, n’ayant que l’obstination.

En 1866 lors de la guerre austro-italo-prussienne, Napoléon III, empêtré dans la question italienne en raison du principe des nationalités, n’avait pas su ou pas voulu choisir. Il n’avait pas contenté les Italiens - humiliés par leurs défaites de Custozza et de Lissa, ils n’avaient dû la Vénétie qu’à l’intervention de Napoléon III -, tout en mécontentant les Allemands - à la fois par la menace d’intervention sur le Rhin et par des demandes de compensations territoriales qui eussent amputé le territoire allemand. Et sans se concilier pour autant les Autrichiens. Pire : le demi-succès de l’évacuation de Luxembourg n’avait été obtenu qu’en provoquant l’inquiétude des Anglais.

Ainsi s’esquissait le cadre et les conditions diplomatiques de la guerre de 1870-1871 : une Italie hésitante, une Autriche prudente, une Angleterre méfiante5. Quant à la Russie, satisfaite de l’affaiblissement autrichien, guettant un recul français qui favoriserait ses visées sur la mer Noire, confortée par son accord avec la Prusse, elle était décidée à soutenir Bismarck, pourvu qu’il ne rompît pas trop fortement l’équilibre européen.

Aussi la marge de manœuvre de la diplomatie française a-t-elle été fort limitée entre 1866 et 1870. D’autant plus que l’échec réel d’un effort sérieux pour moderniser l’armée française et la mettre au niveau des responsabilités et du rôle de la France, alors qu’elle venait d’être atteinte par le désastre mexicain, ne lui permettait pas de jouer de l’argument militaire.

Elle s’efforça cependant de jeter dans la balance les deux cartes dont elle disposait encore. Au moins en apparence.

Après l’accord conclu entre Napoléon III et l’Empereur François-Joseph lors de l’entrevue de Salzbourg en août 18676, elle entama dès 1868 des négociations avec l’Autriche-Hongrie en jouant d’une certaine tendance francophile7, et elle tenta la même manœuvre en direction de l’Italie8.

Mais pour que la diplomatie française sortît de ses contradictions et de ses paralysies et reprît une certaine liberté de manœuvre, il eût fallu qu’elle osât choisir entre les inconvénients et les dangers. Il eût fallu accepter Rome comme capitale de l’Italie en offrant au pape les garanties indispensables, sans attendre d’y être contrainte sans aucun bénéfice par les premières défaites, lorsque la situation exigea le retour des forces françaises de Rome pour renforcer - vainement de surcroît - les armées françaises malmenées. Et choisir audacieusement : fort de ses 7 millions et demi de "oui" de mai 1871, Napoléon III aurait pu être audacieux et non pas seulement téméraire. L’alliance italienne valait bien le sacrifice de Rome9 et elle eût permis d’obtenir le concours de l’Autriche. Il est vrai qu’alors la guerre de 1870 n’aurait sans doute pas eu lieu où elle aurait cessé d’être limitée.

Ainsi rien de concret n’était sorti de plusieurs années de pourparlers : la situation diplomatique n’était pas favorable à la France, mais elle l’était déjà à une guerre limitée. Or la question qui devait lui donner naissance représentait-elle aussi un enjeu limité.

Qu’en 1868 une révolution ait eu lieu en Espagne et que le vainqueur, le général Prim, imaginât, après plusieurs autres tentatives, d’offrir le trône vacant à un prince de la famille régnante de Prusse10 était avant tout une affaire intérieure à l’Espagne. L’équilibre européen, compte tenu des forces de l’Espagne, n’eût pas été rompu, d’autant plus que l’empire allemand qui va naître de la guerre ne semblait pas près d’être réalisé, aux dires mêmes du Chancelier Bismarck.

Mais l’Espagne c’est un peu comme la Pologne, et il convient de ne pas sous-estimer les facteurs psychologiques et émotionnels. Pour d’autres raisons que la Pologne, elle touche les Français au cœur : ce sont les souvenirs de Charles Quint et de François 1er, ceux de Louis XIV et de la Succession d’Espagne, ceux de Napoléon 1er et même de Louis XVIII11. L’encerclement du pays, une menace diffuse et cependant insupportable d’une augmentation du prestige ou de la puissance prussienne, des raisons dynastiques, le sentiment d’une frustration, la volonté d’effacer une longue série d’échecs ou d’insuccès par une réussite diplomatique en ayant les apparences pour soi, tout cela gêne l’appréciation correcte des résultats essentiels obtenus par une manœuvre diplomatique victorieuse : peu soucieux d’engager le fer dans des conditions aléatoires12 Guillaume 1er comme chef de la Maison de Hohenzollern fait retirer la candidature de Léopold au trône d’Espagne. "C’est la plus belle victoire diplomatique que j’aie vue de ma vie" s’extasiera le vieux Guizot.

L’opinion publique peu éclairée et peu informée, la méconnaissance de la situation intérieure française et de la solidité du trône, que l’on croit à tort compromise et qui aurait eu besoin d’un coup d’éclat pour être renforcée, les coups d’épate d’un ministre des Affaires étrangères, le duc de Gramont, dont la pondération de caractère et la modération dans l’expression ne sont pas les qualités dominantes - "J’ai reçu une gifle ... J’étais en communication avec les ambassadeurs d’Autriche et d’Italie" 13 -, un souverain qu’épuise la maladie et dont la volonté de paix, après avoir longuement résisté aux pressions qui s’exercent sur lui en faveur de ce qu’il juge une folie ou tout au moins un danger certain et un risque inutile, tout ces éléments jouent dans le sens d’une démarche diplomatique de trop : la demande de garanties14.

Elle permet la riposte de Bismarck - la dépêche d’Ems - qui entraîne, par une ultime légèreté ou par incompétence ou passion, une réaction d’autant plus excessive qu’elle se produit avant même que les dirigeants français soient en mesure de connaître les explications de l’ambassadeur Benedetti, seul à même de donner une version des faits.

La France engage donc la guerre - datée du 17 juillet, la déclaration est remise le 19 juillet à Berlin - dans des conditions qui ne permettent plus guère la recherche d’alliances, et donc limitent d’emblée le conflit15. D’ultimes tentatives n’aboutirent pas : des pourparlers entre l’Autriche et l’Italie avaient bien débouché le 25 juillet sur un projet de médiation armée, mais pour agir l’Italie exigeait Rome, ce à quoi Paris ne put se résoudre16.

Ainsi l’Europe semble bien devoir assister en spectatrice au déroulement et à l’issue du tournoi franco-allemand17.

L’évolution de la partie militaire ne représentait pas un élément favorable à une action diplomatique efficace.

D’emblée la confusion dans la préparation militaire apparut en pleine lumière. Insuffisance des effectifs d’abord. La question n’avait été réglée ni par les lois de 1818 et de 1832, ni par la petite réforme de 1855 modifiant le système du remplacement. L’armée de vieux soldats, sorte d’armée de métier, l’emportait peu à peu dans les faits, avec les avantages et les inconvénients qu’elle comporte. Elle était en tout cas devenu insuffisante pour répondre aux exigences de la guerre telles qu’elles se dessinaient dans le début de la deuxième moitié du XIXe siècle et telles que l’armée prussienne les avait déjà assimilées.

Aussi, après Sadowa, Napoléon III, plus clairvoyant qu’on le représente dans le domaine militaire, avait jugé indispensable de disposer d’une armée de 800 000 hommes, chiffre nécessaire pour faire figure de grande nation militaire. Et par là de grande nation tout court. Mais après la mise sur pied d’un projet de compromis entre les vues opposées des grands chefs militaires, le projet final du maréchal Niel, largement vidé de sa substance après son passage au Corps législatif, aboutissait en fait à une armée de campagne de 400 000 hommes. Théoriquement, car ce chiffre incluait 20 à 30 000 indisponibles, 10 000 permissionnaires, 60 000 hommes en Algérie et à Rome, et 40 000 gendarmes et membres des services. Il restait donc en réalité 240 000 hommes, comme on le constata en juillet 1870. Dans ces conditions, l’armée française entrait en campagne avec une infériorité numérique certaine, mais avec l’illusion que la réforme de 1868 l’avait renforcée. La rapidité des défaites traduisit cet état du rapport initial des forces. Première raison de la limitation d’une guerre dans le temps.

Il arrive que la situation des armements corrige ou rétablisse la disparité du nombre des combattants. Or, en 1870, il n’en est rien. Au contraire, les conceptions successives et différentes des maréchaux Niel et Lebœuf concernant l’artillerie avaient créé en cette arme une grande confusion, tandis que les erreurs de juillet quant aux munitions avaient finalement entraîné un problème supplémentaire dans l’approvisionnement des soldats en cartouches18.

Pour couronner le tout, le plan stratégique, s’il mérite vraiment ce qualificatif, ce dont on peut douter, fut remanié au dernier moment dans des conditions telles que les opérations furent engagées sans vues d’ensemble et livrées au fond aux manœuvres et aux initiatives de l’ennemi. Et Napoléon III, meilleur stratège qu’on le pense, n’avait plus les moyens physiques, en raison de sa maladie, de supporter les fatigues d’une campagne, ni la volonté suffisante pour imposer ses vues par affaiblissement du caractère. L’armée française allait flotter au gré des circonstances et des initiatives allemandes.

La seule initiative qu’elle prit, la mise en route de l’armée de Châlons, jetée au devant de l’ennemi au lieu de continuer à couvrir Paris et à constituer une menace sur les voies de communication allemandes, fut connue des Allemands par une indiscrétion de presse et conduisit au désastre de Sedan.

Il était alors, au soir de la défaite, possible de limiter la guerre dans le temps en l’arrêtant. Napoléon III se refusa à accepter les conditions allemandes et à endosser les conséquences de la défaite. Or la situation diplomatique n’était pas le 2 septembre plus favorable que la situation militaire, et on peut se demander si Napoléon III n’a pas manqué l’occasion de limiter les conséquences pour la France et pour lui-même des défaites d’août et de Sedan. Après tout, l’Autriche avait accepté de négocier après Sadowa et elle avait arrêté la guerre. Que pouvait espérer Napoléon III par cette attitude ? Les décisions en histoire sont choses passionnantes, mais les mécanismes mentaux exacts échappent largement aux historiens, qui ne peuvent apercevoir que les raisons et les mobiles plus ou moins apparents. Le 2 septembre, Napoléon III était encore Empereur : il pouvait parler au nom de la France et retrouver sa liberté en rendant "l’épée de la France" et pas seulement la sienne. Il lui restait des moyens de maîtriser la situation intérieure. Il a choisi une autre route. Peut-être la faute capitale du règne. Ce faisant Napoléon III laissait le champ libre à un changement de régime qui ne pouvait plus adopter qu’une seule attitude : la continuation de la guerre avec un seul objectif, irréalisable et irréaliste, la victoire. Seuls moyens de légitimer un gouvernement issu d’une révolution devant l’ennemi19. Mais il est certain qu’à la différence de 1940 continuer la lutte était possible. Les armées allemandes n’avaient encore qu’ébréché le territoire français : ce n’est que le 17 qu’elles encercleront Paris.

Mais céder de l’espace n’a de sens que si son abandon permet de développer ses forces, ou de les regrouper ou de préparer un retournement de situation. Or 1870 n’est pas 1914 : il n’y a de victoire ni de la Marne, ni de la Seine, ni de la Loire, ni même de la Sarthe.

C’est que le gouvernement provisoire et de Défense nationale, animé certes par une grande volonté de se battre, n’a pas au même degré l’aptitude à gouverner. Ses membres, plus entraînés à la parole qu’à l’action, sont rapidement débordés dans deux domaines essentiels : la conduite de la guerre et son organisation matérielle, logistique.

Tout d’abord le gouvernement s’enferme à Paris. Erreur fondamentale : la chute de la capitale, c’est forcément la fin de la guerre et le gouvernement se prive de surcroît de toute liberté d’action. Mais la guerre de 1870-1871 est une guerre de sièges : Strasbourg, Metz, Belfort... Autre erreur : croyant galvaniser la résistance et faire lever l’espoir d’une victoire républicaine rachetant la défaite impériale, les rodomontades inutiles qui enferment le gouvernement dans un cercle vicieux : "Nous ne céderons ni un pouce de notre territoire, ni une pierre de nos forteresses". C’est décourager toute médiation internationale, et pire encore donner l’impression d’une volonté sans faille. Or, en pleine guerre, Jules Favre prend langue avec Bismarck et le rencontre à Ferrières (le maréchal Pétain a-t-il pensé à ce précédent ?), donnant l’impression que les résolutions du gouvernement ne sont pas aussi assurées qu’il le prétend.

Mais, une nouvelle fois, une tentative pour limiter la guerre dans le temps aboutit à un échec, Bismarck se montrant intransigeant, parce que la situation militaire française s’est fortement dégradée et qu’il doit compter avec le grand état-major allemand peu enclin aux concessions.

Que peut dès lors encore espérer le gouvernement ?

En dépit des efforts de la Délégation de Tours et de l’arrivée de Gambetta - plus apte d’ailleurs à rédiger des proclamations enflammées, nécessaires certes, mais insuffisantes contre les troupes adverses, qu’à concevoir des plans militaires efficaces20 - la guerre évolue progressivement vers une seconde catastrophe. Les sorties tentées à Paris s’enlisent dans la confusion et l’impuissance, les armées de province, braves mais improvisées, ne peuvent livrer au mieux que quelques combats heureux sans lendemains et elles sont progressivement refoulées vers le nord, vers l’ouest et vers l’est. Peu à peu, toute la France du nord est en voie d’occupation : après Sedan, viennent Le Mans, Héricourt, Saint-Quentin. Certes, on ne capture plus un Empereur, mais ces défaites sont aussi lourdes de conséquences : la France s’effondre dans une défaite générale21. Est-ce cette évolution un bon argument pour intéresser l’Europe au sort malheureux de la France ? Ce qui a été perdu sur le terrain militaire, peut-il être au moins partiellement regagné sur le plan diplomatique ?

En cas de désastre un pays peut se tourner vers la providence - tel le gouvernement Paul Reynaud à Notre-Dame - ou vers d’autres pays pour solliciter in extremis des interventions salvatrices. Il est certain qu’une telle manœuvre serait tentée en 1870.

Déjà la délégation de Tours s’était tournée vers l’Angleterre et les Etats-Unis pour y acheter des armes. Avec des résultats assez limités d’ailleurs et tardifs, si bien que la plus grande partie arriva après la bataille. Sans compter des problèmes techniques inattendus  : les fusils modèle Remington pouvaient être fournis en assez grandes quantités, mais les baïonnettes en étaient fabriquées en Allemagne... Il fallut donc installer une usine de fabrication dans le département de la Loire. Au total 48 000 fusils.

Les positions de recul ou de méfiance prises par les gouvernements européens entre 1867 et 1870 annoncent leur attitude pendant la guerre franco-prussienne. D’emblée ils désapprouvent la demande de garanties après le recul prussien et pendant la guerre impériale l’Autriche. Beust le dit à l’ambassadeur de France : l’Autriche reste neutre provisoirement et elle donnera à la France un concours armé aussitôt que "les circonstances le permettront" c’est-à-dire lorsque l’hiver paralysera l’armée russe. La révolution du 4 septembre délie l’Autriche de cette promesse verbale, autant que la question de Rome, puisque l’Autriche souhaitait une coopération de l’Italie. Or, pour celle-ci comme pour l’Autriche, les défaites françaises sont décisives : le 7 août, le gouvernement italien a suspendu toute négociation jusqu’à l’arrivée de "nouvelles plus décisives de la guerre".

Alors le danger français écarté, quelle peut être l’influence de la victoire prussienne ? L’unité allemande est acquise inéluctablement. La poursuite de la guerre s’explique par la volonté allemande d’acquérir l’Alsace-Lorraine. Aussi la guerre prend un tout autre caractère pour les puissances européennes. Car, après Sedan, les neutres ont à compter avec la puissance prussienne. N’est-il pas de leur intérêt de limiter désormais la puissance allemande ? C’est de cela que peut jouer le gouvernement français : une Ligue de neutres pourrait limiter les conséquences de la victoire prussienne. C’est le sens de l’appel de Jules Favre du 12 septembre 1870 et surtout de la mission de Thiers dans toutes les grandes capitales européennes. Mais la guerre reste là encore limitée sur le plan diplomatique : l’Autriche ne veut pas s’engager22 et juge que le premier rôle revient à l’Angleterre et à la Russie. Celle-ci ne croit pas qu’il y ait un danger allemand, et en Angleterre si Gladstone souhaite que Londres prenne position contre une annexion de l’Alsace-Lorraine sans plébiscite, il se heurte à l’opposition de ses collègues qui ne voient pas comment la Grande-Bretagne pourrait faire valoir son point de vue.

Dans ces conditions quelles peuvent être les chances de la mission Thiers ?

Le 9 septembre 1870, Jules Favre a demandé à Thiers de partir en Angleterre. Celui-ci refuse d’abord, puis, le 10 accepte en suggérant de se rendre également à Vienne et à Saint-Petersbourg. Il entame alors une difficile tournée des capitales européennes. le 13 il est à Londres où il rencontre Lord Grenville. L’accueil est affable, mais le refus est net : l’Angleterre n’a pas les moyens militaires d’une médiation. Thiers cependant avait offert à Londres une concession importante : la levée du blocus maritime de l’Allemagne. Proposition habile et même doublement habile : il ne faut pas mécontenter les neutres, et, de toute manière, le blocus ne pourra pas techniquement être maintenu23. Mais Lord Grenville estime que seule l’Autriche pourrait rendre efficace une médiation européenne.

Thiers rentre à Paris, le 20, et repart pour Saint-Petersbourg. Il y est reçu en grande cérémonie, mais Alexandre II s’intéresse plus à l’historien qu’au diplomate. Il ne peut d’ailleurs rien offrir à Thiers  : la Russie a un accord avec la Prusse et la défaite française lui permet de remilitariser la mer Noire24.

A Vienne l’accueil fait à Thiers est plus favorable, mais le gouvernement autrichien ne peut ni ne veut s’engager en faveur d’un pays vaincu. C’est en Italie que Thiers rencontre l’accueil le plus froid : à Florence, le roi lui fait sentir tout le poids de ses attaques antérieures contre la royauté italienne.

Le 21 octobre Thiers regagne définitivement la France : il arrive à Tours les mains vides. Il en tire la conclusion que la seule politique possible désormais, c’est la signature d’un armistice. En regagnant Paris, il rencontre Bismarck à Versailles, mais il ne sort rien de cette entrevue : Thiers n’avait aucune proposition à faire à Bismarck. A Paris, il plaide auprès de Jules Favre en faveur d’une cessation des hostilités : celui-ci oppose un refus, considérant que toute négociation ressemblerait à une trahison. Mais le lendemain, le 31 octobre, Favre admet l’idée d’une approche du Chancelier allemand, et Thiers regagne Versailles où, pendant quatre jours, il négocie avec Bismarck. Rien n’en sort : Thiers ne peut s’engager que pour un armistice et non pour la paix comme le veut Bismarck. Le 6 novembre, les contacts sont rompus et Thiers se replie à Tours.

Ainsi la diplomatie n’a pas réussi à sortir la guerre franco-allemande de son cadre limité. L’attitude russe a été décisive dans la mesure où l’Angleterre ne peut rien faire sans l’Autriche et que celle-ci ne veut pas courir le risque d’une pression militaire russe. Quant à la France, elle n’a rien à offrir que l’invocation à l’équilibre européen. Ainsi paraissent définitivement bloquées les serrures qui pourraient ouvrir les portes à un élargissement du conflit.

C’est alors que survient un événement qui peut tout remettre en question comme le redoutait Bismarck : le 30 octobre, Gortchakoff, par une circulaire, fait connaître que la Russie ne se considère plus comme liée par les stipulations du Congrès de Paris et reprend
sa liberté en mer Noire. L’abrogation par les Russes d’une des clauses les plus importantes du traité de Paris n’est-elle pas de nature à entraîner un retournement complet de la situation ? Bismarck a prévu cette menace. Il n’a pas à intervenir bien vigoureusement : l’Angleterre écarte toute idée de guerre immédiate. Certes le danger peut renaître : mais les sondages que fait Londres s’avèrent décevants. Même la Turquie, pourtant directement menacée se refuse à un conflit, à moins que l’Autriche n’entre en guerre. Mais Vienne est divisée : les Magyars sont hostiles aux Russes, mais pas les Tchèques. Aussi Beust adopte une attitude modérée, qui ne dépasse pas le niveau d’une protestation diplomatique. Bismarck suggère alors une conférence internationale pour régler cette question et il obtient l’accord de l’Angleterre. S’éloigne ainsi la menace d’une extension de la guerre : décidément elle restera limitée.

Reste cependant une dernière possibilité : que la conférence qui doit se réunir à Londres le 17 janvier 1871 ne se préoccupe du problème français. Après tout n’est-ce pas ce qu’a fait en 1856 le Congrès de Paris à propos de la question italienne ? Pour écarter ce risque, Bismarck refuse la présence de tout délégué français, avertit que l’Allemagne quittera la conférence si les questions franco-allemandes y sont évoquées et qu’en pareille circonstance la Prusse donnera tout son appui aux revendications russes. Le Chancelier obtient satisfaction : la question française ne sera pas évoquée, même "hors séance" comme le suggérait le gouvernement de Londres, le 4 février 1871. C’est d’ailleurs trop tard : depuis une semaine l’armistice est signé et la défaite française irrémédiable25.

La guerre est donc restée limitée. D’abord parce que les forces françaises étaient trop inférieures aux forces allemandes et qu’elles étaient mises en œuvre de manière inférieure. Seule la flotte était à la hauteur de son rôle, mais elle ne put jamais exploiter ses possibilités et sa supériorité. Ensuite parce que les conditions générales étaient défavorables et que le Chancelier Bismarck sut manœuvrer au milieu des risques pour réussir finalement à les écarter.

Enfin le changement de gouvernement en France, s’il permit de prolonger la lutte, ne permettait pas qu’elle le fût dans le sens qu’il désirait : il ne s’agissait pas de vaincre mais de prolonger la résistance26. Cette stratégie, qui eût ménagé l’armée, manœuvrée en jouant de l’espace et non des places fortes seules, n’a pas été esquissée. Enfin aucun intérêt vital n’était en jeu pour les autres puissances restées neutres : la fin du danger français demeurait l’élément essentiel, alors que la menace allemande n’était pas nettement perçue dans toute son ampleur.

Rapidité de la décision militaire, rapport de forces écrasant, maladresses politiques et stratégiques d’un des deux adversaires, sentiment qu’il s’agissait d’un duel beaucoup plus que d’une mêlée, voilà les raisons de la limitation de la guerre de 1870-1871. Limitation dans le temps, limitation à deux adversaires, limitation au champ de bataille terrestre.

Ces raisons demeurent dans la limitation d’autres conflits : guerre austro-prussienne de 1866, guerre italo-turque de 1911, guerres balkaniques de 1912-1913. Et dans les conflits ultérieurs. La bombe atomique dans cet ensemble ajoute un frein suprême et supplémentaire : sa menace concourt à limiter les conflits. Sauf à envisager un affrontement direct des deux Grands.

 

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Notes:

1 Sur les problèmes navals et les raisons pour lesquelles la supériorité française, pourtant écrasante, ne put se faire vraiment sentir, voir Philippe Masson, Histoire de la Marine, tome II, pp. 121-132, Lavauzelle, 1983.

2 Pour ces dernières le Colloque franco-allemand de 1984 a été révélateur.

3 Notons dans le même ordre d’idées qu’il a fallu attendre un siècle pour que les travaux de Rougerie permissent de connaître les Communards.

4 Les documents diplomatiques ont été publiés sur Les origines diplomatiques de la Guerre de 1870-1871. Pour l’essentiel, les tomes XIII à XXIX (Lavauzelle, 1922-1932). Remarquons que la Prusse sortait d’une guerre limitée réussie, celle de 1866.

5 La publication par Bismarck, dans le Times du 25 juillet 1870, de la demande française faite en 1866 d’annexer la Belgique achèvera d’ancrer l’Angleterre dans une neutralité totale. Cette publication sera complétée par celle, le 20 octobre 1871, dans le Deutscher Reichsanzeiger de la note remise en 1866 à Bénédetti : les Allemands s’en étaient emparés dans la maison de campagne de Rouher à Cernay.

6 Cet accord prévoyait que si la Russie franchissait le Prout, l’Autriche occuperait aussitôt la Valachie et qu’elle serait assurée de l’adhésion et du concours de la France. Ainsi était atteint l’objectif de Beust qui estimait que la France était “nécessaire” (Mémoires, tome II, pp. 328-332) mais que cette entrevue de Salzbourg n’était pas une tentative d’alliance : c’est là, dit Beust, “une supposition dénuée de tout fondement” (id. p. 313).

7 Beust dans un grand discours au Parlement déclare : “Nous sommes en relations très bonnes, très amicales, avec le gouvernement français, (id. p. 227).

8 En septembre 1869, les trois souverains de France, d’Italie et d’Autriche-Hongrie acceptèrent l’idée d’une triple alliance, et en mai-juin 1870, des contacts militaires franco-autrichiens eurent pour objet l’établissement d’un plan de campagne commun contre la Prusse. Mais, à aucun moment, il n’y eut d’engagement formel - aucun but palpable d’alliance n’existait - Beust, op. cit. pp. 323-324 -, alors que le tsar Alexandre II s’était engagé à couvrir militairement l’Allemagne contre une intervention de l’Autriche dans une guerre franco-allemande.

9 En 1869, lors d’un voyage en Orient, François-Joseph et Beust s’arrêtèrent au retour en Italie. Et Victor Emmanuel leur dit : “Après ce que l’Empereur a fait, il peut disposer de ma personne, de ma vie. Je lui donne 500 000 hommes le jour où il les voudra”. Et Beust d’ajouter : “Il y avait moins de raison de douter de la sincérité du roi que de l’existence des 500 000 hommes”. Beust, op. cit., p. 300.

10 Les autres prétendants se dérobèrent, en particulier le fils de la duchesse de Gênes dont l’acceptation, estime Beust, eût évité la guerre de 1870.

11 Les mêmes sentiments et les mêmes images renaîtront lors de la guerre civile d’Espagne, lorsque se dessinera le succès de Franco que l’on estime étroitement lié aux dictateurs de Berlin et de Rome. Or, ni en 1870, ni en 1940, l’Espagne n’est en état d’inquiéter la France.

12 Beust estimait que l’Espagne n’était rien pour la Prusse et beaucoup pour la France. Il jugeait que la candidature de Léopold était une “provocation” (op. cit., tome II, pp. 328-332). Il avait déconseillé à Paris de se lancer dans une guerre et lui avait suggéré de n’agir que sur le gouvernement espagnol et sur le Prétendant en attendant les réactions de la Prusse. (Beust, op. cit., tome II, p. 325). Puis Beust conseilla de considérer la renonciation comme une victoire diplomatique. (id., p. 336).

13 Gramont avait demandé un concours diplomatique. Sondé sur la question de la guerre par le marquis de Cazeaux, ambassadeur de France à Vienne, Beust avait répondu qu’il n’irait pas plus loin qu’un concours diplomatique. Le seul engagement qu’il prit “consiste à ne pas s’entendre avec une tierce puissance à l’insu de l’autre” (id., p. 332). Sur l’ensemble de cette question, voir l’échange de lettres en 1873 entre Beust et Gramont. Beust, op. cit., tome II, pp. 369-378).

14 Beust a estimé qu’à partir de cette demande la France se mettait dans son tort (op. cit., tome II, pp. 328-332). Rappelons l’interpellation de Clément Duvernois et la protestation de Jérôme David au corps législatif.

15 Le 9 août 1870, un traité sera signé à Londres : la France, l’Angleterre et la Confédération de l’Allemagne du Nord s’engagent à respecter la neutralité belge. Autre limitation de la guerre. La comparaison avec 1914 et 1940 s’impose.

16 Et après les premières défaites il était trop tard.

17 Le 17 juillet le Grand Duché de Bade la Bade et la Bavière avaient mobilisé, le 19 le Würtemberg.

18 Les Souvenirs de la guerre de 1870-71, du général Thoumas, Paris, Librairie Illustrée, 1892 - donnent un tableau révélateur de l’ensemble des problèmes et de la confusion générale (p. 2-26).

19 L’étude des différences et des ressemblances avec 1940 est tout à fait révélatrice. Notamment en 1870 continuer la lutte était une affaire de gouvernement et non une aventure personnelle. Mais aussi avec des conséquences différentes : la défaite de 1871 atteint toute la France, une défaite du général de Gaulle n’eût mis fin qu’à une aventure personnelle.

20 Le général Thoumas s’opposera aux idées de Gambetta sur les obus au phosphore, redoutant des représailles allemandes sur les prisonniers et sur la population française (op. cit., pp. 206 et suivantes).

21 Après l’armistice, Gambetta a posé une série de questions : doit-on repousser l’armistice ? Supprimer les élections ? Assumer la dictature ? Continuer la guerre en concentrant les armées en Bretagne, dans le Cotentin, dans le Massif Central ? Il finira par abandonner toutes ces solutions (voir les mémoires du général Thoumas, p. 224).

22 Beust relate la visite de Thiers dans ses mémoires : “Moins j’étais en état de lui faire entrevoir un concours matériel, plus je devais avoir à cœur de lui faire un accueil sympathique” (op. cit., p. 349).

23 Le problème du charbonnage est insoluble  : en mer le transbordement ne peut dépasser 100 tonnes par jour et par mer calme, alors que 200 tonnes sont nécessaires.

24 L’article 14 du traité de Paris de 1856 interdisait à la Russie d’avoir une flotte en mer Noire supérieure à 10 bâtiments - 6 vapeurs de 800 tonnes de jauge et 4 voiliers ou vapeurs de plus de 200 tonnes et de construire des fortifications.

25 Aggravée à la dernière minute : l’armée de l’est n’a pas été comprise dans l’armistice et elle se trouve acculée à la frontière suisse. Elle n’échappe à un désastre total qu’en acceptant son internement.

26 Les études sur les opérations militaires sont nombreuses. Elles conduisent toutes à cette conclusion.

 

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