STRATÉGIE INTÉGRALE ET GUERRE LIMITÉE

 

Lucien POIRIER

 

 

Diverses sont les manières de guerre. Ceux qui la font ou la pensent en acteurs l’ont toujours su, et l’illustre "caméléon" de Clausewitz n’a jamais émerveillé que les apprentis. Ces variations donnent à penser qu’il est de bons et de mauvais usages des armes selon que l’on sait, ou non, accorder les voies-et-moyens de l’agir violent avec ses fins initiales ; puis, l’action se développant, selon que l’on sait ou non moduler fins et voies-et-moyens — qui se déterminent réciproquement — en fonction des résultats, sans cesse remis en cause, de la dialectique guerrière. De bons et mauvais usages, aussi, selon que l’on observe ou non des normes de comportement individuel et collectif traduisant une idée dominante de l’homme-en-société : ce code de bonne conduite se surimpose aux critères de l’agir efficace et borne le libre déploiement d’une violence guerrière inclinant toujours à sa pente.

C’est bien le croisement de ces deux ordres de déterminations praxéologiques et éthiques — celles de la grammaire et de la logique de l’agir collectif finalisé en milieu conflictuel, et celles d’une règle du jeu de guerre — qui confère, aux armes, le statut d’opérateurs efficaces des morphogénèses socio-politiques tout en les soumettant aux principes des civilisations historiques. Exprimant les tensions entre la volonté d’efficacité et la raison tempérante, entre la liberté et la règle, le langage des armes dit la fonction et le sens de la violence physique dans les transformations des systèmes socio-politiques interactifs.

Les manières de guerre ne sont que les variations de ce langage sur le thème, pérenne et universel, de l’action collective utilisant la violence armée comme énergie de transformation des sociétés coexistantes. Les divers modes et formes de cette action se différencient donc par la nature et le rendement des instruments de la violence physique — qui ne se réduisent pas aux armements —, par son intensité, son énergie et ses affects ; c’est-à-dire par la distribution spatio-temporelle (cibles, objectifs, buts) et les valeurs, qualitatives et quantitatives, de ses effets de mort et de destruction appliqués aux systèmes en conflit. effets physiques dont on sait qu’ils ne sont que le médiateur d’effets psychologiques déterminant les procédures décisionnelles et les conduites des acteurs politico-stratégiques. Si les armes ne sont qu’un moyen, parmi d’autres, d’influencer et de modifier leur champ mental, les manières de guerre reflètent donc l’élection, parmi les possibles, des modalités de la violence jugées les plus pertinentes pour produire les effets psychologiques voulus. Elles objectivent, dans l’agir-en-guerre, les critères de choix des acteurs, leurs calculs, leurs décisions et l’épreuve de leurs volontés. mais ils n’ignorent pas que, sous l’effet de multiples contraintes et facteurs de dégradation affectant leur information et l’énergie produite et dépensée, les modalités de l’action effective ne coïncident que très exceptionnellement avec celles de l’agir décidé.

Parmi les manières de guerre cataloguées par l’histoire figure la guerre limitée. C’est là un objet de pensée qui traverse toute la généalogie de la stratégie. Une notion plutôt qu’un concept explicite : le travail théorique fut très long à dégager quelques attributs découpant la guerre limitée dans l’ensemble des formes de guerre concrète. Force est bien de constater que, si ce concept est aujourd’hui d’usage courant, son contenu demeure plus flou et instable que le donne à croire sa banalisation. Attribuer un caractère de limitation à un objet quelconque suppose en effet qu’on se réfère à quelque état-repère, idéal et fixe, ou à quelque échelle de mesure du dit-objet. On se rapporte à quelque statut existentiel non dégradé, de totalité, de complétude ou d’absolu sous lequel cet objet se présente dans l’intégrité, l’intégralité et la perfection de sa nature. En outre, les attributs — sens, valeur, magnitude, etc. — de la limitation traduisent des écarts divers et plus ou moins importants avec ceux définissant l’état parfait, à supposer qu’il existe. Toute limitation est donc singulière : un objet limité peut l’être diversement. Autrement dit, qu’est-ce qui limite la guerre limitée ? en quoi, par quoi et pourquoi peut-elle être dite limitée ? Par rapport à quel type de guerre, qui ne le serait pas, définirait-on une guerre non-limitée ? Tout se passe donc, comme si, faute de critères assurés et non équivoques de grandeur ou de perfection, les deux notions de guerres limitée et non limitée ne pouvaient se penser qu’en se renvoyant l’une à l’autre comme les antonymes guerre et paix...

Pourtant, la littérature stratégique classique — antérieure à l’âge nucléaire — a couramment usé du pseudo-concept de guerre limitée. très extensif, il a recouvert, dans le discours, des formes de guerre si diverses qu’on peut s’interroger sur sa pertinence. Depuis 1945, avec le verrouillage dissuasif dérivant la guerre, irrationnelle entre les puissances nucléaires, vers l’exutoire des conflits régionaux, avec l’extension des guerres révolutionnaires et de décolonisation, la nature et la fonction de la violence armée ont changé si l’on se réfère à celles des guerres mondiales. Les conflits locaux dits de basse intensité ou infra-guerre n’ont guère cessé dans l’espace échappant au contrôle des grandes puissances et dans les régions sensibles soumises endémiquement aux tensions sociales et idéologiques. Enfin, les bouleversements consécutifs à la fin de la guerre froide ont réactivé d’anciens conflits frontaliers, ethniques et religieux s’exprimant dans un emploi des armes qu’on serait tenté de dire limité, si des haines séculaires ne se défoulaient dans le retour en barbarie.

C’est dire que la problématique de la guerre limitée s’avère aussi complexe qu’aventurée. Le concept banalisé, commode parce que flou, peut-il rassembler, dans une taxinomie pertinente et utile — opératoire —, toutes ces guerres anciennes et contemporaines, si variées dans leurs formes, leurs origines et leurs implications ? Quoi de commun, quelles régularités, quels invariants dans ces manifestations protéiformes de la violence armée, pourraient fonder la théorie d’un objet dénommé guerre limitée, et autoriser des règles de calcul et de conduite politico-stratégiques spécifiques ; c’est-à-dire différentes de celles appliquées dans la guerre non limitée ?

Pour lever l’obstacle épistémologique et "couper" le cercle reliant les notions jumelles de guerres limitée et non limitée, je soumettrai d’abord notre objet à la lumière de la théorie classique de la guerre. Puis j’utiliserai les résultats de cette première approche en passant de la théorie de la guerre à celle, plus englobante, de la stratégie telle qu’elle s’est constituée et continue de se construire depuis les années 50.

LA GUERRE LIMITÉE AUX TEMPS CLASSIQUES

Rappel de théorie

La théorie classique de la guerre s’est fondée, d’abord, sur l’existence et la prégnance de la violence armée dans la vie des sociétés organisées — un invariant de l’histoire universelle ; ensuite, sur ses rapports avec les projets et conduites des collectifs socio-politiques ; enfin, sur les problèmes posés par les opérations mentales et physiques — et leurs corrélations — spécifiques de la praxéologie en milieu hostile. Comme Clausewitz l’a montré (Vom Kriege, I, 1ère partie), une définition de la guerre — sa nature, son essence — peut être établie par l’entendement sur le double constat empirique de la violence physique, avec les lois de sa dynamique propre, et de sa relation de moyen à fin avec la volonté politique1. Un concept de guerre étant ainsi posé en amont du développement théorique, on sait que Clausewitz passe ensuite à la guerre concrète, à celle qui se manifeste dans la réalité. Elle ne peut être comprise que si l’on tient compte des "modifications" qui, dans la "guerre réelle", affectent le but (das Ziel) théorique de l’acte de guerre (désarmer l’ennemi, wehrlos zu machen), ce but étant le moyen (das Mittel) de la fin de la guerre (der Zweck) qui est, toujours selon le pur concept, de soumettre l’ennemi à notre volonté. Ces modifications affectent donc la violence physique qui, selon la logique de son développement (principe de polarité, actions réciproques, etc.), tend naturellement à l’extrême. Au total, elles s’identifient à des restrictions (Beschränkungen) ou limitations qui modifient l’abstraction généralisante du concept de guerre : elles corrigent en quelque sorte les attributs de la guerre, déduits de la pure logique du concept, par ceux que suggèrent les manifestations concrètes, historiques, de la pratique guerrière.

Ce bref rappel du canon clausewitzien suffit pour amorcer une problématique de la guerre limitée classique. Il induirait à penser que, rapportée au statut achevé ou parfait — absolu — de la guerre selon son pur concept, toute action de guerre concrète est nécessairement limitée à la fois dans son but (das Ziel, ou but dans la guerre) et dans l’usage de son moyen, la violence physique2. Ou encore : la guerre réelle étant observée et pensée comme une forme dégradée de sa forme idéale ou absolue, on serait tenté, par comparaison avec celle-ci, de qualifier de restreintes ou limitées toutes les guerres historiques. Toutefois Clausewitz lui-même invite à moins de précipitation.

Il précise en effet (Vom Kriege, I, 1, 28) : "La guerre n’est donc pas seulement un véritable caméléon parce qu’elle modifie quelque peu (etwas Ändert) sa nature dans chaque cas concret, mais elle est aussi, dans l’ensemble de ses manifestations, en rapport avec les tendances en elle dominantes d’une singulière trinité combinant : la violence originelle de son élément, la haine et le sentiment d’hostilité qu’il faut considérer comme une aveugle pulsion naturelle (Naturtrieb) ; le jeu des probabilités et du hasard, qui en fait une libre activité de l’âme ; et de sa nature subordonnée d’instrument de la politique par laquelle elle tombe dans le domaine du pur entendement". Et, plus loin, l’inférence décisive pour notre propos : "ces trois tendances, qui se manifestent comme autant de puissances législatrices (gesetzgebungen) différentes, sont profondément enracinées dans la nature de l’objet (gegenstand) et donc, en même temps, de grandeurs (Grösse) variables".

Si nous rapprochons ce texte de celui sur "les modifications dans la réalité" évoquées plus haut, nous sommes conduits à distinguer deux ordres de restrictions ou limitations. d’une part, celles qui traduisent le passage de l’abstraction généralisante — fournissant un concept de guerre — à la guerre concrète ; transfert qui révèle une dégradation nécessaire, structurelle, entre concept et réalité. D’autre part, celles, contingentes, qu’impliquent les "grandeurs variables" que, dans le seul domaine des guerres réelles cette fois, peuvent prendre "les trois tendances" ou éléments de "la trinité" provoquant la diversité des formes concrètes de la guerre. Si ces déterminations varient "en grandeur"3, elles autorisent à concevoir une taxinomie spectrale des guerres réelles, historiques, selon laquelle celles-ci se définiraient et se classeraient selon quelque ordre de grandeur. Mais, pour être opératoire, le critère de grandeur suppose un étalon de mesure ou une norme (fût-elle statistiquement établie) applicable à l’objet-guerre4. Mais lesquels ? L’ensemble des guerres réelles récapitulées par l’histoire universelle révèle-t-il un état-type de la guerre dont les attributs soient assez clairs pour que l’on puisse situer la guerre limitée relativement à ce repère ? Cette question a-t-elle même un sens ? J’en doute, mais il faut balayer le champ... Disons donc, pour avancer, que l’on pourrait adopter, comme critère de classification, le caractère plus ou moins limité ou restreint de la guerre relativement à l’extrême ou l’absolu qu’elle pourrait sinon atteindre — puisque cela n’est concevable que dans le domaine du pur concept — mais approcher au plus près dans le duel réel. Le spectre des formes de guerre concrètes s’étendrait donc entre deux bornes : l’une, inférieure, marquée par la guerre limitée à l’extrême, réduite — comme l’évoque Clausewitz — à l’observation mutuelle des armées déployées sur le théâtre (bewaffnete Beobachtung) ou à des prises de gages, et qui se dénouerait diplomatiquement, sans l’épreuve du sang ; l’autre borne, supérieure, marquée par la guerre extrême ou quasi-absolue dite d’anéantissement (Vernichtungskrieg) telle que, selon Clausewitz, l’a pratiquée "le dieu de la guerre", Bonaparte.

On objectera que, en substituant les antonymes "restreint ou limité" et "extrême proche de l’absolu" à la notion de "grandeur", la pensée n’a guère progressé. vrai. Mais l’important, du double point de vue épistémologique et praxéologique, est que les diverses variétés de guerres réelles peuvent se définir relativement l’une à l’autre à défaut de l’être intrinsèquement. S’il faut des attributs caractérisant la guerre limitée, ils ne peuvent être cherchés que dans la distribution et les positions relatives de ses diverses variétés à l’intérieur du spectre doublement borné évoqué plus haut : l’une de ces variétés sera toujours plus limitée qu’une autre, elle aussi limitée et concevable dans la pratique guerrière ; et l’approche clausewitzienne propose un critère de limitation relative avec les variations, "en grandeur", des "trois tendances législatrices" ou déterminantes de la "singulière trinité".

Observons, toutefois, que Clausewitz théorise un savoir nécessairement daté : aussi puissante et intemporelle que soit sa pensée, elle procède de l’analyse critique des guerres antérieures à 1831 et de son expérience personnelle des conflits récents. Ainsi, pour lui, la borne supérieure du spectre des variétés historiques d’action guerrière est fixée par la guerre d’anéantissement du type napoléonien. Or, depuis, les systèmes socio-politiques ont inventé des voies-et-moyens de guerre qui ont conféré d’autres capacités à la violence armée ; par exemple, les capacités nucléaires ont affecté les relations classiques entre la politique et la stratégie générale militaire, et introduit de nouveaux critères et formes de restrictions pour la violence physique.

En d’autres termes, si l’approche logique devait déboucher sur un concept intemporel et universel de guerre limitée défini relativement, à l’intérieur d’un spectre, les bornes et l’étendue de ce spectre évoluent dans l’histoire en fonction des variations concrètes des éléments de la "trinité" clausewitzienne. Dire guerre limitée n’a donc de sens qu’en précisant préalablement dans quelle phase de l’histoire des conflits armés nous nous postons pour observer leurs variétés : toute guerre limitée concrète n’est compréhensible et explicable, dans les raisons qui l’ont imposée aux belligérants, dans ses déterminations et sa fonction politico-stratégiques, dans ses modes opérationnels, etc., que si on la rapporte au repère fondamental que constitue la guerre illimitée ou quasi-absolue que pourraient concevoir et décider les systèmes socio-politiques du moment, dans la mesure où ils en seraient capables avec les moyens de l’époque.

C’est dire que, si nous survolons l’histoire universelle, nous devons nous garder de qualifier anachroniquement de limitées celles des guerres du passé qui, comparées aux guerres dites totales du XXe siècle, apparaissent de faible magnitude bien que, dans la pensée des décideurs et exécutants de l’époque, elles aient été perçues et conduites comme des guerres quasi-absolues dans l’une et/ou l’autre de leurs dimensions : celles des finalités et/ou celle des voies-et-moyens. Deux cas concrets illustreront ce qui précède et éclaireront cette notion fondamentale, les dimensions de l’objet-guerre, qui permet d’affiner la typologie.

Guerres limitée et non limitée dans la Grèce ancienne

Platon utilise deux concepts, la discorde ou dissension (stasis) et la guerre (polémos), pour distinguer l’inimitié opposant, d’une part, des cités helléniques de la même "communauté de famille et race" et, d’autre part, l’une des cités aux Barbares extérieurs5. De cette différence, il infère : "... à l’égard de gens de même race, on doit poursuivre la guerre et ne pas ruiner l’intérêt commun des Grecs pour satisfaire le ressentiment particulier d’une Cité, tandis que, à l’égard des Barbares, il faut la poursuivre jusqu’à leur perte"6.

Ainsi, pour la première fois, deux notions recouvrant grosso modo nos deux formes de guerres, limitée et non limitée, sont posées pour définir ce que Platon nomme "le régime de la guerre". Elles procèdent d’un critère simple : comment "se comportent les soldats aussi bien à l’égard d’eux-mêmes qu’à l’égard des ennemis", combattants et populations ? Ce comportement se juge, objectivement, à la grandeur des effets physiques de mort et de destruction produits, au traitement des prisonniers, au respect de l’ennemi — c’est-à-dire, à l’intensité de la violence armée déployée. Pour Platon, une norme modératrice s’impose, ou non, à cette violence selon le degré "d’inimitié" — ce que Clausewitz nomme "le sentiment d’hostilité"7 — motivant le conflit et déterminant son acuité. La forme limitée, ou non, de la guerre est donc déterminée par l’existence d’une règle du jeu conflictuel qui est reconnue et appliquée, ou non, selon que les antagonistes partagent, ou non, le sentiment d’appartenance à une même "communauté" fondée sur la conscience collective d’une identité ethnique et culturelle.

En brisant les liens séculaires constituant la communauté hellénique, la guerre du Péloponnèse transgressa la règle du jeu inter-cités : "Ce fut bien la plus grande crise qui émut la Grèce et une fraction du monde barbare : elle gagna, pour ainsi dire, la majeure partie de l’humanité"8. Limité jusqu’alors dans l’espace conflictuel hellénique, l’usage de la violence armée n’y connut plus de code régulateur : "une lutte idéologique vint donc doubler la rivalité matérielle, et la guerre entre cités put se servir de la guerre civile... Et les règles de la guerre y perdirent leur clarté" ; ce qui "donna à la guerre un caractère nouveau, plus grave, plus proche de ce que nous appellerions une guerre totale"9.

Les transformations de la guerre dans le monde hellénique illustrent exemplairement notre propos : les deux formes, limitée et non limitée, se succèdent dans un espace restreint, sur une période bien circonscrite (-490 Marathon, -405 Aegos-Potamos) et par une rupture si franche dans les manifestations de la violence physique que ce cas concret a valeur paradigmatique : la coupure praxéologique est nette et datée ; les éléments primitifs de la théorie émergent de l’histoire critique et de la philosophie politique. Valeurs heuristique et méthodologique également : pour discriminer les formes de guerre, Platon et Thucydide établissent leur jugement sur un critère qui, pour nous être familier, est formulé pour la première fois : la nature du conflit est déterminée par les statuts ontologiques des acteurs ; par ce qui fonde la singularité essentielle de chacun devant chacun, et exalte la conscience de leur irréductible identité. Plus généralement, les pères fondateurs nous indiquent que l’objet-guerre ne peut être compris et dit — expliqué — qu’en l’approchant, d’abord, par la polarité identité-altérité ; que l’un de ses aspects dynamiques et significatifs — l’une de ses dimensions — est la rencontre des caractères innés du Même et de l’Autre, données structurant leur système interactif.

Dimension méta-politique. Elle ne s’identifie pas à la politique ordinaire qui détermine les finalités contingentes de la guerre — une autre de ses dimensions — mais à ce qui, sous-jacent à cette politique conjoncturelle, fonde et perpétue chaque entité socio-politique dans l’unité et l’unicité de son être : les mythes, les valeurs de culture et codes de civilisation rassemblant et personnalisant la communauté et qui, plus ou moins sacralisés, s’articulent en deux strates d’idéologies : l’une, transhistorique, qui récapitule l’héritage pluri-séculaire ; l’autre, qui lui ajoute les idées du moment sur le sens de la vocation collective10. Cette dimension méta-politique de la guerre est fondamentale à la fois pour définir son concept et pour éclairer ses avatars, les guerres réelles. Avant même que, en un moment de l’histoire commune du Même et de l’Autre, se concrétise la résultante des tensions négatives et positives manifestant leurs relations actuelles de coexistence, avant qu’ils décident de résoudre leur conflit d’intérêts conjoncturels par l’épreuve des volontés et de force, leurs calculs décisionnels et conduites futures sont déjà sur-déterminés par leurs différences essentielles et par ce qui subsiste de motifs d’accord sous leur antagonisme. C’est cette information, véhiculée par les consciences collectives, qui engendre et nourrit (ou non) leur sentiment naturel d’hostilité et amplifie (ou non) l’intention hostile provoquée par le conflit d’intérêts circonstanciels. Elle affecte leur jugement sur la fonction de la violence physique dans le règlement de leur conflit, sur celle qu’ils doivent attribuer à la stratégie militaire dans leurs stratégies intégrales. Dans la conduite des opérations, elle modifie, en les amplifiant ou les réduisant selon la profondeur de leur inimitié, l’énergie dépensée et le niveau de la violence armée que justifient les buts de et dans la guerre.

Violence et effort de guerre modérés, retenus par la conscience, chez le Même et l’Autre, d’appartenir, malgré leurs différences, à une même société culturelle ou de civilisation ; ou violence et engagement débridés, exacerbés jusqu’au paroxysme par le sentiment exalté de leur irréductible antagonisme foncier. C’est là l’un des critères permettant de discriminer guerres limitées et non limitées, indépendamment de la fin politique et du but stratégique du conflit.

L’idée de l’homme qui gouverne ainsi les collectifs socio-politiques — instances politiques, opinions publiques, combattants — pour décider et conduire la guerre a donc toujours et universellement sur-déterminé les manières de guerre. elle fixe la règle du jeu plus ou moins explicite qui, en tel moment de l’histoire et dans telle aire de civilisation, peut les induire à se considérer comme des adversaires-partenaires : née de leurs différences, l’hostilité n’est pas si irréductible qu’elle voue chacun à la négation radicale de l’Autre. Si, dans ce cas, les contraintes éthiques tempèrent la violence, il en va autrement quand un perturbateur, endogène ou exogène à la société consensuelle des acteurs, invoquera d’autres vues sur l’homme pour récuser le code de bonne conduite. Il portera la violence armée à son maximum d’intensité, non seulement pour soumettre l’Autre à sa volonté mais, avec plus d’outrance dans la négation, pour abolir l’être-Autre dans une lutte à mort : l’épreuve de force n’aura plus le même sens pour des antagonistes ne se reconnaissant plus de même nature.

Comme Madame de Romilly analysant la guerre du Péloponnèse, on qualifierait volontiers de totales les guerres ignorant les restrictions de la violence. Mais, comme elle, on hésite à transposer, dans un lointain passé, un concept que Ludendorff introduisit pour qualifier les conflits de très grande magnitude du XXe siècle. Toutefois, ainsi que je l’ai avancé précédemment, chaque époque de l’histoire des guerres se caractérise par son spectre spécifique de la violence armée ; spectre défini par les valeurs qualitatives et quantitatives des effets physiques de mort et de destruction dont sont capables les voies-et-moyens de guerre du temps. Si, dans telle période historique, l’emploi sans restrictions de la violence est théoriquement concevable avec les armements existants, il pourra toujours être pratiqué, dans la guerre réelle, par l’un au moins des belligérants contestant toute règle du jeu. La guerre totale est donc un concept récurrent, transhistorique. Et, en première analyse, toute guerre totale concrète se particulariserait, à la fois, par le maximum d’énergie et de violence physique techniquement et opérationnellement possible à l’époque, et par les transgressions des normes de conduite alors reconnues, voire ritualisées, par l’idéologie alors dominante.

Tuer les prisonniers, priver les morts de sépulture, couper les oliviers : faits de guerre totale chez les Grecs. Raser les villes, massacrer les populations des territoires submergés et rendus à la steppe : pratiques de guerre totale chez les Mongols et Tamerlan. La guerre sous-marine à outrance et le blocus de l’Allemagne durant le premier conflit mondial, les bombardements massifs des Alliés sur les centres urbains allemands et japonais durant le second, ont confirmé que la guerre totale se définissait partiellement par la non-discrimination des cibles, par la transgression du droit des gens et de la guerre, selon lesquels les opérations doivent épargner les non-combattants et limiter les dommages matériels.

La stratégie timourienne de guerre totale est donc indépendante de la nature des armements : quelles qu’aient été les panoplies durant l’âge classique de la guerre — jusqu’à l’apparition des armes nucléaires — elles autorisaient les belligérants à choisir entre leur emploi, ou limité ou sans restrictions, dans l’application de leurs effets physiques. l’un des critères de leur choix était leur propre idée de l’homme.

Guerres limitée et non limitée dans les temps modernes

Deuxième cas concret illustrant exemplairement le spectre des formes de la guerre dans les temps modernes : le passage des conflits dynastiques aux grandes guerres nationales. Si nous réduisons la guerre du XVIIIe siècle à sa dimension méta-politique, elle peut-être dite limitée pour l’ensemble du système européen homogénéisé par une même idée de l’homme : celle des lumières. Le réalisme politique de Hobbes et, dans la pratique, celui de Frédéric II n’occultent pas cette réalité primaire : tous les acteurs revendiquent l’appartenance à un même espace idéologique, uniformisé par les mêmes références culturelles et "philosophiques". Aussi pressants et contraires que soient leurs intérêts étatiques conjoncturels, les adversaires ne sont pas divisés par un irréductible sentiment d’hostilité. Ils respectent la règle du jeu implicite, qui les contraint identiquement à modérer leurs ambitions dès lors qu’ils se reconnaissent associés par le même souci de préserver un héritage commun de civilisation et les fondements de l’ordre européen établi. La dialectique identité-altérité est tempérée par le sentiment partagé d’être plus Mêmes que Autres dans leur compétition politique. Dans leurs conflits d’intérêts, les tensions positives (relations de coopération, de connivence) ne sont pas annihilées par les négatives, et les fréquents renversements d'alliances témoignent que leurs conflits ne sont jamais motivés par les différences foncières des peuples.

Ainsi, tout se passe alors comme si la dimension méta-politique n’intervenait pas dans la forme de la guerre. ce facteur d’exaspération des tensions belligènes étant évacué par un cosmopolitisme de bon ton, le recours aux armes n’est justifié et décidé que par des motifs strictement politiques, contingents et non démesurés. Aucune sacralisation de leur identité ne pousse chacun à nier le droit à l’existence de chacun. L’épreuve des volontés par l’épreuve de force n’engage pas les peuples indifférents aux querelles monarchiques et que n’affecte pas le recrutement des armées professionnelles. Si elle peut être intense dans le moment crucial de la bataille, la violence physique ne se manifeste ainsi que localement et dans une journée. Même si les périodes d’hostilités peuvent être longues (guerre de Sept Ans), les campagnes connaissent de fréquentes phases d’inaction et d’observation mutuelle interrompant les savantes manœuvres et contre-manœuvres d’armées que leur organisation (armées-bloc) rend incapables de se forcer à la bataille : celle-ci a lieu par consentement mutuel. Les effets démographiques de la guerre demeurent donc réduits et les dommages matériels n’entament guère la substance vive des peuples, même si le coût financier d’armées mercenaires décimées par les désertions obère considérablement les trésors.

C’est donc là le type même de la guerre limitée dans son niveau de violence globale faute des motivations radicalisantes que fournissent habituellement les arguments méta-politiques. A quoi s’ajoutent les facteurs de modération qui tiennent au style compassé que la nature et l’organisation des armées imposent à leurs opérations : la bataille victorieuse n’est pas suivie d’exploitation, seule capable de parachever la destruction des forces ennemies. Mais un tournant va s’amorcer sous l’influence d’un courant de pensée qui, tout en persistant à évacuer la dimension méta-politique, entreprend de démontrer qu’un autre type de guerre est concevable ; que d’autres fins politiques, plus ambitieuses que celles usuelles dans l’Europe d’alors, peuvent être accomplies en tirant un meilleur parti des voies-et-moyens existants et des innovations émergentes.

Inutile de gloser, ici, sur ce qui appartient à notre culture stratégique : la rupture provoquée, dans la généalogie de la stratégie, par les théoriciens du XVIIIe siècle et, singulièrement, par l’école française dont Guibert ne fut que l’un des nombreux rénovateurs11. Ce qui importe à notre propos, c’est que, dans l’esprit de l’Encyclopédie et de la valorisation des "arts et métiers", la nature praxéologique de la guerre ait été mieux perçue. Action réciproque impliquant plusieurs acteurs collectifs, elle est finalisée, comme tout agir ; et cela, que l’on tienne compte ou non de la dimension méta-politique. Quelle que soit la polarité identité-altérité des acteurs, ils n’ont décidé de recourir à la violence armée que pour soutenir leur projet politique défini par des intérêts permanents et/ou contingents. Ces fins politiques étant fixées, elles appellent, en aval, la définition des buts assignés à l’activité guerrière proprement dite, aux opérations militaires.

Cette articulation des buts de et dans la guerre est implicite chez Guibert. Que dit-il en énonçant que "tout soldat doit être citoyen et tout citoyen, soldat", si ce n’est que les peuples sont les vrais sujets de la politique et que celle-ci doit être nationale et non plus dynastique ? Que, changeant ainsi de nature, elle peut se donner d’autres fins que celles, mesurées, du siècle : une politique "de grandes affaires" qui, logiquement, appelle une "guerre de grand style"12. Et cette autre forme de guerre est possible si on exploite les innovations techniques (système divisionnaire, puissance de feu accrue, subsistance sur le pays conquis, etc.) qui libèrent les opérations de leurs anciennes contraintes et autorisent les combinaisons manœuvrières préparant la bataille décisive et son exploitation par la poursuite du vaincu.

S’agit-il pour autant de guerre totale ? L’efficacité de la violence armée n’est recherchée que dans le seul domaine des opérations, dans une épreuve de force restreinte au duel des forces armées. D’ailleurs, après la guerre d’Indépendance américaine, Guibert observera que l’immixtion des "citoyens" dans la guerre la conduit aux excès condamnables d’une violence irrationnelle et déréglée par l’instinctif sentiment d’hostilité, voire la haine des masses populaires. Il réintroduit donc la dimension méta-politique qu’il avait ignorée dans sa jeunesse ; celle-là même qui, avec l’idéologie messianique de la Révolution servie par les voies-et-moyens de "la guerre de grand style" qu’il a prophétisée, avec la volonté de puissance napoléonienne et les réactions de survie de ses victimes, conférera, aux grandes guerres nationales, certains caractères démesurés de la guerre totale : engagement des peuples dans la lutte à outrance pour préserver leur identité, stratégie militaire d’anéantissement, blocus, effort de guerre déployant le maximum d’énergie, montée à l’extrême de la violence physique concevable avec les ressources nationales et les armements de l’époque.

A l’ancien code de l’usage réglé de la violence, qui imposait la retenue dans le duel, succède donc un type de guerre finalisée non plus par la promotion et la défense d’intérêts bornés — territoriaux, commerciaux, etc. — mais par des pulsions hégémoniques niant le statut existentiel des autres, et par le refus viscéral de ceux-ci prétendant persévérer dans leur être. radicalisation s’exprimant logiquement dans une guerre dont la fin est quasi-absolue, et non plus restreinte ; finalité politique non moins logiquement assortie d’une stratégie militaire à but non limité : l’anéantissement des forces armées adverses par la campagne et la victoire décisives autorisant le vainqueur à dicter sa paix. La guerre du siècle précédent, limitée à la fois dans la fin politique et le but stratégique, sera oubliée dans la pratique : elle se résumait dans la subtile escrime des armées, ponctuée de batailles répétées mais jamais décisives, qui permettait, aux politiques, de jauger leurs capacités militaires respectives, de comparer la valeur des enjeux contestés et le coût probable d’une prolongation des hostilités, puis de conclure en raison une paix négociée.

Le matériau expérimental fourni par les "grandes guerres" de la Révolution et de l’empire permet à Jomini et Clausewitz de théoriser par la méthode comparative. la coupure praxéologique entre les guerres du XVIIIe siècle et celles où ils tinrent un rôle les induit à élaborer un corpus de concepts et d’énoncés traquant un objet-guerre dont ils ont eu le rare privilège d’observer les variations signifiantes dans deux de ses dimensions : les déterminations méta-politiques et les finalités politiques, dont découlent celles de l’action de guerre. Que ces deux dimensions soient corrélées, Guibert ne l’ignorait pas, mais les notions de guerre à finalité quasi-absolue (de grand style) ou restreinte n’étaient pas rigoureusement conceptualisées. Pour que ce qui n’était qu’imaginaire devînt réalité et l’implicite, explicite, il fallait que l’expérience historique — la pratique observable de 1792 à 1815 — marquât une rupture assez nette pour provoquer l’entendement à en chercher le sens.

Dans le livre I, nous l’avons vu, et dans l’ébauche du livre VIII de Vom Kriege se constitue une problématique intéressant la guerre limitée. Les corrélations entre la dimension méta-politique — sentiment d’hostilité — et celle des finalités, distinguant la fin politique (der Zweck) et le but de l’acte de guerre (das Ziel), sont constamment maintenues sous le regard. Mais si l’expression "but restreint" (dans l’action de guerre : beschränktes Ziel) 13 apparaît, Clausewitz ne qualifie la fin politique de la guerre que par sa "grandeur" (die Grösse des kriegerischen Zweck, livre VIII, 4). Il résume en évoquant "la forme restreinte, étriquée" (beschränkte, zusammengeschrümgte Gestalt) des guerres jusqu’à la guerre napoléonienne qui "s’était approchée très près de sa vraie nature, de son absolue perfection (er hat sich seiner wahren Natur, seiner absoluten Vollkommenheit sehr genährt), à laquelle correspond un but dans la guerre (das Ziel) : le "renversement (Niederwerfung) de l’ennemi".

Dans une note de 1827, le discours clausewitzien fonde une typologie des guerres réelles sur une seule de ses dimensions, la finalité politique : "ces deux espèces de guerre sont, d’une part, celle où la fin (der Zweck) est d’abattre (niederwerfen) l’adversaire, qu’on veuille l’anéantir (vernichten) politiquement ou qu’on veuille le désarmer (wehrlos machen) et le contraindre donc à n’importe quelle paix ; d’autre part, celle où l’on veut seulement faire quelques conquêtes aux frontières de son empire, que l’on veuille les conserver ou les faire valoir comme utile monnaie d’échange au moment de la paix. Les intermédiaires (Übergänge) d’une espèce à l’autre doivent subsister, mais la nature tout à fait différente des deux entreprises (Bestrebungen) doit pénétrer partout et séparer l’incompatible (Unverträgliche)".

J’ai retenu ce second cas concret parce qu’il porte sur un segment capital de la généalogie de la stratégie : la période qui s’étend de la mort de Louis XIV à la chute de Napoléon récapitule les formes les plus variées de guerre réelle. Et ce n’est pas hasard si ce polymorphisme a stimulé, comme jamais auparavant, le travail de théorisation : à la coupure praxéologique provoquée par l’intrusion des peuples et des idéologies nationalistes dans la guerre, ont répondu le renouvellement et l’enrichissement du corps de concepts et d’énoncés dévoilant le sens de la guerre et la variété de ses formes à travers ses déterminations méta-politiques et politiques.

Ce cas concret vérifie également ce que j’avançais sur la difficulté de proposer une définition universelle et transhistorique de la guerre limitée dans les temps classiques. Transposant le discours clausewitzien dans notre langage, nous dirons que toute guerre réelle étant singulière, chacune s’inscrit dans le spectre des formes concrètes que déterminent, d’une part, la fonction que l’idéologie dominante dans son moment historique reconnaît à la violence physique dans le règlement des conflits socio-politiques ; d’autre part, les fins politiques concevables par les acteurs de l’époque en fonction de cette idéologie et de leurs intérêts contingents. La borne supérieure du spectre est définie par la finalité de la guerre extrême, la plus démesurée, résultant de cette combinaison de méta-politique et de politique, qui varie au cours de l’histoire.

C’est bien cette borne supérieure qui fonde la taxinomie dans chaque période historique : elle constitue le repère fixe et défini sans ambiguïté puisqu’elle pose, comme fin de la guerre, la négation radicale de l’Autre par l’abolition de son statut de sujet d’une politique souveraine, voire sa disparition pure et simple du système des systèmes socio-politiques coexistants. Et, à ce but de guerre consistant à abattre et "néantiser" l’ennemi, répond l’action de guerre finalisée par un but extrême approchant au plus près celui, absolu, du pur concept : désarmer l’Autre en anéantissant ses forces armées et/ou en détruisant sa substance vive dans une démesure telle (lutte à mort, guerre d’extermination) qu’il soit contraint à la capitulation inconditionnelle, sa capacité de résistance à la loi du vainqueur étant annulée. Autrement dit, toutes les formes de guerre réelle pensées et conduites en-deça de cette borne le sont nécessairement en vertu de fins restreintes, mesurées, et toutes les stratégies de guerre correspondantes peuvent être dites, non moins logiquement, limitées dans leur but.

On serait tenté d’identifier la borne supérieure du spectre à la guerre totale si, selon le sens commun, ce concept n’associait, au but de guerre extrême, la mobilisation de toutes les ressources et le déploiement de toutes les énergies (démographiques, économiques, culturelles, idéologiques, etc.) dont sont capables, avec leur substance vive et dans tous les domaines d’activité, les systèmes socio-politiques belligérants. Mais la fin extrême — la reddition inconditionnelle de l’Autre par son désarmement — peut être obtenue par la seule supériorité militaire affirmée dans des campagnes expéditives comme celles de 1806 ou de 1940. D’autre part, l’engagement sans restrictions de toutes les ressources dans une guerre prolongée, indécise, peut s’achever, comme la guerre de Succession d’Espagne (1701-1704), par une paix négociée. Le concept de guerre totale est donc plus ambigu que le donne à croire le jugement immédiat. Nous avons vu, à l’occasion du premier cas concret, qu’on pouvait le définir sur un critère simple : la magnitude ou degré de la violence physique appliquée par les belligérants, avec plus ou moins d’outrance selon leur sentiment d’hostilité foncière (dimension méta-politique). Et voici qu’interviennent, dans cette définition, deux autres critères : d’une part, la "grandeur" de l’intention hostile (dimension finalité de et dans la guerre) ; d’autre part, celle des forces armées et ressources engagées par les belligérants, qui introduisent une troisième dimension : celle des moyens déployés et consommés dans l’effort de guerre. Ces observations induisent à poser un concept complexe, multidimensionnel, de guerre totale : si son attribut global est la radicalité, celle-ci peut se manifester dans l’une et/ou l’autre des trois dimensions évoquées ci-dessus.

On voit les conséquences : si, logiquement, toutes les guerres réelles peuvent être dites limitées relativement au seul repère fixe proposé à l’entendement — la guerre totale —, elles le sont diversement et leurs variétés se manifestent concrètement par des degrés inégaux de restriction dans chacune des dimensions évoquées à propos de la guerre totale. C’est dire que l’ensemble des guerres limitées réelles couvre tous les états intermédiaires et dégradés d’un spectre continu des formes de guerre ; spectre multidimensionnel défini par les bornes supérieures que représentent les diverses formes que peut adopter la guerre totale selon les configurations et interactions historiques des systèmes socio-politiques...

Analyse multicritères de la guerre classique limitée

Ce qui précède ne satisfait guère le théoricien. empêtré dans les détours d’une interrogation qui ne parvient pas à conclure, il en tire peu de lueurs utiles à celui-là seul qui justifie son enquête : le praticien. Comment expliquer que des objets de pensée comme les guerres totale et limitée, apparemment très clairs à la conscience immédiate, éludent la prise et ne puissent être réduits à quelques éléments assez simples pour délivrer un sens ?

Chemin faisant, l’analytique a révélé leur complication insoupçonnée ainsi que la complexité des opérations intellectuelles qu’exigent leur description et leur explication. C’est que l’objet-guerre lui-même n’étant pas simple, comme chacun sait, ses variétés morphologiques ne sauraient l’être, qui reflètent celles des situations conflictuelles. La théorie a montré que les multiples attributs de la guerre classique traduisent la pluralité de ses déterminations et qu’elle ne peut être saisie d’un coup dans la totalité simultanée de ses éléments. Elle ne peut être traquée et connue que par des approches et des analyses successives à partir des différents points de vue que proposent, d’une part, chacune de ses multiples dimensions d’objet complexe et, d’autre part, leurs corrélations.

si la guerre s’identifie à l’agir violent et réciproque de plusieurs collectifs socio-politiques, ces dimensions sont : la nature du système Même-Autre interactif, lui-même soumis aux influences du système "mondial" englobant et historiquement situé dans une aire de culture et de civilisation (d’où les déterminations méta-politiques et les contraintes de la règle du jeu) ; les finalités respectives de leur agir (enjeux du conflit, buts de et dans la guerre) ; les fonctions spécifiques des systèmes politico-stratégiques et militaires dans le conflit armé ; les moyens de l’action violente (capacités énergétiques et d’information, organisation systémique — i.e. systèmes de forces et ressources de toute nature alimentant l’action) ; les modalités d’emploi de ces moyens (opérations mentales et physiques du Même et de l’Autre dialectiquement reliées) ; l’espace (géographique, topologique, milieux terre, mer, air et cosmique) et le temps (durée totale et périodes de l’agir en guerre)14. La nature et la valeur du caractère de limitation doivent donc être évaluées dans chacune de ces dimensions.

Bien entendu, l’approche analytique, par ses diverses dimensions, d’un objet complexe ne peut aider à la compréhension et à l’explication de sa nature que si les divers éléments résultant de cette décomposition sont ensuite recomposés : chacun doit être corrélé à chacun pour révéler le réseau d’influences, voire de déterminations réciproques, qui restitue à la fois la totalité simultanée et la dynamique de l’objet. Nous avons vu comment s’influençaient les éléments méta-politique et finalité ; de même, moyens et modalités d’emploi (voies-et-moyens) ; et comment penser l’emploi des moyens sans les inscrire dans l’espace et le temps ?

Banalités ? Certes. mais, dit autrement, cette analytique établit, avec les dimensions-éléments, les concepts de vaste compréhension sous lesquels on peut définir, classer et relier les faits constitutifs de l’agir-en-guerre. Ce sont là les catégories de la pensée de et sur la guerre ; catégories structurantes de l’entendement appliqué aux computations du praticien et au travail de théorisation. Mais je n’ai rappelé ces topiques praxéologiques que pour la méthode multicritères qu’ils suggèrent à notre problématique. Deux cas concrets ont indiqué comment penser la guerre limitée — très fragmentairement — selon les trois premières catégories : système Même-Autre, finalité et moyens de l’agir guerrier. La connaître dans la totalité simultanée de ses attributs et l’expliquer par les causes et les conséquences des restrictions exigeraient qu’on analysât les causes, les manifestations et effets de celles-ci dans les autres dimensions de la guerre ; qu’on pense la guerre limitée comme les autres variétés de conflits armés, avec toutes les catégories de la pensée de l’agir et ensuite, qu’on les corrèle toutes, terme à terme. Par exemple, une guerre limitée dans l’espace peut être motivée par une fin extrême, par une lutte à mort comme le furent la révolte et la guerre juives (66-70 après J.C.) ou celles des Aztèques contre Cortès ; limitée dans ses fins mais très étendue dans l’espace et le temps, comme la guerre de Sept Ans ; limitée dans ses fins, l’espace et les moyens comme la guerre américano-espagnole (1898) ou celles des Malouines...

Qui voudrait épuiser la typologie devrait donc construire la matrice des combinaisons terme à terme de toutes les dimensions-catégories en évaluant, pour chacune, la nature et la mesure de la limitation par rapport à la borne supérieure du spectre concevable dans chaque période historique : au siècle des guerres mondiales, celle de Corée peut être dite limitée, comparativement dans l’espace, dans ses moyens et dans sa fin (rétablir le statu quo ante).

Limitation structurelle et limitation intentionnelle

Il faut distinguer, d’une part, le jugement a posteriori porté sur les objets de pensée achevés que sont les guerres réelles que l’histoire récapitule et donne à dire au théoricien ; d’autre part, le travail de l’entendement appliqué par le praticien à la guerre limitée, soit qu’il la choisisse consciemment comme mode de son agir, soit que celui-ci émerge dans le développement même du duel et s’impose à la volonté des antagonistes.

Aucun praticien n’ignore que son agir en guerre sera nécessairement affecté par des facteurs de modération de la violence armée : facteurs de restriction naturelle, structurelle, imputables, d’abord, à la faiblesse de ses moyens (capacités énergétiques : forces engagées et ressources globales) — faiblesses intrinsèques et relatives à l’Autre — qui limitent la montée en puissance de la violence et son extension dans l’espace, et qui freinent l’effort de guerre en le diluant dans le temps (phases de relaxation et de temporisation). Facteurs d’atténuation imputables également à l’information toujours imparfaite, aux talents inégaux des chefs et exécutants, à la viscosité du milieu (terrain, variations climatiques, etc.) ; en bref, à toutes les "frictions" et au hasard pur qui soumettent l’agir projeté aux contraintes aléatoires de la réalité.

Mais, indépendamment de ces facteurs réalistes, aux effets imprévisibles et dont le contrôle lui échappe, le politique peut vouloir tempérer la guerre qu’il projette. Cette limitation intentionnelle, calculée, peut procéder simplement de son consentement à la règle du jeu ; soit qu’il obéisse spontanément au code de bonne conduite de la société internationale ; soit que, pour des motifs d’action et de guerre psychologiques, il affiche ostensiblement sa mesure devant la démesure de l’Autre. La volonté de modération peut également procéder d’un calcul rationnel d’espérance politico-stratégique : comparant son espérance de gain (fin politique) aux risques de l’épreuve de force (coût de la guerre) — affectés de probabilités —, et compte tenu de ses hypothèses sur l’adversaire (valeur attachée aux intérêts contestés, capacités d’action, etc.), il évaluera la mesure de son engagement et pourra adopter un but stratégique limité n’exigeant que des voies-et-moyens (effort de guerre) eux-mêmes modérés.

Encore faut-il pouvoir, dans sa conduite, limiter la guerre que l’on souhaite telle. Qui la décide doit d’abord être en mesure de contrôler constamment les exécutants et leur imposer la mesure : la volonté d’efficacité, naturelle aux appareils militaires engagés sur le terrain, les pousse invinciblement à la montée en puissance pour surmonter leurs difficultés locales dans l’oubli des conditions générales du conflit : pour le combattant, la guerre limitée n’existe pas ! En outre, la politique intérieure des belligérants peut induire des surenchères partisanes. Enfin, difficulté majeure, décider et conduire rationnellement une guerre limitée supposent que le Même et l’Autre s’accordent sur cette règle de modération. Le consensus peut s’établir sur la règle du jeu, mais l’auto-limitation affichée du Même dans la définition de ses buts de et dans la guerre n’entraîne pas nécessairement une réponse identique de l’Autre. Sans doute, l’appel à la modération lancé sous la forme de signaux (politique déclaratoire, posture initiale, etc.) peut-il être entendu et convenir à l’Autre : le conflit demeurera de faible intensité et se conclura par un marchandage diplomatique. Mais si cet Autre le perçoit comme un aveu de faiblesse matérielle ou caractérielle, il sera encouragé à s’engager sans restrictions. Ensuite, le conflit se développant en vertu du principe de polarité, le jeu d’actions, réactions et rétroactions peut conduire les belligérants ayant initialement accepté, implicitement ou explicitement, la modération à dériver de leurs buts dans la guerre limités vers des buts illimités ; puis, pour peu que les succès opérationnels ou une innovation technique décisive induisent l’un d’eux en tentation, le processus d’escalade contaminera les buts de guerre eux-mêmes.

Ainsi, dans la pratique, le problème de la limitation de la guerre ne se pose jamais unilatéralement. Si la guerre est une épreuve des volontés par l’épreuve de force, un parti peut vouloir abattre celle de l’Autre ; mais il peut également ne vouloir que l’influencer pour l’amener à composer sur les enjeux du conflit. Cela implique la modération dans l’emploi de la violence armée, qui doit être mesuré aux effets psychologiques nécessaires et suffisants pour induire l’Autre à garder également la mesure. Cela suppose, évidemment, que les fins politiques et les buts de l’action de guerre ne soient pas si radicalisés, par le sentiment d’hostilité et l’intention hostile, que les antagonistes en perdent la conscience claire et rassurante de leurs intérêts communs, de leur statut de co-existants dans un même monde précaire.

Les insuffisances de la théorie de la guerre limitée classique

Je confesse que ce laborieux travail théorique déçoit, faute de déboucher sur une idée claire de guerre limitée pour les temps classiques. Le praticien et le théoricien n’ont introduit qu’un pseudo-concept dans leur boîte à outils. Toutefois, paradoxalement, le flou est, ici, suffisamment opératoire. En général, les usagers s’entendent quand ils disent guerre limitée pour qualifier telle ou telle guerre réelle. C’est qu’ils se placent implicitement dans l’une ou l’autre des dimensions de la guerre et évacuent les autres, et leur croisement. Qu’ils se gardent donc d’aller au fond des choses : ils n’en reviendraient pas ! La matrice multicatégories évoquée plus haut est, en effet, d’une grande complexité et, en fin de compte, chaque guerre limitée s’avère si singulière dans l’inventaire historique qu’une typologie, classant leurs nombreuses variétés selon quelques critères communs, semble illusoire.

Si, pour le repos de l’intellect, il fallait absolument trouver un critère unique pour situer toute guerre réelle dans le spectre de celles concevables à son époque, pourquoi ne pas adopter tout bonnement celui de la magnitude de la violence physique qu’elle a exprimée ? Critère quantitatif, objectif : la violence se mesure aux effets physiques de mort et de destruction comptabilisés, à l’issue du duel, en termes de pertes humaines, militaires et civiles, et de dommages infligés aux biens et ressources de toute nature des belligérants. Autrement dit, c’est au coût final de la guerre que chacun des partis jugera si, pour lui, elle a été plus ou moins limitée eu égard à la totalité des capacités d’action — à sa puissance globale — qu’il aurait pu engager sans restrictions dans le conflit.

Ce critère passera pour trop réducteur. Mais il est opératoire dans le discours politico-stratégique courant, précisément, parce que simplificateur : il récapitule, dans une évaluation globale et parlante, celles que l’on peut attendre des analyses conduites, comme plus haut, en pensant la guerre réelle dans toutes ses dimensions. Mieux : le critère du coût de sa guerre rapporté à la puissance globale d’un belligérant permet de trancher dans les jugements hésitant sur le caractère limité ou non : dans la guerre du Golfe, les Etats-Unis auraient pu se fixer une fin politique extrême — abattre le régime irakien en anéantissant ses forces et en occupant le territoire — mais il est clair que, même au prix de pertes militaires importantes, leur guerre eût été globalement limitée eu égard à leur puissance.

VIOLENCE ARMÉE LIMITÉE À L’ÈRE NUCLÉAIRE

De la guerre au conflit, violence réelle et violence virtuelle

Il fallait transiter par les temps classiques pour chercher le sens de la guerre limitée à l’âge nucléaire. depuis 1945, la guerre s’est manifestée avec une fréquence peu encourageante pour les pacifistes, et pour des motifs ou sous des formes souvent insolites si l’on se réfère à celles qu’elle adopta, dans les temps modernes, pour soutenir les grandes querelles des sociétés industrielles.

En outre, la tyrannie des armes de destructions massives a contraint stratèges et stratégistes à problématiser autrement la dynamique des systèmes socio-politiques interactifs. L’évolution de leurs relations ne pouvait plus être décrite et expliquée comme avant, en les rapportant à deux états tranchés, contraires et s’excluant l’un l’autre : la guerre ou la paix, la violence armée effective ou non. Il fallait donc vérifier la pertinence des catégories classiques de l’entendement praxéologique, introduire de nouveaux concepts pour dire l’univers politico-stratégique engendré par le second conflit mondial, avec le point d’orgue nucléaire : statut de coexistence des acteurs (polarité identité-altérité) ; système des tensions négatives et positives, et principe de conflit résumant leur combinatoire ; extension du domaine de la stratégie générale militaire à des états de conflit excluant l’emploi effectif de la violence physique, celle-ci étant réduite à l’état virtuel (comme dans le mode d’interdiction dissuasif, phase de non-guerre), mais suffisante, dans cette phase, pour influencer l’Autre, etc.

Un demi-siècle après, on n’a pas épuisé les implications, pour la généalogie de la stratégie, de cette double coupure praxéologique et épistémologique15. L’important, pour notre propos, est que, en englobant celle de la guerre, la théorie du conflit puisse se constituer autour du concept central de violence physique (ou armée), et que celle-ci soit perçue et traitée comme un instrument permanent de l’agir politico-stratégique — aussi bien dans l’état dit de paix (violence virtuelle) que dans celui de guerre (violence réelle). Ce déplacement de la guerre au conflit exige donc de théoriser et pratiquer la stratégie générale militaire en considérant tous les états de conflit qu’engendrent les situations de coexistence socio-politique. Cela implique que les acteurs pensent leur agir en utilisant le spectre continu des actions du conflit qui couvre toutes les formes concevables de la violence armée dans ses deux phases : virtuelle et réelle. Spectre des états de conflits et des stratégies militaires correspondantes, qui peuvent se définir par une échelle de violence physique graduée en magnitude et comportant un seuil critique : celui du changement de phase de la violence qui, avec l’ouverture des hostilités, passe de l’état virtuel au réel.

S’il faut penser politiquement et stratégiquement la violence armée dans tous ses états, existe-t-il, dans la stratégie de conflit, une stratégie générale militaire de violence limitée, pourquoi et sous quelles formes, dans chacune des deux sections du spectre ? Notons d’abord, puisqu’il s’agit de stratégie, que les catégories de la pensée praxéologique utilisées pour l’analyse de la guerre doivent être pertinentes pour celle de l’agir, dans le conflit, avec la violence armée. Comme pour la guerre classique, les opérations de cet agir sont finalisées (buts dans l’agir). Ces buts sont eux-mêmes le moyen de finalités d’un ordre supérieur : les fins socio-politiques du conflit (buts de l’agir). Et cette analyse doit porter sur les deux modes de la violence, le virtuel et le réel, dont la combinaison différencie la stratégie du conflit de celle de guerre.

Violence virtuelle limitée

D’évidence, les stratégies de dissuasion et de manœuvre des crises ont renouvelé les interrogations sur la fonction des armes. La pléthorique et redondante littérature qui leur fut consacrée, depuis les années 50, autorise à récapituler brièvement notre savoir sur des objets stratégiques que la fin de la guerre froide a déjà relégués dans notre mémoire comme autant d’éléments de la longue généalogie de la stratégie.

La nouvelle problématique s’amorce sur une observation très générale : par une singularité sans précédent de la trajectoire historique, l’accroissement exorbitant des capacités de violence physique a imposé, à la guerre, les restrictions les plus extrêmes que l’utopie iréniste ait jamais pu rêver. Limitation radicale : le fait nucléaire a produit, avec la stratégie d’interdiction dissuasive, le degré zéro de la violence réelle dans le duel direct des puissances nanties et, par extension, de leurs systèmes d’alliances. Phénomène d’autant plus paradoxal que les tensions idéologiques, parmi les plus négatives de l’histoire, poussaient logiquement les deux camps Est et Ouest au degré maximum d’hostilité (sentiment et intention) : à la lutte à mort des épigones de Lénine, répondit la volonté de survie des Occidentaux.

Par un renversement dans la classique corrélation entre, d’une part, les impératifs métapolitiques et les finalités de l’agir en guerre et, d’autre part, ses voies-et-moyens, l’obtention de capacités supérieures de violence physique n’autorisait plus les duellistes, comme naguère, à projeter et prétendre accomplir des desseins socio-politiques plus ambitieux. La quête de la supériorité nucléaire devait logiquement s’avérer privée de sens : la démesure des effets de mort et de destruction désormais possibles techniquement — le coût d’une guerre éventuelle — contraignait les acteurs à limiter leurs buts de et dans leur conflit à ceux-là seuls qui ne remettaient pas en question leurs chances de pérenniser leur être.

La conscience de cet intérêt commun et du risque partagé les induisait donc, comme on sait, à ne rien vouloir politiquement et hasarder stratégiquement qui pût les conduire nolens volens à franchir le seuil critique entre violence virtuelle et réelle. "La bombe" dictait sa loi, indépendamment de leurs volontés, aux acteurs nucléaires dont le duel direct ne pouvait désormais s’exprimer que sous contraintes de limitation impératives : d’une part, celles de leurs manœuvres dissuasives réciproques spéculant sur la seule existence de panoplies crédibles, sur une sémiotique de la violence virtuelle, afin de préserver leur identité, leur autonomie de décision politique et leur liberté d’action en assurant l’immunité de leur espace national ; d’autre part, celles qui bornaient cette liberté d’action dans leurs stratégies de conflit s’opposant dans l’espace quasiment illimité d’un monde ouvert à leurs politiques de puissance. Si, dans cet espace, la promotion ou la défense de leurs intérêts requérait l’appui de la violence réelle (stratégie indirecte), celle-ci ne pouvait intervenir que limitée, localement et en magnitude, étant donné les risques non nuls d’escalade incontrôlable susceptible d’induire le duel direct.

C’est dire que les restrictions drastiques imposées à la violence virtuelle et à la réelle s’impliquaient mutuellement pour les grandes puissances nucléaires. Cette corrélation fonda les théories et pratiques américaines à partir des années 50. Les Kissinger, Osgood, Schelling, etc. pensèrent la guerre limitée, prolongée ou non, le marchandage, l’influence au sein et à l’extérieur des alliances comme les modes usuels d’une stratégie de conflit entre des adversaires-partenaires s’engageant sur des enjeux nécessairement limités dans l’espace non couvert par la dissuasion nucléaire sanctuarisante. Encore fallait-il que celle-ci demeurât stable. Condition première de la stabilité globale, elle était précaire : les stratégies des moyens, exutoires d’une volonté de supériorité ne pouvant se libérer dans une stratégie directe de violence réelle, échappaient à la limitation par leurs dynamiques propres.

On sait comment la course qualitative et quantitative aux armements induisit les Américains à multiplier et affiner les scénarios de dissuasion centrale (contre-forces, contre-ressources, limitation des dommages, etc.) ou périphérique (riposte graduée). Et si, pour penser la dissuasion, il fallait penser son échec, la pensée de la guerre qui suivrait celui-ci — guerre qu’il faudrait gagner ou, à défaut, dont il faudrait négocier l’issue au moindre coût — devint de plus en plus prégnante. D’où la volonté de contrôler la montée en puissance de l’éventuelle violence réelle afin de différer et, si possible d’éviter, que l’escalade débouchât sur la guerre nucléaire centrale paroxystique. Du concept de riposte graduée sur les théâtres extérieurs à celui de guerre nucléaire centrale limitée (intra-war deterrence) s’étendait donc un spectre de limitations décroissantes d’une violence virtuelle constamment pensée comme violence réelle non improbable. L’arme à effets de radiations renforcés (la bombe à neutrons) ne fut-elle pas conçue et son emploi théorisé comme un moyen de guerre nucléaire limitée sur les théâtres d’opérations ?

Mais qui limite la guerre limitée ? demandait Herman Kahn dénonçant le caractère unilatéral, donc illusoire, de la volonté américaine de limitation des conflits. Bonne question, à laquelle les Soviétiques répondaient — comme le simple bon sens — que le concept de guerre nucléaire limitée n’a pas de ... sens !... Faute de confiance mutuelle et d’adopter un concept de dissuasion minimale, les tentatives de limiter les effets déstabilisants de la course aux armements par les accords SALT et l’ensemble des mesures s’inscrivant dans le concept général d’arms control, se révélèrent décevantes. Il fallut attendre le traité de Washington sur les FNI et les négociations américano-soviétiques ultérieures sur la réduction des armements pour que se concrétise une volonté générale de limitation de la violence virtuelle.

Conflits exotiques et infra-guerre

Depuis 1945, a essaimé, dans l’espace géopolitique et géostratégique échappant à l’influence directe du fait nucléaire, une profusion de conflits socio-politiques multiformes qui, pour recourir aux armes, en ont usé à des fins et selon des modes exotiques, déroutants pour le praticien et le théoricien de la guerre classique. Toutefois, les guerres de libération des peuples colonisés revendiquant leur identité pour secouer la tutelle des puissances impériales, les entreprises révolutionnaires visant à subvertir l’ordre établi, les guerres sociales de classes dominées contre les dominantes, les conflits ethniques et religieux, le terrorisme de faction ou d’Etat, etc., ont un attribut commun avec la guerre ordinaire : l’appel à la violence physique collective, à ses effets de mort et de destruction pour accomplir un but de conflit qui est toujours, en fin d’analyse, de nature politique. Violence bien réelle, celle-là, même si elle peut être très localisée, éclatée, ponctuelle, voire diffuse — atomisée — dans son emploi coercitif par le plus faible des acteurs qui ne peut compenser autrement son infériorité globale.

La polémologie s’est attachée à ces faits de conflits16. S’agit-il de guerres ? Oui, selon la définition du fondateur de la discipline : "La guerre est la lutte armée et sanglante entre groupements organisés"17. Oui, encore, selon la définition inaugurale de Clausewitz : il s’agit bien, pour chacun des partis en conflit, de soumettre l’Autre à sa volonté ou, au moins, d’influencer ses conduites. Pourtant, les analystes contemporains répugnent à qualifier de guerres ces conflits violents opposant des acteurs de statuts dissymétriques. Il ne s’agit plus, en effet, de guerres interétatiques, mais de conflits intra-étatiques et opposant, à un appareil d’Etat ou à une collectivité nationale, l’un de leurs éléments assumant la fonction de perturbateur interne de l’ordre établi : parti révolutionnaire, minorité nationale ou ethnique, communauté religieuse, classe sociale, etc. Le clivage intra-étatique du système des antagonistes s’accompagne souvent d’alliances, plus ou moins explicites, entre le groupe insurgé et des perturbateurs externes qui, par communion idéologique (méta-politique) ou banal intérêt politico-stratégique (fins politiques et buts stratégiques), lui accordent leur soutien matériel et/ou psychologique. En réponse à ces alliances souvent non déclarées, se nouent celles, interétatiques, que motive la défense de l’ordre international ou régional établi.

Ainsi se constituent des systèmes transétatiques et transnationaux d’acteurs associés, les uns pour la promotion, les autres pour la défense d’intérêts communs permanents ou circonstanciels. Ces ensembles flous et fluctuants d’opérateurs politico-stratégiques découpent, dans l’espace géopolitique et géostratégique, des îles de violence locale plus ou moins reliées en archipels dans et entre les continents ; violence réelle généralement de basse intensité pour les sociétés organiques en posture défensive, mais qui peut être de haute intensité, voire paroxystique, pour les perturbateurs compensant leurs faiblesses numérique et technico-tactique initiales par le radicalisme de leurs actions (terrorisme sélectif ou non, etc.) : quels que soient leurs motifs, les guerres civiles se signalent par l’outrance du sentiment d’hostilité. et ces îles de violence sont rattachées plus ou moins solidairement aux bases extérieures : les perturbateurs externes.

Ces phénomènes conflictuels ont été observés dans les temps classiques. Mais "la petite guerre" et la guérilla demeuraient pénalisées, dans l’esprit des théoriciens, par leurs limitations mêmes qui les retranchaient du "grand art" de la guerre. Le Mière de Corvey publia, en 1823, Des partisans et des corps irréguliers et, dans son Précis de l’art de la guerre (1855), Jomini consacra plusieurs chapitres aux "guerres d’opinion" et aux "guerres civiles et de religion". Il nota même que ces "luttes intestines" pouvaient se confondre, dans un même conflit, avec "les luttes nationales". Toutefois, la théorie des conflits exotiques ne se constitua que récemment, à l’époque des guerres révolutionnaires exaltées par le messianisme marxiste-léniniste et des guerres de libération nationale (décolonisation) soutenues, elles, par certaines puissances de statut ordinaire... Depuis, et surtout depuis la fin du système bi-polaire Est-Ouest, ces phénomènes conflictuels ont gangréné la plupart des continents. L’évolution du système interétatique et international est devenue chaotique, imprévisible. Les facteurs d’instabilité belligène, à la fois endémiques et pandémiques, ne peuvent être trouvés et expliqués, disent les analystes actuels, qu’en faisant appel à l’anthropologie et à la sociologie. Il ne s’agirait que de conflits se nouant et se développant dans la partie infra-guerre, voire non-guerre du spectre de la violence armée ; donc sans grande parenté avec la guerre classique.

Interprétation abusive, me semble-t-il. D’abord, parce que la guerre classique s’explique, elle aussi, par des déterminations anthropologiques et sociologiques. Ensuite, parce que ces conflits intra et trans-étatiques relèvent de la stratégie dès lors qu’ils impliquent, pour les acteurs, les opérations mentales et physiques requises pour concevoir, préparer et conduire leur action en milieu conflictuel. Peu importe, au regard de la pensée de l’agir stratégique, que les perturbateurs internes soient des collectifs numériquement faibles et mal équipés ; que leur action soit, au moins initialement, limitée dans l’espace et les voies-et-moyens ; que la violence réelle soit fréquemment coupée de phases de rémission et que, seule, la violence virtuelle pèse alors sur le pouvoir central. Mais, dans les dimensions métapolitique et finalité, les buts de et dans l’acte de conflit sont souvent illimités : ils consistent, pour les perturbateurs internes, en rien de moins qu’à subvertir l’appareil d’Etat ou à renverser l’ordre social pour le remplacer par un autre. Dans ces conflits à fin quasi-absolue, souvent prolongés mais limités dans l’espace et les voies-et-moyens, les organisations rebelles peuvent même concevoir et pratiquer une stratégie intégrale, à leur échelle, en combinant des opérations, d’ampleur limitée, dans les domaines économiques, culturels et militaires...

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J’ai avancé naguère que la notion ou concept du politique ne pouvait s’établir, comme l’a proposé Carl Schmitt (Der Begriff des Politischen, 1928), sur la distinction Ami-Ennemi. Trop radicale et réductrice, celle-ci se réfère à l’une seulement des phases de la politique : l’état de guerre. J’ai donc suggéré la polarité Même-Autre, plus générale, comme fondement du politique. Elle conserve, en effet, la variété des modes relationnels qui traduisent concrètement le statut commun des acteurs : leur permanente coexistence interactive dans un même système dynamique. Cette condition partagée instaure un jeu de miroirs dans lequel chacun se pose dans son irréductible identité devant chacun, qui le perçoit comme altérité et lui renvoie cette image… Mais quelles qu’elles soient, leurs différences ontologiques et leurs oppositions existentielles n’annulent pas la conscience de parentés et la nécessité d’accords qui procèdent d’une situation objective : les conditions mêmes de la coexistence dynamique, dans un même espace-temps géohistorique, intègrent les acteurs dans l’unité d’une indissociable communauté socio-politique. Sauf à se nier radicalement l’un l’autre et à se refuser absolument le droit à persévérer dans leur être et à vivre selon leur vocation historique, ils sont identiquement contraints à se penser réciproquement et à agir chacun devant chacun dans l’ambivalence de leurs relations de coexistence : les variations de celles-ci concrétisent celles de la résultante des tensions négatives et positives, le jeu des oppositions et coopérations.

Pour notre propos, cela signifie que, dans tout état de conflit, chacun des acteurs doit reconnaître en quoi l’Autre est cependant Même, et en quoi le Même partage quelque chose avec l’Autre. Sauf dans le cas extrême du duel paroxystique dans lequel l’un des partis veut "néantiser" l’Autre, qui tendra à réagir avec la même outrance, le recours à la violence physique et son emploi seront ordinairement déterminés à la fois par les nécessités de leur conflit et par les contraintes de leur statut d’adversaires-partenaires. C’est dire, en fin d’analyse, qu’un principe de mesure, donc de limitation de la violence armée régit les applications concrètes de la loi de l’espérance politico-stratégique. Clausewitz et, plus près de nous, Schelling n’ont rien dit d’autre…

Désormais dernière nous, la guerre froide a illustré le travail du principe de mesure et de limitation de la violence armée. Cas concret d’autant plus démonstratif que ce principe s’appliqua dans une situation de lutte à mort, non pas interétatique, mais entre deux systèmes socio-politiques radicalement opposés par leurs idées de l’homme et leur sens de l’histoire : chacun se donnait pour but de conflit, plus ou moins explicite, la disparition de l’Autre. But atteint pour l’Ouest, le système soviétique et ses fondements méta-politiques s’étant effondrés — ce qui équivaut au but de guerre "proche de l’absolu" des temps classiques. Mais ce qui confère une valeur exemplaire à ce cas concret réside dans le fait que le principe de limitation de la violence armée a joué au niveau supérieur de la structure politico-stratégique : celui de la stratégie intégrale. La victoire de l’Ouest a résulté, pour l’essentiel, de la combinaison des stratégies économiques et culturelles — plus empiriques que conduites, il est vrai — accompagnées par une stratégie générale militaire dont on sait les restrictions dans l’emploi de la violence réelle et virtuelle.

Ainsi, dans la généalogie de la stratégie, sommes-nous passés du concept classique de stratégie militaire de guerre limitée à celui de stratégie intégrale de violence limitée…

 

 

 

 

1 La définition inaugurale — “La guerre est donc un acte de violence (Gewalt) destiné à contraindre (zwingen) l’adversaire à exécuter (accomplir, zùr Erfüllung) notre volonté (Willen)” — est aussitôt affinée par Clausewitz précisant, dans le domaine abstrait du pur concept (in dem abstrakten gebiet des blossen Begriffs), le but (das Ziel) de l’acte ou activité (die Handlung) de guerre et les modes d’expression de la violence (les actions réciproques). Beaufre procède de même en définissant initialement la stratégie comme “l’art de la dialectique des forces, ou encore plus exactement l’art de la dialectique des volontés employant la force pour résoudre leur conflit” (Introduction à la stratégie). Ces définitions sont des jugements synthétiques a priori nécessaires, à nos deux auteurs, pour asseoir leurs édifices théoriques. Procédé de méthode : le concept inaugural fait fonction d’axiome fondateur à partir duquel la chaîne d’inférences peut se dévider.

2 Dans Vom Kriege (I, 1, 1, 6) par exemple, Clausewitz utilise les substantifs ou épithètes : l’extrême ou l’illimité (das Äusserste), l’absolu (das Absolutes), perfection ou achèvement (das Vollkommenen) pour qualifier la forme “idéale” de la guerre “selon son pur concept” (aús dem blossen Begriffe des Krieges).

3 La traduction du lieutenant-colonel de Vatry (1886), révisée par J.P. Baudet (ed. Gérard Lebovici, 1989), propose “intensité” pour “Grösse” (p. 54). C’est privilégier implicitement et indûment l’élément “violence” alors que les buts de et dans la guerre (der Zweck et das Ziel) sont également des “grandeurs variables”. Voir l’ébauche du livre VIII de Vom Kriege).

4 Rappelons que l’objet-guerre étudié par Clausewitz n’est pas le phénomène-guerre dans sa totalité, mais “l’acte de guerre” s’identifiant à la composante militaire de la guerre et, plus précisément, à ce que nous nommons aujourd’hui stratégie opérationnelle de guerre.

5 Platon, La République, V, 470. On retrouvera la citation complète, illustrant mon analyse du concept de règle du jeu dans Les voix de la stratégie, III, “Variations sur Jomini”, 1985, p. 400.

6 Platon, Menexène, 242, d.

7 Vom Kriege, I, 1, 1, 3. Clausewitz distingue soigneusement ces “deux éléments” du conflit que sont “le sentiment” (das Gefühl) d’hostilité et “l’intention” (der Absicht) hostile.

8 Thucydide, Guerre du Péloponnèse, I, 1, 1.

9 Jacqueline de Romilly, “Guerre et paix entre cités”, dans Problèmes de la guerre en Grèce ancienne, sous la direction de J.P. Vernant, 1968. Voir également Jean Perré, La guerre et ses mutations, I, chap. III, 2, 1961.

10 En 1789, l’identité de la France se définit à la fois par l’idéologie nationale, transhistorique, et par celle, circonstancielle, de la Révolution.

11 Je me permets de renvoyer le lecteur à “Guibert”, Les voix de la stratégie, 2e partie, Fayard, 1985.

12 Guibert : “Mais supposons qu’il s’élevât en Europe un peuple vigoureux, de génie, de moyens et de gouvernement ; un peuple qui joignît à ses vertus austères et à une milice nationale, un plan fixe d’agrandissement, qui ne perdit pas de vue ce système, qui, sachant faire la guerre à peu de frais et subsister par ses victoires, ne fût pas réduit à poser les armes par des calculs de finance, on verrait ce peuple subjuguer ses voisins et renverser nos faibles constitutions, comme l’aquilon plie ses frêles roseaux”. Discours préliminaire à l’Essai général de tactique, 1770.

13 Clausewitz utilise également le mot begrenz (limité) qui suggère l’idée de frontière, de domaine circonscrit, borné.

14 Il faudrait, évidemment, affiner les éléments de cet inventaire ; mais je ne retiens ici que ce qui est utile à mon propos. Je rappelle que les fonctions des systèmes armés, qu’on retrouve à tous les étages de la structure politico-stratégique, sont : agression et protection, mobilité, information et communication, direction-commandement, soutien logistique. Fonctions structurantes du système finalisé par la production et l’application de la violence physique dans le conflit Même-Autre, et déterminant son organisation interne.

15 Pour les notions évoquées ici, je me permets de renvoyer à “Problématique polémologique et volonté de création”, Etudes polémologiques, n° 12 et 13, 1974, et à “Langage et structure de la stratégie”, Stratégie théorique II, 1987.

16 Voir Approches polémologiques, conflits et violence politique dans le monde au tournant des années 90, sous la direction de Daniel Hermant et de Didier Bigo, IFP, FEDN, 1991.

17 Gaston Bouthoul, Traité de polémologie, sociologie des guerres, 1ère édition, 1951.

 

 

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