L’URSS ET LA GUERRE LIMITEE

 

Jean-Christophe ROMER

 

Depuis l’effondrement du système soviétique, l’ex-URSS n’a plus guère eu l’occasion de développer de grandes considérations sur les questions de doctrine stratégique et, par là, d’élaborer ou d’actualiser une quelconque théorie des conflits limités. Compte tenu de la nature des multiples questions que l’ex-URSS doit régler en priorité, sa réflexion se porterait de préférence sur les conflits locaux, trans-frontaliers et/ou inter-ethniques. Mais la théorie de la guerre limitée, telle qu’elle a été conçue en URSS à partir de la fin des années cinquante, n’est plus guère à l’ordre du jour en 1992. Ceci ne signifie pas pour autant que cette question ait définitivement disparu du champ de réflexion des stratèges désormais russes. Une étude de la conception soviétique de la guerre limitée sera donc nécessairement rétrospective, l’avenir de la CEI étant par trop incertain pour que l’on envisage une quelconque étude prospective, à quelqu’échéance que ce soit.

Le discours soviétique sur la guerre limitée est caractérisé par une grande constance de conception affichée, qui s’étend du milieu des années cinquante jusqu’au moins le milieu des années quatre-vingts et les définitions qu’en a données la littérature militaire officielle sont quasi identiques tout au long de cette période. Pourtant, au delà des définitions et de la doctrine affichés - avant, pendant et après Sokolovski - le discours correspondait, semble-t-il, à des réalités qui, elles, ont subi une évolution telle, que l’on peut considérer que, à la longue, la vision opérationnelle contredisait ce même discours.

Depuis la seconde moitié des années cinquante, les Soviétiques ont distingué, dans leur analyse des conflits, trois niveaux conceptuels distincts : celui de la guerre mondiale - totale ou globale -, qui est nécessairement nucléaire et qui doit s’achever par une victoire du système communiste sur le système capitaliste parce que tel est le sens de l’histoire ; la guerre locale, qui est menée avec des armements classiques utilisés en quantités limitées et dans des zones géographiques circonscrites, en général périphériques - en d’autres termes dans le tiers-monde - et pour servir des objectifs politiques limités1 ; la guerre limitée, enfin, constituant une catégorie à part. Néanmoins, malgré ces définitions distinctes, il existe, dans l’analyse soviétique, une imbrication implicite entre ces trois niveaux conceptuels.

Les Soviétiques conçoivent la guerre limitée comme un conflit politiquement majeur, qui serait conduit dans une zone géographique limitée, mais d’intérêt vital pour les deux superpuissances, sans toutefois atteindre leurs sanctuaires respectifs. Cette guerre pourrait être menée avec ou sans l’utilisation d’armes nucléaires. En fait, les Soviétiques ont toujours réfuté toute possibilité de mener une telle guerre. Ils accusaient les Etats-Unis d’avoir élaboré un tel concept qui leur permettait d’engager un conflit avec l’URSS en préservant leur propre territoire de tout dommage. En d’autres termes, lorsque les Soviétiques critiquent la conception américaine de la guerre limitée, ils pensent avant tout à un conflit limité au continent européen qui serait susceptible de toucher le sol soviétique en épargnant celui des Etats-Unis. Ce qu’ils ne peuvent admettre.

Voici comment le Dictionnaire encyclopédique militaire soviétique définit la guerre limitée, qui se trouve, il faut le préciser, intégré dans l’article "guerre nucléaire" : c’est une guerre qui sera conduite en utilisant des "munitions nucléaires de faible puissance pour atteindre des objectifs limités dans une région donnée. La conception de la guerre nucléaire limitée n’est pas admise dans la théorie militaire soviétique car il n’est pas possible de contenir une guerre nucléaire dans un cadre limité" 2. Cette définition, qui date du milieu des années quatre-vingts, reflète en fait la constance du discours soviétique sur le sujet. Il convient maintenant d’en étudier les développements dans la théorie, puis d’analyser, au-delà de la théorie, les conceptions réelles des Soviétiques.

Les guerres limitées : la constance du discours

Les Soviétiques n’ont jamais conçu officiellement la guerre limitée autrement que comme un conflit nucléaire, localisé sur le théâtre d’affrontement majeur, en l’occurrence l’Europe. Il existe néanmoins une certaine filiation théorique entre leur conception de la guerre locale, élaborée au début des années cinquante, et celle de la guerre limitée qui émerge à la fin de la même décennie.

La guerre de Corée, qui se déroule à une époque où la réflexion stratégique nucléaire en est encore à ses premiers balbutiements, tant en URSS qu’aux Etats-Unis, ne suscite pas, à Moscou, de véritable réflexion sur les conflits locaux. Il faut attendre la crise de Suez pour que se mette en place un discours sur les conflits locaux qui ne variera guère au cours des décennies suivantes. Dès avant l’engagement des forces franco-anglo-israéliennes en Egypte, c’est-à-dire encore durant le développement de la phase politique de la crise, Khrouchtchev va affirmer : "Nous savons ce que signifie la guerre. Il est plus facile de commencer que de finir une guerre" 3. Cinq semaines plus tard, le quotidien du PCUS reprenait et développait cette proposition en écrivant : "Un conflit partiel dans la région du Canal peut, à tout moment, s’élargir en un vaste foyer de guerre qui couvrirait toute la région du Proche et du Moyen Orient et, peut-être, pourrait en dépasser les limites" 4.

Cette argumentation sur, d’une part, les difficultés d’arrêter un conflit et, d’autre part, ses risques d’extension est utilisée pour la première fois en URSS à l’occasion de la crise de Suez : elle constituera dès lors la base de la réflexion soviétique sur les conflits tant locaux que limités. Cette même argumentation sera ainsi reprise lors des deux crises de Cuba de 1961 et 1962, pratiquement dans les mêmes termes5.

La base du discours sur ces questions ayant été élaborée et cautionnée par le pouvoir politique, l’URSS disposait désormais d’un argumentaire qu’elle allait pouvoir exploiter à loisir, y compris pour des sujets connexes ou complémentaires du précédent. Conséquence de la simple conjoncture ou relation de cause à effet, la publication aux Etats-Unis, à la même époque, des ouvrages de Robert Osgood et de Henry Kissinger permettra aux Soviétiques de perfectionner leur discours sur le sujet et, notamment, de différencier les deux niveaux de la guerre locale et de la guerre limitée. Pourtant, à l’époque, les Soviétiques conçoivent, dans un cas comme dans l’autre, l’usage de l’arme nucléaire et, notamment en raison de l’état d’avancement de la technique balistique, la différenciation entre les deux niveaux n’est pas encore parfaitement élaborée. En tout état de cause, il n’est pas tant question pour eux de définir un point de vue en soi que de critiquer les conceptions américaines. C’est d’ailleurs, comme dans beaucoup de domaines, à partir d’une critique des Etats-Unis que les Soviétiques définissent leurs propres conceptions et que, indirectement, ils font connaître certaines des réalités qui leur sont propres.

Un an après les événements de Suez, le quotidien de l’armée s’en prend ainsi pêle-mêle à Foster Dulles, au général Norstad, à Osgood et à Kissinger à propos des "petites guerres atomiques" : "Parce que se développent des guerres de libération nationale, les Etats-Unis envisagent l’utilisation de l’arme nucléaire non seulement pour une "grande" mais aussi pour une "petite" guerre. Or, du fait de l’existence de l’arme atomique, toute guerre se transformera inévitablement en une grande guerre" 6, c’est-à-dire, sous-entendu, en une guerre nucléaire mondiale. Le même quotidien reprenait, quelques mois plus tard, cette relation entre "grande" et "petite" guerre affirmant que guerre limitée et guerre totale ne sont que deux phases d’un seul et même conflit.

C’est donc la publication des ouvrages de Robert Osgood, La Guerre Limitée et de Henry Kissinger, Les Armes Nucléaires et la Politique Etrangère, qui constitueront les véritables catalyseurs du discours soviétique sur ce sujet. Le fait que Moscou ait jugé utile de faire publier une traduction de ces deux ouvrages démontre l’intérêt que portaient les responsables politiques et militaires soviétiques à ces travaux7. Il ne s’agira pas ici de commenter ces textes américains, mais de voir comment les Soviétiques présentent ces ouvrages et ce sur quoi ils veulent insister.

En cette fin de la décennie cinquante, les Soviétiques cherchent avant tout à défendre deux points de vue : le premier est que l’idée de guerre limitée a germé dans le cerveau des stratèges américains, en ce qu’elle permettait de faire échapper le territoire américain au risque d’une frappe nucléaire massive. Le second, dont il a déjà été question, est qu’il est impossible de limiter une guerre, à plus forte raison dès lors que seraient mises en œuvre des armes nucléaires. En d’autres termes, la guerre limitée n’est rien d’autre qu’une phase de préparation de la future guerre mondiale, sous-entendu nucléaire8.

Toutes ces réflexions s’inscrivent en fait dans la perspective de la préparation de la future doctrine stratégique soviétique dont les premiers débats s’engagent à la fin des années cinquante. Ils aboutiront en 1962 avec la publication du manuel de Stratégie Militaire, rédigé sous la direction du maréchal Sokolovski et seront réactualisés dans les deux éditions suivantes, en 1963 et 1968.

Dès la deuxième édition de son Manuel, le maréchal Sokolovski montre bien les nuances qui existent, dans le discours soviétique, entre guerre locale et guerre limitée. Il affirme ainsi que : "Les forces armées des pays socialistes doivent également se préparer à des guerres locales sur une petite échelle qui pourraient être déclenchées par les impérialistes… C’est pourquoi la stratégie soviétique doit étudier les moyens de mener également de telles guerres de sorte qu’elles ne se transforment pas en guerre mondiale et que l’on puisse obtenir une victoire rapide sur l’ennemi" 9. Ceci pour les conflits locaux, car il ne faut pas oublier que l’on se situe au début de la décennie soixante et que s’amorce une nouvelle phase de la décolonisation à laquelle, déjà, les Soviétiques entendent bien participer, même s’ils ne disposent pas, alors, de tous les moyens nécessaires pour mener des actions au-delà de leur périphérie immédiate.

Quelques pages après ces considérations sur les guerres locales, le Manuel, aborde ce qu’il ne nomme pas explicitement "guerre limitée" mais qui correspond bien à son contenu : "Lorsque les relations internationales deviennent de plus en plus complexes et dans les conditions actuelles de la technique militaire, tout conflit armé se transformera inévitablement en conflit nucléaire généralisé si les puissances nucléaires sont engagées dans ce conflit" 10.

La confrontation de ces deux considérations distinctes est tout à fait instructive et ces deux passages du Manuel sont, en réalité, parfaitement complémentaires. On constate en effet que, dès lors que l’une ou l’autre des superpuissances n’est pas directement engagée, l’on a affaire à un conflit local susceptible de rester localisé. Ce qui revient à dire que chacune des superpuissances pourrait être à même de mener un conflit local - périphérique - sans grand risque d’escalade. Cette attitude sera d’ailleurs celle de l’URSS tout au long des années à venir, au cours desquelles, jamais, effectivement, dans aucun conflit du tiers-monde, aucune armée de l’une des deux alliances militaires ne s’est trouvée confrontée directement sur le terrain avec une armée de l’autre alliance. Par contre, dans l’hypothèse d’un conflit limité à l’Europe, là où les deux systèmes centraux seraient nécessairement mis face à face, les Soviétiques considèrent que la montée aux extrêmes est inéluctable.

Mais il existe aussi un autre impératif, implicite, pour pouvoir limiter une guerre locale et qui est d’ordre technique. Dès lors que l’on utilise l’arme nucléaire - fût-elle tactique - le processus d’escalade est engagé. Et cette mise en œuvre conduit nécessairement les belligérants à utiliser la "totalité de la puissance nucléaire. La guerre locale se transformera en une guerre mondiale nucléaire" 11.

Si le discours s’est perfectionné et précisé depuis la fin de la décennie précédente, on peut néanmoins remarquer la grande constante des conceptions soviétiques en la matière. Cette constante se retrouve dans la dernière édition du Manuel publiée en 1968, troisième édition justifiée officiellement par l’aggravation du conflit vietnamien. Si les auteurs du Manuel nuancent quelque peu leur réflexion sur la guerre locale et même la guerre limitée, ils n’en continuent pas moins d’affirmer que la mise en œuvre d’armes nucléaires empêche toute limitation d’un conflit et que, en tout état de cause, pour pouvoir limiter un conflit, encore faut-il que les deux belligérants soient d’accord pour le limiter12 !

Quelque peu occultée par la détente, au cours de la première moitié des années soixante-dix, la question de la guerre limitée revient en force à partir de 1977, au moment où les relations est-ouest se dégradent à la suite, notamment, du déploiement des missiles SS 20 qui conduit à ce que l’on appellera la "crise des euromissiles". Durant cette période particulièrement tendue entre les deux systèmes, les Soviétiques vont réaffirmer leur conception de la guerre limitée avec d’autant plus de force et de conviction que la présence de ces SS 20 peut parfaitement contredire le discours officiel. C’est d’ailleurs au cours de cette période de crise que des nuances seront apportées à la doctrine stratégique en vigueur depuis le début des années soixante, précédant une véritable révision doctrinale.

Le déploiement de missiles SS 20 dotés de trois têtes nucléaires, d’une portée d’environ 5 000 km et relativement précis - tout au moins par rapport aux missiles SS 4 et 5 qu’ils sont censés remplacer - est présenté par Moscou comme une simple modernisation d’armements obsolètes. En d’autres termes, les SS 20 sont censés ne modifier en rien l’équilibre stratégique existant entre les deux systèmes. La mise en garde lancée, en octobre 1977, par le chancelier Schmidt contre ces armes qui rompent l’équilibre stratégique européen et la double décision de l’OTAN qui lui répond en décembre 1979 vont conduire les Soviétiques à relancer les mouvements pacifistes occidentaux13. Au discours simplificateur à l’usage des "masses pacifistes" correspond un discours plus complexe à l’égard des décideurs. La relance du débat sur la guerre nucléaire limitée à cette époque répond à cette préoccupation.

En partant des considérations établies une vingtaine d’années plus tôt, les Soviétiques vont néanmoins chercher à perfectionner leur conception de la guerre limitée. Ceci était d’autant plus nécessaire que, d’une part la situation politique et la nature des armements en présence avaient profondément changé par rapport aux années cinquante et que, d’autre part, un débat était engagé, derrière le maréchal Ogarkov, en faveur d’un changement profond de la stratégie affichée.

Ainsi en juillet 1981, le ministre de la défense soviétique, D. Ustinov, affirmait-il : "Peut-on sérieusement parler d’une guerre nucléaire limitée ? En effet, tout le monde comprend qu’une action de l’agresseur entraînerait inévitablement et immédiatement une riposte meurtrière de la partie agressée. Il faut être complètement irresponsable pour affirmer qu’on peut mener une guerre nucléaire selon des règles préétablies prescrivant aux fusées nucléaires de se comporter en gentlemen, c’est-à-dire de n’exploser que sur des objectifs déterminés en épargnant la population" 14.

En réalité, cette reprise de la question de la guerre limitée semble avoir eu une double fonction pour les Soviétiques : une fonction externe, visant à alimenter la campagne en faveur du désarmement nucléaire et plus précisément du non-déploiement des euromissiles américains en Europe ; une fonction interne, visant à alimenter le débat sur la révision de la doctrine stratégique qui, au moins au niveau du discours, en était restée au Manuel de Sokolovski.

Proches des conceptions antérieures, mais s’adaptant aux circonstances nouvelles, les Soviétiques vont condamner la guerre limitée, dont la probabilité aurait été renforcée par l’adoption aux Etats-Unis de la Directive présidentielle 59. Les Soviétiques mettent alors en garde les Européens contre une volonté de désengagement américain du vieux continent, de découplage des défenses des Etats-Unis et de l’Europe occidentale. Arguant de la volonté américaine de contenir un conflit majeur au seul continent européen, et un conflit d’autant plus envisageable que les Pershing II et les missiles de croisière seraient déployés, les Soviétiques tentent une nouvelle fois de désolidariser les deux rives de l’Atlantique. Ils mettent ainsi en garde les Européens en affirmant qu’ils seraient devenus "les otages nucléaires des Etats-Unis" 15.

Le grand paradoxe de cette campagne est que, en considérant qu’il est impossible de limiter une guerre nucléaire, les Soviétiques se présentent comme les meilleurs partisans du couplage euro-américain ! En réalité, dans ce débat, la réponse à la question du couplage ou du découplage induit par les euromissiles américains se trouve entre les mains des décideurs soviétiques. Selon qu’ils décideront, en cas de frappe contre leur territoire au moyen des euromissiles, de riposter sur le sol d’où est parti le missile ou sur les sols d’où est parti l’ordre de tir, on pourra dire que les FNI américains auront été des armes de couplage ou de découplage. Mais derrière cet aspect du problème, en réalité essentiellement déclaratoire, la question de la guerre limitée concerne aussi directement le débat stratégique en train de se dérouler en URSS.

Malgré les définitions "officielles" de la guerre - nucléaire - limitée, ce début de la décennie quatre-vingts est caractérisé par une mutation du discours où, implicitement, l’on voit apparaître l’hypothèse de la conduite d’une guerre limitée en Europe sans qu’il soit nécessairement fait usage des armes nucléaires. Ce débat, conduit par le maréchal Ogarkov, viserait en fait à faire correspondre le discours et la réalité, une réalité qui aurait été admise par les décideurs soviétiques dès le milieu des années soixante !

Derrière le discours, les faits

Les Soviétiques auraient-ils jamais envisagé d’autre hypothèse conflictuelle entre l’est et l’ouest que celle d’un conflit, nucléaire ou non, limité au seul continent européen ? Question impertinente au regard de ce qui vient d’être dit, mais ô combien plus proche, semble-t-il, des réalités ! En effet, bien des éléments tangibles, mais aussi la simple logique, contredisent tous les discours avancés par l’URSS sur ce sujet depuis au moins le début des années soixante.

En premier lieu, et, jusqu’en 1957 en théorie, mais, de fait, jusqu’en 1961, les Soviétiques n’ont guère les moyens de porter la guerre, nucléaire ou non, ailleurs qu’à leur périphérie immédiate, et plus particulièrement en Europe. Avant l’expérimentation, en 1957, de son premier missile intercontinental, le SS 6, l’URSS ne dispose que de missiles de portée intermédiaire16 et d’une flotte de bombardiers à long rayon d’action, mais qui ne permettent pas d’effectuer un aller-retour vers les Etats-Unis, sauf à exiger des pilotes une opération suicide17. De plus, les possibilités de l’URSS à frapper les Etats-Unis restent, entre 1957 et 1961, toutes théoriques. Le SS 6, d’une portée de 6 000 km, était un missile peu opérationnel sur le plan militaire, en raison de sa vulnérabilité - lieu de déploiement lié à sa portée, temps de préparation de la mise à feu… Il faut donc attendre 1961 et l’entrée en service de la deuxième génération d’ICBM avec les SS 7 pour que l’URSS dispose réellement des possibilités de porter une charge nucléaire sur le sol des Etats-Unis. En tout état de cause, jusqu’à cette période, et ceci explique cela, les Soviétiques ne peuvent avoir d’autre conception de la guerre qu’une guerre limitée au seul continent européen et pour cette raison, on l’a vu, ce n’est pas avant 1957 que Moscou développe ses conceptions de la guerre nucléaire limitée et en réfute la possibilité.

Il semble ainsi que le discours soviétique sur ce sujet - transformation inéluctable d’une guerre limitée en guerre mondiale - n’ait été le reflet de la réalité que durant un très court laps de temps, en l’occurrence entre 1961 et 1963-64. Pourquoi ces dates ? Entre l’apparition des moyens militaires qualitativement nouveaux et une tendance du premier secrétaire du PCUS à un certain triomphalisme pour ne pas dire aventurisme, les premières années de cette décennie ont effectivement été des années de tous les dangers pour la paix mondiale. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si c’est durant cette brève période qu’éclatent les crises internationales les plus graves de l’après-guerre : Berlin et les deux crises de Cuba18. Or, la seconde crise de Cuba, qui avait porté le monde au bord de la guerre nucléaire, va conduire les Soviétiques à réfléchir plus sérieusement sur les conséquences d’une guerre nucléaire et, par là, sur les fonctions de l’arme nucléaire.

Mais ces quelques années sont aussi celles au cours desquelles les Soviétiques énoncent leur première doctrine stratégique de l’âge nucléaire. Etait-il dans ces conditions possible qu’à peine la deuxième édition du Manuel de Sokolovski publiée, l’on revînt radicalement sur les concepts qui venaient d’être adoptés ? L’un des rédacteurs de ce Manuel confirme ainsi, quelque trente ans plus tard, que, en 1966, lors de la préparation de la troisième édition de son Manuel, l’intention de Sokolovski avait été de réviser totalement le concept de base de la stratégie soviétique, fondé sur une montée inéluctable aux extrêmes. Le pouvoir politique s’y était alors opposé, arguant de l’effet de désinformation que cette doctrine avait sur les Occidentaux19. Ceci confirme les impressions que l’on pouvait retirer de la lecture des différentes prises de position des Soviétiques dès cette époque et selon laquelle l’hypothèse du "grand échange" nucléaire entre les deux super-puissances n’était plus à l’ordre du jour.

En d’autres termes, tout en continuant d’avancer la "doctrine Sokolovski" et de réfuter toute possibilité de limiter un conflit nucléaire au seul continent européen, les Soviétiques auraient, dès cette époque, admis d’une part, l’idée d’une sanctuarisation des deux super-puissances, dont les armes stratégiques acquéraient dès lors une fonction effectivement dissuasive ; d’autre part, que si un conflit devait éclater entre les deux systèmes, il était préférable qu’il fût contenu dans les limites du continent européen, dont l’URSS, dans ces conditions, se considérait comme exclue. En d’autres termes, les Soviétiques avaient totalement adhéré à cette idée qu’ils continuaient de reprocher aux Américains : faire faire la guerre par les autres et porter le conflit sur un sol étranger.

La politique d’armement menée par l’URSS à partir du milieu des années soixante confirme cette hypothèse. C’est en effet à ce moment que l’URSS met en chantier le SS 20 - un missile justement destiné à un tel conflit limité au continent européen - et qu’elle commence à réorganiser ses forces et son armement terrestre. L’arrivée, à la tête de l’état-major général, du maréchal Ogarkov, quelque dix ans plus tard, renforcera encore cette tendance. Outre les SS 20, dont le déploiement commence au milieu des années soixante-dix, Moscou prend un certain nombre de mesures qui confirment que la conduite d’une guerre limitée au continent européen constitue l’hypothèse conflictuelle privilégiée pour les Soviétiques. Il s’agit notamment de la réorganisation des théâtres d’opérations militaires et de la résurgence de l’échelon du "théâtre de guerre", qui avait été supprimé au lendemain de la seconde guerre mondiale et qui regroupe plusieurs théâtres d’opération militaire (TVD). Il s’agit également de la réactivation, au début des années quatre-vingts, des Groupes de Manœuvre Opérationnelle (GMO), chargés de porter le conflit dans la profondeur du dispositif adverse. Il s’agit enfin des projets de révision de la doctrine stratégique lancés par le maréchal Ogarkov.

Toutes ces mesures, effectivement liées à une situation de crise des relations est-ouest, sans doute la plus grave depuis Cuba, n’en correspondent pas moins à la volonté, au moins en partie, de réduire la distance qui séparait jusqu’alors le discours, les moyens et ce que l’on peut penser avoir été les intentions réelles de l’URSS.

C’est dans cette perspective que l’on peut comprendre les motivations des dirigeants soviétiques lorsque, en 1987, ils se rallient à l’option zéro dans les négociations de Genève sur les "euromissiles". Car, derrière l’effet d’annonce qui leur permettait d’affirmer qu’ils s’étaient finalement rangés à la proposition américaine, il existait une logique profonde dans ce choix - tout au moins dans les conditions politiques et stratégiques existant à cette époque. En acceptant de liquider toute cette catégorie d’armes, Soviétiques et Américains se préservaient les moyens de mener une guerre limitée à l’Europe - avec ou sans utiliser les armes nucléaires -, en même temps qu’ils en limitaient les risques d’escalade et par là renforçaient la sanctuarisation de leurs territoires respectifs20. En ce sens, l’on peut considérer que le traité de Washington constitue la dernière manifestation de la volonté soviétique de limiter un conflit - nucléaire ou non - au continent européen.

De l’après 1987 à l’après 1989

Le traité de Washington s’inscrit en fait dans la perspective de l’introduction de la "perestroïka dans les affaires internationales" engagée au début de cette même année 1987. L’une des conséquences de cette nouvelle politique a été l’énoncé, en avril, de la doctrine militaire du Pacte de Varsovie, une doctrine présentée comme "strictement défensive". Reconnaissant implicitement que, jusqu’alors, les pays du Pacte - et donc l’URSS - avaient adopté une stratégie essentiellement offensive, il s’agissait pour les Soviétiques de démontrer leur conversion à une conception défensive. Outre une révision totale du dispositif militaire, ceci impliquait que fût officiellement définie une telle conception. Or, il apparaît que les points de vue en présence à Moscou divergeaient à un degré tel que l’on passait d’une conception parfaitement défensive, issue d’une entente contractuelle entre parties potentiellement belligérantes, à une vision qui ne différait que de peu du discours sokolovskien du début des années soixante21.

Il n’en demeure pas moins qu’entre 1987 et l’achèvement de la première phase des révolutions en Europe centrale, le discours diplomatique entre les deux systèmes s’affirmait non offensif et, dès le début de 1989, l’on annonçait à l’envi la fin de la guerre froide. La volonté, affirmée de part et d’autre, de voir les deux alliances antagonistes se transformer "d’alliances militaro-politiques en alliances politico-militaires", préfiguraient en partie les changements qui se sont produits au cours des mois qui ont suivi.

Pourtant, ce passage d’une situation de confrontation à une situation de coopération n’éliminait pas - au contraire même - les risques de conflits en Europe. Dès cette époque, il s’avérait évident que la résurgence des nationalismes tant en URSS qu’en Europe centrale étaient plus lourds de risques conflictuels que la menace soviétique qui commençait à faire partie du passé. Ceci revient à dire que si la guerre limitée, telle que l’avaient conçue les Soviétiques, avait peu de chance de se produire, une multiplicité de petits conflits locaux d’où auraient été évacués les antagonismes idéologiques d’antan, constituaient de réels facteurs de risques conflictuels qui, même, seraient susceptibles de donner raison aux conceptions soviétiques passées selon lesquelles il était plus facile de commencer une guerre que d’y mettre fin et qu’un processus d’escalade ne pouvait jamais être exclu. En d’autres termes, l’on commençait à prendre conscience qu’il existait une relation inversement proportionnelle entre risque et menace. Prise de conscience qui ne fera que s’amplifier à partir de la fin de 1989.

La situation politique internationale mais aussi la situation interne de l’(ex)URSS, notamment la situation qui régnait au sein des forces armées, ont, à partir de 1990, rendu pour le moins aléatoire l’hypothèse du déclenchement d’une guerre limitée selon la conception qui, jusqu’alors, avait été celle de l’URSS. La fin du Pacte, la fin de la confrontation idéologique, l’ouverture de l’URSS aux marchés et investissements occidentaux d’une part, la décomposition de l’armée (ex)soviétique de l’autre, rendent désormais peu probable l’une des hypothèses privilégiées des stratèges occidentaux, consistant en un déferlement massif des blindés soviétiques sur le continent européen, soutenus ou non par des frappes nucléaires locales. Il est d’ailleurs à noter qu’une telle hypothèse avait été également retenue par les pays du pacte de Varsovie, dont les Occidentaux commencent à prendre connaissance des plans. Ces plans, datant de 1988 - c’est-à-dire qu’ils sont postérieurs à l’adoption du document sur la "doctrine défensive des Etats membres du Pacte de Varsovie" - prévoyaient effectivement une conquête de l’Europe, jusqu’aux côtes de l’Atlantique, et ce, en l’espace d’un mois. L’offensive aurait été engagée par l’envoi de 527 têtes nucléaires tactiques, chacune de l’ordre de 20 kt, lancées de bombardiers, de missiles ou de pièces d’artillerie,- sur les objectifs militaires de l’OTAN. Ces frappes auraient été destinées à ouvrir un "corridor pour les colonnes de chars" chargées, dès la fin de la deuxième semaine de guerre, de neutraliser les pays de l’OTAN jusqu’au Rhin22.

De tels plans - qu’il s'agisse de plans réellement opérationnels ou de scénarios - confirment que, dès le milieu des années soixante, les Soviétiques avaient privilégié l’hypothèse du conflit nucléaire limité au seul continent européen. L’on constate également que les armes nucléaires tactiques semblent n’avoir été perçues par Moscou que comme une super-artillerie, et non comme un premier échelon de l’escalade nucléaire débouchant sur une montée aux extrêmes. L’organisation du commandement et de la prise de décision sur l’emploi du nucléaire tactique renforce cette hypothèse. Car si l’ordre de mise en œuvre des armes stratégiques et intermédiaires revenait au seul pouvoir politique, il n’en est pas de même en ce qui concerne les armes tactiques dont la mise en œuvre paraît avoir été plus décentralisée.

Un tel scénario est-il encore envisageable en 1992, après la disparition du pacte de Varsovie et l’effondrement de l’URSS ? Tel qu’il avait été conçu jusque vers la fin des années quatre-vingts, c’est peu probable car, d’une part, quel objectif politique serait censé servir un tel conflit ? D’autre part, parce que les forces armées ex-soviétiques - en l’occurrence russes - ne sont aujourd’hui guère en état de mener de telles opérations, en raison de la désorganisation et, peut-être surtout, de la démoralisation, profondes qui règnent au sein de ces forces. Ce qui n’empêche pas certaines unités de rester parfaitement opérationnelles. Enfin, parce que, le pacte de Varsovie ayant été dissous, non seulement la Russie ne dispose plus de son glacis "est-européen", mais, de surcroît, à sa frontière occidentale, s’est surajoutée une nouvelle zone-tampon entre elle et l’Occident composée des républiques occidentales de l’ex-URSS. L’Ukraine,
la Biélorussie, les républiques baltes et la Moldavie n’ont, en effet, pas nécessairement les mêmes objectifs politiques et les mêmes conceptions de la sécurité que la Russie et ne sont pas, a priori, des alliés potentiels.

Il est ainsi possible de considérer que la conception traditionnelle de la guerre limitée - nucléaire ou non - telle qu’elle a prévalu en URSS depuis les années soixante a vécu. Par contre, le continent européen - et les crises que traversent la Yougoslavie et la Moldavie le démontrent - n’est pas pour autant définitivement à l’abri de crises susceptibles de déboucher sur des conflits armés. Paradoxalement, la sécurité du continent a diminué avec la disparition de la confrontation est-ouest. Les sources de conflits se sont multipliées, allant de la rivalité ethnique - tant intra - qu’inter-étatique - jusqu’à la tentation de l’aventure extérieure générée par l’incapacité d’un Etat à sortir d’une situation de crise interne - crise économique ou sociale. Au risque d’un conflit limité - mais majeur - s’est substitué le risque de multiplication de conflits locaux mettant en cause la sécurité même du continent.

 

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Notes:

1 Voir notamment I. Chavrov (édit), Lokal’nye Vojny. Istoria i Sovremennost’, (Guerres locales. passé et présent), Moscou, Voenizdat, 1981, pp 8-10 et 19-41.

2 Voennyj-Enciklopeditcheski Slovar’, Moscou, Voenizdat, 1983, article “guerre nucléaire”; Sur le fond, la définition donnée par l’édition suivante du même ouvrage (1986) est identique. Il existe bien un article “guerre limitée”, mais il renvoie, sans commentaire, à l’article guerre nucléaire.

3 Pravda, 1er août 1956.

4 Pravda, 8 septembre 1956.

5 Le 18 avril 1961, au lendemain de l’intervention à la Baie des Cochons, le gouvernement soviétique publie une note affirmant que : “La technologie militaire et la situation politique mondiale sont telles aujourd’hui que toute soi-disant petite guerre peut donner lieu à une réaction en chaîne dans toutes les parties de la planète”.

6 Krasnaja Zvezda, 17 décembre 1957.

7 L’ouvrage de H. Kissinger a été publié en 1959 par les éditions de la littérature étrangère et celui d’Osgood en 1960 par les éditions militaires (Voenizdat). Ces deux textes ont néanmoins été publiés “avec des coupures”.

8 Préface du colonel V. Moltchanov à la traduction de R. Osgood, Ogranitchennaïa Voïna (la guerre limitée), Moscou, Voenizdat, 1960, p. 9 et 20-21.

9 V. Sokolovski, Voennaïa Stratégiia (stratégie militaire), Moscou, Voenizdat, 1963 (2e édition), p. 234 (p. 262 dans la traduction en français, Ed. de l’Herne, 1980).

10 Ibid. p. 242.

11 Ibid. p. 242 (On ne retrouve pas ce passage dans l’édition de 1968).

12 ibid. édition française (1980), p. 106.

13 Et ce avec d’autant plus de certitudes que Moscou venait de remporter une victoire dans la campagne contre l’arme à neutrons qui venait de s’achever.

14 Pravda, 25 juillet 1981.

15 Voir par exemple : N. Jur’ev, “Paix durable, sécurité et coopération pour l’Europe”, MEiMO, 4, 1980, p. 54 ou G. Trofimenko, “Une politique sans perspective”, MEiMO, 3, 1980, p. 23…

16 Les SS 3, d’une portée de 1 000 km, ont été expérimentés en 1955, les SS 4, d’une portée de 2 000 km, en 1957. Les SS 5 d’une portée de 4 000 km seront expérimentés en 1959.

17 le Mya 4 (Bison), livré aux unités à partir de 1954, pouvait transporter 5 tonnes de bombes à une distance de 8 000 km et le Tu 20 (Bear), livré à partir de 1956, transportait 11 tonnes de bombes sur 11 000 km.

18 C’est, vraisemblablement, seulement au cours de cette période 1961-1963 que la déclaration - la menace - du 18 avril 1961 peut être considérée comme n’ayant pas été exclusivement déclaratoire.

19 Général (cr) V. Larionov, “L’arme atomique et la politique, 46 ans après Hiroshima”, Nezavisimaïa Gazeta, 6 août 1991.

20 Ces considérations d’ordre politico-stratégique sur la sécurité européenne sont indépendantes du fait que le traité de Washington restera le premier traité prévoyant un véritable désarmement et la destruction physique de toute une catégorie d’armes.

21 Voir notamment A. Kokochin, A. Konovalov, V. Larionov, V. Mazing, Problems of ensuring stability with radical cuts in armed forces and conventional armaments in Europe, Moscou, Novosti, 1989, p.8-12.

22 Voir Frankfurter Allgemeine Zeitung, 1er janvier 1992 et Izvestia, 22 février 1992.

 

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