6 + 5 + 4 + 3 + 2 - 1 = 0

 

Hervé COUTAU-BÉGARIE

 

A la fin du règne de Tito un adage était populaire dans les milieux diplomatiques de Belgrade : la Yougoslavie, c’est 6 Républiques, 5 nations, 4 langues, 3 religions, 2 alphabets, et 1 Tito. Il n’y a plus de Tito, et par conséquent, il n’y a plus de Yougoslavie. La disparition du seul facteur d’unité a permis l’éclatement au grand jour de toutes les forces centrifuges.

L’énumération des facteurs de diversité suffit à suggérer la gravité des antagonismes. 5 nations : les trois nations de l’entre-deux-guerres, lorsque la Yougoslavie s’appelait le royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes, auxquelles se rajoutent dans la Yougoslavie socialiste les nations macédonienne (qualifiée auparavant de Serbes du Sud) et musulmane (dans les années soixante). Les Monténégrins sont des Serbes, les Albanais et les Hongrois ne sont que des "nationalités", c’est-à-dire des minorités. 4 langues officielles : le slovène, le serbe, le croate, et le macédonien, proche du bulgare (on utilisait la traduction simultanée au Parlement yougoslave, même si tout le monde comprenait le serbo-croate). 3 religions : les religions orthodoxe et catholique sont figées dans un affrontement multiséculaire, guère tempéré par un souci œcuménique, ici fort peu développé (le cardinal Stepinac a incarné le nationalisme croate après la guerre ; le patriarche de Belgrade a récemment accusé le Vatican d’"actions extrêmement agressives" et de porter une part de responsabilité dans la guerre entre Croates et Serbes). Ce face à face est compliqué aujourd’hui par l’émergence de l’Islam, fortement implanté en Bosnie (il n’y a pas de Bosniaques au sens ethnique, mais des Serbes islamisés) et au Kosovo, où vit la minorité albanaise. 2 alphabets : latin et cyrillique. Le tout est révélateur de l’extraordinaire force de la ligne de séparation entre l’Orient et l’Occident fixée dès l’empire romain : Croates et Serbes parlent la même langue, mais les premiers l’écrivent en cyrillique et les deuxièmes en latin ; les Serbes sont orthodoxes et les Croates catholiques, les Serbes sont russophiles (et francophiles) alors que les Croates appartenaient hier à l’Autriche-Hongrie, et regardent aujourd’hui vers l’Allemagne.

Les affrontements entre Serbes et Croates durant la deuxième guerre mondiale ont été d’une sauvagerie inimaginable, au point que certaines unités allemandes stationnées en Yougoslavie ont demandé leur transfert sur le front de l’Est. Toutes les haines qui s’étaient accumulées depuis la création du royaume des Slaves du Sud (Yougo-Slavie) après la première guerre mondiale se sont déchaînées, les Croates rejetant la tutelle oppressante des Serbes. Les Allemands ont su jouer de cette rivalité pour se maintenir dans un pays pourtant favorable à la guérilla, avec des effectifs relativement limités. Tito s’est imposé à partir de son repaire de Bosnie, au détriment des nationalistes serbes de Mihailovic qui a finalement été capturé et fusillé à la fin de la guerre (officiellement, il s’est suicidé en se jetant par la fenêtre). Tito est devenu le maître absolu et le fédérateur d’une mosaïque qui semblait ne plus devoir exister.

Sa politique a tendu à éviter la reproduction de l’hégémonie serbe qui avait caractérisé l’entre-deux-guerres : "Pas de Yougoslavie forte sans une Serbie faible". D’où l’éclatement en 6 républiques, dont les limites répondaient davantage à un souci d’affaiblissement de la Serbie que de cohésion ethnique, au demeurant pratiquement impossible à atteindre, avec de fortes populations serbes en Slavonie et en Krajina. Après l’élimination de la tendance "grand-serbe" de Rankovic en 1966, la Serbie a encore été diminuée par le renforcement des deux régions autonomes, une région hongroise, la Voivodine, et une région albanaise, le Kosovo. Pareille opération n’a pas été opérée au détriment de la Croatie, qui a conservé l’Istrie, à population italienne, et la Dalmatie.

Les nationalités hongroise et albanaise ont obtenu le contrôle politique de leurs régions et elles en ont profité pour mener une politique d’affirmation nationale, qui s’est traduite par des mesures discriminatoires contre les Serbes. La population serbe, qui était d’abord majoritaire, a progressivement décliné, jusqu’à n’être plus que minoritaire au Kosovo. Les Albanais, à très forte croissance démographique (5 à 6 enfants par femme, contre 2 pour les Serbes), ont utilisé tous les moyens de pression, y compris la violence physique, pour contraindre les Serbes au départ, avec comme objectif final, à défaut de la réunification avec une Albanie stalinienne peu attirante, la promotion du Kosovo au rang de république. La Voivodine a fait de même, de manière moins brutale.

La politique titiste a vu ses effets amplifiés dans les années 70, lorsque, en prévision de sa succession, Tito a joué la carte de la décentralisation. La fédération a progressivement évolué vers une confédération. L’aboutissement logique a été, après la désintégration du bloc soviétique, la revendication par les autres nations de la souveraineté, qui, dans l’esprit de tous, voulait dire indépendance, dans les frontières héritées de Tito. Mais les Serbes, qui avaient accumulé de plus en plus de rancœur contre cet abaissement, ne veulent pas accepter cette issue, pour trois raisons au moins.

D’abord les Serbes n’acceptent pas la perte de la Voivodine et du Kosovo. Les frontières de la Voivodine passent tout près de Belgrade et les Serbes y restent (faiblement) majoritaires. Le Kosovo est le cœur historique de la Serbie, c’est là qu’a eu lieu la bataille fondatrice de la mythologie serbe, celle de Nicopolis contre l’envahisseur turc (1389). Les Serbes accusent les Hongrois et les Albanais d’avoir pratiqué à leur encontre dans ces régions une politique qui n’était qu’une "purification ethnique" plus discrète que celle qui a cours aujourd’hui, mais aux effets identiques dans le long terme. Dans le cas du Kosovo au moins, ces affirmations ne sont pas fantaisistes : il n’est pas abusif de parler de persécution contre les Serbes.

Ensuite, des minorités serbes importantes demeurent en Bosnie et en Croatie, et les Serbes savent qu’elles n’ont pas à espérer un meilleur sort que celui que la Serbie réserve à ses propres minorités. Il est exact que la Serbie est responsable d’une large part des atrocités actuellement perpétrées, encore qu’il soit difficile de dire qui a commencé. Les miliciens serbes s’attaquent en priorité aux édifices culturels et religieux. Le métropolite orthodoxe de Zagreb et Ljubljana a accusé les autorités croates de détruire systématiquement les églises serbes en Croatie, mais le nombre des églises catholiques détruites est cinq à six fois plus élevé que celui des églises orthodoxes1. La Croatie fait preuve de davantage de retenue, mais il est à craindre que ce soit à titre provisoire, par souci de consolider la reconnaissance internationale de l’Etat croate. La dégradation générale du statut des minorités est un phénomène général, non seulement en Yougoslavie, mais aussi dans le reste des Balkans, comme l’ont montré les persécutions contre la minorité turque en Bulgarie ou hongroise en Transylvanie roumaine.

Enfin, la Serbie, même agrandie du Monténégro et éventuellement de la Macédoine, ne serait pas viable dans ses frontières actuelles. Elle serait pratiquement un Etat enclavé, le Monténégro n’offrant qu’un débouché côtier très insuffisant et mal relié à la Serbie, d’où la volonté d’améliorer ce couloir vers la mer2 en vue de pouvoir assurer l’indépendance économique d’une Serbie qui se sent entourée d’ennemis : la Croatie ; l’Albanie, qui convoite le Kosovo ; la Bulgarie, qui revendique la Macédoine ; la Hongrie, qui tend la main à ses frères de Voivodine.

La France, traditionnellement alliée de la Serbie, s’est longtemps opposée à la reconnaissance de l’indépendance de la Slovénie et de la Croatie, demandée avec la plus vive insistance par l’Allemagne, puis elle s’y est résolue avant que l’opinion n’amorce un retournement presque unanime, qui méritera plus tard une étude de psychologie sociale attentive. Dans cet entrelacs de haines et d’atrocités, héritage de siècles d’histoire tumultueuse, le discours a besoin de repères simples. Celui de la culpabilité de la seule Serbie permet de se retrouver dans un fouillis inextricable. Il est vrai que la responsabilité du président Milosevic est écrasante : il a joué la carte du nationalisme pour accéder et se maintenir au pouvoir. Mais les Serbes n’ont pas le monopole de la guerre civile. On ne trouve pas moins de cinq forces militaires en action en Bosnie : l’armée fédérale, aujourd’hui au service de la Serbie, qui s’est officiellement retirée, mais en laissant des armes lourdes et du matériel, ainsi sans doute que des "volontaires" ; les milices serbes, dont le degré de contrôle par Belgrade est variable et difficile à établir ; les milices croates, qui collaborent avec la nouvelle armée de la Croatie présente dans le nord ; et les forces armées, très faibles, du gouvernement bosniaque, qui bénéficient de fournitures financées par les Saoudiens ou les Iraniens. Serbes et Musulmans se partagent les collines autour de Sarajevo, et le nombre des victimes civiles serbes est au moins aussi élevé que celui des victimes musulmanes.

Les affrontements perdent progressivement toute rationalité, la logique des événements conduisant à l’ascension aux extrêmes : il n’est pas rare que des miliciens tirent sur leurs propres nationaux pour attiser l’incendie. En même temps, ils restent limités dans l’espace et souvent dans leur intensité : contrairement à ce que peuvent suggérer certains reportages spectaculaires, la ville historique de Dubrovnik n’est pas détruite. Mais certains édifices symboliques ont été pris pour cibles, notamment ceux qui abritaient des archives. La guerre en Yougoslavie rappelle celle du Liban, où les affrontements entre milices pendant des années n’ont pas empêché la majeure partie de la population de continuer à vivre. La guerre civile yougoslave est atroce, comme toutes les guerres civiles, mais elle reste quand même une guerre limitée, comme le sont justement la plupart des guerres civiles. Les nationalités sont trop imbriquées, surtout en Bosnie, pour que l’on puisse parler de guerre nationale. L’évêque auxiliaire catholique de Djakovo, en Croatie, a déclaré : "Il y a des Serbes qui n’approuvent en aucun cas ces crimes effroyables. Un tiers des défenseurs de Vukovar auraient été des Serbes. On ne peut pas tirer des lignes de séparation nettes" 3.

C’est paradoxalement ce caractère limité qui nourrit le conflit. Les forces antagonistes ne sont pas encore assez fatiguées pour que l’épuisement général conduise à l’ouverture de négociations sérieuses. Chaque camp essaie de pousser ses avantages, dans la perspective du règlement qui doit immanquablement intervenir un jour. La position de la Serbie est ici la plus difficile d’un point de vue politique, car elle remet en cause des limites administratives que la Communauté internationale transformerait volontiers en frontières politiques, exactement sur le modèle de ce qui a été fait dans le tiers-monde avec la décolonisation. La Croatie s’efforce au contraire de conserver des limites avantageuses face à la Serbie, tout en essayant de les améliorer face à la Bosnie-Herzégovine. Croates et Serbes se retrouvent d’accord pour un partage de la Bosnie au détriment des Musulmans, la perte probable de la Krajina par Zagreb étant ainsi compensée par l’acquisition du nord de la Bosnie. La république serbe de Bosnie a pour homologue une république croate de Hertzeg-Bosnie, même si les médias parlent beaucoup moins de celle-ci. On sait que des contacts ont lieu entre Belgrade et Zagreb sur cette question, mais cette stratégie ne peut être officiellement admise, dès lors qu’elle violerait aux yeux de la Communauté internationale le droit de la Bosnie-Herzégovine à disposer d’elle-même. Droit qui est en même temps refusé à la Macédoine, que la Communauté européenne refuse de reconnaître à cause de la grotesque opposition de la Grèce, ce qui revient à la condamner à l’union avec la Serbie, qu’on prétend par ailleurs abaisser.

Peu importe que l’entité bosniaque n’existe pas et que le gouvernement bosniaque veuille instaurer un Etat musulman qui réserverait à ses minorités serbes et croates un traitement semblable à celui qu’ont connu les Serbes du Kosovo face aux Albanais, également musulmans. La seule solution consiste à agir sans le dire, par le biais de milices incontrôlées, ce qui n’était pas vrai au départ, mais tend de plus en plus à le devenir. L’objectif est de créer une situation de fait, qui sera ratifiée plus tard par la Communauté européenne avec un double soulagement : soulagement de voir cesser cette tuerie abominable qui ne se déroule pas dans un lointain pays du tiers-monde, mais en Europe, et soulagement d’échapper à l’apparition d’un Etat musulman en Europe dont personne ne veut. Le président bosniaque, même s’il s’en défend aujourd’hui, veut créer un Etat musulman qui réunirait la Bosnie-Herzégovine, le Sud du Monténégro, le sandjak de Novi-Pazar, le Kosovo et l’ouest de la Macédoine, où la population musulmane, qui n’atteignait pas 5 % de la population de la république de Macédoine dans les années 50, en représente aujourd’hui plus du quart. L’union avec l’Albanie ressusciterait la grande Albanie qui avait existé sous l’occupation italienne. Avec sa très forte natalité et le soutien financier de l’Arabie Saoudite, un tel Etat serait une menace pour tout l’équilibre des Balkans.

C’est dire que la situation risque encore de pourrir jusqu’à ce qu’elle soit suffisamment mûre pour que Serbes et Croates finissent par trouver un accord sur le dos des musulmans, au terme d’échanges de populations qui se traduisent par des souffrances épouvantables, mais peuvent également prévenir à long terme la résurgence de cette guerre civile : les Grecs et les Turcs avaient procédé ainsi en 1921 et ils ont peut-être bien fait, lorsqu’on regarde l’état lamentable de l’Ulster qui va bientôt atteindre le 25e anniversaire d’une guerre civile qui paraît plus que jamais sans issue. François Heisbourg condamne une telle vision qu’il qualifie de cynique ; il est vrai qu’un tel règlement serait "éminemment instable" 4. Mais on voit mal comment pourrait s’opérer le retour au statu quo ante. De toute manière, la Communauté internationale est condamnée à assister presqu’impuissante à cette tragédie, dès lors que l’idée d’une intervention militaire est totalement absurde et ignorante de la réalité du terrain, très favorable à la guérilla, et du fanatisme des combattants en présence.

 

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Notes:

1 Chrétiens de l’Est, 1er trimestre 1992.

2 Par l’agrandissement du Monténégro avec la Vieille-Herzégovine, peuplée de Serbes jusqu’aux abords de Dubrovnik, ou la création d’un nouveau débouché plus au nord, avec la Krajina.

3 Chrétiens de l’Est, cité.

4 Le Figaro, 24 août 1992.

 

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