LA PRESENCE NAVALE FRANÇAISE DANS L’OCEAN INDIEN

Jean-Marc BALENCIE

 

 

La France est une vieille habituée du théâtre de l’océan Indien. Dès le XVIe siècle, des navires français ont commencé à fréquenter ces parages. En dépit de multiples aléas historiques ayant fait alterner phases d’expansion et périodes de recul, la France a toujours réussi à conserver un minimum d’assise territoriale dans cette zone qui s’est avérée à l’époque moderne receler de formidables réserves de matières premières et sert de carrefour à plusieurs grandes routes maritimes vitales aux économies du monde développé. Ces particularités économiques et géostratégiques font que depuis la fin des années 60, ses eaux, ses détroits, ses rivages ont constitué — et constituent toujours malgré la fin de l’antagonisme Est/Ouest — une arène de confrontation majeure pour les grandes puissances mondiales et pour certaines tensions régionales fort aiguisées. Dans cet espace si hautement conflictuel, nombre d’intervenants locaux ou extra-régionaux ont eu recours ces dernières années à un usage "politique" de leurs forces armées, les y faisant "gesticuler" plus ou moins ouvertement pour justifier leurs réputations, satisfaire leurs ambitions ou défendre leurs intérêts.

La France, parmi d’autres, a eu recours à de telles pratiques. L’océan Indien constitue en effet avec l’Afrique occidentale et centrale, la principale zone d’engagement des forces d’action extérieure tricolores dans ce que l’on appelle le "troisième cercle" pour reprendre la terminologie stratégique française traditionnelle. Dans cet "Outre-Mer" trop souvent troublé, Paris n’a jamais hésité à recourir à l’outil militaire pour défendre ses intérêts et restaurer un ordre qui lui soit favorable. Si en Afrique, une poignée de "Jaguars" et quelques compagnies de parachutistes ont le plus souvent suffit pour rétablir la situation, en océan Indien, en raison de la spécificité du milieu (le troisième espace océanique mondial) et de la nature de certains points chauds — détroits (Ormuz, Bab el-Mandeb) ou ensembles insulaires (Comores, Seychelles) —, Paris a essentiellement fait appel à la Marine nationale qui s’est ainsi retrouvée placée en première ligne à l’occasion de diverses crises.

Grâce aux caractéristiques techniques et juridiques propres aux navires de combat (mobilité, endurance, autonomie d’action, réactivité quasi immédiate, flexibilité d’emploi, immunité complète, extra-territorialité, etc.), Paris a pu bénéficier en périodes de tensions de moyens politiquement symboliques et militairement crédibles, capables d’être présents au bon moment — grâce à un prépositionnement adéquat — et aptes à devenir "réconfortants" ou "intimidants" selon les circonstances, au gré de démonstrations navales diffuses ou de pressions navales manifestes. En brandissant en différentes occasions la menace de recourir à des moyens politico-militaires "musclés", la France a ainsi disposé d’un atout supplémentaire dans son "jeu diplomatique", lui permettant de garder le contrôle des événements et de mieux gérer ceux-ci, que ce soit avant leur déclenchement (au cours de négociations préalables), pendant leur déroulement (durant la gestion immédiate de la crise), ou après leur achèvement (lors de marchandages ultérieurs).

Alors que les interventions aéroterrestres françaises en Afrique ont été largement analysées et commentées, les interventions navales françaises en océan Indien ont été moins souvent abordées. Pourtant, il est intéressant de revenir sur l’action de la Marine nationale dans cette zone au cours du dernier quart de siècle, la "Royale" y étant régulièrement utilisée en tant qu’outil diplomatique alternatif au service de la politique extérieure française. Cet article vise à la fois à analyser ce que l’on pourrait qualifier de "diplomatie navale" française en océan Indien et cherche à entrevoir quelles peuvent être les perspectives du maintien de la présence navale françaises dans une zone traditionnellement troublée et à une époque qui s’avère toujours aussi tourmentée.

Les fondements de la présence française en Océan Indien

Il n’est pas sûr qu’il existe à l’heure actuelle une véritable politique française pour l’océan Indien, c’est-à-dire une stratégie pensée à l’échelle globale et selon une logique unique cherchant à prendre en compte l’hétérogénéité de cette région qui regroupe tout à la fois l’Afrique australe et l’Australie, la Péninsule arabique et une bonne partie de l’Asie du sud-est. Les actions de Paris dans cette vaste zone sont souvent apparues peu homogènes, pour ne pas dire floues, et ont rarement été clairement exposées, tant sont multiples les administrations et les ministères dont les compétences sont censées s’exercer dans la zone : plusieurs directions du ministère des Affaires étrangères, de la Défense, de la Coopération, des DOM/ TOM, de la Mer, de l’Energie, de la Francophonie, etc. Il est pourtant possible de dessiner à grands traits les principaux axes de ce que l’on qualifiera de "politique de la France en océan Indien". En tentant de la résumer en une rapide formule, on pourrait dire qu’elle a été marquée par la volonté de préserver l’héritage du passé et par la nécessité de défendre les intérêts du présent.

A ce titre, la France a agi en océan Indien, au cours du quart de siècle écoulé, en fonction de diverses facettes répondant à des logiques tantôt complémentaires, tantôt contradictoires. Elle a offert aux autres acteurs du jeu régional, qu’ils soient pays riverains ou puissances extra-régionales et qu’ils agissent avec ou contre elle,
au moins sept différents visages.

— Elle est d’abord apparue comme une ancienne puissance coloniale qui a cherché à maintenir du mieux possible ses positions dans la région. Elle a dû pour cela surmonter une très sérieuse remise en cause de sa présence territoriale tout au long de la décennie 70, consécutive à une décolonisation tardive et malaisée de plusieurs de ses possessions locales (aux Comores en 1975 puis à Djibouti en 1977, sans oublier la "seconde" indépendance de Madagascar à partir de 1972).

— Elle est cependant parvenue à y demeurer une puissance territoriale effective, en réussissant à surmonter tant bien que mal les troubles des années 70, ce qui lui a permis de conserver sous sa souveraineté un ensemble insulaire assez hétéroclite, éparpillé dans la partie sud-ouest de l’océan Indien (la Réunion, Mayotte, les îles Eparses et les îles australes françaises). En additionnant leurs superficies, ces îles représentent 10196 Km2 (soit 1,88 % du territoire métropolitain), sur lesquelles vivent plus de 617 000 habitants (soit environ 1,2 % de la population métropolitaine). A ce dernier chiffre, il convient de rajouter au minimum 100 000 expatriés vivant dans les pays riverains et un nombre variable de touristes à la recherche de soleil et d’exotisme. On peut estimer en fait à environ 750 000 le nombre de citoyens français transitant épisodiquement ou habitant en permanence en océan Indien et dont il convient d’assurer la sécurité.

— Elle est devenue à la même époque une puissance maritime qui contrôle et tente d’exploiter les 2 771 660 Km2 d’espaces maritimes qui lui reviennent en océan Indien, en vertu des principes institués par la Convention des Nations Unies sur le Droit de la Mer de 1982 (soit 25 % de la superficie des ZEE sous souveraineté française, ou près de 10 fois celle de la ZEE métropolitaine, ou encore 4 % de l’étendue de tout l’océan Indien). La Convention de Montego-Bay lui a permis d’obtenir grâce à ses possessions d’outre-mer le troisième plus grand domaine maritime du monde, faisant d’elle l’une des principales bénéficiaires de cette Convention.

— Elle s’est affirmée également comme une puissance industrielle relativement dépendante de cette région puisqu’elle y importe une bonne partie de ses approvisionnements en matières premières, énergétiques ou minérales1, et y exporte en contrepartie ses technologies et ses produits finis. Si, sur un plan strictement quantitatif, la zone de l’océan Indien n’est qu’un marché modeste pour les exportations françaises, certains secteurs industriels, comme celui de l’armement, sont très dépendants de cette zone. Elle sert en effet de cadre à d’intenses échanges, voire de trocs, portant d’un côté sur du pétrole et de l’autre sur des armes. En tant que fournisseur d’armes de plusieurs puissances régionales, la France a acquis un rôle stratégique et politique bien supérieur à celui auquel elle aurait pu prétendre au simple regard de ses performances commerciales, somme toute assez modestes comparées à celles de ses partenaires et concurrents européens.

— Elle tente de rester une puissance culturelle en cherchant à entretenir les petits morceaux de francophonie qui, de Djibouti à Madagascar, via la Réunion, Maurice ou les Seychelles, apparaissent bien perdus dans un immense océan anglophone. Son action dans ce domaine s’adresse à la douzaine de millions de locuteurs potentiels qui se trouvent dans ces petits Etats, sans oublier les petits îlots de francité qui subsistent en Inde, dans ses anciens comptoirs coloniaux, ni la francophilie des élites dirigeantes du Mozambique. Mais ce combat pour la survie est très dur.

— Elle a, enfin, réussi à se faire accepter comme une puissance riveraine à part entière par les autres pays indo-océaniens, non sans difficultés d’ailleurs. Cette reconnaissance a été concrétisée de manière symbolique le 10 janvier 1986 par l’adhésion de la France, via le département de la Réunion, à la Commission de l’océan Indien. En parvenant à faire oublier son passé colonial, elle a pu modifier d’une façon très positive son image de marque auprès de la grande majorité des riverains et est apparue à leurs yeux comme un partenaire stable et un voisin de confiance.

A toutes ces facettes, s’en ajoute une autre, qui découle logiquement des précédentes : celle d’une puissance militaire qui maintient en permanence dans la partie occidentale de l’océan un dispositif de défense relativement important, et plus ou moins bien toléré par les riverains. Ce dispositif a longtemps été centré sur Madagascar avant d’être complètement réorganisé à la suite des troubles qu’a connus la "Grande Ile" au début des années 70. Désormais la présence militaire française s’articule autour de deux points d’appui distincts :

— La Réunion, où se trouve le siège du Commandement des Forces Armées de la Zone Sud de l’océan Indien (FAZSOI). Celles-ci comprennent au début des années 90 environ 3 500 hommes et sont présentes — de manière plus ou moins importante — sur chacune des possessions insulaires françaises de la région afin d’y matérialiser la souveraineté française ;

— Djibouti, où en vertu des accords de défense signés en juin 1977 lors de l’indépendance du nouvel Etat, la France a obtenu le maintien d’une importante garnison interarmes, forte de près de 4 000 militaires à l’heure actuelle.

A ces deux commandements "régionaux" terrestres, s’ajoute le dispositif particulier qu’entretient en permanence la Marine nationale et qui fait de la France une incontestable puissance navale en océan Indien. Les navires français opérant dans la Zone Maritime de l’océan Indien (Z.M.O.I) constituent les "Forces Maritimes de l’océan Indien" (F.M.O.I) dont le potentiel a été sensiblement augmenté au début des années 70. Ces forces sont placées sous l’autorité d’un amiral, connu sous le sigle d’"Alindien", qui en exerce le commandement organique et opérationnel.

Les principales missions imparties à ces forces consistent à :

— défendre les intérêts maritimes français dans la région, et principalement protéger le trafic maritime national ;

— participer à la défense des possessions françaises et des Etats riverains avec lesquels la France a contracté des accords de défense (comme c’est le cas avec Djibouti et les Comores) ;

— assurer la présence de la France en "montrant le pavillon" auprès des pays riverains ;

— participer aux actions de l’Etat en mer dans les zones de souveraineté française (par exemple en assurant la police des pêches dans les ZEE placées sous juridiction française) ;

— assurer la protection des ressortissants français présents dans la région.

Pour ce faire, l’amiral "Alindien" dispose d’un nombre variable de bâtiments, qui sont, soit "prépositionnés", c’est-à-dire déployés en permanence en océan Indien et appelés à ce titre "stationnaires", soit affectés temporairement en renfort au gré des exigences du moment.

Les actions politico-militaires françaises en océan Indien

Si l’on retient comme durée de cette étude les 25 dernières années, c’est-à-dire la période s’étendant de la fermeture du canal de Suez en 1967, à la suite de la guerre des Six Jours, jusqu’à l’été 1992, la Marine nationale est intervenue de manière manifeste près d’une douzaine de fois en océan Indien pour prévenir, gérer ou résoudre des crises d’ampleur et de nature variables, impliquant suivant les circonstances des possessions, des ressortissants, des navires ou divers autres intérêts français. Ces interventions ont eu pour cadre à la fois les ensembles insulaires du sud-ouest de l’océan (zone que nous proposons d’appeler "Franconésie" pour reprendre un terme forgé par l’historien mauricien Auguste Toussaint à la fin des années 60), la mer Rouge et les abords du golfe Arabo-Persique. Il s’est agi tantôt d’opérations lourdes, mobilisant une force aéronavale imposante dans un cadre soigneusement planifié (comme les démonstrations navales ayant eu lieu au printemps 1977 lors de l’accession à l’Indépendance de Djibouti ou lors de l’opération "Prométhée" en 1987), tantôt d’interventions plus légères, montées avec précipitation au gré des événements (démonstrations aux Seychelles en 1981 ou évacuation des ressortissants français à Aden en 1984 ou en Somalie en janvier 1991).

En dépit de leur diversité, ces différentes opérations ont en commun d’avoir été cantonnées dans la partie occidentale de l’océan Indien, à l’intérieur des quadrants africain et arabique de l’arc indo-océanien. Jamais la Marine nationale n’a été engagée dans des crises se produisant le long des côtes sud-asiatiques et australiennes du théâtre, zones où l’influence de Paris et ses intérêts économiques et politiques sont par tradition faibles. Première constatation donc, la France ne s’est lancée dans des interventions politico-militaires que dans des zones où elle était traditionnellement enracinée et où elle disposait d’intérêts politiques et économiques majeurs.

En faisant "gesticuler " au bon moment et au bon endroit un certain nombre de bâtiments, la France a cherché successivement à :

— conserver des possessions insulaires menacées (cas des Eparses à partir de 1973),

— faire respecter le choix de populations désireuses de demeurer françaises (démonstrations navales aux abords de Mayotte durant l’été 1975),

— préserver un point d’appui vital pour sa stratégie régionale (cas de Djibouti 1977),

— protéger ses approvisionnements énergétiques (déploiement de forces en mer d’Oman au cours des années 80),

— maintenir la liberté de navigation et assurer la sécurité des détroits et des voies de communications (opérations de déminage en mer Rouge en 1984 et à proximité d’Ormuz en 1987-88 et 1990-91),

— concourir à la stabilité des riverains arabes du Golfe (crise du Koweit en 1990-91),

— soutenir des régimes amis menacés (cas des Seychelles en 1981 et 1982),

— restaurer la stabilité d’Etats en proie à des troubles graves (cas des Comores en 1989),

— ou encore procéder à l’évacuation de ressortissants français et européens piégés en plein milieu de guerres civiles (évacuation d’Aden en 1984 et celle de la Somalie en 1991).

Malgré leur grande hétérogénéité, il est possible d’esquisser une typologie de ces interventions. Pour ce faire, différents paramètres peuvent être retenus : les conditions d’intervention (prévention de troubles ou réaction à une crise déjà enclenchée) ; le degré de visibilité (actions diffuses ou manifestes) ; la méthode employée (pressions, intimidations, actes de dissuasion, de coercition, de provocation, de punition, de soutien, ou tout cela à la fois) ; et les conséquences finales obtenues (réussite totale, échec patent, ou le plus souvent résultat mitigé).

D’autres critères plus événementiels peuvent compléter cette grille d’analyse : enjeux économiques, politiques et stratégiques officiels et officieux légitimant l’intervention ; localisation géographique ; durée (de quelques jours à près d’un an pour l’opération Prométhée) ; formes concrètes (simple face-à-face fortement inégal avec un micro-Etat insulaire plongé en pleine instabilité politique ou participation active à une puissante coalition à l’occasion d’une crise historiquement marquante) ; finalités politiques précises (maintenir un statu-quo, forcer une évolution, contenir une menace, rétablir un équilibre) ; ampleur des moyens engagés (d’un simple patrouilleur stationnaire détourné en catastrophe jusqu’à la force aéronavale envoyée directement de métropole) ; et enfin nature et identité des autres acteurs de la crise (grandes puissances mondiales ou pays riverains, amis, neutres, ou adversaires).

En combinant ces paramètres théoriques avec ces critères factuels, il devient possible de proposer deux grandes catégories d’utilisation politico-militaires de la Marine nationale en océan Indien au cours de ces dernières années :

1) D’une part, les interventions opérées de manière autonome, "en solitaire" pourrait-on dire, le plus souvent de façon préventive et généralement avec des moyens limités déjà prépositionnés sur place. Elles ont permis de faire face en Franconésie et à proximité de Djibouti à des crises ou à des prémices de crises de faible ampleur, au cours desquelles l’engagement de la Marine nationale a permis de préserver et de réaffirmer les fondements territoriaux et stratégiques de la présence française dans la région. De telles opérations ont été fréquentes tout au long des années 70.

A cette époque, la "sphère d’influence française" en océan Indien a été sérieusement menacée de diverses manières : par quelques tentatives de pénétration — directes ou insidieuses, réelles ou supposées — émanant de la Chine populaire et de l’Union Soviétique en direction des ensembles insulaires du Sud-Ouest de l’océan Indien, mais surtout par les agissements hostiles de certains régimes progressistes radicaux. En quelques années, simultanément Madagascar (qui revendique à partir de septembre 1973 les îles Eparses situées dans le canal du Mozambique) ; les Comores (où l’éphémère régime "maoïsant" d’Ali Soilih menace de récupérer par la force l’île sécessionniste de Mayotte à partir de la fin de l’été 1975) ; le Yémen du Sud (Aden cherche tout au long des années 70 à territorialiser le détroit de Bab el-Mandeb au risque d’y entraver la libre circulation) ; et enfin la Somalie (Mogadiscio affiche des visées expansionnistes très menaçantes sur le port de Djibouti et étend parallèlement sans retenue ses eaux territoriales dans le golfe d’Aden) ont fait peser de sérieuses menaces sur le devenir de la présence territoriale, politique, militaire, voire culturelle, de la France dans la région.

Par le biais de certaines démonstrations navales, le plus souvent de nature préventive, combinées à d’autres formes d’action politique, Paris a réussi à maintenir la souveraineté ou en tout cas l’influence française sur ces territoires contestés et à préserver le libre accès aux zones maritimes incriminées. Même si quelques incidents armés, heureusement peu sanglants, se sont produits avec les sud-yéménites et surtout avec les somaliens, le travail de la Marine nationale a le plus souvent consisté à montrer le pavillon tricolore avec régularité, dans le cadre d’une stratégie de dissuasion diffuse et quotidienne, peu spectaculaire. Toutefois, en certaines circonstances, des opérations plus voyantes ont dû être organisées — manœuvres ou concentrations exceptionnelles de bâtiments — à des moments précis, afin de faire passer au camp d’en face des messages très clairs prouvant la volonté et la détermination des autorités françaises à préserver leurs intérêts. Citons à titre d’exemple les diverses concentrations de bâtiments opérées à proximité de Mayotte durant le second semestre de 1975, à la suite de l’indépendance tumultueuse des Comores, dans le but de dissuader les autorités du nouvel Etat de remettre au pas la population mahoraise désireuse de demeurer au sein de la République française. De tels procédés furent également utilisés quelques mois plus tard — à une échelle encore plus grande et plus voyante — pour garantir le bon déroulement du processus d’indépendance de Djibouti.

Dans les années 80, l’Afrique du Sud est apparue comme une nouvelle source potentielle de menaces. Les agissements tortueux de certaines factions du pouvoir sud-africain en direction de la Franconésie ont obligé Paris à intervenir symboliquement à deux reprises — à la fin 1981 et durant l’été 1982 — au profit du régime progressiste et francophile du président René des Seychelles, en envoyant quelques bâtiments relâcher devant sa capitale à la suite de tentatives de coups d’Etats encouragés en sous-main par certains "durs" du régime de Pretoria. Une tacite collaboration entre les deux pays a néanmoins vu le jour en novembre 1989 pour évincer la bande de mercenaires régnant depuis 1978 aux Comores et favoriser une transition pacifique du pouvoir dans l’archipel (opération Oside). Il est enfin possible de classer dans cette première catégorie d’opérations les deux interventions à but humanitaire improvisées dans l’urgence pour évacuer des ressortissants français — et plus largement occidentaux — bloqués au milieu de troubles internes à Aden en 1984 et en Somalie en 1991.

2) La seconde catégorie d’opérations regroupe celles effectuées tout autour de la Péninsule arabique et aux abords du golfe Arabo-Persique en compagnie d’autres marines — américaine, européennes ou riveraines — en réaction à des événements tels que la Révolution iranienne, l’intervention soviétique en Afghanistan, la guerre Iran / Irak, puis la crise du Koweit, qui ont gravement menacé d’une manière ou d’une autre le statu quo régional jusqu’alors favorable à l’Occident. En réaction à ces bouleversements politiques et militaires, Paris a régulièrement déployé ses forces navales dans le quadrant nord-ouest de l’océan Indien. En plus des forces déjà prépositionnées en océan Indien, des bâtiments spécialisés venant de métropole (porte-avions, bâtiments anti-mines, frégates anti-aériennes, etc..) ont été engagés dans ces opérations, afin de concourir tout à la fois au maintien de la stabilité régionale, à la protection des voies de communications maritimes et à la sécurité des approvisionnements énergétiques si vitaux pour les économies occidentales.

L’utilisation de la Marine nationale au cours des années 70 et 80 aux abords du golfe Arabo-Persique est assez révélatrice de l’évolution des grands principes régissant la politique de défense française durant cette période : renonçant imperceptiblement à "l’orthodoxie gaullienne", Paris a donné l’impression de renouer quelque peu avec les "pratiques atlantistes", tout en privilégiant en fait une "alternative européenne" à la maturation délicate.

Compte tenu de l’ampleur des missions à accomplir dans ces zones à hauts risques, il était logique que la France accepte une coopération croissante avec ses partenaires occidentaux, étant donnée la similitude de leurs intérêts économiques et la multiplicité et la complexité des enjeux géopolitiques en cause. Cette collaboration s’est produite jusqu’à présent de manière pragmatique, au coup par coup, en raison de l’absence d’une structure de défense occidentale conçue précisément pour intervenir dans cette zone extra-européenne. Il est à signaler que paradoxalement, alors qu’en toute logique l’Union Soviétique faisait figure de principal fauteur de troubles potentiels, les armadas occidentales qui se sont succédé dans ces parages ont dû essentiellement "remettre au pas" deux perturbateurs locaux, à savoir l’Iran puis l’Irak.

Sous l’égide des Etats-Unis, d’importantes coalitions navales informelles, regroupant des dizaines de navires américains, français, britanniques, australiens, néo-zélandais et plus récemment européens ont pratiqué en 1979-80, 1987-88 et 1990-91, une sorte de "containment naval" en mer d’Oman et aux abords du détroit d’Ormuz, permettant au camp occidental de contrer successivement les revendications "extrémistes" de certains membres de l’OPEP, les ambitions "hégémoniques" de l’URSS, les agissements "révolutionnaires" de l’Iran, et plus récemment, les aspirations "expansionnistes" de l’Irak.

Tout au long des années 80, ces armadas aéronavales — par leur présence discrète et leurs capacités dissuasives bien réelles — ont réussi tout à la fois à rassurer les pétro-monarchies, si fragiles sur le plan interne ; dissuader l’Union Soviétique de se lancer dans la foulée de son aventure afghane dans une nouvelle aventure militaire à hauts risques en direction des mers chaudes ; et circonscrire géographiquement la longue et sanglante guerre Iran /Irak.

Souvent simple figurante dans ce "Grand Jeu" diplomatique, la France a surtout cherché à faire de la "figuration intelligente" aux côtés de ses principaux alliés au fil des diverses péripéties ayant secoué la zone depuis une quinzaine d’années. Tout en privilégiant une approche politique des problèmes posés, Paris ne s’est pas privée d’employer, à chaque fois que cela lui est apparu nécessaire, l’un des outils politico-militaires les plus adaptés en ce genre de circonstances troublées : ses forces navales. A la suite de la sérieuse détérioration du contexte régional intervenu à partir de 1978, date du début du processus révolutionnaire en Iran, la Marine nationale a maintenu une présence quasi permanente en mer d’Oman et est intervenue de manière manifeste à diverses reprises — en 1980-81, en 1984, en 1987-88, en 1990-91 — en compagnie d’autres marines alliées, participant fort activement à l’entreprise collective de stabilisation des pays producteurs de pétrole et de protection de la précieuse "route des hydrocarbures".

Le comportement de la France envers ces gesticulations occidentales, orchestrées plus ou moins ouvertement par le Pentagone a fortement varié au fil des années. La France a longtemps fait figure d’allié difficile pour les américains, en récusant une coopération ouverte dans cette zone non couverte par le traité de l’Alliance Atlantique. Pourtant, à la fin des années 70, malgré une autonomie d’action clairement revendiquée et un dogmatisme stratégique hautement affiché, les français avaient aux yeux des américains le mérite d’être présents dans l’un des points les plus chauds de la planète, à une époque où hormis les fidèles britanniques, peu de pays européens étaient prêts à déployer des forces en cas de crises. D’autant que les rapports entre la marine française et l’US Navy, pour discrets qu’ils fussent, étaient bien réels et débouchaient même sur l’amorce d’une tacite division du travail entre chaque flotte. A titre d’exemple, la Marine nationale déploya de novembre 1980 à novembre 1983 une force anti-mines en océan Indien, capable d’intervenir depuis Djibouti pour dégager le détroit d’Ormuz et pallier ainsi l’une des principales lacunes de l’US Navy qui était dépourvue à l’époque de moyens modernes de lutte contre les mines.

La "longue marche" entreprise par la France pour accepter une véritable coopération dans le domaine naval — et plus largement militaire — avec ses partenaires occidentaux aux abords du Golfe a connu différentes étapes : après les balbutiements intervenus au début des années 80, l’épisode du minage de la mer Rouge durant l’été 1984 permit une certaine avancée. Mais ce fut surtout lors des crises de 1987-88 et de 1990-91 que les autorités françaises acceptèrent de passer progressivement d’une collaboration informelle aux prémices d’une véritable coopération, allant même lors de la récente crise du Koweit jusqu’à accepter le fait de placer leurs forces sous commandement opérationnel américain.

Dans le même temps, les français se sont montrés très soucieux d’accroître le plus possible la coopération entre marines européennes. L’une des principales innovations de la scène maritime de l’océan Indien ces dernières années a été en effet la multiplication des pays européens disposés à engager leurs forces dans cette zone. L’affaire de la mer Rouge en 1984 fut marquée par la participation — symbolique — de l’Italie et des Pays-Bas. En 1987-88, à ces deux marines, se joignit la marine belge qui effectua pour l’occasion son premier déploiement outre-mer, tandis qu’en 1990-91, ce fut au tour des marines espagnole et grecque d’engager des bâtiments à l’est de Suez.

En ces deux dernières occasions, l’Europe, par le biais de l’Union de l’Europe Occidentale, s’est ainsi retrouvée partie prenante dans de "belles et vraies" crises extra-européennes, en se cantonnant il est vrai dans un rôle bien secondaire par rapport aux spectaculaires prestations américaines. Pourtant la réactivation de l’UEO au gré de ces crises moyen-orientales, constitue l’un des faits les plus remarquables pour l’avenir. C’est vraisemblablement une des clefs de l’avenir de la présence navale de la France en océan Indien.

Si l’on cherche à dresser un bilan de 25 ans de déploiements de la Marine nationale en océan Indien, on constate tout d’abord qu’au fil des diverses opérations qui se sont produites, la perception de la présence française par les pays riverains a fortement évolué. Cette présence militaire et navale, régulièrement critiquée dans les années 70, a été progressivement tolérée au cours des années 80, plus particulièrement par les petits Etats voisins de la Réunion. En Franconésie, la France apparaît désormais comme une sorte de garant de la stabilité régionale, ce qui lui vaut la reconnaissance, voire l’appui, de pays modérés comme Maurice et a favorisé une nette amélioration de ses rapports avec plusieurs de ses plus virulents détracteurs d’antan, tels Madagascar et les Seychelles. Elle a joué jusqu’ici un rôle relativement similaire dans la Corne de l’Afrique, en maintenant une importante garnison à Djibouti, et a exercé — en compagnie d’autres — cette fonction aux abords du Golfe où malgré plus d’une décennie de tumultes et deux guerres successives, cette zone demeure un réservoir énergétique accessible aux pays occidentaux.

Cette amélioration de l’image de marque de la France aux yeux des riverains a été rendue possible grâce à l’habileté des responsables hexagonaux mais aussi en raison de l’évolution géopolitique régionale qui a remis en cause beaucoup de "certitudes" apparues lors de la décennie précédente. Dans ce nouveau contexte, nombre de ceux qui avaient été auparavant les plus prompts à vitupérer contre les agissements "militaristes", "impérialistes" ou "néocolonialistes" français ont finalement perçu Paris comme un partenaire sérieux et fréquentable. L’adhésion de la France, par le biais du département de la Réunion, à la Commission de l’océan Indien en 1986 symbolise parfaitement les nets progrès obtenus au sujet de l’enracinement de sa présence régionale. Ce succès diplomatique illustre d’une façon éclatante les efforts entrepris par Paris afin d’être reconnue en tant que puissance riveraine indo-océane à part entière, revendication qui est en passe d’être acceptée par une majorité croissante de riverains, aussi bien africains qu’asiatiques.

L’essentiel de cette réussite est à mettre au crédit des diplomates du Quai d’Orsay et des fonctionnaires du ministère de la Coopération. Mais la Marine nationale, en montrant le pavillon par le biais d’escales régulières dans la quasi-totalité des pays riverains et en livrant diverses formes d’assistance — d’ordre technique ou humanitaire — à certains petits Etats insulaires, a accompagné, voire complété, les efforts déployés par les administrations civiles. En outre, grâce au prépositionnement de ses forces, elle a pu entreprendre des démonstrations préventives ou des interventions effectives, bien calibrées aux nécessités locales, et généralement assez efficaces. Elle s’est donc avérée être un excellent vecteur d’influence de la France dans la région.

En intervenant concrètement aux côtés de ses Alliées dans des crises extra-européennes, la France a revalorisé son rang de puissance moyenne à vocation mondiale et a légitimé son siège de membre permanent du Conseil de Sécurité des Nations Unies. Mais ce statut privilégié est de plus en plus contesté par certains — Allemagne et Japon en tête — en raison de l’évolution du système international depuis la fin de la guerre froide et l’effondrement du communisme. Bien que l’économique soit désormais devenu l’étalon-or de la puissance mondiale, la France donne l’impression de vouloir défendre son statut en privilégiant en particulier son outil militaire. Grâce à la dissuasion nucléaire et à ses capacités — limitées mais bien réelles — d’action extérieure, Paris dispose d’une bonne carte à jouer dans le concert international contemporain. Ce n’est pas uniquement par "bonté d’âme" si la France fournit actuellement aux Nations -Unies le plus important contingent de casques bleus. En déployant ses hommes "au service de la paix" — de la Yougoslavie au Cambodge, en passant par le Liban —, Paris tente de compenser quelque peu la puissance économique et financière de Berlin ou de Tokyo, incapables de rivaliser jusqu’à présent dans ce domaine. A ce titre, le maintien de troupes françaises en Afrique et le prépositionnement de navires en océan Indien constituent autant de preuves supplémentaires de son "standing planétaire". Mais dans les années à venir, la France aura-t-elle encore les moyens de s’offrir "un luxe aussi nécessaire" ? En d’autres termes, pourra-t-elle encore assurer une présence navale permanente en océan Indien ?

La complexité croissante du contexte régional

Malgré la fin de la "guerre froide " et l’apparition d’un soi-disant "Nouvel Ordre International", l’océan Indien a fort peu de chances de redevenir au cours des prochaines années un havre de stabilité. L’éviction récente de l’Union Soviétique du jeu régional a certes favorisé l’extinction de certains incendies locaux, en particulier en Afrique australe. Mais d’autres embrasements se perpétuent dans la Corne de l’Afrique où désormais, même l’unique îlot de stabilité qu’était la République de Djibouti est menacé par le chaos. Ailleurs, de nouveaux foyers couvent, en Asie du Sud, entre l’Inde et le Pakistan et au Sri Lanka ou encore à la périphérie de la zone, en Asie centrale, sur les débris de l’empire soviétique, et en Afghanistan, en proie à une guerre civile sans fin.

Dorénavant, les causes de tensions ne reposent plus sur des antagonismes idéologiques mais prennent leurs sources dans des fanatismes religieux immémoriaux, des rivalités ethniques multiséculaires, de vieilles querelles de voisinage ou des jalousies économiques plus récentes. Ce n’est pas un hasard si la première grande crise de l’après-guerre froide, l’invasion du Koweit, a eu pour cadre le quadrant nord-ouest de l’océan indien. Même si la communauté internationale a spectaculairement contré les ambitions hégémoniques de l’Irak, il serait illusoire de croire que la paix peut régner durablement dans cette région. L’Irak a été tout simplement plus impatient et plus malhabile que d’autres riverains dont les appétits expansionnistes, moins clairement affichés ou plus subtilement élaborés, sont potentiellement tout aussi excessifs.

Nombre de pays riverains disposent à présent de capacités militaires conventionnelles souvent démesurées par rapport à leurs niveaux de développement économique. D’autant que certains ne se sont pas contentés d’accumuler des chars, des avions et des navires de guerre. Ils aspirent également à maîtriser des technologies militaires de plus en plus perfectionnées et surtout à acquérir par des voies variées des armes de destruction de masse : bombes atomiques, engins balistiques, sans oublier des moyens chimiques, voire biologiques. Le pourtour de l’océan Indien concentre actuellement la grande majorité des apprenties puissances nucléaires, qu’il s’agisse de l’Afrique du Sud, de l’Irak (momentanément stoppé dans sa course à la terreur), de l’Iran, du Pakistan, sans parler de l’Inde qui a officiellement franchi le seuil nucléaire depuis 1974. Cette demi-douzaine de pays peuvent prétendre légitimement au statut de puissance régionale, au même titre que l’Arabie Saoudite et, dans une moindre mesure, l’Ethiopie (surtout au vu de ses difficultés actuelles). Chacun de ces pays dispose soit de ressources humaines considérables, soit d’un potentiel économique assez conséquent, sans parler d’une panoplie d’armes très fournies.

Parés de tels potentiels, il est naturel qu’ils aspirent à jouer un rôle croissant sur le plan régional. De telles ambitions ne sont pas neuves et se sont généralement manifestées jusqu’à présent essentiellement à terre, en direction de leurs voisinages immédiats. Pourtant, à l’avenir, d’importantes opportunités peuvent se présenter pour eux en mer, ou plutôt outre-mer, en tenant compte de certaines données historiques, géographiques ou démographiques de l’océan Indien. Plusieurs de ces puissances régionales peuvent être tentées de revaloriser leurs qualités de puissances indo-océanes et d’entreprendre à ce titre un spectaculaire virage vers la mer, imitant celui déjà opéré par l’Inde voici plusieurs années.

Il est à craindre que de telles aspirations "vers le large" ne se heurtent plus ou moins frontalement aux positions que la France possède dans la région. D’éventuelles rivalités opposant Paris à certains postulants régionaux peuvent apparaître à l’avenir, concernant plus particulièrement son implantation dans la République de Djibouti et son influence en Franconésie, au risque de menacer plus ou moins sérieusement le devenir de la présence tricolore sous ces latitudes.

Les menaces planant sur l’implantation française à Djibouti

Le maintien de la présence française à Djibouti sous sa forme actuelle pourrait indisposer à terme deux voisins de la petite république : l’Arabie Saoudite et surtout l’Ethiopie.

Depuis l’indépendance de Djibouti en 1977, Riad a consenti beaucoup d’efforts, principalement financiers, pour s’implanter dans l’ancienne colonie française. Elle a encouragé la jeune république à rejoindre la Ligue arabe et à adhérer à de nombreuses institutions islamiques. Elle a multiplié les prêts et les investissements. En retour, l’arabe est devenu avec le français une des langues officielles du petit Etat. Officiellement, Riad se réjouit du maintien d’une importante garnison française sur la rive africaine du détroit de Bab el-Mandeb. Une vision idyllique des choses pourrait laisser croire à une sorte de "condominium" franco-saoudien sur Djibouti. Paris assurerait la sécurité et fournirait une partie importante du budget que Riyad compléterait en distribuant généreusement ses pétro-dollars. Pourtant la répartition des tâches entre les deux principaux "tuteurs" de la petite République semble tourner de plus en plus à une sourde concurrence dans le domaine culturel et politique.

Les saoudiens donnent l’impression de s’être discrètement engagés dans un long travail de sape de l’influence française dans ce pays. Ils ne cachent plus leurs désirs de voir l’arabe s’imposer comme unique langue officielle et remportent de temps en temps quelques succès symboliques. Surtout, ils tentent d’implanter le rite wahhabite, et ne cessent de faire tonner leurs partisans contre l’occidentalisation de Djibouti-ville. Dans le contexte actuel de prosélytisme islamique radical et d’anti-occidentalisme qui fusent dans de nombreux pays musulmans, Riad joue un jeu pour le moins ambigu contre Paris, dont personne ne peut dire quelles en seront les conséquences à terme. La vigilance s’impose envers un partenaire par ailleurs fort utile dans d’autres domaines.

Mais les menaces potentielles les plus graves émanent sans conteste de l’Ethiopie. Les craintes de la voir chercher à évincer la France de la région n’ont fait que s’aviver depuis l’effondrement du régime marxiste du colonel Mengistu au profit de divers mouvements sécessionnistes. Certes, l’anarchie la plus totale dans laquelle est tombé ce pays depuis la fin du printemps 1991 rend à l’heure actuelle un tel scénario bien improbable. Mais les éléments d’une future crise sont d’ores et déjà en place. Celle-ci pourrait avoir comme "détonateur virtuel" la récente victoire des indépendantistes érythréens qui, même si la sécession de la province côtière n’a pas encore été reconnue officiellement par la communauté internationale, prive de fait Addis-Abeba de tout débouché maritime direct. Désormais l’approvisionnement des hauts plateaux abyssiniens dépend du bon vouloir des autorités d’Asmara qui tolèrent jusqu’à présent l’existence d’un corridor reliant le port d’Assab à la capitale éthiopienne. Mais si dans l’avenir un pouvoir fort réussit à se réimplanter à Addis-Abeba, ce qui finira bien par arriver un jour ou l’autre, il y a fort à parier que sa priorité absolue consistera à retrouver un débouché maritime sûr, ne dépendant plus du bon vouloir des dirigeants érythréens. A défaut de relancer une guerre sans fin en Erythrée, aux résultats fort aléatoires, les nouveaux responsables éthiopiens pourraient fort bien chercher à s’emparer du port de Djibouti qui, par sa localisation et ses infrastructures, vaut mieux que tous les ports érythréens.

Pour peu que la France commette l’erreur de baisser sa garde dans cette région pour des raisons budgétaires ou politiques, et émette ainsi des signaux de désintérêt ou de faiblesse, les futurs dirigeants éthiopiens pourraient fort bien envisager une récupération "à l’irakienne" de leur petit voisin en tentant de rééditer le coup du Koweit. Un tel événement placerait la France dans une position des plus délicates et nécessiterait une réaction déterminée, au risque de perdre toute crédibilité dans la région et de voir de telles opérations se reproduire éventuellement à l’encontre de certaines de ses possessions insulaires situées dans le reste de l’océan Indien. Si un coup de force exécuté ouvertement par l’armée d’Addis-Abeba contre Djibouti semble assez peu probable, une opération plus insidieuse, impliquant certaines factions tribales pro-éthiopiennes ne peut être écartée, surtout à la lumière des troubles internes actuels provoqués par l’antagonisme traditionnel entre Afars et Issas. Depuis 18 mois, Djibouti menace à tout instant de sombrer dans la guerre civile et glisse dangereusement sur une pente malsaine conduisant — à l’instar de ce qui s’est déjà produit chez ses voisins éthiopiens et somaliens — à l’anarchie politique, au chaos ethnique et au sécessionnisme tribal. Jusqu’ici, malgré quelques affrontements sanglants entre l’armée djiboutienne et les rebelles du F.R.U.D, Paris a réussi à éviter le pire. Le pays n’est pas encore tombé dans une véritable spirale de violence. Mais la recrudescence des troubles inter-ethniques et l’éclatement d’une vraie lutte armée augureraient mal du devenir de la présence tricolore dans la petite République, à moins que Paris ne prenne ouvertement le parti de l’un des deux camps. Mais ce serait courir le risque d’être entraîné dans une situation des plus périlleuses, susceptible de se transformer en véritable bourbier pour la garnison française stationnée sur place.

La France a toujours refusé jusqu’à présent de s’impliquer militairement dans les affaires intérieures djiboutiennes, respectant ainsi les dispositions — fort explicites en ce sens — contenues dans l’accord de défense signé en 1977 par les deux pays. Il est à parier que Paris continuera à observer une telle retenue, même si la détérioration de la situation intérieure à Djibouti implique à terme de renoncer à utiliser ce point d’appui si précieux pour le soutien de ses activités navales. Dans le cas où une telle hypothèse se concrétiserait, la France devrait alors envisager un nouveau redéploiement de son dispositif militaire régional, assez similaire à celui s’étant produit dans les années 1973-75 à la suite de l’évacuation de Madagascar et de l’abandon de Diégo-Suarez. Mais ce nouveau réaménagement se ferait cette fois sans doute dans le sens Nord-Sud, vraisemblablement en direction de la Réunion, de préférence à Mayotte en raison des incertitudes prévalant toujours au sujet de l’avenir de cette dernière.

Déjà certaines voix se font entendre en ce sens2 et l’adoption de quelques mesures semblent annoncer une telle évolution. Ainsi, la première frégate légère de la classe "Floréal", destinée à remplacer les anciens aviso-escorteurs, a-t-elle été officiellement basée, non pas à Djibouti, comme l’était habituellement le gros des forces maritimes françaises de la région, mais à la Réunion. Cette île, traditionnellement handicapée par l’absence de bons ports le long de son littoral peu hospitalier, est dotée depuis la fin des années 80, grâce à la construction du nouveau port de la baie de la Possession, d’infrastructures portuaires modernes et vastes lui permettant désormais d’accueillir sans difficultés majeures un porte-avions, comme l’a prouvé l’escale effectuée par le Clemenceau en juin 1988. En raison de ces nouveaux équipements, la Réunion peut faire figure d’alternative à Djibouti en cas d’une profonde dégradation de la situation dans la Corne de l’Afrique.

Un tel transfert en direction de la Réunion aurait le mérite de regrouper en territoire français l’essentiel des moyens de la Marine nationale déployés en océan Indien, supprimant ainsi les problèmes posés — en particulier en période de crise — par le fait de devoir les mettre en œuvre depuis un pays étranger. Par contre, la localisation relativement excentrée de la Réunion comparée à celle de Djibouti par rapport aux zones potentielles d’intervention (Golfe, mer d’Oman, mer Rouge) et son plus grand éloignement de Toulon, de Suez et d’Ormuz constituerait incontestablement un handicap sérieux.

Cela pourrait en contre partie constituer un avantage sérieux pour préserver les intérêts français en Franconésie, dont on peut penser qu’ils risquent à terme de susciter les convoitises de deux autres riverains : l’Afrique du Sud et l’Inde.

Concurrences potentielles en Franconésie

Dans cette zone de l’océan Indien, il est indéniable que les intérêts de Paris et de Pretoria sont largement concurrents. Ceux-ci se sont déjà heurtés — à fleuret moucheté — à plusieurs reprises aux Comores ou aux Seychelles durant la décennie 80. Pourtant à cette époque les sud-africains étaient tenus d’agir avec prudence. Il convenait pour eux de ne pas indisposer la seule autre puissance occidentale active dans une région où les dangers "soviéto-marxistes" étaient des plus pressants à leurs yeux. En outre, ils étaient confrontés à des problèmes bien plus prioritaires et à des adversaires bien plus redoutables le long de leurs frontières terrestres.

Mais cette attitude prudente envers la France risque de se modifier le jour — qui n’est peut-être plus très loin — où l’Afrique du Sud réussira à surmonter la douloureuse question de l’apartheid. Pour peu que le passage du pouvoir des mains de la minorité blanche à celles de la majorité noire s’effectue sans trop de mal, la "nouvelle Afrique du Sud multiraciale" constituera un pôle économique et une puissance militaire sans concurrence en Afrique et dans toute la partie méridionale de l’océan Indien. Il y aura alors de fortes chances pour que Pretoria abandonne la posture géopolitique défensive qui était la sienne depuis des décennies et adopte au contraire une attitude beaucoup plus dynamique et nettement plus offensive qui devrait lui permettre d’instaurer assez rapidement son "leadership" politique, économique, militaire mais aussi culturel auprès de nombreux pays voisins.

Dans ces conditions, les micro-Etats de Franconésie jusque-là sous influence française risquent de succomber assez rapidement aux "sirènes" sud-africaines. Madagascar, les Comores, les Seychelles, Maurice et même la Réunion sont des "proies" apparemment faciles pour Pretoria, pour peu que Paris laisse faire par faiblesse, incompétence ou manque de volonté. Malgré l’apartheid, l’Afrique du Sud est déjà devenue le principal partenaire économique régional de tout cet ensemble insulaire, y compris la Réunion, à l’exception — temporaire — de Madagascar. A l’avenir, en vertu de leurs localisation géographique, il est à craindre que ces îles soient intégrées de manière croissante et inévitable au sein de l’espace sud-africain et ce, vraisemblablement, au détriment des intérêts français.

Une autre source d’inquiétudes potentielles pour Paris concerne l’activité croissante que déploie l’Inde en océan Indien. Diverses raisons, fort légitimes d’ailleurs, expliquent l’activisme politique et militaire indien dans ces parages : affirmation de sa puissance, défense de ses intérêts maritimes, consolidation de son périmètre de sécurité, etc. A cela s’ajoute la présence d’une importante diaspora d’origine indienne installée sur tout le pourtour de l’océan Indien, dans le golfe Arabo-Persique, en Afrique orientale et australe ainsi que dans les îles de Franconésie. Cette diaspora représente plus de la moitié de la population de Maurice, près d’un quart de celle de la Réunion et constitue dans les autres îles de cette région des communautés fort actives de commerçants qui contrôlent une bonne partie des économies locales, jouant ainsi un rôle social bien supérieur à leur nombre limité. Même si New Delhi a souvent donné l’impression de se désintéresser du sort de ses concitoyens installés outre-mer, privilégiant le "jus soli" au "jus sangui", un revirement notable semble s’être produit au cours de la dernière décennie, entraînant une redécouverte de ces "cousins d’outre-océan", en particulier ceux de Maurice.

Mais l’attrait croissant que semble exercer l’océan Indien sur l’Inde repose plus globalement sur une approche avant tout stratégique. Comme l’a écrit un fin connaisseur de cette région,
"la tentation de l’Inde, en proie aux démons du séparatisme, (serait) de se lancer dans l’action extérieure sous prétexte de sécurité nationale, (mais elle agit) en réalité pour essayer de faire une unité qui n’a jamais existé jusqu’à présent. Compte tenu de la géographie, elle ne pourrait que se développer vers l’Ouest et l’océan3.

Ce virage océanique pris de manière manifeste depuis environ deux décennies n’a en fait rien d’étonnant. En dépit d’apparences trompeuses, la "maritimisation" de l’Inde est un phénomène ancien et bien plus profond que l’on pourrait le croire de prime abord4. La preuve la plus flagrante — et la plus inquiétante aux yeux de certains — de cet engouement indien pour les problèmes maritimes et navals repose sur le formidable développement qu’a connu la marine de guerre indienne au cours des vingt dernières années5. Désormais celle-ci fait partie des grandes marines mondiales et met en œuvre un potentiel sans cesse amélioré. Disposant d’un remarquable outil politico-militaire, les dirigeants indiens n’hésitent d’ailleurs pas à recourir à diverses techniques de diplomatie navale, à l’instar de n’importe quel responsable de puissance maritime traditionnelle.

Jusqu’à présent, l’Indian Navy a surtout été utilisée aux abords immédiats des côtes indiennes. Elle a été engagée avec succès dans les conflits contre le Pakistan de 1965 et 1971. Elle a également été employée à plusieurs reprises au cours des années 80 contre le Bangladesh afin de faire prévaloir le point de vue indien lors de litiges touchant à la délimitation des frontières maritimes entre les deux pays. A la demande du gouvernement sri-lankais, elle a participé en 1987 aux opérations de maintien de l’ordre dans ce pays en proie à une sanglante guerre civile et elle est intervenue aux Maldives en novembre 1988 pour faire échec à une tentative de coup d’Etat.

Mais New Delhi n’a cessé d’élargir le champ de déploiement et les modalités d’utilisation de sa marine au cours de la décennie 80. Selon certaines rumeurs, elle aurait ainsi effectué à la fin des années 80 diverses opérations de diplomatie navale de soutien au profit du Mozambique, en assurant à la demande du gouvernement de Maputo une présence navale limitée au large des côtes de ce pays afin d’empêcher le ravitaillement des rebelles de la Renamo par les sud-africains6. Il est par contre tout à fait évident que les navires indiens pratiquent une diplomatie navale du quotidien très active en direction de l’Afrique orientale et de la Franconésie. Ils montrent avec une régularité croissante leur pavillon au Kenya et en Tanzanie, à Maurice et aux Seychelles, plus épisodiquement aux Comores et à Madagascar, ainsi qu’à l’entrée du détroit de Bab el-Mandeb, c’est-à-dire "grosso modo" dans les zones de déploiement traditionnelles de la Marine nationale. En outre, l’Indian Navy coopère assez étroitement avec certaines petites marines de la zone, en particulier à celles de Maurice et des Seychelles, rentrant ainsi en concurrence directe avec l’assistance que prodigue également la Marine française à ces mini-forces navales.

Par bien des aspects, l’Indian Navy "navigue dans le sillage" de la Marine nationale en Franconésie, sans doute un peu trop au gré de certains. Jusqu’à présent, il ne s’agit que d’une concurrence feutrée entre deux marines qui coopèrent par ailleurs. Il est pourtant plausible que dans l’avenir ces relations se tendent ; en particulier si des partis extrémistes, comme le Bharatiya Janata Party (BJP) hindouiste, arrivent demain au pouvoir à New Delhi. Ce parti milite pour rendre "l’Inde aux hindous" et sa plate-forme électorale prévoit le développement de l’arme nucléaire et le renforcement de la marine indienne "de Singapour à Aden" afin de faire de l’océan Indien un "lac indien". Dans ce contexte, il serait à craindre que l’une de ces deux marines paraissent de trop en Franconésie. Tout pourrait alors arriver.

Même si ce scénario et ceux mettant en scène d’autres postulants régionaux peuvent sembler aujourd’hui bien catastrophiques et peu probables, ils ne sont pas irréalistes et méritent d’être envisagés avec attention. Sans parler des conséquences du retour en force de puissances extra-régionales potentiellement hostiles à ses intérêts (Russie, Chine) ou du réveil de la question des Eparses ou de Mayotte par Madagascar et les Comores, la France risque d’être engagée au cours de la prochaine décennie dans des bras de fer plus ou moins manifestes avec certaines puissances régionales au sujet de son implantation en océan Indien. En ces circonstances, elle devra employer tous les outils diplomatiques en sa possession, ce qui donnera vraisemblablement lieu à des gesticulations politico-militaires diverses. Mais face à une opposition significative, pourra-t-elle encore à l’avenir recourir à de telles pratiques avec une bonne chance de succès ?

Pour cela, la Marine nationale doit disposer d’un potentiel performant en quantité suffisante, lui permettant de faire face à de multiples situations. Malheureusement, l’évolution récente de la politique navale française laisse planer quelques doutes quant au devenir des capacités opérationnelles de la flotte.

L’étiolement progressif des capacités navales françaises

Alors que la Marine nationale alignait près de 240 navires de combat et de soutien en 1967, elle ne disposait plus à la date du 1er janvier 1992 que de 120 unités de ces types, dont à peine 93 bâtiments de combat, soit une réduction de moitié du nombre de ses navires en 25 ans. L’érosion assez spectaculaire dont a été victime la Marine nationale s’explique en grande partie par les choix politiques et financiers qui ont été effectués dès la fin des années 50 en faveur de la constitution d’une force de dissuasion nucléaire au sein de laquelle la composante navale, la Force océanique Stratégique (FOST), assure de nos jours un rôle primordial.

Si la Marine nationale met en œuvre aujourd’hui 90 % de la puissance dissuasive française, elle n’a bénéficié en moyenne durant les 30 dernières années, que de moins de 20 % des crédits alloués à la Défense nationale. Compte tenu des impératifs budgétaires, la priorité accordée aux forces nucléaires a conduit en contrepartie les autorités françaises à "sacrifier" au début des années 60 l’équipement des forces conventionnelles, et plus particulièrement le renouvellement de la flotte de surface. Depuis lors, les programmes de constructions neuves prévues par les lois de programmation militaire n’ont jamais été réalisés intégralement par rapport aux prévisions des planificateurs et les livraisons des nouveaux matériels ont trop souvent eu lieu avec un retard certain sur les échéances initiales. Jusqu’au début des années 80, la Marine a pu supporter sans trop de mal ce processus, en fonctionnant sur les acquis de la IVe République; qui avait lancé à partir de 1952 un important programme de constructions neuves. Mais dès 1958 le tonnage annuel des constructions a baissé dramatiquement, et depuis cette date, malgré quelques améliorations ponctuelles au cours des années 70, le rythme des constructions neuves a été largement inférieur au minimum nécessaire pour le renouvellement de la flotte de surface.

Dans le milieu des années 80, les unités datant des années 50 sont arrivées de manière quasi simultanée au terme de leur vie opérationnelles et ont été progressivement retirées du service. Le remplacement de ces bâtiments n’ayant pas été effectué en temps utile, le nombre de coques en service s’est mis à chuter brutalement et le tonnage de la Marine nationale a décru assez rapidement au fil des ans, pour se maintenir tout juste au dessus du seuil des 300 000 tonnes au début de 1992. Compte tenu de l’insuffisance des crédits alloués aux constructions neuves, l’Etat-Major de la Marine a cherché depuis le début des années 70 à compenser les effets de la baisse prévisible de ses moyens. Mais il n’a pu prendre que des demi-mesures consistant à étaler les commandes, à prolonger la durée de vie des navires et de leurs équipements, à augmenter leurs normes d’utilisation, et surtout à privilégier les dépenses d’investissement (Titre V) sur celles de fonctionnement (Titre III), au risque de réduire les entraînements et de rogner sur l’entretien.

L’usage répété de telles solutions ne peut qu’aboutir immanquablement à un cercle vicieux. Plus les bâtiments sont sollicités, plus leurs vieillissements s’accélèrent, leurs performances s’altèrent et leurs entretiens coûtent cher. Un tel comportement, supportable ponctuellement, devient dangereux s’il est érigé en pratiques régulières, ce qui a conduit voici quelques années l’amiral Lefebvre, alors Préfet maritime de la région Atlantique, à s’insurger contre la persistance de telles mesures en déclarant que "nous mangeons notre blé en herbe, nous consommons notre capital et notre héritage vieillit prématurément". Ces propos alarmistes viennent d’être confirmés voici quelques mois par le Chef d’Etat-Major de la Marine, l’Amiral Coatanea, qui a confié au cours d’un entretien que "dans ses structures actuelles, la Marine ne parvient plus à faire face qu’en déployant des trésors d’ingéniosité et en demandant toujours plus à ses équipages" et qu’"aujourd’hui la limite est proche d’être atteinte dans certains domaines7.

Malgré les prouesses humaines et le "système D" quelquefois institutionnalisé, un point de rupture semble en passe d’être atteint incessamment. Paradoxalement, alors que son tonnage régresse, que le nombre de ses bâtiments décline et que ses effectifs diminuent, la Marine nationale voit la nature de ses missions se multiplier et leur localisation se diversifier. Au cours de ces dernières années, elle a dû intervenir dans des crises en océan Indien, en Afrique Noire (Togo), au Maghreb (Tunisie, Libye) en Méditerranée orientale (Liban) et même en Europe (Yougoslavie). Présente sur quasiment toutes les mers du monde, la Marine nationale se doit de disposer de forces de présence, censées "montrer le pavillon" en toutes circonstances et capables de circonscrire des foyers de tensions d’ampleur limitée. Elle doit également posséder des forces d’intervention dotées de capacités aéronavales, susceptibles d’être déployées sans délais en renfort lors de crises de grande intensité. Or, on peut se demander si au début des années 90 la France possède toujours des moyens navals suffisants pour satisfaire ses ambitions de puissance mondiale.

L’érosion du potentiel naval français laisse planer des doutes sur les capacités de Paris à recourir avec de bonnes chances de succès à des démonstrations navales d’ampleur en face d’une puissance régionale "trop remuante". La crise du Koweit a montré que les forces aéronavales sont hors d’âge et les forces de présence ont grand besoin d’être renouvelées. Conscientes de ces problèmes, les autorités françaises ont entamé depuis plusieurs années — trop lentement au goût de certains — un vaste programme visant à forger une nouvelle génération "d’instruments de diplomatie navale" en remplacement des "outils" datant des années 50.

Des efforts évidents concernant les bâtiments destinés au prépositionnement outre-mer sont en passe d’aboutir. Le retrait du service de la série des 9 avisos-escorteurs qui constituaient depuis le début des années 60 l’épine dorsale des F.M.O.I et de la flotte du Pacifique est en train d’être compensé par la construction de deux séries de frégates, dites "de surveillance" pour les unes et "légères" pour les autres, aptes à opérer dans des zones de tensions limitées hors d’Europe. En attendant ce "sang neuf", le prépositionnement outre-mer a été confié en grande partie à des petits avisos du type "A69", dont le tonnage limité les rend peu à l’aise pour des déploiements opérationnels trop longs, surtout s’ils doivent affronter les conditions de mer assez difficiles régnant en hiver en mer d’Oman. Mais à partir de 1993, cette situation transitoire devrait s’estomper et les nouvelles générations de frégates faire progressivement leur apparition au sein des forces prépositionnées outre-mer. Par contre l’avenir des forces d’intervention et de projection de puissance semble davantage problématique.

A l’heure actuelle, ces forces dont la moyenne d’âge est bien élevée par rapport à leurs homologues occidentales voient leurs capacités décliner chaque année et souffrent de profondes lacunes dans le domaine de leurs protections anti-aériennes, ce qui interdit pratiquement toute action de trop grande envergure hors d’un cadre inter-allié. La défense aérienne de la flotte n’est en effet plus assurée que par quatre frégates lance-missiles et par une poignée de vieux intercepteurs "Crusader", des plus vétustes. Cette faiblesse dans un domaine aussi crucial que le contrôle des espaces aériens en période de tensions limite sensiblement les possibilités d’intervention de la Marine nationale dans des crises de grande ampleur, à moins d’agir sous couvert de l’US Navy et d’accepter ainsi "de facto" une tutelle politico-militaire américaine. Afin de préserver un minimum de marge de manœuvre autonome, les responsables français — toujours avec un sensible retard sur les besoins et après de longues tergiversations — ont décidé à la fin des années 80 d’entreprendre un ambitieux programme de modernisation des forces aéronavales. Mais la lenteur de son déroulement et le flou prévalant encore sur certains choix laissent planer des doutes sur la cohérence globale de ce programme et suscitent de nouvelles interrogations.

La base de ce programme repose sur la construction de deux porte-avions de 35 000 tonnes à propulsion nucléaire. Cette option, fort onéreuse (le coût des deux bâtiments était estimé à 23 milliards de francs en 1987, sans compter celui de leur aviation embarquée) a entraîné d’importantes polémiques. Malgré tout, la construction du premier exemplaire a débuté en avril 1989, mais sa date de mise en service a déjà été retardée à plusieurs reprises pour des raisons budgétaires, ce qui entraînera des coûts supplémentaires. Quant à son "sister-ship", il n’est toujours pas commandé, ce qui fait craindre son abandon8.

Surtout, demeure le problème posé par la composition des futurs groupes aériens embarqués. L’Aéronautique navale va être en effet dans l’obligation de procéder au renouvellement quasi simultané de la grande majorité de son parc d’avions et d’hélicoptères, qu’ils soient basés à terre ou embarqués. Initialement, en l’espace d’une douzaine d’années la Marine aurait dû "théoriquement" acquérir tout à la fois : 86 exemplaires de l’avion embarqué "Rafale Marine" pour équiper les flottilles d’assaut et d’interception de ses (ou de son) porte-avions ; 42 "Atlantique ATL 2" afin de renouveler ses flottilles de patrouille maritime basées à terre, 60 hélicoptères "NH 90", élaborés en commun avec l’Allemagne, l’Italie et les Pays-Bas. A cette liste déjà copieuse, l’Etat-Major de la Marine aurait souhaité ajouter 4 avions de guet aérien américains "Grumman Hawkeye", appareils embarquables chargés d’assurer la couverture radar du futur Groupe Aéronaval, et enfin 30 à 40 exemplaires d’avions d’entraînement d’un type à choisir (soit des "T-45 Goshawk" américains, soit des "Alpha-Jet" navalisés français) afin de remplacer les vieux "Fouga-Magister" en service dans ses escadrilles-écoles.

Cet effort de modernisation des forces aéronavales représente un investissement colossal (que l’on peut estimer à près de 100 milliards de francs pour les navires et les avions dont on se demande comment il pourrait être mené à bien et surtout à quel rythme. Et, vraisemblablement, au prix de quels renoncements ?9 D’autant que d’autres sujets d’inquiétudes persistent : la pénurie de frégates, les insuffisances de la flotte amphibie, les limites des moyens logistiques, sans oublier les problèmes posés par la déflation des effectifs.

A cela s’ajoute le véritable "gap technologique" qui est en train de se creuser entre les marines européennes et l’US Navy qui, contrairement à ses homologues d’outre-Atlantique, est massivement équipée d’équipements préfigurant ceux du XXIe siècle. Si la tendance à l’érosion des forces navales françaises enclenchée voilà près de 30 ans perdure sans que rien ne soit fait pour l’inverser, la Marine nationale devra inexorablement procéder à terme à une révision drastique de ses missions et de ses ambitions. Compte tenu de la primauté accordée à la dissuasion nucléaire et de la nécessité de "tenir" deux façades maritimes en Métropole, elle devra assurer en priorité la sécurité des submersibles de la FOST et concentrer pour cela l’essentiel des moyens lui restant. Un tel choix entraînera par conséquent une réduction substantielle des déploiements outre-mer qui pourrait être du même ordre que celui effectué par la Royal Navy à la fin des années 60, lorsqu’elle dut réduire sa présence à l’Est de Suez.

Une telle attitude serait à bien des égards dommageable étant donné l’évolution du contexte stratégique contemporain dans lequel prédominent désormais les menaces multiples venant du "Sud". Dans un monde devenu multipolaire et en proie à des secousses tellement imprévisibles, nul doute que les forces navales occidentales vont être appelées à jouer un rôle croissant sur l’échiquier international afin d’éteindre les multiples incendies qui ne vont pas manquer d’éclater hors d’Europe. Plus que jamais la diplomatie navale apparaît comme une technique diplomatique d’avenir, pour le meilleur comme pour le pire.

Dans ces conditions, il semble fort malvenu que la France ne dispose plus d’un outil de gestion de crise performant. Il semble donc urgent, à la lumière des lacunes apparues lors de la crise du Koweit, de procéder à une révision complète de la doctrine de défense française et de redéfinir ses grands axes en les adaptant aux circonstances nouvelles apparues depuis la fin de la décennie 80. Les principales menaces ayant changé, il est temps d’en tirer toutes les conséquences et d’entreprendre un travail novateur de réflexion stratégique. Sans pour autant accroître les dépenses militaires, il convient d’opérer une redistribution des crédits entre les différentes armes et d’effectuer en particulier un réajustement budgétaire entre les forces nucléaires et conventionnelles, au bénéfice de ces dernières.

Même si aucune décision financière n’a encore été adoptée en ce sens, compte tenu de la gestation plus que difficile de la nouvelle loi de programmation militaire, certaines mesures d’adaptation de l’outil militaire français aux "temps nouveaux" ont déjà été annoncées à l’occasion de la présentation du plan "Optimar 95" en avril 1992. Il prévoit, entre autres choses, une réorganisation tant organique qu’opérationnelle des forces navales, fondée sur la spécialisation des deux façades maritimes de l’Hexagone. A ce titre, est créée à Toulon une Force d’Action Navale (F.A.N), conçue pour la projection de puissance et la gestion des crises extérieures. Pour ce faire, elle aligne les deux porte-avions, les principaux moyens amphibies et la grande majorité des bâtiments d’escorte et de soutien de la Marine nationale, soit environ une quinzaine de grands bâtiments aptes à mener des démonstrations navales de grande ampleur en renfort des forces prépositionnées outre-mer. S’agit-il d’une réelle amélioration des conditions d’emploi des forces navales pour l’action extérieure, ou d’une sorte d’artifice pour gérer la pénurie de moyens qui guette ? L’avenir, c’est-à-dire les crises qui ne manqueront pas de se produire au cours des prochaines années, nous le dira. Il y a fort à parier que cette F.A.N aura, dans un futur plus ou moins proche, l’occasion de faire ses preuves en océan Indien, vraisemblablement aux côtés d’autres bâtiments européens.

Nul doute en effet que la nécessaire adaptation au nouveau contexte international ne doive aller de pair avec une prise en compte croissante du fait européen. L’édification d’une défense européenne apparaît chaque jour plus plausible, pour ne pas dire plus inéluctable. Ce processus fort complexe recèle plusieurs facteurs positifs pour la poursuite des activités de la Marine nationale en océan Indien.

Quelles perspectives européennes ?

L’impact de la construction européenne sur les activités navales françaises peut déboucher sur deux points positifs :

— en permettant, grâce à une coopération en matière d’armements, l’acquisition de bâtiments et d’équipements plus performants à des coûts moins élevés, renforçant ainsi la standardisation et l’interopérabilité des marines européennes,

— et, sur un plan politiquement plus ambitieux, en laissant poindre la possibilité d’une coopération opérationnelle entre marines. Cela a déjà été le cas — timidement — à deux reprises en période de crise, aux abords du golfe Arabo-Persique en 1987-88 et 1990-91, mais cela pourrait l’être plus ouvertement en temps normal, et donner lieu, pourquoi pas, à un déploiement permanent de forces européennes en océan Indien, zone par où transitent l’essentiel des approvisionnements énergétiques de la Communauté Européenne.

1) En matière d’armement, la coopération européenne permet d’ores et déjà de partager les coûts de recherche et de développement des nouveaux matériels et de diminuer grâce à l’effet de série les coûts unitaires de revient. D’autant qu’en raison de la complexité croissante de l’évolution technologique et des coûts "astronomiques " des nouveaux systèmes d’armes, il devient de plus en plus difficile pour un pays de mener seul la réalisation intégrale d’un programme d’armement. La France a déjà lancé plusieurs programmes en collaboration avec ses partenaires européens : avec l’Allemagne pour mettre au point un nouveau missile anti-navire (l’ANS) devant succéder à "l’Exocet" ; avec l’Italie, pour élaborer un nouveau missile anti-aérien (l’Aster), un missile anti-sous-marin (le Milas) et une nouvelle torpille (la MU-90) et avec la Grande-Bretagne pour construire une nouvelle génération de frégate anti-aérienne dont quatre exemplaires devraient entrer en service au sein de la Marine nationale au début du siècle prochain.

2) Mais le véritable défi posé par la construction européenne réside dans l’instauration d’une coopération opérationnelle permanente entre marines européennes et dans la définition d’un cadre adéquat pour cela. Une telle coopération existe déjà plus ou moins sous l’égide des Etats-Unis dans le cadre de l’OTAN. Mais il y a là une dépendance envers Washington qui devrait devenir problématique si l’Europe arrive à acquérir un jour une puissance politique et militaire autonome. Enfin il existe une inadéquation patente entre la localisation des principales menaces auxquelles risque d’être confronté le Vieux-Continent dans les années à venir et le champ d’action géographique couvert par l’Alliance qui s’arrête au tropique du Cancer et ne comprend pas, par exemple, le Moyen-Orient. Pour ces deux raisons, il conviendrait de définir un nouveau cadre politico-juridique permettant d’organiser une future coopération navale européenne "outre-mer" ou si l’on veut, "hors-zone", pour reprendre le jargon atlantiste. Diverses solutions sont possibles :

— Continuer à œuvrer au sein de l’OTAN, mais pour cela il faudrait au préalable élargir son champ d’action, rééquilibrer l’Alliance au profit des européens et que la France décide de réintégrer l’Organisation militaire intégrée.

— En rester à un partenariat discret avec les américains et n’intervenir qu’au coup par coup, au sein de coalitions "ad hoc" réunies selon les circonstances, de manière pragmatique.

— Privilégier certaines relations bilatérales, en particulier en océan Indien les rapports franco-britanniques, à l’image de ce qui commence à se faire entre français, italiens et espagnols en Méditerranée.

— Agir au niveau de la Communauté, comme l’ont suggéré certains, dont l’Amiral Labrousse qui a proposé très concrètement au début des années 80 la création d’une Agence européenne de protection de l’énergie.

— Reste enfin, ce qui paraît à beaucoup comme la meilleure solution, à savoir utiliser l’unique organisation européenne compétente en matière de défense : l’Union de l’Europe Occidentale, dont la Charte, contrairement à celle de l’OTAN, ne prévoit aucune limitation géographique à son action (Cf l’article VIII, paragraphe 3 du traité de Bruxelles). Revitalisée au cours des années 80 grâce à l’adhésion de nouveaux membres, elle regroupe désormais toutes les anciennes puissances coloniales et maritimes européennes ayant une certaine tradition navale et un passé d’intervention hors d’Europe. En raison du passé commun de ses membres, il n’est pas étonnant que ses interventions les plus spectaculaires aient eu jusqu’ici pour cadre l’outre-mer (la région du Golfe) et ait fait appel prioritairement aux forces navales, domaine où il est plus facile de coopérer qu’à terre.

L’UEO vient de prouver à ceux qui en doutaient son utilité à l’occasion des récentes tensions dans le Golfe. Mais elle peut et doit "mieux faire". Elle pourrait se voir confier des tâches plus ambitieuses même en dehors de période de tension, comme par exemple entretenir en permanence une force navale en océan Indien afin de renforcer les forces françaises et les quelques unités britanniques déjà déployées dans cette région10.

Cette coopération en matière opérationnelle pourrait emprunter concrètement deux voies distinctes :

— celle de la coordination, comme cela s’est déjà produit sur une petite échelle au cours des crises dans le Golfe, avec une mise en commun des divers moyens détachés par chaque pays ;

— celle de la spécialisation, qui conduit à un véritable partage des tâches, planifié à l’avance et bien rodé, chaque pays se voyant préciser un rôle et confier un créneau géographique ou technique à tenir au profit de ses partenaires.

Déjà quelques petits pas en direction de cette coopération opérationnelle ont été accomplis ces tous derniers mois en Méditerranée : l’instauration d’une petite force navale temporaire franco-allemande à Toulon à la fin du printemps dernier ; la participation de forces italiennes, espagnoles et britanniques à l’exercice amphibie français "Farfadet 92", organisé dans le sud-ouest de la France au début juin 1992, et enfin tout récemment l’évocation par les ministres de la défense français, italien et espagnol de la création d’une force aéronavale européenne à la disposition permanente de l’UEO. La crise yougoslave, pour tragique qu’elle soit, devrait également favoriser un renforcement de la coopération entre les membres de l’UEO. Depuis juillet 1992, une force navale de l’UEO a été déployée à l’entrée de l’Adriatique pour surveiller les conditions d’application de l’embargo instauré contre la Serbie. De nouvelles avancées devraient sûrement se produire à l’occasion du transport, du débarquement et du déploiement en Bosnie de plusieurs milliers de soldats européens sous l’égide de l’UEO.

D’autres progrès pourraient également être enregistrés hors d’Europe. Compte tenu de la dépendance de la Communauté Européenne envers ses approvisionnements maritimes, et en particulier ceux de nature énergétique provenant du Golfe, la création — d’une manière temporaire ou permanente — d’une force navale européenne en océan Indien constituerait un pas symbolique dans le sens de l’affirmation d’une politique de sécurité commune. Cette mesure serait aisément réalisable, financièrement peu coûteuse, politiquement très significative et militairement utile. Le simple fait de voir des navires européens appartenant à plusieurs pays relâcher en commun dans des ports de l’océan Indien indiquerait à tous les riverains la réalité des progrès de l’édification européenne. Ce serait tout à la fois un excellent exemple de diplomatie navale pacifique permettant de matérialiser l’image de marque et la crédibilité de la Communauté ; un moyen d’afficher symboliquement les ambitions mondiales auxquelles se doit de prétendre le Vieux-Continent ; et une sage précaution sur le plan opérationnel. Visiblement beaucoup de marins sont prêts, pour ne pas dire désireux, de franchir une telle étape. Tout est prêt pour cela. Ne manque plus que le feu vert des politiques. Viendra-t-il ?

CONCLUSION

Jusqu’à présent, la France a pu conserver une marine océanique de taille mondiale dont les diverses composantes — aéronavale, sous-marine, de surface, amphibie, de soutien — sont relativement bien équilibrées, quoique en nombre insuffisant pour satisfaire l’intégralité des besoins. Elle est la seule marine d’Europe occidentale à posséder les deux "capital ships" des flottes modernes que sont le porte-avions et le SNA, ce qui lui donne une capacité d’intervention exceptionnelle par rapport à ses homologues européennes. Le couple formé par ses forces nucléaires et ses capacités d’action extérieure offre à Paris une primauté militaire qui lui a permis jusqu’à présent de contrebalancer la puissance économique de l’Allemagne dans la course au "leadership" européen. Il n’est pourtant pas sûr que Paris puisse fournir dans les années à venir l’effort nécessaire pour maintenir en l’état un "luxe aussi nécessaire" étant donné l’importance des dépenses qu’il conviendrait de consentir pour maintenir la flotte à son niveau actuel. Mais refuser cet effort signifierait pour la France la perte d’un élément indispensable de son statut de puissance à vocation mondiale et de prétendante à la primauté européenne.

Si un profond effort de renouvellement de ses forces navales n’est pas effectué dans les toutes prochaines années, il deviendra de plus en plus difficile à la France de pratiquer une diplomatie navale crédible à l’échelle mondiale, et en particulier en océan Indien où le contexte géopolitique et militaire risque de devenir de plus en plus tendu. Renoncer à disposer d’une flotte moderne dans le monde contemporain signifie réduire ses prétentions à demeurer un acteur qui compte dans l’arène internationale et accepter sa régression, au risque de vérifier douloureusement la réflexion faite par Richelieu qui, voici plus de trois siècles, estimait déjà que "celui qui laisse s’affaiblir son pouvoir en mer se condamne à la servitude".

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Notes:

1 Sans parler de sa dépendance envers le pétrole du golfe arabo-persique, il est à noter par exemple que la France importe 100 % de son zirconium d’Australie, 24 % de son cuivre d’Afrique australe, 21 % de son manganèse d’Afrique du sud et 85 % de son chrome d’Afrique australe et de Madagascar. Elle doit donc veiller avec attention à la sécurité des routes maritimes sortant non seulement du Golfe mais provenant d’Australie ou empruntant la route du Cap. Chiffres donnés dans le rapport de la promotion Delavignette de la XLVIIIe session du Centre des Hautes Etudes de l’Afrique et de l’Asie Modernes, La France, puissance de l’Océan Indien, mai 1988, 127 p.

2 Voir l’article de l’Amiral Henri Labrousse, “La stratégie française dans l’océan Indien”, Stratégique, 1992-1, p. 251.

3 Nicolas Polystratu, “L’océan Indien, l’Europe et la France”, Défense nationale, décembre 1988, p. 87.

4 Sur ce sujet, voir l’ouvrage de l’historien indien Kevalam Madhava Pannikar, India and the Indian Ocean : An essay on influence of Sea Power on Indian History. Londres, Georges Allen & Unwin, 1951. Pour une première approche de cet auteur, voir l’article de K.R. Singh, “Panikkar’s Vision of India’s Maritime Environment”, International Studies, vol. 22, n° 4, 1985, pp. 369-375.

5 Ce phénomène assez peu perçu jusqu’à présent commence à donner lieu à diverses publications. Sur ce sujet, en français, voir Jyotsna Saksena, Le développement de la Marine indienne, dossier n° 24, FEDN, Jean-Alphonse Bernard, “L’Inde puissance navale”, Stratégique, n° 48, 4/90, pp. 237-246 et le récent article d’Hervé Coutau-Bégarie, “L’Inde face à l’océan Indien”, La Revue Maritime, n° 428, 4e trimestre 1991, pp. 77-98. Ces travaux peuvent être complétés par des articles en langue anglaise. Voir en particulier Raju G.C Thomas, “The Politics of Indian naval Re-Armament : 1962-1974”, Pacific Community, avril 1975, pp. 452-474; Gary L. Sojka, “The Missions of the Indian Navy”, Naval War College Review, janvier-février 1983, pp. 2-15 et Ashley J. Tellis, “India’s Naval Expansion : Reflections on History and Strategy”, Comparative Strategy, vol. 6, n° 2, 1987, pp. 185-217.

6 Rumeurs rapportées par La Lettre de l’océan Indien du 14 mars 1987 et reprises par André du Castel, directeur du CHEAAM, dans son article : ”L’Inde et l’océan Indien”, Défense nationale d’avril 1988, p. 108.

7 Entretien accordé à Cols bleus, n° 2152 du 4 janvier 1992, pp. 5-9.

8 Il rejoindrait ainsi la longue liste des “porte-avions fantômes” auxquels la Marine nationale a dû renoncer  : le Joffre et le Painlevé avant guerre, le projet de porte-avions léger PA 28 en 1948, le projet de porte-avions lourd PA 58 en 1958, et enfin celui du porte-hélicoptères à propulsion nucléaire PH 75 en 1975.

9 La Marine ne commandera que 28 Atlantique ATL 2 au lieu 42 initialement prévus. Quant aux avions-écoles, ils pourraient ne jamais être achetés. Dans ce cas, à partir de 1995, la Marine sera sans doute obligée de faire former ses pilotes aux Etats-Unis, quitte à devenir totalement dépendante du bon vouloir des américains dans ce domaine. Déjà une expérience portant sur 4 pilotes a été tentée à la fin de 1992.

10 Voir en particulier les recommandations portant sur l’instauration d’un “système de roulement” entre navires des pays membres faites par le rapporteur de la Commission de la Défense de l’Assemblée de l’Union Occidentale, M. de Hoop Scheffer, dans son rapport sur La crise du Golfe, enseignements pour l’Union de l’Europe Occidentale, Document 1268 du 13 mai 1991, pp. 196-197.

 

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