RENOUVEAU DE LA GRANDE STRATEGIE DES POLITIQUES ET DE LA STRATEGIE DES MILITAIRES

 

Pierre M. GALLOIS

 

Le démembrement de l’empire soviétique et l’affaiblissement sans doute momentané de la puissance militaire russe n’annoncent en aucune façon la fin de l’Histoire. Au contraire la voici qui s’engage dans la complication et l’imprévisible si bien que la stratégie politique s’en trouve réhabilitée. L’économie dirigée tombée dans le discrédit et l’unique référence au libéralisme — probablement tout aussi conjoncturelle — substituent la pluralité des intérêts et des ambitions nationales au simple duopole des deux sociétés hier antagonistes.

Après une éclipse de plus d’un demi-siècle, cette multiplicité d’aspirations divergentes redonne la primauté à la grande stratégie, celle qui place le potentiel de la nation au service du dessein politique de l’Etat. Parallèlement, alors que pour les principaux acteurs rivalisant sur la scène internationale l’atome militarisé avait réduit au rudimentaire la stratégie militaire — ou l’art d’utiliser, ou de faire redouter la force, afin d’atteindre les objectifs fixés par le pouvoir politique — la fragmentation des sources d’éventuelles belligérances restitue à la stratégie militaire toute sa complexité. Le plus surprenant est que ce bouleversement a été soudain, accompli jusqu’à maintenant dans la bonne volonté générale, les "hérétiques" affichant leur repentir et les "justes" pratiquant l’indulgence et l’assistance1 ; les effusions de sang, du moins à la mesure de l’événement, ont été évitées comme si l’ampleur même du phénomène ayant fait redouter le pire, l’harmonie s’était imposée d’elle-même.

 

A la recherche de la grande stratégie

En dépit des dizaines de milliers de livres et d’études consacrés à l’analyse du fait nucléaire et à ses conséquences — et peut-être à cause de la confusion qui en résulta — les responsables de la grande stratégie de l’Etat n’ont pas compris que le duel entre les grandes puissances se ramenait à une évaluation sommaire des moyens de l’adversaire. Quelle qu’ait été l’inégalité quantitative des armements figurant sur un simple tableau de comparaison, à l’évidence le plus fort, a fortiori le plus faible ne pouvaient envisager d’y avoir recours tant était grande la disproportion entre le plus ambitieux des projets politiques et les incalculables conséquences de pareilles hostilités. En l’occurrence, la grande stratégie, de part et d’autre, relevait d’un rapide coup d’œil sur une liste comparative. Certes, l’affirmation est excessive et, en fait, contournant le domaine de l’atome, la nature des armements ainsi évalués imposait le recours à des voies détournées, traditionnellement principal objectif de la grande stratégie des gouvernements. Il n’en demeure pas moins que durant presque un demi-siècle, raisonnant obstinément par analogie avec les enseignements du passé et ne saisissant pas dans toutes ses dimensions, militaires, politiques et sociales la signification des armes nouvelles, les politiques se prêtèrent à une accumulation de moyens de destruction massive comme si la supériorité numérique demeurait décisive et qu’il fallait sacrifier à une rivalité quantitative d’un autre âge. Les états-majors y souscrivant, l’industrie en bénéficiant et les populations y voyant un gage de sécurité, les deux superpuissances dépensèrent des milliards de dollars et de roubles à la mise sur pied d’un appareil de destruction sans commune mesure avec les objectifs qu’ils auraient l’un à l’autre à détruire s’ils en venaient à la moins imaginable et à la plus stupide des folies meurtrières.

Mal informés, ou plutôt "désinformés", comme on dit aujourd’hui, par les bénéficiaires d’intérêts plus ou moins avouables, les politiques d’outre-Atlantique étalèrent avec complaisance leur méconnaissance des nouvelles lois de la paix imposées par l’horreur de la guerre. Il est vrai que la démagogie électorale les inclinait à demeurer en symbiose avec une population tout aussi ignorante. C’est ainsi qu’alors que les Etats-Unis détenaient déjà une panoplie nucléaire respectable, excédentaire même, exorbitante de toute intervention militaire rationnelle, le jeune président Kennedy fit campagne contre un soi-disant retard stratégique de son pays et, doublant la mise, déclencha la plus absurde des courses aux armements. Dans son entourage, l’on prétendait que l’intimidation par l’atome ne se révélerait efficace qu’à condition de disposer d’une confortable supériorité numérique2, affirmation démentie par ceux-là mêmes qui l’avaient formulée lorsque, quelques années plus tard, l’URSS s’adjugea cette supériorité numérique.

Face au fait nucléaire, les stratégies militaires américaine et soviétique se sont manifestement engagées dans une impasse, l’une décidant de l’autre sans que l’on sache exactement si la démarche de J.F. Kennedy a inquiété Khrouchtchev au point de l’inciter à un inutile surarmement ou si, de toute façon, Moscou n’aurait eu de cesse que d’aligner l’armement le plus imposant. En revanche, depuis Pearl Harbor, les dirigeants des Etats-Unis ont conduit assez habilement leur grande stratégie. Avec raison, Colin Gray, président de l’Institut national de Politique3 remarque que, sans la disputer, Washington a gagné la guerre nucléaire, contenu (au moins dans certaines zones géographiques critiques) les ambitions territoriales des Soviétiques et cela jusqu’à ce que s’écroule (d’elle-même, il est vrai) leur vaste entreprise ; organisé et dirigé une puissante coalition de pays amis et résolus, enfin transformé un ancien adversaire en allié objectif (la Chine). Colin Gray aurait pu ajouter que l’Amérique a démontré au Moyen-Orient la qualité de son commandement militaire et l’efficacité de son matériel de combat. Le bilan de cette grande stratégie des Etats-Unis serait totalement positif s’il ne devait y figurer la malencontreuse aventure du Vietnam, les expéditions plus ou moins bien conduites à la Grenade et au Panama, une dette excessive, le développement d’une industrie d’armement fortement exportatrice et contribuant, avec l’URSS, à la prolifération des armements classiques, enfin une politique sud-américaine qui se révèle désastreuse pour la plupart des pays d’Amérique latine.

 

Les stratégies militaires

Durant la même période, c’est-à-dire au cours des quatre ou cinq dernières décennies, les états-majors des puissances membres du club atomique étudièrent deux planifications différentes, l’une excluant le recours aux armes de destruction massive, l’autre tenant compte de leur emploi, soit initialement, soit, en dernier ressort, après un affrontement traditionnel.

La première de ces deux démarches s’est inscrite dans la tradition : l’histoire, le temps, la géographie, plus spécifiquement le terrain, le milieu, biologiquement parlant, le climat, y figurent entre autres, en tant que constantes. L’armement en est la principale variable et encore dans une relative continuité, les performances croissantes des armes classiques se déduisant les unes des autres. La seconde planification, menée parallèlement à la première — et à laquelle de discutables attaches la relient parfois — n’a d’autre Histoire que la sienne. Ni la durée, ni la géographie, ni le milieu, ni les circonstances atmosphériques n’en conditionnent l’élaboration. En revanche, l’armement y est déterminant. Ses mutations successives infléchissent, chacune, la réflexion stratégique. En fait, celle-ci est réduite à quelques évidences — qui n’ont de singulier que les paradoxes qu’elles recouvrent — toutes résultant des capacités de l’armement. Le processus mental est inversé : les produits de la science et de la technique s’insèrent alors dans la grande stratégie du Politique et ont décidé, despotiquement, de la stratégie militaire ; du moins jusqu’à ces dernières années.

A suivre l’interprétation communément admise des événements contemporains, il semblerait que la grande stratégie ait longtemps négligé à la fois le géographique et le social (ici il s’agit de la voix et des volontés de la population). Et du social, tel qu’il vient d’être explicité, la stratégie militaire n’en a pas davantage tenu compte.

Certes, l’effondrement de l’empire soviétique a été si rapide et, apparemment, si profond qu’aux politiques responsables de concevoir et de mener la grande stratégie de l’Etat, les réalités historiques et surtout géographiques ont été escamotées. L’unipolarité, maintenant apanage des Justes, et du plus Juste d’entre eux, témoigne, pour ces derniers, de l’heureux aboutissement de près d’un siècle d’opposition entre démocratie et autocratie. Si bouleversantes que soient les révolutions pacifiques de 1989/1990, il n’en demeure pas moins que, géopolitiquement, la constante géographique doit être prise en considération et aussi le legs de l’Histoire.

La gestion de l’immensité territoriale russo-sibérienne, la diversité des sociétés qui y vivent, les commerces et les précaires industries qu’elles pratiquaient ont, pour ainsi dire, sécrété une autorité sans partage. Dans une certaine mesure, celle-ci est encore indispensable. Espace sans frontières naturelles, longtemps quasi vide, mais bordé au sud de forts peuplements, voilà qui prédisposait au despotisme (le despotisme oriental, si admirablement analysé par Karl Wittfogel4). Depuis, au cours des siècles, le développement, c’est-à-dire l’industrialisation, a modifié les structures et les mentalités, l’information et la communication instantanée, annulé les distances que l’avion contracte, mais sans une autorité incontestée, comment tenir rassemblés autant d’ethnies et de parlers différents ? L’Histoire, ce sont les siècles d’administration autoritaire mongole, les grands-princes, puis les tsars à forte poigne, et aussi la centralisation et le despotisme stalinien. Et comment ne pas rapprocher les deux Révolutions ? De mars 1918 à la fin de l’année 1921, la Russie en cours de soviétisation se trouvait dans une situation autrement plus critique qu’elle ne l’a été entre 1989 et 1992 : invasions étrangères, rébellion des provinces, guerres civiles, pillages, massacres, l’économie et l’industrie tsaristes en ruines, la remise en ordre et la reconstruction de la Russie, puis de l’empire, semblaient une tâche surhumaine. Pourtant, presque exactement vingt ans plus tard, les peuples soviétiques, certes assistés par les Etats-Unis quant aux fournitures de matériels, et au prix de 20 à 25 millions de victimes, l’emportaient sur la plus puissante des armées, celle du IIIe Reich. Aussi faut-il se garder de tenir pour définitifs l’éclatement de l’ex-Union et l’abaissement de la Russie. Son potentiel scientifique et universitaire est considérable, son industrie peut être remise en état et ses richesses naturelles demeurent. Histoire et géographie en garantissent le renouveau. Encore une fois elle sera une grande puissance d’autant plus fortement armée qu’elle s’est délestée d’un appareil militaire surdimensionné et vieillissant pour ne garder que les réalisations les plus récentes de ses bureaux d’études. La fatalité des empires l’y inclinant, à l’instar de la Chine s’ingéniant à associer l’économie de marché à l’absolutisme, il est très probable que la Russie de demain s’en remettra à un système politique fort, autoritaire5.

Estimant que le plus vaste des Etats quittait la scène mondiale pour ne plus y revenir, des voix se sont déjà élevées pour réclamer la transformation ou l’abandon d’une doctrine et d’un armement destinés à mettre la France à l’abri de toute aventure belliqueuse qui la viserait directement. Certes, un tel renoncement achèverait la marginalisation du pays. Ses voisins y trouveraient leur compte qui supportent mal les avantages que la possession de l’atome accorde à la France. Demain, plusieurs Etats beaucoup plus peuplés, voire milliardaires en hommes, pourraient être tentés d’user de leur poids spécifique et il convient d’être en mesure, défensivement, passivement même, de leur en imposer en dépit d’une infériorité humaine et matérielle évidente. Comme ailleurs dans le monde, dans ce pays les têtes légères abondent6. Leur raisonnement est d’autant moins fondé que la quasi-concomitance de la guerre du Golfe et de l’effondrement de l’Union soviétique vient de démontrer à la fois que le contrôle des armements, quelle que soit l’ampleur des moyens spatiaux utilisés, relève de l’illusion, que le pouvoir russe lui-même n’est pas assuré de connaître l’inventaire de ses ogives, que l’Ukraine, l’ex-Biélorussie, le Kazakhstan rechignent à transférer à la Russie les armes de destruction massive déployées sur leurs territoires respectifs et que ces nouveaux Etats auraient souhaité s’ajouter aux cinq puissances nucléaires officiellement membres du Club atomique. Les scientifiques de l’ex-Union s’égaillent de part et d’autre dans le monde, prêts à assister l’Iran, le Pakistan, la Corée du Nord, d’autres nations encore en quête de dissuasion, sinon de coercition nucléaire. Au cours des prochaines années, le nombre des "nantis" aura vraisemblablement doublé sans que la communauté internationale dispose des moyens de mettre un terme à cette prolifération horizontale. Au contraire même, en s’en prenant à l’Irak, la coalition arabo-occidentale voulait faire un exemple : un pays en voie de développement (trop accéléré), de surcroît taxé d’aventurisme, voire de bellicisme, ne devait détenir ni l’explosif de destruction massive, ni les engins capables de le projeter à distance. C’est un résultat opposé auquel aboutit l’expédition anti-irakienne : chacun comprit que si le président irakien avait possédé quelques ogives atomiques — en admettant qu’Israël lui ait laissé le temps de les construire — la mainmise sur le Koweit eût été tolérée, elle aurait été tenue pour un fait accompli bien que, pour la forme, une solennelle protestation des Nations-Unies, la rupture des relations diplomatiques, voire un embargo — respecté seulement par quelques signataires — auraient sanctionné l’état prédateur.

Ce calcul, invérifiable, a néanmoins incité toutes les nations possédant les capacités correspondantes à s’armer de leur mieux afin de pouvoir tenir tête, le cas échéant, aux manifestations moralisatrices — mais parfois guerrières — des champions du "Nouvel ordre international". D’ailleurs, avant même que M. Bush en soit le promoteur, lors de la Conférence de Paris, au début du mois de janvier 1989, les représentants de la plupart des pays arabes s’opposèrent à une politique de désarmement discriminatoire, les puissances nucléaires conservant leurs panoplies et bénéficiant de l’impunité qu’elle leur confère, les autres Etats demeurant désarmés, dépendants, objets de convoitises, éventuels théâtres d’opérations militaires. Non seulement Israël — dont l’existence dépend dans une large mesure de ses capacités atomiques — mais les autres puissances nanties étaient visées. Tandis que Saddam Hussein, à Bagdad, déclarait, que "le respect du protocole de Genève (de 1925) ne signifiait nullement (que l’Irak) était prêt à négliger les moyens d’assurer sa sécurité", le président français était amené à formuler une dangereuse concession : "Bien entendu, le désarmement chimique ne saurait être imposé aux uns tandis que d’autres, naturellement les puissances nucléaires, garderaient pour elles-mêmes le champ libre et cesseraient de persévérer dans leur volonté de désarmer sur le plan nucléaire" 7. Périlleuse affirmation au seuil d’un siècle où vont être nombreux les Etats aux populations se comptant par centaines de millions ! Plus prudent, le président Reagan avait préféré que la Conférence ne se réunisse pas sur le sol américain, sanctuaire gardé par l’atome, tant le "retour de manivelle" lui paraissait prévisible. De surcroît, établir un lien entre les deux catégories d’armement, l’atomique et le chimique, revenait à subordonner la renonciation au second à la suppression du premier, c’est-à-dire aux calendes grecques. Aussi n’est-il pas surprenant qu’une cinquantaine de nations aient recherché, faute de "mieux", à s’en remettre — dans le plus grand secret bien évidemment — aux agents toxiques. Aujourd’hui, l’art de la grande stratégie se révèle difficile. Dans un monde dominé par une superpuissance et qui est aussi le siège d’un nombre de plus en plus élevé de centres de décision avec lesquels il est impératif de compter, tout diffère des tensions entre des sociétés hier antagonistes, rangées, si l’on peut dire, derrière leurs idéologies respectives.

 

Le droit universel à la sécurité

Les réclamations des pays non nantis à la Conférence de Paris sur l’interdiction des gaz toxiques, la dissémination des engins balistiques et des centres de recherches chimiques, les projets nucléaires d’un certain nombre de pays d’un tiers monde en rapide transformation, la guerre du Golfe enfin ont posé dans toute son ampleur le problème de l’égalité du droit à la sécurité, en escamotant, bien sûr, de moins avouables ambitions expansionnistes. Champions de la non-prolifération des armements non traditionnels, les Etats-Unis — suivis par la Grande-Bretagne — constatent qu’ils ne peuvent contenir que par la force les aspirations des candidats à l’impunité et à la puissance que confèrent les armes de destruction massive. Trois quarts de siècle d’opposition Est-Ouest ont à la fois occulté le différend Nord-Sud, neutralisé l’ONU — aux nombreuses résolutions demeurées lettres mortes — et conduit les grandes puissances érigées en sanctuaires par l’atome à ignorer les revendications de pays en quête de sécurité, d’autorité, de force, de puissance d’intimidation, voire de pouvoir de coercition.

L’avancement des recherches de la Corée du Nord, récemment découvert, surprend et inquiète8 ; le programme indien a justifié les projets pakistanais ; la Chine aiderait l’Iran ; l’achat par Tokyo d’un stock de plutonium est jugé excédentaire par certains spécialistes s’il est seulement destiné à satisfaire les besoins énergétiques du Japon — et la Corée du Sud s’en émeut — le développement économique du tiers monde et l’accroissement de ses besoins en énergie d’origine nucléaire, le démantèlement des armes atomiques soviétiques libérant d’importantes quantités de matière fissile qu’il ne sera pas nécessaire de "retravailler" — témoignent d’une mutation générale en matière de répartition des armements et, par conséquent, des futurs rapports de force. Aussi la question se pose-t-elle : dans cette communauté internationale que les Etats-Unis voudraient "encadrer" par la conception qu’ils ont du "Nouvel ordre mondial", comment faire la part des ayants droit et des "autres" ? Quels critères assez justes pour en décider ? Et de quel droit ? Pourquoi quelques puissances détiendraient-elles d’évidents privilèges dont d’autres seraient privées ? Sagesse politique, supériorité morale sont des justifications qu’il est déjà difficile d’avancer, encore plus de prouver, et que ne peut légaliser une sanction militaire contre le perturbateur. Rude épreuve pour la grande stratégie que de résoudre une question aussi vitale, du moins tenue pour telle à la fois par les "nantis" et par les Etats — rassemblant déjà des centaines de millions d’hommes — émergeant du tiers monde.

Lors de la naissance de la Realpolitik, en dépit des turbulences européennes, le monde était stable si on le compare aux profondes transformations en cours. Les praticiens de la grande stratégie — et ceux qui se croient capables de l’être — auront fort à faire devant ce XXIe siècle qui s’annonce comme celui du grand brassage des populations, legs des inégalités économiques et des techniques du XXe siècle.

Longtemps, dans la Cité, la misère côtoya passivement l’opulence comme si leur coexistence était dans l’ordre des choses de ce bas monde. Prometteur, l’au-delà compenserait les souffrances terrestres, engageant ainsi à la résignation. L’affaiblissement des croyances a mis un terme à la longue patience des déshérités. A l’acceptation des inégalités économiques et sociales à l’intérieur de la nation — inégalités rendues moins flagrantes par des siècles de combats — a succédé leur refus de peuple à peuple. Les uns, par leur génie, leurs travaux, leurs ressources naturelles, leur climat (selon Strabon), se sont enrichis tandis que d’autres, la majorité, cheminant à côté du développement sans être en mesure d’y contribuer et d’en bénéficier, se sont appauvris. Entre eux l’écart va croissant ; intolérable aux seconds, il laisse perplexes et inquiets les premiers.

Il va de soi que les techniques de la communication et de l’information mises au point par les pays les plus avancés ont contribué de manière décisive à l’éveil de tous les autres. Mais, diffusée par l’écrit ou par la voie orale, l’information était moins convaincante qu’elle ne l’est aujourd’hui grâce à l’image. Photographié, animé, répété, reproduit partout à la surface du globe, le fait devient indiscutable, du moins apparemment. Il autorise la comparaison entre les conditions d’existence des uns et des autres. Aux démunis, les différences apparaissent criantes, insupportables. Mobilisatrices, elles suscitent la revendication, la contestation du pouvoir en place taxé d’incapacité, la révolte contre un système politique et social tenu pour responsable de cette inadmissible infériorité. Ou bien, las d’attendre, en quête d’un mieux-être quasi immédiat, attiré par l’opulence — ou par ses apparences, telle qu’elle est partout divulguée — les impatients émigrent. Si, entre les riches et les pauvres subsistent encore longtemps de tels écarts, les mouvements migrateurs grossiront d’année en année, aucune frontière n’étant alors en mesure de les endiguer. Les événements qui marquèrent ces dernières années, plus particulièrement en Europe, du Rhin à l’Oural, illustrent le phénomène et annoncent bien des bouleversements politiques, économiques et sociaux. Soucieux de préserver et même d’accroître leur fortune, les pays opulents — ou passant pour l’être — accordent encore la priorité à leurs propres affaires, dont celle d’une immigration à peu près contrôlée. Le problème est traité — plus ou moins heureusement — localement, et non là où se trouvent ses origines et non comme il le faudrait par la communauté des riches tout entière. La grande stratégie aurait à s’employer activement dans ce domaine. Mais il est déjà si difficile de la pratiquer à l’échelon national qu’il apparaît impossible d’y réussir collectivement.

Durant un demi-siècle, les populations de l’hémisphère nord, aussi bien à l’Est qu’à l’Ouest, ont redouté un échange de coups thermonucléaires, porté selon les parallèles pour les Européens, selon les méridiens pour les Américains et les Soviétiques, et ils s’en sont remis à l’équilibre de la prudence (plutôt qu’à celui de la terreur). L’unipolarité politique, stratégique et militaire qui résulte de la dislocation de l’empire moscovite a écarté ce péril (réel ou imaginaire il a constitué trop longtemps la principale préoccupation des puissances industrielles). Mais voici qu’il lui en est substitué un autre : la hantise de vastes mouvements migrateurs venus de l’est, du sud-est et du sud. A cette crainte, dont l’homme démuni et ses aspirations au mieux-être sont les éléments moteurs, s’ajoutent les interrogations suscitées par la dissémination des armes balistiques, chimiques, voire nucléaires, dans la même zone géographique, de l’extrême-est de l’Eurasie au pourtour méridional de la Méditerranée. Cette fois, ce ne sont plus les différences sociales et économiques qui sont en cause, mais l’inégalité dans la détention des instruments de la puissance de l’Etat : la recherche de la sécurité, de l’indépendance, de l’autorité, du pouvoir d’intimidation que possèdent les puissances "avancées" et que leur envient les nations "retardées". Face à ces deux dangers l’équilibre sera beaucoup plus difficile à établir qu’entre les puissances nucléaires politiquement antagonistes. Là est le défi lancé à la grande stratégie de demain.

Le premier de ces périls, l’irrésistible mouvement migrateur ne pourrait être écarté que par l’investissement massif, intellectuel (formation) et matériel (technique et financier) dans les zones géographiques dont les populations se sont tenues à l’écart du progrès. Or, les difficultés rencontrées par le gouvernement de Bonn, après la réunification, viennent de mettre en évidence l’importance de la charge que représente la seule "mise à niveau" d’une fraction d’un même peuple aux qualités d’ordre et de travail reconnues9. Réhabiliter seulement 17 millions d’Allemands, certes le plus sûr des investissements, n’en a pas moins ralenti momentanément la croissance économique de la RFA. Qu’en serait-il des pays riches s’il leur fallait prendre en charge le milliard d’hommes et de femmes en quête de mieux-être ? Et qui, las d’attendre des "lendemains qui chantent", risquent d’être à l’origine de violentes turbulences.

Quant au second danger, celui que constitue la rapide dissémination d’une panoplie dont les pays industrialisés eurent le monopole — monopole qu’ils se sont empressés de perdre pour faire commerce de leur avance scientifique et technique — il n’est pas concevable qu’il relève de la stratégie du "gros bâton", comme ce fut le cas contre l’Irak. Les pays riches ne peuvent dresser contre eux des peuples réclamant les mêmes droits et les mêmes privilèges ; ne serait-ce que parce qu’un tel comportement est contraire à leur éthique et que, de toute manière, à long terme, il serait sans issue. Ici, confondues, grande stratégie et stratégie militaire devraient, pour eux-mêmes, les inciter à détenir en permanence un pouvoir d’intimidation capable, défensivement, en quelque sorte passivement même, de se placer à l’abri de l’aventure tout en s’efforçant, à l’extérieur, de pratiquer une difficile politique d’équilibre régional, celle du "concert des nations" qui modela l’Europe au XIXe siècle : assistance économique et technique aux uns, garantie politique et militaire aux autres, afin d’en arriver à une lente croissance dans un rapport de forces stabilisateur.

Mais comment mettre en œuvre une telle grande stratégie alors que les pays riches eux-mêmes affichent des intérêts différents et que, vis-à-vis du reste du monde, ils pratiquent des politiques divergentes ? D’ailleurs, sinon leur appauvrissement, du moins le ralentissement de leur croissance est à prévoir. Dévoyé, le capitalisme est moins incitateur de recherche et de production qu’il ne l’a été, la spéculation financière fournissant des profits plus faciles et plus immédiats. L’assistance aux pays moins développés élargirait à tous le phénomène allemand auquel il vient d’être fait allusion. Cette limitation du développement des riches, même si elle était temporaire, loin de contribuer à l’atténuation des écarts socio-économiques entre les "opulents" et les autres incitera les premiers à réduire leur aide aux seconds.

 

Le désordre européen

Volontiers donneuse de leçons, mais pôle d’attraction économique et social, l’Europe est, elle-même, le théâtre de conflits, origines de futures tensions internes et de réaménagements politiques et territoriaux.

On s’entretue sur le territoire de l’ex-fédération yougoslave sans que la collectivité européenne soit en mesure de mettre un terme aux hostilités tant elle est, elle-même, divisée sur le sort des peuples qui furent militairement regroupés en fédération sans tenir compte de leurs spécificités ethniques, religieuses, culturelles, économiques. Ses liens avec Belgrade dénoués, la république de Macédoine entend s’agrandir à la mesure de l’implantation de son peuple en Grèce, Bulgarie, Albanie. De leur côté, les Slovaques s’élèvent contre la prédominance des Tchèques et leur premier ministre vient d’atteindre son objectif : la sécession et l’indépendance de sa république. Les Hongrois déplorent que près de deux millions des leurs relèvent de la Roumanie. L’Irlande du nord est en rébellion permanente et rien n’indique qu’un compromis soit possible. Egalement construction politique quelque peu arbitraire, la Belgique est scindée en deux par la langue et les attirances latines et germaniques. L’Espagne souffre d’un terrorisme latent que le recours au régionalisme n’éliminera pas, seule la sécession y parvenant.

L’Allemagne unifiée s’efforce de démontrer que ses vieux démons ne sont pas seulement assoupis, mais elle y parvient malaisément. Comment ne pas succomber à la tentation de la grandeur alors que tout y engage : une économie florissante, la monnaie forte de l’Europe, une population nombreuse et active, une position géographique privilégiée ? La disparition de la menace soviétique (encore une fois la question se pose, fut-elle imaginaire ou réelle ?) lui permet de prendre ses distances à la fois vis-à-vis de ses voisins et alliés et à l’égard des Etats-Unis, hier indispensable puissance protectrice, dont l’Allemagne est devenue aujourd’hui le principal interlocuteur en Europe. Sa puissance économique et industrielle en fait le Crésus financier et technique. On entretient, on ménage la poule aux œufs d’or et il n’est pas question de lui tordre le cou. La force économique de l’Allemagne assure, du moins pour l’avenir prévisible, sa sécurité. La voici indispensable à la réhabilitation de l’économie des pays de l’Est10 et d’Europe centrale. Sur celle-ci elle étend ses droits, commerciaux d’abord, politiques ensuite, qu’elle tient pour historiques et elle y élargit ses marchés. Les événements de Yougoslavie lui ont permis d’affirmer sa présence et de matérialiser ouvertement sa politique en Europe centrale. Il lui reste à rassembler et à gérer les peuples germaniques encore tenus éloignés de la mère-patrie : les Allemands de la Pologne occidentale et la symbolique ligne Oder-Neisse serait effacée, ceux de la Prusse orientale vraisemblablement davantage attirés par Berlin que par Moscou ou Kaunas. Ainsi disparaîtraient les découpages territoriaux qui sanctionnèrent les deux défaites de l’Allemagne, l’économie l’approchant des objectifs qu’à deux reprises elle n’avait pu atteindre par les armes.

Aussi, l’état actuel de la mosaïque politique européenne ne permet-il pas, à l’évidence, la pratique d’une quelconque grande stratégie, encore moins d’une stratégie militaire commune.

Avec la France, la Grande-Bretagne est la seule puissance de la Communauté à disposer d’un vaste domaine maritime. En en étant dépourvue, l’Allemagne se montre résolument continentale. Conformément à sa tradition et à ses intérêts, la Grande-Bretagne regarde vers le "grand large" et entend demeurer la tête de pont des Etats-Unis sur ce versant du vieux monde tandis que l’Allemagne, libérée de l’hypothèque soviétique, déploie ses activités à l’est et au sud, renouant avec une longue tradition de coopération germano-slave et avec sa vieille ambition balkanique.

Réalistes, conscients de leur modeste dimension territoriale et démographique, les pays du Bénélux souhaitent s’atteler à une plus vaste entité politique. Longtemps dirigés par une capitale étrangère, Madrid, Ratisbonne, ils voient dans la supranationalité et la "provincialisation" une issue rationnelle, profitable, assurant à la fois leur sécurité et le développement de leurs économies. Situés là où ils sont, ils ne peuvent que bénéficier de la croissance de l’Allemagne.

En dépit d’une politique spécifique et d’intérêts différents, les Etats méditerranéens ont un trait commun : ils attendent des puissances du Septentrion qu’elles leur fournissent une aide financière afin de rattraper progressivement leur retard en ce qui concerne le PNB per capita, plus particulièrement la Grèce et le Portugal. Longtemps tenue à l’écart du développement européen, l’Espagne s’y associe avec brio et l’Italie talonne maintenant la France quant à son produit national brut.

Apparemment complémentaire, le "couple franco-allemand" est, en fait, fort mal assorti. Toujours mondialiste, et fortement engagée en Afrique, la France regarde et intervient à l’extérieur de l’Europe. L’Allemagne s’en garde bien, préférant investir sur elle-même et sur le continent où se trouvent ses marchés et où elle prépare son avenir. A la différence de l’Allemagne, la France est riche en terres de bonnes cultures, propres au développement de l’agroalimentaire ; elle possède, nous l’avons dit, de vastes étendues océanes, réservoir de protéines ; elle est la première puissance spatiale européenne — du moins encore actuellement — en son temps elle a mis sur pied une industrie d’armement réputée... Aucun de ces atouts, qui lui sont bien particuliers, ne font prime dans la Communauté : hectares mis en friche, quotas de pêche alors qu’elle est elle-même déficitaire en produits halieutiques, attirance de ses partenaires vers le spatial américain, voire russe (rechignant devant les projets français, l’Allemagne se prépare à prendre sa place dans la course à l’espace), déclin des études et des réalisations nucléaires et, la grande menace s’estompant, contraction de l’industrie d’armement. Dans le même temps, le potentiel industriel et commercial d’outre-Rhin n’est soumis à aucune restriction. La France, enfin, s’en est remise à l’intimidation par l’atome pour écarter la guerre de son territoire. Alors que le comportement et l’armement de l’Union soviétique ne laissaient pas d’être inquiétants, elle prit le risque de déployer sur son sol les armes jugées nécessaires à sa sécurité. L’Allemagne a choisi "l’option triple zéro". On la comprend d’ailleurs puisque, à son encontre, par le traité de 1954, elle fut l’objet d’une discrimination et qu’aujourd’hui ses ex-ennemis dépendent, pour leur réhabilitation économique, de son bon vouloir. La construction européenne lui convient d’autant plus qu’elle permettra d’utiliser les ressources de l’Europe de l’Ouest à la remise en ordre des économies de l’Europe de l’Est, c’est-à-dire de sa zone d’influence, de son "domaine réservé". Démarche qui, appauvrissant l’Ouest, du moins dans un premier temps, pourrait déplaire aux populations lésées lorsqu’elles auront pris conscience de ses implications.

Fédérer ces contraires, ces contradictions, voire ces conflits d’intérêts potentiels ne sera pas une tâche facile. Pour demeurer dans l’Histoire, et pour la faire, les fédérations ont besoin d’un pouvoir fort. Il l’est, constitutionnellement, aux Etats-Unis. Il l’était en URSS et il le redeviendra en Russie. Il l’était également en Yougoslavie du vivant de Tito. A leur échelle respective, ces pays pratiquent, ou pouvaient, pratiquer une grande stratégie et s’en remettre à une stratégie militaire pour assurer leur sécurité et servir leur politique.

Avant que les pays de la Communauté ne se fédèrent sous un pouvoir fort, il leur faudra passer par l’affaiblissement progressif de l’Etat-nation11, puis par sa disparition au profit de pouvoirs régionaux, notablement accrus. Il se peut que cette fragmentation de l’autorité se révèle favorable à la croissance économique (mieux coordonner les politiques économiques des pays de la CEE afin que l’Europe soit un accélérateur de croissance)12, mais elle exclut toute grande stratégie et davantage encore toute stratégie militaire. Si bien que pour une période indéterminée les pays de la CEE sortiraient de l’Histoire. A moins que, dès l’origine de cette formidable transformation et aussi longtemps que durera sa difficile gestation, ils s’en remettent à l’un d’entre eux, à l’Allemagne par exemple, bien que celle-ci récuse jusqu’à l’idée même d’avoir à assumer une telle charge et qu’une telle hypothèse — saugrenue — n’en effraie plus d’un. Serait-ce, alors, l’impasse ?

 

Grande stratégie et stratégie militaire confondues

Après tant de guerres dont elles furent les instigatrices et dont elles payèrent le prix se réclamant enfin des valeurs qu’elles entendent représenter, les démocraties occidentales attachent à la vie le prix qu’elle mérite. Elles répugnent aux aventures militaires si celles-ci impliquent des périls, elles s’y refusent même, si le seul risque peut être redouté. Ce comportement est tout à leur honneur. Mais il limite les ambitions de leur stratégie militaire et, sous certaines réserves, voici que dans le cadre de leur grande stratégie, la guerre ne peut plus être considérée comme la poursuite de leur politique, la formule de Clausewitz étant devenue archaïque, du moins pour ces démocraties.

Deux phénomènes, convergents par leurs effets, ont créé cette situation nouvelle : d’une part l’avènement des armes de destruction massive, les terribles perspectives qu’elles ont ouvertes à l’humanité maintes fois évoquées par les médias, la propagande de l’ex-Union soviétique cherchant à désarmer la société antagoniste en valorisant le poids des gros bataillons qu’elle seule, sous une même autorité, pouvait rassembler et mener au combat ; d’autre part, la participation de plus en plus pressante et de plus en plus pesante des populations dans les affaires de l’Etat — dans les démocraties — plus particulièrement si leurs gouvernements menaient une politique qui, à tort ou à raison, pouvait passer pour conduire à l’affrontement armé. Qu’il s’agisse d’échanges de coups balistiques ou de terrorisme, les populations se savent désormais en première ligne, voire plus vulnérables que ne seraient les formations combattantes. C’est pourquoi, désormais, dans toute équation stratégique — dans les démocraties s’entend — figure, en bonne place, le paramètre volonté populaire. La pratique d’une politique jugée tant soit peu périlleuse n’irait pas sans susciter de vastes mouvements de foule imposant aux dirigeants d’y mettre aussitôt un terme et, s’il était trop tard, l’arrêt immédiat des hostilités, la négociation, le compromis...

Lors du déploiement des euromissiles en Europe de l’Ouest,
au début des années 80, les manifestations dont l’Allemagne fédérale, la Hollande, l’Italie et même la Grande-Bretagne furent le théâtre ont mis en évidence ce divorce — nouveau — entre les conceptions qu’avaient les gouvernements de ces pays de leur sécurité et celles, affichées parfois avec véhémence, par les populations. Les hostilités étaient loin d’être engagées, elles étaient même de moins en moins concevables : rien n’y fit : l’idée d’un éventuel péril se révéla mobilisateur, même si toute crainte était sans fondement. En revanche, lorsqu’en 1983, les Alliés (Américains, Britanniques, Italiens et Français) envoyèrent leur corps expéditionnaire au Liban, il a suffi de deux attentats pour plier bagage, renoncer aux objectifs bruyamment annoncés (sauver les minorités chrétiennes, contribuer à régler le sort des Palestiniens, imposer à la Syrie quelque réserve) et rapatrier les hommes et les armes. La France perdit 58 des siens et les Etats-Unis 220. C’était dépasser la limite du tolérable pour une semblable expédition : l’opinion publique demandant des comptes à ses dirigeants, ceux-ci renoncèrent. Plus tard, toujours au Liban, voulant desserrer le blocus qui paralysait le général Aoun et ses partisans, la France y dépêcha à nouveau un porte-avions et ses bâtiments d’accompagnement. Mais le terrorisme s’étant, à nouveau, révélé menaçant, la flotte se tint à distance du littoral libanais pour finalement jeter l’ancre à Chypre. Aux yeux des Hezbollah c’était encore la manifestation d’une menace trop proche. L’attentat du DC 10 de l’UTA rappela à Paris qu’il existait désormais des risques de troubles, voire des opérations de guerre potentielles, que ni les forces qu’elles visaient, ni l’opinion publique française ne pourraient tolérer, et la flotte rejoignit Toulon.

La guerre du Golfe confirma avec l’éclat que l’on sait le rejet dans un passé révolu du syndrome vietnamien. Il fallait, grâce à l’ampleur des moyens rassemblés par les coalisés, paralyser toute réaction des Irakiens, détruire leur pays sans payer le prix des hostilités si elles avaient été menées de manière traditionnelle. Pratiquement, l’objectif fut atteint. Spéculant sur la faculté qu’auraient ses troupes d’infliger aux coalisés des pertes qu’ils ne pourraient supporter, Saddam Hussein croyait sans doute qu’ainsi serait déclenché aux Etats-Unis un vaste mouvement pacifiste et qu’en résistant les armes à la main, il aboutirait à la négociation. La combinaison de la supériorité numérique alliée — dans les airs — et de l’avance scientifique américaine déjoua ce calcul. Cependant, en l’occurrence, seuls les Etats-unis étaient capables d’une telle performance, leur stratégie militaire étant à la mesure de leur grande stratégie.

Cette imbrication des deux stratégies démontre que pour une période d’une durée indéterminée, les démocraties, y compris la plus puissante d’entre elles, ne peuvent s’en remettre qu’à la possession d’un pouvoir d’intimidation tel qu’il serait vain et même insensé de leur chercher noise, chez elles, sur leur territoire, là où elles entendent, dans l’indépendance, exercer sur elles-mêmes leur pleine souveraineté.

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Les récentes hostilités au Moyen-Orient ont permis un autre constat : l’engin, qu’il soit balistique ou "navigant", porte la destruction à distance sans que, le plus souvent, les équipes de "tireurs" soient exposées aux coups de l’adversaire. Hier, l’usage de la force des armes amenait les combattants au face-à-face. Qu’il s’agisse d’affrontements à terre ou de combats aériens, les adversaires se trouvaient presque au contact et subissaient directement les effets meurtriers des coups qu’ils se portaient mutuellement. L’engin balistique, le missile dit de croisière, la bombe guidée au laser et frappant l’objectif sans que l’avion-lanceur ait à s’en approcher, viennent de modifier de fond en comble une forme de guerre millénaire.

Autre aspect de la destruction à distance : elle peut se révéler efficace en dépit d’une manifeste inégalité — numérique, sinon qualitative — des moyens de combat en présence. Surclassée avant même d’éventuels engagements, et l’état-major de Bagdad en ayant pris conscience, l’aviation irakienne n’a pratiquement pas pris l’air. A l’évidence, la maîtrise du ciel lui échappant, en vol, le duel eût été suicidaire. En revanche, même en ne disposant que d’un nombre réduit de lanceurs d’engins Scud, jusqu’aux derniers jours de la guerre, les Irakiens ripostèrent aux coups des Alliés d’autant que l’observation aérienne et spatiale américaine éprouvait les plus grandes difficultés à localiser les chariots-transporteurs-érecteurs-lanceurs (ou TEL) des Scud, si bien que les "missiliers" irakiens savaient qu’ils pouvaient porter des coups à leur adversaire sans être eux-mêmes pris à partie. Le jour, abrités sous terre, ces engins n’étaient pas visibles. La nuit, guidés par les récepteurs GPS (acquis aux Etats-Unis), ils allaient prendre position sur les emplacements de tir déterminés en fonction des objectifs à atteindre en Arabie saoudite ou en Israël. Les servants procédaient alors aux alignements et aux préparatifs de tir, puis ils lançaient leurs engins et regagnaient aussitôt leurs abris souterrains. Encore que ce peuple passe pour attacher peu d’importance à la vie, cette arme présentait pour lui l’avantage de porter la confusion dans les rangs de la coalition et cela en totale impunité. Et si, au lieu d’aligner quelque 680 avions de combat, Bagdad avait disposé d’autant de TEL, chacun capable, par exemple, de tirer 4 ou 5 Scud (améliorés), les coalisés n’auraient pu se déployer ainsi qu’ils le firent en Arabie saoudite et il eût fallu que les Etats-Unis interviennent seuls, à l’aide de leurs avions stratégiques, à partir de bases terrestres assez distantes pour échapper aux effets destructeurs des Scud, ou en mettant en œuvre leur aviation et leurs engins embarqués à bord de leurs porte-avions.

Les avantages militaires et psychologiques que présente un tel armement contribuent à sa dissémination. Non seulement dans l’état présent des moyens d’interception disponibles, la parade se révèle malaisée, mais les "combattants" ou plutôt les servants des batteries d’engins sol-sol se savent moins exposés et ils n’auraient pas conscience de l’état d’infériorité dans lequel se trouverait leur parti si, par exemple, l’adversaire le dominait par la qualité des performances et le nombre des armes dont il dispose. Dans les pays dits évolués, les "combattants" partagent les mêmes appréhensions — ainsi que vient d’en témoigner la guerre du Golfe — et la destruction à distance leur évitant le corps-à-corps, ils l’ont emporté à bon compte.

Vis-à-vis de cette inéluctable prolifération horizontale, les puissances "nanties" s’en remettent au pouvoir d’intimidation qu’elles détiennent. Dans un premier temps, celui-ci s’identifie à la plus élémentaire, la plus décisive et a la plus viable des formes de sécurité. Ultérieurement, le duel entre l’épée et la cuirasse se poursuivant, elles chercheront à neutraliser cette forme de menace même si, dans l’avenir prévisible, on imagine mal pourquoi et comment elle pourrait être matérialisée. Avec leurs projets, terrestres et plus tard spatiaux, d’interception de missiles, les Etats-Unis y consacrent d’importants efforts scientifiques et financiers. Ils visent à long terme une couverture générale des espaces terrestres et maritimes qui leur assurerait, à partir du cosmos, le contrôle de toute forme de belligérance organisée, le face-à-face guerrier demeurant, alors, le lot du terrorisme et des antagonismes ethniques ou religieux.

Quant aux expéditions que les démocraties occidentales seraient encore tentées de mener à l’extérieur, leurs intérêts — bien ou mal compris les y engageant — elles ne peuvent s’y risquer qu’à condition d’y triompher sans risques et sans périls, leur population se refusant aux sacrifices correspondants. C’est dire l’étroitesse grandissante de leur champ d’action. A nouveau la guerre du Golfe témoigne de cette évolution : les pertes en vies humaines des vainqueurs ont été minimes et le coût des opérations a été remboursé en pétrodollars.

Plus ou moins consciemment, les scientifiques des puissances industrielles, innovant dans le domaine des armements, cherchent à mettre au point des techniques de destruction correspondant à l’attente des populations et des "combattants". La force des armes serait placée au service des Etats en épargnant les premières comme les seconds. Ainsi, alors que la prolifération balistique et nucléaire amenuise l’écart qui exista longtemps entre les puissances scientifiquement avancées et les autres, une nouvelle génération d’armements rétablira et même amplifiera l’avantage des premières sur les secondes, la grande stratégie des Etats et la stratégie militaire des états-majors se révélant de plus en plus tributaire du progrès scientifique et technique.

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Notes:

1 Bien que d’autres rapprochements puissent être évoqués, de même qu’en 1989/1990, les équilibres mondiaux ont été détruits, de même au cours de la seule année 1453, les contemporains ont vécu à la fois le départ des Anglais du sol français et avec la prise de Constantinople, l’effondrement de l’empire d’Orient. Les guerres décidèrent du premier — chronologiquement — de ces bouleversements, l’économie et la quête de mieux-être du second.

2 “Le concept de la dissuasion, en outre, n’exige pas seulement des armes supérieures (en nombre), mais un degré de supériorité qui, une fois connu, force la conviction des alliés et des adversaires”, T.C. Sorensen, Kennedy. New York, Hodder and Stoughton, 1965, p. 610.

3 Colin S. Gray, War, Peace and Victory, New York, Simon and Schuster, 1990, p. 20.

4 Karl Wittfogel, Le Despotisme oriental, Paris, Editions de Minuit, 1977.

5 Après que Fukuyama a annoncé la fin de l’Histoire, O’Brien spécule sur la fin de la géographie. L’instantanéité des communications, quelle que soit la distance, annule bien l’espace mais n’infirme pas encore l’influence du milieu, c’est-à-dire les effets de la géographie au sens général du mot, sur le comportement des hommes. Et nous n’en sommes encore qu’à l’origine du conflit entre communication et environnement géographique.

6 Pierre Lellouche, “So What Are the Nuclear Armories for Now ?”, Herald Tribune, 27 septembre 1990. J.L. Motchane et G.F. Rozier, “Feu la doctrine française de défense”, Le Monde diplomatique, avril 1992, p. 18. J. Isnard, “Moratoire sur les essais nucléaires : la dissuasion n’a plus la même priorité”, Le Monde, 10 avril 1992, p. 11. Jacques Amalric, “Dissuader qui ?”, Le Monde, 14 avril 1992, p. 15. Selon ce dernier auteur, la question se poserait pour la France mais pas pour les Etats-Unis, “les dirigeants américains ayant fait savoir qu’ils poursuivraient à leur guise les essais nucléaires...” La France, puissance moyenne, dépendante de l’extérieur pour une large part de ses ressources matérielles, ne serait jamais menacée et choisirait de combattre plutôt que de dissuader tandis que la très puissante Amérique, protégée par trois océans, devrait dissuader de plus puissants adversaires. Lesquels ?

7 Claire Tréan, “La Conférence de Paris sur l’interdiction des armes chimiques”, Le Monde, 11 janvier 1990.

8 Ce sont les Nord-Coréens eux-mêmes qui ont communiqué à l’Agence de Vienne une part au moins de l’état d’avancement de leurs travaux. A la surprise des experts occidentaux, Pyong Yang a fait construire au moins trois réacteurs nucléaires et non deux comme le croyaient les spécialistes. Nouvel échec du contrôle à partir de l’espace, l’installation était passée inaperçue (J.R. Reid, “North Korea Reveals New Reactor, Surprising West”, Herald Tribune, 17 avril 1992, p. 2). Echec après tant d’autres qui met en évidence la “naïveté”,quelque peu politicienne, de Charles Pasqua écrivant : “... C’est au renseignement spatial que doit revenir, désormais, le soin d’assurer la surveillance et la détection des risques de déstabilisation de l’ordre établi”, “Pour une pause dans la dissuasion”, Le Monde, 18 avril 1992. L’auteur est en retard d’au moins deux ou trois mutations techniques dans le domaine des armements. Il recommande d’avoir recours aux moyens spatiaux d’aujourd’hui qui eussent fait merveille face aux armements d’avant-hier. Pas ceux d’aujourd’hui, encore moins ceux de demain.

9 Annuellement, Bonn dépense 100 milliards de dollars en Allemagne de l’Est.

10 A la fin de l’année dernière, officiellement, l’Allemagne avait déjà investi près de l,2 milliard de dollars en Europe centrale, la Tchécoslovaquie, avec 532 millions de dollars ayant reçu, à elle seule, près de la moitié de cette somme. Avec Prague un millier d’accords industriels ont été conclus qui intéressent des firmes allemandes. Un spécialiste américain de l’économie européenne écrivait au début d’avril dernier que “... sur le front de l’Ouest, les banques allemandes essaient de maintenir leur réputation en matière de stabilité — ce qui a fait du mark ce qu’il est devenu — tandis que sur le front de l’Est, ils poursuivent une politique financière expansionniste, même téméraire si l’on en juge selon le comportement habituel des Allemands de l’Ouest”. Tom Redburn, “Economic Weight Spread in East Europe”, Herald Tribune, 1er avril 1992.

11 Le processus est largement entamé puisque le président de la CEE déclare qu’à l’avenir, 80 % des règles de droit seront dans notre pays,d’origine communautaire. Les Assemblées ne représentent plus que très théoriquement la souveraineté nationale. Exemple : elles sont informées de la “restructuration” des armées ou de l’arrêt temporaire des essais nucléaires par la presse. J. Isnard. “Une armée nouvelle se met en place sans consultation du Parlement”. Le Monde, 21 avril 1992, p. 9).

12 Lettre du Premier ministre au président en exercice de la CEE, citée par Le Monde du 18 avril 1992, p. 8 : “Le Premier ministre souhaite que l’Europe soit un accélérateur de croissance”.

 

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