La république islamique après la dislocation de l’URSS

L’IRAN A LA CROISEE DES CHEMINS

 

 

L’Iran, en 1992, offre le spectacle d’un pays politiquement fragile. La plupart des observateurs s’accordent à penser que Rafsandjani ne contrôle la situation politique interne que grâce à une répression politique féroce. Volontiers qualifié de "pragmatique", il oscille entre le soutien aux "hommes d’affaires" (bazâri) et les gages qu’il doit consentir aux radicaux. Comme le relève Siyavosh Jouri1, "ce nouveau gouvernement se caractérise par l’ouverture à l’occident et par la répression. L’idée est de vouloir surmonter la faillite économique de la république islamique grâce à l’aide occidentale". Le paradoxe est que les investisseurs occidentaux hésitent à investir tant qu’ils ne sont pas assurés de la stabilité du pays, et su7ertitude que leurs opérations ne sont pas à la merci du cours des négociations politiques gouvernementales sur des sujets brûlants. Alors que les délégations industrielles françaises se succèdent à Téhéran, chacun est suspendu aux aléas du règlement du contentieux financier/politique en cours où à l’évidence la France n’a pas l’initiative sur un jeu tronqué où l’Iran avance des pions sur de multiples échiquiers (cf. la procédure liée à l’assassinat de Chapour Bakhtiar)2.

La "visibilité" sur l’Iran est compliquée du fait du mélange d’interférences politiques3 et de décisions économiques parfois incohérentes. Des projets géants ont vu le jour : un prêt européen de 1,82 milliard de dollars pour la reconstruction du potentiel pétrochimique à Bandar Imam (dont la France a perdu un lot)4, la construction d’une importante usine d’aluminium (dont on se demande comment sera écoulée la production). Le tout se déroule dans un contexte de normalisation des contentieux financiers avec les Etats-Unis et la France. Il y a paradoxe car d’un côté la production d’hydrocarbures se poursuit à un rythme soutenu, et de l’autre l’économie du pays offre le spectacle d’un délabrement avancé sur tous les plans, qui ne se justifie pas par les séquelles du conflit Iran-Irak, et est d’autant moins admissible que les exportations pétrolières assurent à Téhéran des ressources non négligeables. Or l’Iran présente un endettement qui devient significatif, associé à des indicateurs économiques et sociaux très préoccupants.

Si l’on peut parler de "perestroïka iranienne", le parallèle tracé par Yann Richard5 est éloquent : volonté forcenée de réformes économiques dans un contexte de décrépitude, de mécontentement interne croissant, avec le risque majeur d’affaiblissement du pouvoir paralysé. Les partisans de Khomeiny réclament des têtes, le président Khamenei est un personnage sans grande influence. Les radicaux agitent le ressentiment populaire, contraignant Rafsandjani à leur donner des gages : l’assassinat de Chapour Bakhtiar, les menaces portées contre Bani Sadr témoignent des tensions internes dans les cercles qui se livrent à une lutte acharnée pour le pouvoir : selon Bani Sadr, après la libération des otages américains au Liban, "le régime de Téhéran s’apprêterait à assassiner des opposants. Les exécutions viendraient, en quelque sorte, en contrepartie de la bonne volonté iranienne vis-à-vis des Etats-Unis.

Au jour d’aujourd’hui, on peut qualifier l’économie iranienne d’"économie malade" pour reprendre les termes de P. Clawson6 alors que le conflit Iran-Irak n’a eu que peu d’impact sur cette dernière : "De 1977 à 1989 le produit intérieur brut (PIB) sans le pétrole s’est accru de 10 % alors que la population s’accroissait de 30 %. Sur la même période, le PIB total, incluant le pétrole et le secteur non pétrolier, a chuté; en conséquence, le rapport PIB/habitant a chuté de 40 %". Il est donc permis de relever que "les revenus pétroliers de l’Iran par habitant en 1986 étaient inférieurs à ce qu’ils étaient en 1972, avant le boom pétrolier". Malheureusement, le régime a adopté une politique macro-économique inverse de ce que cet état de fait exigeait, par un accroissement indû des dépenses face à des recettes fiscales insuffisantes. Les réformes introduites en décembre 1989 ne permettent pas de répondre à ces difficultés. D’autant plus que le train de mesures (augmentation des prix, gel des subventions) se heurte à la contestation des radicaux qui noyautaient le Parlement7, alliés aux groupes et intérêts hostiles à la réduction des fonctionnaires, à la dévaluation du rial, à la privatisation de milliers de sociétés. Grèves, émeutes, violences avec les gardes révolutionnaires, témoignent de l’existence d’un trouble social profond8.

Ainsi, l’Iran se trouve économiquement, politiquement et socialement à la croisée des chemins : d’un côté le PNB a "progressé de 2 % en termes réels pendant l’année fiscale 1989-1990" 9, l’Iran dispose d’un plan dont les grandes lignes devraient déterminer l’évolution économique du pays, mais dont les objectifs, apparaissent complètement irréalistes : un endettement de 27,5 milliards de dollars prévu pour 1995 alors que les investissements annoncés induisent un endettement de 155 milliards de dollars.

Bien des indicateurs pousseraient à dire que l’économie iranienne est à bout de souffle : une inflation de près de 18 % en 1990, un taux de change sous-évalué à 25 %, une pression démographique galopante, un système de prix chaotique, et surtout la chute du pouvoir d’achat de la population. Le plan s’est fixé des objectifs ambitieux. Les atteindra-t-il par voie de dérégulation économique ? C’est le grand défi qui se pose à l’Iran. Ceci supposerait à tout le moins une restauration des capacités pétrolières au-delà des 3 mns de barils/jour. La production a atteint en août 1992 3,55 mns de barils/jours et 3,7 mns de barils/jours en septembre avec une pointe à 4 mns de barils/jours pendant une semaine en octobre, l’objectif affiché étant de 6 mns de barils/jours, le niveau d’avant la chute du Chah.

L’Iran, qui avait misé habituellement sur une hausse des prix par une limitation de la production, semble à l’automne 92 "avoir changé de stratégie, avec un double objectif : maximiser ses revenus et contester à l’Arabie Saoudite son rôle de chef de file de l’OPEP". Peter Bogin, du CERA, y voit la volonté de l’Iran d’asseoir sa réputation comme puissance régionale"10 dans le Golfe et vis-à-vis des Républiques musulmanes de l’ex-URSS.

Le premier semestre de l’année 1992 est donc marqué en Iran, à la fois par le poids du mécontentement social et politique des pesanteurs économiques, par la confirmation de l’effort pour desserrer ces contraintes. Les ambitions politiques et stratégiques de l’Iran ne peuvent être servies que par l’amélioration des performances économiques. Il semblerait que les radicaux — sans abandonner leurs visées ultimes — aient compris que ces dernières ne peuvent être atteintes qu’au prix de la restauration de l’économie ceci supposant quelques accommodements avec la doctrine quitte à en confisquer les fruits par la suite et à monnayer par des actions spectaculaires extérieures le consensus ainsi obtenu... La "libéralisation politique" est bien timide, à en juger par l’absence de l’opposition aux élections législatives du 10 avril. Les autorités de Téhéran avaient organisé un subtil dosage en écartant des figures de "l’aile dure du régime" proches des radicaux de l’ARC (Association des Religieux Combattants) telles que l’Ayatollah Khalkhali, MM. Ghafari ou Ascharzadeh11. La répression se poursuit. En suspendant le 21 mars 1992 les activités du comité international de la Croix Rouge, Téhéran confirme les limites de cette ouverture. La tactique de Rafsandjani devait s’avérer payante puisque les radicaux ont perdu la majorité à l’assemblée, ce qui lui permettrait de donner un nouveau départ à la libéralisation tout en continuant à donner des gages aux radicaux.

Un premier test a été lancé au début du mois d’août 1992 avec l’annonce par le gouvernement de l’arrêt des subventions aux produits de première nécessité, et de la fin des "carnets de mobilisation économique" créés lors de la guerre Iran-Irak en 1980. Certains observateurs estiment que cette mesure est le prélude à un prochain réajustement du rial, et conforme aux attentes du FMI, elle est interprétée comme un pas vers l’économie de marché. Mais dès le 17 août, M. Rafsandjani se voyait contraint de reporter sa décision. C’est une indication claire des tensions sociales et politiques qui pèsent sur l’économie iranienne soumise à un stop and go. Le président Rafsandjani, avec les émeutes de mai-juin 1992, est conscient de ce qu’au plan interne la situation sociale est explosive, et manie la carotte et le bâton (création de brigades anti-émeutes le 9 juin, exécutions le 10 juin). Il prend la décision de réduire les importations en raison de la crise de trésorerie. "le déficit de la balance des paiements courants atteignait 2 milliards de dollars à fin 1991. La dette extérieure qui atteignait 7,22 milliards de dollars en 1990 aurait doublé depuis, à cause de la baisse des revenus pétroliers et les achats massifs d’armement, et les engagements non tenus s’élèvent à 3 ou 4 milliards de francs à fin 1992,. L’acquisition de deux sous-marins (un troisième en option) représente 750 millions sur les 2 milliards de dollars d’achats annuels de matériel militaire. La réduction annoncée affecterait tous les partenaires de l’Iran mais selon des critères aussi politiques qu’économiques, comme on le voit avec les contrats signés par l’Allemagne malgré l’affaire Siemens.

DES RÉVISIONS STRATÉGIQUES

La fin des ambitions au Moyen-Orient et au Maghreb

L’Iran se trouve à présent face à plusieurs défis stratégiques majeurs qui résultent pour partie de la dislocation de l’URSS, et bien sûr aussi du conflit Irak-Koweit.

L’extrême prudence de Téhéran pendant cette crise (on a parlé de double-jeu) s’explique notamment par la satisfaction évidente de voir neutraliser le dangereux voisin. Téhéran reçoit par personne interposée une revanche savoureuse. Cette prudence s’explique aussi par la réévaluation complète des forces en présence sur l’échiquier mondial.

La première leçon de la guerre du golfe où l’Iran, sans s’engager, s’est offert le luxe d’une respectable neutralité dont il a perçu les dividendes, est un double constat fondamental : l’émergence d’un nouveau gendarme mondial, les Etats-Unis ; l’effacement de l’URSS comme acteur significatif de la scène internationale. Le premier élément, le gendarme unique, oblige Téhéran à une révision drastique de sa stratégie. Un nouvel ordre mondial est né, doté d’un côté d’un pôle, et de l’autre du chaos ; les Etats-Unis sont apparus comme la seule puissance capable d’influence sur une région s’étendant du Maghreb à l’océan Indien — en passant par le golfe Persique où Washington a imposé ses choix et entraîné l’adhésion à une coalition de pays tant arabes qu’occidentaux.

Dans le même temps, l’URSS qui s’était évertuée à paraître agir sur les événements (on se rappelle les laborieuses démarches de M. Primakov pour persuader Saddam Hussein de déférer aux résolutions des Nations-Unies) apparaît comme ayant perdu toute capacité d’action — ou de persuasion — internationale. Pour Téhéran, la révision stratégique qui s’impose est radicale, car tout le paysage, toute la visibilité des clefs de la zone arabo-persique et de l’Asie, sont désormais caducs.

Très symptomatique et douloureux pour Téhéran, le ralliement de la Syrie à la coalition américaine est lourd de sens pour l’avenir. On peut dire sans se tromper que Hafez-El-Assad a été le premier dirigeant du Moyen-Orient à comprendre l’effacement de la posture internationale de l’URSS et à en tirer toutes les conséquences, à commencer par cet engagement apparemment contre nature — mais très payant — et ce au détriment des lignes d’action de Téhéran. En échange de sa bonne volonté, on sait que Damas s’est vu laisser toute liberté d’action sur le Liban. Au détriment de bien des forces, certes, mais au premier chef de celles de Téhéran. Car si la "normalisation" du Liban consacre l’hégémonie de Damas sur un territoire convoité, elle reflète aussi la mise à l’écart progressive de l’Iran, la fin de ses ambitions et une mise au pas de ses alliés locaux (principalement le Hezbollah et la fraction du groupe Amal infiltrée par celui-ci). Téhéran ne peut plus profiter de la conjonction d’intérêts stratégiques anti-occidentaux URSS — Syrie — Iran qui prévalait. La pax syriaca contraint l’Iran à l’effacement et à une perte d’influence durable sur la zone12.

La mort, en février 1992, de Cheikh Abbas Moussaoui, secrétaire général du Hezbollah libanais, tué lors d’un raid israélien, allait-elle modifier la ligne de Téhéran ? Reflétant très exactement les positions de l’Iran, il était considéré comme "pragmatique", proche de Rafsandjani, et avait succédé en 1990 à un tenant d’une ligne "dure". Ce "pragmatisme" ne se manifesta guère que dans l’insertion du Hezbollah dans le jeu politique libanais et n’empêchait pas l’opposition irréductible à tout processus de paix avec Israël. Le 18 février était donc désigné Cheikh Hassan Nasrallah. Considéré comme "proche" du guide spirituel du Hezbollah, Cheikh Mohamed Fadlallah, il avait été jugé, comme représentant de la ligne dure iranienne de l’Hodjatoleslam Mohjachemi. A présent, il serait crédité de la "souplesse" (très relative) prêtée à Téhéran et à la Syrie, tout en conservant intacte la résistance islamique, milice du Hezbollah que ni la Syrie ni les autorités libanaises ne songent à désarmer.

La suite est logique. D’un côté les Américains normalisent leurs relations avec la république islamique par le biais d’arrangements financiers, de l’autre des négociations s’engagent pour la libération des otages qui se succèdent à un rythme soutenu. Terry Anderson, dernier américain détenu au Liban, est libéré le 4 décembre 1991. Cette libération marque la fin des relations de crise entre Washington et Téhéran. Elle intervient "au moment où le régime iranien cherche à sortir de son statut de paria de la communauté internationale" 13. Téhéran s’est montré au grand jour comme le véritable tireur de ficelles des preneurs d’otages : on avait bien remarqué que les média iraniens multipliaient les effets d’annonce pendant toute la période de négociation, dévoilant très largement le rôle de Téhéran Téhéran n’avait pas d’autre choix que d’obliger les Chiites radicaux à solder ce dossier. Certaines sources prétendent — malgré de vigoureux démentis de Téhéran — que l’Iran aurait versé aux groupes détenteurs d’otages 1 à 2 millions de dollars pour la mise en liberté de chacun d’entre eux — pour garder un certain contrôle sur ces alliés14. Le 2 juin, le ministre des affaires étrangères, M. Velayati, venait à Beyrouth à la fois réaffirmer le soutien de l’Iran au Hezbollah contre Israël et intervenir pour la libération de deux Allemands. Si la libération des otages allemands le 17 juin marque un tournant vers un essor des relations entre l’Iran et l’Allemagne, elle s’est accompagnée au Liban d’une tentative de redéploiement politique. Le Hezbollah se voit confier par Téhéran un rôle de fer de lance de la résistance contre Israël, comme le prouve la réunion de ses instances le 21 juillet dans la Bekaa, en vue d’exercer des pressions sur les conversations de paix en cours. Mais plus significatif, le 30 mai, le Hezbollah annonce sa participation aux élections de la fin août, où il pratiquera fraude et intimidations pour évincer ses rivaux. Ceci témoigne de sa volonté d’intégration/implantation politique.

L’affaiblissement puis la disparition de l’URSS de la scène moyen-orientale marque donc bel et bien la fin des espoirs de Téhéran d’avoir un quelconque rôle dans le processus israélo-arabe. Car c’est bien l’effondrement soviétique qui a permis l’amorce du processus de paix qui coïncide très exactement avec une révision déchirante de la stratégie de l’OLP et de la plupart des mouvements palestiniens mi-encouragés, mi-contraints d’accepter des négociations avec Israël. Punis d’avoir fait le mauvais choix politique lors de la guerre du Golfe, victimes de la recomposition politique et stratégique qui en a découlé, les Palestiniens se trouvent en position de faiblesse. Ils ne peuvent plus compter sur le soutien politique, financier et militaire de la défunte URSS. Même l’Inde et la Chine, autrefois fidèles soutiens de la cause palestinienne, ouvrent des relations diplomatiques avec Israël et poussent l’OLP à trouver une issue négociée avec Israël !

Pour Téhéran, cette évolution reflète aussi la perte de sa propre influence. L’Iran a réuni à Téhéran une conférence d’un hypothétique front du refus. Mais la leçon est rude. Il ne s’agit tout au plus que d’un os à ronger pour les radicaux. L’isolement de l’Iran est patent lorsque l’on constate que Washington a invité tout ce que la Méditerranée, la zone arabo-persique (y compris les six pays membres du conseil de coopération du golfe) compte de pays intéressés, pour la troisième phase de la conférence de paix israélo-arabe les 28 et 29 janvier à Moscou. Sauf l’Iran. Téhéran en est réduit à des expédients, comme cet attentat commis le 28 octobre 1991 à Ankara, revendiqué par un groupuscule dénommé le Djihad islamique de Turquie qui proteste contre la conférence de paix de Madrid accusée de "diviser le Moyen-Orient" 15.

Le recul a contraint l’Iran à rechercher d’autres points d’ancrage. Il semble que Téhéran ait jeté son dévolu sur le Soudan où Hassan al Tourabi, chef du Front national islamique, souhaite instaurer une véritable république islamique, prémisse d’une "ceinture islamique" du Caire à Rabat. Une récente visite de M. Rafsandjani et de son ministre de la défense à Khartoum à la fin de 1991 s’est traduite par l’octroi d’un financement par Téhéran au Soudan pour l’achat à la Chine de matériel à hauteur de 300 millions de dollars sur deux ans. l’Iran accorderait également une aide économique très importante avec l’envoi de 500 tracteurs, l’établissement de lignes directes aériennes et maritimes, l’offre de 1 million de tonnes de pétrole gratuit par an, et la création d’un port en eau profonde sur les rives de la mer Rouge16. L’ampleur d’un tel investissement montre que l’Iran considère le Soudan comme une pièce maîtresse pour sa réinsertion activiste dans la péninsule arabique. 2 000 à 3 000 pasdarans jusqu’à présent cantonnés au Liban dans la plaine de la Bekaa auraient été transférés au Soudan pour y entraîner diverses forces militaires, para-militaires, et peut-être y créer une base pour les actions terroristes destinées à l’ensemble du continent africain. Safa Haeri voit l’axe "Téhéran-Karthoum" susciter et soutenir des réseaux islamistes dans les pays voisins (Ethiopie, Somalie, Djibouti, Kenya, Yémen) où se manifeste un certain activisme. La Turquie serait également une cible. Les capitales concernées auraient fermement fait savoir au Soudan qu’elles s’opposeraient à toute tentative de déstabilisation.

N’oublions pas que dans cette zone, deux capitales ont des intérêts opposés : Téhéran et Le Caire, qu’il s’agisse du dossier libanais ou du règlement du conflit israélo-arabe. La déclaration de Damas de mars 1991 n’était-elle pas présentée par l’Egypte comme une "tentative arabe de défendre la région du Golfe contre Téhéran" ? La présence iranienne à Karthoum, selon la même source, viserait à vulnérabiliser le flanc ouest de l’Arabie Saoudite et serait également un moyen de pression contre l’Egypte. Cette menace a bien été perçue par Le Caire qui a entamé le 10 février 1992 des conversations avec le Soudan pour "assainir leurs relations". De son côté l’opposition soudanaise accusait le 12 mars suivant l’Ethiopie, l’Iran et la Libye d’assister les forces gouvernementales soudanaises contre l’APLS, et soulignait que 800 Iraniens (gardiens de la Révolution) participeraient aux combats au côté du gouvernement. Le 6 août, l’Egypte lançait un sévère avertissement à l’Iran et au Soudan accusés d’armer les intégristes islamistes.

C’est dans le même ordre d’idées qu’il faut placer le soutien accordé par l’Iran à la Libye face aux pressions qui sont exercées sur celle-ci pour son soutien au terrorisme international. L’Ayatollah Kalkhali a affirmé le 1er janvier 1992 le soutien de l’Iran à Tripoli "face aux menaces américaines" 17. Le vote de la résolution 731 sommant la Libye de collaborer immédiatement aux enquêtes sur les attentats sous peine d’une perspective d’embargo et de gel d’importation de pétrole a conduit Kadhafi à lancer une offensive diplomatique tous azimuts pour rafraîchir ses alliances, au besoin avec quelques pressions. Pour Téhéran, la collaboration était toute trouvée : en cas d’embargo, les deux pays relanceraient des mouvements terroristes pour de possibles représailles. En échange de quoi, Tripoli soutiendrait l’Iran dans l’affaire Bakhtiar. C’est une assez dérisoire coalition d’isolés.

La victoire électorale du Front Islamique du Salut en Algérie, confisquée depuis, a montré à la fois les prétentions et les limites des ingérences possibles de l’Iran. Les nouvelles autorités algériennes ont été "fortement irritées" par les critiques venues de Téhéran après l’annulation des élections législatives, et envisageaient même une rupture des relations diplomatiques ; elles distillent par voie de presse des accusations sur la main de Téhéran soutenant le FIS dans l’espoir de créer une république islamique. S’il est probable que Téhéran ne ménage pas son soutien verbal au FIS, il est difficilement concevable que l’Iran ait une quelconque capacité d’action ou d’influence sur ce dernier. Le FIS est composé de Sunnites hostiles aux Chiites iraniens ; bien plus, les fidèles soutiens financiers du FIS étaient à l’origine tout simplement saoudiens. C’est Ryad qui a permis au FIS de décoller18. Ce sponsor n’a guère été récompensé puisque les islamistes algériens dénoncent à présent les princes qui les ont financés. Alger agite le spectre de Téhéran pour tenter de discréditer le FIS (qui avait opté pour l’Irak lors du conflit du golfe) et aussi pour entamer un rapprochement avec Ryad dont l’Algérie aimerait bien tirer quelques subsides. Il semble que certains responsables français se soient laissés "intoxiquer" sur le rôle de Téhéran en allant curieusement nouer à Téhéran des contacts avec le FIS.

Cette agitation dissimule bien mal le recul de Téhéran sur le monde arabe. La récente restauration des relations diplomatiques avec Rabat relève plutôt de la très subtile politique du Roi du Maroc et d’une tentative de l’Iran de faire pièce au leadership saoudien. Le seul terrain où une constante présence iranienne se poursuit est la coordination des politiques pétrolières au sein de l’OPEP mais où l’on voit se dessiner un clivage entre l’Arabie Saoudite et les autres producteurs.

A l’affût de tout champ d’action, l’Iran a proclamé le 29 juillet 1992, par la voix de Ali Khamenei, sa solidarité avec les musulmans bosniaques et appelé le monde islamique à les défendre. Une concurrence entre Turquie, Iran et Arabie Saoudite (celle-ci est créditée d’avoir envoyé des volontaires en Bosnie) se fait jour. En août, une délégation iranienne a annoncé que l’Iran accorderait un appui en armes. La Turquie s’est déclarée favorable à une action aérienne mais dans le cadre de l’OTAN-CSCE et UEO, tandis que l’Iran, le 5 août, demandait à l’Organisation de la Conférence Islamique une action militaire. Pour sa part Ryad a envoyé une assistance sanitaire et financière et veut éviter de se laisser déborder par Téhéran qui alterne appels à la lutte armée islamique et concertation internationale19.

 

NORMALISATION DANS LE GOLFE PERSIQUE ?

L’Iran s’emploie à développer ses relations avec les pays du golfe où il compte devenir un acteur de l’équilibre régional. Téhéran a donc tiré de la guerre Irak-Koweit la conclusion que les Etats-Unis sont la première puissance de la région et que le poids grandissant de Washington exige d’être contrebalancé par d’autres pôles, d’autres acteurs. Téhéran se considère comme l’un d’eux et pas des moindres. Ceci explique le développement des liens économiques avec les Emirats mais aussi la volonté de l’Iran de devenir membre à part entière du système de sécurité collective du golfe. L’Iran poursuit des conversations avec le Conseil de Coopération du Golfe en vue de contribuer à un "dispositif de sécurité" (formule 6 + 1)20 tout en marquant son hostilité à une participation syrienne et égyptienne. Téhéran aimerait — sans la contrer selon un mode frontal — rééquilibrer la puissance américaine dans la zone.

On remarque toutefois que le onzième sommet du CCG qui s’est réuni à Koweit du 23 au 25 décembre 1991 n’a guère enregistré de progrès en ce sens. Les différents projets, dont la proposition iranienne, ne sont même pas évoqués dans le communiqué final. Ceci témoigne de l’absence de consensus parmi les membres en matière de défense. Comme le relève un observateur, les avis demeurent partagés sur l’ouverture vers Téhéran esquissée au précédent sommet de Doha : "Le Qatar qui a conclu récemment avec l’Iran d’importants accords est en faveur d’une coopération étroite avec la République islamique, attitude partagée par le sultanat d’Oman et les Emirats Arabes Unis. Mais l’Arabie Saoudite et Bahreïn sont prudemment méfiants et souhaitent que le régime iranien fasse d’abord la preuve de sa stabilité avant d’envisager de conclure avec lui des rapports durables éventuellement militaires" 21. La même source poursuit : "après les entretiens qu’a eus récemment à Qatar le président Rafsandjani avec l’émir Cheikh Khalifa le ton peu chaleureux du communiqué final évoquant la nécessité d’améliorer les relations avec l’Iran a manifestement déçu les observateurs iraniens présents au Koweit". La forte résistance de Ryad est un frein durable aux ambitions de Téhéran.

Le Cheikh Khalifa relançait cependant en juin 1992 dans le Financial Times l’idée d’une organisation de coopération régionale incluant l’Iran comme l’Irak. Perçue d’abord comme une rupture du front arabe anti-irakien, cette initiative s’inscrit dans un reclassement d’ensemble du golfe persique où l’Iran tente de s’insérer en jouant notamment les bons-offices dans le cadre du différend maritime entre Bahreïn et le Qatar. L’annexion par l’Iran en août 1992 de l’îlot d’Abou-Moussa, jusque-là en "co-propriété" avec l’Etat des Emirats Unis, est une étape hautement symbolique de la volonté de l’Iran de s’imposer, y compris par la force, comme puissance régionale, et de contester le leadership saoudien. Si la Ligue Arabe a saisi l’ONU, le Conseil de Coopération du Golfe a émis une dénonciation timide. Dans le même temps, Téhéran soutient le Qatar dans son différend avec l’Arabie Saoudite, tout en plaidant pour des solutions négociées. L’Iran risque d’inquiéter ceux qui souhaiteraient l’intégrer dans un système de sécurité collective, mais sait jouer avec l’exaspération que suscite Ryad chez ses voisins.

La confirmation par la Russie, le 24 septembre 1992, de la vente de 3 sous-marins conventionnels à l’Iran, dont l’un a été acheminé dans le Golfe, est de nature à bouleverser l’équilibre régional, l’Iran étant le premier Etat du Golfe à en posséder. Ceci a provoqué l’envoi du sous-marin américain Topkepa en mer Rouge en octobre, puis dans le golfe Persique en novembre à titre de première mesure.

Vis-à-vis de l’Irak, on peut noter que l’Iran poursuit sa politique d’attentisme en veillant à ne pas soutenir ouvertement les chiites irakiens. La raison en est simple : outre la conscience des limites de ses capacités militaires, la République islamique ne souhaite pas un démembrement de son voisin. L’Iran évite toute provocation, se satisfait d’avoir "récupéré" une partie de l’aviation irakienne. Ceci au moment où Téhéran engrange des satisfecit de respectabilité : dans un rapport publié le 10 décembre 1991, M. Perez de Cuellar reconnaissait que "Bagdad est responsable du déclenchement de la guerre Irak-Iran en 1980".

Dans le même ordre d’idées, Téhéran faisait savoir au cours de l’été 1992 son intention d’accueillir 5 000 réfugiés irakiens à la demande des Nations-Unies, pour se poser en puissance régionale "responsable".

Mais un dossier préoccupe Téhéran, partagé avec la Turquie : le problème kurde. L’afflux de réfugiés à la frontière iranienne en décembre 1991 oblige Turcs et Iraniens à coopérer à la solution de cet épineux conflit. Le fait que l’armée turque ait lancé une importante série d’opérations militaires contre les camps du PKK en janvier 1992, après les attentats de cet hiver, va-t-il modifier les convergences turco-iraniennes ? Si pour la Turquie, il s’agit d’écraser la source d’une grave déstabilisation, pour l’Iran l’objet est d’éliminer des risques de contamination. La donnée kurde n’est pas le seul aliment des convergences entre Téhéran et Ankara.

La saisie de trois navires chargés d’armes iraniennes destinées au PKK n’a pas assombri les relations Ankara-Téhéran, ce malentendu ayant été dissipé à la conférence islamique de Dakar, où la Turquie a obtenu de l’Iran la fin de ce "dérapage". La présence de milliers de réfugiés kurdes en Iran est considérée comme un moyen de pression pour Téhéran sur le Kurdistan. L’hostilité des Kurdes à un régime islamique est une donnée à ne pas oublier.

Le bombardement, le 5 avril, d’une base de Moudjahidines en Irak, par l’aviation iranienne, va-t-elle modifier le paysage ? L’Iran a-t-il décidé de changer d’attitude ?

Sur le terrain, alors que de graves affrontements se poursuivent depuis l’été 1992, entre militants du PKK fortement armés et les forces turques, on remarque l’émergence d’une curieuse contre-guérilla menée par le Hezbollah kurde, et qui bien que sunnite, est crédité de liens avec Téhéran sans que ceux-ci aient été prouvés. Le sommet Iran/Turquie/Syrie du 14 novembre 1992 à Ankara, après l’offensive conjointe Turquie/Peshmergas kurdes irakiens visant à réduire les forces du PKK, confirme la convergence des trois pays sur ce front. Ceux-ci s’interrogent sur le processus d’autonomie administrative du Kurdistan irakien et craignent un démembrement contagieux.

UN NOUVEL AXE STRATÉGIQUE IRAN-TURQUIE-PAKISTAN ?

Les bouleversements intervenus en Asie centrale où Turcs et Iraniens sont en position de challengers, mais manifestent un souci aigu d’éviter tout ce qui pourrait conduire à des remises en cause frontalières, amènent à s’interroger sur l’existence et la nature d’un axe Iran-Turquie-Pakistan. Parler d’axe stratégique est très probablement exagéré. En revanche les convergences d’intérêts non seulement bilatéraux mais trilatéraux révèlent des signes de solidarité qui s’expriment sur plusieurs registres. Toutefois, ces convergences peuvent être contrariées par des situations de concurrence.

Turquie - Iran : concurrence et convergences

La dislocation de la défunte URSS a permis à la Turquie d’affirmer au grand jour sa volonté de devenir une véritable puissance régionale, ambition déjà largement perceptible, comme le note Semih Vahner22, à l’issue de la guerre du golfe. Longtemps caressé par le Président Turgut Ozal23, le projet de zone de Coopération Economique de la mer Noire s’est concrétisé le 3 février 1992 par la création officielle de cette dernière lors de la conférence constitutive d’Istanbul. Rassemblant initialement neuf états (Azerbaïdjan, Arménie, Russie, Ukraine, Roumanie, Bulgarie, Moldavie, Georgie, Turquie), que la Grèce et la Yougoslavie ont été conviées à rejoindre, elle vise à améliorer l’environnement commercial, économique, légal "pour développer l’économie de la région et aider à son intégration dans l’économie mondiale et européenne". Les objectifs annoncés sont la mise en place de nombreux accords dans les domaines les plus variés (circulation des biens et des personnes, agriculture, énergie, transports) et à plus longue échéance la création d’une banque d’investissements et de commerce extérieur de la zone. Le 25 juin, onze chefs d’Etat et de gouvernement signent l’acte fondateur de la CEN dont la Turquie devait assurer la première présidence pour 6 mois.

La Turquie présente cette réalisation comme le moyen de créer un espace de stabilité politique régionale, facilitant son ancrage à l’occident, par le biais de l’intégration économique et commerciale. Parallèlement, la Turquie déploie des efforts pour organiser l’assistance économique et financière vers le Caucase, et apparaît peu à peu comme un "tremplin" de l’aide occidentale même si ces opérations sont au service des intérêts turcs bien compris. Le message délivré par Ankara est de se faire le défenseur d’un "modèle turc" d’un islam modéré pour prévenir dans ces nouveaux Etats les risques de dérapages d’un islam radical, ce que M. Demirel leur a confirmé lors de sa tournée achevée le 4 mai où il a esquissé une "association turque" et proposé des dizaines de protocoles de coopération portant notamment sur la formation de 10 000 étudiants turcophones, l’octroi de 500 millions de dollars, 200 millions, 75 millions, de crédits à l’Ouzbékistan, au Kazakhstan, et au Kirghistan. On perçoit tout de suite qu’en cela Ankara se pose en rival de Téhéran, d’abord sur l’Asie centrale. Or cette région est justement le lieu de rencontre, rivalités, conflictualités historiques entre le monde turc et celui de la Perse. Pour Téhéran c’est un défi direct.

L’Iran a dénoncé cette opération comme un outil au service des Etats-Unis... tandis que Téhéran ne parvient pas à lancer sa communauté de la mer Caspienne.

La portée stratégique et politique de cette initiative est considérable — pour peu qu’elle ne soit pas victime des âpres divisions locales. Elle ne s’arrête pas aux voisins balkaniques et d’Asie centrale. Elle doit être replacée dans la nouvelle posture que la Turquie entend occuper dans l’équilibre régional qui s’étend fort loin. Le pouvoir régional turc en gestation croise en effet la posture iranienne en direction du golfe. Et là aussi, c’est un terrain de concurrence et de convergences stratégiques pour Ankara et Téhéran où certains de leurs intérêts fondamentaux se croisent en s’opposant, et d’autres convergent.

Un bon exemple est l’enjeu des problèmes de l’eau au niveau de la région. La Turquie, irritée de l’hospitalité de la Syrie vis-à-vis du PKK, a interrompu à deux reprises ses fournitures d’eau à la Syrie en provenance de l’Euphrate. Tandis que le Qatar avait signé un accord avec Téhéran (ce qui a vivement mécontenté ses voisins) pour la fourniture par l’Iran d’eau acheminée par un aqueduc à construire, la Turquie "château d’eau de la région" envisageait de relancer le projet "pipeline de la paix" avancé en 1986 par M. Turgut Ozal. Celui-ci n’avait pas abouti, les pays arabes et les émirats concernés ayant craint de se trouver en situation de dépendance ; l’eau est une donnée stratégique de la zone.

Mais s’il y a compétition entre Turquie et Iran, les convergences ne manquent pas. Koucha Irandoust remonte au conflit Iran-Irak en relevant que, malgré la divergence des systèmes politiques, les relations entre l’Iran et la Turquie se sont renforcées : "La Turquie est le canal le plus important des importations iraniennes venant de l’occident. Pendant la durée de la guerre, la neutralité de la Turquie a été vitale pour les Iraniens" 24. La solidarité entre Ankara et Téhéran y a trouvé de nouvelles racines.

Cette "solidarité" est mise à l’épreuve par le choc des ambitions régionales des deux pouvoirs. Le sommet de l’ECO (Organisation de la Coopération Economique), réuni à Téhéran les 16 et 17 février 1992, où étaient accueillies trois Républiques musulmanes d’Asie centrale, a mis en lumière l’âpre lutte d’influence entre la Turquie et l’Iran. Malgré les protestations d’amitié réciproques, la Turquie a été accusée par la presse de Téhéran, d’être au service des Etats-Unis. Istanbul se voyait ainsi reprocher "d’imposer le modèle occidental et effacer l’identité islamique" dans les Républiques ex-soviétiques. ce point de vue est partagé par le Pakistan dont le premier ministre Mohamed Nawaz Sharif a déclaré : "Les pays islamiques doivent s’efforcer d’utiliser davantage leur potentiel pour créer une entité islamique puissante". La rivalité Iran-Turquie apparaît donc clairement tandis qu’un axe privilégié Téhéran-lslamabad se dessine sans pour autant réduire à néant les relations trilatérales. On l’a vu lors du sommet des Républiques d’Asie centrale d’Achkhabad qui s’est transformé en session de l’ECO où Iran et Turquie ont étalé leur rivalité.

Quel(s) axe(s) stratégique(s) ?

Quelques symptômes nous obligent à nous demander si l’on assiste ou pas à l’émergence d’un axe stratégique trilatéral Turquie-Iran-Pakistan ou à un croisement d’axes bilatéraux qui pourraient être à l’origine d’un nouveau système régional. La première vision est attestée par les réflexions du Conseil de Coopération du Golfe sur un très éventuel pacte de défense comprenant le Pakistan, la Turquie et l’Iran, qui serait financé par les Saoudiens. Le ministre des Affaires étrangères iranien, à propos des perspectives à long terme de la sécurité régionale, avait déclaré à la fin 1990 que l’Iran, le Pakistan et la Turquie pouvaient assurer la sécurité du Golfe25. La Turquie, à la différence de l’Iran, souhaite le maintien de la présence américaine dans cette région ; mais malgré ces divergences, les trois pays ont poursuivi leurs consultations au cours de l’été 1991, sans résultat concret. On a vu qu’au sein des émirats arabes, le Qatar aurait souhaité l’intégration de l’Iran dans un tel dispositif. Cela a vivement contrarié Ryad, déjà inquiet des relations croissantes du trio dans le cadre de l’ECO, et qui a manifesté sa préoccupation avec insistance l’automne 1991 auprès du Pakistan26.

Deux raisons conduisent à minimiser l’émergence d’un axe stratégique trilatéral. La modicité des réalisations atteste que les divergences en matière de sécurité sont trop importantes pour qu’il existe de façon significative. Au demeurant, s’il montait en puissance, il ne manquerait pas d’inquiéter non seulement ses voisins mais au premier chef les Etats-Unis. En second lieu, cet axe, à supposer qu’il existe, est mis à mal par la rivalité Iran-Turquie tant en Asie centrale que sur le Golfe. Force est de constater que quand il doit choisir, le Pakistan opte pour Téhéran. On peut donc parler tout au plus d’intérêts commerciaux trilatéraux et d’une aspiration à une certaine coordination. En revanche, il n’est pas vain de scruter le développement des liens Iran-Pakistan. Peut-on parler d’axe stratégique ? Le mot, là aussi, semble un peu exagéré. Mieux vaut y voir la communauté de destin pour deux Etats qui présentent des problèmes communs.

L’axe Téhéran - Islamabad

Iran et Pakistan ont bien des points communs. Le moindre n’est pas leur situation économique désastreuse. Dans ce couple, le Pakistan est demandeur. Sa survie économique dépend de l’aide américaine mais aussi de la poursuite du soutien de l’Arabie Saoudite — et de l’Iran. Islamabad est soumis à de fortes pressions du FMI pour réduire son déficit budgétaire, abaisser ses barrières douanières, privatiser ses entreprises27. L’économie pakistanaise qui a connu un décollage dans les années 1980, avec des exportations passant de 2,8 milliards de dollars en 1980 à plus de 5 milliards en 1989, avec un PNB croissant de 6 % pendant cette période, connaît deux handicaps très lourds : le ralentissement causé par la guerre du golfe avec le tarissement des devises envoyées par les expatriés, l’arrêt des exportations vers le Koweit et vers l’Irak, et surtout, le fardeau de la dette extérieure. Selon Gilbert Etienne28, celle-ci atteint 40 % du PNB en 1988-1989, avec un montant annuel de 2-2,5 milliards de dollars. Plus difficile à chiffrer, mais non moins réel, le poids du conflit afghan sur l’économie. G. Etienne relevait les contrastes de l’économie pakistanaise : les fruits des réformes de 1990, avec une hausse sensible du PNB et une forte poussée de l’industrie (+8 % en 1991-1992), accompagnées par la privatisation d’une cinquantaine d’entreprises sur les cent-quinze prévues, qui reflète l’effort de diversification des productions. En face, les problèmes structurels : drogue, corruption, et surtout le déficit budgétaire prévu à 4,2 % du PNB pour 1991-1992 et qui dépasse les 5 %. L’Etat semble impuissant à collecter les recettes fiscales du fait de l’évasion généralisée et des passe-droits.

Le Pakistan a des besoins criants de trésorerie — comme l’Iran — alors qu’il traverse une zone de turbulences politiques, ethniques tant internes qu’extérieures.

L’axe Iran-Pakistan s’exprime par une coopération économique qui prend un sens nouveau avec la menace de suspension de l’aide américaine à Islamabad. Plusieurs données illustrent les difficultés du Pakistan et par le fait même renforcent sa solidarité avec l’Iran, sans parler de l’islamisation du pouvoir.

La fin du conflit afghan, l’écroulement de l’URSS ont considérablement modifié la posture du Pakistan. Le Pakistan avait tiré profit du conflit afghan où Islamabad incarnait le pôle de défense anti-soviétique. Il y gagnait l’assistance économique américaine, notamment pour moderniser son armée. Il pouvait également justifier un ennemi extérieur, l’Inde, qui faisait office d’épouvantail allié de Moscou, doté d’une menace nucléaire permanente. La poursuite de l’escalade du nucléaire au Pakistan représente désormais une menace (et non plus une réplique) dans la mesure où il est à présent plus difficile de prétexter les appétits de son puissant voisin, alors que New-Delhi a accepté plusieurs signes de détente (accords sur le non-emploi d’armes chimiques et nucléaires, etc.). L’Inde, qui a contracté des accords technologiques avec la Russie (ce qui lui vaut des sanctions américaines) suit avec inquiétude le développement du potentiel nucléaire de son voisin. De son côté, Israël qui vient de nouer des relations diplomatiques avec l’Inde, s’inquiète également des futures bombes "islamiques" pakistanaises.

Les pressions de Washington en vue d’amener Islamabad à plus de transparence dans ses équipements (et des comportements moins hétérodoxes) génèrent un anti-américanisme latent depuis la guerre du Golfe29. La visite à Islamabad, en automne 1991, du sous-secrétaire américain pour l’Assistance militaire, Reginald Bartholomew, n’a pas convaincu ce dernier qui n’a obtenu que de vagues assurances30 de ne pas exporter de technologie nucléaire.

Or, le domaine militaire est apparemment le nœud d’intérêts stratégiques d’un autre triangle : Iran-Pakistan et Chine. Leurs objectifs sont communs : développer un outil de défense pour contrebalancer le poids croissant de la puissance militaire américaine. La Chine est supposée avoir fourni de l’assistance technologique aux deux autres ; malgré les interventions pressantes de Washington, qui soupçonne Pékin d’avoir fourni à Téhéran du matériel permettant d’utiliser de l’uranium à des fins militaires, notamment des calutrons31, et ce malgré les dénégations du gouvernement chinois. La Chine, par l’intermédiaire du Pakistan, devrait également fournir à l’Iran du matériel militaire et aérien, notamment grâce à des crédits pakistanais de l’ordre de 50 millions de dollars. On peut donc soutenir que cette coopération tripartite militaire repose sur des bases trop solides pour être purement conjoncturelle. Dans le même temps, Pakistan et Iran développaient leurs échanges économiques par la signature le 15 septembre 1991 à Téhéran de cinq accords de coopération en matière de construction d’infrastructures ferroviaires, routières, d’exploration pétrolière et gazière, le tout assorti d’un projet de liaison ferroviaire Iran-Turquie-Pakistan32.

Il apparaît aujourd’hui que l’Iran et le Pakistan partagent la volonté de devenir un pôle régional et que l’outil nucléaire est l’attribut sine qua non de cette puissance. Bombe "islamique" ? Ce que recouvre ce vocable n’est pas clair. La coloration "islamique" est plus manifeste à Téhéran qu’à Islamabad. Le vice-président iranien Mouhajamhani avait déclaré lors de la réunion du "front du refus" constituée pendant la conférence de Madrid que "les musulmans doivent s’unir afin de produire une bombe atomique" face au potentiel nucléaire israélien33. Les autorités américaines sont très sensibles à ce problème, comme en témoigne la tentative d’interception, en mars 1992, d’un cargo nord-coréen supposé livrer à l’Iran des missiles Scud C et qui a finalement accosté au port iranien de Bandar-Abbas. La Corée du Nord a démenti avoir livré ces équipements, et la Syrie a nié en être destinataire. Si le développement nucléaire pakistanais reste animé par un souci d’équilibre régional vis-à-vis de l’Inde, les ambitions iraniennes vont plus loin, notamment atteindre la parité nucléaire avec Israël et "diffuser" ou "islamiser la bombe" au service de son propre leadership34. Soupçonnés d’avoir acheté au Kazakhstan des armes conventionnelles et de la technologie nucléaire35, les iraniens poursuivent leur coopération avec la Chine et le Pakistan malgré les pressions américaines. Est-ce à ces dernières que l’on peut attribuer la décision du gouvernement argentin de suspendre l’envoi de matériel nucléaire à l’Iran dans le cadre d’un contrat de 18 millions de dollars signé entre Téhéran et l’Institut national argentin de recherche appliquée (INVAP)36 ?

Redistribution des cartes autour de l’Afghanistan

Il est paradoxal de noter que le bouleversement lié à la dislocation de l’URSS, la reprise d’un certain leadership russe sur les ruines de la défunte Union, le pourrissement du conflit afghan, génèrent d’autres liens qui se superposent et interagissent avec l’axe trilatéral que nous venons d’évoquer. A cet égard, la visite de M. Alexandre Routskoï au Pakistan à la fin décembre 1991, après un passage en Iran, et se concluant en Afghanistan, est chargée de paradoxes. Le passage du vice-président russe avait pour but officiel des négociations sur le conflit afghan. Celles-ci n’avaient guère avancé. En revanche, a été discuté un projet de traité d’amitié et de coopération37. Plus important encore, un très important marché de fournitures militaires a été conclu avec Islamabad, à l’image de celui passé avec Téhéran. Il y a donc quelque ironie à constater que l’ex-URSS nourrit un axe stratégique qui ab initio était dirigé contre elle.

Après son retrait d’Afghanistan, l’effondrement de l’ex-URSS a conduit à une redistribution des cartes. Les Etats-Unis et la défunte URSS ayant convenu de mettre un terme à l’appui fourni aux parties au conflit, les protagonistes et voisins sont contraints de réviser leurs options. Le Pakistan souhaite désormais favoriser une solution politique au conflit.

On assiste donc à un redéploiement des relations entre les acteurs de la région : républiques du sud ex-soviétiques — Afghanistan — Pakistan — Iran. La zone contrôlée par le commandant Massoud en est le témoin. A la fin de 1992 "une route carrossable vers Chitral devrait entrer en service, faisant de la région un couloir pour le commerce entre le Pakistan et les républiques d’Asie centrale ex-soviétiques" 38. Massoud y voit la création de relations aussi "naturelles" que celles qu’il entretient avec le Pakistan et l’Iran. Crédité d’influence sur le Tadjikistan voisin en pleine ébullition islamiste, Massoud se contente d’opposer des démentis officiels.

Ces évolutions sont liées au fait que le conflit évolue rapidement au cours du premier semestre 1992. La chute du président Najibullah, était inévitable après celle de la deuxième ville du pays, Mazar-i-Sharif, les 18 et 19 mars par les forces composites. On assiste à une montée des ethnies du Nord, face aux Pashtouns de Kaboul. Cette émergence est liée à une "nouvelle donne ethnique", la domination des Tadjiks et à la redistribution des circuits économiques. le courant traditionnel Pakistan-Kaboul, interrompu par la guerre, est partiellement compensé par une contrebande active. La guerre, à laquelle a succédé l’éclatement soviétique, a profondément enraciné les liens entre les nouvelles Républiques d’Asie centrale et les "provinces septentrionales" afghanes.

Téhéran, tout en soutenant Massoud et en confortant son implantation chez les Hagaras chiites, s’emploie à la fois à encourager un règlement politique pour stabiliser l’Afghanistan et éviter une explosion qui risque de s’étendre, et simultanément chercher à limiter les ambitions d’Islamabad. L’Iran veut aussi préserver ses visées sur le Caucase.

La rivalité acharnée entre les factions composites d’un côté et la coalition de Hekmatyar, chef du Hezb-i-Islami, contrarie Téhéran qui veut éviter que ce protégé d’Islamabad ne prenne le pouvoir. L’été 1992 consacre l’éclatement de l’Afghanistan en conflits ethniques et claniques. Les trois protecteurs jaloux, Iran, Turquie, Pakistan, devaient constater à la fin août, lors de la conférence de l’Eco, leur impuissance à régler la crise.

Le croissant d’or de la drogue

Sur ce tissu de relations se calque un autre axe, celui de la drogue. Bien qu’assis sur des traditions solidement établies, l’ébranlement de la zone lui fait connaître un essor sans précédent. La croissance de ces échanges est très largement causée par l’effritement de l’autorité de chacun des états en présence. On estime que les recettes du trafic de drogue représentent l’équivalent des exportations du Pakistan. Malgré les efforts des autorités d’Islamabad qui ont effectué des saisies-record de drogue au cours de l’automne 1991, il est permis de penser que ce trafic échappe à tout contrôle et qu’à travers les imbrications tribales il est devenu un Etat dans les Etats de la zone. Plusieurs raisons expliquent cette situation.

Au premier chef, l’affaiblissement des structures étatiques de l’Iran, du Pakistan, et l’effacement de celles de l’ex-URSS (au profit de celles de la Russie et des autres républiques) a permis l’expansion des circuits de la région à telle enseigne qu’on parle à présent de Nouveau Triangle d’Or. Nous sommes en présence d’une véritable économie parallèle où le secteur nord-iranien est alimenté pour près de la moitié de ses ressources par ces juteux échanges. Il ne s’agit pas d’un phénomène véritablement inédit. Quelque temps après la chute du Shah, des troubles avaient éclaté dans la zone turcophone. Des pasdarans dépêchés par Téhéran avaient été massacrés. Les média occidentaux avaient un peu rapidement conclu à la première sécession du pays. La réalité était plus prosaïque : il s’agissait d’un désaccord entre khomeynistes et trafiquants locaux sur la perception de leurs commissions respectives... La répression que mènent les autorités de Téhéran contre les toxicomanes et leurs pourvoyeurs s’arrête manifestement là où ces échanges fructueux le veulent bien.

Le deuxième facteur d’expansion de la drogue est qu’elle sert à financer les activités des mouvements islamistes dans l’ensemble de la zone. De ce point de vue, on comprend les ressorts de la contagion répandue par les tribus tadjiks d’Afghanistan vers les républiques de l’ex-URSS.

Le troisième moteur est lié au financement de la résistance afghane dont les dirigeants savent qu’ils devront compter de plus en plus sur leurs propres ressources. Le pourrissement du conflit afghan a permis de mesurer l’ampleur du phénomène. Le trafic est devenu un but en soi et nourrit pour certains la poursuite des hostilités tandis que pour d’autres il constitue une véritable reconversion économique, localisé le long de la frontière Afghanistan-Pakistan39. Les chefs des différents mouvements en tirent profit, soit par la perception d’une dîme, soit en y prenant une part directe : l’un des partis fondamentalistes les plus véhéments, le Hezb-i-Islami de Gulbudin Hekmatyar, ferait fonctionner 86 laboratoires, tandis que les autres groupes seraient impliqués dans des filières individuelles. La culture du pavot tend à remplacer les cultures vivrières. Les voies d’exportation de drogue vers les républiques de l’ex-URSS sont devenues faciles à gérer avec la disparition de l’étanchéité des frontières. Le rapport annuel de l’ONU pour 1991 estime que "le cannabis pousse à l’état sauvage sur des terres couvrant une superficie d’environ 4 millions d’hectares au Kazakhstan, 1,5 million d’hectares dans les provinces extrême-orientales du pays, ainsi que dans le bassin inférieur de la Volga, dans le nord du Caucase et en Ukraine", et relève que trafic et production restent florissants dans le Croissant d’Or.

O. Weber relève que "la drogue est devenue un élément de négociation politique entre les deux grands rivaux, Massoud et Hekmatiar" 40. Comment s’attaquer au problème, alors que l’office français des stupéfiants "chiffre à 2000 tonnes la production annuelle d’opium dans les vallées afghanes" et que les spécialistes constatent que l’absence d’autorité centrale en Afghanistan empêche tout contrôle ? Hekmatyar, comme Massoud (à qui les américains auraient proposé un programme de reconversion) n’est pas prêt à renoncer à cette manne. De son côté, le Pakistan ne s’est pas attaqué de front au lobby de la drogue présent jusqu’au parlement. Les agences spécialisées ont en face d’elles des intérêts financiers majeurs : la drogue est bel et bien une donnée économique de la zone.

La fin du conflit posera aux partisans de Hekmatyar de difficiles problèmes de reconversion économique. A moins que les uns et les autres ne s’entendent sur un partage de zones d’influence.

L’IRAN ET LA RÉSOLUTION DU CONFLIT

Plus d’échanges avec les Républiques de l’ex-URSS

Lorsqu’elle surviendra véritablement, la fin du conflit afghan aura à l’évidence pour conséquence une impulsion nouvelle dans les échanges économiques avec la Russie comme avec les autres Républiques. Ces derniers n’avaient jamais cessé car l’Iran a toujours été pour l’URSS un partenaire nécessaire. Même en période d’hostilité, Moscou n’a jamais voulu couper les ponts avec Téhéran. En 1985, en plein conflit afghan, Moscou avait même conclu un accord de coopération militaire avec Téhéran pour la formation d’officiers de l’armée de l’air iranienne dans les académies militaires soviétiques ! Moscou tenait à conserver plusieurs fers au feu, tandis que Téhéran souhaitait déjà s’affranchir de la contrainte du quasi-monopole de l’armement d’origine américaine. Amorcé depuis cette période, le développement des relations n’a cessé de s’amplifier.

Il est significatif qu’en dehors de quelques grands projets industriels (sidérurgie, mécanique) qui ne se sont jamais véritablement concrétisés, les échanges de Téhéran avec l’ex-URSS présentent un caractère structurellement limité dans leur nature et surtout dans leur spectre. En gros : pétrole/gaz contre matériel militaire. Ce qui était vrai dans le passé le demeure à ce jour, même si les volumes ont cru spectaculairement et surtout si les acteurs de ces échanges (côté ex-URSS) se sont diversifiés.

Une des limites fondamentales à l’essor des relations économiques est la pénurie de devises de l’ex-URSS, ce qui explique que les échanges se déroulent en compensation. D’une certaine façon l’ex-URSS et l’Iran sont en concurrence pour écouler leurs hydrocarbures, ceci à un moment où l’ex-URSS connaît une diminution régulière de sa production tout en étant à l’affût de devises.

Le déficit de la production de l’ex-URSS par rapport aux besoins (la consommation interne est sacrifiée sur l’autel des exportations) est un des moteurs actuels des échanges d’hydrocarbures entre l’Iran et les Républiques. L’Ukraine, qui s’emploie à desserrer ses liens avec la Russie a signé avec l’Iran le 29 janvier 1992 un accord de livraison de gaz et de pétrole qui lui assurerait 3 milliards de mètres cubes de gaz et 4 millions de tonnes de pétrole, pour son usage propre41. Bien que les termes de l’échange ne soient pas divulgués, on ne saurait exclure que ces produits soient payés par du matériel militaire.

On peut donc constater que, d’un point de vue global, la structure des échanges Iran/ex URSS est stable mais que la conjoncture tend depuis deux ans à les intensifier alors même que les fractures structurelles qui les limitent restent également inchangées. Les Iraniens avaient signé il y a un peu plus de deux ans un contrat de 6 milliards de dollars avec l’URSS pour la fourniture de gaz contre du matériel militaire. Le 17 décembre 1991, lors de la rencontre Primakov/Rafsandjani, il a été convenu que les deux tiers du gaz seraient payés en armement dans le cadre de la fourniture de 3 milliards de m3 de gaz, et que ceci serait porté à 6 milliards de m3 si le paiement était effectué en devises. A l’évidence un tel objectif est impossible puisque l’ex-URSS et a fortiori les nouvelles Républiques tout comme l’Iran sont à la recherche de devises. Les deux entités se trouvent de ce point de vue en situation de concurrence. La désintégration du centre soviétique accentue une tendance lourde déjà inscrite dans ces échanges : le gaz naturel iranien est principalement distribué aux Républiques du Caucase. Il en découle une surenchère entre Républiques et des démarches accrues de la Russie pour négocier ses surplus militaires conventionnels et nucléaires contre des hydrocarbures. Les conflits intra-communautaires interfèrent également dans ces échanges puisque les Azéris ex-soviétiques empêchent la fourniture de gaz iranien aux Arméniens pour conduire ces derniers à l’asphyxie.

Une des nouveautés de la période récente est la décentralisation de ces échanges non seulement du côté des Républiques de l’ex-URSS, mais aussi au niveau des autorités locales iraniennes, ce qui atteste la volonté de Téhéran de constituer peu à peu une zone économique de coopération "islamique", comme nous l’avons évoqué plus haut. C’est ainsi qu’au cours des mois de novembre et décembre 1991 le Turkménistan a signé conjointement avec le gouvernement de Téhéran et les autorités provinciales du Khorassan iranien42 un protocole économique et financier "portant sur l’échange de consuls et d’experts agricoles, la création d’une compagnie de transports, la réouverture de postes frontaliers… la construction de trois usines de transformation de sucre, pour un montant de 70 millions de dollars, financé par un troc de coton". Selon les mêmes sources, outre la construction d’une voie ferrée, le Turkménistan devait également se rapprocher de l’ECO.

Si l’on regarde sur une plus longue période, on assiste donc, comme le relève Roland Lomme43, à une reprise des liens de l’URSS avec l’Iran depuis 1987, et plus encore depuis 1989 après la victoire de l’Irak sur Téhéran en 1988, reprise concrétisée par la livraison en 1990 de chars T 72 et MIG 29 en échange de la modération iranienne dans le conflit afghan et la crise caucasienne. A l’évidence, la Russie cherche à maintenir ses options. Mais l’effondrement institutionnel de la défunte URSS a brouillé la vision de l’Iran qui se trouve face à une pluralité d’interlocuteurs dont la pérennité n’est pas assurée.

C’est une des raisons supplémentaires pour l’Iran de promouvoir une politique régionale où il se verrait bien comme l’un des pôles attirant à lui ses voisins naturels (les Républiques) qui sont en position de demandeurs, et coalisant ses positions avec des Etats qui souhaitent à la fois ne pas laisser un vide au profit des seuls Américains, et créer un nouveau système régional. Ainsi, même sur des constantes apparaissant durables, la posture des acteurs a changé et changera, avec un Iran qui se cherche. Le surarmement iranien, enfin, pose problème. Vise-t-il la menace irakienne dont l’ONU a constaté la réalité à travers un potentiel conventionnel et chimique non négligeable et un programme nucléaire plus avancé que prévu ? Ou bien, est-il l’outil que Téhéran considère comme indispensable à son statut de puissance régionale ?

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Notes:

1 S. Jouri, "Le pragmatisme politique après la mort de Khomeini", Les cahiers de l’Orient, n° 18, 3e trimestre 1990.

2 Nous avons analysé ailleurs l’insertion du terrorisme et de la diplomatie dans la stratégie iranienne. M. Makinsky, Défense nationale, juin 1987.

3 Les pendaisons ne sont pas rares en Iran, Le Monde, 10 décembre 1991 et 12 juin 1992.

4 Les Echos, 5 décembre 1991. Le 10 octobre 1992, Technip signait un contrat de 1,5 Md de francs pour le complexe pétrochimique du Tabriz (Les échos, 12 octobre 1992).

5 Les Cahiers de l’Orient, n° 18, 3e trimestre 1990.

6 P. Clawson, "La situation économique, prospective et politique", Les Cahiers de l’Orient, ° 18, 3e trimestre 1990.

7 Nord-Sud Export, 14 octobre 1991.

8 Nord-Sud Export, 22 août 1991.

9 Nord-Sud Export, 24 décembre 1990.

10 Le Figaro, 3 novembre 1992.

11 Le Monde, 4 décembre 1992.

12 Ceci n’empêche pas Damas et Téhéran de se rendre quelques "services" comme la rétrocession par la Syrie à l’Iran de chars T 72 en échange d’hydrocarbures ou le partage de Scud nord-coréens.

13 Le Monde, 5 décembre 1991.

14 Le Monde, 21 janvier 1992.

15 Le Monde, 30 janvier 1992. En août 1992 est démantelé en Jordanie un groupe islamiste, "Les jeunes de la mobilisation islamiste", suscité et financé par Téhéran, Le Monde, 27 septembre 1992. De plus, l’Iran et le mouvement islamiste palestinien Hamas ont signé à Qom une plateforme politique anti OLP contre le processus de paix, Le Monde, 17 novembre 1992.

16 Safa Haeri, L’Express, 31 janvier 1992.

17 Le Monde, 3 janvier 1992.

18 Le Figaro, 23 janvier 1992.

19 Le Monde, 10 octobre 1992.

20 Feraydoun A. Khavand, "Les nouveaux horizons de la diplomatie iranienne", Le trimestre du monde, 2e trimestre 1991.

21 Jean Gueyras, Le Monde, 27 décembre 1991.

22 S. Vahner, "Les Dividendes de la Loyauté", Politique internationale, n° 52, été 1991. Voir aussi Duygu Bazoglu Sezer : "Turkey’s Grand Strategy Dilemma", The International Spectator, vol. XXVII n° 1, janvier/mars 1992 et Ian Lesser, "Turkey and the West after the Gulf War", ibid.

23 Fereydoun A. Khavand, art. cit. Le sommet des pays turcophones s’est clôturé le 31 octobre 1992 à Ankara par des accords modestes et prudents loin d’une "coalition pan turque".

24 Les cahiers de l’Orient, op. cit. La visite de Suleyman Demirel à Téhéran du 25 au 27 octobre 1992 a marqué une volonté commune de rapprocher les points de vue sur l’ensemble des dossiers : Caucase, problème kurde, etc.

25 Far Eastern Economic Review, 3 janvier 1992.

26 Far Eastern Economic Review, 26 septembre 1991, L’incident d’Abou Moussa ne fait que renforcer cette inquiétude.

27 Far Eastern Economic Review, 31 octobre 1991.

28 Gilbert Etienne, "L’écheveau pakistanais", Politique internationale, n° 52, été 1991.

29 Nord-Sud Export, 25 février 1991.

30 The Economist, 30 novembre 1991.

31 Far Eastern Economic Review, 14 novembre 1991. L’Iran s’apprête à acheter deux réacteurs nucléaires à la Russie et deux à la Chine pour améliorer ses besoins en électricité, Le Monde, 25 septembre 1992.

32 Far Eastern Economic Review, 26 septembre 1991.

33 Courrier international, 19 décembre 1991. Voir aussi Issues Paris, mars 1992.

34 Sur le processus de nucléarisation iranien, voir l’excellent article de Ron Ben Ichaï (Tel Aviv) repris dans Courrier international, 19 décembre 1991.

35 Les Echos, 9 janvier 1992.

36 Le Monde, 29 janvier 1992.

37 Le Monde, 25 décembre 1991.

38 Le Figaro, 2 janvier 1992.

39 Le Monde, 18 novembre 1991.

40 O. Weber, Le Point, 1er août 1992.

41 Le Monde, 31 janvier 1992.

42 Selon Nord-Sud Export, 2 décembre 1991.

43 Roland Lomme, "L’échec d’une stratégie soviétique",Politique étrangère, n° 2, été 1991.

 

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