BAREME ET STRATAGEME

 

Guy MANDRON

 

"Mon fils, ne vous contentez pas de ruses qu’on vous a enseignées ; inventez en de nouvelles, à l’exemple de ces musiciens qui ne se bornent pas à chanter les airs qu’ils ont appris de leurs maîtres, mais qui en composent tous les jours de nouveaux"

(Xénophon, La Cyropédie)

"La réalité est mathématique ; mais les mathématiques ne sont pas toute la réalité".

(Adage philosophique)

 

 

Toute activité humaine a ses codes. L’habitude, la coutume, l’autorité et l’expérience sont à l’origine des règles de conduite que suit, consciemment ou non, une collectivité. Il s’agit là d’un phénomène social de première grandeur et de portée universelle que révèle l’observation la plus sommaire.

Tout code a ses transgresseurs : "figures de proue", héros, martyrs, génies, inventeurs ou iconoclastes, voire modestes resquilleurs ou bricoleurs. L’histoire en fourmille ; ils en constituent la trame. Et, parmi eux, il y a plus d’anonymes que de célébrités ; il y a des individus et il y a des équipes. Qui connaît ceux ou celui ayant accouplé un ou deux animaux à une pièce de bois à la base façonnée en tranchant pour en faire un araire qui allait introduire un nouveau style de travail de la terre, en dehors de tous les préceptes et de tous les rites de l’agriculture à la main ?

La guerre, quelles qu’en soient les formes, échappe peut-être moins que toute autre activité humaine à la tendance universelle à sécréter des normes. La codification a toujours été une des grandes préoccupations relatives aux institutions militaires, même les plus primitives, que ce soit dans le domaine du comportement, que ce soit dans celui de la tactique ; mais aussi, jamais n’ont été au cours de l’histoire, dans ceux-ci, plus foulés aux pieds ou rendus brusquement caducs, codes de conduite, ordonnances, principes, préceptes, règlements et systèmes.

Les habitudes, certaines conventions, voire préjugés, d’ordre moral, politique, social ou matériel, les résultats des observations des praticiens des hostilités ont, au cours des âges, donné régulièrement naissance à des corps de recettes plus ou moins empiriques constituant d’une manière plus ou moins nette les bases du savoir et du savoir-faire guerriers. Très tôt, on a cherché, en vue de la précision et pour la commodité de l’utilisateur, à donner aux préceptes ainsi établis une assise numérique, permettant à ce dernier de se guider par calcul. Ainsi, Végèce, auteur, au IVe siècle de notre ère, d’une sorte de manuel de tactique intitulé : Epitome rei militaris (Les institutions militaires), donne, à propos du rangement d’une armée de son temps en bataille les normes chiffrées suivantes :

"Dans l’étendue de mille pas (1470 m) de terrain, un rang doit contenir mille six cent soixante-six fantassins, parce que chaque homme occupe trois pieds (0,90 cm) de front ; que si, dans mille pas de terrain, on veut former six rangs, il faut avoir neuf mille neuf cent quatre-vingt-seize hommes ; et si, de ce même nombre, on ne veut faire que trois rangs, il faudra occuper deux mille pas (2940 m) de terrain ; ... il faut laisser entre chaque rang un espace de sept pieds (2,10m), y compris un pied (0,30m) qu’occupe chaque soldat dans son rang : ainsi, en rangeant une armée de dix mille hommes sur six de hauteur (profondeur), elle occupera quatre mille neuf cent quatre-vingt dix-huit pieds (1470 m) de long, sur 42 (12,60 m) de large (profondeur). Vous pourrez aisément, sur cette proposition, ranger en bataille vingt mille ou trente mille hommes d’infanterie..."

Et pourtant nombre de défaites militaires, et non des moindres par leur retentissement et leurs conséquences, ont été avant tout l’échec patent et matériel de corps de recettes et de préceptes en qui leurs tenants avaient un peu trop absolument mis leur confiance. On peut y voir, certes, dans beaucoup de cas, l’effet inéluctable produit, en ce domaine comme dans tant d’autres, par le progrès des techniques ou des modes d’emploi, à l’encontre de la routine. Mais aussi, et sans qu’il soit, dans la pratique, aisé de distinguer l’une et l’autre de ces causes et leur part exacte, on peut imputer ces désastres à l’habileté supérieure du vainqueur mettant en défaut par stratagème, les dispositions, pourtant conformes aux normes, prises par son adversaire.

La bataille de Marathon livrée victorieusement, le 12 août de l’an 490 avant notre ère, par les Athéniens et leurs alliés Platéens au corps expéditionnaire du roi des rois perse débarqué en Attique fut l’acte de naissance de l’Europe, refusant, par le tranchant de l’épée, d’être seulement "ce qu’elle est en réalité, c’est-à-dire un petit cap de l’Asie", selon Paul Valéry, tout en aspirant à participer , à part entière et sur un pied de stricte égalité, aux activités de l’espace d’échanges culturels eurasiatique. Mais cette victoire fut aussi le fruit de ce qui fut alors considéré par tous comme un stratagème, ainsi que le rapporte en ces termes Hérodote, sur la foi de témoignages rassemblés quelque quarante-cinq années après l’événement :

"Alors les Athéniens, lachés contre les barbares les chargèrent en courant. Huit stades (environ 1 500 m) au moins séparaient les deux armées. Quant les Perses les virent arriver au pas de course, ils se préparèrent à soutenir le choc, mais ils les prenaient pour des fous courant à leur perte, ces hommes si peu nombreux qui attaquaient en courant, sans cavalerie et sans archers. Ce fut leur première impression ; mais les Athéniens les assaillirent bien groupés et combattirent avec une bravoure admirable. Ils furent, à notre connaissance, les premiers des Grecs à charger l’ennemi à la course ..."

Miltiade, le stratège qui commande ce-jour-là, connaît bien les armées perses avec lesquelles il a déjà peu ou prou eu maille à partir lorsqu’il était en Chersonèse de Thrace (actuelle presqu’île de Gallipoli, en Turquie) ; il connaît aussi les siens. Son idée de manœuvre est inscrite dans le dispositif qu’il a adopté. Hérodote en rend compte ainsi :

"A Marathon, la ligne de bataille des Athéniens présenta cette particularité ; comme elle était aussi longue que celle des Mèdes, le centre fort de quelques rangées d’hommes seulement, en était le point le plus faible, tandis que les ailes étaient bien garnies et fortes."

Il s’agit donc pour lui, et de présenter, quoique inférieur en nombre, un front égal à celui de ses adversaires, et de faire effort aux ailes en vue de viser la plage où sont tirés les vaisseaux des envahisseurs et, par la-même, menacer leurs soutiens, approvisionnements et communications ou s’opposer à leur rembarquement le cas échéant. Mais, pour éviter que les Perses, ou Mèdes puissent esquisser une quelconque parade, prendre des dispositions et modifier leur dispositif, il faut trouver un moyen de leur en ôter la possibilité. Alors Miltiade tourne le dos aux idées et préceptes reçus. La "saine doctrine" d’alors stipule qu’on va au contact de l’adversaire en procession, à un rythme soigneusement réglé ; car il faut garder les rangs en ordre pour l’abordage. Celui-ci même, aux yeux des Perses, doit être précédé d’une action perturbatrice préparatoire menée par cavaliers et archers ; qui ne respecte pas ces normes est pour eux un insensé. Mais Miltiade, commandant des hommes rompus aux exercices du gymnase, dans l’Hellade où la course en armes constitue une des épreuves de divers jeux cultuels, va trouver dans la vitesse pédestre le moyen hétérodoxe de réaliser ses plans. Les hoplites athéniens et platéens, chargés d’un poids estimé généralement à 23 kilos d’armes offensives : épée et lance, et défensives : bouclier, cuirasse, casque et jambières, ou cnémides, ont à parcourir environ 1 500 mètres dans un terrain dégagé en légère déclivité, "le plus propre aux manœuvres de la cavalerie" perse, selon Hérodote. Car la plaine de Marathon est un terroir à céréales et, en août, en Hellade, les moissons sont faites depuis assez longtemps. En admettant que l’allure au pas de course des combattants hellènes soit d’un kilomètre en six minutes, comme c’est le cas, pour des fantassins modernes à peu près semblablement chargés, avec arme, munitions, grenades, outil, vêtements et paquetage d’assaut, l’abordage des Perses a lieu environ dix minutes après avoir quitté la base de départ. Les Perses, d’abord méprisants et ne comprenant rien, sont pris de court, désorientés et réduits à subir totalement l’initiative de leurs adversaires sans pouvoir faire jouer cavalerie et archers qu’ils considèrent comme un de leurs atouts compensant largement l’infériorité en armes défensives de leurs combattants à pied du rang. Le stratagème athlétique de Miltiade marque de son sceau la naissance de l’Europe.

Malgré des aléas répétés, dont Marathon ne constitue qu’une des plus significatives et des plus brillantes illustrations, la tendance à la codification des méthodes et des pratiques militaires a continué à faire carrière. Au XXe siècle, annexant, comme les armées, les progrès des sciences physiques, chimiques et mathématiques, elle a donné naissance à un nouvel avatar de son cru, d’ailleurs plus scientifique et technique d’allure que par le passé, à l’image de la guerre elle-même, devenue guerre de matériel. Ce fut le "Barème", fruit spirituel incontestable de la guerre de tranchées de 1914-1918, imprudemment hissé au rang de table de la loi au sein de l’armée de terre française.

Ainsi, dans l’édition de 1924 de Tactique générale d’après l’expérience de la grande guerre, dû à la plume du colonel d’artillerie breveté F. Culmann, véritable guide de la tactique normative du Barème, on peut lire, entre autres :

"Ainsi, dans la guerre en terrain libre, le front d’un corps d’armée à deux DI (divisions d’infanterie) sera par exemple :

3 à 5 kilomètres pour une attaque principale ;

4 à 8 kilomètres pour une action secondaire offensive, menée avec le concours de bataillons de mitrailleurs ;

Jusqu’à 12 kilomètres pour une action secondaire défensive soutenue par des bataillons de mitrailleurs.

Dans la guerre de position, le front de la division sera par exemple :

1 500 à 2 000 mètres pour une attaque de rupture ;

6 à 8 kilomètres dans la défensive en secteur actif ;

Jusqu’à 20 kilomètres dans la défensive en secteur calme, soutenue par un ou deux bataillons de mitrailleuses".

On trouve encore :

"En trente-six heures (deux nuits et un jour), un bataillon d’infanterie à trois compagnies (au plus 400 travailleurs) peut :

1) creuser, dans un terrain moyen, une tranchée profonde, longue de 150 mètres, la renforcer, à 25 ou 30 mètres en avant, d’un réseau de fil de fer large de 15 à 20 mètres ;

2) occuper cette tranchée rationnellement, c’est-à-dire après étude du terrain, y installer des postes d’observation, la garnir de fusils, de mitrailleuses judicieusement placées ;

3) s’entendre avec une batterie amie pour défendre les approches de cette tranchée par des feux de barrage nourris (tirs rapides à obus explosifs formant muraille de feux).

Pour enlever cette position, il faudra  :

bouleverser la tranchée, ce qui exigera trois projectiles du calibre 155 allongé par mètre courant, soit : 600 coups de 155, pesant environ 27 000 kilogrammes, coûtant 60 000 francs ;

faire trois brèches (par exemple) dans le réseau de fil de fer, en vue du passage des colonnes d’assaut, ce qui exigera, dans des conditions moyennes de distance et de pente de terrain : 1 500 coups de 75, pesant environ 18 000 kilogrammes, coûtant 40 000 francs ...

Concluons ensuite que l’effort à fournir dans une attaque centrale — n’eut-elle que 20 à 40 kilomètres de front, comme en Champagne, sur la Somme, à Verdun — est tellement énorme qu’il ne peut être répété souvent : une ou deux fois par an au plus..."

Enfin sonne curieusement ce paragraphe :

"... une occupation moins dense est possible quand :

les travaux défensifs sont solides ;

les mouvements des réserves faciles ;

la surprise est peu à craindre, les vues étant bonnes, l’ennemi éloigné, le terrain d’approche impraticable (marécageux par exemple)

Il n’est malheureusement pas possible de donner des chiffres..."

 

Chiffres extraits du règlement.

Ce recueil de données numériques qu’était le Barème a vu, certes, son appellation tomber en désuétude à la suite de la désastreuse et affligeante campagne de France de 1940 qui tourna à la confusion des préceptes admis comme vérité intangible à partir de 1918. Mais le Barème issu de la première guerre mondiale possède, dans toutes les armées du monde, une descendance nombreuse qui, sous divers titres et aspects, est partout considérée comme tables de la loi des divers états-majors. La vogue de l’ordinateur laisse augurer que la race des barèmes qui ne veulent pas dire leur nom n’est pas près de s’éteindre.

Le stratagème, ayant toujours fait figure d’antidote des différents code de conduite militaire, paraît tout naturellement d’emblée devoir conserver sa situation d’opposant actif face aux barèmes, animés ou non par l’ordinateur, lequel ne peut, d’ailleurs, par construction, établir, c’est-à-dire prévoir, par déduction, que ce qui est contenu dans les données qu’on lui présente.

Les organisations les mieux calculées et les plus rationnellement conçues et élaborées peuvent, dans certains cas, ne pas valoir le stratagème le plus primitif de la facture. C’est ce que souligne par un exemple, Camille Rougeron dans La prochaine guerre, paru en 1948 :

"... il y avait une plus juste appréciation des nécessités militaires chez l’Ethiopien (en 1935) qui recouvrait sa trappe à chars d’un clayonnage et d’un gazon que chez l’ Européen qui pensait pouvoir en arrêter un avec ses champs de rails, ses dents de dragon ou ses fossés. C’est que l’Ethiopien avait l’expérience de la chasse à la grosse bête qu’on n’attrape point sans camoufler le piège. Aussi ne s’étonnera-t-on pas que quelques chars italiens aient été arrêtés ainsi, tandis qu’aucun char allemand (en 1940) n’a été assez imprudent pour s’empaler sur un rail, faute d’en avoir demandé la destruction à son artillerie ou à son aviation".

Associer en pensée barème et stratagème n’est donc pas uniquement sacrifier au plaisir de la rime et au goût pour l’antithèse. C’est confronter deux genres de procédés et attitudes antagonistes dont les rapports sont complexes et ambigus. Tenter de tirer au clair ceux-ci concerne directement la méthodologie de la pensée militaire pratique considérée positivement dans ses effets. Ce ne peut donc être un vain exercice de style, une logomachie ou une simple joute nominaliste.

Interrogés, les dictionnaires donnent les définitions suivantes de ces deux vocables.

 

"Barème", du nom d’un expert mathématicien du XVIIe siècle, est présenté par le Larousse du XXe siècle comme : "livre de comptes tout faits ; tables et répertoires de tarifs de transport", par l’édition de 1973 du petit Larousse illustré comme : "recueil de tableaux numériques donnant le résultat de certains calculs". C’est avec ce sens large qu’au cours de la première guerre mondiale, en France, il est entré dans le vocabulaire militaire. Ainsi l’emploie le général A. Laffargue dans Justice pour ceux de 1940, publié sept ans après la victoire de 1945. Il y écrit :

"L’expérience de la guerre de 1914-1918 montrait à cet égard qu’il existait des densités moyennes au dessous desquelles il convenait de ne pas descendre. ... On avait ainsi établi empiriquement que ..., pour l’ensemble du front de bataille, il fallait tabler sur une division pour dix kilomètres de front, en moyenne.

Tel était le barème qu’il s’agissait de respecter ..."

La carrière linguistique du mot : stratagème est beaucoup plus ancienne et remonte à l’antiquité grecque, ce terme, dérivé d’un verbe, signifiant : "manœuvre de guerre". L’accent étant mis, au fil des âges, sur l’habileté que cette action implique, il a acquis un sens plus restrictif et plus précis. Le Larousse du XXe siècle en donne la définition que voici : "ruse de guerre ayant pour but de tromper l’ennemi" ; le Petit Robert, de son côté, propose : "ruse de guerre, bien combinée".

Ainsi, le stratagème apparaît-il comme un moyen empirique, circonstanciel, irrégulier et quelque peu inspiré, destiné à déjouer les calculs de l’adversaire. Il est faux-semblant, leurre, illusion, dissimulation, feinte, quiproquo, tromperie, manège, machination, piège, imprévu, expédient insolite, poudre aux yeux, intrigue, monnaie de singe, combinaison truquée... Il prend le contre-pied de la règle admise et de l’habitude pratiquée, non sans quelque insolent succès.

Ainsi fit Gédéon, cinquième Juge d’Israël, au XIIIe siècle avant notre ère, qui mena contre l’immense campement des Madianites envahisseurs, établi dans la plaine d’Izréel, à l’ouest du Jourdain, un audacieux raid de nuit à la tête de 300 hommes soigneusement triés et mit en confusion et débandade les forces considérables de son adversaire. Ayant reconnu personnellement de près dans l’obscurité l’implantation adverse, il divisa sa troupe en trois compagnies et prit la tête de l’une d’entre elles. Ses combattants portaient chacun une torche allumée dissimulée dans une cruche vide et un cor. Arrivé aux abords du campement ennemi peu après la relève des sentinelles, il fit casser les cruches toutes en même temps, brandir les torches, sonner du cor et pousser une clameur. Devant ce cercle de lumière et de cris, les Madianites, totalement troublés, commencèrent, dans la confusion, à s’entre-tuer, croyant être investis de toutes parts par un ennemi indistinct, puis ils se débandèrent dans la plus extrême panique. Les Hébreux de Gédéon n’eurent même pas à tirer l’épée, en admettant qu’ils en eussent chacun une, ce que ne dit pas la Bible qui raconte, dans son style, le déroulement de ce magistral stratagème d’infanterie légère.

Bien plus près de nous dans le temps, en 1987, lors des combats de Bir Kora des 19 et 20 mars, les chefs et les combattants des forces armées tchadiennes ont eu, selon diverses sources, recours à un stratagème pour s’assurer, en toute impunité, de la supériorité absolue sur les chars T-55 constituant l’épine dorsale du corps d’occupation libyen dans le Bor kou-Ennedi-Tibesti. Leurs lance-missiles anti-char Milan étaient montés sur camionnettes tout-terrain Toyota ou VLRA Acmat dépourvues de toute protection. Pour prendre à partie, à quelque 500 mètres, les blindés adverses, ils ont mené une approche rapide à travers les dunes et débarqué leurs armes mises en batterie à terre à ras du sol tandis que les véhicules porteurs se livraient autour de celles-ci à une ronde rapide soulevant des nuages de poussières de sable rendant impossible à leurs adversaires tout repérage et tout tir ajusté, alors que les tireurs, sous le vent et lorsque retombait le voile sableux, avaient tout loisir d’ajuster rapidement leur coup avant de disparaître dans une nouvelle nuée. Les Libyens avaient été gavés de normes tactiques par des Soviétiques dépourvus de toute imagination. Les Tchadiens d’Hassan Djamous, instruits techniquement par les Français, comme toutes les armées mises sur pied sous l’influence des événements, ne regorgeaient pas de doctrines soigneusement réglées et puisaient plus librement dans leur fonds culturel d’habitants du désert, sachant se faire un auxiliaire d’un milieu rébarbatif bien connu.

Le stratagème se révèle, on le voit, comme un violeur fécond, à plus d’un titre. Tout d’abord, par sa remise en question, sanctionnée par la réussite, du barème, il contraint les tenants de ce dernier à un réexamen salutaire, à la lumière de l’esprit critique, du moins ceux chez qui l’esprit de système ne s’est pas élevé à la hauteur d’un mythe. Mais les rapports d’opposition entre barème et stratagème ne peuvent se réduire à un antagonisme plus ou moins irréductible et absolu ; et ce ne sont pas les seuls qui existent entre les deux attitudes qu’ils représentent et symbolisent.

Les rapports de relation entre barème et stratagème dans la pensée et les conceptions et conduites guerrières ont été de tout temps et sous toutes les latitudes très nombreux et très divers. Ce qui a fait son apparition en tant que stratagème surprenant et insoupçonné, sinon inédit, se voit assez régulièrement incorporé dans le système normatif militaire et, avec plus ou moins de bonheur, voire d’à propos, introduit dans la sphère des nombres et des considérations chiffrées, ou du moins consacré en tant qu’habitude. Après Marathon, les Grecs, face aux armées perses, les attaquèrent au pas de course ; en 401 avant notre ère, à Cunaxa, non loin de l’actuelle Bagdad, les dix mille mercenaires grecs recrutés par Cyrus le Jeune aux prises avec l’armée de son frère Artaxerxès II, le roi des rois, procédèrent à chaque fois de cette manière.

Du faux-semblant circonstanciel destiné à abuser les yeux de l’adversaire, par divers procédés empiriques de dissimulation, de simulation ou de mimétisme, on est passé au camouflage, technique codifiée, objet de mesures précises et de réalisations aux normes, ayant sa place dans les règlements. Ainsi, également, partant du brouillage improvisé et de l’intrusion sournoise sur les fréquences radiophoniques de l’adversaire, en est-on venu à mettre sur pied, à grand renfort d’études et de prescriptions numériques, la guerre électronique actuelle qui, avec son arsenal de contre-mesures, de leurres et d’émissions fallacieuses, conduit à de véritables manœuvres de neutralisation par les ondes, comme on a pu le constater, dès qu’a débuté la guerre du golfe, le 17 janvier 1991. "La raison constituée", pour reprendre l’expression de Lalande, dont le barème, dans le domaine de l’art de la guerre, est l’un des plus remarquables fleurons, procède donc ici souvent, comme ailleurs, par captation des courants vagabonds folâtrant sur ses terres.

Barème et stratagème, dans leur esprit et dans leur mise en oeuvre, entretiennent également, dans la pratique, des rapports de complémentarité. Celui qui a recours au stratagème ne le fait pas ex-nihilo, ni contre la nature des choses, ni par inspiration quasi divine. Il s’appuie sur les propriétés des choses, des lieux, des armes et matériels ; il se réfère à des expériences. De tout cela, ce que l’on peut appeler au sens large le barème rend compte, certes de manière systématique et figée ; mais il est loisible d’y trouver des éléments, quitte à en tirer parti d’une façon totalement hétérodoxe, dans des combinaisons déroutantes.

Pour s’opposer au repérage et à la contre-batterie français, les forces assiégeantes du Viet Minh, en 1954, autour de Dien Bien Phu, ont hissé dans le plus grand secret leurs 24 canons de 105 mm sur les crêtes dominant la cuvette où s’étalait le camp retranché et les ont installés dans d’étroites casemates creusées en sape dans le roc et soigneusement camouflées. Ces pièces, difficilement repérables, qui ne pouvaient être mises hors de combat que par un coup au but d’embrasure, avaient été installées pour tirer en tir direct, contrairement à tout ce que prescrivaient et prescrivent encore les règlements d’artillerie d’Europe, Union soviétique comprise. Grâce à ces dispositions hérétiques, mais qui se révélèrent adéquates, l’artillerie du général Vo Nguyen Giap, qui utilisait les mêmes tables de tir que celle d’en face, illustra, par stratagème, la maxime que Napoléon avait, quelque cent quarante ans auparavant, exprimée dans son Précis des guerres de Jules César : "Le feu du centre à la circonférence est nul ; celui de la circonférence au centre est irrésistible".

D’autre part, la connaissance des normes auxquelles se fie et se réfère l’adversaire et qui constituent en quelque sorte les principales racines de ses habitudes est indispensable pour concevoir et réaliser une manœuvre ayant précisément pour but de les prendre en défaut. Le stratagème et l’esprit dont il procède complètent ainsi le barème et le système de pensée s’y rapportant en ce sens qu’ils en marquent les limites et en soulignent la relativité, et dans les faits, et lors de la réflexion sur ceux-ci. Se donnant pour fins, entre autres, d’égarer l’adversaire par des apparences ou par des démarches pour ainsi dire hors la loi, le stratagème a toujours une dimension humaine que le barème ne peut avoir, par construction, qu’à un moindre degré. C’est pourquoi, toutes choses, connaissances et compétences étant égales d’ailleurs, il a, en maintes occasions, été le facteur ayant fait pencher la balance même lorsqu’elle paraissait, pour son auteur, défavorable au départ.

Rommel avait au plus haut point le sens du stratagème qu’il combinait avec une connaissance parfaite des possibilités des matériels et des règles présidant à leur emploi. Il agrémentait sa manœuvre d’expédients trompeurs qui lui ont souvent donné l’avantage, même lorsqu’il ne lui était pas acquis d’emblée. Un de ses biographes britanniques, Desmond Young, en a rendu compte en ces termes : "Dans le désert… Rommel conduisait ses forces, faibles numériquement, avec une ruse et une habileté remarquable. En débarquant à Tripoli (en février 1941), il fit immédiatement construire de faux chars. il utilisait constamment ses colonnes pour soulever des nuages de poussière et faire croire à la présence de divisions blindées. Il commença par attacher des bâches à l’arrière de ses camions, mais eut bientôt l’idée de leur adapter des hélices. Les pinceaux de lumière colorée qui illuminaient le désert, la nuit, nous étaient destinés".

Rommel, sous-lieutenant, lieutenant, puis capitaine durant la première guerre mondiale, avait été officier au Wurtembergische Gebirgsbatallion, groupement d’infanterie légère de montagne,
au sein duquel il accomplit, en Roumanie et en Italie, plusieurs missions d’infiltration profonde couronnées de succès, comme le firent plus tard, lors de la guerre du golfe de janvier-février 1991, les commandos de recherche et d’action dans la profondeur de la division française Daguet. On voit que, depuis Gédéon, au moins, l’esprit qui anime les chefs et les exécutants de l’infanterie légère prédispose à l’usage de stratagèmes. Souplesse, conscience que la faiblesse relative peut être compensée par l’habileté et même constituer un avantage dans certaines conditions qui requièrent fluidité et agilité, habitude d’œuvrer dans un certain isolement et dans des conditions précaires, voire réputées rédhibitoires, sont autant de facteurs qui poussent à cultiver le stratagème.

Les chefs insurgés de l’infanterie légère de jungle qui constituait le pivot et la base de manœuvre du Viet-Cong, lors de la seconde guerre d’Indochine, de 1958 à 1975, ont pu pourvoir à leurs ravitaillements et à leur renforcement par la création de la "piste Ho Chi Minh", qui n’était pas une route à grande circulation construite selon les normes en vigueur dans les Ponts et chaussées et le génie des armées du monde entier mais un lacis d’itinéraires se déployant dans des régions forestières désertes et tourmentées sur une très grande largeur, difficile à couper totalement par bombardements aériens. Le trafic qui l’empruntait était dilué et malaisément détectable, même par senseurs électroacoustiques semés par voie aérienne, ces fameuses "oreilles de jungle" dont Pierre Boulle a fait le titre d’un de ses romans où il laisse d’ailleurs généreusement la bride à son imagination. Ce stratagème logistique, recourant par ailleurs à une stricte organisation régulatrice, donna aux insurgés vietnamiens du sud et à leurs soutiens du nord les moyens de mener la lutte sans trop de désavantage pendant de longues années.

Il faut noter encore que, dans la pratique et de tout temps, même si un chef de guerre, à quelque échelon qu’il soit placé, a recours au stratagème, toute sa manœuvre n’en est pas imprégnée ; et elle comprend des éléments se référant aux normes en vigueur considérées comme valables ou admises comme telles. Si, dans le domaine de la démarche intellectuelle, barème et stratagème paraissent nettement distincts, il n’en demeure pas moins qu’ils voisinent très bien dans les faits.

Ainsi procédait le très réaliste et ordonné Montgomery lors de la seconde guerre mondiale, comme le rapporte en ces termes Desmond Young :

"Dès son arrivée dans le désert (d’Egypte, le 15 août 1942), le général Montgomery avait vu aussitôt que pour répondre à Rommel il fallait : refuser le combat sur le flanc gauche, fortifier les crêtes d’Alam el Halfa que Rommel n’oserait pas négliger et amener les blindés jusqu’à ces défenses. Il y avait donc concentré la 44e division en entier ; il avait retranché celle-ci sur la chaîne, artillerie et chars prêts à la soutenir. Il s’était très astucieusement arrangé pour qu’une carte ‘routière’ tombât entre les mains de l’ennemi ; elle montrait de bons passages au sud d’Alam el Halfa alors qu’en fait il ne s’y trouvait que du sable mou".

La marée noire pétrolière répandue dans le golfe Persique par ordre de Saddam Hussein le 25 janvier 1991 et les jours suivants, durant la guerre de libération du Koweit, était de sa part un pur stratagème ayant pour but de couvrir le flanc maritime de ses forces terrestres, par ailleurs enfouies en territoire koweitien selon les normes soviétiques appliquées au pied de la lettre. Bien que le maître de Bagdad ait échoué dans ce domaine comme ailleurs, on peut malgré tout se demander si son initiative marine peu orthodoxe n’a pas contribué à réduire, dans des proportions difficiles à établir, la menace de débarquement que faisaient peser les coalisés sur les côtes du Koweit et sur les îles de Bubyane et Warba commandant les débouchés du Chatt el-Arab.

L’art de la guerre, comme toutes les activités humaines, progresse et excelle par l’invention. Celle-ci préside aux combinaisons novatrices, engendre le progrès technique et inspire ses applications. L’invention tactique et stratégique ne procède pas autrement, la base de ses démarches étant les hommes et les moyens dont ceux-ci peuvent disposer, car "la nature des armes décide de la composition des armées, des plans de campagne, des marches, des positions, du campement, des ordres de bataille, du tracé et des profils des places fortes", comme le faisait remarquer Napoléon. L’invention militaire, que ne favorise pas toujours un certain cartésianisme, que ce soit dans la manœuvre tactique et stratégique, que ce soit dans la conception de nouveaux matériels ou de nouveaux emplois et combinaisons de ceux-ci, a presque toujours été l’enfant chérie de la victoire. Elle est ainsi la partie haute et noble de l’art militaire en regard de la routine dont le barème est trop souvent le code et le rempart.

On retrouve, comme un cliché usé jusqu’à la trame, sous la plume des penseurs et des historiens militaires, cette expression : "Il imagina un stratagème..." ou des formules équivalentes. Le stratagème est donc l’objet d’une sorte de plébiscite constant le rangeant parmi les œuvres de l’imagination créatrice, soit, en d’autres termes, dans la sphère de l’invention dont il est une variété. Il a donc sa place dans les hautes parties de l’art de la guerre et ne mérite pas d’être considéré par toute une mythologie de l’héroïsme, particulièrement liée aux cultures d’origine indo-européenne, comme une sorte de partie honteuse. Léonidas, piètre tacticien, mais allant directement à une mort glorieuse quoiqu’inutile, est glorifié plus que Thémistocle qui, par un faux messager, attire la flotte des Perses à Salamine (-480) et la détruit. "Roland est preux, mais Olivier est sage". Cependant, le premier, modèle d’insubordination et d’impéritie, est le héros de la chanson de geste qui porte son nom. Ce n’était pas ainsi, en Asie extrême-orientale, que Sun Zi et ses disciples chinois envisageaient les choses.

Au temps de l’ordinateur et de l’informatique, on serait tenté de croire que le stratagème a fait son temps. Tout peut être calculé, prévu, ordonné mécaniquement et automatiquement, pensent beaucoup de gens. Cependant, certaines opérations de piraterie, de brouillage et d’effacement, menées par d’astucieux et peu scrupuleux informaticiens sur des ordinateurs et sur des logiciels, laissent au contraire à penser que le stratagème est susceptible de s’ouvrir dans l’informatique une nouvelle carrière. Il y a maintenant des ordinateurs dans tout matériel ou système d’armes tant soit peu raffiné. Il y a donc tout lieu de penser que d’aucuns s’ingénieront et s’emploieront, si ce n’est déjà fait, à tenter, en leur faisant ingurgiter des données trafiquées par la voie des ondes ou de divers rayonnements par eux émis ou recueillis, de semer en eux la confusion, voire de fausser leurs opérations. Dans l’électronique, il sera sans aucun doute possible de faire prendre, comme en d’autres domaines, des vessies pour des lanternes.

Ceci n’empêchera pas, d’ailleurs, les stratagèmes les plus simples et les plus élémentaires techniquement de continuer à abuser, étonner et dérouter de temps à autres des chefs et des exécutants trop confiants dans la seule vertu de leurs barèmes.

 

 Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin